Chapitre V.
RĂ©sumĂ© et conclusions : les traits principaux de la logique de lâenfant 1
a
Rousseau dĂ©jĂ aimait Ă rĂ©pĂ©ter que lâenfant nâest pas un petit adulte, mais quâil a des besoins propres et une mentalitĂ© adaptĂ©e Ă ces besoins. Les Ă©tudes contemporaines sur le langage ou le dessin enfantins ont soulignĂ© maintes fois la justesse de cette vue. Karl Groos, en faisant la thĂ©orie du jeu, a donnĂ© Ă cette mĂȘme affirmation un poids particulier et ClaparĂšde lâa largement dĂ©veloppĂ©e au point de vue fonctionnel. Le moment semble donc venu de rechercher si la pensĂ©e de lâenfant, qui se diffĂ©rencie de toute autre par les intĂ©rĂȘts qui la dirigent comme par ses moyens dâexpression, ne se distinguerait peut-ĂȘtre pas aussi par sa structure et son fonctionnement logiques. Câest ce que nous voudrions essayer de montrer maintenant, du moins schĂ©matiquement et sans remettre en discussion le dĂ©tail des phĂ©nomĂšnes.
Nous sommes en possession, pour tenter cette synthĂšse, dâun certain nombre dâobservations faites au cours de nos propres Ă©tudes sur la pensĂ©e de lâenfant, ou au cours des recherches conduites par la mĂ©thode des tests. En outre, plusieurs travaux portant sur le langage, le dessin ou les perceptions dâenfants donnent sur la pensĂ©e des renseignements de premier ordre. Les matĂ©riaux ainsi accumulĂ©s peuvent se grouper sous un certain nombre de rubriques : Ă©gocentrisme de la pensĂ©e, rĂ©alisme intellectuel, syncrĂ©tisme, incomprĂ©hension des relations, difficultĂ©s Ă manier la multiplication logique, etc., etc. Voici donc le problĂšme : ces phĂ©nomĂšnes constituent-ils un ensemble incohĂ©rent, câest-Ă -dire sont-ils dus Ă une sĂ©rie de causes occasionnelles et fragmentaires, sans relations entre elles, ou bien forment-ils un ensemble cohĂ©rent et dĂ©finissent-ils ainsi une logique propre ? Il semble Ă©vident que la vĂ©ritĂ© est entre deux : lâenfant tĂ©moigne dâune structure intellectuelle originale, mais son dĂ©veloppement est soumis Ă des circonstances contingentes. Seulement, oĂč sâarrĂȘte la part de cette structure propre, oĂč commence celle des circonstances contingentes ? La seule rĂ©ponse Ă faire est de chercher Ă expliquer les caractĂšres de la logique enfantine les uns par les autres. Sâils se laissent ainsi synthĂ©tiser, mĂȘme au prix de cercles (dâailleurs lĂ©gitimes, comme nous allons le voir), câest que lâenfant possĂšde une pensĂ©e cohĂ©rente sui generis. Sinon, il sera permis de considĂ©rer la logique enfantine comme entachĂ©e simplement de sophismes dus aux hasards des inadaptations.
Mais quâest-ce quâexpliquer un phĂ©nomĂšne psychologique ? Comme lâa montrĂ© Baldwin en de subtiles analyses, sans la mĂ©thode gĂ©nĂ©tique on nâest jamais sĂ»r en psychologie de ne pas prendre les effets pour les causes, ni mĂȘme de bien poser les problĂšmes dâexplications. La relation de cause Ă effet est donc Ă remplacer par celle de progression gĂ©nĂ©tique, qui joint aux notions dâantĂ©cĂ©dent et de consĂ©quent celle de dĂ©pendance fonctionnelle, au sens mathĂ©matique du mot. Nous aurons donc le droit, Ă propos de deux phĂ©nomĂšnes a et b, de dire que a est fonction de b comme b est fonction de a, sans nous priver pour autant de la possibilitĂ© dâordonner notre description en partant des phĂ©nomĂšnes les premiers apparus, les plus « explicatifs » gĂ©nĂ©tiquement parlant.
Or que sont ces phĂ©nomĂšnes « explicatifs » ? La psychologie de la pensĂ©e rencontrera toujours, Ă cet Ă©gard, deux facteurs fondamentaux dont elle a pour tĂąche dâexpliquer la liaison : le facteur biologique et le facteur social. Lâesprit ne prend, en effet, conscience de lui-mĂȘme, nâexiste, par consĂ©quent, psychologiquement parlant, quâĂ lâoccasion dâun contact avec les choses, ou avec les autres esprits. Il y a lĂ deux plans, indĂ©pendants en droit, et que logiquement on voudrait dissocier, mais qui resteront indissociables en fait, tant que lâenfant aura des parents, lesquels reprĂ©senteront pour lui une sociĂ©tĂ©, et tant quâil Ă©prouvera des sensations, lesquelles constitueront pour lui un « milieu » biologique. Que lâon dĂ©crive donc lâĂ©volution de la pensĂ©e du seul point de vue biologique, ou, comme cela risque de devenir une mode, du seul point de vue sociologique, et lâon sâexpose Ă laisser dans lâombre la moitiĂ© de la rĂ©alitĂ©. Il importe donc de ne pas perdre de vue ces deux pĂŽles, et de ne rien sacrifier. Mais force est, pour commencer, de choisir un langage aux dĂ©pens des autres. Nous avons choisi le langage sociologique. Mais nous insistons sur ce fait quâil nây a pas lĂ dâexclusivisme. Nous nous rĂ©servons de revenir sur les explications biologiques de la pensĂ©e de lâenfant et de ramener Ă elles la description que nous tentons ici. Ce que nous avons tentĂ© pour commencer, câest donc uniquement dâordonner notre description du point de vue de la psychologie sociale, en partant du phĂ©nomĂšne le plus caractĂ©ristique Ă cet Ă©gard : lâĂ©gocentrisme de la pensĂ©e de lâenfant. Nous avons cherchĂ© Ă ramener Ă lâĂ©gocentrisme la plupart des caractĂšres de la logique enfantine. Pour plusieurs dâentre eux, on pourrait aussi bien dire que câest leur prĂ©sence qui explique lâĂ©gocentrisme : peu importe pour lâobjet de notre recherche. Quâil nous suffise de marquer que les caractĂšres forment un faisceau, car câest ce faisceau mĂȘme qui dĂ©finit la logique de lâenfant.
§ 1. LâĂ©gocentrisme de la pensĂ©e de lâenfant
LâactivitĂ© logique nâest pas toute lâintelligence. On peut ĂȘtre intelligent sans ĂȘtre trĂšs logique. Les deux fonctions essentielles de lâintelligence, celle dâinventer des solutions et celle de les vĂ©rifier, ne sâentraĂźnent pas nĂ©cessairement lâune lâautre : la premiĂšre participe de lâimagination, la seconde seule est proprement logique. La fonction de la logique, câest donc la dĂ©monstration, câest la recherche de la vĂ©ritĂ©.
Mais Ă quelle occasion Ă©prouvons-nous le besoin de vĂ©rifier notre pensĂ©e ? Ce besoin ne naĂźt pas spontanĂ©ment. Il apparaĂźt mĂȘme extrĂȘmement tard et cela pour deux raisons. La premiĂšre, câest que la pensĂ©e se met au service de la satisfaction immĂ©diate bien avant de se contraindre Ă la recherche du vrai. La dĂ©marche la plus spontanĂ©e de la pensĂ©e est le jeu, ou du moins lâimagination quasi hallucinatoire qui permet de considĂ©rer les dĂ©sirs, sitĂŽt nĂ©s, comme dĂ©jĂ rĂ©alisĂ©s. Câest ce quâont vu tous les auteurs qui se sont occupĂ©s du jeu, du tĂ©moignage ou du mensonge enfantins. Câest ce que Freud a redit vigoureusement en montrant que le « Lustprinzip » est antĂ©rieur au « RealitĂ€tsprinzip ». Or la pensĂ©e de lâenfant reste pĂ©nĂ©trĂ©e de tendances ludiques jusque vers 7-8 ans, câest-Ă -dire quâil est extrĂȘmement difficile, avant cet Ăąge, de faire le dĂ©part entre la fabulation et la pensĂ©e tenue pour vraie.
Ce nâest pas tout. MĂȘme quand la pensĂ©e renonce Ă la satisfaction immĂ©diate et au jeu, et se laisse aller Ă une curiositĂ© dĂ©sintĂ©ressĂ©e pour les choses elles-mĂȘmes (et cette curiositĂ© apparaĂźt trĂšs tĂŽt, certainement dĂšs 2 ou 3 ans), lâindividu a un singulier pouvoir de croire immĂ©diatement Ă ses propres idĂ©es. Ce nâest donc pas pour nous-mĂȘmes que nous cherchons Ă vĂ©rifier nos dires. Câest une chose qui frappe dĂšs le premier contact avec un enfant en dessous de 7-8 ans que son assurance extrĂȘme en toutes choses. Quand on montre Ă un sujet de 4-5 ans, suivant le procĂ©dĂ© bien connu des tests de Binet et Simon, deux petites boĂźtes de mĂȘme volume et quâon demande « laquelle est la plus lourde ? », lâenfant rĂ©pond dâemblĂ©e « celle-là  », sans avoir lui-mĂȘme soupesĂ© les boĂźtes ! Et ainsi pour tout. « Jây sais », telle est la seule preuve dont se sert longtemps la logique enfantine. Certes, lâenfant questionne perpĂ©tuellement, mais, jusque vers 7-8 ans, un nombre considĂ©rable de questions posĂ©es sont des questions oratoires : lâenfant tient lui-mĂȘme sa rĂ©ponse et la donne souvent spontanĂ©ment, sans attendre celle dâautrui. Cette vigueur dans la conviction caractĂ©rise ce que Janet a appelĂ© le « stade de la croyance » 2.
Et, il importe de le rappeler, lâexpĂ©rience elle-mĂȘme ne dĂ©trompe pas des esprits ainsi orientĂ©s. Les choses ont tort, jamais eux. Le sauvage qui appelle la pluie par un rite magique explique lâinsuccĂšs par un malin esprit. Il est « impermĂ©able Ă lâexpĂ©rience », suivant une formule cĂ©lĂšbre. LâexpĂ©rience ne le dĂ©trompe que sur des points trĂšs spĂ©ciaux de technique (culture, chasse ou fabrication), mais sans que cette prise de contact momentanĂ©e et partielle avec les faits ne rejaillisse en rien sur lâorientation de la pensĂ©e. Ă combien plus forte raison en est-il ainsi de lâenfant, dont tous les besoins matĂ©riels sont prĂ©venus par les soins des parents. Aussi nâest-ce guĂšre que dans ses jeux manuels que lâenfant apprendra la rĂ©sistance des choses. Sur le plan de la pensĂ©e verbale, toute idĂ©e devient une croyance. Vers 6-7 ans, par exemple, les explications « artificialistes » (comme dit M. Brunschvicg) donnĂ©es par les enfants, Ă propos des phĂ©nomĂšnes naturels, sont trĂšs abondantes : les riviĂšres, les lacs, les montagnes, la mer, les rochers, ont Ă©tĂ© fabriquĂ©s par les hommes. Or point nâest besoin du moindre commencement de preuve : jamais lâenfant nâa vu de ces hommes qui creusent les lacs ou construisent les rochers. Peu importe : il prolonge la rĂ©alitĂ© sensible (un maçon qui fait un mur ou un terrassier qui ouvre un fossĂ©) par une rĂ©alitĂ© verbale et imaginĂ©e quâil met sur le mĂȘme plan. Ce ne sont donc pas les choses qui suffisent Ă amener lâesprit au besoin de vĂ©rification, puisque les choses elles-mĂȘmes sont façonnĂ©es par lâesprit. Bien plus, lâenfant ne prend jamais vraiment contact avec les choses puisquâil ne travaille pas. Il joue avec elles ou il croit sans chercher.
Comment naĂźt donc le besoin de vĂ©rification ? Câest assurĂ©ment le choc de notre pensĂ©e avec celle des autres qui produit en nous le doute et le besoin de prouver. Sans les autres, les dĂ©ceptions de lâexpĂ©rience nous mĂšneraient Ă une surcompensation dâimagination et au dĂ©lire. Il naĂźt en nous constamment un nombre Ă©norme dâidĂ©es fausses, de bizarreries, dâutopies, dâexplications mystiques, de soupçons et de mĂ©galomanies qui tombent au contact des autres. Câest le besoin social de partager la pensĂ©e des autres, de communiquer la nĂŽtre et de convaincre, qui est Ă lâorigine de notre besoin de vĂ©rification. La preuve est nĂ©e de la discussion.
Câest lĂ dâailleurs le pain quotidien de la psychologie contemporaine. P. Janet a insistĂ© avec beaucoup de force sur lâorigine psychologique de la rĂ©flexion. La rĂ©flexion est lâacte par lequel nous unifions nos tendances et nos croyances diverses, Ă la maniĂšre dont la conversation et lâĂ©change social unifient les opinions individuelles, en faisant Ă chacune sa part et en tirant de toutes une opinion moyenne. Câest donc la discussion qui est le nerf de la vĂ©rification : le raisonnement logique est une discussion vis-Ă -vis de nous-mĂȘmes, qui reproduit intĂ©rieurement les aspects dâune discussion rĂ©elle. Ch. Blondel a donnĂ© un poids nouveau Ă ces affirmations en montrant que la pensĂ©e morbide naĂźt justement de lâincapacitĂ© dâun individu donnĂ© Ă se plier aux habitudes sociales de penser. Le langage et le raisonnement discursif sont un produit des Ă©changes interindividuels. Lorsquâun individu ne peut insĂ©rer sa pensĂ©e intime et son affectivitĂ© dans ce schĂ©ma, lorsquâil renonce Ă penser socialement, le fait mĂȘme de cet isolement enlĂšve Ă la pensĂ©e sa structure logique. Par un tout autre biais, la psychanalyse est arrivĂ©e Ă un rĂ©sultat extrĂȘmement comparable. Cela restera lâun des mĂ©rites de la psychanalyse dâavoir distinguĂ© deux maniĂšres de penser, lâune sociale, communicable, dirigĂ©e par le besoin de sâadapter aux autres, la « pensĂ©e logique », lâautre intime et incommunicable comme telle, la « pensĂ©e autistique ». Or, Freud et ses disciples ont prĂ©cisĂ©ment montrĂ© que, par le fait de son « autisme », cette seconde maniĂšre de penser restait confuse, non dirigĂ©e, Ă©trangĂšre au souci de vĂ©ritĂ©, riche en schĂ©mas imagĂ©s et symboliques et surtout inconsciente dâelle-mĂȘme et des directions affectives qui groupent ses reprĂ©sentations.
Pour comprendre la logique des enfants, il nous fallait donc commencer par nous demander dans quelle mesure ils communiquent leur pensĂ©e et cherchent Ă se conformer Ă celle des autres. Or, pour rĂ©soudre cette question, ce ne sont pas les Ă©changes de pensĂ©e entre enfants et adultes quâil nous fallait Ă©tudier de prime abord. Ces Ă©changes sont assurĂ©ment capitaux, mais ils posent des problĂšmes spĂ©ciaux. En effet, les rĂŽles ne sont pas Ă©gaux dans les Ă©changes de ce type. Lâenfant se sent infĂ©rieur en tout Ă lâadulte et en mĂȘme temps il a longtemps lâimpression trompeuse dâĂȘtre entiĂšrement compris de lui. DĂšs lors, il ne cherchera jamais Ă prĂ©ciser sa pensĂ©e quand il parle Ă ses parents et, inversement, il retiendra ce qui lui plaĂźt des propos adultes faute de pouvoir pĂ©nĂ©trer dans le mĂȘme monde que celui des « grands ». DĂšs lors, rien ne nous prouve que les croyances enfantines soient les mĂȘmes dans la solitude et au cours de lâĂ©change avec les adultes. LâunitĂ© de la pensĂ©e de lâenfant, Ă cet Ă©gard, nâest quâun postulat. RĂ©servons donc, pour le moment, la question des Ă©changes de pensĂ©e entre enfants et adultes et contentons-nous des rĂ©sultats donnĂ©s par les Ă©changes entre enfants : si lâenfant Ă©prouve le besoin de socialiser sa pensĂ©e, ce besoin doit, en effet, pouvoir se satisfaire entiĂšrement lorsque lâenfant a des amis de son Ăąge, quâil voit quotidiennement et avec lesquels il joue sans gĂȘne ni retenue.
Or, lâexpĂ©rience nous a montrĂ© que lâenfant pense dâune maniĂšre exactement intermĂ©diaire entre la maniĂšre autistique et la maniĂšre socialisĂ©e. Nous avons donc appelĂ© Ă©gocentrique la pensĂ©e de lâenfant, voulant indiquer par lĂ que cette pensĂ©e reste encore autistique dans sa structure, mais que ses intĂ©rĂȘts ne visent plus seulement Ă la satisfaction organique ou ludique, comme lâautisme pur, mais dĂ©jĂ Ă lâadaptation intellectuelle, comme la pensĂ©e adulte.
