Chapitre II.
La pensée formelle et le jugement de relation : la signification logique du test des phrases absurdes de Binet et Simon 1 a

Nous n’avons aucunement l’intention de traiter ici dans leur ensemble les questions de la pensĂ©e formelle et du jugement de relation chez l’enfant. Notre but est uniquement de marquer le lien qui unit ces deux problĂšmes Ă  celui de l’égocentrisme enfantin et aux questions connexes que nous avons Ă©tudiĂ©es Ă  propos de l’égocentrisme de la pensĂ©e. Pour marquer ce lien, il n’est pas de meilleur moyen que d’étudier quelque test d’intelligence faisant intervenir les facteurs incriminĂ©s, et c’est Ă  cet effet que nous avons choisi un test de Binet et Simon.

Les cinq phrases absurdes du test bien connu de Binet et Simon 2 exigent, en effet, de l’enfant des raisonnements assez subtils dont il peut ĂȘtre intĂ©ressant de faire l’analyse. On peut en particulier se demander pourquoi certaines de ces absurditĂ©s, qui semblent Ă  premiĂšre vue bien grossiĂšres, ne sont dĂ©couvertes par l’enfant qu’à l’ñge de 10 ans (et mĂȘme, a-t-on soutenu, 11 ans). Il existe encore si peu de documents sur la logique de l’enfant qu’il est bon d’en recueillir oĂč l’on peut, et, d’autre part, des tests d’intelligence globale ou de niveau d’ñge, comme ceux de Binet et Simon, gagneront en intĂ©rĂȘt lorsqu’on saura, Ă  propos de chaque test, laquelle on mesure des nombreuses fonctions dont est faite l’intelligence.

Une telle analyse semble, au premier abord, nous mener bien loin des questions que nous avons Ă©tudiĂ©es dans notre premier chapitre. En rĂ©alitĂ© il n’en est rien. D’une part, nous avons vu, en effet, que l’emploi du « parce que » logique et des conjonctions de discordance explicite (quoique, etc.) paraĂźt supposer la capacitĂ© d’observer des rĂšgles dans le raisonnement et, par consĂ©quent, de manier la dĂ©duction formelle. Il importe donc maintenant de chercher Ă  quelles conditions obĂ©it cette pensĂ©e formelle. D’autre part, aprĂšs l’étude du syncrĂ©tisme et de la juxtaposition, qui sont deux des consĂ©quences de l’égocentrisme sur la structure de la pensĂ©e, il convient d’étudier la difficultĂ© des enfants Ă  manier le jugement de relation proprement dit, difficultĂ© qui s’apparente au phĂ©nomĂšne de la juxtaposition et qui rĂ©sulte, comme lui, de l’égocentrisme enfantin. À ce double point de vue, l’analyse du test de Binet et Simon constituera donc la suite naturelle de nos recherches.

À cette fin, nous avons tentĂ© d’interprĂ©ter les rĂ©ponses d’une quarantaine d’écoliers genevois, de 9 Ă  11-12  ans, en procĂ©dant de la maniĂšre suivante : nous examinons d’abord l’enfant avec la technique de Binet et Simon 3, puis, la rĂ©ponse obtenue, nous faisons rĂ©pĂ©ter par cƓur Ă  l’enfant le texte mĂȘme de la phrase absurde. GĂ©nĂ©ralement la phrase est dĂ©formĂ©e par l’écolier d’une maniĂšre instructive. Puis nous lui relisons le texte exact pour Ă©liminer les facteurs d’inattention et d’oubli. Nous demandons enfin Ă  l’enfant de rĂ©diger lui-mĂȘme la phrase de maniĂšre Ă  ce « qu’il n’y ait plus rien de bĂȘte dedans ». Il est Ă  recommander aussi, par exemple dans la question des trois frĂšres, de prendre des illustrations dans l’entourage mĂȘme de l’enfant. On finit ainsi par comprendre Ă  peu prĂšs ce que veut dire ce dernier.

§ 1. Le raisonnement formel

D’aprĂšs nos rĂ©sultats, l’ordre de difficultĂ© des tests est le suivant : la question des trois frĂšres et celle du vendredi sont les plus difficiles, les questions d’accident de beaucoup les plus faciles 4. Sur 44 enfants de 9 Ă  12 ans (et 3 de 14), 33 ont en effet rĂ©solu la question de la jeune fille coupĂ©e en 18 morceaux, et 35 celle de l’accident de chemin de fer, contre 13 seulement qui ont compris celle des 3 frĂšres et 10 celle du vendredi. Quant au test du cycliste qui est mort sur le coup, 24 enfants l’ont passĂ©, mais il contient deux difficultĂ©s toutes verbales et Ă©trangĂšres Ă  la logique : le mot « rĂ©chapper » est souvent pris dans le sens de « s’échapper » et « mort sur le coup » est interprĂ©tĂ© « mort sur le cou ». Dans ces conditions, le test est peu concluant.

En quoi les tests d’accidents sont-ils plus faciles que les autres ? Ils font directement appel au sens du rĂ©el, sans aucune prĂ©supposition dans les donnĂ©es. Au contraire, Ă©viter de se tuer un vendredi n’est absurde que pour celui qui croit au caractĂšre nĂ©faste du vendredi : pour trouver cette absurditĂ© l’enfant doit donc entrer dans le point de vue de celui qui pose les prĂ©misses. Il y a donc lĂ  un raisonnement relatif Ă  un point de vue donnĂ©, ce qui constitue une opĂ©ration psychologique beaucoup plus difficile. De mĂȘme, dans la question des frĂšres l’enfant est obligĂ© de se mettre Ă  un point de vue qui n’est pas le sien : la famille dont on lui parle comprend trois frĂšres, et l’on rĂ©clame de lui qu’il se place au point de vue de l’un d’entre eux pour compter les frĂšres de ce dernier. LĂ  encore, il y a une relativitĂ© de point de vue qui suppose une opĂ©ration dĂ©licate. Par contre, juger qu’une femme coupĂ©e en 18 morceaux ne s’est pas tuĂ©e elle-mĂȘme ou qu’un cycliste mort sur le coup ne peut ressusciter, est un jugement direct, d’observation. Il ne suppose aucun changement prĂ©alable de point de vue, mais simplement un certain sens du rĂ©el ou le « sens des contingences », comme l’a appelĂ© M. ClaparĂšde. Enfin, qualifier de « grave » un accident oĂč il y a 48 morts pourrait supposer un raisonnement d’ordre formel si l’on partait d’une dĂ©finition donnĂ©e du mot « grave », mais l’enfant ne se pose pas la question, il porte ici encore un jugement immĂ©diat et absolu, trĂšs distinct des jugements supposĂ©s par les tests du vendredi et des 3 frĂšres.

En conclusion, ces deux derniers tests sont difficiles parce qu’ils nĂ©cessitent un raisonnement d’ordre relatif et formel (c’est-Ă -dire supposant que l’on se place Ă  un point de vue qui n’est pas le sien), les autres sont faciles parce qu’ils ne supposent que des jugements immĂ©diats, portĂ©s au point de vue propre.

Essayons en quelques mots de justifier ces affirmations Ă  propos du test du vendredi. Les rĂ©ponses fausses donnĂ©es Ă  ce test nous permettent, en effet, d’emblĂ©e de voir oĂč est la difficultĂ© pour l’enfant. À leur trĂšs grande majoritĂ©, elles tĂ©moignent d’une incapacitĂ© Ă  accepter comme telles les prĂ©misses, et Ă  raisonner Ă  partir de ces prĂ©misses d’une maniĂšre simplement dĂ©ductive.

« On peut se tuer tous les jours, dit Bar (9 ; 6), il y a pas besoin de se tuer un vendredi. » « Le vendredi ne porte pas malheur », dit Van (9 ; 10). « Il en sait rien si ça lui portera malheur » (Berg 11 ; 2). « Peut-ĂȘtre que le vendredi lui porte bonheur » (Arn 10 ; 7), etc.

Bref, tous ces enfants refusent d’admettre les prĂ©misses sans voir que lĂ  n’est pas la question. Ce qu’on demande, c’est d’accepter les prĂ©misses, puis de raisonner juste, c’est-Ă -dire d’éviter la contradiction du test. Les sujets prĂ©cĂ©dents ne voient pas, au contraire, la contradiction, parce qu’ils n’essayent pas de raisonner au point de vue de celui qui parle. Ils ne sortent pas de leur point de vue propre et s’achoppent alors aux prĂ©misses, qu’ils refusent d’admettre, mĂȘme Ă  titre de donnĂ©es.

Campa (10 ; 3) et PĂ©d (9 ; 6) sont exactement dans le mĂȘme cas, mais essayent cette fois de justifier les prĂ©misses : « C’est un jour oĂč on ne doit jamais manger de viande. » Il n’y a dĂšs lors rien d’absurde pour eux dans le test, mais c’est de nouveau parce qu’ils ne raisonnent pas en partant des donnĂ©es, mais qu’ils jugent ces derniĂšres d’aprĂšs leur point de vue propre.

DĂšs que l’enfant admet les prĂ©misses comme donnĂ©es, sans les justifier ni les infirmer, il est par contre prĂšs de rĂ©soudre le test correctement. Certains estiment qu’« il ferait mieux de se tuer un vendredi puisque c’est un jour de malheur », puis la rĂ©ponse juste est obtenue : « Puisqu’il serait mort ça pourrait pas lui porter malheur » (Blei, 10 ; 10).

C’est donc bien la difficultĂ© Ă  raisonner formellement (c’est-Ă -dire Ă  admettre une donnĂ©e comme telle et Ă  dĂ©duire ce qui s’ensuit), qui est la vĂ©ritable difficultĂ© du test. C’est pourquoi ce test est plutĂŽt, d’aprĂšs nos rĂ©sultats, un test de 11 ou mĂȘme 12 ans que de 10 : il s’est trouvĂ©, en effet, un an au moins d’intervalle entre la rĂ©ussite de ce test et celle des tests d’accident.

Cela dit, il nous est maintenant possible de comprendre en quoi consiste le raisonnement formel et en quoi sa structure peut ĂȘtre influencĂ©e par les facteurs sociaux tels que l’égocentrisme ou la socialisation de la pensĂ©e.

