Chapitre III.
La relativité progressive des notions a

Souffre donc, ajouta Socrate, que je t’interroge un peu plus longuement pour te donner de mieux entendre ce que je veux. Si je te disais : « Voyons, un frĂšre en tant que frĂšre est-il ou n’est-il pas le frĂšre de quelqu’un ? — Il l’est de quelqu’un, rĂ©pondit Agathon. — Ne l’est-il pas d’un frĂšre ou d’une sƓur ? — De l’un ou de l’autre, en effet. »

Platon, Le Banquet

Le chapitre prĂ©cĂ©dent nous a fait entrevoir l’importance considĂ©rable de la logique des relations, puisqu’une relation aussi simple que celle de « frĂšre » crĂ©e encore d’insurmontables difficultĂ©s pour l’enfant de 9 et 10 ans. Dans la suite nous verrons Ă  nouveau que le rĂ©alisme enfantin, c’est-Ă -dire prĂ©cisĂ©ment l’incapacitĂ© Ă  comprendre la relativitĂ© des notions, est l’un des principaux obstacles au dĂ©veloppement du raisonnement enfantin, en tant que ce rĂ©alisme empĂȘche l’enfant de s’élever, par une dĂ©duction progressive, au-dessus de la rĂ©alitĂ© immĂ©diate toute faite de cas particuliers Ă©trangers les uns aux autres. Avant de procĂ©der Ă  l’examen de ces consĂ©quences du rĂ©alisme, il convient peut-ĂȘtre d’examiner de nouveaux faits, saisis sur le vif de l’expĂ©rience de l’enfant et non plus Ă  l’occasion de tests somme toute artificiels comme ceux que nous venons d’analyser. Pour ce faire, nous allons tout d’abord tenter une vĂ©rification des hypothĂšses Ă©mises Ă  propos du test des trois frĂšres en interrogeant les enfants de 4 Ă  12 ans sur leurs propres frĂšres et sƓurs. Nous Ă©tudierons Ă  cette occasion et sur les mĂȘmes enfants l’évolution des notions de droite et de gauche, qui sont fort intĂ©ressantes au point de vue de la logique des relations, puis dans une seconde partie de ce chapitre, nous Ă©tudierons les dĂ©finitions des notions de famille et de pays.

I. Quelques tests de logique des relations 1

Lorsqu’on a examinĂ©, par conversation, un certain nombre d’enfants un Ă  un, la qualitĂ© des rĂ©sultats obtenus a toujours Ă©tĂ© acquise aux dĂ©pens de la quantitĂ©, aussi les hypothĂšses que nous avons proposĂ©es au cours de notre Ă©tude du test des trois frĂšres demandent-elles Ă  ĂȘtre vĂ©rifiĂ©es par une statistique quelque peu Ă©tendue. À cet effet, nous avons examinĂ© plus de 200 enfants de 4 Ă  12 ans (dont 180 ayant des frĂšres et sƓurs) en suivant comme technique le procĂ©dĂ© du test, c’est-Ă -dire en posant un certain nombre de questions ne varietur et dans un ordre fixe (ce qui n’exclut pas, bien entendu, de vĂ©rifier si l’enfant a bien compris la question, pour Ă©liminer les rĂ©ponses dues Ă  une simple inattention et non Ă  une faute de logique).

Trois conclusions auxquelles nous avons abouti précédemment sont, en effet, à vérifier par ce moyen statistique.

Tout d’abord, nous avons dĂ©jĂ  montrĂ©, au moyen de quelques exemples, que lorsqu’on interroge l’enfant sur ses propres frĂšres et sƓurs les rĂ©ponses donnĂ©es contiennent des erreurs tĂ©moignant des mĂȘmes difficultĂ©s que le raisonnement exigĂ© par le test des trois frĂšres. Il convient de rechercher jusqu’à quel point ce phĂ©nomĂšne est gĂ©nĂ©ral et si l’ñge auquel il se produit correspond dans une mesure — et la part faite aux difficultĂ©s verbales — aux Ăąges auxquels on Ă©choue dans le test de Binet et Simon.

Ensuite nous avons interprĂ©tĂ© ces difficultĂ©s comme dues Ă  l’égocentrisme de la pensĂ©e de l’enfant : l’enfant raisonne toujours Ă  son point de vue propre sans parvenir Ă  se placer Ă  celui de ses frĂšres et sƓurs. Cette cause est Ă©vidente lorsqu’il s’agit de la propre famille de l’enfant, mais nous l’avons Ă©tendue aux cas dans lesquels l’enfant parle d’une famille quelconque dont on lui donne la composition et sur laquelle on le fait raisonner. Il convient de confirmer qu’il y a bien lĂ  deux ordres de difficultĂ©s solidaires, par exemple en montrant que la solution juste des questions portant sur la propre famille de l’enfant et celle des questions portant sur une famille quelconque sont corrĂ©latives, c’est-Ă -dire sont donnĂ©es au mĂȘme Ăąge.

Enfin, nous avons Ă©tendu cette explication de l’incapacitĂ© de l’enfant Ă  manier le jugement de relation, en l’appliquant Ă  des notions en apparence Ă©trangĂšres Ă  toute influence de l’égocentrisme, telles que les notions de couleur, etc. Il convient donc, en Ă©tudiant des relations telles que celles de la gauche et de la droite, de montrer que l’évolution de ces relations se dessine bien selon une ligne semblable, au point de vue de la structure logique, Ă  celle que l’on peut observer dans l’évolution des relations de frĂšre et de sƓur.

Ce sont ces trois sortes de confirmations que nous allons essayer de donner.

§ 1. La technique de l’expĂ©rience et les rĂ©sultats numĂ©riques

Nous avons examinĂ© individuellement 240 enfants environ, de 4 Ă  12 ans, dont une centaine de filles, et leur avons posĂ© les douze questions suivantes, dans l’ordre indiqué :

I. Frùres et sƓurs

1. Combien de frùres as-tu ? Et de sƓurs ? [Admettons que l’enfant ait un frùre A et une sƓur B]. Et A combien a-t-il de frùres ? Et de sƓurs ? Et B combien a-t-elle de frùres ? Et de sƓurs ? Etc.

2. Combien de frùres y a-t-il dans ta famille ? Et de sƓurs ? En tout combien de frùres et de sƓurs ?

3. Il y a dans une famille trois frÚres, Auguste, Alfred et Raymond. Combien de frÚres a Auguste ? Et Alfred ? Et Raymond ?

4. Es-tu un frùre [ou une sƓur] ? Qu’est-ce que c’est qu’un frùre [ou une sƓur, suivant le sexe de l’enfant] ?

5. Ernest a trois frÚres, Paul, Henri et Charles. Combien de frÚres a Paul ? Et Henri ? Et Charles ?

6. Combien de frÚres y a-t-il dans cette famille ?

II. La gauche et la droite

7. Montre-moi ta main droite. La gauche. Montre-moi ta jambe droite. La gauche.

8. Montre-moi ma main gauche. La droite. Montre-moi ma jambe gauche. La droite. [Ces questions sont posĂ©es par l’expĂ©rimentateur assis en face de l’enfant.]

9. [On pose sur la table, en face de l’enfant, une piùce de monnaie à gauche d’un crayon, par rapport à l’enfant.] Est-ce que le crayon est à gauche ou à droite ? Et le sou ?

10. [L’enfant est en face de l’expĂ©rimentateur, qui a dans la main droite une piĂšce de monnaie et au bras gauche un bracelet.] Tu vois, ce sou. Est-ce que je l’ai dans ma main gauche ou dans ma main droite ? Et ce bracelet ?

11. [L’enfant est en face de trois objets alignĂ©s, un crayon Ă  gauche, une clef au milieu et une monnaie Ă  droite.] Est-ce que le crayon est Ă  gauche ou Ă  droite de la clef ? Et du sou ? Est-ce que la clef est Ă  gauche ou Ă  droite du sou ? Et du crayon ? Est-ce que le sou est Ă  gauche ou Ă  droite du crayon ? Et de la clef ? [En tout 6 rĂ©ponses.]

12. [MĂȘmes questions avec trois objets alignĂ©s en face de l’enfant, comme prĂ©cĂ©demment, une clef Ă  gauche, un papier au milieu et un crayon Ă  droite. Mais on ne montre les objets qu’une demi-minute, puis on les couvre d’un cahier et on note les rĂ©ponses. On dit Ă  l’enfant] : « Fais attention, je vais te montrer trois choses un petit moment seulement. Tu regarderas bien et tu me diras ensuite par cƓur comment ils sont placĂ©s. Attention
 (expĂ©rience)
 Eh bien, maintenant, est-ce que la clef est Ă  gauche ou Ă  droite du papier ? Et du crayon ? Etc.

 

Dans le dĂ©pouillement des rĂ©ponses, on ne tolĂšre aucune erreur. On ne considĂšre une des 12 épreuves comme rĂ©ussie que si toutes les rĂ©ponses partielles sont donnĂ©es correctement (en ne comptant naturellement que la rĂ©ponse dĂ©finitive comme valable, si l’enfant se corrige d’emblĂ©e et de lui-mĂȘme aprĂšs une erreur due Ă  l’inattention). On ne compte donc aucune demi-faute. En effet, dans les questions de gauche et de droite l’enfant a une chance sur deux de rĂ©pondre correctement, s’il rĂ©pond au hasard. Dans certaines questions sur les frĂšres et sƓurs il a Ă©galement beaucoup de chances de rĂ©pondre juste s’il rĂ©pond sans attention. De telle sorte que toute Ă©preuve dont un ou deux points partiels seulement ont Ă©tĂ© rĂ©ussis est considĂ©rĂ©e comme manquĂ©e : par exemple si 2 ou 4 des 6 points du test 11 sont rĂ©ussis, l’épreuve 11 est manquĂ©e, Ă  moins, encore une fois, que l’enfant ne se corrige lui-mĂȘme. Naturellement il faut procĂ©der avec tout le temps voulu, pour Ă©liminer l’inattention, et couper l’examen en deux ou trois parties en cas de fatigue. En outre, il ne faut pas poser aux petits les questions manifestement bien au-dessus de leur Ăąge, sauf en cas d’aptitude spĂ©ciale.

Quant Ă  la question 4, il faut, pour qu’elle soit considĂ©rĂ©e comme rĂ©solue, que l’enfant exprime, sous une forme ou sous une autre, que pour ĂȘtre un frĂšre il faut avoir soi-mĂȘme un frĂšre ou une sƓur. Il va de soi en outre que les tests 1 et 2 ne se posent pas aux enfants uniques.

Cela dit, voici les rĂ©sultats auxquels nous sommes parvenus. Nous avons considĂ©rĂ©, suivant l’usage, une Ă©preuve comme rĂ©ussie Ă  un Ăąge donnĂ© lorsque le 75 % au moins des enfants de cet Ăąge ont rĂ©pondu correctement.

Âge Tests rĂ©ussis
4 ans 0
5 ans Test 7
6 ans Tests 2 et 7
7 ans Tests 2, 7 et 9
8 ans Tests 2, 3, 7, 8, 9 et 10
9 ans Tests 2, 3, 4, 7, 8, 9 et 10
10 ans Tests 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9 et 10
11 ans Tests 1-10 et 11
12 ans Tests 1-12

Nous avions espĂ©rĂ© trouver un test d’aptitude en mĂȘme temps qu’un test d’ñge, en dĂ©pouillant les rĂ©ponses par la mĂ©thode des percentiles, mais deux faits nous empĂȘchent de publier nos rĂ©sultats Ă  cet Ă©gard. D’une part, nous n’avons pas vu assez d’enfants pour Ă©tablir un percentilage homogĂšne, mais surtout nous avons constatĂ© qu’entre les rĂ©sultats des tests 1 à 6 et ceux des tests 7 à 12, il n’y a pas de corrĂ©lation. Suivant les Ăąges, la corrĂ©lation varie de 0 ou mĂȘme de −0,2 Ă  0,5 environ. De lĂ , il faut conclure que l’on ne saurait employer sans rĂ©serve ces tests comme tests d’aptitude, mais que chaque rĂ©ponse est conditionnĂ©e par des circonstances personnelles (nombre des frĂšres et sƓurs du sujet, etc.). NĂ©anmoins, il va de soi que si l’on se borne, comme nous allons le faire, Ă  tirer de ces rĂ©sultats des considĂ©rations purement statistiques, l’emploi de ces tests est parfaitement lĂ©gitime. Ce n’est pas une raison parce qu’il n’y a pas corrĂ©lation entre les rĂ©ponses individuelles, pour qu’on se dĂ©fende de constater qu’en moyenne, les tests 1 et 5, ou les tests 8 et 10, qui, pris deux Ă  deux, ont la mĂȘme signification logique, sont rĂ©ussis respectivement aux mĂȘmes Ăąges : 10 ans pour les tests 1 et 5, et 8 ans pour les tests 8 et 10.