Ce caractĂšre Ă©gocentrique de la pensĂ©e enfantine nous a Ă©tĂ© dĂ©montrĂ© par trois recherches spĂ©ciales sur lesquelles il est inutile de revenir ici. Tout dâabord (L. P., chap. I), en relevant Ă la « Maison des petits » (Ă©cole dâapplication de lâInstitut J.-J. Rousseau, Ă GenĂšve), le langage intĂ©gral de quelques enfants pris au hasard, pendant un mois chacun, environ, nous nous sommes aperçu quâentre 5 et 7 ans encore, les 44 à 47 % de leurs propos spontanĂ©s restaient Ă©gocentriques, bien que ces enfants pussent travailler, jouer et parler absolument au grĂ© de leurs dĂ©sirs. Entre 3 et 5 ans nous avons obtenu le 54 à 60 %. Ces propos Ă©gocentriques, au rebours des questions, des ordres ou des informations adaptĂ©es, consistent principalement en soliloques, et en une sorte de pseudo-conversation, ou de « monologue collectif », au cours duquel les interlocuteurs parlent chacun pour eux sans se prĂȘter attention ni se rĂ©pondre les uns aux autres. La fonction de ce langage Ă©gocentrique est donc principalement de scander la pensĂ©e ou lâaction individuelles. Il reste dans de tels propos un peu de ce « cri qui accompagne lâacte », que Janet a rappelĂ© dans ses Ă©tudes sur le langage. Tout au moins sont-ils trĂšs Ă©loignĂ©s de servir Ă un Ă©change vĂ©ritable de pensĂ©e. Ce caractĂšre dâune bonne fraction du langage enfantin tĂ©moigne donc dâun certain Ă©gocentrisme de la pensĂ©e elle-mĂȘme, dâautant plus que, outre les paroles dont lâenfant rythme sa propre action, il garde pour lui assurĂ©ment un nombre immense de pensĂ©es inexprimables. Or ces pensĂ©es sont inexprimables faute prĂ©cisĂ©ment des moyens que seul dĂ©veloppe le besoin de communiquer avec autrui et dâentrer dans le point de vue des autres.
Une seconde Ă©tude (L. P., chap. II) nous a montrĂ© que mĂȘme dans la fraction socialisĂ©e du langage enfantin, la conversation passait par un certain nombre de stades primitifs avant dâarriver Ă un Ă©change de pensĂ©e proprement dit. La discussion, en particulier, nâarrive que vers 7-8 ans, approximativement, Ă ĂȘtre ce quâelle est chez lâadulte : un Ă©change de points de vue avec effort pour motiver le sien et pour comprendre celui de lâinterlocuteur. Elle nâest auparavant quâun simple heurt dâaffirmations contraires, sans comprĂ©hension ni motivation.
Enfin, une troisiĂšme Ă©tude (L. P., chap. III) nous a servi de contre-Ă©preuve et nous a permis de prĂ©ciser les causes de cet Ă©gocentrisme. Si les enfants se parlent si peu entre eux, et si, en particulier, ils accomplissent de maniĂšre individuelle et solitaire le meilleur de leur effort dâadaptation Ă la pensĂ©e adulte et au monde extĂ©rieur, ce peut ĂȘtre pour deux raisons bien distinctes. Ou bien ce peut ĂȘtre parce quâils prĂ©fĂšrent la solitude et lâintimitĂ© du moi, ou bien ce peut ĂȘtre parce quâils croient incessamment se comprendre entre eux et quâils ne se doutent nullement du caractĂšre Ă©gocentrique de leur pensĂ©e. En fait, cette seconde solution est la bonne. Non seulement les enfants croient quâils se parlent les uns aux autres et quâils sâĂ©coutent effectivement, mais encore ils ont la tendance Ă admettre que chacune de leurs pensĂ©es est commune Ă tous, que tous peuvent la lire et la comprendre sans mĂȘme quâelle sâexprime distinctement. Car, si les enfants sont Ă©gocentriques, ils ignorent cependant lâintimitĂ© de la pensĂ©e ; ou plutĂŽt, par le fait mĂȘme quâils parlent chacun pour soi, ils prononcent Ă haute voix tout ce qui, en eux, est exprimable verbalement, et croient ainsi se comprendre incessamment les uns les autres.
On peut donc se demander si cette habitude quâont les enfants de se croire toujours compris ne les empĂȘche pas, en fait, de se comprendre entre eux, quand ils prennent la peine de se donner des explications. Câest Ă rĂ©soudre cette question de la comprĂ©hension verbale entre enfants de mĂȘme Ăąge que nous a conduit notre troisiĂšme Ă©tude. AssurĂ©ment, quand les enfants jouent, ou quand ils manipulent en commun un matĂ©riel quelconque, ils se comprennent, parce que leur langage a beau ĂȘtre elliptique, il sâaccompagne de gestes, de toute une mimique qui est un commencement dâaction et qui sert dâexemple Ă lâinterlocuteur. Mais on peut se demander si la pensĂ©e verbale et le langage lui-mĂȘme sont compris entre enfants, si, autrement dit, les enfants se comprennent lorsquâils parlent sans agir. Il y a lĂ un problĂšme capital, puisque câest sur ce plan verbal que lâenfant fait son principal effort dâadaptation Ă la pensĂ©e adulte et tout son apprentissage de la pensĂ©e logique. En outre, comme lâenfant voit en partie le monde Ă travers sa pensĂ©e verbale et non tel que le lui offre la sensation directe, le plan verbal pĂ©nĂštre toute sa reprĂ©sentation des choses.
Pour rĂ©soudre ce problĂšme, nous avons choisi, entre 6 et 7 ans et entre 7 et 8 ans une cinquantaine dâenfants de mĂȘme classe scolaire et leur avons fait faire lâun Ă lâautre, par couples, le rĂ©cit dâune petite histoire et lâexplication dâun dessin reprĂ©sentant le mĂ©canisme dâun robinet ou dâune seringue. Or, on sâen souvient, bien que lâenfant chargĂ© de faire lâexplication (et chacun a servi Ă tour de rĂŽle dâexplicateur) ait en gĂ©nĂ©ral bien compris ce quâil expliquait lui-mĂȘme, lâinterlocuteur a en moyenne fort mal saisi lâexplication, tout en croyant naturellement bien comprendre. Inutile de revenir ici sur les chiffres qui nous ont servi Ă estimer la comprĂ©hension dâenfants Ă adultes et dâenfants Ă enfants. Quâil nous suffise de rappeler que lâincomprĂ©hension entre enfants tient aussi bien Ă une incapacitĂ© dâexpression de la part de lâexplicateur, lequel reste Ă©gocentrique en son langage mĂȘme, quâĂ une difficultĂ© dâadaptation de la part de lâinterlocuteur, lequel nâĂ©coute pas, parce quâil croit dâemblĂ©e tout comprendre et parce quâil incorpore tout ce quâil entend Ă son propre point de vue Ă©gocentrique.
Tels sont les trois groupes de faits que nous pouvons invoquer pour faire lâhypothĂšse que la pensĂ©e de lâenfant est plus Ă©gocentrique que la nĂŽtre, et quâelle est intermĂ©diaire entre lâ« autisme » proprement dit et la pensĂ©e socialisĂ©e. AssurĂ©ment, une telle affirmation reste hypothĂ©tique. Un grand nombre de recherches restent Ă faire sur les Ă©changes de pensĂ©e entre enfants dâĂąge diffĂ©rent, entre frĂšres et sĆurs et surtout entre parents et enfants. Mais lâhypothĂšse est si prĂšs du bon sens, il est si Ă©vident que, quelle que soit lâintimitĂ© affective de lâenfant avec son entourage, une fraction Ă©norme de sa pensĂ©e reste incommunicable, dâune part, parce que lâadulte ne peut se faire enfant, dâautre part, parce que lâenfant ne peut mesurer lâincomprĂ©hension de lâadulte ni surtout se faire un langage adĂ©quat aux nuances de sa propre pensĂ©e, que le fait de lâĂ©gocentrisme enfantin nous paraĂźt peu discutable. Toute la question est de savoir si câest lâĂ©gocentrisme qui entraĂźne les difficultĂ©s dâexpressions et les phĂ©nomĂšnes logiques que nous allons examiner, ou si le rapport est inverse. Mais il est clair quâau point de vue gĂ©nĂ©tique câest de lâactivitĂ© de lâenfant quâil faut partir pour expliquer sa pensĂ©e. Or cette activitĂ© est indubitablement Ă©gocentrique et Ă©gotiste. Lâinstinct social ne se dĂ©veloppe que tard sous des formes nettes. Câest vers 7-8 ans que lâon peut situer la premiĂšre pĂ©riode critique Ă cet Ă©gard : or câest Ă ce mĂȘme Ăąge que lâon peut situer la premiĂšre pĂ©riode de rĂ©flexion et dâunification logiques, de mĂȘme que les premiers efforts pour Ă©viter les contradictions.
§ 2. Les difficultés de prise de conscience et le décalage des opérations sur le plan de la pensée
Il existe des adultes restĂ©s Ă©gocentriques dans leur maniĂšre de penser. Ce sont des ĂȘtres qui interposent entre eux et le rĂ©el un monde imaginaire ou mystique et qui ramĂšnent tout Ă ce point de vue individuel. InadaptĂ©s Ă la vie courante, ils semblent plongĂ©s dans une vie intĂ©rieure dâautant plus intense. Sont-ils pour cela plus conscients dâeux-mĂȘmes ? LâĂ©gocentrisme mĂšne-t-il Ă une introspection plus juste ? Il nâest pas difficile de voir, au contraire, quâil est une certaine maniĂšre de vivre en soi-mĂȘme qui dĂ©veloppe la richesse des sensations inexprimables, des images et des schĂ©mas personnels, en appauvrissant, au contraire, lâanalyse et la conscience de soi. Les recherches de M. Ch. Blondel sur la conscience morbide constituent tout entiĂšres une dĂ©monstration de cette thĂšse. Le concept dâautisme, en psychanalyse, met en pleine lumiĂšre combien le caractĂšre incommunicable de la pensĂ©e entraĂźne une certaine inconscience. Bref, il nâest pas tĂ©mĂ©raire de supposer que câest dans la mesure oĂč nous nous adaptons aux autres que nous prenons conscience de nous-mĂȘmes. Câest dans la mesure oĂč nous dĂ©couvrons que les autres ne nous comprennent pas spontanĂ©ment et que nous ne les comprenons pas mieux, que nous faisons effort pour mouler notre langage sur les mille accidents que crĂ©ent ces inadaptations et que nous devenons aptes Ă lâanalyse simultanĂ©e des autres et de nous-mĂȘmes.
Quâen est-il de lâenfant ? Son Ă©gocentrisme sâaccompagne-t-il dâune certaine inconscience, qui expliquerait elle-mĂȘme nombre des caractĂšres de la logique enfantine ? La question nâa dâintĂ©rĂȘt que si elle est posĂ©e sur le terrain de lâexpĂ©rience. Sans une technique qui prĂ©cise ce quâest lâinconscience de lâenfant vis-Ă -vis de lui-mĂȘme, il va de soi que lâon peut affirmer lâexistence de cette derniĂšre comme une vĂ©ritĂ© de sens commun.
Or une Ă©tude que nous avons faite sur certains raisonnements arithmĂ©tiques (J. R. 3 chap. IV, § 1) nous a permis de saisir sur le vif un fait intĂ©ressant Ă cet Ă©gard. En interrogeant des enfants de 7 Ă 9 ans sur de petits problĂšmes concernant la notion de fraction, et certaines expressions verbales telles que « x fois plus » ou « x fois moins », nous avons trouvĂ© ce qui suit : les rĂ©ponses extrĂȘmement diverses se sont trouvĂ©es suivre une loi de dĂ©veloppement que nous avons pu prĂ©ciser peu Ă peu. Mais lâinterprĂ©tation immĂ©diate des rĂ©ponses dâenfants nous a Ă©tĂ© longtemps impossible, prĂ©cisĂ©ment parce que lâenfant Ă©tait incapable de nous dire comment il avait procĂ©dĂ© dans chaque cas particulier. Il Ă©tait, en quelque sorte, inconscient de son propre raisonnement ou, du moins, incapable dâintrospection ou de rĂ©trospection immĂ©diate. Rappelons un exemple : lâexpression « 5 fois plus vite que 50 minutes » sâest trouvĂ©e parfois identifiĂ©e à « 45 minutes ». Comme telle, cette rĂ©ponse ne nous intĂ©resse pas ici. Mais le procĂ©dĂ© et le degrĂ© de conscience du raisonnement sont suggestifs. Comme nous avons pu lâanalyser en multipliant les questions, lâenfant sâest bornĂ© Ă enlever 5 minutes comme si « 5 fois moins » signifiait « â5 ». Mais, lorsquâon lui demande comment il a fait, il ne peut ni dĂ©crire son raisonnement, ni mĂȘme dire quâil a « enlevé 5 » Ă Â 50, etc. Il rĂ©pond : « Jâai cherché », ou « jâai trouvĂ© 45 ». Si lâon demande encore : « Comment as-tu trouvé », etc., si lâon insiste pour avoir la marche du raisonnement, lâenfant invente un nouveau calcul, parfaitement arbitraire et prĂ©supposant la rĂ©ponse 45. Par exemple un garçon nous rĂ©pond : « Jâai pris 10 et 10, et 10 et 10 et jâai mis encore 5. »
Bref, dĂšs que le problĂšme est tant soit peu compliquĂ©, lâenfant semble conduire son raisonnement comme nous conduisons le nĂŽtre au cours dâun problĂšme tout empirique (un puzzle, etc.), câest-Ă -dire sans garder le souvenir des dĂ©marches successives et par une sĂ©rie de tĂątonnements, dont chacun est conscient, mais dont la rĂ©trospection est trĂšs difficile. Si, aprĂšs coup, on demande Ă lâenfant la description de sa recherche, il donne, en effet, simplement une recette pour trouver la solution, et une recette prĂ©supposant cette solution elle-mĂȘme. Mais jamais il nâarrive Ă dĂ©crire son raisonnement comme tel.
On peut trouver ces difficultĂ©s dâintrospection insuffisantes pour prouver la faible prise de conscience dont tĂ©moigne lâenfant au cours de ses raisonnements, mais de nombreux autres faits conduisent Ă la mĂȘme conclusion. Lâun des plus nets est lâincapacitĂ© des enfants Ă donner des dĂ©finitions (J. R., chap. IV, § 2). On trouve souvent encore, de 7 Ă 9 ans, des enfants qui considĂšrent comme « vivants » tous les corps qui se meuvent dâun mouvement propre : animaux, soleil, lune, vent, etc. Mais ordinairement ces mĂȘmes enfants sont incapables de donner les raisons de leur choix. Câest nous qui leur faisons prendre conscience de leur dĂ©finition de la vie, en demandant, par exemple, pourquoi les nuages ne sont pas vivants (rĂ©ponse : parce que câest le vent qui les pousse). SpontanĂ©ment, lâenfant « pratiquait » ou « agissait » donc sa dĂ©finition, et mĂȘme souvent systĂ©matiquement, mais sans la connaĂźtre, sans ĂȘtre capable de la donner verbalement.
Ce caractĂšre des raisonnements arithmĂ©tiques et des dĂ©finitions dâenfants montre Ă lui seul que le raisonnement enfantin ne consistera pas en une suite de dĂ©ductions, dont le sujet saurait pourquoi et comment il les fait. Il consistera en une sĂ©rie de jugements discontinus qui se dĂ©termineront les uns les autres dâune maniĂšre extrinsĂšque et non intrinsĂšque, ou, si lâon prĂ©fĂšre, qui sâentraĂźneront mutuellement comme des actes inconscients et non comme des jugements conscients. Le raisonnement enfantin, avant 7-8 ans, est, au sens strict, lâ« expĂ©rience mentale » de Mach. Il est semblable Ă une action matĂ©rielle au cours de laquelle un mouvement des bras, par exemple, entraĂźne un autre mouvement des bras, mais sans quâil y ait conscience du dĂ©terminisme de ces mouvements successifs. Autrement dit, les opĂ©rations demeurent inconscientes et leur dĂ©terminisme nâest pas encore devenu nĂ©cessitĂ© logique. Ăvidemment, on peut dire que ce dĂ©terminisme des opĂ©rations sous-entend une implication logique virtuelle. Mais lâenfant nâa pas conscience de cette derniĂšre, aussi nâa-t-on pas le droit de parler de dĂ©duction logique. Il y a lĂ , si lâon veut, une logique de lâaction, mais pas encore une logique de la pensĂ©e 4.