La premiĂšre opĂ©ration dĂ©ductive dont soit capable l’esprit consiste soit Ă  prĂ©voir ce qui arrivera lorsque telles conditions sont donnĂ©es, soit Ă  reconstituer ce qui est arrivĂ© lorsque tels rĂ©sultats sont donnĂ©s. C’est lĂ  une dĂ©marche de l’intelligence que l’enfant arrive trĂšs tĂŽt Ă  accomplir. Avant 7-8 ans nous avons constatĂ© dans les questions spontanĂ©es de l’enfant (L. P., chap. V, § 9) de nombreux « si » qui tĂ©moignent de cette dĂ©duction primitive : « Si je mettais un dragon et un ours, qui gagnerait ? » Mais, avant 7-8 ans, il n’y a lĂ  encore qu’une pseudo-dĂ©duction, au cours de laquelle la pensĂ©e de l’enfant croit possible de tout prĂ©voir, faute de savoir se conformer aux habitudes de contrĂŽle et de vĂ©rification qui limitent la portĂ©e des hypothĂšses. AprĂšs 7-8 ans, par contre, l’enfant devient plus exigeant en fait de contrĂŽle, et sait, dĂšs lors, mieux distinguer l’hypothĂšse du rĂ©el. C’est Ă  ce stade que correspond le dĂ©veloppement des « parce que » logiques, et des premiers raisonnements dĂ©ductifs corrects. Mais le raisonnement reste limitĂ© par une clause essentielle : la dĂ©duction ne porte que sur des croyances adoptĂ©es par l’enfant lui-mĂȘme, autrement dit que sur la rĂ©alitĂ© telle qu’il la conçoit personnellement. L’enfant saura dire : « La œ de 9 n’est pas 4 parce que 4 et 4 font 8 » ou « [Ne trouvant pas un objet dans une boĂźte et montrant la suivante] Alors c’est dans cette boĂźte-lĂ , en tout cas ! » etc., parce que la dĂ©duction porte, dans de tels exemples, sur des propositions que l’enfant admet personnellement, ou rejette personnellement. Mais si on dit Ă  l’enfant : « Admettons, par exemple, que les chiens aient six tĂȘtes. Combien y aura-t-il de tĂȘtes dans une cour oĂč il y a 15 chiens ? », l’enfant se refusera Ă  conclure parce qu’il ne veut pas « assumer » l’hypothĂšse. Nous-mĂȘmes, au contraire, tout en admettant que ces prĂ©misses sont absurdes, nous saurons fort bien raisonner sur elles et conclure qu’il y aura 90 tĂȘtes dans cette cour. C’est que nous distinguons la nĂ©cessitĂ© rĂ©elle ou empirique (les chiens ne peuvent avoir six tĂȘtes) et la nĂ©cessitĂ© formelle ou logique (si les chiens avaient six tĂȘtes, il y aurait nĂ©cessairement 90 tĂȘtes, etc.). Sans recourir Ă  des prĂ©misses absurdes, on peut faire l’expĂ©rience sur des prĂ©misses simplement arbitraires. C’est ce que nous avons tentĂ© jadis, de la maniĂšre suivante 5 :

Soit le test dĂ» Ă  Burt : « Si j’ai plus d’un franc, j’irai en taxi ou en train. S’il pleut, j’irai en train ou en autobus. Or il pleut et j’ai un demi-louis (10 francs). Comment pensez-vous que j’irai ? » Dira-t-on que ce test est absurde ? Il est simplement arbitraire. Le monsieur dont il est question avait ses raisons pour ne pas aller en taxi en cas de pluie, etc. Il est tout aussi arbitraire de dire aux enfants, comme on le fait couramment dans les problĂšmes d’arithmĂ©tique : « Il faut deux heures pour remplir un rĂ©servoir avec un robinet donnant trois litres Ă  la minute, etc. » La question est simplement de savoir si l’enfant saura adopter ou « assumer » ces prĂ©misses arbitraires et raisonner sur elles comme s’il y croyait.

L’expĂ©rience a montrĂ©, Ă  Paris, que ce test n’était rĂ©ussi qu’à 11 ans, de mĂȘme que d’autres exigeant les mĂȘmes aptitudes. Comme Ă  propos du test du vendredi, la cause en est que les enfants, en dessous de cet Ăąge, se refusent Ă  assumer sans autre les donnĂ©es et veulent ou les justifier ou les complĂ©ter. De 7 Ă  10 ans nous avons eu des rĂ©ponses telles que : il ira en train « parce que ça va plus vite », en autobus « parce qu’on est mieux en autobus », en taxi « parce que ça coĂ»te pas cher, on a assez de 10 francs », etc.

Il est vrai que ce test est compliquĂ© par deux alternatives et nĂ©cessite ainsi des opĂ©rations logiques difficiles. Aussi convenait-il de contrĂŽler ses rĂ©sultats par d’autres : le test du vendredi nous est Ă  cet Ă©gard un indice utile, puisque lui aussi n’est rĂ©ussi qu’à 11 ans, quoique ne contenant pas de difficultĂ© bien spĂ©ciale, en dehors de la difficultĂ© due au raisonnement formel.

D’ailleurs nous sommes ici en prĂ©sence d’un fait que chacun peut observer en questionnant les enfants. Jusqu’à un Ăąge donnĂ© il est presque impossible de faire assumer par l’enfant une hypothĂšse qu’on lui propose, Ă  moins de le contraindre Ă  y croire et Ă  la transformer ainsi en affirmation. Dans des expĂ©riences sur l’air que nous publierons prochainement, on trouve des enfants de 8 Ă  10 ans qui savent qu’il y a de l’air partout, en particulier dans la chambre. Nous leur disons : « S’il n’y avait pas d’air, est-ce que ceci [un objet suspendu Ă  une ficelle et que nous faisons tourner rapidement] ferait de l’air ? — Oui. — Pourquoi ? — Parce qu’il y a toujours de l’air dans la chambre. — Mais dans une chambre oĂč on aurait enlevĂ© tout l’air, est-ce que ceci en ferait ? — Oui, ça en ferait. — Pourquoi ? — Parce qu’il resterait de l’air, etc., etc. » Ou, avec des plus petits, dans une enquĂȘte sur l’animisme : « Si on pouvait toucher le soleil, est-ce qu’il le sentirait ? — On peut pas le toucher. — Oui, mais si on pouvait y arriver, est-ce qu’il sentirait ? — Il est trop haut. — Oui, mais si
 etc. »

On voit donc ce qu’est la dĂ©duction formelle : elle consiste Ă  tirer les consĂ©quences, non pas d’un fait d’observation directe, ou d’un jugement auquel on adhĂšre sans rĂ©serve (et que l’on incorpore ainsi Ă  la rĂ©alitĂ© telle qu’on la conçoit), mais d’un jugement que l’on assume simplement, c’est-Ă -dire que l’on admet sans y croire pour voir ce qu’il comporte. C’est cette dĂ©duction dont nous situons l’ñge vers 11-12 ans, par opposition aux infĂ©rences plus simples qui apparaissent antĂ©rieurement.

On aura peut-ĂȘtre l’impression, d’aprĂšs nos tests, que la dĂ©duction formelle est bien spĂ©ciale et d’un emploi inutile Ă  l’enfant. En rĂ©alitĂ© il n’en est rien. Tout d’abord tous les raisonnements mathĂ©matiques sont formels, ou, comme on dit en logique, hypothĂ©tico-dĂ©ductifs. Chaque fois que l’on dit Ă  l’enfant : « Soit un triangle », ou « une piĂšce de drap coĂ»te 12 francs », etc., etc., on le force Ă  raisonner conformĂ©ment Ă  des prĂ©misses simplement donnĂ©es, c’est-Ă -dire sans se soucier de la rĂ©alitĂ©, en Ă©cartant mĂȘme les souvenirs et les observations rĂ©elles qui pourraient contrecarrer le raisonnement. Ce raisonnement se fait sur de pures hypothĂšses. À supposer que l’enseignement soit concret et que les problĂšmes donnĂ©s Ă  l’enfant s’accompagnent de mesures et d’observations effectives, le raisonnement demandĂ© n’en restera pas moins formel en ce sens que l’enfant devra se souvenir de quantitĂ© de dĂ©finitions et de rĂšgles indĂ©pendantes de son observation immĂ©diate. Ou bien donc le problĂšme mathĂ©matique sera prĂ©sentĂ© Ă  l’enfant comme un problĂšme purement empirique, mais ce sera lui laisser ignorer la puissance de dĂ©duction de l’arithmĂ©tique mĂȘme Ă©lĂ©mentaire, ou bien on le contraindra Ă  un raisonnement rigoureux, mais alors ce raisonnement, en tant que faisant appel Ă  des dĂ©finitions fixes et Ă  des propositions antĂ©rieurement admises, sera un raisonnement formel.

Bien plus, toute dĂ©duction, mĂȘme portant sur la rĂ©alitĂ© d’observation, sera formelle dans la mesure oĂč elle voudra ĂȘtre rigoureuse. En effet, lorsque notre dĂ©duction porte sur les objets tels que l’observation immĂ©diate nous les montre, elle ne peut ĂȘtre rigoureuse mais simplement probable ou analogique. De ce que l’eau bout Ă  des tempĂ©ratures diffĂ©rentes suivant la pression, on ne peut dĂ©duire quoi que ce soit de rigoureux. Pour dĂ©duire avec rigueur il faut : 1° procĂ©der en conditions idĂ©ales, telles que l’expĂ©rience immĂ©diate ne peut les rĂ©aliser, et arriver ainsi Ă  des lois qui peut-ĂȘtre ne se vĂ©rifieront jamais directement mais resteront des constructions de l’esprit ; 2° procĂ©der sur des objets idĂ©aux, c’est-Ă -dire dĂ©finis distinctement et d’une maniĂšre qui empĂȘche de les confondre avec les objets variables que prĂ©sente l’observation (par exemple la dĂ©finition chimique de l’eau H2O ou H2O2 correspond Ă  un corps qui n’est jamais pur dans la nature, etc.). De telle sorte que la condition nĂ©cessaire pour aboutir Ă  des lois gĂ©nĂ©rales ou Ă  des relations mathĂ©matiques est une dĂ©duction qui sera d’autant plus rigoureuse qu’elle sera plus formelle, c’est-Ă -dire qu’elle supposera des dĂ©finitions idĂ©ales et des hypothĂšses non vĂ©rifiables directement.