Cela dit, passons Ă  l’analyse de ces quelques rĂ©sultats.

§ 2. Les frùres et sƓurs

La premiĂšre constatation Ă  faire est que nos tests portant sur les notions de frĂšre et sƓur sont bien des tests d’ñge, c’est-Ă -dire que le pour-cent de rĂ©ponses justes donnĂ©es Ă  propos de chaque question augmente rĂ©guliĂšrement avec l’ñge.

Voici, par exemple, les résultats du test 1 :

4-5 6-7 8-9 10-11 12 ans
19 % 24 % 55 % 87 % 100 %

En ce qui concerne le test 1, qui nous intĂ©resse particuliĂšrement puisqu’il contient une difficultĂ© analogue Ă  celle du test des trois frĂšres de Binet et Simon, ce n’est donc qu’à 12 ans qu’il est rĂ©solu par l’unanimitĂ©, et qu’à 10 ans par le 75 % des sujets. Inutile de revenir sur l’analyse qualitative des rĂ©ponses fausses : dans tous les cas observĂ©s ces rĂ©ponses se sont trouvĂ©es identiques Ă  celles que nous avons citĂ©es au chapitre II, § 3 (Raoul, Jacq, etc.). C’est donc jusqu’à 10 ans que le 75 % des enfants sont incapables, faute de sortir de leur point de vue propre, de dire combien de frĂšres et sƓurs ont leurs propres frĂšres et sƓurs. À 8 ans la moitiĂ© seulement des enfants rĂ©ussissent Ă  le trouver. Il y a lĂ  une belle confirmation de la valeur logique du test de Binet et Simon.

Quant Ă  la question 2 (nombre des enfants de la famille), elle est beaucoup plus facile que la prĂ©cĂ©dente puisqu’elle est rĂ©solue dĂšs 6 ans par le 75 % des cas. Cette grande diffĂ©rence entre les questions 1 et 2 confirme donc l’utilitĂ© de la distinction entre la logique des classes (jugement d’appartenance) et celle des relations, et montre combien le maniement du jugement d’appartenance est plus facile que celui des jugements de relations. L’enfant, en effet, s’est beaucoup plus souvent placĂ© au point de vue de sa famille tout entiĂšre, en se comptant alors comme frĂšre, qu’au point de vue de chacun de ses frĂšres et sƓurs. Il est cependant Ă  remarquer que jusqu’à 10 ans encore il y a pas mal d’erreurs provenant du fait que l’enfant ne se compte pas lui-mĂȘme parmi ses frĂšres et sƓurs, ce qui constitue l’une des formes les plus connues de l’illusion rĂ©aliste des enfants.

Chose curieuse, ce ne sont pas toujours, chez les petits, les mĂȘmes enfants qui rĂ©pondent correctement aux questions 1 et 2, autrement dit tous les enfants qui rĂ©solvent le test 1 ne rĂ©solvent pas pour autant le test 2, du moins chez les petits. Mais dĂšs 8-9 ans il n’en est plus ainsi. Ce n’est qu’à 10 ans que les enfants sont capables de dire simultanĂ©ment combien il y a de frĂšres et sƓurs dans la famille et combien de frĂšres et sƓurs ont chacun d’entre eux. CombinĂ©s entre eux, ces deux tests 1 et 2 donnent donc lieu Ă  des difficultĂ©s identiques Ă  celles du test des trois frĂšres, de Binet et Simon. Or, celui-ci Ă©tant rĂ©solu Ă©galement à 10 ou Ă  11 ans seulement, nous pouvons conclure que notre analyse des matĂ©riaux obtenus au moyen de ce test est justifiĂ©e.

Cette impression sera encore plus nette si nous passons maintenant Ă  l’examen des rĂ©ponses que donne l’enfant lorsqu’on l’interroge sur une famille Ă©trangĂšre Ă  la sienne, au moyen des tests 3, 5 et 6.

La question 5, tout d’abord, qui a la mĂȘme structure logique que la question 1 (combien de frĂšres ont X et Y, etc.) donne des rĂ©sultats tout Ă  fait comparables. Elle est rĂ©solue aussi Ă  10 ans. En dessous de 7 ans, nĂ©anmoins, elle donne des rĂ©sultats moins bons que la question 1, ce qui est naturel Ă©tant donnĂ© l’effort d’adaptation qu’elle exige de l’enfant : noms nouveaux, etc. Mais, aprĂšs 7-8 ans, les circonstances contingentes ne jouent plus de rĂŽle, et la difficultĂ© logique demeure seule en jeu, analogue ainsi Ă  celle du test 1.

Quant Ă  la question 6, elle est par contre plus difficile que la question 2, et n’est rĂ©solue qu’à 10 ans comme la question 5 et non Ă  6 ans comme la question 2. Mais cela se conçoit aisĂ©ment. Avant l’interrogatoire, l’enfant a en effet souvent pensĂ© Ă  la question 2 (nombre des enfants de sa famille) et cela indĂ©pendamment du point de vue de chacun de ses frĂšres. Au contraire, la question 6 exige d’une part un certain effort d’adaptation (aux noms nouveaux, etc.), mais surtout exige que l’enfant fasse le compte total des frĂšres en fonction de ce qu’il vient d’apprendre Ă  propos de la question 5. Il ne comptera donc pas directement des unitĂ©s comme il fait pour sa propre famille (jugement d’appartenance), mais il sera contraint de construire un jugement d’appartenance avec les jugements de relations du test 5. C’est cette construction qui fait la difficultĂ© du test 6.

Les tests 5 et 6, envisagĂ©s simultanĂ©ment, reproduisent Ă  nouveau, remarquons-le, les difficultĂ©s du test de Binet et Simon : or c’est de nouveau Ă  10 ans seulement que ces tests 5 et 6 sont rĂ©solus.

Par contre, le test 3 est rĂ©solu dĂšs 8 ans. Il est donc plus facile que le test 5 et mĂȘme, chose curieuse, que le test 1. La seule explication que nous voyions Ă  ce fait est la suivante : en ce qui concerne le test 1 l’enfant a plus de peine Ă  entrer dans le point de vue de ses frĂšres que dans celui des trois frĂšres du test 3, parce que, dans le cas de sa propre famille, il ne lui suffit pas d’entrer dans le point de vue des autres, il lui faut encore se regarder lui-mĂȘme du point de vue des autres, ce qui est doublement difficile. Or, dans le cas du test 5 on met l’enfant d’emblĂ©e Ă  un point de vue privilĂ©giĂ©, qui est celui d’Ernest. La difficultĂ© est donc en quelque sorte analogue Ă  celle du test 1. Ces circonstances expliqueraient pourquoi le test 3, qui ne suppose pas ces difficultĂ©s spĂ©ciales, se trouve ĂȘtre plus facile que les tests 1 et 5.

Quoi qu’il en soit, l’analogie de rĂ©sultats des tests 1, 5 et 6 confirme Ă  elle seule nos interprĂ©tations du chapitre II : ce sont les habitudes d’esprit acquises par l’enfant vis-Ă -vis de ses propres frĂšres et sƓurs qui expliquent ses raisonnements lorsqu’il s’agit de purs problĂšmes logiques, comme dans le test des trois frĂšres de Binet et Simon.

§ 3. La dĂ©finition du mot « frĂšre » (ou « sƓur »)

Il nous reste Ă  fournir une derniĂšre contre-Ă©preuve. Si les difficultĂ©s prĂ©cĂ©dentes sont bien dues Ă  l’incapacitĂ© de manier la logique des relations, on doit retrouver, dans la dĂ©finition mĂȘme du mot « frĂšre », cette absence de relativitĂ©. C’est ce que va nous montrer le test 4.

À cet Ă©gard, il faut remarquer d’abord que la premiĂšre partie de la question (« es-tu un frĂšre ? ») n’offre guĂšre de difficultĂ© dĂšs 4-5 ans. Par contre, ce n’est qu’à 9 ans que la dĂ©finition correcte est trouvĂ©e, c’est-Ă -dire celle qui implique, sous une forme ou sous une autre, cette idĂ©e que pour ĂȘtre un frĂšre il faut avoir un frĂšre ou une sƓur.

Les dĂ©finitions les plus primitives consistent simplement Ă  dire qu’un frĂšre est un garçon.

Par exemple : Jo (5 ans) estime qu’un frĂšre est « un petit garçon. — Tous les garçons sont des frĂšres ? — Oui. — Est-ce que ton papa a un frĂšre ? — Oui, et une sƓur. — Pourquoi ton papa est-il un frĂšre ? — Parce que c’est un monsieur. »

Lo (5 ans) F. : « Une sƓur est une fille qu’on connaĂźt. — Toutes les petites filles que tu connais sont des sƓurs ? — Oui, et les garçons des frĂšres. »

Ba (6 ; 10) F. : « Une sƓur c’est une fille. — Toutes les filles sont des sƓurs ? — Oui. — Moi, je suis une sƓur ? — Non. — Pourquoi sais-tu que je ne suis pas une sƓur ? — Je ne sais pas. — Mais moi, j’ai une sƓur, alors je ne suis pas sa sƓur ? — Que si. —  Qu’est-ce que c’est qu’une sƓur ? — Une fille. — Pour ĂȘtre une sƓur que faut-il avoir ? — Je ne sais pas. » (Ba a deux sƓurs et un frĂšre.)

Pi (6 ans) : Un frĂšre c’est un « garçon. — Tous les garçons sont des frĂšres ? — Parce qu’il y en a qui sont petits. — Quand on est petit, on n’est pas un frĂšre ? — Non, on est un frĂšre seulement quand on est grand. »

Ce dernier cas est d’autant plus curieux que Pi vient de dire qu’il n’est pas lui-mĂȘme un frĂšre. « Pourquoi pas ? — Parce que je n’ai point d’autres, parce que je suis tout seul. » Implicitement il semble donc bien savoir ce que c’est qu’un frĂšre, mais il n’a pas pris conscience des caractĂšres nĂ©cessaires pour ĂȘtre un frĂšre Ă  un degrĂ© suffisant pour savoir donner une dĂ©finition. Dans des cas de ce genre nous marquons naturellement juste Ă  la question 4. NĂ©anmoins, ce qui montre bien que la prise de conscience impliquĂ©e par la dĂ©finition est l’indice utile, c’est que Pi ne sait pas mieux manier la notion de frĂšre que la dĂ©finir. À la question 3, Pi rĂ©pond en effet qu’Auguste a « peut-ĂȘtre deux » frĂšres, Alfred « trois » et Raymond « quatre ». À la question 5, Pi rĂ©pond que Paul avait « peut-ĂȘtre trois frĂšres », Henri « un », Charles « quatre », et qu’il y avait en tout (question 6) trois frĂšres dans la famille.

Sob (7 ans) estime que tous les garçons sont des frÚres.

— « Ton papa est un frĂšre ? — Oui, quand il Ă©tait petit.

— Pourquoi ton papa Ă©tait-il un frĂšre ? — Parce qu’il Ă©tait un garçon. — Tu connais le frĂšre de ton papa ? — Il n’a point de frĂšre (ni de sƓur). »

Kan (7 œ) : « C’est un garçon. — Tous les garçons sont des frĂšres ? — Oui. — Ton papa est un frĂšre ? — Non. — Pourquoi ? — Parce que c’est un monsieur. — Ton papa n’est pas un frĂšre ? — Oui. —  Pourquoi ? — Parce qu’il Ă©tait la mĂȘme chose que les petits garçons. »

Bo (8 ans) : Un frĂšre « mais c’est un garçon, c’est quelqu’un aussi. — Tous les garçons sont des frĂšres ? — Oui, et puis il y a aussi des cousins et puis des neveux. — Ton papa a un frĂšre ? — Oui. — Est-il un frĂšre ? — Oui. —  Pourquoi ton papa est-il un frĂšre ? — Je ne sais pas. — Pour ĂȘtre un frĂšre, que faut-il avoir ? — Je ne sais pas, c’est dur, ça. »

Po (8 œ) F : « Une sƓur c’est une fille. — Toutes les filles sont des sƓurs ? — Oui. — Tu es sĂ»re ? — 
 Une sƓur c’est une fille. — Est-ce qu’il n’y a pas des filles qui ne sont pas des sƓurs ? — Non. »

Pon (9 ans) estime aussi que tous les garçons sont des frÚres, X (10 ans) également, etc.

Une seconde Ă©tape dans la dĂ©finition est marquĂ©e par les sujets qui savent que pour ĂȘtre frĂšre il faut ĂȘtre plusieurs dans une famille, mais qui n’accordent pas Ă  tous les enfants le mĂȘme titre.