ClaparĂšde, dans des expĂ©riences dâun grand intĂ©rĂȘt, a montrĂ© que la conscience de la ressemblance apparaĂźt plus tard chez lâenfant que celle de la diffĂ©rence. En fait, lâenfant adopte simplement une attitude identique en face des objets qui se prĂȘtent Ă une assimilation, sans avoir besoin de prendre conscience de cette identitĂ© dâattitude. Il « agit » donc, pour ainsi dire, la ressemblance, sans encore la « penser ». Au contraire, la diffĂ©rence des objets crĂ©e une dĂ©sadaptation et câest cette dĂ©sadaptation qui occasionne la prise de conscience. ClaparĂšde a tirĂ© de ce fait une loi, quâil a appelĂ©e la « loi de prise de conscience » : plus nous nous servons dâune relation, moins nous en prenons conscience. Ou encore : nous ne prenons conscience que dans la mesure de notre dĂ©sadaptation.
Cette loi de prise de conscience nous paraĂźt essentielle pour Ă©tablir la liaison entre les facteurs fonctionnels de la pensĂ©e enfantine, en particulier lâĂ©gocentrisme et lâabsence de besoin social, et les caractĂšres structuraux qui dĂ©finissent la logique de lâenfant. Car la loi de prise de conscience explique seule pourquoi lâĂ©gocentrisme enfantin entraĂźne lâincapacitĂ© Ă la conscience des relations logiques. Dans la mesure oĂč il pense pour lui-mĂȘme, lâenfant nâa, en effet, aucun besoin de prendre conscience des mĂ©canismes de son raisonnement (J. R., chap. I, § 2 et 4). Son attention est entiĂšrement tournĂ©e vers le monde extĂ©rieur, vers lâaction, nullement vers sa pensĂ©e en tant que milieu interposĂ© entre le monde et lui. Dans la mesure, au contraire, oĂč lâenfant cherchera Ă sâadapter aux autres, il crĂ©era entre eux et lui une rĂ©alitĂ© nouvelle, un plan de la pensĂ©e parlĂ©e et discutĂ©e, sur lequel les opĂ©rations et les relations jusque-lĂ maniĂ©es par lâaction seule devront dĂ©sormais ĂȘtre maniĂ©es par lâimagination et par les mots. Dans cette mĂȘme mesure lâenfant aura donc besoin de prendre conscience de ces relations et de ces opĂ©rations, jusque-lĂ inconscientes parce que suffisant Ă la pratique.
Mais comment sâopĂšre la prise de conscience ? La loi de prise de conscience est une loi fonctionnelle, câest-Ă -dire quâelle indique seulement quand lâindividu a besoin ou nâa pas besoin de prendre conscience. Reste le problĂšme structural : quels sont les moyens ou les obstacles de cette prise de conscience ? Il convient, pour rĂ©pondre Ă cette question, dâintroduire une seconde loi, la « loi du dĂ©calage ». Prendre conscience dâune opĂ©ration, câest en effet la faire passer du plan de lâaction sur celui du langage, câest donc la rĂ©inventer en imagination pour pouvoir lâexprimer en mots. En ce qui concerne le raisonnement, en particulier, prendre conscience des opĂ©rations supposera que, comme disent Mach, Rignano et Goblot, lâon refasse « mentalement » les expĂ©riences que lâon a pu faire effectivement. DĂšs lors, Ă©tant donnĂ© cette nĂ©cessitĂ© de rĂ©invention incessante, lorsque lâenfant essayera de parler une opĂ©ration, il retombera peut-ĂȘtre dans les difficultĂ©s quâil avait dĂ©jĂ vaincues sur le plan de lâaction. Autrement dit, lâapprentissage dâune opĂ©ration sur le plan verbal reproduira les pĂ©ripĂ©ties auxquelles avait donnĂ© lieu ce mĂȘme apprentissage sur le plan de lâaction : il y aura dĂ©calage entre les deux apprentissages. Les dates seules seront diffĂ©rentes, mais le rythme restera peut-ĂȘtre analogue. Ce dĂ©calage entre la pensĂ©e et lâaction sâobserve en fait incessamment. Il est capital pour la comprĂ©hension de la logique de lâenfant : câest lui qui explique tous les phĂ©nomĂšnes sur lesquels ont portĂ© nos recherches. Par exemple, lâenfant a peine Ă comprendre quâune partie ou quâune fraction soient nĂ©cessairement relatives par rapport Ă un tout. Il a peine, lorsquâon lui apprend quâune couleur donnĂ©e est Ă la fois plus foncĂ©e quâune autre et plus claire quâune troisiĂšme, Ă dĂ©couvrir laquelle est la plus claire, etc. Or ces difficultĂ©s sont encore trĂšs nettes sur le plan verbal entre 7 et 11 ans, alors que sur le plan de lâaction elles nâexistent plus. Mais les tĂątonnements par lesquels lâenfant passe pour les surmonter reproduisent ceux que, quelques annĂ©es auparavant, il a connus sur le plan de lâaction : sur ce plan aussi il ne savait pas partager un tout en deux ou en quatre sans oublier ce tout, ni comparer les caractĂšres de trois objets sans tomber dans les sophismes que lâon retrouve plus tard en pensĂ©e. Le seul fait de penser une opĂ©ration au lieu de lâexĂ©cuter matĂ©riellement fait donc rĂ©apparaĂźtre les circonstances oubliĂ©es depuis longtemps sur le plan de lâaction. (J. R., chap. II et III).
Ce dĂ©calage des expĂ©riences matĂ©rielles sur le plan verbal nâa pas toujours Ă©tĂ© notĂ©. Pour la psychologie associationniste il est incomprĂ©hensible : en effet, si nos raisonnements conscients rĂ©sultaient directement de nos expĂ©riences antĂ©rieures, lâindividu devrait, une fois ces expĂ©riences terminĂ©es sur le plan de lâaction, savoir les penser et les imaginer directement sur le plan verbal. Au contraire, si lâ« expĂ©rience mentale », qui apparaĂźt Ă un moment donnĂ© sur le plan verbal, est bien due, comme le veut ClaparĂšde, Ă une dĂ©sadaptation et Ă des besoins nouveaux, elle ne sera pas la transposition pure et simple des expĂ©riences matĂ©rielles les plus rĂ©centes et les plus Ă©voluĂ©es, mais supposera tout un rĂ©apprentissage. Câest en ce sens quâil y aura dĂ©calage du passĂ©, dans le prĂ©sent. La marche de lâintelligence nâest donc pas continue, comme le voulait lâassociationnisme de Taine et de Ribot, mais rythmique et supposant dâapparents retours en arriĂšre, des ondes successives, des interfĂ©rences et des « pĂ©riodes » de longueur variable.
Tout cela nâest dâailleurs aujourdâhui que truismes. Mais faute de se rappeler ces truismes, on risque incessamment, en analysant les raisonnements dâenfants, ou bien de confondre lâaptitude verbale et lâaptitude Ă manier une relation dans les actes, ou bien de nĂ©gliger le verbal comme si toutes les opĂ©rations logiques nâĂ©taient pas, un jour ou lâautre, Ă rĂ©apprendre sur le plan de la pensĂ©e discursive pour servir effectivement Ă lâĂ©change social.
La plupart des phĂ©nomĂšnes de la logique enfantine se laissent ramener Ă ces causes gĂ©nĂ©rales. Les racines de cette logique et les raisons de ses difficultĂ©s sont dues Ă lâĂ©gocentrisme de la pensĂ©e de lâenfant, jusque vers 7-8 ans, et Ă lâinconscience que cet Ă©gocentrisme entraĂźne. Entre 7-8 et 11-12 ans ces difficultĂ©s sont dĂ©calĂ©es sur le plan verbal et la logique enfantine se ressent alors, par rĂ©manence, des causes qui ont agi antĂ©rieurement Ă ce stade.
§ 3. LâincapacitĂ© Ă la logique des relations et lâĂ©troitesse du champ de lâattention
Lâune des premiĂšres consĂ©quences de lâĂ©gocentrisme enfantin est que lâenfant juge toujours tout Ă son point de vue propre dâindividu. Il Ă©prouve une difficultĂ© considĂ©rable Ă entrer dans le point de vue des autres. DĂšs lors, son jugement est toujours absolu, pour ainsi dire, et jamais relatif, car le jugement de relation suppose la conscience dâau moins deux points de vue personnels Ă la fois.
Ce nâest dâailleurs pas de nâimporte quelles relations logiques que nous voulons parler ici, câest uniquement de ce que les logiciens appellent le « jugement de relation » par opposition au « jugement prĂ©dicatif ». Or, un jugement prĂ©dicatif, comme « Paul est un garçon », ne suppose quâun seul point de vue, celui de Paul ou le mien, peu importe. Un jugement de relation, comme « Paul est mon frĂšre », suppose au contraire deux points de vue au minimum, le mien, car Paul nâest le frĂšre de personne dâautre, et nâest mĂȘme pas son frĂšre Ă lui, et le sien, car le jugement placĂ© dans la bouche de Paul change de forme et devient « je suis le frĂšre de⊠etc. ». Il en est ainsi de tous les jugements de relation, lesquels relient deux individus au moins et changent de forme suivant le point de vue de chacun. Or lâenfant est si habituĂ© Ă penser Ă son point de vue individuel, et si incapable de se placer Ă celui des autres, que des relations aussi simples que celle de frĂšre ou de sĆur donnent lieu pour lui Ă toutes sortes de difficultĂ©s, du moins sur le plan verbal. Lâenfant tend Ă dĂ©former les jugements de relation quâon lui propose et Ă les ramener tous au type plus simple, parce quâabsolu, des jugements prĂ©dicatifs.
Deux de nos prĂ©cĂ©dentes Ă©tudes (J. R., chap. II et III) nous ont, en effet, montrĂ© que lâenfant a une tendance Ă confondre, Ă propos de jugements tels que « jâai x frĂšres », le point de vue de lâinclusion ou du jugement prĂ©dicatif (« nous sommes x frĂšres ») et celui de la relation. Non seulement câest Ă de telles causes quâil faut attribuer la difficultĂ© du test de phrases absurdes de Binet et Simon (« jâai trois frĂšres, Paul, Ernest et moi » : test de 10 ou 11 ans, suivant les pays), mais encore, jusquâĂ 10 ans, les trois quarts des enfants ne peuvent pas indiquer simultanĂ©ment combien de frĂšres et de sĆurs ils sont dans leur propre famille et combien de frĂšres et de sĆurs ont chacun de leurs frĂšres et sĆurs. Le prototype des rĂ©ponses est le suivant : lâenfant dit, par exemple, quâil y a deux frĂšres dans sa famille, ce qui est correct. « Et toi, tu as combien de frĂšres ? â Un, Paul. â Et Paul a un frĂšre ? â Non. â Mais tu es son frĂšre ? â Oui. â Alors il a un frĂšre ? â Non, etc. » Il est visible quâun tel phĂ©nomĂšne est sous la dĂ©pendance Ă©troite de lâĂ©gocentrisme. Il ne consiste, en effet, pas en un raisonnement proprement dit. Lâenfant ne sâest jamais posĂ© la question et ne fait pas de raisonnement pour y rĂ©pondre. Le phĂ©nomĂšne consiste en ce quâon pourrait appeler une illusion de point de vue. Câest lâhabitude de penser uniquement au point de vue propre qui empĂȘche lâenfant de se placer Ă celui des autres et par lĂ mĂȘme de manier le jugement de relation, câest-Ă -dire de comprendre la relativitĂ© et la rĂ©ciprocitĂ© des points de vue.
Une seconde Ă©tude nous a montrĂ© que cette explication sâĂ©tend aussi aux phĂ©nomĂšnes concernant des relations plus complexes, comme celle de gauche et de droite, par exemple (J. R., chap. III). Ă 5 ans (Ă GenĂšve), lâenfant sait bien montrer sa main gauche et sa main droite, mais ces qualificatifs ont pour lui un sens absolu. Ce sont les noms des mains, et les noms de tous les objets orientĂ©s dâune certaine façon par rapport au corps propre. Câest ainsi que lâenfant ne sait pas, jusquâĂ 8 ans, montrer la main gauche et la main droite dâun interlocuteur placĂ© en face de lui, toujours pour cette raison que son point de vue propre est absolu. Ă 8 ans, lâenfant arrive Ă se mettre dans la perspective de lâinterlocuteur, mais saura-t-il pour autant se placer au point de vue des objets eux-mĂȘmes ? Si lâon met sur la table un crayon et un couteau, il saura certes dire si le crayon est Ă gauche ou Ă droite du couteau, mais câest encore le point de vue propre : ce nâest quâĂ 11 ans que, mis en prĂ©sence de trois objets alignĂ©s, il saura dire sâils sont Ă gauche ou Ă droite les uns des autres lorsquâon les prend deux Ă deux. Bref, telle paraĂźt ĂȘtre la progression : point de vue propre, point de vue des autres et, enfin seulement, point de vue des objets, ou du jugement de relation en gĂ©nĂ©ral.
Il semble donc que câest Ă lâĂ©gocentrisme quâil faille rapporter ce fait de la difficultĂ© des enfants Ă manier les notions relatives et cette tendance Ă dĂ©former les jugements relatifs pour les mouler sur le type des jugements dâappartenance ou dâinclusion.
Une Ă©tude prĂ©cĂ©demment parue 5 nous a conduit Ă analyser dans le dĂ©tail un phĂ©nomĂšne de ce genre, Ă propos dâun test de Burt. Soit, trois petites filles dont la premiĂšre est plus blonde que la deuxiĂšme et plus brune que la troisiĂšme. On demande laquelle est la plus foncĂ©e des trois. Les raisonnements dâenfants que nous avons analysĂ©s ne cherchent pas Ă faire la comparaison en tenant compte des relations indiquĂ©es. Ils transforment les jugements de relation en jugements prĂ©dicatifs suivant un mĂ©canisme que lâon peut schĂ©matiser comme suit : la premiĂšre et la deuxiĂšme de ces petites filles sont blondes, la premiĂšre et la troisiĂšme sont brunes, donc la troisiĂšme est la plus foncĂ©e de toutes, la deuxiĂšme est la plus claire et la premiĂšre est intermĂ©diaire. Le rĂ©sultat est donc juste lâinverse de ce quâil aurait Ă©tĂ© si la logique adulte des relations avait Ă©tĂ© appliquĂ©e.
Pour expliquer ce phĂ©nomĂšne nous avions fait appel simplement (et en annonçant que câĂ©tait lĂ une maniĂšre statique et partant provisoire de dĂ©crire les choses) Ă lâĂ©troitesse du champ de lâattention enfantine. Pour manier le jugement de relation, il faut, en effet, un champ dâattention plus vaste que pour manier le jugement prĂ©dicatif, ou du moins, comme dirait Revault dâAllonnes, il faut des « schĂšmes attentionnels » plus complexes. Toute relation suppose, en effet, la prise de conscience de deux objets Ă la fois. P. Janet a souvent insistĂ© lĂ -dessus. Ă supposer que le champ de lâattention de lâenfant soit plus Ă©troit que le nĂŽtre, câest-Ă -dire moins synthĂ©tique, lâenfant ne pourra saisir en un seul faisceau de conscience les donnĂ©es du test. Il envisagera les objets les uns aprĂšs les autres et non en un tout. Ce fait seul suffira Ă transformer les jugements de relations en une sĂ©rie de jugements prĂ©dicatifs simples, et la comparaison se fera, non pas pendant lâacte attentionnel, mais aprĂšs. Nous avons obtenu dâailleurs une confirmation de cette hypothĂšse par lâexamen des stades par lesquels passaient les enfants, de, 7-8 Ă 11-12 ans, eu Ă©gard Ă ce test de comparaison.
Mais il reste, dans cette hypothĂšse, Ă expliquer pourquoi lâenfant aurait un champ dâattention plus Ă©troit que le nĂŽtre. Nous avons montrĂ©, au cours du prĂ©cĂ©dent paragraphe, que, chez lâenfant, la prise de conscience de la pensĂ©e et du raisonnement propres Ă©tait plus faible que chez nous. Ce nâest pas une raison pour que lâattention dirigĂ©e vers le monde extĂ©rieur (attention de perception, de comprĂ©hension du langage dâautrui, etc.) suive la mĂȘme loi. Lâattention enfantine pourrait ĂȘtre au contraire, comme souvent la mĂ©moire des enfants ou mĂȘme des dĂ©biles, plus plastique que la nĂŽtre. La diffĂ©rence rĂ©siderait alors surtout dans le degrĂ© dâorganisation, dans la structure du schĂ©matisme attentionnel. Câest ce quâil convient de rechercher.