Or, pour thĂ©oriques que paraissent ces considĂ©rations, elles n’en sont pas moins indispensables Ă  la psychologie de l’intelligence enfantine. Lorsque les garçons de 9-10 ans expliquent spontanĂ©ment la flottaison des corps par le poids, on a souvent l’impression qu’ils ont l’intuition de la densité : ils dĂ©clarent, par exemple, qu’à volume Ă©gal (c’est-Ă -dire lorsqu’on leur prĂ©sente deux volumes Ă©gaux, l’un de bois, l’autre d’eau) le bois est plus lĂ©ger que l’eau. Avant 9 ans, au contraire, les enfants, quoiqu’ils viennent de dĂ©clarer que le bois est « lĂ©ger », le croient plus lourd que l’eau. Que signifie ce progrĂšs marquĂ© par l’ñge de 9 ans, sinon un essai — trĂšs implicite encore — pour remplacer la rĂ©alitĂ© immĂ©diate (le poids absolu, sans tenir compte du volume) par un rapport (poids/volume), c’est-Ă -dire pour remplacer l’objet rĂ©el par un objet plus idĂ©al. C’est en suivant cette orientation que l’enfant en arrivera nĂ©cessairement Ă  appliquer la dĂ©duction formelle Ă  la nature elle-mĂȘme, dans la mesure oĂč il substituera des rapports, des lois et des dĂ©finitions fermes (c’est-Ă -dire idĂ©ales) Ă  la simple observation empirique.

Nous nous sommes un peu Ă©tendu pour montrer que la dĂ©duction formelle, c’est-Ă -dire le raisonnement portant sur des prĂ©misses simplement assumĂ©es — et non fournies par la croyance immĂ©diate — est d’une importance fondamentale non seulement en mathĂ©matique, mais dans toute rĂ©flexion sur la nature. Revenons maintenant au problĂšme de l’origine de cette pensĂ©e formelle. L’analyse prĂ©cĂ©dente nous a montrĂ© Ă  cet Ă©gard que deux facteurs Ă©taient spĂ©cialement nĂ©cessaires au fonctionnement de tout raisonnement formel : 1° une sorte de dĂ©tachement du point de vue propre, ou du point de vue immĂ©diat, tel que l’on puisse se placer au point de vue des autres et raisonner sur les croyances admises par ceux-ci, puis, plus gĂ©nĂ©ralement, sur toute espĂšce de proposition simplement hypothĂ©tique ; 2° par le fait mĂȘme que l’on se place ainsi dans la croyance d’autrui ou, plus gĂ©nĂ©ralement, dans l’hypothĂšse, il faut, pour raisonner formellement, que l’on parvienne Ă  rester sur le plan de la pure assomption, sans revenir subrepticement au point de la croyance propre ou de la rĂ©alitĂ© immĂ©diate. La dĂ©duction, pour ĂȘtre formelle, doit donc se dĂ©tacher du rĂ©el et se placer sur le plan du pur possible, qui est, par dĂ©finition, le terrain de l’hypothĂšse. — En bref, la pensĂ©e formelle suppose deux facteurs, l’un social (la possibilitĂ© de se placer Ă  tous les points de vue et de sortir du point de vue propre ou immĂ©diat), l’autre ressortissant Ă  la psychologie de la croyance (la possibilitĂ© de sous-entendre sous la rĂ©alitĂ© empirique un monde purement possible oĂč s’installera la dĂ©duction logique).

Quelle peut ĂȘtre la relation de ces deux facteurs ? Est-ce le facteur logique, c’est-Ă -dire la construction d’un monde hypothĂ©tico-dĂ©ductif, qui donnera naissance au facteur social, c’est-Ă -dire Ă  la possibilitĂ© d’entrer dans le point de vue de chacun, ou l’inverse ? Ce que nous avons vu du rĂŽle des facteurs sociaux dans le dĂ©veloppement mental de l’enfant ne peut, semble-t-il, nous laisser hĂ©sitants sur ce point : c’est seulement au moment oĂč l’enfant saura faire abstraction de ses croyances personnelles et entrer dans n’importe quel point de vue Ă©tranger, qu’il saura rĂ©ellement ce que c’est qu’une hypothĂšse. Auparavant il saura Ă©videmment manier le « si », mais sans sortir des habitudes rĂ©alistes de penser, sans faire autre chose que d’imaginer un monde diffĂ©rent du rĂ©el, mais un monde auquel il croie en une certaine mesure. Ce n’est que le jour oĂč l’enfant saura dire : « Je vous comprends. Admettons votre point de vue. Mais alors s’il Ă©tait vrai
 voici ce qui s’ensuivrait
 parce que  », que la vĂ©ritable hypothĂšse ou la vĂ©ritable assomption, — c’est-Ă -dire celle Ă  laquelle on ne croit plus du tout mais que l’on analyse pour elle-mĂȘme — naĂźtra dans son esprit. Ici de nouveau c’est donc l’échange social, mais un Ă©change beaucoup plus raffinĂ© que celui dont nous avons parlĂ© prĂ©cĂ©demment, qui modifiera la structure de la pensĂ©e. À cet Ă©gard le test du vendredi, ou les tests analogues, sont d’un grand intĂ©rĂȘt : ils montrent Ă  quel Ăąge l’enfant est capable de faire les assomptions les plus simples, celles qui, indĂ©pendamment de toute mathĂ©matique ou de toute rĂ©flexion sur la nature, tĂ©moignent de la capacitĂ© de raisonner sur des prĂ©misses auxquelles on ne croit pas avant vĂ©rification.

Or l’ñge auquel nous venons d’attribuer la possibilitĂ© du raisonnement formel est, d’aprĂšs le test du vendredi et les tests Ă©tudiĂ©s prĂ©cĂ©demment par l’un de nous, l’ñge de 11-12 ans. Pourquoi cette date ? Il est toujours hasardeux d’expliquer la raison des synchronismes que prĂ©sente le dĂ©veloppement mental, mais si vraiment la pensĂ©e formelle est, comme nous venons de le voir, sous la dĂ©pendance des facteurs sociaux, il n’est pas impossible que cette date de 11-12 ans soit en rapport avec le second Ăąge critique de la vie sociale enfantine. On sait, en effet, que c’est vers 11-12 ans que les sociĂ©tĂ©s d’enfants prennent tout leur essor, et que, en particulier, le respect de la rĂšgle des jeux et des rĂšglements de sociĂ©tĂ©s devient important et symptomatique de cette vie sociale. C’est donc Ă  cet Ăąge que les discussions entre garçons doivent devenir, non seulement plus serrĂ©es qu’auparavant, mais plus dirigĂ©es par le besoin d’entente et de coordination.

Voici un exemple typique de la conduite sociale des enfants de 11 ans. Huit garçons de 10-11 ans s’apprĂȘtent Ă  se lancer des boules de neige, dans une rue de GenĂšve oĂč nous les observons. Ils commencent, chose bizarre, par Ă©lire un prĂ©sident. « Qui est-ce qui vote pour T ? demande le meneur. — (Trois garçons lĂšvent la main.) — Qui est-ce qui vote pour S ? — (Quatre garçons lĂšvent la main parmi lesquels un de ceux qui avait dĂ©jĂ  votĂ© pour T). — Tu peux pas voter pour les deux parce qu’on peut jamais voter pour deux ! » [Cf. cette application d’une rĂšgle assumĂ©e.] Puis la bande choisit un nom : « On dira qu’on est la Compagnie des
 [le nom nous Ă©chappe] de la rue de la DĂŽle. » Puis les camps se rĂ©partissent Ă  distance Ă©gale de l’arbitre, lequel est le meneur de tout Ă  l’heure. L’un des joueurs s’avance trop. Le meneur dit : « On dira alors [quand on s’avancera trop] : « En quarantaine un tel ! » [Cf. la rĂšgle assumĂ©e.]

On voit nettement, dans cet exemple, le procĂ©dĂ© de discussion en cours Ă  cet Ăąge (et inconnu, sous cette forme explicite, au cours des Ăąges prĂ©cĂ©dents) : 1° assomption de rĂšgles nouvelles, au fur et Ă  mesure des besoins et 2° application de ces rĂšgles par dĂ©duction formelle. Que de telles habitudes sociales conduisent Ă  la comprĂ©hension rĂ©ciproque et Ă  des habitudes nouvelles de pensĂ©e, cela n’aurait rien de surprenant. C’est d’ailleurs Ă  cette conclusion que les expĂ©riences actuelles de M. Cousinet sur le rĂŽle du travail collectif dans la vie scolaire conduisent tout naturellement 6.

En bref, nous aurions donc Ă  retenir deux pĂ©riodes critiques dans la vie sociale et la vie intellectuelle de l’enfant : l’ñge de 7-8 ans, qui marquerait le dĂ©clin de l’égocentrisme, les premiĂšres discussions motivĂ©es (ou « vĂ©ritables » voir L. P., chap. II) et l’apparition du besoin de vĂ©rification ou de justification logique, et l’ñge de 11-12 ans, qui marquerait l’ñge des sociĂ©tĂ©s rĂ©glĂ©es et de l’apparition de la pensĂ©e formelle.

§ 2. Le test des trois frÚres

Le test des trois frĂšres exige de l’enfant qu’il trouve une contradiction entre l’existence de trois frĂšres dans une famille (Paul, Ernest et moi) 7 et le jugement proposé : « J’ai trois frĂšres » (Paul, Ernest et moi). Pour trouver cette contradiction, il faut donc que l’enfant puisse distinguer le point de vue du nombre total des frĂšres et le point de vue de la relation qui unit entre eux ces frĂšres. Nous appellerons le premier le point de vue de l’appartenance, c’est-Ă -dire du rapport entre un individu et l’ensemble des frĂšres dont il fait partie. Nous appellerons point de vue de la relation celui du rapport entre individus du mĂȘme ensemble. Le premier point de vue est marquĂ© en gĂ©nĂ©ral par le verbe ĂȘtre et le jugement prĂ©dicatif (nous sommes trois frĂšres, je suis un frĂšre), le second en gĂ©nĂ©ral par le verbe avoir (j’ai deux frĂšres), par l’adjectif possessif (mes frĂšres) ou la prĂ©position de (je suis frĂšre de Paul.) Nous allons voir que ces points de vue restent au contraire indiffĂ©renciĂ©s dans les expressions possessives employĂ©es par le langage enfantin (j’ai, mon, de, etc.), lesquelles semblent Ă  tort avoir le mĂȘme sens que dans le langage adulte.