So (8 ans) ne sait pas s’il est un frĂšre (enfant unique). Un frĂšre « c’est quand une personne a un enfant, eh bien, l’enfant qui vient aprĂšs est un frĂšre ». So ne sait rĂ©soudre ni la question 5 ni la question 6. La question 3 par contre est rĂ©solue.

Hal (9 ans) : « Quand il y a un garçon et un autre garçon ils sont deux. — Est-ce que ton papa est un frĂšre ? — Oui. — Pourquoi ? — Parce qu’il est nĂ© en second. — Alors qu’est-ce qu’un frĂšre ? — C’est le deuxiĂšme garçon qui vient. — Alors le premier n’est pas un frĂšre ? — Ah non ! On appelle le deuxiĂšme frĂšre qui arrive un frĂšre. » On ne marque pas mieux l’absence de relativitĂ© du mot frĂšre.

On trouve un autre genre de dĂ©finitions fausses, mais sans intĂ©rĂȘt logique, parce que simplement incomplĂštes :

Cour (9 ans) : « Un frĂšre c’est une petite personne qui vit avec nous. — Tous les garçons qui sont avec toi sont des frĂšres ? — Non, c’est un garçon qui est toujours avec nous. »

Pon (9 ans) : « Un frĂšre c’est un garçon qui est dans le mĂȘme appartement. » Dans ces cas-lĂ , il faut naturellement pousser l’enfant pour voir si par ailleurs il n’a pas pris conscience qu’il s’agit d’enfants de la mĂȘme famille.

Quant Ă  la dĂ©finition correcte, c’est donc celle qui implique l’idĂ©e qu’il faut ĂȘtre au moins deux dans la mĂȘme famille pour qu’il y ait frĂšre ou sƓur. TrĂšs souvent l’enfant sait cela sans pouvoir l’exprimer d’emblĂ©e. Il faut arriver dans ce cas Ă  lui faire expliciter son idĂ©e. De telles dĂ©finitions correctes sont donnĂ©es en bonne proportion dĂšs 7 ans (60 % environ).

Mi (7 œ) : Un frĂšre c’est « un garçon. — Tous les garçons sont des frĂšres ? — Oui. — Un garçon qui est seul dans sa famille est-il un frĂšre ? — Non. — Pourquoi es-tu un frĂšre ? — Parce que j’ai des sƓurs. —  Moi, est-ce que je suis un frĂšre ? — Non. — Comment est-ce que tu le sais ? — Parce que vous ĂȘtes un homme. — Ton papa a-t-il des frĂšres ? — Oui. — Est-ce qu’il est un frĂšre ? — Oui. — Pourquoi ? — Parce qu’il a eu un frĂšre quand il Ă©tait petit. — Dis-moi ce que c’est qu’un frĂšre ? — Quand on est plusieurs enfants dans une famille. »

Nous avons peut-ĂȘtre trop poussĂ© l’enfant en lui posant la question « un garçon qui est seul dans sa famille est-il un frĂšre ? » Mais voici d’autres cas :

Fal (7 ans) : « Tous les garçons sont des frĂšres ? — Oui. — Tous ? — Non, il y en a qui n’ont pas de sƓurs. Pour ĂȘtre un frĂšre il faut avoir une sƓur. »

Fa (7 ans) : « Tous les garçons sont des frĂšres ? — Non. — Que faut-il pour ĂȘtre un frĂšre ? — Il faut ĂȘtre deux garçons ensemble, une maman et deux garçons. »

Sait (7 ans) : « Un frĂšre c’est un petit garçon qui a encore un petit garçon avec lui. »

Rey (10 ans) : « Un frĂšre, eh bien ! c’est quand il y a deux enfants. » Bern (10 ans) : « Un frĂšre c’est une parentĂ©, un garçon Ă  un autre. »

Chose intĂ©ressante, il n’y a pas de diffĂ©rence sensible entre les enfants uniques et les autres.

Quoique ne dĂ©pendant pas directement du jugement de relation, ces dĂ©finitions nous fournissent une utile contre-Ă©preuve en nous montrant que la conscience de la relativitĂ© de la notion de frĂšre n’est acquise que trĂšs lentement. Au dĂ©but, la notion de frĂšre n’est nullement relative : on est un frĂšre, comme on est un garçon, absolument parlant. Au cours du second stade la relativitĂ© est entrevue, mais l’enfant se livre encore Ă  des spĂ©cifications, ne considĂ©rant comme frĂšre que l’un des enfants de la famille, ce qui empĂȘche toute relativitĂ© vĂ©ritable. On voit d’ailleurs combien ce second stade est intĂ©ressant pour nous, en ce qu’il nous fait entrevoir le pourquoi des calculs Ă©tranges auxquels se livraient les enfants du premier et du quatriĂšme types Ă  propos du test des trois frĂšres de Binet et Simon. Si l’enfant ne considĂšre pas tous les garçons d’une mĂȘme famille comme des frĂšres, il est naturel, en effet, que chacun des frĂšres n’ait pas le mĂȘme nombre de frĂšres que les autres. Il y a du moins dans de telles spĂ©cifications de la notion de frĂšre de quoi empĂȘcher tout jugement de relation correct. Enfin, le fait que la dĂ©finition juste n’apparaisse en moyenne qu’à 9 ans nous fait comprendre pourquoi ce n’est qu’aprĂšs cette date que des tests aussi simples que les tests 1 et 5 soient rĂ©solus.

§ 4. La gauche et la droite

Il convient maintenant de chercher la troisiĂšme des confirmations que nous espĂ©rions et de voir si le progrĂšs que fait l’enfant dans le maniement d’une relation comme la gauche et la droite est bien dĂ», Ă©galement, Ă  la diminution progressive de l’égocentrisme de la pensĂ©e, comme c’est le cas pour la relation de frĂšre. C’est ce que nous allons essayer de faire en montrant que l’acquisition des notions de gauche et de droite en tant que notions relatives passe par trois stades qui correspondent Ă  trois dĂ©subjectivations ou Ă  trois socialisations progressives de la pensĂ©e : le premier stade (5-8 ans) au cours duquel la gauche et la droite ne sont considĂ©rĂ©es qu’au point de vue propre ; le second (8-11 ans) oĂč elles sont considĂ©rĂ©es aussi au point de vue des autres, et de l’interlocuteur ; enfin le troisiĂšme stade (11-12 ans) marque le moment oĂč la gauche et la droite sont considĂ©rĂ©es par surcroĂźt au point de vue des choses elles-mĂȘmes. Or, on le voit, ces trois stades correspondent prĂ©cisĂ©ment aux trois stades sociaux que nous avons Ă©tablis prĂ©cĂ©demment : l’ñge de 7-8 ans marque la diminution de l’égocentrisme primitif et celui de 11-12 ans la dĂ©couverte de la pensĂ©e formelle qui raisonne Ă  tous les points de vue Ă  la fois. Mais passons aux faits.

On sait par les tests de Binet et Simon que l’ñge auquel un enfant peut montrer sa main gauche et son oreille droite est l’ñge de 6 ans. Mais il faut se garder de croire qu’à cet Ăąge la gauche et la droite soient nĂ©cessairement connues et maniĂ©es en tant que relations. Il se peut fort bien, en effet, que ces notions soient encore absolues, qu’il y ait, autrement dit, une gauche et une droite « en soi » comme il y avait pour les Grecs un « haut » et un « bas » indĂ©pendants de la pesanteur. Cette gauche et cette droite absolues seraient naturellement dĂ©terminĂ©es par le corps propre de l’enfant, et un gros travail d’adaptation resterait nĂ©cessaire avant que l’enfant arrivĂąt Ă  comprendre qu’il peut y avoir une gauche et une droite pour chaque personne d’abord, puis que les objets eux-mĂȘmes peuvent ĂȘtre Ă  gauche ou Ă  droite les uns des autres, tout en Ă©tant orientĂ©s relativement Ă  nous.

Or c’est ce que l’expĂ©rience nous a trĂšs clairement montrĂ©. Nous avons commencĂ© par chercher Ă  quel Ăąge l’enfant connaissait sa gauche et sa droite (test 7). À GenĂšve, dans le milieu trĂšs populaire oĂč nous avons travaillĂ©, cet Ăąge est de 5 ans, si l’on s’en rĂ©fĂšre, suivant l’usage, Ă  la rĂšgle du 75 % 2. Mais le fait suivant prouve Ă  l’évidence qu’à cet Ăąge la gauche et la droite ne sont que le nom d’une certaine main ou d’une certaine jambe de l’enfant et que l’enfant reste incapable de mettre ces notions en relation avec les diffĂ©rents points de vue des interlocuteurs : lorsque l’expĂ©rimentateur se met en face de l’enfant et lui pose la question « montre-moi ma main gauche
 etc. » (test 8), prĂšs des trois quarts des enfants de 5 ans en sont incapables. Ce n’est qu’à 8 ans que ce test 8 est rĂ©solu. Étant donnĂ©e l’importance de la question, nous avons tenu Ă  contrĂŽler ce rĂ©sultat avec un autre test. Le test 10 contient, en effet, exactement le mĂȘme problĂšme, mais avec un autre Ă©noncĂ©. Or c’est de nouveau Ă  8 ans qu’il est rĂ©solu. On peut donc admettre que c’est Ă  8 ans seulement que l’enfant sera capable de se placer au point de vue des autres en ce qui concerne la gauche et la droite, c’est-Ă -dire trois ans aprĂšs ĂȘtre parvenu Ă  manier ces notions Ă  son point de vue propre. Or, rĂ©pĂ©tons-le, c’est prĂ©cisĂ©ment Ă  7-8 ans que l’égocentrisme enfantin subit une forte diminution (L. P., chap. I).

Quant Ă  la relativitĂ© de la gauche et de la droite par rapport aux objets eux-mĂȘmes, elle est beaucoup plus lente Ă  se dĂ©gager, et, Ă  ce propos encore, il faut se garder des illusions que l’on peut avoir Ă  premiĂšre vue en interrogeant l’enfant. C’est ainsi que la question 9 (trouver si une monnaie est Ă  gauche ou Ă  droite d’un crayon) est rĂ©solue Ă  7 ans (prĂšs du 70 % dĂ©jĂ  Ă  6 ans). Mais il va de soi que dans un tel cas l’enfant juge les objets simplement par rapport Ă  lui. L’adulte Ă©videmment aussi juge par rapport Ă  lui et les logiciens savent bien que la gauche et la droite sont des notions que l’on ne peut dĂ©finir sans faire appel explicitement ou implicitement Ă  la position du corps propre. Mais la diffĂ©rence consiste en ceci que, mis en prĂ©sence d’une monnaie et d’un crayon, l’adulte dira que la monnaie est Ă  gauche du crayon, tandis que l’enfant dira simplement qu’elle est Ă  gauche, absolument parlant. La nuance n’est pas verbale, elle est essentielle au point de vue logique et son importance est prouvĂ©e par le fait que l’enfant ne rĂ©sout pas avant 11 ans le test 11 prĂ©cisĂ©ment parce qu’il ne comprend pas l’expression « à gauche de », lorsqu’il s’agit de la relation de deux objets entre eux. La rĂ©ussite du test 9 Ă  7 ans ne prouve donc encore nullement que la relativitĂ© des notions de gauche et de droite soit acquise par rapport aux objets eux-mĂȘmes 3.

Il aurait fallu demander Ă  l’enfant — mais c’est lĂ  une question Ă  laquelle nous n’avons pas songĂ© avant le dĂ©pouillement de cette enquĂȘte — de se placer de l’autre cĂŽtĂ© de la table, aprĂšs qu’il a dit que la monnaie est Ă  gauche du crayon, et ajouter « maintenant est-ce que le sou est Ă  gauche ou Ă  droite du crayon ? » Il serait intĂ©ressant de reprendre l’expĂ©rience en poursuivant dans cette voie.

La preuve de la non-relativitĂ© des notions de gauche et de droite c’est donc le rĂ©sultat des tests 11 et 12. En alignant trois objets et en demandant Ă  l’enfant de prĂ©ciser les rapports de ces trois objets, on le contraint en effet Ă  dĂ©couvrir la relativitĂ© des notions de position. En effet, la clef qui est entre le crayon et la monnaie, ne peut plus ĂȘtre dite, absolument parlant, « à gauche » ou « à droite » : elle est Ă  gauche par rapport Ă  la monnaie et Ă  droite par rapport au crayon. L’enfant, laissĂ© Ă  lui-mĂȘme, dira que cette clef est « au milieu ». Mais on lui demande explicitement : « La clef est-elle Ă  gauche ou Ă  droite du sou ? Et du crayon ? » Si l’enfant n’est pas habituĂ© Ă  manier les notions de gauche et de droite relativement aux objets eux-mĂȘmes, cette expression « à gauche de » lui sera inintelligible. Or c’est bien ce que l’expĂ©rience montre : ce n’est qu’à 11 ans que ce test est rĂ©solu. À 9 ans encore, il n’y a guĂšre que le 15 % des enfants qui le comprennent.