Or, nous croyons que lâĂ©gocentrisme enfantin a une influence profonde sur ce schĂ©matisme de lâattention, en lâempĂȘchant prĂ©cisĂ©ment de se placer au point de vue de plusieurs objets Ă la fois et mĂȘme, en gĂ©nĂ©ral, au point de vue des objets eux-mĂȘmes. La maniĂšre Ă©gocentrique de penser vis-Ă -vis des proches (et nous venons dâen voir des exemples Ă propos des notions de frĂšre et de sĆur, et de gauche et de droite) entraĂźne un certain nombre dâhabitudes et de schĂ©mas que lâon peut qualifier de rĂ©alistes, par analogie avec les nombreuses illusions rĂ©alistes dont tĂ©moigne lâhistoire des sciences, Ă leur origine (hypothĂšse gĂ©ocentrique, etc.) (J. R., chap. III, § 5-7). Lâenfant prend donc pour absolue sa perception propre et immĂ©diate. Câest ainsi que vers 7-8 ans encore, Ă GenĂšve, la plupart des garçons croient que le soleil et la lune les suivent, dans leurs courses, parce quâils les ont incessamment au-dessus dâeux. Ils sont trĂšs embarrassĂ©s quand on leur demande lequel de deux promeneurs ces astres accompagneront, lorsque les promeneurs iront en sens inverse. (Jâai pu vĂ©rifier quâil nây avait lĂ ni fabulation ni dĂ©formations de propos dâadultes.) De lĂ Ă ignorer la relativitĂ© des notions et Ă Ă©viter la comparaison il nây a quâun pas. Câest ainsi que, jusque vers 8-9 ans, pour les petits Genevois, le bois flotte sur lâeau parce quâil est lĂ©ger (absolument), et non pas parce quâil est plus lĂ©ger que lâeau. Leur langage lâindique Ă lui seul. Mais, surtout, mis en prĂ©sence de deux volumes Ă©gaux dâeau et de bois, ils affirment que le bois est plus lourd. Cette estimation change aprĂšs 8-9 ans. Autrement dit, la comparaison et la relation, mĂȘme simplement imaginĂ©es, nâintĂ©ressent pas avant cet Ăąge, en ce qui concerne ces phĂ©nomĂšnes naturels. Câest la perception immĂ©diate qui est prise pour mesure.
De telles habitudes de penser, acquises des annĂ©es durant, influent Ă©videmment sur le schĂ©matisme de lâattention. Tout dâabord ce rĂ©alisme empĂȘche lâenfant de considĂ©rer les choses en elles-mĂȘmes : il les voit toujours sous les espĂšces de la perception momentanĂ©e, prise pour absolue et hypostasiĂ©e en quelque sorte. Il ne cherche donc pas les rapports intrinsĂšques de ces choses entre elles. Ensuite, par le fait mĂȘme que les choses ne sont pas considĂ©rĂ©es dans leurs relations internes, mais toujours telles que la perception immĂ©diate les prĂ©sente, elles sont ou bien amalgamĂ©es confusĂ©ment (syncrĂ©tisme), ou bien considĂ©rĂ©es une Ă une, de maniĂšre fragmentaire, sans synthĂšse. Câest en cela que le champ dâattention de lâenfant est Ă©troit : lâenfant voit beaucoup de choses, plus que nous souvent, il observe en particulier quantitĂ© de dĂ©tails qui passent inaperçus Ă nos yeux, mais il nâorganise pas ses observations, il est incapable de penser Ă plus dâune chose Ă la fois. Il Ă©parpille donc les donnĂ©es sans les synthĂ©tiser. Son « attention multiple », ainsi que dit Revault dâAllonnes, est sans proportion avec son attention aperceptive (comme lâorganisation de son souvenir est sans proportion avec la plasticitĂ© de sa mĂ©moire).
En ce sens, on peut bien soutenir, non pas peut-ĂȘtre que lâĂ©gocentrisme de la pensĂ©e entraĂźne un champ dâattention Ă©troit, mais que lâĂ©gocentrisme et un tel schĂ©matisme attentionnel sont solidaires : ils procĂšdent tous deux dâhabitudes primitives de penser, qui consistent Ă prendre pour absolue la perception individuelle immĂ©diate, et, tous deux, ils entraĂźnent lâincapacitĂ© Ă manier la logique des relations.
§ 4. LâincapacitĂ© synthĂ©tique et la juxtaposition
Cette Ă©troitesse du champ de lâattention enfantine et ce caractĂšre du schĂ©matisme attentionnel ont dâautres consĂ©quences encore : ils expliquent une sĂ©rie de phĂ©nomĂšnes tels que lâincapacitĂ© synthĂ©tique visible dans les premiers dessins des enfants, et la difficultĂ© Ă faire interfĂ©rer les classes logiques, lâincomprĂ©hension des relations partitives, etc., phĂ©nomĂšnes que, dans le domaine verbal, nous pouvons rĂ©unir sous le terme gĂ©nĂ©ral de phĂ©nomĂšnes de juxtaposition (J. R., chap. I).
Si, en effet, les choses sont perçues sous leur jour immĂ©diat, sans ordre ni organisation, si, au cours du travail dâattention rationnelle, elles sont dĂ©bitĂ©es une Ă une et non considĂ©rĂ©es en faisceaux, lâenfant juxtaposera les choses et les faits dans son esprit sans ĂȘtre capable dâen rendre la synthĂšse. M. Luquet a dĂ©crit ce phĂ©nomĂšne sous le nom dâ« incapacitĂ© synthĂ©tique » Ă propos des dessins dâenfants. Les piĂšces dâun mĂȘme ensemble sont, en effet, juxtaposĂ©es par le dessinateur avant quâil soit capable de les lier. Lâenfant dessinera, par exemple, un Ćil Ă cĂŽtĂ© dâune tĂȘte, etc. Or, dĂ©jĂ dans le dessin, on se rend compte que ce phĂ©nomĂšne dĂ©borde de beaucoup les facteurs techniques (la maladresse du coup de crayon), mais quâil a sa racine dans la pensĂ©e elle-mĂȘme. Nous avons publiĂ© un exemple trĂšs net Ă cet Ă©gard : câest le dessin des bicyclettes entre 5 et 7 ans 6. Vers 7-8 ans, Ă GenĂšve, le mĂ©canisme des bicyclettes est correctement compris par les garçons. Dans les stades antĂ©rieurs, bien que lâenfant sache quâil faille un pignon, une chaĂźne et des pĂ©dales pour que la bicyclette avance, il ne saura prĂ©ciser, Ă propos de ces piĂšces, ni les dĂ©tails de contact ni les sĂ©quences causales exactes. Or, Ă lâĂąge oĂč lâexplication causale, donnĂ©e verbalement, est correcte, le dessin lâest aussi. Mais Ă lâĂąge oĂč lâexplication est fragmentaire, le dessin est, ou bien rudimentaire, ou bien complet, mais tĂ©moignant prĂ©cisĂ©ment dâincapacitĂ© synthĂ©tique : câest ainsi quâentre les deux grandes roues de la bicyclette sont juxtaposĂ©s, sans aucun contact, un pignon, une pĂ©dale, et deux traits horizontaux figurant la chaĂźne. LâincapacitĂ© synthĂ©tique du dessin se double donc ici dâune incapacitĂ© synthĂ©tique dans la pensĂ©e elle-mĂȘme.
LâincapacitĂ© synthĂ©tique subsiste dans la pensĂ©e beaucoup plus tard encore, si du moins on Ă©tend ce concept Ă tous les phĂ©nomĂšnes similaires, que nous dĂ©signons sous le nom de phĂ©nomĂšnes de « juxtaposition. » Câest ainsi que le raisonnement enfantin tĂ©moigne dâune tendance Ă juxtaposer les classes logiques ou les propositions, plutĂŽt que de trouver leur hiĂ©rarchie exacte. Nous avons Ă©tudiĂ© ce fait Ă propos des difficultĂ©s soulevĂ©es par la multiplication logique 7. On donne, par exemple, Ă lâenfant un test de cette forme : « Si cet animal a de longues oreilles, câest un mulet ou un Ăąne. Si cet animal a une grosse queue, câest un mulet ou un cheval. Eh bien ! cet animal a de longues oreilles et une grosse queue. Quâest-ce que câest ? » Au lieu de trouver lâinterfĂ©rence exacte des deux classes et de dire que lâanimal cherchĂ© est un mulet, les garçons, vers 10-11 ans encore, additionnent les conditions et juxtaposent les classes plutĂŽt que dâexclure ce quâil conviendrait. Ils aboutissent ainsi Ă ce rĂ©sultat que lâanimal cherchĂ© peut ĂȘtre aussi bien un Ăąne, un cheval ou un mulet. On voit donc en quoi consiste ici le phĂ©nomĂšne de la juxtaposition. Lâenfant considĂšre dâabord lâexistence des longues oreilles et conclut que lâanimal cherchĂ© est un Ăąne ou un mulet. Puis il considĂšre lâexistence de la grosse queue. Si cette nouvelle condition venait interfĂ©rer avec la prĂ©cĂ©dente, lâenfant Ă©liminerait alors lâĂąne, puisquâil nâa pas une grosse queue. Mais lâenfant considĂšre Ă part la nouvelle condition, il la juxtapose Ă la prĂ©cĂ©dente au lieu de la confronter avec elle, et il conclut que ce peut ĂȘtre un cheval ou un mulet. Chaque jugement est donc juxtaposĂ© au prĂ©cĂ©dent et non assimilĂ© Ă lui. Puis, enfin, lâenfant englobe les deux jugements en un seul faisceau, mais ce faisceau constitue une simple juxtaposition, et non une hiĂ©rarchie. Lâenfant conclut, en effet, que les trois cas sont possibles. Il nâĂ©limine donc rien. Il juxtapose sans choisir. Il y a donc bien lĂ en un sens incapacitĂ© synthĂ©tique, en tant que toute synthĂšse suppose un choix, une hiĂ©rarchie, et diffĂšre dâune simple juxtaposition (J. R., chap. IV, § 2).
Il va de soi que ce caractĂšre du jugement enfantin exclut toute espĂšce de raisonnement syllogistique. Le syllogisme, en effet, est un jeu de multiplications et dâadditions logiques successives. Si lâenfant se trouve inapte Ă la multiplication et Ă lâaddition logiques, le syllogisme lui sera par cela mĂȘme Ă©tranger. Il ne faut naturellement pas songer Ă donner aux enfants des syllogismes explicites Ă commenter ou Ă complĂ©ter. La forme que les traitĂ©s de logique donnent au syllogisme est fort peu usuelle. On pense, en effet, par enthymĂšmes, plutĂŽt que par syllogismes, et mĂȘme, comme lâa montrĂ© la mĂ©thode de lâintrospection provoquĂ©e, on pense souvent sans enthymĂšmes formulables. Il est cependant permis de prĂ©senter Ă lâenfant, sans ĂȘtre trop artificiel, des tests de cette forme : « Quelques habitants de la ville de Saint-Marcel Ă©taient Bretons. Tous les Bretons de la ville de Saint-Marcel sont morts Ă la guerre. Reste-t-il des habitants Ă Saint-Marcel ? » 8. Or, une bonne partie des garçons de 10-11 ans que nous avons interrogĂ©s Ă Paris au moyen dâun test de ce genre ne sont pas parvenus Ă opĂ©rer cette multiplication logique : ils ont conclu quâil ne restait plus dâhabitants Ă Saint-Marcel.
Ce test conduit Ă considĂ©rer une seconde forme sous laquelle peut se prĂ©senter le phĂ©nomĂšne de la juxtaposition : câest la difficultĂ© des enfants Ă comprendre la relation de partie Ă tout 9 et, en gĂ©nĂ©ral, toute relation de fraction Ă ensemble. Ces difficultĂ©s se retrouvent Ă des stades divers, dâabord sur le plan de lâaction et de lâintelligence de perception, puis sur celui de la pensĂ©e verbale. Sur le premier plan, il arrive Ă lâenfant (antĂ©rieurement Ă 7-8 ans) de dessiner une partie dâobjet sans savoir comment lâattribuer au tout ou, plus simplement, en oubliant le tout (incapacitĂ© synthĂ©tique), ou bien il lui arrive, en voulant diviser 8 ou 10 allumettes en deux tas Ă©gaux, par exemple, dâoublier en cours de route le total Ă diviser. Bref, par le fait mĂȘme de la tendance Ă juxtaposer au lieu de hiĂ©rarchiser, lâesprit de lâenfant est portĂ© Ă considĂ©rer les parties dâun tout comme des morceaux discontinus, indĂ©pendants les uns des autres et indĂ©pendants du tout. Or, une fois ces difficultĂ©s vaincues sur le plan de la perception, elles rĂ©apparaissent sur le plan verbal. Dâune part, lorsquâon dit Ă lâenfant « une partie de mes fleurs⊠etc. », lâenfant, mĂȘme indĂ©pendamment du gĂ©nitif « de », a tendance Ă ne pas chercher oĂč est le tout, Ă considĂ©rer cette « partie » comme un petit ensemble, simplement incomplet. Dâautre part, et en relation avec cette capacitĂ© de penser une partie sans la rapporter Ă un tout, le gĂ©nitif « de » nâest pas compris comme partitif. « Une partie de mes fleurs » signifie donc « un bouquet de fleurs » (J. R., chap. III, § 6).
Mais la tendance Ă juxtaposer au lieu de synthĂ©tiser ne sâobserve pas seulement dans le schĂ©matisme du jugement, comme câest le cas dans les exemples qui prĂ©cĂšdent : elle caractĂ©rise aussi lâimplication elle-mĂȘme. Par oĂč il faut entendre, comme une Ă©tude des conjonctions de liaison logique et causale (parce que) et de discordance (quoique) nous lâa montrĂ© (J. R., chap. I), que lâenfant omet frĂ©quemment, dans son langage, de marquer entre les jugements successifs les liaisons que nous attendrions, et se contente de juxtaposer ces jugements sans aucune conjonction ou bien simplement au moyen du terme « et ». Câest ainsi que dans les explications dâenfant Ă enfant (L. P., chap. III, § 1) on ne trouve presque pas de liaisons causales explicites. Lâexplication prend lâallure dâun rĂ©cit. Les liaisons sont marquĂ©es par un « et puis », mĂȘme lorsquâil sâagit de phĂ©nomĂšnes mĂ©caniques. Câest ainsi que, mĂȘme Ă 7-8 ans, lorsquâon prie lâenfant de complĂ©ter une phrase contenant un « parce que », tantĂŽt il la complĂšte correctement, tantĂŽt il renverse le rapport marquĂ© par le « parce que ». Par exemple : « Le monsieur est tombĂ© de sa bicyclette parce quâil Ă©tait malade aprĂšs », etc. Le mot « parce que » est, il est vrai, correctement employĂ© par lâenfant pour marquer des liaisons psychologiques (motivation : « parce que papa ne veut pas »). Mais, les « parce que » marquant les liaisons causales physiques et les liaisons logiques sont presque complĂštement absents de la langue spontanĂ©e de lâenfant, et, quand on provoque lâemploi de telles liaisons, il se produit des erreurs comme celles que nous venons de citer. Enfin le « donc » nâexiste pas, pendant trĂšs longtemps, dans le langage enfantin. Il est remplacĂ© par le terme « alors », mais ce mot marque trĂšs longtemps la succession dans le temps et non la consĂ©quence.
Tous ces faits concordent et prouvent une certaine incapacitĂ© synthĂ©tique dans la pensĂ©e de lâenfant, que cette incapacitĂ© concerne le schĂ©matisme du jugement ou les liaisons des jugements entre eux. Est-ce Ă dire que lâesprit de lâenfant soit peuplĂ© dâune multiplicitĂ© de reprĂ©sentations et de jugements juxtaposĂ©s, sans lien les uns avec les autres comme cela semble du dehors ? Autrement dit, lâenfant lui-mĂȘme a-t-il lâimpression dâun chaos et du discontinu ? Il est Ă©vident quâil nâen est rien et quâĂ un dĂ©faut de liaisons objectives doit correspondre un excĂšs de liaisons subjectives. Câest ce que nous montre le phĂ©nomĂšne du syncrĂ©tisme, qui paraĂźt le contraire et qui est le complĂ©ment de la juxtaposition.
