Réponse à René Thom. Théories du langage, théories de l’apprentissage. Le débat entre Jean Piaget et Noam Chomsky (1979) a

Ayant déjà répondu 1 à Lurçat quant à ses critiques de mes conceptions et montré dans le détail combien elle me comprenait mal, je puis donc être bref, éprouvant la même impression à la lecture des commentaires de Thom. Je conçois fort bien qu’un auteur aussi original n’ait pas le temps de lire tous les travaux des autres, mais, lorsqu’on veut les critiquer, cela implique une certaine prudence : il est donc quelque peu surprenant qu’il en arrive à dire de mes schèmes sensori-moteurs que, « souvent invoqués, ils ne sont nulle part décrits », alors que j’ai publié tout un ouvrage sur La Naissance de l’intelligence chez l’enfant pour les analyser en leurs divers aspects.

Quant à l’espace, Thom part d’une alternative que je prétends précisément avoir levée : ou un espace extérieur physique, ou une construction du sujet. Ma réponse est, au contraire, que, si les mathématiques s’adaptent à la réalité, c’est que le sujet, en ses sources organiques, est un objet physico-chimique et spatial parmi les autres, et que, en construisant ses structures cognitives, il part donc des sources neurologiques et biologiques dont les lois sont celles du réel : c’est ainsi par voie surtout endogène, et non pas seulement exogène, que l’espace construit par le sujet s’accorde avec l’espace extérieur : ils existent donc tous deux sans conflit et convergent sans se confondre.

Quant à l’a priori, Thom n’a pas vu que mon « constructivisme » en dissocie les deux caractères que Kant croyait à tort solidaires : le nécessaire, que je retiens, mais en le situant au terme des constructions, et le préalable, que je conteste, car les sources organiques ne constituent que le point de départ de ces constructions et ne les contiennent pas toutes d’avance par innéité. Pour ce qui est de ces problèmes d’innéité, je me suis assez expliqué en d’autres parties de cet ouvrage pour n’y point revenir ici.

Une autre critique que je trouve, pour ma part, assez stupéfiante est de me reprocher la « grande faiblesse » d’avoir « artificiellement séparé » l’espace représentatif des activités sensori-motrices : or, mes deux ouvrages récents sur la Prise de conscience 2 et Réussir et comprendre 3 montrent exactement le contraire, comme d’ailleurs bien des précédents depuis la Formation du symbole 4.

Quant au caractère euclidien ou non de l’espace sensori-moteur, Thom semble ignorer les travaux de Luneburg, repris à notre Centre d’épistémologie par Jonckheere, sur le caractère apparemment non euclidien des parallèles perceptives, et d’où je conclus prudemment pour ma part à un état de structuration insuffisante de la part du sujet. Par contre, il est clair que dès le sensori-moteur il existe des quantifications en plus ou en moins.

En ce qui concerne les applications pédagogiques de mes idées (et dont je ne suis nullement responsable), une interview récente 5 est de nature à rassurer Thom sur mes réserves et sur mon peu de sympathie pour l’axiomatique. Sur ce dernier point, je pense comme lui (il y a donc des régions d’accord !) qu’il y a encore beaucoup à attendre de l’étude des limitations du formalisme, et c’est même là un argument essentiel de mon épistémologie constructiviste 6.

L’article de Thom comporte, en outre, un certain nombre d’interprétations psychologiques qui, au premier contact, peuvent laisser l’expérimentateur un peu rêveur, mais je me garderai de les juger, n’ayant pas lu tout Thom. Par contre, je tiens à terminer cette réponse en signalant le fait que, quoique mal compris par lui, nous cherchons sur certains points à appliquer sa théorie des catastrophes. Le physicien Ascher, qui est parmi nous celui qui est le plus compétent à cet égard, écrivait récemment : « Si l’on cherche ce qu’il pourrait y avoir de commun entre l’œuvre de Piaget et celle de Thom, on trouve au moins le nom de Waddington avec les notions de paysage épigénétique, de chréode et d’homéorhésis. » Et il continue en comparant les « attracteurs » aux schèmes et leurs « bassins » aux extensions de ceux-ci. Mais la difficulté est qu’un « paysage épistémique… est, non pas rigide comme le paysage épigénétique, mais déformable en fonction de l’état du système… ». Les attracteurs se modifient donc, et « les bassins peuvent changer de façon encore plus complexe » 7. Néanmoins, Ascher croit à des solutions mathématiques possibles.

C’est sur cette note optimiste que je tiens à conclure ma réponse, car les incompréhensions innombrables dont j’ai été l’objet, au lieu de m’affecter, m’ont plutôt conduit à penser, au risque d’immodestie, que mes thèses n’étaient peut-être pas entièrement courantes. Il m’est arrivé que des contradicteurs passionnés modifient assez brusquement leurs opinions. Or, pour ma part, je me sens bien plus proche des parties constructives de l’œuvre de Thom que la réciproque n’est vraie, et, lorsqu’il renoncera à me prêter des thèses à la fois banales et contraires aux miennes, nous pourrons peut-être nous entendre.