Cet Ăąge de 11 ans est donc important pour nous, puisqu’il marque l’assimilation dĂ©finitive des notions de gauche et de droite en tant que relatives aux objets eux-mĂȘmes. Il est vrai que le test 12 n’est rĂ©solu qu’à 12 ans, mais cette annĂ©e d’écart est bien facile Ă  interprĂ©ter, puisque, si le test 12 a la mĂȘme structure logique que le test 11, il exige en plus la mĂ©moire des donnĂ©es et une certaine mĂ©moire topographique (juger de la position de trois objets alignĂ©s que l’on a montrĂ© une demi-minute). Il s’agit donc d’imaginer les relations au lieu de les constater simplement.

Il est intĂ©ressant de noter que ces deux tests 11 et 12 viennent confirmer entiĂšrement les rĂ©sultats obtenus prĂ©cĂ©demment au moyen d’un test de Burt et que nous avons rĂ©sumĂ©s au chapitre II, § 4 : « Edith est plus blonde que Suzanne ; Edith est plus brune que Lili. Laquelle est la plus foncĂ©e, Edith, Suzanne ou Lili ? » En effet, ce test portant sur les relations de couleur et nos tests 11 et 12 ont exactement la mĂȘme structure logique : comparer un individu intermĂ©diaire aux deux individus extrĂȘmes d’une sĂ©rie de trois. Mais on nous a reprochĂ© parfois de nous ĂȘtre servi de ce test de Burt, qui exige un gros effort d’attention, mĂȘme de la part des adultes, pour dĂ©gager des phĂ©nomĂšnes qui ne ressortissent pas Ă  la psychologie de l’attention, mais Ă  celle des relations logiques. À cela nous avons rĂ©pondu par les faits, en montrant que, une fois que l’enfant a suffisamment lu et relu le test, une fois qu’il se l’est gravĂ© dans la tĂȘte et que les difficultĂ©s d’attention n’existent plus pour lui, la difficultĂ© logique demeure nĂ©anmoins de comprendre comment une petite fille peut ĂȘtre Ă  la fois plus claire qu’une seconde et plus foncĂ©e qu’une troisiĂšme. Or, nous pouvons maintenant faire une rĂ©ponse bien meilleure encore, pour prouver l’incapacitĂ© de l’enfant Ă  manier la logique des relations, c’est la rĂ©ponse que nous suggĂšrent les tests 11 et 12, ou du moins le test 11 Ă  lui seul. Ce test 11 est trĂšs simple, en effet, du point de vue de l’attention. Tout d’abord, il est jouĂ© au lieu d’ĂȘtre parlĂ©, c’est-Ă -dire que l’enfant a les objets sous les yeux en parlant. Ensuite et surtout, l’enfant n’a pas Ă  penser aux trois objets Ă  la fois tout au cours du test. On lui pose six questions successives auxquelles il rĂ©pond sĂ©parĂ©ment : « Le crayon est-il Ă  gauche ou Ă  droite de la clef  » etc. NĂ©anmoins ce test a la mĂȘme structure logique que celui des couleurs.

Or les rĂ©ponses donnĂ©es se sont trouvĂ©es exactement Ă©quivalentes Ă  celles obtenues au moyen du test de Burt. Tout d’abord, au point de vue de l’ñge, c’est entre 11 et 13 ans que le test de Burt est rĂ©ussi en moyenne, si on laisse Ă  l’enfant le temps de rĂ©flĂ©chir Ă  loisir. Cet Ăąge correspond bien Ă  celui de nos tests 11 et 12. Mais c’est surtout au point de vue du mĂ©canisme des rĂ©ponses que l’analogie est frappante. Dans le cas des couleurs, le sophisme de l’enfant, pour parler en logiciens, consiste Ă  prendre les relations « plus clair que » etc. pour des jugements d’appartenance (Edith est blonde ou brune, Suzanne est blonde, Lili est brune). Dans le cas de la gauche et de la droite, il en est exactement de mĂȘme. L’enfant dĂ©clare la monnaie Ă  droite, le crayon Ă  gauche, sans que ces termes soient relatifs. DĂšs lors, dans le cas des couleurs l’enfant ne sait pas que faire d’Edith : elle est Ă  la fois blonde et brune ! De mĂȘme, dans le prĂ©sent cas, l’enfant ne comprend pas que la clef (l’objet du milieu) soit Ă  la fois Ă  gauche de la monnaie et Ă  droite du crayon. Il la dĂ©clare « au milieu ». Si on le force Ă  prĂ©ciser, et Ă  lui faire dire que la clef est Ă  gauche du sou, il dira aussi qu’elle est Ă  gauche du crayon. Si l’on commence par le crayon et que l’enfant dĂ©clare la clef Ă  droite du crayon, il rĂ©pondra Ă  la question « est-ce que la clef est Ă  gauche ou Ă  droite du sou ? » que la clef est aussi Ă  droite. Bref, la clef est Ă  gauche ou Ă  droite, absolument, et elle ne peut pas ĂȘtre Ă  la fois Ă  gauche et Ă  droite. L’enfant ne comprend pas qu’elle puisse ĂȘtre simplement Ă  gauche du sou et Ă  droite du crayon. On voit donc que l’analogie entre le test de Burt et nos tests 11 et 12 est complĂšte : l’évolution des notions de gauche et de droite est tout aussi complexe que celle des autres notions relatives et obĂ©it exactement aux mĂȘmes lois.

Que conclure de ces faits ? Sont-ils ou non conformes Ă  l’explication que nous avons proposĂ©e en ramenant la non-relativitĂ© des notions enfantines Ă  l’égocentrisme de la pensĂ©e ? Il le semble. Trois stades sont extrĂȘmement nets dans cette Ă©volution de la gauche et de la droite : durant le premier, l’enfant se place Ă  son point de vue propre ; durant le second, au point de vue des autres ; et durant le troisiĂšme, Ă  un point de vue pleinement relatif, en tenant compte des objets eux-mĂȘmes. Le processus est donc exactement celui d’une socialisation progressive de la pensĂ©e : Ă©gocentrisme pur, socialisation et enfin objectivation complĂšte. Chose remarquable, les trois stades sont dĂ©terminĂ©s par des Ăąges qui correspondent prĂ©cisĂ©ment aux Ăąges de crise sociale chez l’enfant : Ă  7-8 ans la diminution de l’égocentrisme et Ă  11-12 ans le stade des rĂšgles et de la pensĂ©e devenant suffisamment formelle pour raisonner Ă  tous les points de vue donnĂ©s. Nous verrons que ces trois stades marquent aussi trois stades du raisonnement proprement dit : « transduction », dĂ©duction primitive et dĂ©duction complĂšte.

MĂȘme si ces Ăąges viennent Ă  ĂȘtre modifiĂ©s par la suite des recherches, l’ordre de succession des stades demeurera le mĂȘme : c’est cet ordre, d’ailleurs, qui seul importe Ă  la psychologie gĂ©nĂ©rale.

II. Quelques définitions des notions de famille et de pays chez des garçons de 7 à 10 ans 4

Nous avons, au cours du chapitre II et des pages qui prĂ©cĂšdent, fait l’étude des difficultĂ©s que l’enfant Ă©prouve Ă  concevoir et Ă  manier des notions aussi simples en apparence que celles de frĂšre et sƓur, de la gauche et de la droite. Nous avons trouvĂ© que ces difficultĂ©s provenaient de l’incapacitĂ©, pour l’enfant d’un certain Ăąge, Ă  comprendre la relativitĂ© des notions. Les pages qui vont suivre, quoique traitant de domaines en apparence Ă©loignĂ©s de la logique des relations, nous serviront en rĂ©alitĂ© de complĂ©ment utile. Avec la dĂ©finition de la famille, nous toucherons Ă  une question voisine de celle des frĂšres et des sƓurs : nous verrons, en effet, les enfants aux prises avec la notion de parentĂ©, qui est une notion relative. Avec la dĂ©finition des notions de pays, ville et canton, nous nous trouverons en prĂ©sence de difficultĂ©s ressortissant Ă  la relation de tout Ă  partie, qui, est, elle aussi, une relation fondamentale pour l’enfant. Enfin, entre la notion de famille et celle de pays, il y a des connexions que nous apercevrons plus ou moins clairement : toutes deux font appel Ă  la notion d’ensemble.

Il va de soi que nous n’avons pas conçu cette enquĂȘte d’une maniĂšre aussi systĂ©matique. On pourrait sans cela nous suspecter Ă  bon droit d’avoir en quelque sorte forcĂ© les faits. Une fois de plus, au contraire, les rĂ©sultats que nous avons obtenus sont dus aux hasards de la recherche. M. Bovet, ayant besoin de renseignements sur les conceptions sociales des enfants, avait fait dĂ©finir dans les classes des mots tels que pays, patrie, famille, oncle, cousin et Ă©tranger. Deux cents enfants environ, de 8 Ă  10 ans, rĂ©pondirent Ă  ce questionnaire. Mais au lieu de rĂ©ponses Ă  tonalitĂ© affective, il n’a guĂšre Ă©tĂ© obtenu que des rĂ©ponses plus ou moins verbales, qu’il s’agissait d’analyser. C’est cette analyse que nous avons faite sur une trentaine de garçons de 7 Ă  10 ans, examinĂ©s individuellement. À propos de chaque dĂ©finition, nous avons suivi l’enfant dans la direction qu’il adoptait, en essayant ainsi de dĂ©passer, par la conversation, ce que le procĂ©dĂ© pouvait avoir de verbal.

Les dĂ©finitions d’enfants sont toujours intĂ©ressantes, mais leur interprĂ©tation n’est pas facile. En effet, toute dĂ©finition est une prise de conscience. Or on sait assez, de par la loi de prise de conscience de ClaparĂšde, que plus une notion ou une relation est automatiquement maniĂ©e et moins sa prise de conscience en est facile. Que l’on demande, par exemple, Ă  un adulte mĂȘme cultivĂ© la diffĂ©rence entre le « parce que » et le « puisque » ! Quand bien mĂȘme ces adultes savent fort bien attribuer ces deux termes Ă  des usages distincts, quoique interfĂ©rant en partie, ce n’est pas une raison pour qu’ils puissent d’emblĂ©e prendre conscience de cette diffĂ©rence. Quand bien mĂȘme, par consĂ©quent, les enfants sauraient n’employer les mots « oncle » ou « pays » que dans des phrases qui aient du sens, ce n’est pas une raison pour qu’ils sachent dĂ©finir ces mots. Aussi, lorsqu’on Ă©tudie une dĂ©finition d’enfant, convient-il de distinguer soigneusement la prise de conscience, et la notion rĂ©elle, en un certain sens inconsciente, ou du moins implicite, que l’enfant possĂ©dait sans savoir la dĂ©gager.

Cette rĂ©serve faite, nous croyons pouvoir affirmer que les notions de pays et de famille restent encore verbales entre 7 et 9 ans. C’est-Ă -dire que la notion rĂ©elle, que l’enfant possĂšde implicitement et dont sa dĂ©finition prend peu Ă  peu conscience, n’est encore qu’une notion nĂ©e Ă  l’occasion du langage adulte et non d’une reprĂ©sentation directe et spontanĂ©e. Autrement dit, l’enfant entend frĂ©quemment les mots « pays », « famille », etc. et il leur fait correspondre un schĂ©ma, plus ou moins syncrĂ©tique, dans lequel il fait entrer une image ; mais ce n’est pas l’image qui a donnĂ© naissance au schĂ©ma, c’est l’inverse. C’est donc une Ă©tude d’intelligence verbale que nous allons faire, et non d’intelligence concrĂšte, c’est-Ă -dire nĂ©e directement Ă  l’occasion d’une observation du monde extĂ©rieur.