Une particularitĂ© de la structure des reprĂ©sentations enfantines fait dâailleurs transition entre la juxtaposition et le syncrĂ©tisme : câest la relation qui unit les termes disjoints par incapacitĂ© synthĂ©tique. Lorsquâune cause de morcelage, le dessin ou le langage, par exemple, ne contraint pas lâenfant Ă analyser les objets, ces derniers sont, comme nous allons le voir, perçus syncrĂ©tiquement. Mais lorsquâils ont Ă©tĂ© morcelĂ©s et que lâincapacitĂ© synthĂ©tique en rend impossible la synthĂšse, quelle est la relation qui groupe les Ă©lĂ©ments juxtaposĂ©s ? M. Luquet a justement notĂ© que câest une relation dâ« appartenance » et non dâ« inclusion », par oĂč il entend (sans se soucier dâailleurs du sens de ces termes en logique) quâun bras dessinĂ© Ă cĂŽtĂ© dâun bonhomme, par exemple, est conçu par lâenfant comme « allant avec » ce bonhomme, et non comme « faisant partie » de son corps. Nous avons souvent retrouvĂ© cette relation dans les reprĂ©sentations dâenfants, et lui avons donnĂ© le nom de relation de propriĂ©tĂ© pour ne pas crĂ©er de confusion avec le vocabulaire logistique. Câest ainsi que dans lâexpression « une partie de mon bouquet » le terme « de » ne marque ni une relation partitive ni une relation attributive, mais, pour ainsi dire, les deux Ă la fois : « la partie qui est avec le bouquet », telle est la traduction que nous en a donnĂ©e un enfant. Câest ainsi Ă©galement que les petits Genevois, quoiquâils sachent en gĂ©nĂ©ral que GenĂšve est en Suisse, se dĂ©clarent genevois et non pas suisses, parce quâils ne conçoivent pas que lâon soit les deux Ă la fois. (J. R., chap. III, § 6). GenĂšve, pour eux, « va avec » la Suisse, sans quâils voient lĂ une partie et un tout, ni quâils cherchent Ă prĂ©ciser le dĂ©tail des contacts spatiaux. Câest ainsi, enfin, si lâon peut comparer entre eux ces cas hĂ©tĂ©rogĂšnes, que la juxtaposition des jugements sâaccompagne dâun « sentiment de liaison », sans que ce sentiment aille jusquâĂ la conscience de la causalitĂ© ou de lâimplication. Les enfants qui dessinent une chaĂźne de bicyclette Ă cĂŽtĂ© dâun pignon et dâune pĂ©dale savent que ces choses « vont ensemble », mais si on les force Ă prĂ©ciser, ils disent tantĂŽt que câest le pignon qui actionne la chaĂźne crĂ©maillĂšre, tantĂŽt lâinverse. Ces deux affirmations coexistent chez le mĂȘme individu et prouvent bien que la conscience de la causalitĂ© ne dĂ©passe pas, Ă cet endroit, un simple « sentiment de liaison ».
Juxtaposition et incapacitĂ© synthĂ©tique ne signifient donc pas incohĂ©rence. Ces phĂ©nomĂšnes sâaccompagnent de sentiments de liaison, soit statique (relation de propriĂ©tĂ©) soit dynamique (sentiment de liaison causale), sentiments dont lâexplication nous est donnĂ©e par lâanalyse du syncrĂ©tisme. Ils constituent, en effet, le substitut du syncrĂ©tisme, lorsquâun morcelage a dĂ©truit lâunitĂ© que le syncrĂ©tisme attribuait aux objets, et tant quâune nouvelle unitĂ© nâa pu ĂȘtre reconstituĂ©e.
§ 5. Le syncrétisme
Le syncrĂ©tisme est en relation avec presque chacun des phĂ©nomĂšnes que nous venons de rappeler. Tout dâabord, comme il vient dâĂȘtre dit, il semble ĂȘtre le contraire, mais il est le complĂ©ment de la juxtaposition. En effet, si la perception enfantine considĂšre les objets sous leur jour immĂ©diat et fragmentaire, sans relations objectives les uns avec les autres, et si ces objets sont, dans le langage ou le dessin, simplement juxtaposĂ©s au lieu dâĂȘtre hiĂ©rarchisĂ©s, câest peut-ĂȘtre que ces objets, avant dâĂȘtre morcelĂ©s par les nĂ©cessitĂ©s discursives ou graphiques, Ă©taient trop intimement liĂ©s entre eux, trop confondus dans des schĂ©mas dâensemble et trop impliquĂ©s les uns dans les autres pour ĂȘtre impunĂ©ment morcelĂ©s. Si cette liaison des objets, donnĂ©e dans la perception premiĂšre, a si peu rĂ©sistĂ© au morcelage du discours ou du dessin, câest peut-ĂȘtre quâelle Ă©tait outrĂ©e et, partant, subjective. Or, dire que la pensĂ©e de lâenfant est syncrĂ©tique signifie prĂ©cisĂ©ment que les reprĂ©sentations enfantines procĂšdent par schĂ©mas globaux, et par schĂ©mas subjectifs, câest-Ă -dire ne rĂ©pondant pas Ă des analogies ou Ă des liaisons causales vĂ©rifiables par tous les individus. Si donc la pensĂ©e de lâenfant ne possĂšde ni la logique des relations, ni la capacitĂ© synthĂ©tique qui lui permettrait de concevoir les objets comme liĂ©s objectivement entre eux, câest peut-ĂȘtre bien que cette pensĂ©e est syncrĂ©tique : pour lâenfant, en effet, tout tient Ă tout, tout se justifie grĂące Ă des rapprochements et des implications imprĂ©vues, mais nous ne soupçonnons pas la richesse de ces liaisons, parce que prĂ©cisĂ©ment ce syncrĂ©tisme ne connaĂźt pas les moyens dâexpressions qui seuls le rendraient communicable.
Cette derniĂšre remarque conduit Ă supposer que le syncrĂ©tisme, non seulement est liĂ© au phĂ©nomĂšne de la juxtaposition et Ă lâincapacitĂ© Ă manier la logique des relations, mais encore rĂ©sulte trĂšs directement aussi de lâĂ©gocentrisme enfantin. La pensĂ©e Ă©gocentrique est nĂ©cessairement syncrĂ©tique. Penser de maniĂšre Ă©gocentrique signifie, en effet, dâune part que lâon ne sâadapte pas aux propos ni aux points de vue des autres, mais que lâon ramĂšne tout Ă soi, et, dâautre part, que lâon prend toujours sa perception immĂ©diate pour absolue, en tant prĂ©cisĂ©ment que lâon ne sâadapte pas aux perceptions des autres. Sous ces deux aspects, la tendance Ă©gocentrique conduit au mĂȘme rĂ©sultat : ignorer les liaisons objectives au profit des liaisons subjectives, imposer des schĂ©mas arbitraires aux choses, assimiler incessamment les expĂ©riences nouvelles Ă des schĂ©mas anciens, bref remplacer lâadaptation au monde extĂ©rieur par lâassimilation au moi. Le syncrĂ©tisme est lâexpression de cette assimilation perpĂ©tuelle de toutes choses Ă des schĂ©mas subjectifs et Ă des schĂ©mas globaux parce quâinadaptĂ©s.
Le syncrĂ©tisme pĂ©nĂštre donc toute la pensĂ©e de lâenfant. ClaparĂšde lâa soulignĂ© dans la perception. Cousinet a dĂ©crit sous le nom dâ« analogie immĂ©diate » le processus suivant lequel les reprĂ©sentations enfantines identifient dâemblĂ©e et sans rĂ©flexion les objets nouveaux Ă des schĂ©mas anciens. Depuis lors, nous avons retrouvĂ©, dans la comprĂ©hension et le raisonnement de lâenfant avant 7-8 ans, et dans la comprĂ©hension et la pensĂ©e verbale entre 8 et 11-12 ans, une tendance tout à fait gĂ©nĂ©rale au syncrĂ©tisme. Dâune part, la comprĂ©hension enfantine obĂ©it Ă un processus qui nâa rien dâanalytique : une phrase entendue nâest pas dĂ©bitĂ©e en termes distincts mais donne naissance Ă un schĂ©ma dâensemble, vague et indissociable. Dâautre part, lâenfant ne raisonne pas par infĂ©rences explicites, mais en projetant les uns dans les autres ces schĂ©mas de comprĂ©hension, en les fusionnant suivant des lois qui sont celles de la « condensation » des images autant et souvent plus que celles de la logique.
Rappelons en deux mots comment se prĂ©sente le syncrĂ©tisme avant 7-8 ans, puis ce quâil devient, une fois dĂ©calĂ© sur le plan verbal, entre 7-8 et 11-12 ans. Avant 7-8 ans, le syncrĂ©tisme est liĂ©, peut-on dire, Ă presque toutes les reprĂ©sentations et Ă presque tous les jugements : deux phĂ©nomĂšnes perçus en mĂȘme temps sont en effet impliquĂ©s dâemblĂ©e dans un schĂ©ma que la reprĂ©sentation ne dissocie plus et que le jugement invoque dĂšs quâun problĂšme se pose Ă propos de lâun de ces deux phĂ©nomĂšnes. Câest ainsi que lorsquâon pose Ă des enfants de 5-6 ans cette question : « Pourquoi la lune, ou pourquoi le soleil ne tombe pas ? », la rĂ©ponse se borne souvent Ă faire appel aux autres caractĂšres de la lune et du soleil, parce que ces caractĂšres, Ă©tant perçus en un seul bloc, et dans le mĂȘme bloc prĂ©cisĂ©ment que le caractĂšre Ă expliquer, suffisent pour lâenfant Ă rendre raison de ce dernier. De telles rĂ©ponses seraient absurdes si elles ne tĂ©moignaient prĂ©cisĂ©ment dâune implication rĂ©ciproque des caractĂšres perçus ensemble beaucoup plus forte que pour une mentalitĂ© non syncrĂ©tique. Voici des exemples : Le soleil ne tombe pas « parce quâil fait chaud. Il se tient. â Comment ? â Parce quâil est jaune. » (LĂ©o, 6 ans). « Et la lune ? Comment elle se tient ? â La mĂȘme chose que le soleil parce quâelle est couchĂ©e dans le ciel. » (LĂ©o) « Parce que câest trĂšs haut, parce quâil y a pas [il nây a plus] de soleil, parce que câest trĂšs haut » (BĂ©a, 5 ans), etc. Ou bien, lorsquâon place, en prĂ©sence de lâenfant, un petit caillou dans un verre dâeau pour faire monter le niveau, et quâon demande Ă lâenfant pourquoi lâeau est montĂ©e, il arrive souvent que le sujet se contente, pour toute explication, de la simple description du phĂ©nomĂšne, mais dâune description qui a, pour lui, valeur explicative prĂ©cisĂ©ment Ă cause du syncrĂ©tisme. Pour Tor (7 ans œ), lâeau monte parce que le caillou est lourd. Quand câest du bois, lâeau monte parce que le bois est lĂ©ger, etc. Lâanalyse de ces rĂ©ponses a dâailleurs montrĂ© que le poids impliquait pour lâenfant une idĂ©e dynamique beaucoup plus que pour nous, mais lĂ nâest pas ce qui nous intĂ©resse ici : ce qui est remarquable, câest que deux raisons contradictoires puissent ĂȘtre invoquĂ©es par le mĂȘme sujet. Ou bien de tels faits sont dus au « nâimportequisme » dont ont parlĂ© Binet et Simon (mais ce nâest pas une explication que lâon puisse invoquer dans les cas oĂč lâenfant sâintĂ©resse Ă une expĂ©rience Ă laquelle il participe), ou bien la description a pour lâenfant une valeur explicative plus que pour nous, parce que les caractĂšres liĂ©s dans lâobservation brute paraissent Ă lâenfant reliĂ©s les uns aux autres par des connexions causales. Câest cette liaison immĂ©diate qui constitue le syncrĂ©tisme.
Bref, dans tous ces cas â et ils sont innombrables â le processus que dĂ©crit le syncrĂ©tisme paraĂźt ĂȘtre le suivant. Tout dâabord deux objets apparaissent simultanĂ©ment dans la perception de lâenfant, ou bien deux caractĂšres sont donnĂ©s ensemble dans la reprĂ©sentation. DĂšs lors, lâenfant les perçoit ou les conçoit comme liĂ©s ou mieux comme fondus en un schĂ©ma unique. Enfin, ce schĂ©ma prend force dâimplication rĂ©ciproque, câest-Ă -dire que si lâon isole lâun des caractĂšres du tout et que lâon demande Ă lâenfant les raisons de ce caractĂšre, lâenfant invoque simplement lâexistence des autres Ă titre dâexplication ou de justification.
Cette facilitĂ© Ă tout lier Ă tout, ou, pour parler plus exactement, cette difficultĂ© Ă isoler les Ă©lĂ©ments des schĂ©mas dâensemble que crĂ©ent la perception et la comprĂ©hension enfantines, se retrouve aprĂšs 7-8 ans sur le plan de la pensĂ©e verbale. AprĂšs cet Ăąge, en effet, la perception devient plus analytique, lâexplication causale commence Ă apparaĂźtre dans la mentalitĂ© enfantine, jusque-lĂ prĂ©causale (voir § 8), bref le syncrĂ©tisme diminue dans les reprĂ©sentations du monde extĂ©rieur. Au contraire, sur le plan verbal, sur lequel lâenfant sâhabitue de plus en plus Ă raisonner Ă mesure que les Ă©changes de pensĂ©e se multiplient entre enfants, et entre enfants et adultes, les difficultĂ©s subsistent et mĂȘme rĂ©apparaissent sous de nouvelles formes. En effet, les phrases et les affirmations entendues dans la bouche dâautrui donnent lieu Ă une foule de manifestations de syncrĂ©tisme verbal, dues comme prĂ©cĂ©demment Ă lâincapacitĂ© dâanalyse et Ă la tendance concomitante Ă tout lier Ă tout.
Nous avons publiĂ© dĂ©jĂ certains faits de syncrĂ©tisme dans le raisonnement de lâenfant 10 qui montrent trĂšs nettement la difficultĂ© de lâenfant Ă isoler les Ă©lĂ©ments dâun schĂ©ma. Voici, par exemple, un test de Burt qui suscite dâinsurmontables obstacles : « Si jâai plus dâun franc, jâirai soit en taxi soit en train. Sâil pleut, jâirai soit en train soit en autobus. Or il pleut et jâai un demi-louis (10 fr.). Comment pensez-vous que jâirai ? » Lâenfant nâarrive pas, en effet, Ă isoler les deux conditions lâune de lâautre. Puisquâon va en train ou en autobus sâil pleut, on va donc en taxi ou en train sâil ne pleut pas. Telle est sa conviction. DĂšs lors, pour la plupart des sujets, on ira en autobus puisque le train se trouve dans les deux termes de lâalternative et quâil est liĂ© Ă la condition « beau temps ». Le syncrĂ©tisme empĂȘche donc lâanalyse et empĂȘche le raisonnement dĂ©ductif. On voit aussi, dans un tel cas, que le syncrĂ©tisme explique lâincapacitĂ© de lâenfant Ă la multiplication logique et explique sa tendance Ă remplacer la synthĂšse par la juxtaposition.
Nous avons trouvĂ©, depuis lors, un cas de syncrĂ©tisme trĂšs diffĂ©rent mais tout aussi suggestif au point de vue de lâincapacitĂ© dâanalyse dont lâenfant tĂ©moigne dĂšs quâil sâagit de lier entre elles des propositions ou mĂȘme de comprendre le sens des mots, indĂ©pendamment des schĂ©mas dans lesquels ils sont enrobĂ©s (L. P., chap. IV). On prĂ©sente Ă lâenfant un certain nombre de proverbes faciles Ă comprendre et un certain nombre de phrases correspondantes, groupĂ©es pĂȘle-mĂȘle mais dont chacune a le mĂȘme sens que lâun des proverbes donnĂ©s. On prie lâenfant de chercher la correspondance. Or, jusquâĂ 11-12 ans, lâenfant choisit la phrase correspondante Ă peu prĂšs au hasard, ou, du moins, au hasard dâanalogies toutes superficielles. Mais, ce qui est significatif, câest quâau moment prĂ©cis oĂč il choisit cette phrase correspondante, lâenfant fusionne sans autre le proverbe et la phrase en un schĂ©ma unique, qui les subsume tous deux et qui lĂ©gitime la correspondance. Il y a lĂ une capacitĂ© de syncrĂ©tisme qui paraĂźt, au premier abord, due Ă de la pure fabulation, mais qui, Ă lâanalyse, se montre le rĂ©sultat dâune impuissance Ă dissocier les perceptions globales et Ă freiner la tendance qui pousse le schĂ©matisme Ă tout simplifier et Ă tout condenser.
Par exemple, un enfant de 9 ans assimile le proverbe : « Dâun sac Ă charbon ne sort pas de poussiĂšre blanche », Ă la phrase correspondante : « Ceux qui gaspillent leur temps soignent mal leurs affaires. » DâaprĂšs lui, ces deux propositions signifient « la mĂȘme chose », parce que le charbon est noir et quâon ne peut le nettoyer ; de mĂȘme ceux qui perdent leur temps soignent mal leurs enfants, lesquels deviennent noirs et ne peuvent ; plus ĂȘtre nettoyĂ©s. LâuniformitĂ© de ces rĂ©ponses, sur lesquelles nous nâavons pas Ă revenir ici, exclut lâhypothĂšse de la fabulation. Elle montre combien est gĂ©nĂ©rale la tendance de lâimagination intellectuelle de lâenfant Ă crĂ©er des schĂ©mas globaux et Ă condenser les images entre elles.
Tel est donc le syncrĂ©tisme : fusion immĂ©diate dâĂ©lĂ©ments hĂ©tĂ©rogĂšnes et croyance Ă lâimplication objective des Ă©lĂ©ments ainsi condensĂ©s. Le syncrĂ©tisme sâaccompagne donc nĂ©cessairement dâune tendance Ă la justification Ă tout prix. Or, câest bien ce que montrent les faits : lâenfant trouve toujours une raison Ă tout, quelle que soit la question. Sa fertilitĂ© en hypothĂšses est dĂ©concertante et rappelle plus, Ă certains Ă©gards, lâimagination intellectuelle des interprĂ©tants que celle des adultes normaux. LâexpĂ©rience sur les proverbes dont nous venons de parler en fait foi. Dans la reprĂ©sentation des phĂ©nomĂšnes naturels cette tendance est trĂšs nette : elle explique, en partie, que lâidĂ©e de hasard soit absente de la pensĂ©e de lâenfant avant 7-8 ans, et constitue ainsi lâune des principales raisons de la « prĂ©causalité ».