C’est cette indiffĂ©renciation que nous allons Ă©tudier. Nous essayerons donc de prouver que les diffĂ©rents types de raisonnements enfantins provoquĂ©s par le test des trois frĂšres s’expliquent tous par une incapacitĂ© Ă  distinguer le point de vue de la relation (le rapport de frĂšre Ă  frĂšre), du point de vue de l’appartenance. Commençons par dĂ©crire simplement le phĂ©nomĂšne, en nous contentant de l’analyse logique. Nous tenterons ensuite l’explication psychologique.

Les raisonnements trouvĂ©s se laissent ramener Ă  cinq types, qui ne se suivent pas dans un ordre rĂ©gulier, et entre lesquels un mĂȘme enfant peut osciller indĂ©finiment.

Premier type. — L’enfant de ce type ne compte pas « moi » pour un frĂšre, non pas parce qu’il a compris le test, mais parce qu’il oublie ou ignore que « moi », je suis un frĂšre pour mes propres frĂšres. L’enfant se place donc en apparence au point de vue de la relation (j’ai deux frĂšres), mais il conclut de cette derniĂšre proposition Ă  l’existence de deux frĂšres en tout dans la famille : j’ai deux frĂšres, [donc] nous sommes deux frĂšres.

Exemples : « Elle a deux sƓurs, elle, elle est pas une sƓur » (Di 9 ; 4). Est-ce Ă  dire que l’enfant a compris le test ? « Pourquoi elle n’est pas une sƓur ? — Parce qu’elle est un peu plus ĂągĂ©e que les autres. —  Combien y a-t-il de sƓurs dans la famille ? — Deux. » Il semble n’y avoir dans ce raisonnement que suggestions dues au test et Ă  l’expĂ©rimentatrice. Nous avons tenu Ă  vĂ©rifier ce qui en Ă©tait. Deux mois plus tard, Di ne se rappelant plus le prĂ©sent test (il avait subi d’autres interrogatoires le jour oĂč nous lui avons posĂ© la question des trois frĂšres), il nous a donnĂ© sur son propre frĂšre des rĂ©ponses exactement analogues, que l’on trouvera tout Ă  l’heure avec d’autres raisonnements spontanĂ©s d’enfants.

Matt (9 ; 1) estime aussi qu’il y a 2 sƓurs seulement dans la famille. Blei (10 ; 10) affirme : « Il y a 2 sƓurs, Pauline et Jeanne », et encore : « Vous disez que vous avez 3 sƓurs, mais vous ĂȘtes [sic] que 2 sƓurs. Il faut pas vous compter. » Et Ped (9 ; 6) : « Vous, vous ĂȘtes pas un frĂšre. » Ces trois sujets comptent comme Matt : 2 frĂšres en tout dans la famille.

D’aprĂšs les Ă©valuations habituelles, de telles rĂ©ponses seraient tenues pour correctes. Binet et Simon ne discutent pas ce point, mais les Ă©valuations publiĂ©es par Mlle DescƓudres 8 donnent 22 + contre 2 − Ă  la rĂ©ponse : « Vous, vous ĂȘtes pas une sƓur. » Cette rĂ©ponse nous paraĂźt essentiellement ambiguĂ«. En effet, elle est bonne si l’enfant veut dire : « Vous, vous n’ĂȘtes pas votre sƓur. » Mais trĂšs souvent — et c’est le cas des sujets citĂ©s tout Ă  l’heure — l’enfant veut dire : « Vous n’ĂȘtes pas une sƓur, ni pour vous, ni pour les autres. Vous avez deux sƓurs, mais elles, elles ont chacune une sƓur seulement, etc. » La famille, comme disent Di, Matt, etc., compte deux sƓurs et « moi ». Ces jugements paraissent invraisemblables mais nous verrons tout Ă  l’heure qu’on les trouve communĂ©ment chez des enfants lorsqu’on les interroge sur leurs propres frĂšres, sans les avoir jamais questionnĂ©s sur le test de Binet. L’enfant n’a simplement pas encore aperçu que le mot « frĂšre » dĂ©signe une relation nĂ©cessairement rĂ©ciproque : si j’ai un frĂšre, je suis moi-mĂȘme son frĂšre. En d’autres termes, l’enfant emploie le mot « frĂšre » comme le mot « pĂšre » : « J’ai un pĂšre mais je ne suis pas un pĂšre. »

En conclusion :

1° Les enfants de ce premier type semblent se placer au point de vue de la relation de frĂšre Ă  frĂšre : « J’ai deux frĂšres. » Mais cette relation n’étant pas encore symĂ©trique, et ne permettant pas de conclure « je suis donc leur frĂšre » et surtout « nous sommes donc trois frĂšres », n’est pas une relation au sens oĂč nous avons pris ce terme.

2° Quant Ă  l’expression possessive elle-mĂȘme, elle pose dĂšs lors un problĂšme intĂ©ressant : comment l’enfant peut-il employer des formes telles que « j’ai deux frĂšres » ou « mes  », sans comprendre que la possession est rĂ©ciproque ?

3° Il n’y a donc pas encore, Ă  ce stade, passage possible du jugement d’appartenance Ă  un jugement de relation, puisque ces deux points de vue sont indiffĂ©renciĂ©s : « J’ai deux frĂšres » et « nous sommes deux frĂšres » sont des formes verbales que l’enfant ne distingue pas.

DeuxiĂšme type. — L’enfant de ce type a compris que si j’ai deux frĂšres, je suis un frĂšre pour eux. Il y a donc trois frĂšres dans la famille, mais il n’y a plus rien d’absurde dans le test de Binet et Simon. L’enfant veut bien chercher ce qu’il y a de « bĂȘte », puisqu’on le lui demande, mais c’est sans conviction :

Pern (9 ; 6), Tiec (10 ; 0), etc., dĂ©clarent que rien n’est « bĂȘte », malgrĂ© plusieurs lectures. Bar (9 ; 4) va nous faire comprendre pourquoi. Il rĂ©pĂšte correctement le test et n’y voit rien d’absurde. Il dĂ©clare, Ă  notre demande, qu’il y a 3 sƓurs dans la famille. « Il y a Jeanne et Pauline, ça fait 2, alors il en manque une. » Il a donc compris l’expression « j’ai 3 sƓurs
 etc. » comme si l’on avait dit « nous sommes 3 sƓurs », puis se croit obligĂ©, lorsqu’il Ă©numĂšre « mes » 2 sƓurs, de prĂ©ciser qu’il en manque une. Cette sƓur qui manque n’est pas une quatriĂšme sƓur, comme le supposeront d’autres sujets, c’est « moi ».

Bonv (9 ; 0), de mĂȘme, rĂ©pond, dĂšs la seconde lecture, Ă  la question « Qu’est-ce qu’il y a de bĂȘte ? — Parce qu’on aurait pu dire : Paul, Ernest et moi sont mes 3 frĂšres. » Il n’y a donc rien d’absurde pour lui dans le test de Binet et Simon.

Conclusion :

1° Au rebours du type prĂ©cĂ©dent, l’enfant se rappelle que « moi » je suis moi-mĂȘme un frĂšre. Mais alors il n’arrive pas Ă  distinguer, verbalement, le point de vue de l’appartenance et celui de la relation, et Ă  dire : « Nous sommes trois frĂšres et j’ai deux frĂšres. » Il les confond donc, faute de moyens d’expression, dans une formule calquĂ©e sur celle de Binet et Simon.

2° Il ne s’agit pas lĂ  d’une simple suggestion due au test : nous verrons tout Ă  l’heure qu’à l’état spontanĂ© l’enfant emploie parfois les mĂȘmes expressions.

La confusion est-elle toute verbale ? Mais une confusion verbale tĂ©moigne, lorsqu’elle porte sur un rapport, comme ici, et pas seulement sur un mot inconnu de l’enfant, d’une confusion logique. Dans le cas particulier, l’enfant juxtapose dans une mĂȘme expression deux attitudes qu’il n’a jamais pris intĂ©rĂȘt Ă  distinguer.

3° Le point de vue de l’appartenance et le point de vue de la relation ne sont donc pas encore distincts, c’est-Ă -dire que « j’ai » ne marque toujours pas une relation entre individus d’un mĂȘme ensemble, mais une relation entre l’individu et l’ensemble auquel il appartient : « J’ai trois frĂšres, dont je suis. » Cet ensemble de frĂšres, dont l’individu dit « j’ai  », il n’en faisait pas partie dans le type prĂ©cĂ©dent, maintenant il en fait partie, la seule diffĂ©rence est lĂ , mais il n’y a toujours pas pur jugement de relation.

4° Quant à l’ordre de succession des types I et II, il arrive qu’il soit l’inverse de celui que nous indiquons. Il arrive aussi que le type II ne constitue pas un stade, mais que l’enfant passe de I à III, etc. La question est à trancher dans chaque cas particulier.

TroisiĂšme type. — Dans cette troisiĂšme Ă©tape, l’enfant cherche Ă  distinguer les points de vue de l’appartenance et de la relation, et, pour ce faire, Ă  se placer au premier point de vue seulement. Il veut donc mettre « moi » sur le mĂȘme plan que les deux autres frĂšres, et conclut que l’absurditĂ©, c’est qu’il manque un nom : il faudrait donc donner le nom des trois frĂšres, mais cela ne veut pas dire que « moi » je n’aie pas — comme au stade prĂ©cĂ©dent — trois frĂšres en me comptant.