Nous appelons, en effet, intelligence verbale la fonction d’adaptation de l’enfant non pas Ă  la rĂ©alitĂ© elle-mĂȘme, mais aux mots et aux expressions entendues dans la bouche des adultes ou d’autres enfants, et sous lesquels le sujet cherche Ă  imaginer une rĂ©alitĂ©. PrĂ©cisĂ©ment parce que l’intelligence verbale est en partie dĂ©tachĂ©e du rĂ©el, le pĂ©dagogue ne doit pas la cultiver chez l’enfant, du moins sans des prĂ©cautions indispensables. Mais, pour le psychologue, elle est d’un grand intĂ©rĂȘt : le schĂ©matisme de la pensĂ©e de l’enfant s’y montre souvent plus Ă  nu qu’à propos de reprĂ©sentations concrĂštes. L’enfant est complĂštement libre, par exemple, lorsqu’il entend le mot « pays », de se donner la reprĂ©sentation qu’il veut. Cette reprĂ©sentation, en effet, est beaucoup moins dĂ©pendante qu’on ne pourrait le croire des influences ambiantes : ce que l’enfant a entendu, n’étant liĂ© Ă  aucune reprĂ©sentation concrĂšte, est dĂ©formĂ© et sĂ©lectionnĂ© suivant les lois de la pensĂ©e propre de chacun des stades d’ñge de l’enfant. Aussi suffit-il de savoir ce que l’on fait lorsqu’on s’occupe de l’intelligence verbale et de distinguer nettement cette variĂ©tĂ© de pensĂ©e de l’intelligence de perception, pour que les recherches faites sur les reprĂ©sentations verbales soient intĂ©ressantes.

§ 5. La famille

Nous nous proposons de montrer que les dĂ©finitions de la famille fournissent une contre-Ă©preuve utile aux conclusions de notre Ă©tude sur la relation de frĂšre, en ce sens que ces dĂ©finitions, avant l’ñge de 9-10 ans, ne tiennent pas compte de la relation de parentĂ©. Ces dĂ©finitions passent, en effet, par trois stades. Dans le premier stade, l’enfant appelle famille les gens qu’il a autour de lui : il ne s’intĂ©resse pas aux relations de parentĂ© et dĂ©finit la famille par l’appartement ou par le nom. Dans le second stade, l’enfant fait usage de la notion de parentĂ©, mais limite encore la famille aux parents qu’il a actuellement autour de lui. Dans le troisiĂšme stade, enfin, la dĂ©finition est gĂ©nĂ©ralisĂ©e Ă  toute la parentĂ©.

Voici des exemples du premier stade :

Bet (7 ans) : « C’est des gens qui demeurent ensemble, dans le mĂȘme appartement. » Les tantes et oncles ne sont pas de la famille. Bet conteste que l’expĂ©rimentateur ait lui-mĂȘme une famille. Jacq (7 ans) : « C’est du monde, c’est qu’il y a beaucoup de personnes. » Cette dĂ©finition a le mĂȘme sens que la prĂ©cĂ©dente.

Ku (7 ; 7) : Une famille, c’est « quand ils sont tous ensemble. — Ici c’est une famille ? — Non, qu’ils sont tous du mĂȘme nom de famille. » Mais les cousines et les tantes ne sont pas de la famille « parce qu’ils ne demeurent pas avec nous. — Si ta tante demeurait avec vous, tu dirais qu’elle est de la famille ? — Oui. »

Bus (8 ; 6) donne la mĂȘme dĂ©finition. Le cousin n’est pas de la famille : « S’il serait de la famille, il demeurerait chez nous. — Si moi je venais demeurer chez vous, je serais de la famille ? — Oui. » La grand’maman est de la famille « car elle demeurait avec mon papa ». Cette derniĂšre remarque est implicitement du second stade, quoique explicitement l’enfant ne fasse appel qu’au fait de « demeurer avec ».

Bon (9 ans) conteste que son frĂšre soit de la famille : « Non, il est en Savoie. » Puis, aprĂšs rĂ©flexion, il Ă©largit le sens de la famille : « Il est de la famille, mais en Savoie. » Le « mais » montre bien que Bon maintient sa conception, sinon cette phrase n’aurait pas plus de sens que le fameux exemple : « Cet homme est jardinier, mais il est protestant. » Quant au grand-papa de Bon, il n’est pas de la famille, mais de celle du pĂšre de Bon « parce que quand [mon pĂšre] il Ă©tait petit, il restait chez mon grand-papa. » (MĂȘme remarque que Bus)

Lov (10 ; 9) dĂ©finit la famille en disant : « Ils sont tous dans le mĂȘme appartement ». Puis il ajoute l’idĂ©e d’un nom unique.

Inutile d’accumuler les exemples : l’enfant de ce stade dĂ©finit la famille par le fait de demeurer ensemble, avec ou non adjonction de la clause d’un nom unique. Les cousins, les grands-parents, les frĂšres sont de la famille quand ils habitent avec l’enfant, sinon pas. Naturellement il ne faudrait pas croire que les enfants ignorent les parentĂ©s. Preuve en soit les dĂ©finitions des mots cousin et oncle que nous demandions aux mĂȘmes enfants et qui ont Ă©tĂ© fournies avec plus ou moins de gĂ©nĂ©ralitĂ©, mais toujours exactement : « Un oncle, c’est le frĂšre de papa, ou de maman, etc. », « un cousin c’est le fils d’une tante, etc. » Mais de mĂȘme que l’enfant sait de quels parents son frĂšre est le fils sans en conclure Ă  la rĂ©ciprocitĂ© de la relation de frĂšre, et cela parce qu’il ne juge qu’à son point de vue immĂ©diat et Ă©gocentrique, de mĂȘme pour dĂ©finir la famille, il en reste Ă  un point de vue immĂ©diat. Tout en connaissant les parentĂ©s rĂ©elles, il appelle famille ceux des parents qui l’entourent, effectivement et actuellement. Il y a lĂ  une orientation d’esprit rĂ©aliste qu’il est intĂ©ressant de souligner, car, sans mener dans le cas particulier Ă  une ignorance vĂ©ritable des relations, elle explique du moins, Ă  titre prĂ©cisĂ©ment d’orientation d’esprit, comment les plus graves illusions peuvent naĂźtre du rĂ©alisme enfantin. Notons que c’est prĂ©cisĂ©ment Ă  9 ans seulement que la dĂ©finition correcte du mot « frĂšre » est donnĂ©e.

Au cours du deuxiÚme stade, la notion de parenté intervient dans les définitions, mais sans supplanter encore le fait de demeurer ensemble.

Matt (9 ; 3) dĂ©finit par exemple la famille : « Un papa, une maman et des enfants. » Mais son papa ni sa maman n’ont eux-mĂȘmes de famille : « Papa, quand il Ă©tait petit, il avait sa famille » (cf. Bon). Mar (9 ; 7) va jusqu’à dire, aprĂšs avoir dĂ©fini la famille « c’est des parents », que son « papa n’est pas tout Ă  fait de la famille ».

Viq (11 ans, retardĂ©) : la famille « c’est un groupe de parents. — Combien vous ĂȘtes dans la famille ? — Trois
 ma famille Ă  moi, mais on peut ĂȘtre plusieurs. — Pourquoi trois ? — Ceux qui dĂźnent ensemble. »

Chav (12 ; 9 retardĂ©) : la famille « c’est une succession de personnes. — Combien ĂȘtes-vous dans la famille ? — Quatre, parce que ma sƓur est loin. »

À noter encore l’expression de Vo (9 ans) : parlant de son grand-papa, qui vit toujours, Vo dit « C’était le papa de ma maman. »

Les relations de parentĂ© ne sont donc pas encore nettement conçues par l’enfant comme indĂ©pendantes du lieu ou du temps. MĂȘme en se rĂ©fĂ©rant explicitement Ă  la notion de parentĂ©, l’enfant du second stade garde une arriĂšre-pensĂ©e : la famille reste conçue au point de vue immĂ©diat et rĂ©aliste.

Enfin, au cours du troisiĂšme stade, l’enfant se libĂšre de ce rĂ©alisme et dĂ©finit la famille uniquement par la parentĂ©. Aussi substitue-t-il presque immĂ©diatement Ă  la famille au sens restreint (parents et enfants) la famille au sens large (grands-parents, oncles, tantes et cousins) :

Pro (8 ans, avancĂ©) : « C’est tous les parents ensemble. » Pio (12 ; 3) : C’est « une gĂ©nĂ©ration », etc.

En conclusion, ce rapide aperçu de l’évolution des dĂ©finitions de la famille confirme notre analyse de la relation de frĂšre. GrĂące Ă  ses habitudes Ă©gocentriques de penser, l’enfant ne cherche pas Ă  dĂ©passer son point de vue immĂ©diat sur les choses. La famille, dĂšs lors, est conçue comme l’ensemble des gens qui entourent l’enfant, indĂ©pendamment des questions de parentĂ©. Ce point de vue immĂ©diat est, en outre, rĂ©aliste, en ce sens que la parentĂ©, faute d’ĂȘtre dĂ©gagĂ©e des circonstances de lieu et de temps dans lesquelles vit l’enfant, n’est pas encore conçue Ă  titre de relation. Du point de vue immĂ©diat ou rĂ©aliste au dĂ©sintĂ©rĂȘt pour les relations effectives, il n’y a ici encore qu’un pas, comme l’étude de la relation de frĂšre nous l’a suffisamment montrĂ©.

Reste la question de la nature de ce rĂ©alisme, qui, dans le cas particulier, semble exclusivement visuel : il peut paraĂźtre, en effet, que l’image de l’appartement ou du fait de « demeurer ensemble » soit prĂ©dominant dans les dĂ©finitions simplistes que nous venons d’énumĂ©rer. En rĂ©alitĂ©, il y a toujours des images dans les reprĂ©sentations d’enfants, sans pour cela que le rĂ©alisme enfantin puisse ĂȘtre qualifiĂ© sans autre de visuel. Toute la question est de savoir ce que remplace et ce que reprĂ©sente l’image : des relations causales, des relations spatiales, une simple juxtaposition de termes conçus sans synthĂšse, etc. Or, dans le cas de la famille, l’image, pour visuelle qu’elle soit et pour Ă©loignĂ©e qu’elle demeure de la rĂ©alitĂ© logique (des rapports de parentĂ©), n’en est pas moins comparable au rĂ©alisme qui, dans un dessin de bicyclette, par exemple, conduit l’enfant Ă  remplacer les rapports spatiaux (symbolisant les sĂ©quences causales) par une juxtaposition des piĂšces, simplement conçues comme « allant ensemble ». À cet Ă©gard, dĂ©finir la famille en disant : « ils sont tous ensemble », c’est faire preuve d’un rĂ©alisme comparable au rĂ©alisme intellectuel qui produit la juxtaposition dans le dessin. En effet, tous deux remplacent les connexions logiques, causales et mĂȘme spatiales par une liaison immĂ©diate conditionnĂ©e par l’intĂ©rĂȘt dominant de l’enfant.

Quant aux Ăąges auxquels sont atteints nos trois stades, on peut situer approximativement le second Ă  9 ans et le troisiĂšme Ă  11 ans. Si les recherches ultĂ©rieures ne dĂ©placent pas ces dates, il y aurait lieu d’établir les synchronismes avec l’ñge oĂč la relation de frĂšre et les relations en gĂ©nĂ©ral sont correctement maniĂ©es.

§ 6. Le pays

Il nous est frĂ©quemment arrivĂ©, indĂ©pendamment de l’enquĂȘte dont nous parlons ici, de demander aux Ă©coliers que nous questionnons : « Es-tu suisse ? » TrĂšs frĂ©quemment il nous fut rĂ©pondu : « Non, je suis genevois. — Alors tu es suisse ? — Non, je suis genevois. — Mais ton papa est suisse ? — Non, il est genevois. » Nous avons pris dĂšs lors l’habitude de demander : « Es-tu genevois ? » Mais parfois l’enfant, mĂȘme genevois, rĂ©pond : « Non, je suis Suisse. » Finalement nous avons demandĂ© Ă  un grand nombre d’écoliers suisses, de tous cantons : « Tu es genevois ? (ou vaudois, etc.) puis : « Tu es suisse ? » (ou dans le sens inverse), puis : « Es-tu Ă  la fois suisse et genevois ? » et enfin : « Peut-on ĂȘtre Ă  la fois suisse et genevois ? » Jusque vers 9 ans, les trois quarts des Ă©coliers que nous avons vus contestent que l’on puisse ĂȘtre Ă  la fois suisse et genevois (ou vaudois, etc.).

D’oĂč provient ce fait ? Y a-t-il lĂ  quelque trace de chauvinisme cantonal ? Nous n’avons rien trouvĂ© de semblable. Pas plus les Genevois que les Vaudois, NeuchĂątelois, Valaisans ni mĂȘme Bernois rencontrĂ©s dans les classes, n’ont fait montre de la moindre vanitĂ© cantonaliste. Ce n’est pas parce qu’ils avaient rĂ©flĂ©chi Ă  la question que ces enfants ont rĂ©pondu par la nĂ©gative. Ils ne se l’étaient jamais posĂ©e. Souvent mĂȘme elle leur a paru baroque.