§ 6. La transduction et lâinsensibilitĂ© Ă la contradiction
Le raisonnement de lâenfant obĂ©it-il aux lois de la logique adulte ? ObĂ©it-il en particulier au principe de contradiction ? Tout dâabord, par le fait que la pensĂ©e de lâenfant ignore la logique des relations, et que lâaddition et la multiplication des classes logiques lui sont Ă©trangĂšres (la juxtaposition Ă©tant constamment prĂ©fĂ©rĂ©e Ă la hiĂ©rarchie), par le fait, aussi, que les liaisons variĂ©es créées par le syncrĂ©tisme sont des liaisons globales et non analysables, il semble possible de conclure dâemblĂ©e que le raisonnement de lâenfant, du moins avant 7-8 ans, ne sera, comme dit Stern, ni inductif ni dĂ©ductif, mais transductif. Par lĂ Stern entend que la pensĂ©e enfantine ne procĂšde ni par induction amplifiante, ni par appel Ă des propositions gĂ©nĂ©rales destinĂ©es Ă dĂ©montrer les propositions singuliĂšres, mais quâelle procĂšde du singulier au singulier, sans que le raisonnement prĂ©sente jamais de nĂ©cessitĂ© logique. Par exemple, un enfant de 7 ans Ă qui lâon demande si le soleil est vivant rĂ©pond : « Oui. â Pourquoi ? â Parce quâil bouge [il avance] ». Mais, Ă aucun moment, il nâarrive Ă dire « toutes les choses qui bougent sont vivantes ». Cet appel Ă la proposition gĂ©nĂ©rale nâexiste pas encore. Lâenfant ne cherche ni Ă Ă©tablir une telle proposition par inductions successives ni Ă la postuler par besoin de dĂ©duire. Bien plus, si on cherche Ă lui faire prendre conscience de la rĂšgle gĂ©nĂ©rale, on sâaperçoit quâelle nâest pas celle auquel on sâattendait. Dans lâexemple ci-dessus, elle ne peut ĂȘtre « toutes les choses qui bougent sont vivantes », car certaines choses « qui bougent » sont conçues comme inanimĂ©es, par exemple les nuages (« parce que le vent les pousse » ; ils ne sont donc pas automoteurs). Bref, dans son raisonnement, lâenfant procĂšde sur des cas singuliers, et sans parvenir Ă la nĂ©cessitĂ© logique. Câest en cela que son raisonnement est transductif.
Mais il convient de complĂ©ter la description de Stern. Les discussions rĂ©centes sur la dĂ©duction et lâinduction et en particulier les travaux de M. Goblot ont, en effet, modifiĂ© ces concepts, de telle sorte que si lâon sâen tenait Ă ce que dit Stern pour caractĂ©riser la transduction, elle ne diffĂ©rerait pas de la dĂ©duction adulte lorsque celle-ci procĂšde sur des cas singuliers (en mathĂ©matiques, par exemple).
Ce qui nous paraĂźt ĂȘtre le vĂ©ritable caractĂšre de la transduction, câest donc son manque de nĂ©cessitĂ© logique (le fait que ce raisonnement procĂšde uniquement sur des cas singuliers est important assurĂ©ment, mais ne constitue quâun indice). En consĂ©quence de son Ă©gocentrisme, lâenfant nâĂ©prouve pas encore le besoin de dĂ©monstration : il ne cherche pas Ă lier ses jugements par des liens nĂ©cessaires. Les jugements enfantins â ceux dont la chaĂźne constitue prĂ©cisĂ©ment la transduction â sont dĂšs lors reliĂ©s les uns aux autres, Ă la maniĂšre de nos mouvements ou de nos tĂątonnements, câest-Ă -dire sans la conscience des liaisons. Câest une mĂȘme intention, extĂ©rieure Ă lâacte de juger, ou une mĂȘme action sur la rĂ©alitĂ© qui groupe ces jugements momentanĂ©ment, mais, en dehors de cette systĂ©matisation extrinsĂšque, il nây a pas entre eux dâimplications conscientes ni de liens dĂ©monstratifs. Le psychologue parvient assurĂ©ment Ă trouver la raison logique dâun jugement dâenfant, mais lâenfant ne recherche pas pour lui-mĂȘme cette filiation des propositions. Lâimplication constitue donc, Ă ce stade, un phĂ©nomĂšne moteur plus quâun phĂ©nomĂšne de pensĂ©e. En ce sens, il nâest pas exagĂ©rĂ© de dire quâil nây a pas de raisonnements logiques avant 7-8 ans. Les justifications dues au syncrĂ©tisme sont, en effet, dĂ©pourvues de nĂ©cessitĂ© logique. Quant aux implications motrices qui ont produit le raisonnement, elles restent en dessous du niveau de la conscience.
Il faut, en effet, entendre par « raisonnement » le travail de contrĂŽle et de dĂ©monstration des hypothĂšses, travail qui seul crĂ©e des implications conscientes entre jugements. ClaparĂšde a trĂšs clairement distinguĂ© trois moments dans lâactivitĂ© de lâintelligence : la question, lâinvention de lâhypothĂšse et le contrĂŽle. Or la question nâest que la manifestation dâun besoin. LâhypothĂšse est la reprĂ©sentation que lâimagination se donne, sans autre, pour boucher le vide créé par ce besoin. Le raisonnement nâapparaĂźt donc quâau moment de la vĂ©rification de lâhypothĂšse. Jusque-lĂ il nây a pas dâactivitĂ© logique. Or, comment se fait ce contrĂŽle ? Par une « expĂ©rience mentale », suivant la formule aujourdâhui courante. Mais cette formule reste ambiguĂ«, et il y a, croyons-nous, trois types gĂ©nĂ©tiques bien distincts dâexpĂ©riences mentales, celle que lâon trouve chez lâenfant avant 7-8 ans, celle que lâon trouve entre 7-8 et 11-12 ans et enfin celle de lâadulte. Nous croyons, en outre, nĂ©cessaire de spĂ©cifier que lâexpĂ©rience mentale de ce troisiĂšme type se double dâune expĂ©rience que lâon pourrait appeler lâ« expĂ©rience logique ». Il reste, sans cela, une certaine Ă©quivoque dans les descriptions de Mach, de Rignano et mĂȘme de Goblot. La diffĂ©rence entre les types extrĂȘmes est en effet la suivante :
LâexpĂ©rience mentale est une reproduction, par la pensĂ©e, des Ă©vĂ©nements tels quâils se succĂšdent en fait dans la nature, ou encore elle est une imagination des Ă©vĂ©nements tels quâils pourraient se succĂ©der au cours dâune expĂ©rience que lâon organiserait matĂ©riellement, si cela Ă©tait techniquement rĂ©alisable. Comme telle, lâexpĂ©rience mentale ignore le problĂšme de la contradiction : elle dĂ©clare simplement que tel rĂ©sultat est possible, ou effectif, en partant de tel point de dĂ©part, mais elle nâarrive jamais Ă conclure que deux jugements sont contradictoires entre eux. DĂšs lors, lâexpĂ©rience mentale, comme lâexpĂ©rience matĂ©rielle elle-mĂȘme, est irrĂ©versible, câest-Ă -dire que, partant de a et trouvant b, elle ne saura pas nĂ©cessairement retrouver a, ou, du moins, si elle retrouve a, elle ne saura pas dĂ©montrer quâil sâagit bien de a et non de a devenu aâ. De mĂȘme, si elle retrouve b en partant de c ou de d et non de a, elle ne saura dĂ©montrer quâil sâagit bien de b et non de bâ. Or, ces dĂ©fauts de lâexpĂ©rience mentale sont bien ceux du raisonnement enfantin, lequel se contente de reproduire ou dâimaginer en pensĂ©e des expĂ©riences matĂ©rielles ou des sĂ©quences de faits extĂ©rieurs.
Lâ« expĂ©rience logique », qui intervient dĂšs 11-12 ans, dĂ©rive assurĂ©ment de ce processus et nâa pas dâautre matiĂšre que celle de lâexpĂ©rience mentale elle-mĂȘme. Elle ne procĂšde ordinairement aussi que sur des cas singuliers, se bornant Ă combiner entre elles les relations des choses, avec ou sans lâaide de syllogismes. Mais lâexpĂ©rience logique qui vient parachever cette expĂ©rience mentale et qui seule lui confĂšre la qualitĂ© dâune vĂ©ritable « expĂ©rience », introduit nĂ©anmoins un caractĂšre nouveau qui est fondamental : câest une expĂ©rience du sujet sur lui-mĂȘme en tant que sujet pensant, expĂ©rience analogue Ă celles que lâon fait sur soi-mĂȘme pour rĂ©gler sa conduite morale ; câest donc un effort pour prendre conscience de ses propres opĂ©rations (et non pas seulement de leur rĂ©sultat) et pour voir si elles sâimpliquent entre elles ou si elles se contredisent.
En ce sens, lâexpĂ©rience logique est trĂšs diffĂ©rente de lâexpĂ©rience mentale : celle-ci est la construction dâune rĂ©alitĂ© et la prise de conscience de cette rĂ©alitĂ©, celle-lĂ est la prise de conscience et le rĂ©glage du mĂ©canisme lui-mĂȘme de la construction. Or ce rĂ©glage, qui caractĂ©rise lâexpĂ©rience logique, a sur lâexpĂ©rience mentale des consĂ©quences considĂ©rables : câest de la rendre rĂ©versible, câest-Ă -dire de conduire le sujet Ă ne plus poser que des prĂ©misses susceptibles de soutenir entre elles des relations rĂ©ciproques et de rester chacune identique Ă elle-mĂȘme pendant lâexpĂ©rience mentale. (Il y a lĂ un caractĂšre dont lâimportance peut Ă©chapper Ă lâintrospection, mais qui est fondamental au point de vue gĂ©nĂ©tique, parce quâil nâapparaĂźt que fort tard et quâil nâest pas impliquĂ© du tout dans le mĂ©canisme de lâexpĂ©rience mentale pure). Ces prĂ©misses, que rĂ©clame lâexpĂ©rience logique, contiendront donc des jugements dĂ©cisoires, câest-Ă -dire quâelles nĂ©cessiteront lâemploi de dĂ©finitions conventionnelles, dâassomptions, etc., et quâelles dĂ©passeront, par consĂ©quent, le fait brut et la simple constatation. Câest Ă ce prix que lâexpĂ©rience mentale deviendra rĂ©versible. LâexpĂ©rience logique est donc une expĂ©rience faite sur soi-mĂȘme pour dĂ©celer la contradiction : une telle expĂ©rience sâappuie assurĂ©ment sur une expĂ©rience mentale, mais sur une expĂ©rience mentale quâelle façonne elle-mĂȘme et qui diffĂšre de lâexpĂ©rience mentale primitive autant que lâexpĂ©rience du physicien diffĂšre de la pure observation. La nĂ©cessitĂ© des rĂ©sultats de lâexpĂ©rience mentale est une nĂ©cessitĂ© de fait ; celle qui rĂ©sulte de lâexpĂ©rience logique est due Ă lâimplication des opĂ©rations entre elles : câest une nĂ©cessitĂ© morale, due Ă lâobligation de rester fidĂšle Ă soi-mĂȘme.
Cela dit, nous pouvons comprendre en quoi le raisonnement de lâenfant se distingue, au premier stade, du raisonnement logique. Nous disions tout Ă lâheure que les jugements enfantins, avant 7-8 ans, ne sâimpliquent pas, mais se succĂšdent simplement Ă la maniĂšre dont des actions ou des perceptions successives se dĂ©terminent psychologiquement les unes les autres sans se nĂ©cessiter logiquement : la transduction nâest, en effet, quâune expĂ©rience mentale sans ĂȘtre accompagnĂ©e dâune expĂ©rience logique. Elle est ou bien le simple rĂ©cit dâune succession dâĂ©vĂ©nements, ou bien une suite de reprĂ©sentations groupĂ©es par une mĂȘme intention ou une mĂȘme action, mais elle nâest pas encore un systĂšme rĂ©versible de jugements tel que chacun puisse se retrouver identique Ă lui-mĂȘme aprĂšs nâimporte quelle transformation.
Voici les preuves. Tout dâabord, nous avons relevĂ© intĂ©gralement, pendant certaines heures par jour, les propos spontanĂ©s de six enfants, de trois Ă six ans (soit en tout environ 10 000 propos). Or, sur ces 10 000 propos il nây a pas un raisonnement explicite. Il y a ou bien de simples assertions isolĂ©es, ou bien des suites dâassertions particuliĂšres, liĂ©es des deux maniĂšres suivantes, qui sont toutes deux caractĂ©ristiques de lâexpĂ©rience mentale pure. Dâune part, le sujet prĂ©voit ce qui lui arrivera sâil fait telle expĂ©rience effective. Par exemple Lev (6 ans œ) fait un pupitre en carton : « Moi je peux le fermer, si je veux, câest pour ça je colle pas. AprĂšs [si je colle] je peux plus fermer. » Dâautre part, le sujet prĂ©voit une sĂ©quence de faits indĂ©pendante de lui. Le raisonnement Ă©quivaut alors Ă une simple description. Ă 6 ans œ : « Pourquoi les ballons montent ? â Ils volent aussi, ils [les hommes] les gonflent, ils [les ballons] aiment lâair, alors quand on les lĂąche ils montent dans le ciel. » Tous ces raisonnements transductifs sont donc simplement descriptifs, ou explicatifs. Jamais la justification logique des assertions nâest donnĂ©e, car elle ferait appel Ă une dĂ©finition ou Ă une loi. Des expressions telles que « ils aiment lâair » semblent bien, au premier abord, lâĂ©quivalent dâune loi, ou semblent indiquer quâimplicitement lâenfant en possĂšde une, quâil serait possible de lui faire expliciter, mais, comme nous le verrons tout Ă lâheure, lâinsensibilitĂ© de lâenfant Ă la contradiction rend cette hypothĂšse insoutenable : une mĂȘme assertion enfantine peut, en effet, donner lieu, suivant les cas, Ă des conclusions exactement contraires. Il est donc tout Ă fait artificiel de sous-tendre les transductions de lâenfant de dĂ©monstrations ou de dĂ©finitions implicites. En rĂ©alitĂ©, lâexpĂ©rience mentale ne se double pas encore Ă ce stade dâune expĂ©rience logique.
Il est possible de faire la contre-Ă©preuve au moyen du procĂ©dĂ© suivant. On fait raisonner les enfants sur de petits problĂšmes de physique, consistant par exemple Ă expliquer pourquoi un caillou plongĂ© dans un verre fait monter le niveau de lâeau. On sâaperçoit alors que lâenfant raisonne sur des cas singuliers sans aucune gĂ©nĂ©ralisation : Mull (8 ans) nous dit que le caillou fait monter lâeau parce quâil est lourd, quâun bout de bois (plus lĂ©ger que ce caillou) fait monter lâeau parce quâil est gros, etc.
Dans un tel cas, dâoĂč vient le fait que lâenfant nâarrive pas Ă gĂ©nĂ©raliser ? Câest que lâenfant ne sait manier ni la logique des relations ni les opĂ©rations Ă©lĂ©mentaires de la logique des classes (addition et multiplication logiques), lesquelles dĂ©pendent elles-mĂȘmes de la logique des relations : il ne sait trouver ni la rĂ©ciproque dâune relation (si un caillou fait monter lâeau parce quâil est lourd, un objet lĂ©ger ne doit pas faire monter lâeau) ni lâĂ©lĂ©ment commun Ă deux relations (si le caillou et le bois font tous deux monter lâeau, lâĂ©lĂ©ment commun qui fait monter lâeau est le volume) etc.
Bref, le seul fait de multiplier ou de renverser les relations, mĂȘme sur une expĂ©rience unique, conduit Ă la dĂ©couverte de lois gĂ©nĂ©rales. La conscience de la nĂ©cessitĂ© rĂ©sultant de la simple rĂ©ciprocitĂ© des relations singuliĂšres suffit Ă la gĂ©nĂ©ralisation. Si la transduction ne gĂ©nĂ©ralise pas, câest donc faute de manier les relations. Câest en quoi la transduction est un processus irrĂ©versible.