Voici un exemple qui nous servira de transition entre la derniĂšre Ă©tape et celle-ci : Mai (9 ; 6) commence par dire : « Je devrais avoir encore un frĂšre parce que moi je compte », tout en sachant que la famille est formĂ©e de 3 frĂšres. Autrement dit, « nous sommes 3 frĂšres » et « j’ai 3 frĂšres » sont encore synonymes, mais Mai est choquĂ© par l’expression « j’ai 3 frĂšres, Paul, Ernest et moi », parce que Paul et Ernest forment un groupe Ă  part. Mai distingue donc implicitement les deux points de vue de la relation et de l’appartenance, mais ne comprend pas qu’au premier de ces points de vue le « moi » n’a que deux frĂšres. Exactement comme dans le cas de Bar, Mai estime donc qu’« il me manque un frĂšre », c’est-Ă -dire que, comme au stade prĂ©cĂ©dent, il se compte lui-mĂȘme parmi ses frĂšres. Il entrevoit alors la solution sous une forme qui constitue le troisiĂšme type : ce qui me manque c’est le nom de « moi » : « Il manque un nom. »

Il est Ă  remarquer que ce fait de rĂ©clamer « un nom » n’est qu’une forme nouvelle de la confusion du deuxiĂšme type. Ce que l’enfant rĂ©clame pour qu’il n’y ait pas d’absurditĂ©, c’est simplement que l’on puisse passer du point de vue de la relation « j’ai trois frĂšres » au point de vue de l’appartenance « nous sommes trois frĂšres », sans changer le sens du mot frĂšre. Le fait de nommer le « moi » lui paraĂźt suffisant pour cela.

Gavai (9 ; 11), par exemple, dit : « Il manque le nom de la fille qui nomme
 de celle qui nomme les noms des autres. — Combien y a-t-il de sƓurs dans la famille ? — Trois, Pauline, Jeanne et moi. —  Combien de sƓurs a Pauline ? — Point. — Combien en a Jeanne ? — Point. — Et combien de sƓurs j’ai « moi » ? — Une, celle oĂč il y a pas le nom marquĂ©. » Ce cas est trĂšs net en ce qui concerne la signification du « nom qui manque ». Quant au fait que ni Pauline ni Jeanne n’ont de sƓurs, il est trĂšs frĂ©quent, et se ramĂšne justement aux phĂ©nomĂšnes du 1er stade : « J’ai 2 sƓurs, mais je ne suis pas leur sƓur. »

Schm (10 ; 6) est tout aussi clair. La phrase est-absurde « parce que le dernier n’a pas donnĂ© son nom. » Or, cherchant Ă  rĂ©diger lui-mĂȘme la phrase « pour qu’elle ne soit pas bĂȘte », Schm donne « J’ai 3 frĂšres, Paul, Ernest et William », entendant par lĂ  qu’ils sont 3 dans la famille et que William c’est « moi ». Il n’a jamais supposĂ© qu’ils fussent 4 et, lorsqu’on le prie de se mettre Ă  la place de Paul, Schm lui attribue 2 frĂšres, comme Ă  chacun des 2 autres (il arrive donc Ă  ce moment Ă  comprendre le point de vue de la relation), ce qui fait un total de 3. D’oĂč Schm conclut Ă  nouveau ; « J’ai 3 frĂšres, Paul, Ernest et William. »

C’est encore ainsi que Chan (9 ; 0) dit : « Il y a de bĂȘte qu’on ne dit pas votre nom », mais il ajoute, aprĂšs avoir rĂ©pĂ©tĂ© correctement la teneur du test : « Je ne trouve pas ça bĂȘte, mais c’est qu’il y a pas autre chose dans la devinette. » Autrement dit, il n’y a rien d’absurde Ă  conclure de « j’ai 3 frĂšres » le fait que « nous sommes 3 frĂšres », mais il eĂ»t Ă©tĂ© plus clair de dire son nom. — Salv (12 ; 5) et Cler (10 ; 9) sont dans le mĂȘme cas.

Ici de nouveau on voit que l’apprĂ©ciation d’une rĂ©ponse comme « il faut pas dire moi, il faut dire un nom » est bien dĂ©licate, ce que confirment d’ailleurs les jugements recueillis par Mlle DescƓudres (12 + contre 12 −) 9. Une analyse est toujours nĂ©cessaire pour comprendre ce qu’a voulu dire l’enfant.

On peut donc dire :

1° La structure du raisonnement de ce type est donc la mĂȘme que celle du type prĂ©cĂ©dent. Cependant, l’enfant cherche Ă  distinguer le point de vue de l’ensemble des frĂšres et le point de vue du frĂšre qui dit « moi ». Faute d’y parvenir, c’est-Ă -dire de trouver les expressions logico-verbales adĂ©quates, l’enfant sacrifie simplement le premier point de vue et remplace le mot « moi » par le nom Ă©quivalent, espĂ©rant ainsi mettre tous les frĂšres sur un seul et mĂȘme plan.

2° Mais l’enfant conserve la formule « j’ai
 etc. » d’oĂč la forme verbale « j’ai trois frĂšres, Paul, Ernest, et (un nom) ». Les deux points de vue de l’appartenance et de la relation ne sont donc pas encore distinguĂ©s.

3° Au point de vue de l’ordre de succession, il arrive que le prĂ©sent type ne constitue pas un stade. Certains enfants lui Ă©chappent en effet complĂštement. D’autres y parviennent par d’autres voies, en partant, par exemple, du prochain type. Enfin d’autres l’atteignent directement Ă  partir du type I.

QuatriĂšme type. — Le point de dĂ©part de ce type est le mĂȘme que celui du prĂ©cĂ©dent. Mais le procĂ©dĂ© est inverse. L’enfant ne cherche plus Ă  Ă©liminer le « moi » et le point de vue de la relation entre frĂšres : il cherche au contraire combien chacun des frĂšres indiquĂ©s a lui-mĂȘme de frĂšres et aboutit par cette voie Ă  un total de quatre. Ce n’est donc pas encore, chose curieuse, parce que le test dit « j’ai trois frĂšres » que l’enfant trouve quatre frĂšres dans la famille, mais parce que les deux frĂšres nommĂ©s dans le test n’ont pas les mĂȘmes frĂšres que « moi ». Il y a lĂ  un calcul trĂšs Ă©trange qui vient encore de l’absence d’un point de vue nettement relatif : mes frĂšres ont chacun leurs frĂšres, qui ne sont pas les miens. « Moi » j’ai en outre le mien propre, ce qui fait au total 4.

Ducho (9 ans), par exemple, dit Ă  premiĂšre lecture : « On ne sait pas quel nom qu’il a le troisiĂšme », ce qui est une rĂ©ponse du type prĂ©cĂ©dent, car il croit Ă  ce moment Ă  trois frĂšres en tout. Puis il relit et conclut : « Eh bien, Paul a deux frĂšres, Ernest deux et moi j’ai encore deux frĂšres, et le dernier on sait pas son nom. »

Ducho conclut alors qu’« ils sont quatre dans la famille ».

RĂ©ponse curieuse qui nous fait bien voir le mĂ©canisme du raisonnement de ce stade, lequel juxtapose et additionne les points de vue de chaque frĂšre, faute de pouvoir passer de l’un Ă  l’autre par un jugement de relation. Ducho entend, en effet, par « le dernier » un frĂšre qui m’est propre Ă  « moi » sans appartenir Ă  Paul ni Ă  Ernest.

Paraz (10 ; 6) pendant trois lectures dĂ©clare : « Il y a trois frĂšres, Paul, Ernest et moi », ce qui semble correct, mais cela fait quatre frĂšres en tout « parce qu’il y a trois frĂšres et encore moi ». Riv (9 ; 8) est un cas analogue. Schnei (11 ; 3) va nous faire comprendre ce raisonnement bizarre. Il commence par dĂ©clarer qu’il manque un nom (3e type). Puis il conclut Ă  quatre sƓurs, mais aprĂšs coup, et voici par quel chemin. Pauline a deux sƓurs (Jeanne et moi), Jeanne a une sƓur (Pauline) et « moi », j’ai encore une sƓur (la 4e). « Moi » je ne suis pas sƓur de Pauline et de Jeanne — exactement comme au 1er stade — et c’est en vertu de cette absence de symĂ©trie que j’ai une quatriĂšme sƓur. — Campa (10 ; 4), aprĂšs avoir attribuĂ© deux sƓurs Ă  Pauline, deux Ă  Jeanne et deux Ă  « moi », ce qui semble correct, dĂ©clare que l’absurditĂ© est la suivante : « Ils ont chacune deux sƓurs. C’est bĂȘte qu’ils n’aient pas tous la mĂȘme sƓur. »

On se rappelle que Gavai se livrait, au 3e stade, Ă  des calculs de ce genre.

Conclusion :

1° L’enfant de ce type n’a donc pas encore compris le caractĂšre rĂ©ciproque de la relation de frĂšre. Il est Ă  remarquer d’ailleurs que ce caractĂšre n’est dĂ©gagĂ© explicitement Ă  aucun des stades prĂ©cĂ©dents, comme nous l’ont montrĂ© quelques enfants des types II et III.

2° Cherchant donc Ă  passer de la relation entre frĂšres au total des frĂšres, l’enfant raisonne comme suit : il attribue, par exemple, 2 frĂšres Ă  chacun des frĂšres indiquĂ©s, mais comme il n’établit pas entre eux de relations rĂ©ciproques, chacun a des frĂšres qui lui sont propres, ce qui fait 4 au total, parfois 5.

3° Le nombre habituel de 4 est Ă©videmment en relation avec l’affirmation du test « j’ai 3 frĂšres » ; mais l’enfant ne conclut pas directement de cette affirmation au nombre 4, en se disant par exemple : « 3 frĂšres, plus moi, cela fait 4 ». La voie est indirecte. À la lecture du test l’enfant se demande si les frĂšres sont au nombre de 3 ou de 4 : c’est alors qu’il se livre aux essais de relations non rĂ©ciproques que nous venons de voir.

Il faut donc distinguer les enfants du prĂ©sent type de ceux qui d’emblĂ©e supposent l’existence de quatre frĂšres, comme au prochain stade.

4° Quant Ă  l’ordre de succession, il arrive que le prĂ©sent type succĂšde immĂ©diatement au premier, ou encore au deuxiĂšme. Il arrive aussi que du prĂ©sent type l’enfant passe au premier ou au troisiĂšme et non au cinquiĂšme. Enfin un certain nombre de sujets l’évitent complĂštement.