Dira-t-on qu’il y a lĂ  une simple ignorance, un dĂ©faut d’information, ce qui enlĂšverait tout intĂ©rĂȘt Ă  de tels jugements. On pourrait soutenir, en effet, que l’école n’ayant pas encore enseignĂ©, jusqu’à 9-10 ans, ce qu’est la Suisse et ce que sont les cantons, l’enfant parle de la Suisse comme il parlerait de la Chine : c’est un pays qui se trouve « plus loin ». Mais ici, c’est Ă  l’expĂ©rience Ă  dĂ©cider. Dans certains cas (et nous verrons que ces cas se rencontrent souvent au cours du premier stade) il en est bien ainsi. Dans ces conditions, il peut ĂȘtre intĂ©ressant de demander Ă  l’enfant ce qu’est la Suisse, ce que c’est qu’un pays, etc., simplement pour voir ce qu’il aura assimilĂ© ou sĂ©lectionnĂ© des propos qu’il aura pu entendre, au hasard des conversations, dans sa famille ou dans la rue. Mais la rĂ©ponse de l’enfant ne sera pas directement intĂ©ressante pour la logique. Au contraire, dans d’autres cas, il est trĂšs visible que l’enfant a quelque information prĂ©cise sur la Suisse ou les pays. MalgrĂ© cela, sa tendance Ă  nier qu’on puisse ĂȘtre Ă  la fois suisse et genevois rĂ©siste Ă  l’information. La Suisse, nous dit un garçon, c’est « tous les cantons rĂ©unis. — Alors tu es en Suisse ? — Non. » D’autres savent que GenĂšve est en Suisse, mais contestent qu’ils soient Suisses. Ces cas du second groupe sont donc beaucoup plus intĂ©ressants : ce n’est pas seulement d’un dĂ©faut d’information qu’il s’agit alors, mais d’une difficultĂ© de schĂ©matisme.

La vĂ©ritable difficultĂ© consiste, en effet, tout d’abord Ă  se faire une reprĂ©sentation visuelle, un schĂ©ma des insertions correctes, mais, mĂȘme lorsque ce schĂ©ma est atteint, la difficultĂ© demeure pour l’enfant de comprendre qu’une partie insĂ©rĂ©e dans un tout fait rĂ©ellement partie de ce tout, et qu’un homme fixĂ© dans la partie reste nĂ©anmoins dans le tout. Autrement dit, la difficultĂ© peut ĂȘtre illustrĂ©e par la rĂ©ponse de cet enfant Bel (9 ; 2) qui nous servira de prototype. Bel sait que GenĂšve est en Suisse et que la Suisse est plus grande que GenĂšve, mais il ne comprend pas qu’en Ă©tant Ă  GenĂšve on soit nĂ©anmoins en Suisse. On dessine alors Ă  Bel un grand rond contenant de nombreux petits ronds, on lui explique que le grand rond reprĂ©sente la Suisse, que l’un des petits ronds reprĂ©sente GenĂšve, l’autre Vaud, etc. et on lui fait constater qu’en Ă©tant dans le petit rond on est en mĂȘme temps dans le grand. Bel dĂ©clare alors tout comprendre. Mais il a si peu saisi le schĂ©ma que lorsqu’on lui demande si l’on peut ĂȘtre Ă  la fois genevois et vaudois, Bel rĂ©pond sans hĂ©siter que oui, Ă©tant donnĂ© que GenĂšve et Vaud sont tous les deux en Suisse !

Bref la difficultĂ© pour l’enfant vient de ce qu’il juxtapose simplement les territoires sans les lier. Il comprend que GenĂšve est en Suisse sans comprendre que GenĂšve « fait partie » de la Suisse. La difficultĂ© est donc relative Ă  la liaison de tout Ă  partie et c’est par lĂ  que la question de la dĂ©finition du mot « pays » nous intĂ©resse dans un chapitre consacrĂ© Ă  l’étude du maniement des relations chez l’enfant.

Cela dit, on peut distinguer trois stades dans l’évolution de la notion de pays. Dans le premier stade, le pays est une simple unitĂ© qui est Ă  cĂŽtĂ© des villes et des cantons, et du mĂȘme ordre de grandeur qu’eux. La Suisse est par consĂ©quent Ă  cĂŽtĂ© de GenĂšve et de Vaud. Dans le second stade, les villes et les cantons sont dans les pays, mais sans faire partie d’eux. Ainsi la Suisse entoure GenĂšve et Vaud. Ceux-ci sont en Suisse, sans « faire partie » rĂ©ellement de la Suisse. Enfin, au cours du troisiĂšme stade, la liaison correcte est trouvĂ©e.

Voici des exemples du premier stade :

Schla (7 ; 11) : Un pays « c’est une autre ville ». Le SalĂšve c’est « une montagne dans une autre ville », c’est-Ă -dire dans « un grand village, la France, comme La Chaux-de-Fonds ». La Savoie c’est « un village plus petit ». Une ville « c’est un tas de maisons. » Il semble que Schla rĂ©ponde ainsi par pure ignorance. C’est en effet la solution la plus naturelle pour l’enfant que de juxtaposer pays, villes et villages sur un mĂȘme plan au lieu de faire des uns les parties des autres, Ă  supposer qu’il n’ait pas appris expressĂ©ment le contraire. Or, et c’est lĂ  qu’est le fait intĂ©ressant, Schla sait prĂ©cisĂ©ment employer des formules verbales correctes : « La ville fait partie du pays », nous dit-il spontanĂ©ment. « Le pays c’est pour voyager. — Qu’est-ce qu’il y a dans le pays ? — Des maisons, des jardins, des trains, des trams, des gens. — Et des villes ? — Oui
 Non. »

Autrement dit, Schla a entendu de quoi se faire un schĂ©matisme correct. Si la notion de partie Ă©tait comprise par l’enfant, l’expression « la ville fait partie du pays » impliquerait donc un emboĂźtement de GenĂšve dans la Suisse. Mais la tendance Ă  la juxtaposition est plus forte, et Schla continue Ă  se reprĂ©senter GenĂšve Ă  cĂŽtĂ© de la Suisse, et les pays identiques aux villes.

Jacq (7 ans) est vaudois, mais il croit qu’on ne peut ĂȘtre vaudois et suisse Ă  la fois. La Suisse est pour lui un canton ou un pays, au mĂȘme titre que GenĂšve. Cependant il sait dire aussi qu’un pays est plus grand qu’un canton. Comme Schla il sait employer des expressions verbales correctes sans pour autant arriver au schĂ©matisme du tout et de la partie.

Bos (6 ; 9) sait dire que « GenÚve est en Suisse » mais il conçoit GenÚve, la Suisse et la France comme des villes juxtaposées. La Suisse est « plus loin » que GenÚve.

Bus (8 ans) est dans le mĂȘme cas. Il dit aussi que GenĂšve est en Suisse. Nous lui dessinons GenĂšve sous forme d’un rond en lui demandant de montrer oĂč est la Suisse. Il dessine alors un second rond Ă  cĂŽtĂ© du premier. La Suisse est Ă©galement « plus loin ».

TiĂ© (10 ans) : mĂȘme cas. GenĂšve est en Suisse (mais Ă  cĂŽtĂ©). On ne peut ĂȘtre genevois et suisse Ă  la fois, car les Suisses sont « en Suisse ».

Ces cinq exemples sont donc significatifs, puisque les enfants dont il est question ne se trompent pas par dĂ©faut d’information. Ils savent, en effet, employer les formules verbales correctes, mais ils les traduisent en un schĂ©matisme de juxtaposition. Il y a naturellement, en outre, tous les enfants qui n’emploient pas spontanĂ©ment ces mĂȘmes formules et dont le schĂ©ma de juxtaposition vient d’une simple ignorance. Ce schĂ©ma est, en effet, le plus Ă©conomique. Il serait Ă©trange, au contraire, que les enfants commencent par chercher une hiĂ©rarchie de tout Ă  partie entre des unitĂ©s qu’ils entendent simplement nommer, la Suisse, GenĂšve, Vaud, la France, etc., au lieu de les juxtaposer simplement pour en faire un ensemble de villes contiguĂ«s ou non. Mais ce qui est intĂ©ressant, c’est que ce schĂ©matisme de juxtaposition, si naturel soit-il, suffise Ă  faire Ă©chec Ă  l’adaptation verbale de l’enfant, c’est-Ă -dire suffise Ă  l’empĂȘcher de comprendre les expressions qu’il entend autour de lui et qui lui auraient donnĂ© sans cela des notions exactes. Presque les trois quarts des enfants de ce stade savent, en effet, dire que GenĂšve « est en Suisse », si mĂȘme ils n’arrivent pas Ă  ĂȘtre aussi explicites que Schla. Cela n’empĂȘche pas l’habitude de la juxtaposition de l’emporter, de maniĂšre Ă  faire imaginer la Suisse comme situĂ©e « plus loin » que les cantons.

Au cours du second stade, on assiste Ă  un conflit, plus curieux encore, entre la tendance Ă  la juxtaposition et l’adaptation Ă  la relation de tout Ă  partie. Maintenant, en effet, GenĂšve est bien « en Suisse », non plus verbalement mais effectivement : seulement, et c’est lĂ  qu’est le phĂ©nomĂšne intĂ©ressant, GenĂšve ne fait pas partie de la Suisse. Elle est comme une enclave en pays Ă©tranger, et l’on ne peut ĂȘtre genevois et suisse Ă  la fois. Naturellement le paradoxe n’est pas toujours aussi net, et Ă  cĂŽtĂ© de cas trĂšs clairs on trouve un grand nombre de cas flottants. Dans les exemples suivants, cependant, le phĂ©nomĂšne est bien visible :

Stu (7 ; 8) dit que « GenĂšve est en Suisse » et que « la Suisse est plus grande [que GenĂšve] ». Mais les Genevois ne sont pas suisses. « Alors d’oĂč il faut ĂȘtre pour ĂȘtre suisse ? — De la Suisse. » Nous dessinons un cercle, reprĂ©sentant la Suisse, et prions Stu de situer les cantons Ă  leur place. Au lieu de les dessiner Ă  cĂŽtĂ© (comme Bus), Stu inscrit Ă  l’intĂ©rieur du grand rond trois ou quatre petits ronds : GenĂšve, Vaud, etc., mais il conteste encore que les Genevois soient Suisses. Les Suisses sont les habitants du grand rond.

Mar (9 ; 7) n’est pas au courant de la nomenclature et fait d’un pays « une partie d’un canton », mais, cela Ă©tant admis, il est visible qu’il applique aux pays la relation partitive, au moins dans son langage : « On est la Suisse Ă  GenĂšve, non plutĂŽt GenĂšve est en Suisse. » Mais c’est lĂ  une relation toute verbale, car Mar conteste ensuite que les Genevois soient suisses. Nous lui faisons alors remarquer la contradiction : « Tu croyais qu’on Ă©tait en Suisse. — Non, je savais bien qu’on Ă©tait Ă  GenĂšve ! » Autrement dit, encore, GenĂšve a beau ĂȘtre « en Suisse » il n’y a pas de vĂ©ritable hiĂ©rarchie de tout Ă  partie.

Rappelons le cas trĂšs net de Bel (9 ; 2), citĂ© au dĂ©but de ce paragraphe et qui est de ce second stade. Voici ses rĂ©ponses : Bel commence par nous dire qu’il n’est pas suisse, mais vaudois. La Suisse « est un pays ». Vaud « c’est un canton ». Un canton, nous dit Bel « c’est plus petit ». Nous dessinons un grand rond en disant Ă  Bel que c’est la Suisse, et lui demandons de dessiner Vaud et GenĂšve. Il met deux petits ronds dans le grand rond, ce qui est donc juste. « Un monsieur qui est dans le canton de Vaud, alors il est en Suisse ? — Oui. —  Et il est dans le canton de Vaud ? — Non
 Ah ! oui [Bel semble donc avoir compris]. — Est-ce qu’on peut ĂȘtre genevois et vaudois Ă  la fois ? — Oui, s’il est dans GenĂšve il est dans la Suisse, et s’il est dans la Suisse, il peut ĂȘtre vaudois aussi [il montre le rond dĂ©signant Vaud] ! » Bel ne saisit donc pas la relation de tout Ă  partie.