LâirrĂ©versibilitĂ© du raisonnement primitif se reconnaĂźt en outre Ă ceci (J. R., chap. IV, § 4-5) que le sujet ne parvient pas Ă conserver une prĂ©misse identique Ă elle-mĂȘme au cours dâune expĂ©rience mentale, prĂ©cisĂ©ment parce quâen « construisant » avec cette prĂ©misse une sĂ©rie de rĂ©sultats nouveaux, il nây a aucun moyen, sinon par les dĂ©cisions que lâon prend pour rĂ©gler lâexpĂ©rience elle-mĂȘme, de savoir si cette prĂ©misse a variĂ© ou non au cours de lâexpĂ©rience mentale. Ou encore, il nây a aucun moyen de savoir si un concept auquel on est conduit par des voies diffĂ©rentes est bien identique sous ces diffĂ©rentes formes et ne contient pas de contradictions. Ă vrai dire, ces deux questions ne se posent en aucune maniĂšre Ă lâenfant avant 7-8 ans et son habitude de ne raisonner que sur des cas spĂ©ciaux et de ne porter que des jugements universels en apparence mais particuliers en fait, le porte Ă ignorer presque complĂštement le problĂšme.
Câest ce dont tĂ©moignent abondamment les concepts enfantins, du moins les concepts implicites, câest-Ă -dire ceux que lâenfant applique sans avoir pris conscience de leur dĂ©finition. On peut, par exemple, demander Ă des enfants de 7-8 ans si tels objets, que lâon Ă©numĂšre dâaprĂšs une liste prĂ©parĂ©e dâavance de maniĂšre Ă Ă©viter la suggestion, sont vivants, ou ont de la force, etc. On se rend compte alors immĂ©diatement quâun concept comme celui de « vie » est frĂ©quemment dĂ©terminĂ© par deux ou trois composantes hĂ©tĂ©rogĂšnes. Par exemple, un mĂȘme enfant admettra que les animaux, le soleil, la lune, le vent, le feu sont vivants parce quâ« ils bougent », mais que les ruisseaux ne sont pas vivants, ni le lac, ni les nuages, etc., parce que câest le vent qui les pousse et que, dĂšs lors, ils nâont pas de mouvement propre. Mais, dâautre part, les nuages sont vivants parce quâils « font pleuvoir », le lac parce quâ« il coule », etc., bref, parce quâils ont une activitĂ© utile Ă lâhomme. Ces deux composantes : « mouvement propre » et « activitĂ© utile », dĂ©finissent donc Ă eux deux la vie. Mais, en vertu du schĂ©matisme du jugement enfantin que nous avons dĂ©crit, ces composantes ne se multiplient pas, autrement dit nâinterfĂšrent pas, mais elles restent juxtaposĂ©es sans synthĂšse, de telle sorte quâelles agissent seulement tour Ă tour et font dire, par exemple, tantĂŽt que le lac est vivant tantĂŽt quâil ne lâest pas. De mĂȘme lâidĂ©e de force est dĂ©finie Ă la fois par le mouvement et par la soliditĂ©, et par lâactivitĂ©, etc., autant de composantes qui dĂ©finissent aussi lâidĂ©e adulte de force, mais qui, chez lâenfant, restent agglomĂ©rĂ©es sans hiĂ©rarchie. Câest en ce sens que le raisonnement enfantin est irrĂ©versible : suivant les pĂ©ripĂ©ties de lâexpĂ©rience mentale lâenfant dĂ©couvre en cours de route des faits qui lui font changer de dĂ©finitions, modifier ses prĂ©misses et qui altĂšrent complĂštement un mĂȘme concept suivant le chemin qui a Ă©tĂ© parcouru pour lâatteindre. Il nây a lĂ dâailleurs quâune consĂ©quence directe du schĂ©matisme, des jugements enfantins. Dâune part, la logique des relations Ă©chappe Ă lâenfant, ainsi que toutes les habitudes adultes de multiplication logique, de mise en hiĂ©rarchie des classes et des propositions. De lĂ une premiĂšre cause dâirrĂ©versibilité : lâenfant saura bien, de prĂ©misses donnĂ©es, aboutir Ă une conclusion, mais il ne saura faire la marche inverse sans dĂ©vier. Dâautre part, le syncrĂ©tisme, qui porte lâenfant z Ă tout lier Ă tout et qui lâempĂȘche de faire les coupures et les distinctions nĂ©cessaires Ă la pensĂ©e analytique, aura pour consĂ©quence naturelle de le conduire Ă concentrer sous un vocable unique des choses hĂ©tĂ©rogĂšnes. Il y a donc lĂ une seconde cause dâirrĂ©versibilité : les concepts enfantins ne sont pas ce que le chimiste appellerait des systĂšmes en Ă©quilibre. Ce sont de « faux-Ă©quilibres », câest-Ă -dire des systĂšmes qui semblent immobiles Ă cause, simplement, de leur viscositĂ©. DĂšs lors ils ne restent pas identiques Ă eux-mĂȘmes au cours dâun raisonnement, mais varient insensiblement.
Nous comprenons, maintenant, le pourquoi de la contradiction chez lâenfant. Il est incontestable (J. R., chap. IV, § 3) que, jusque vers 7-8 ans, la pensĂ©e enfantine fourmille de contradictions. Cela est particuliĂšrement frappant lorsquâon demande Ă lâenfant lâexplication dâun phĂ©nomĂšne naturel, comme la flottaison des bateaux ou la marche des nuages. Il nây a pas lĂ un phĂ©nomĂšne artificiel, câest-Ă -dire surgissant Ă lâoccasion seulement dâune expĂ©rience, car il est manifeste que les diffĂ©rents facteurs auxquels lâenfant fait appel au cours de son explication coexistaient auparavant dĂ©jĂ dans son esprit, sans ordre ni liaison. Dâautre part, câest bien vers 7-8 ans que disparaissent ou que diminuent dâintensitĂ© ces phĂ©nomĂšnes. Or ces contradictions, auxquelles lâenfant semble parfaitement insensible, sont de deux variĂ©tĂ©s, quâil importe de distinguer nettement.
Câest tout dâabord la contradiction « par amnĂ©sie », comme on pourrait lâappeler, qui est dâailleurs peu intĂ©ressante pour nous. Lâenfant a sur un mĂȘme objet deux opinions contradictoires entre lesquelles il hĂ©site. Lorsquâon lâinterroge, il affirme lâune, mais au bout dâun instant, oublie ce quâil vient de dire, affirme lâautre, et ainsi de suite. Par exemple, un enfant croit que les riviĂšres sont creusĂ©es et fabriquĂ©es de toutes piĂšces Ă main dâhomme. Puis il apprend que lâeau de source a suffi Ă les produire. Mais, pendant une longue pĂ©riode, il oscille entre ces deux explications, qui ne le satisfont ni lâune ni lâautre dĂ©finitivement, de telle sorte quâĂ lâinterrogatoire, il donnera lâune, puis lâautre, en oubliant chaque fois ce quâil vient dâaffirmer. Ce type de contradiction est beaucoup plus frĂ©quent chez lâenfant que chez nous, nĂ©anmoins il ne diffĂšre pas, en nature, des fluctuations dâun adulte aux prises avec un problĂšme non encore rĂ©solu.
Il tĂ©moigne seulement, par son abondance, dâune irrĂ©versibilitĂ© de la pensĂ©e plus grande que chez nous.
Par contre, le second type de contradiction nous paraĂźt spĂ©cifiquement enfantin. Câest ce quâon pourrait appeler la contradiction « par condensation » : lâenfant ne pouvant choisir entre les deux explications contradictoires dâun mĂȘme phĂ©nomĂšne les admet concurremment et mĂȘme les fond lâune avec lâautre. Il ne faudrait pas croire, dâailleurs, quâil y ait lĂ la manifestation dâun effort de synthĂšse. Lâenfant nâest jamais en prĂ©sence de deux termes, dâabord conçus comme distincts, puis condensĂ©s faute de mieux. Câest, au contraire, Ă cause dâun manque de freins que les Ă©lĂ©ments nouveaux se trouvent incessamment agglomĂ©rĂ©s aux prĂ©cĂ©dents, sans souci de synthĂšse. De tels schĂ©mas dĂ©rivent des habitudes syncrĂ©tiques de penser, qui mĂšnent Ă additionner et Ă condenser simplement les reprĂ©sentations au lieu de les synthĂ©tiser. Telle est la consĂ©quence directe de ce que nous venons de voir de lâirrĂ©versibilitĂ© de la pensĂ©e enfantine. Un mĂȘme concept Ă©tant, en effet, diffĂ©rent suivant la voie par laquelle lâenfant lâa atteint, les diverses composantes dont ce concept est le produit resteront donc hĂ©tĂ©rogĂšnes et mĂšneront Ă dâincessantes contradictions.
Rappelons un exemple. Un garçon de 7 ans œ nous affirme que les bateaux flottent parce quâils sont lĂ©gers. Quant aux grands bateaux ils flottent parce quâils sont lourds. En droit, le raisonnement est lĂ©gitime : dans le premier cas, lâeau est conçue comme forte et comme soutenant le bateau, dans le second cas, le bateau est conçu comme fort et se soutenant lui-mĂȘme. Mais, en fait, lâenfant ne prend pas conscience de cette opposition : il subit la contradiction faute de savoir dissoudre cette condensation dâexplications hĂ©tĂ©rogĂšnes.
De tels faits sont extrĂȘmement frĂ©quents. Ou bien lâenfant raisonne sur des cas singuliers sans chercher de liens entre ces cas (qui sont contradictoires en fait), ou bien, par manque de freins, il condense ses affirmations sans chercher Ă les concilier.
Nous pouvons ainsi conclure que le raisonnement transductif, en tant quâil consiste en une pure expĂ©rience mentale, reste irrĂ©versible et par consĂ©quent impuissant Ă dĂ©celer la contradiction. La raison en est simple. La conscience de la contradiction naĂźt de la conscience des opĂ©rations de la pensĂ©e et non de la constatation de la nature, que cette constatation soit effective ou mentale. Or les jugements enfantins sâentraĂźnent encore les uns les autres, jusque vers 7-8 ans, sans la conscience des implications. Ils se succĂšdent, mais ne se justifient pas. Il est donc naturel que des jugements contradictoires puissent ĂȘtre agglomĂ©rĂ©s sans autre, par simple condensation. Câest seulement si lâenfant prenait conscience des dĂ©finitions quâil adopte et de la marche de son raisonnement que ces jugements seraient pour lui contradictoires.
Par contre, aprĂšs 7-8 ans apparaĂźt un stade qui dure jusque vers 11-12 ans et au cours duquel se produisent les transformations fondamentales que voici. Lâenfant prend peu Ă peu conscience de la dĂ©finition des concepts quâil emploie, il devient partiellement apte Ă lâintrospection de ses propres expĂ©riences mentales ; dĂšs lors, une conscience des implications se crĂ©e dans son esprit, et rend peu Ă peu ces expĂ©riences rĂ©versibles, ce qui Ă©carte, en fait, les contradictions, du moins les contradictions par condensation. Est-ce Ă dire que celles-ci soient Ă©cartĂ©es dĂ©finitivement, et que lâenfant devienne pour autant apte au raisonnement formel, câest-Ă -dire au raisonnement qui porte sur des prĂ©misses donnĂ©es et simplement hypothĂ©tiques ? Nous avons vu quâil nâen est rien et que la pensĂ©e formelle apparaĂźt seulement vers 11-12 ans. Entre 7-8 et 11-12 ans, le syncrĂ©tisme, la contradiction par condensation, etc., se retrouvent, en effet, sur le plan des raisonnements purement verbaux, sans attache avec lâobservation directe, et cela en vertu de la loi du dĂ©calage. Ce nâest donc que vers 11-12 ans que lâon peut parler rĂ©ellement de lâ« expĂ©rience logique ». NĂ©anmoins lâĂąge de 7-8 ans marque un gros progrĂšs : les formes logiques de raisonnement apparaissent dans le domaine de lâintelligence de perception.
Sur le terrain de lâobservation directe, lâenfant devient capable dâinduction amplifiante et de dĂ©duction nĂ©cessaire.
Il nâest pas sans intĂ©rĂȘt de rappeler que ces progrĂšs logiques sont en relation avec la diminution nette de lâĂ©gocentrisme enfantin, vers 7-8 ans. Ce phĂ©nomĂšne a pour rĂ©sultat, dâune part, de faire naĂźtre le besoin de dĂ©monstration et de vĂ©rification, dâautre part, de provoquer une prise de conscience relative de la marche de la pensĂ©e. Il y a donc lĂ une influence remarquable des facteurs sociaux sur la structure et le fonctionnement de la pensĂ©e.
§ 7. La modalitĂ© de la pensĂ©e enfantine, le rĂ©alisme intellectuel et lâincapacitĂ© au raisonnement formel
La question du raisonnement et en particulier de la contradiction chez lâenfant touche de prĂšs au problĂšme de la modalitĂ©, câest-Ă -dire des divers plans de rĂ©alitĂ© sur lesquels se meut la pensĂ©e enfantine. Si la contradiction « par amnĂ©sie » est si frĂ©quente avant 7-8 ans, autrement dit si lâenfant a la facultĂ© dâosciller incessamment entre deux thĂšses contradictoires et dâoublier chaque fois celle Ă laquelle il vient de croire, câest en effet en bonne partie parce quâil a le pouvoir de passer beaucoup plus rapidement que nous dâun Ă©tat de croyance Ă un Ă©tat de fabulation ou de jeu. Il y a, dans la pensĂ©e de lâenfant, toute une gamme de plans de rĂ©alitĂ© entre lesquels il nây a peut-ĂȘtre aucune hiĂ©rarchie et qui favorisent ainsi lâincohĂ©rence logique. Il y a lĂ , tout au moins, un problĂšme Ă discuter.
Il convient, avant dâaborder cette discussion, de rappeler deux vĂ©ritĂ©s. La premiĂšre est que pour une pensĂ©e Ă©gocentrique le jeu tient en somme lieu de loi suprĂȘme. Câest lâun des mĂ©rites de la psychanalyse dâavoir montrĂ© que lâautisme ne connaĂźt pas lâadaptation au rĂ©el, parce que, pour le moi, le plaisir est le seul ressort. La pensĂ©e autistique a ainsi pour unique fonction de donner aux besoins et aux intĂ©rĂȘts une satisfaction immĂ©diate et sans contrĂŽle, en dĂ©formant le rĂ©el pour lâadapter au moi. Le rĂ©el est, en effet, pour le moi, plastique Ă lâinfini puisque lâautisme ignore cette rĂ©alitĂ© commune Ă tous qui dĂ©truit lâillusion et contraint Ă la vĂ©rification. DĂšs lors, dans la mesure oĂč la pensĂ©e enfantine restera pĂ©nĂ©trĂ©e dâĂ©gocentrisme, la question de la modalitĂ© devra se poser sous cette forme prĂ©judicielle : nâexiste-t-il quâune rĂ©alitĂ© pour lâenfant, jâentends quâune rĂ©alitĂ© suprĂȘme, pierre de touche de toutes les autres (comme sera pour tel adulte le monde des sens, ou pour tel autre le monde construit par la science ou encore le monde invisible du mystique), ou bien, suivant ses Ă©tats dâĂ©gocentrisme ou de socialisation, lâenfant se trouvera-t-il en prĂ©sence de deux mondes Ă©galement rĂ©els et dont aucun ne parvient Ă supplanter lâautre ? Il est Ă©vident que cette derniĂšre hypothĂšse est la plus probable.
Bien plus, et il convient de rappeler cette seconde vĂ©ritĂ©, il nâest pas prouvĂ© que lâenfant souffre de cette bipolaritĂ© du rĂ©el. Vue du dehors, son attitude paraĂźt incohĂ©rente : tantĂŽt il croit, tantĂŽt il joue. Comme dit Baldwin, « la chose est regardĂ©e comme Ă©tant, et Ă©tant seulement ce que fait dâelle lâintĂ©rĂȘt dominant » 11. Mais, vue du dedans, une telle attitude nâa peut-ĂȘtre rien de gĂȘnant. Pour nous, adultes, lâincohĂ©rence et lâabsence de hiĂ©rarchie entre les Ă©tats de croyance et de jeu serait insupportable, mais câest Ă cause dâun besoin dâunitĂ© intĂ©rieure dont lâapparition est peut-ĂȘtre fort tardive. Câest, en effet, surtout vis-Ă -vis des autres que nous sommes obligĂ©s dâunifier nos croyances et de mettre sur des plans diffĂ©rents celles qui ne sont pas compatibles entre elles, de telle sorte quâil se constitue peu Ă peu un plan du rĂ©el, un plan du possible, un plan de la fiction, etc. La hiĂ©rarchie de ces plans est donc donnĂ©e par leur degrĂ© dâobjectivitĂ© et la capacitĂ© dâobjectivitĂ© dĂ©pend elle-mĂȘme de la socialisation de la pensĂ©e, puisque nous nâavons pas dâautre critĂšre dâobjectivitĂ© que lâaccord des esprits. Si notre pensĂ©e reste enfermĂ©e dans le moi, si elle ne sait se placer au point de vue des autres, le dĂ©part entre lâobjectif et le subjectif sera donc par lĂ mĂȘme fortement compromis. Pour la pensĂ©e enfantine, qui reste Ă©gocentrique, il nây aura dĂšs lors pas de hiĂ©rarchie possible entre les diverses rĂ©alitĂ©s et cette absence de hiĂ©rarchie ne se fera mĂȘme pas sentir faute, dâun contact continu avec la pensĂ©e des autres : Ă certains moments lâenfant, enfermĂ© dans son moi, croira Ă sa fiction et se jouera de ses croyances antĂ©rieures, mais, Ă dâautres moments, en particulier lorsquâil reprendra contact avec la pensĂ©e dâautrui, il oubliera ce quâil vient de croire et regagnera le second pĂŽle de ce qui constitue la rĂ©alitĂ© pour lui.