CinquiĂšme type. — Cette derniĂšre Ă©tape nous amĂšne Ă  la juste solution. Ou bien l’enfant rĂ©clame un quatriĂšme frĂšre, en vertu de l’affirmation « j’ai trois frĂšres », ou bien il ramĂšne à 2 le nombre des frĂšres que « j’ai ». Nous admettons comme correctes les rĂ©ponses suivantes :

Celler (9 ; 5) C’est bĂȘte : « Parce qu’il a pas trois sƓurs s’il y a lui [elle] avec. » Batta (9 ; 0) : « Parce qu’elle n’a que deux frĂšres et elle se compte pour un frĂšre. » Stuc (9 ; 0) : « Parce qu’il manque le troisiĂšme. On a oubliĂ© de le mettre. »

Le point de vue de l’appartenance et le point de vue de la relation sont donc enfin distinguĂ©s,

§ 3. Contre-Ă©preuve : la conversation avec l’enfant

Il est un premier point de mĂ©thode sur lequel il faut, croyons-nous, insister : le rĂ©sultat d’expĂ©riences et d’analyses opĂ©rĂ©es au moyen d’un test n’est valable que si l’interrogatoire par conversation, ou l’observation courante le confirment. On risque toujours, par l’expĂ©rience, de crĂ©er une atmosphĂšre artificielle dans laquelle l’enfant obĂ©it Ă  une logique mĂ©canique, rappelant Ă©videmment ce qui se passe dans mainte circonstance de la vie de l’enfant oĂč la mĂȘme contrainte et le mĂȘme verbalisme existent, mais ne renseignant pas sur sa pensĂ©e spontanĂ©e. Il convient donc que nous cherchions maintenant Ă  vĂ©rifier par l’observation courante les rĂ©sultats des expĂ©riences prĂ©cĂ©dentes.

Une seconde remarque : il faut distinguer soigneusement, dans la pensĂ©e de l’enfant, la comprĂ©hension implicite ou informulable et la comprĂ©hension explicite ou exprimable en mots. Les phĂ©nomĂšnes sur lesquels nous venons d’insister et la plupart de ceux que nous allons indiquer ne sont des incomprĂ©hensions qu’à ce second point de vue. On peut donc nous objecter que ces phĂ©nomĂšnes ne tiennent pas Ă  l’intelligence proprement dite de l’enfant mais Ă  son langage. Cependant le langage ne constitue pas pour l’enfant un simple systĂšme de notations, il crĂ©e dans son esprit une rĂ©alitĂ© nouvelle, la rĂ©alitĂ© verbale, qui se superpose Ă  la rĂ©alitĂ© sensible sans la reflĂ©ter simplement. Certains illogismes que l’enfant rĂ©cuserait dans le concret, il les admet sur le plan verbal. Or, et c’est lĂ  notre hypothĂšse fondamentale de travail, ces illogismes sont ceux-lĂ  mĂȘmes que l’enfant prĂ©sentait en un stade antĂ©rieur sur le plan de l’observation concrĂšte. Il y a simple dĂ©calage entre les deux genres d’opĂ©rations. L’enfant qui s’embrouille Ă  propos du test de Binet et Simon raisonnerait correctement si l’on jouait ce test. Quelques annĂ©es auparavant il n’y serait pas parvenu. Les difficultĂ©s qu’il aurait Ă©prouvĂ©es dans la rĂ©alitĂ© (et que nous allons faire voir, en exposant ce que les enfants de 4 Ă  10 ans disent de leur propre famille) sont simplement transposĂ©es sur le plan du langage : mis aux prises avec les ĂȘtres fictifs que crĂ©ent les mots, l’enfant fait les mĂȘmes raisonnements qu’auparavant, lorsqu’il Ă©tait aux prises avec les ĂȘtres rĂ©els de l’observation directe.

La question qu’il nous faut donc rĂ©soudre est de savoir si les phĂ©nomĂšnes dĂ©crits au cours de nos prĂ©cĂ©dentes analyses se retrouvent dans les conversations que l’on peut avoir avec des enfants indĂ©pendamment de toute expĂ©rience prĂ©conçue et surtout du test de Binet et Simon. Or, nous allons voir que les raisonnements des 1er, 2e et 4e types se retrouvent textuellement dans les mots d’enfants ainsi interrogĂ©s. Nous n’insisterons pas sur ces faits, qui posent le problĂšme plus vaste du dĂ©veloppement mĂȘme de la notion de frĂšre (ou de cousin, de famille, etc.), au point de vue de la logique de l’enfant, problĂšme sur lequel nous reviendrons dans les prochains chapitres. Nous ne ferons que rĂ©sumer certaines rĂ©ponses, le strict nĂ©cessaire pour confirmer nos interprĂ©tations.

Voici deux enfants, Raoul et GĂ©rald (4 ; 6 et 7 ; 2) : « Raoul, as-tu des frĂšres ? — GĂ©rald. — Et GĂ©rald a un frĂšre ? — Non, c’est seulement moi qui a un frĂšre. —  Voyons, GĂ©rald n’a pas de frĂšre ? — Raoul ?
 Non il n’en a pas. » Quant Ă  GĂ©rald, aprĂšs avoir fait la mĂȘme rĂ©ponse par rapport Ă  Raoul, il dĂ©couvre la juste solution.

Jacq (7 ; 6) : « Tu as des frĂšres ? — Deux [Paul et Albert]. — Paul a des frĂšres ? — Non. — Tu es son frĂšre ? — Oui. — Alors Paul a des frĂšres ? — Non », etc. On lui explique alors la solution et il semble comprendre. « Et ta sƓur a des frĂšres ? — Deux, un frĂšre Paul et un frĂšre Albert » [il s’oublie donc de nouveau]. Une heure aprĂšs : « Albert a des frĂšres ? — Un [Paul]. — Et Paul ? — Un [Albert]. — Et ta sƓur ? — Deux. »

À 8 et 9 ans : Labert (8 ; 6) : « Tu as des frĂšres ? — Arthur. — Il a un frĂšre ? — Non. — Vous ĂȘtes combien de frĂšres dans la famille ? — Deux. — Toi tu en as ? — Un. — Lui il en a ? — Rien du tout. — Tu es son frĂšre ? — Oui. — Alors il a un frĂšre ? — Non. »

Di (9 ; 6), l’un de nos prĂ©cĂ©dents sujets (1er type), examinĂ© prĂšs de trois mois aprĂšs l’expĂ©rience Binet et Simon : « Tu as des frĂšres ? — Un. — Il a un frĂšre ? — Non. — Tu es son frĂšre, toi ? — Oui. — Alors il a un frĂšre ? — Non. »

Bref, les rĂ©ponses du premier type : « Vous, vous ĂȘtes pas un frĂšre, etc. » paraissent pouvoir ĂȘtre mises en rapport avec ce phĂ©nomĂšne si net des illusions d’enfants : ils ne parviennent pas Ă  se placer dans le point de vue de leurs frĂšres et Ă  se compter eux-mĂȘmes comme frĂšres. Ils appellent bien « frĂšres » l’ensemble des frĂšres d’une famille, eux-mĂȘmes compris, mais ils ne se reprĂ©sentent pas combien leurs propres frĂšres ont de frĂšres !

Quant au deuxiĂšme type, voici deux expressions spontanĂ©es d’enfants de 4 et 12 ans, qui montrent bien que nos expĂ©riences n’ont pas eu Ă  elles seules le pouvoir de crĂ©er des monstruositĂ©s :

Mag (4 œ) : « Tu as une sƓur ? — Oui. — A-t-elle une sƓur ? — Non. Elle a point de sƓur. Moi je suis ma sƓur. » Simo (11 ; 9) dit qu’il y a « trois enfants dans ma famille », et ajoute, sans qu’on lui demande le dĂ©tail : « J’ai deux frĂšres et une sƓur. — Et toi ? — Moi je suis aussi un enfant. — Comment s’appellent tes frĂšres ? — Albert et moi Henry. » Il dit donc comme Bonv, etc. : « J’ai deux frĂšres », en se comptant lui-mĂȘme, bien qu’il n’ait jamais passĂ© par le test de Binet et Simon ! — Autres exemples : Fal (7 œ) : « Je n’ai qu’une sƓur et un frĂšre [en se comptant lui-mĂȘme] ». Kau (7 œ) : mĂȘme cas.

De telles formes verbales sont d’ailleurs aisĂ©es Ă  comprendre : dĂšs que l’enfant a dĂ©couvert qu’il est lui-mĂȘme un frĂšre, il dit « mes frĂšres » en se comptant parmi eux. Plus curieux est le raisonnement du quatriĂšme type, qu’on retrouve Ă  l’état spontanĂ© dans la maniĂšre dont les sujets, tels que Jacq, etc., attribuent aux frĂšres d’une mĂȘme famille des nombres diffĂ©rents de frĂšres. Ainsi Jacq a deux frĂšres, son frĂšre Paul un seul et son frĂšre Auguste Ă©galement, etc. Mais voici encore un exemple complet :

Gys (8 ; 0) : « Tu as un frĂšre ? — Oui. — Et ton frĂšre est-ce qu’il a un frĂšre ? — Non. — Tu es sĂ»r ? — Oui. — Et ta sƓur, elle a un frĂšre ? — Non. — Tu as une sƓur ? — Oui. — Elle a un frĂšre ? — Oui. — Combien ? — Non, elle en a point. — Ton frĂšre Ă  toi, c’est le frĂšre de ta sƓur aussi ? — Non. — Et ton frĂšre, est-ce qu’il a une sƓur ? — Non. — Combien il y a de frĂšres dans votre famille ? — Un. — Et toi, tu n’es pas un frĂšre ? (il rit). — Oui. — Alors ton frĂšre a un frĂšre ? — Oui. —  Et ta sƓur ? — Oui. — Combien ? — Un. —  Qui ? — Moi. »

On voit, dans cet exemple, les types I et IV rĂ©unis : Gys refuse Ă  son frĂšre et Ă  sa sƓur la rĂ©ciprocitĂ© des relations qu’il s’attribue Ă  lui-mĂȘme.

Nous sommes donc en droit de conclure de ces quelques faits que les raisonnements observĂ©s Ă  propos du test de Binet et Simon se retrouvent Ă  l’état spontanĂ© dans les simples conversations que l’on peut avoir avec les enfants.

Il pourrait ĂȘtre intĂ©ressant de chercher Ă  sĂ©rier ces phĂ©nomĂšnes logiques par stades d’ñge. C’est le problĂšme dont nous traiterons au cours du prochain chapitre.