Ober (8 ; 2) se dit Fribourgeois mais pas Suisse. « Tu sais ce que c’est la Suisse ? — Tout le pays. C’est les vingt-deux cantons. » « GenĂšve est en Suisse ? — Oui c’est un tout petit pays dans la Suisse. » Il semble donc qu’Ober ait tout compris, mais il nie encore qu’il soit Suisse. « Qu’est-ce que c’est qu’un Suisse ? — Ils habitent la Suisse. — Fribourg est en Suisse ? — Oui, mais je ne suis pas fribourgeois, puis suisse. — Et ceux qui habitent GenĂšve ? — Ils sont genevois. — Et suisses ? — Je ne sais pas. Non, c’est comme pour moi. J’habite Fribourg qui est en Suisse et je ne suis pas suisse. Pour les Genevois c’est la mĂȘme chose. — Connais-tu des Suisses ? — Pas beaucoup. » « Est-ce qu’il y en a des Suisses ? — Oui. — OĂč habitent-ils ? — Je ne sais pas. »

Mey (9 ; 5) : GenĂšve est en Suisse, et la Suisse est plus grande que GenĂšve (schĂ©matisme correct), mais on ne peut ĂȘtre dans les deux Ă  la fois.

Il va de soi, rĂ©pĂ©tons-le, que le schĂ©matisme de ce second stade n’est pas toujours aussi net. Il est mĂȘme probable que le schĂ©matisme si clairement visuel des sujets prĂ©cĂ©dents est nĂ© Ă  l’occasion de nos questions (ce qui ne veut pas dire qu’il ait Ă©tĂ© suggĂ©rĂ© par elles). En fait, dans la pensĂ©e inexprimĂ©e de l’enfant, les choses se passent probablement comme suit. Au premier stade, l’enfant, n’ayant pas de reprĂ©sentation concrĂšte de la Suisse et des villes dont il entend parler, les juxtapose simplement. Au troisiĂšme stade, il en a une reprĂ©sentation correcte. Entre les deux stades il apprend que GenĂšve est rĂ©ellement « en Suisse » et qu’elle appartient Ă  la Suisse. Il s’établit alors entre GenĂšve et la Suisse une relation indiffĂ©renciĂ©e qui n’est ni une relation de partie Ă  tout, ni proprement une relation de possession, mais une relation vague flottant entre ces deux acceptions : c’est donc la « relation de propriĂ©té » dont nous parlions au chapitre II (§ 4).

Rappelons, enfin, que le troisiĂšme stade marque un schĂ©matisme correct : le pays, nous dit Wi (10 ; 0), c’est l’ensemble des cantons, et GenĂšve fait partie de la Suisse. On est genevois et suisse Ă  la fois.

§ 7. Conclusion

Ces quelques observations sur le schĂ©matisme de la notion de pays nous permettent de complĂ©ter les conclusions esquissĂ©es Ă  propos de la notion de famille, c’est-Ă -dire de contrĂŽler la parentĂ© qui unit l’absence de relativitĂ© et le rĂ©alisme enfantin.

Tout d’abord, en quoi les conceptions qui prĂ©cĂšdent tĂ©moignent-elles d’une difficultĂ© Ă  manier les relations ? Manifestement en ce que GenĂšve, quoique conçue comme « une partie » de la Suisse, ou comme situĂ©e « en Suisse », ne constitue pas rĂ©ellement une « partie » au sens adulte de ce mot. Nous avons, en effet, cherchĂ© Ă  montrer, dans un travail antĂ©rieur 5 combien l’évolution de la relation partitive Ă©tait sujette Ă  des complications chez l’enfant. Nous n’avons pas Ă©tudiĂ© la relation partitive en elle-mĂȘme, c’est-Ă -dire telle qu’elle est maniĂ©e dans l’observation concrĂšte, dans le travail de l’intelligence de perception. Nous nous sommes bornĂ©, comme dans la prĂ©sente Ă©tude, Ă  l’expression verbale de la notion de partie, c’est-Ă -dire Ă  la dĂ©composition en parties et en tout que fait l’intelligence Ă  propos des objets dont on parle sans les voir. En modifiant un test de Burt, nous avons posĂ© la question suivante : « Jean dit Ă  ses sƓurs : Une partie de mes fleurs sont jaunes. Puis il leur demande, la couleur qu’a son bouquet. Marie dit : Toutes tes fleurs sont jaunes. Simone dit : Quelques-unes de tes fleurs sont jaunes. Et Rose dit : Aucune de tes fleurs n’est jaune. Laquelle a raison ? » Or, chose curieuse, à 9 et 10 ans encore, presque tous les garçons interrogĂ©s nous ont rĂ©pondu : 1° Que le bouquet de Jean est tout jaune et 2° Que Marie et Simone disent la mĂȘme chose. Autrement dit, verbalement, l’expression « une partie de » ou « quelques-unes de » ne sont pas comprises. L’expression « une partie de mes fleurs » signifie donc « mes quelques fleurs, qui forment un bouquet partiel, ou un petit bouquet ». Il y a lĂ  un sens spĂ©cial affectĂ© Ă  la prĂ©position « de », que nous avons dĂ©jĂ  discutĂ© (voir chap. II, § 4). Mais il y a plus, et c’est oĂč nous voulons en venir ici. Il y a la capacitĂ©, qu’ont les enfants, de pouvoir penser — du moins sur le plan verbal qui est seul en cause ici — la partie indĂ©pendamment du tout, sans rechercher le tout ni prĂ©ciser la relation partitive.

« Une partie c’est une chose qui n’est pas tout entiĂšre » (article citĂ©, p. 466). « La moitiĂ© c’est quelque chose qui est coupĂ©, dit Ben (7 ; 1). — Et l’autre moitié ? — On l’a jetĂ©e. » « Ça veut dire qu’il [le bouquet] a une moitiĂ© jaune. — Et l’autre moitié ? — N’en a plus » (p. 467). Le bouquet « est une partie. — Et les fleurs jaunes ? — Non, c’est la partie qui est avec le bouquet » (p. 471).

Comment interprĂ©ter ces faits ? Ils sont Ă  la fois dus Ă  l’incapacitĂ© Ă  la multiplication logique et Ă  l’incapacitĂ© Ă  la logique des relations. D’une part, lorsque l’enfant est en prĂ©sence de deux ou plusieurs classes logiques (ici un bouquet × des fleurs jaunes) il ne cherche pas si elles interfĂšrent : il a d’emblĂ©e la tendance Ă  les juxtaposer ou Ă  les confondre (voir plus loin, chap. IV, § 2). D’autre part, si cette tendance Ă  la juxtaposition, de prĂ©fĂ©rence Ă  la multiplication ou Ă  l’interfĂ©rence, est si forte, c’est Ă  cause de l’habitude invincible qu’a l’enfant de penser les choses absolument, sans relation les unes avec les autres. Nous saisissons ici nettement combien la logique des classes est sous la dĂ©pendance de celle des relations. Les classes ne sont qu’un instantanĂ© pris sur le jeu mouvant des relations.

Ce sont ces phĂ©nomĂšnes que nous retrouvons Ă  propos de la Suisse. MĂȘme les enfants qui dĂ©finissent la Suisse comme l’ensemble des cantons, ou comme un tout dont GenĂšve « fait partie », ou encore comme un pays « dans lequel » est GenĂšve, ne saisissent pas, avant le troisiĂšme stade, la relation de tout Ă  partie : ou bien le tout est pour eux une abstraction (cas de Rey, etc., de Dup surtout, qui estime la Suisse plus petite que GenĂšve), ou bien c’est autre chose que la somme des parties, ainsi que le pense Stu, puisqu’il situe les « Suisses » dans le grand rond qui entoure et dĂ©borde les cantons.

Bref, des faits comme ceux que nous venons d’analyser montrent clairement une tendance Ă  penser la partie en elle-mĂȘme, tout en sachant que c’est une partie, et Ă  oublier le tout, qui devient soit une abstraction soit une autre partie. Ce sont ces faits que l’on retrouve lorsqu’on Ă©tudie chez l’enfant le dĂ©veloppement de la notion de fraction, et surtout lorsqu’on analyse les dessins d’enfants : les parties d’un mĂȘme ensemble (bonhomme, maison, automobile, etc.) sont toujours dessinĂ©es, c’est-Ă -dire conçues, indĂ©pendamment du tout avant d’ĂȘtre correctement synthĂ©tisĂ©es. Il y a donc lĂ  un fait trĂšs commun, et qui tĂ©moigne Ă  nouveau de cette tendance si gĂ©nĂ©rale de l’enfant Ă  Ă©viter le maniement des relations, Ă  remplacer les notions relatives par des notions que l’on puisse penser en elles-mĂȘmes, absolument.

Avec quels facteurs cette tendance est-elle en rapport dans le cas particulier ? AssurĂ©ment avec une tendance rĂ©aliste qui fait prendre Ă  l’enfant son point de vue immĂ©diat pour seul rĂ©el et l’empĂȘche de mettre ce point de vue en relation avec l’expĂ©rience. Mais quel est ce point de vue immĂ©diat ? Ce n’est pas un point de vue visuel ou spatial. Les enfants que nous avons vus semblent mĂȘme dĂ©pourvus de tout intĂ©rĂȘt gĂ©ographique. Non seulement ils ne sont pas renseignĂ©s sur l’emplacement des endroits dont nous leur parlons, mais ils n’ont aucune notion des distances. À 7-8 ans l’Afrique n’est guĂšre plus loin de GenĂšve que la Suisse ou Lausanne. On pourrait mĂȘme tirer de ce dĂ©sintĂ©rĂȘt une objection en apparence grave contre notre enquĂȘte, car, en rĂšgle gĂ©nĂ©rale, il est tout Ă  fait inutile d’interroger des enfants sur des objets qui ne les intĂ©ressent pas. Dans ce cas, en effet, l’enfant rĂ©pond n’importe comment ou fabule. Seulement, dans le cas particulier, l’objection porte Ă  faux, car les pays intĂ©ressent l’enfant, mais Ă  un tout autre point de vue que celui du rĂ©alisme spatial, ce qui explique prĂ©cisĂ©ment l’absence de relativitĂ© et particuliĂšrement de relations de tout Ă  partie dans les conceptions de l’enfant.

Ce point de vue, c’est avant tout celui du rĂ©alisme nominal et de l’artificialisme. Ce qui intĂ©resse l’enfant, c’est le nom. Un grand nombre d’enfants nous ont dĂ©fini le pays : « C’est un morceau de terre qui a un nom. » Autrement dit, il se produit le mĂȘme phĂ©nomĂšne qu’à propos du dessin, oĂč c’est aussi un rĂ©alisme intellectuel ou mĂȘme nominal qui produit la juxtaposition des piĂšces et l’absence de relations spatiales nettes. Par exemple, avant 7-8 ans, l’enfant dessinant une bicyclette sait qu’il faut « des roues », des « pĂ©dales », une « corde » ou une « chaĂźne », une « petite roue » etc. DĂšs lors il se borne Ă  les dessiner cĂŽte Ă  cĂŽte, et Ă  penser que ces piĂšces « vont ensemble », mais sans se soucier du contact. Du moment qu’elles existent, et qu’elles ont un nom, elles sont nĂ©cessaires, mais peu importe leurs relations rĂ©ciproques. De mĂȘme dans le cas du pays : un pays c’est proprement un groupe de maisons et un morceau de terre construits et dĂ©limitĂ©s par un « monsieur », et auxquels le « monsieur » a donnĂ© un nom pour qu’on les distingue des autres. Suivant le bon vouloir de ce « monsieur », les pays soutiennent les uns avec les autres des relations de propriĂ©tĂ© plus ou moins compliquĂ©es. Ce sont simplement ces relations que l’enfant a en vue lorsqu’il dit que GenĂšve « fait partie de » la Suisse ou est « en Suisse ». Mais, par le fait mĂȘme que la Suisse a un nom, elle existe quelque part, plus loin, indĂ©pendamment des cantons. À tous les noms nouvellement appris (et l’enfant aime Ă  les accumuler dans sa mĂ©moire : le « pays de Gex » est souvent mis sur le mĂȘme pied que la Suisse, la France et l’AmĂ©rique) correspond un intĂ©rĂȘt qui consiste non Ă  situer le pays ainsi dĂ©nommĂ© ni Ă  se le reprĂ©senter rĂ©ellement comme « partie » d’un autre (quand mĂȘme l’expression verbale que reproduit l’enfant semble l’indiquer), mais Ă  le concevoir comme existant n’importe oĂč, aprĂšs avoir Ă©tĂ© fabriquĂ© Ă  cĂŽtĂ© ou aux dĂ©pens des autres.

L’absence de relations de tout et de parties correspond donc dans le cas particulier, comme dans bien d’autres (dessin), au rĂ©alisme intellectuel et nominal.