§ 4. Interprétation psychologique du jugement de relation

La conclusion des analyses prĂ©cĂ©dentes est que la difficultĂ©, pour l’enfant, Ă  comprendre soit le test des trois frĂšres soit les simples questions concernant ses propres frĂšres et sƓurs, est une difficultĂ© Ă  manier le jugement de relation. L’enfant parvient facilement (dĂšs 6 ans en moyenne, verrons-nous) Ă  juger de l’ensemble de ses frĂšres et sƓurs, mais la relation entre frĂšres et sƓurs lui Ă©chappe parce qu’il ne donne pas Ă  l’expression « frĂšre de » ou « sƓur de » le sens relatif, c’est-Ă -dire, dans le cas particulier, rĂ©ciproque (ou comme on dit en logique des relations, « symĂ©trique ») que nous lui donnons. « Paul est mon frĂšre », autrement dit, n’implique pas encore « je suis frĂšre de Paul ». Les diffĂ©rents types que nous avons distinguĂ©s marquent justement les oscillations au cours desquelles ce sens relatif du mot frĂšre se diffĂ©rencie du sens que lui donne le seul point de vue du jugement d’appartenance.

Comment expliquer cette Ă©trange difficulté ? Il convient d’abord de rappeler que cette difficultĂ© de l’enfant Ă  saisir la relativitĂ© des notions est tout Ă  fait gĂ©nĂ©rale. Nous en verrons encore un exemple tout Ă  l’heure (chap. III) Ă  propos des notions de gauche et de droite. Mais les points cardinaux, les termes de mesure, les expressions comparatives elles-mĂȘmes, sont l’occasion de tĂątonnements laborieux et analogues, en leur origine, Ă  ceux que nous venons de voir. C’est ainsi que nous avons longuement analysé 10 les difficultĂ©s soulevĂ©es par un test de Burt, ou par le test plus simple que voici : « Edith est plus claire que Suzanne (ou plus blonde) ; Edith est plus foncĂ©e que Lili. Laquelle est la plus foncĂ©e, Edith, Suzanne ou Lili ? » Nous avons trouvĂ© ce qui suit :

Au lieu de procĂ©der par jugements de relation, c’est-Ă -dire de tenir compte des expressions « plus claire que », etc., l’enfant procĂšde simplement par jugements d’appartenance et cherche Ă  propos des trois filles si elles sont claires ou foncĂ©es (absolument parlant). Tout se passe donc comme s’il raisonnait ainsi : Edith est plus claire que Suzanne, donc elles sont claires l’une et l’autre ; Edith est plus foncĂ©e que Lili, donc elles sont foncĂ©es l’une et l’autre : donc Lili est foncĂ©e, Suzanne est claire et Edith est entre deux. Autrement dit, grĂące au jeu des deux relations incluses dans le test, l’enfant en arrive, en substituant le jugement d’appartenance (Edith et Suzanne sont « claires », etc.) au jugement de relation (Edith est « plus claire que » Suzanne) Ă  une conclusion exactement contraire Ă  la nĂŽtre. Rappelons quelques exemples :

Gw (13 ; 9) nous dit : « Edith serait bien la plus foncĂ©e des trois, puisqu’elle est plus brune que Lili, mais d’un autre cĂŽtĂ© elle est plus claire. » Donc elle « est moyenne, Suzanne est blonde
 Lili est brune
 Lili est la plus foncĂ©e et Suzanne la plus claire » (p. 146).

D’autres sujets voient une contradiction dans le test. Fo (9 ; 4) : « On ne peut pas savoir, parce qu’on dit qu’Edith est la plus claire et la plus foncĂ©e » (p. 165). Hec (10 ; 2) : « On ne peut pas savoir : Edith est plus claire que Suzanne et plus foncĂ©e que Lili ! » (p. 165).

D’autres s’essayent au jugement de relation, mais rĂ©alisent immĂ©diatement en classes ces relations trouvĂ©es. Mar (11 ; 8): « Suzanne est pareille Ă  Edith [et toutes deux plus foncĂ©es que Lili] et il n’y en a pas au milieu. Puisqu’elles sont les deux « plus foncĂ©es » elles sont les deux foncĂ©es » (p. 160).

Gw (13 ; 9), Ă  5e lecture du test : « Une fois c’est Suzanne la plus foncĂ©e, une fois c’est Edith, [donc] Suzanne Ă©gale Edith et Lili est la plus claire » (p. 146).

On voit donc la parentĂ© de ces rĂ©ponses avec celles obtenues au moyen du test des trois frĂšres. Dans les deux cas les jugements de relation sont constamment transformĂ©s en jugements d’inhĂ©rence (appartenance ou inclusion).

D’oĂč peut venir cette difficultĂ© Ă  manier les relations et cette tendance Ă  substituer Ă  la logique des relations la logique plus simple des appartenances et des inclusions ? L’étude des stades par lesquels passe l’enfant pour arriver Ă  la solution juste du test de Burt, nous a montrĂ© ce qui suit : dans un premier stade l’enfant n’arrive pas Ă  retenir dans sa mĂ©moire les deux prĂ©misses du test, ni par consĂ©quent Ă  maintenir dans sa conscience les relations donnĂ©es. Il ne retient que des images fragmentaires : Edith et Suzanne = claires, Edith et Lili = foncĂ©es, etc. Dans un second stade il arrive bien Ă  rĂ©unir toutes les donnĂ©es en un seul faisceau, mais raisonne comme nous avons vu. Enfin dans un troisiĂšme stade il arrive Ă  raisonner juste, mais des distractions ou insuffisances momentanĂ©es de synthĂšse le maintiennent auparavant dans des erreurs comparables Ă  celles des stades prĂ©cĂ©dents. Tout se passe donc comme si l’attention, ou plutĂŽt l’aperception ou forme de synthĂšse, jouait un rĂŽle essentiel : dans la mesure oĂč le champ de conscience est Ă©troit, les relations sont inaperçues et seuls les individus et leurs caractĂšres particuliers (indĂ©pendamment de toute comparaison) sont conçus. D’oĂč la possibilitĂ© de jugements d’appartenance, qui n’exigent prĂ©cisĂ©ment que la vision des individus pris un Ă  un, ou pris en bloc sans comparaison. Au contraire, dans la mesure oĂč le champ de conscience se dilate, les individus ne sont plus donnĂ©s un Ă  un ou en bloc, mais sont comparĂ©s deux Ă  deux ou plusieurs Ă  plusieurs. Des jugements de relation ou de comparaison deviennent alors possibles.

Mais cette description, dont nous nous Ă©tions contentĂ©s pour l’analyse du test de Burt, est bien statique. Il reste le problĂšme de savoir pourquoi le champ de conscience de l’enfant serait Ă©troit, ou pourquoi les individus seraient perçus par l’enfant un Ă  un, sans relations entre eux ni avec l’enfant lui-mĂȘme. Or, si l’enfant ne cherche pas Ă  trouver les rapports qui unissent les individus entre eux, s’il les considĂšre chacun absolument, et sans tenir compte de la relativitĂ© de leurs caractĂšres ou de leurs points de vue, ne serait-ce pas parce qu’il ne s’est jamais comparĂ© lui-mĂȘme Ă  ces individus ? Autrement dit, s’il ne comprend pas qu’un camarade soit Ă  la fois plus blond qu’un autre et plus foncĂ© qu’un troisiĂšme, ne serait-ce pas parce que l’enfant ne s’est jamais doutĂ© que tel individu, qu’il a toujours considĂ©rĂ© comme blond, doit ĂȘtre tenu pour chĂątain par des camarades trĂšs blonds, et ainsi de suite ? En bref, n’est-ce pas parce qu’il a toujours pris son point de vue propre pour absolu, que l’enfant reste Ă©tranger aux habitudes de la comparaison ou de la relativitĂ©, et que son champ d’attention reste Ă©troit ? La difficultĂ© Ă  manier la logique des relations serait donc une nouvelle consĂ©quence de l’égocentrisme enfantin : l’égocentrisme mĂšnerait ainsi au rĂ©alisme naĂŻf, et ce rĂ©alisme, qui est par dĂ©finition l’ignorance de toute relativitĂ©, mĂšnerait Ă  des difficultĂ©s logiques, toutes les fois qu’il s’agit de substituer la logique des relations Ă  celle des appartenances ou des inclusions.

Dans le cas des notions de frĂšre et de sƓur, ces facteurs psychologiques se laissent discerner en toute clartĂ©. Il faut en effet se garder soigneusement, lorsqu’on examine les enfants de la maniĂšre que nous avons dĂ©crite, de prendre leurs erreurs pour des sophismes proprement dits, c’est-Ă -dire des fautes de raisonnement. Il n’y a, dans l’attitude prise par l’enfant, qu’une faute d’attention, ou, Ă  strictement parler, une insuffisance de point de vue, due au fait que l’enfant ne s’est jamais encore posĂ© la question comme nous la lui posons. Il a toujours considĂ©rĂ© ses frĂšres et sƓurs Ă  son point de vue propre, en les appelant frĂšres et sƓurs, en les comptant sans se compter lui-mĂȘme, ou en comptant l’ensemble de la famille, mais il ne s’est jamais inquiĂ©tĂ© de leurs points de vue individuels, il ne s’est jamais demandĂ© ce qu’il Ă©tait lui-mĂȘme pour eux ni s’il comptait pour un dans leur collection de frĂšres et sƓurs. InterrogĂ© sur ce point, il donne donc le produit, non de raisonnements antĂ©rieurs, ni mĂȘme d’un raisonnement explicite fait au moment mĂȘme, mais justement de cette sorte d’illusion d’optique intellectuelle. Son pseudo-raisonnement consiste en une sĂ©rie de jugements immĂ©diats, qui se succĂšdent les uns aux autres, sans passer par la logique. Il y a lĂ  ce qu’on pourrait appeler une « innocence » du jugement, par comparaison avec ce que Ruskin a nommĂ©, dans le domaine des perceptions, l’« innocence de l’Ɠil », c’est-Ă -dire l’ignorance de toute perspective.

Si nous avons donc — et cette remarque s’applique aussi Ă  nos recherches antĂ©rieures — exprimĂ© la pensĂ©e des enfants en termes de logique d’adultes, il faut se garder de voir autre chose dans ces termes qu’un simple systĂšme de notations, ou, comme il a Ă©tĂ© dit, qu’« une simple Ă©tiquette posĂ©e sur les faits » 11. Le raisonnement de l’enfant, en tant que processus psychologique, reste indĂ©pendant de ces notations. Il consiste en une sĂ©rie d’attitudes qui s’entraĂźnent les unes les autres suivant des lois Ă  prĂ©ciser psychologiquement dans chaque cas particulier (comme nous l’essayons maintenant dans le cas des trois frĂšres) et non en des chaĂźnes de concepts qui s’impliquent logiquement. Ce travail d’analyse psychologique ne fait donc que de commencer, et il est loin de notre intention de vouloir reconstituer la pensĂ©e de l’enfant sur le type de la pensĂ©e adulte. Bien plus, ce sera peut-ĂȘtre un jour la logique de l’enfant qui expliquera la logique adulte, si c’est bien Ă  l’histoire Ă  nous Ă©clairer sur la nature de la pensĂ©e, comme le veut la mĂ©thode historico-critique. Il peut donc ĂȘtre utile de conserver une terminologie logique en vue prĂ©cisĂ©ment d’une explication Ă©ventuelle du raisonnement adulte tirĂ©e de la formation du raisonnement enfantin.

Cela dit, revenons Ă  l’illusion Ă©gocentrique de nos jugements d’enfants. En vertu de l’« innocence » de son jugement, l’enfant raisonne donc comme s’il Ă©tait seul Ă  penser : son point de vue sur sa famille lui paraĂźt le seul possible et exclut toute autre perspective. Ce n’est donc pas pour lui un point de vue subjectif : c’est le point de vue rĂ©el et absolu. DĂšs lors, ne prenant pas conscience de la subjectivitĂ© de sa pensĂ©e, ou plus simplement de son moi, il se met lui-mĂȘme sur un tout autre plan que ses frĂšres : c’est ce qui l’empĂȘche de voir qu’il est un frĂšre pour ses frĂšres, exactement au mĂȘme titre que ces derniers sont des frĂšres pour lui.

C’est donc, en fin de compte, de nouveau Ă  l’égocentrisme de la pensĂ©e qu’il faut recourir pour expliquer l’incapacitĂ© au relativisme mĂȘme Ă©lĂ©mentaire. Comprendre une relation, celle de frĂšre Ă  frĂšre, par exemple, suppose, en effet, que l’on pense au minimum Ă  deux points de vue Ă  la fois, ceux de chacun des frĂšres. Les notions absolues, au contraire, comme celles de garçon, ou toutes celles qu’on voudra, ne supposent qu’un seul point de vue : le jugement « Paul est un garçon » reste le mĂȘme quelle que soit la perspective.

On voit donc maintenant combien importante est la question de l’illusion Ă©gocentrique. L’explication que nous venons de donner Ă  propos de la notion de frĂšre vaut, en effet, pour toutes les notions relatives. S’il y a pour l’enfant une gauche et une droite absolues, ou comme nous venons de le voir un clair et un foncĂ© absolus, et ainsi de suite, c’est que, jusqu’à un certain Ăąge, l’enfant n’arrive pas Ă  comprendre cette vĂ©ritĂ© si simple qu’un camarade tenu pour grand, ou pour foncĂ©, ou pour mĂ©chant, pourra fort bien ĂȘtre considĂ©rĂ© par un tiers comme petit, blond et aimable, sans que ce tiers soit un imbĂ©cile ni un farceur.

Il nous reste Ă  faire deux remarques. La premiĂšre a trait Ă  la distinction du plan verbal et du plan concret. Les difficultĂ©s que nous venons de dĂ©crire sont indĂ©pendantes du langage et ont lieu mĂȘme dans la vie de tous les jours. Aussi peut-on admettre qu’elles disparaissent avant les difficultĂ©s verbales : dĂšs 7-8 ans, verrons-nous au prochain chapitre, c’est-Ă -dire prĂ©cisĂ©ment dĂšs le dĂ©clin de l’égocentrisme primitif, une certaine fraction des enfants arrivent Ă  dire combien de frĂšres et de sƓurs ont leurs propres frĂšres et sƓurs (c’est Ă  10 ans que ce test est rĂ©ussi). Les erreurs qui subsistent aprĂšs cet Ăąge sont donc dues Ă  un dĂ©calage de ces difficultĂ©s sur un nouveau plan, celui de la rĂ©alitĂ© verbalement imaginĂ©e. C’est pour cela que le test des trois frĂšres, de Binet et Simon, n’est rĂ©ussi qu’à 11 ans, Ăąge de la pensĂ©e formelle. Si l’on jouait ce test au lieu de le parler, si l’on reprĂ©sentait concrĂštement les personnages, les enfants ne feraient plus aucune erreur. DĂšs qu’on parle, ils s’embrouillent.

D’oĂč vient ce dĂ©calage des difficultĂ©s du plan de l’action sur le plan verbal ? Autrement dit, pourquoi le fait de parler une relation fait-il rĂ©apparaĂźtre des difficultĂ©s vaincues sur le plan de l’action ? Il n’y a pas lĂ , croyons-nous, qu’une difficultĂ© Ă  imaginer ou Ă  visualiser des situations que l’action permet de percevoir telles quelles. Il y a plus : il y a une difficultĂ© de prise de conscience. Pour que l’enfant arrive Ă  distinguer les expressions verbales de la langue adulte, qui caractĂ©risent nettement l’appartenance (nous sommes trois frĂšres) et la relation (j’ai deux frĂšres) il faut, en effet, plus qu’une simple imagination des diffĂ©rents points de vue : il faut avoir nettement pris conscience d’une distinction dont on saura peut-ĂȘtre tenir compte dans l’action sans pour autant l’avoir remarquĂ©e. C’est pourquoi le langage est si important : il est l’indice de la prise de conscience. Il faut, dĂšs lors, mettre un grand soin Ă  l’étude des formes verbales de l’enfant. En elles-mĂȘmes elles ne signifient rien et il faut se garder de les prendre Ă  la lettre. Quand par exemple un garçon de 10 ans nous dit : « Vous n’ĂȘtes pas un frĂšre », ou une fille de 4 ans : « Moi je suis ma sƓur », il ne faut pas chercher dans ces propos plus que des confusions. Mais, par leur usage flottant, de telles formes verbales sont significatives. À les prendre sous leur jour nĂ©gatif, autrement dit, et non dans leur contenu positif, elles tĂ©moignent de difficultĂ©s logiques : elles montrent que l’enfant n’a pas pris conscience de la diffĂ©rence qui existe entre des opĂ©rations que peut-ĂȘtre il distingue aisĂ©ment sur le plan de l’action.

C’est pourquoi, mĂȘme si les difficultĂ©s relatives aux jugements immĂ©diats tels que « j’ai x frĂšres » et « mon frĂšre Paul a x frĂšres », disparaissent vers 7-8 ans et ont disparu Ă  10 ans, ces mĂȘmes difficultĂ©s peuvent fort bien rĂ©apparaĂźtre sur le plan verbal et empĂȘcher le test des trois frĂšres, de Binet et Simon, d’ĂȘtre rĂ©solu avant 11 ans, c’est-Ă -dire avant l’ñge de la pensĂ©e formelle et discursive.

À ce point de vue — et ce sera notre seconde remarque — il peut ĂȘtre intĂ©ressant de chercher, pour conclure, Ă  quel usage l’enfant affecte les expressions telles que « avoir » (j’ai deux frĂšres), ou « mon » (mes frĂšres) ou « de » (le frĂšre de), autant de formes qui marquent la relation dans la langue de l’adulte, et qui, dĂšs lors, doivent avoir un sens particulier chez l’enfant.

Or il est aisĂ© de voir que nos recherches confirment les rĂ©sultats obtenus prĂ©cĂ©demment par l’un de nous 12 : l’enfant confond encore les trois sens marquĂ©s par le terme « de », les sens possessif, attributif et partitif.

Lorsqu’on demande Ă  un enfant de 7 Ă  9 ans ce que veut dire l’expression « une partie de mon bouquet est jaune » ou « quelques-unes de mes fleurs sont jaunes », l’enfant, tout en sachant qu’une partie est une fraction (il dit mĂȘme « une moitié »), rĂ©pond gĂ©nĂ©ralement que le bouquet tout entier est jaune, et qu’il est composĂ© d’une partie seulement, qui est jaune. « La partie qui est avec le bouquet » est une locution enfantine qui revient quelquefois et qui exprime prĂ©cisĂ©ment cette particularitĂ© que le bouquet et la partie (la partie Ă©tant conçue comme un objet simplement incomplet, ou isolĂ© de son tout) sont une seule et mĂȘme chose.

En analysant ces phĂ©nomĂšnes on dĂ©couvre que les trois sens du gĂ©nitif « de » sont encore confondus, c’est-Ă -dire : 1° le sens partitif (la moitiĂ© du gĂąteau) ; 2° le sens possessif (le chapeau de l’homme) et le sens attributif (la nature de Dieu). L’enfant comprend donc « quelques-unes de mes fleurs » Ă  la maniĂšre dont on dit : « la forme du bouquet », la forme appartenant au bouquet quoique Ă©tant insĂ©parable de lui. Nous avons appelĂ© cette relation enfantine indiffĂ©renciĂ©e la relation de propriĂ©tĂ©.

Or c’est ce phĂ©nomĂšne, relatif Ă  la prĂ©position « de », que l’on peut reconnaĂźtre dans l’emploi de la relation « avoir ». En effet les deux relations « de » et « avoir » sont Ă©quivalentes dans l’usage de la langue. On dit « la nature de l’homme » ou « l’homme a une nature  », etc. Le verbe « avoir » marque aussi tantĂŽt une relation possessive (j’ai un chapeau), tantĂŽt une relation attributive (cette ligne a une longueur de 3 m), tantĂŽt une relation partitive (ce gĂąteau a six morceaux) ou marquant la relation entre les parties d’un mĂȘme tout (j’ai trois collĂšgues, j’ai un frĂšre, etc.).

TantĂŽt, en effet, l’enfant dit « j’ai trois frĂšres » pour dire « nous sommes trois frĂšres » ou « je suis ma sƓur », confondant ainsi la relation possessive et la relation attributive (prise au sens large), tantĂŽt, lorsqu’il dit « j’ai deux frĂšres », mais qu’il refuse Ă  chacun de ses frĂšres la possibilitĂ© d’avoir plus d’un seul frĂšre, la relation est presque une possession (comme on dit j’ai un pĂšre, mais je ne suis pas un pĂšre) et non une relation entre unitĂ©s d’un mĂȘme tout.