Ce n’est pas ici le lieu d’étudier les reprĂ©sentations des enfants sur l’origine des pays, ce qui constitue un tout autre sujet, mais voici quelques exemples de ces conceptions, qui font bien voir combien l’intĂ©rĂȘt de l’enfant est Ă©loignĂ© des relations spatiales :

Schla (7 ; 11) estime que « la France appartient Ă  un autre monsieur [que la Suisse]. — Et la Suisse est-elle aussi Ă  un monsieur ? — Non, oui, Ă  ce monsieur qui nous a voulu faire les passeports. » Pour Stu (7 ; 8) le pays est « un grand plan. — Qu’est-ce que c’est ? — Un dessin. — Ça existe pour de vrai ? — En terre ». Pour Fröh (7 ans) les entrepreneurs font les pays au fur et Ă  mesure des besoins. Pour Pro (8 ans) on reconnaĂźt les pays aux gares « parce que c’est marquĂ© dans les gares ». Pour Cont (9 ans) Ă©galement : « C’est marquĂ© [dans les gares]. — Et si tu vas Ă  pied ? — C’est dans les routes, c’est marquĂ©, il y a un Ă©criteau. » Etc.

En bref, de mĂȘme qu’à propos de la famille, il ne cherche pas Ă  dĂ©passer son point de vue immĂ©diat (« ĂȘtre tous dans le mĂȘme appartement » ou « avoir le mĂȘme nom »), de mĂȘme l’enfant pose ici comme absolue sa conception nominale du pays. Le rĂ©alisme nominal conduit alors Ă  situer les pays non pas du tout sur un plan spatial susceptible de supporter des relations de tout Ă  partie, mais sur un plan imaginaire oĂč les objets sont pensĂ©s absolument, sans relations les uns avec les autres ou, du moins, sans autres relations possibles que les relations vagues et indiffĂ©renciĂ©es de « propriĂ©té » (« cela va avec »).

Dans le cas du pays comme dans celui de la famille, des frĂšres ou de la gauche et de la droite, le rĂ©alisme, dĂ» aux habitudes Ă©gocentriques de s’en tenir au point de vue immĂ©diat, entraĂźne l’absence de toute relativitĂ©, c’est-Ă -dire en fait l’incapacitĂ© Ă  manier la logique des relations.

III. Conclusions

Que conclure de ces faits en ce qui concerne le raisonnement enfantin ? Dans la discussion des notions de frÚre, de gauche et de droite, de famille et de pays, nous ne nous sommes occupé, en effet, que du schématisme du jugement. Le moment est venu de faire la synthÚse entre ces matériaux et ceux des chapitres I et II.

La conclusion principale du chapitre I a Ă©tĂ© que l’enfant, Ă  cause des difficultĂ©s Ă  prendre conscience de sa pensĂ©e — difficultĂ©s dues Ă  l’égocentrisme — ne raisonne que sur des cas singuliers ou spĂ©ciaux : la gĂ©nĂ©ralisation lui est difficile, ainsi que, dĂšs lors, toute dĂ©duction suivie. Il juxtapose ses jugements successifs au lieu de les lier. DĂšs lors sa pensĂ©e manque de nĂ©cessitĂ© interne. MĂȘme au moment oĂč l’enfant arrive Ă  gĂ©nĂ©raliser et Ă  dĂ©duire avec moins de difficultĂ©, avons-nous vu au cours du chapitre II, la dĂ©duction formelle lui reste Ă©trangĂšre, parce qu’il ne peut se dĂ©tacher de ses croyances personnelles ni raisonner sur n’importe quelle assomption proposĂ©e par autrui.

L’étude du jugement de relation, Ă  laquelle nous nous sommes livrĂ© depuis, confirme entiĂšrement ces rĂ©sultats, en montrant leur gĂ©nĂ©ralitĂ© par un tout autre biais. C’est ce que nous allons essayer de faire voir.

La conclusion Ă  laquelle nous aboutissons est, en effet, celle-ci : l’enfant ne comprend pas que certaines notions, mĂȘme manifestement relatives pour l’adulte, constituent des relations entre deux termes au moins. Ainsi il ne comprend pas qu’un frĂšre soit nĂ©cessairement le frĂšre de quelqu’un, ou qu’un objet soit nĂ©cessairement Ă  gauche ou Ă  droite de quelqu’un, ou qu’une partie fasse nĂ©cessairement partie d’un tout. Il considĂšre ces notions comme existant en elles-mĂȘmes, absolument. Ou encore, il dĂ©finit une famille non par les relations de parentĂ© qui unissent ses membres, mais par l’espace occupĂ©, par le point de vue immĂ©diat qu’il a en constatant sa propre famille groupĂ©e autour de lui dans un appartement. Notons que de tels faits sont absolument gĂ©nĂ©raux et que nous aurions pu en augmenter la liste sans fin. Nous devons, par exemple, Ă  l’obligeance de Mme Passello, institutrice Ă  GenĂšve, de savoir qu’à 7 ans encore les notions d’« ami » et d’« ennemi » sont dĂ©pourvues de relativitĂ©. Un ennemi est « un soldat », « quelqu’un qui se bat », « une personne mĂ©chante », « quelqu’un de mĂ©chant », « quelqu’un qui veut faire du mal », etc. Ce n’est donc pas une personne qui est ennemie par rapport Ă  quelqu’un d’autre, c’est un ennemi en soi. De mĂȘme pour l’ami.

Nous avons vu de semblables faits en abondance, avec Mlle Hahnloser, en ce qui concerne le mot « étranger ». À l’ñge oĂč les enfants savent dire que les Ă©trangers sont les gens des autres pays (vers 9-10 ans), ils ignorent qu’ils sont eux-mĂȘmes des Ă©trangers pour ces gens. À plus forte raison, lorsqu’ils rĂ©servent le terme d’étrangers aux ressortissants d’autres pays mais habitant GenĂšve, ils ignorent la rĂ©ciprocitĂ© de cette relation. On pourrait multiplier ces exemples.

M. Reichenbach, instituteur Ă  La Chaux-de-Fonds, a bien voulu nous communiquer le fait suivant : quelques Ă©coliers (vers 10-11 ans) lui ayant affirmĂ© que Berne est « au nord », parce que la bise vient « de Berne » (ce qui est exact Ă  La Chaux-de-Fonds), il leur a demandĂ© oĂč Ă©tait le nord par rapport Ă  BĂąle et d’oĂč devait venir la bise, Ă  BĂąle. À l’unanimitĂ© les enfants lui ont rĂ©pondu que la bise venait encore de Berne et que Berne Ă©tait toujours au nord. Nous avons pu nous-mĂȘme constater Ă  Paris, que chez les Ă©coliers de 10 et 11 ans, encore, Versailles est tenu pour situĂ© « à l’ouest », absolument parlant, aussi bien Ă  l’ouest de Bordeaux qu’à l’ouest de Paris, etc. Nous avons vu Ă  GenĂšve des enfants incapables de comprendre que la Suisse est tout Ă  la fois au nord de l’Italie et au sud de l’Allemagne : si elle est au nord, elle n’est pas au sud ! Les points cardinaux sont donc des absolus.

Or, une telle tendance, rĂ©aliste parce qu’égocentrique, contribue, tout autant que la difficultĂ© de prise de conscience, due Ă©galement Ă  l’égocentrisme, Ă  limiter le raisonnement enfantin aux seuls cas singuliers. En effet, pourquoi la difficultĂ© de prise de conscience mĂšne-t-elle Ă  ne raisonner que sur des objets singuliers ? Parce qu’en laissant dans l’inconscient les motifs qui guident la pensĂ©e et dont la conscience seule conduirait Ă  des propositions gĂ©nĂ©rales, l’égocentrisme et l’inconscience qui en dĂ©coule conduisent l’enfant Ă  ne raisonner que sur l’immĂ©diat, que sur tel objet donnĂ© sans liaison avec les autres. Or il est visible que c’est exactement au mĂȘme rĂ©sultat que mĂšne, par un autre biais, le rĂ©alisme enfantin tel que nous venons de l’étudier. Faute d’arriver Ă  comprendre la rĂ©ciprocitĂ© ou la relativitĂ© de telle notion comme celle de frĂšre, de droite ou de gauche, etc., l’enfant ne saura nullement la gĂ©nĂ©raliser.

C’est ainsi qu’il ne peut trouver la plus foncĂ©e de trois petites filles que l’on compare au moyen de relations de couleur, ni le plus Ă  droite de trois objets.

MĂȘme en raisonnant sur ces objets singuliers l’enfant ne sait donc pas gĂ©nĂ©raliser suffisamment les notions relatives pour les appliquer Ă  tous les cas possibles. Ici encore, c’est une fausse gĂ©nĂ©ralitĂ© qui supplante la vraie gĂ©nĂ©ralisation : l’enfant Ă©tend inconsciemment son point de vue immĂ©diat Ă  tous les points de vue possibles (rĂ©alisme), au lieu de gĂ©nĂ©raliser consciemment une relation qu’il aura clairement conçue comme relative et rĂ©ciproque (relativisme).

Le réalisme est donc une sorte de généralisation immédiate et illégitime, le relativisme une généralisation médiate et légitime.

En ce qui concerne la gĂ©nĂ©ralisation, l’étude de la logique des relations confirme donc celle de la logique des classes. Dans les deux cas, l’apparente gĂ©nĂ©ralisation de la logique enfantine vient de ce qu’un schĂ©ma singulier et immĂ©diat est appliquĂ© inconsciemment Ă  tous les objets qui s’y prĂȘtent plus ou moins, et dans les deux cas l’inconscience et l’incontrĂŽle de cette application empĂȘchent le raisonnement effectif et formulĂ© de dĂ©passer les cas singuliers. En bref, dans les deux cas, le caractĂšre rĂ©aliste ou immĂ©diat du raisonnement empĂȘche la mise en relations et la gĂ©nĂ©ralisation 6.

D’autre part le rĂ©alisme enfantin, par opposition au relativisme de la logique des relations adultes, conduit Ă©galement Ă  confirmer les rĂ©sultats de notre Ă©tude du raisonnement formel. Cette Ă©tude nous a montrĂ© l’incapacitĂ© des enfants, jusqu’à 11-12 ans, Ă  entrer suffisamment dans le point de vue des interlocuteurs pour pouvoir raisonner correctement sur les croyances de ceux-ci : en deux mots, l’incapacitĂ© Ă  raisonner sur des assomptions pures, Ă  raisonner en une forme correcte sur des prĂ©misses auxquelles on ne croit pas. Or cet Ăąge de 11-12 ans, auquel de tels raisonnements deviennent possibles, est aussi, avons-nous vu, l’ñge auquel les relations de frĂšre et de gauche et de droite commencent Ă  ĂȘtre entiĂšrement dominĂ©es. Il n’y a peut-ĂȘtre pas lĂ  qu’une coĂŻncidence. Ces deux sortes de conquĂȘtes ont, en effet, un trait en commun : toutes deux marquent la dĂ©subjectivation de la pensĂ©e et la capacitĂ© Ă  manier objectivement des relations envisagĂ©es en elles-mĂȘmes.

Ainsi notre Ă©tude de la logique des relations confirme celle de la logique des classes et des liaisons logiques les plus gĂ©nĂ©rales : toutes deux montrent que la pensĂ©e de l’enfant passe d’un Ă©tat d’immĂ©diatisme Ă©gocentrique, dans lequel la conscience ne connaĂźt que des objets singuliers, pensĂ©s absolument et ne supportant aucune relation les uns avec les autres, Ă  un Ă©tat de relativisme objectif, dans lequel la pensĂ©e dĂ©gage de ces objets des relations multiples susceptibles de permettre la gĂ©nĂ©ralisation des propositions et la mise en rĂ©ciprocitĂ© des points de vue.

Ce sont lĂ  conclusions que nous allons reprendre en dĂ©tail au cours du chapitre prochain, et voici sous quel biais. Le chapitre I, en nous montrant que l’enfant juxtapose ses jugements au lieu de les impliquer les uns dans les autres, nous a fait voir que la logique enfantine manquait de nĂ©cessitĂ©. Les chapitres II et III, en nous montrant l’incapacitĂ© de l’enfant Ă  manier la logique des relations, nous ont fait voir les racines de ce caractĂšre : c’est faute d’avoir saisi la rĂ©ciprocitĂ© qui existe entre les diffĂ©rents points de vue, que l’enfant n’arrive pas Ă  manier les relations. Il nous reste Ă  faire voir ce qu’est la structure intime d’une pensĂ©e qui ignore Ă  la fois la nĂ©cessitĂ© logique et la rĂ©ciprocitĂ© des relations. Nous verrons que la nĂ©cessitĂ© et la rĂ©ciprocitĂ© constituent un caractĂšre essentiel, la rĂ©versibilitĂ© de la pensĂ©e logique. Nous allons donc essayer de faire voir que l’aspect le plus gĂ©nĂ©ral du raisonnement enfantin, c’est ce que l’on peut appeler son irrĂ©versibilitĂ©.