En rĂ©sumĂ©, il se peut quâil y ait pour lâenfant deux ou plusieurs rĂ©alitĂ©s, et que ces rĂ©alitĂ©s soient Ă©galement rĂ©elles tour Ă tour, au lieu dâĂȘtre hiĂ©rarchisĂ©es comme chez nous. Il se peut, en outre, que lâincohĂ©rence qui rĂ©sulte de ce fait ne procure aucune gĂȘne Ă lâenfant lui-mĂȘme (L. P., chap. V, § 9.). Câest bien ce que montrent les faits. On peut dĂ©couper quatre stades dans lâĂ©volution de la modalitĂ© chez lâenfant : le premier dure jusque vers 2-3 ans, le second sâĂ©tend de 2-3 ans jusquâĂ 7-8 ans, le troisiĂšme de 7-8 ans Ă 11-12 ans et ; le quatriĂšme commence dĂšs cet Ăąge. Durant le premier stade, on peut dire que le rĂ©el est purement et simplement ce qui est dĂ©sirĂ©. La « loi du plaisir » dont parle Freud dĂ©forme et façonne le monde Ă son grĂ©. Le second stade marque lâapparition de deux rĂ©alitĂ©s hĂ©tĂ©rogĂšnes et Ă©galement rĂ©elles : le monde du jeu et celui de lâobservation. Le troisiĂšme marque un dĂ©but de hiĂ©rarchie et le quatriĂšme lâachĂšvement de cette mise en hiĂ©rarchie, grĂące Ă lâintroduction dâun plan nouveau, celui de la pensĂ©e formelle et des assomptions logiques.
En effet, Stern a remarquĂ© que vers 3 ans environ apparaissent des expressions telles que « penser », « croire », etc., qui marquent que lâenfant est parvenu Ă distinguer deux nuances dans lâĂȘtre, le vrai et ce qui est simplement imaginĂ©. De fait, lâenfant dĂšs cette date distingue de mieux en mieux les reprĂ©sentations admises « pour de vrai », comme disent les petits Genevois, et les reprĂ©sentations admises « pour sâamuser ». Mais il faudrait se garder de voir lĂ deux plans hiĂ©rarchisĂ©s. Lorsque lâenfant se dirige vers lâun de ces deux pĂŽles, il tourne le dos Ă lâautre. Jusque vers 7-8 ans, lâenfant se pose, en effet, trĂšs rarement la question de modalité : il ne cherche pas Ă dĂ©montrer que telle de ses reprĂ©sentations correspond ou non Ă une rĂ©alitĂ©. Quand on lui pose la question, il lâĂ©lude. Elle ne lâintĂ©resse pas, elle est mĂȘme contraire Ă son attitude mentale tout entiĂšre. Les rares cas oĂč il se pose spontanĂ©ment une telle question (« Des fois ça existe ? », etc., 5 cas sur 750 questions chez un garçon de 6 ans), câest Ă lâoccasion dâun frottement nĂ©cessaire avec la pensĂ©e des autres. En dehors de telles circonstances, lâenfant de 2-3 ans Ă 7-8 ans connaĂźt bien deux plans ou deux rĂ©alitĂ©s, celle du jeu et celle de lâobservation, mais elles sont juxtaposĂ©es et non hiĂ©rarchisĂ©es, en ce sens que, lorsquâil est en prĂ©sence de lâune, elle lui paraĂźt la seule vraie et il oublie lâautre.
DĂšs lors, ces deux plans, celui du jeu et celui de lâobservation sensible, sont fort diffĂ©rents pour lâenfant de ce quâils sont pour nous. Ils sont, en particulier, moins distincts lâun de lâautre chez lâenfant quâils ne le sont chez nous. Ce fait explique mĂȘme probablement pourquoi ils ne peuvent ĂȘtre hiĂ©rarchisĂ©s : deux Ă©lĂ©ments encore partiellement indiffĂ©renciĂ©s se contrecarrent, en effet, beaucoup plus que lorsquâune diffĂ©renciation nette met en lumiĂšre leurs oppositions. Dans le premier cas, les contradictions entraĂźnĂ©es par lâindiffĂ©renciation produisent un antagonisme, dans le second cas, les oppositions permettent la synthĂšse.
En effet, le jeu, pour nous, repose sur des fictions. Pour lâenfant de cet Ăąge il est beaucoup plus. Il ne suffit mĂȘme pas de dire, avec Groos, quâil est une « illusion volontaire », car cette attitude supposerait chez lâenfant le pouvoir de rĂ©sister Ă lâillusion, ou plutĂŽt dâopposer certaines croyances qui seraient volontaires, Ă certaines autres qui seraient nĂ©cessaires. En rĂ©alitĂ©, le jeu ne peut pas sâopposer Ă la rĂ©alitĂ©, car, dans les deux cas, la croyance est arbitraire ou plutĂŽt dĂ©pourvue de raisons logiques. Le jeu est une rĂ©alitĂ© que lâenfant veut bien croire Ă lui tout seul, exactement comme le rĂ©el est un jeu que lâenfant veut bien jouer avec lâadulte et tous ceux qui y croient aussi. Dans les deux cas, la croyance est ou trĂšs forte ou trĂšs faible, suivant quâon la caractĂ©rise par son intensitĂ© momentanĂ©e ou par sa durĂ©e, mais, dans aucun des deux cas, elle ne requiert de justification intrinsĂšque. Il faut donc dire du jeu enfantin quâil constitue une rĂ©alitĂ© autonome, entendant par lĂ que la rĂ©alitĂ© « vraie » Ă laquelle il sâoppose est beaucoup moins « vraie » pour lâenfant que pour nous.
La rĂ©alitĂ© sensible ou « vraie » est donc aussi fort diffĂ©rente chez lâenfant et chez nous. Pour nous, cette rĂ©alitĂ© est donnĂ©e par lâexpĂ©rimentation, et ses lois en sont contrĂŽlĂ©es incessamment. Pour lâenfant, la rĂ©alitĂ© sensible nâest observĂ©e ou expĂ©rimentĂ©e quâĂ un degrĂ© bien moindre et ses lois en sont Ă peine contrĂŽlĂ©es : elle est construite, presque de toutes piĂšces, par lâintelligence ou par les dĂ©cisions de la croyance.
Nous touchons ici au phĂ©nomĂšne du « rĂ©alisme intellectuel », Ă©tudiĂ© par les spĂ©cialistes du dessin enfantin, en particulier par M. Luquet, et que nous avons Ă©tendu Ă la conception de la pensĂ©e de lâenfant en gĂ©nĂ©ral 12.
Nous avons vu (L. P., chap. V, § 3), en effet, que, par suite de son Ă©gocentrisme, lâenfant a une reprĂ©sentation du monde toujours moulĂ©e par le point de vue immĂ©diat, fragmentaire et personnel. Les rapports entre les choses ne seront pas, par consĂ©quent, ce que lâexpĂ©rimentation les donne, ou simplement ce que la comparaison des points de vue les façonne, mais ils seront tels que la logique enfantine et en particulier le syncrĂ©tisme les fera. Autrement dit, par la mĂȘme cause qui lâempĂȘche de sâadapter aux autres, lâenfant sera mal adaptĂ© Ă lâobservation sensible : il nâanalysera pas le contenu de ses perceptions mais lâalourdira par tout un acquis mal digĂ©rĂ©. Bref, il ne verra pas les objets tels quâils sont mais tels quâil se les serait reprĂ©sentĂ©s avant de les voir si, par impossible, il se les Ă©tait dĂ©crits Ă lui-mĂȘme. Câest pourquoi les premiers stades du dessin enfantin ne se caractĂ©risent pas par un rĂ©alisme visuel, câest-Ă -dire par une copie fidĂšle du modĂšle donnĂ©, mais par un rĂ©alisme intellectuel tel que lâenfant ne dessine des choses que ce quâil en sait et ne regarde quâun « modĂšle interne ». Telle est aussi lâobservation enfantine. Lâenfant ne voit souvent que ce quâil sait. Il projette dans les choses toute sa pensĂ©e verbale. Il voit les montagnes construites par lâhomme, les riviĂšres creusĂ©es Ă coups de bĂȘche, le soleil et la lune nous suivant dans nos promenades. Le champ dâattention, avons-nous vu, paraĂźt large en ce sens que les choses sont observĂ©es en grand nombre, mais il est Ă©troit en ce sens que les choses sont schĂ©matisĂ©es suivant le point de vue propre de lâenfant au lieu dâĂȘtre perçues en leurs liaisons intrinsĂšques.
Le rĂ©alisme intellectuel est donc la reprĂ©sentation du monde la plus naturelle pour la pensĂ©e Ă©gocentrique. Il tĂ©moigne, dâune part, dâune incapacitĂ© Ă lâobservation objective (au rĂ©alisme visuel). Dâautre part, il est cependant un rĂ©alisme, car lâenfant nâest ni un intellectualiste (son dĂ©sintĂ©rĂȘt pour la systĂ©matisation logique est complet) ni un mystique. Bien plus, son Ă©gocentrisme lâentraĂźne Ă de perpĂ©tuelles illusions rĂ©alistes, comme de confondre les mots et les choses, la pensĂ©e et les objets auxquels on pense, etc. ; bref, il nâa en rien la conscience de sa subjectivitĂ©.
En rĂ©sumĂ©, avant 7-8 ans, il existe deux plans de rĂ©alitĂ©, le jeu et la rĂ©alitĂ© commune, mais ils sont juxtaposĂ©s au lieu dâĂȘtre comparĂ©s et hiĂ©rarchisĂ©s, et chacun des deux, pris en lui-mĂȘme, est diffĂ©rent de ce quâil est chez nous. Vers 7-8 ans, par contre, certaines transformations sâopĂšrent dans la modalitĂ© du jugement enfantin, en relation Ă©troite avec le fait notĂ© tout Ă lâheure de lâapparition du besoin de systĂ©matisation et de non-contradiction. On peut caractĂ©riser ce stade, dâune part, par les dĂ©buts dâune observation positive du monde extĂ©rieur et, dâautre part, par la prise de conscience des implications en ce qui concerne les raisonnements liĂ©s Ă lâobservation elle-mĂȘme. Ces deux faits ont pour consĂ©quence de porter lâenfant Ă dissocier la rĂ©alitĂ© objective et la rĂ©alitĂ© verbale, câest-Ă -dire le monde de lâobservation directe et celui des rĂ©cits, des imaginations, des choses conçues ou entendues sans jamais avoir Ă©tĂ© vues. Câest donc le dĂ©clin du rĂ©alisme intellectuel en ce qui concerne lâobservation elle-mĂȘme.
Mais, en vertu de la loi du dĂ©calage, tous les phĂ©nomĂšnes qui ont empĂȘchĂ© jusquâalors lâadaptation directe au monde extĂ©rieur (incapacitĂ© Ă manier les relations, syncrĂ©tisme, juxtaposition, etc.) sont dĂ©calĂ©s sur le plan verbal et vont obstruer la prise de conscience du raisonnement enfantin. DâoĂč deux consĂ©quences solidaires, lâune intĂ©ressant la modalitĂ©, lâautre la structure du raisonnement.
Voici la premiĂšre. Pour ce qui est de lâintelligence de perception, les plans de rĂ©alitĂ© se hiĂ©rarchisent. Les catĂ©gories du possible et du nĂ©cessaire, en particulier (qui seules permettent de grouper les rĂ©alitĂ©s les unes par rapport aux autres), apparaissent dans la conception de la nature et permettent Ă lâenfant de concevoir certains phĂ©nomĂšnes comme dus au hasard (cette idĂ©e de hasard apparaĂźt, en effet, dĂšs 7-8 ans), les autres comme liĂ©s Ă une nĂ©cessitĂ© physique et non plus morale. Mais, pour ce qui est de lâintelligence verbale, ces mĂȘmes plans ne sont pas encore distinguĂ©s, câest-Ă -dire que lâenfant reste incapable de concevoir, dâune part, une nĂ©cessitĂ© simplement logique (si lâon admet⊠alors il faut admettreâŠ), dâautre part, un plan du pur hypothĂ©tique ou de lâassomption logique (admettons queâŠ).
DĂšs lors (J. R., chap. II), le raisonnement enfantin entre 7-8 et 11-12 ans prĂ©sentera un caractĂšre trĂšs net : le raisonnement liĂ© Ă la croyance rĂ©elle, autrement dit liĂ© Ă lâobservation directe, sera logique. Mais le raisonnement formel restera impossible. Le raisonnement formel lie, en effet, entre elles des assomptions, câest-Ă -dire des propositions auxquelles on ne croit pas nĂ©cessairement, mais que lâon admet pour voir quelles sont les consĂ©quences quâelles comportent.
Vers 11-12 ans, au contraire, la modalitĂ© de la pensĂ©e devient chez lâenfant Ă peu prĂšs ce quâelle est chez nous, ou du moins chez lâadulte non cultivĂ©. Les divers plans de rĂ©alitĂ©, le jeu, la rĂ©alitĂ© verbale, lâobservation, sont hiĂ©rarchisĂ©s dĂ©finitivement par rapport Ă un critĂšre unique ; lâexpĂ©rience. Cette mise en hiĂ©rarchie est, en effet, possible grĂące aux notions de nĂ©cessitĂ© et de possibilitĂ©, qui sont Ă©tendues cette fois Ă la pensĂ©e verbale elle-mĂȘme.
La consĂ©quence de cette Ă©volution sur la structure du raisonnement enfantin est trĂšs importante. Comme nous avons essayĂ© de le montrer prĂ©cĂ©demment 13 et comme une nouvelle Ă©tude nous lâa confirmĂ© depuis, la pensĂ©e formelle nâapparaĂźt que vers 11-12 ans, câest-Ă -dire Ă lâĂ©poque oĂč lâenfant arrive Ă raisonner sur de purs possibles. Raisonner formellement, câest, en effet, prendre les prĂ©misses du raisonnement simplement pour donnĂ©es, sans en discuter le bien-fondé : la croyance Ă la conclusion du raisonnement se motivera dĂšs lors seulement sur la forme de la dĂ©duction. Auparavant, et mĂȘme dans la pensĂ©e des enfants de 7-8 Ă 11-12 ans, la dĂ©duction nâest jamais pure, câest-Ă -dire que la croyance en la valeur de la dĂ©duction reste liĂ©e Ă la croyance en la valeur des prĂ©misses ou des conclusions, considĂ©rĂ©es en elles-mĂȘmes. Avant 7-8 ans, en effet, il nây a aucune prise de conscience des implications logiques. La pensĂ©e reste rĂ©aliste et lâenfant raisonne toujours en regardant un « modĂšle interne » considĂ©rĂ© comme la vraie rĂ©alitĂ©, mĂȘme lorsque le raisonnement a les apparences dâune dĂ©duction. Câest lâexpĂ©rience mentale pure. Les pseudo-assomptions enfantines de 6-7 ans sont de ce type. (« Si jâĂ©tais un ange, et que jâaurais des ailes et si je volerais dans les sapins, est-ce que les Ă©cureuils se sauveraient, ou bien ils resteraientâŠÂ »)
Entre 7-8 et 11-12 ans, il y a bien conscience des implications, lorsque le raisonnement procĂšde sur des croyances et non sur des assomptions, autrement dit, lorsquâil est liĂ© Ă lâobservation elle-mĂȘme. Mais la dĂ©duction reste encore rĂ©aliste, câest-Ă -dire que lâenfant ne peut raisonner sur des prĂ©misses sans y croire. Ou, du moins, sâil raisonne implicitement sur des assomptions quâil fait pour lui-mĂȘme, il ne peut raisonner sur celles quâon lui propose. Ă 11-12 ans, seulement, il est capable de cette opĂ©ration difficile, qui est la dĂ©duction pure, procĂ©dant sur nâimporte quelle assomption (ainsi celle du test de phrase absurde que Binet a donnĂ© pour 10 ans, mais qui est un test de 11 ou mĂȘme 12 ans : « Si je me tue un jour de dĂ©sespoir ce ne sera pas un vendredi, car le vendredi est un mauvais jour⊠etc. » Avant 11-12 ans, lâenfant ne peut faire lâassomption. Ou bien il accepte la donnĂ©e et ne voit pas dâabsurditĂ©, ou bien il la rejette comme absurde mais ne voit pas lâabsurditĂ© formelle du raisonnement proposĂ©).
Câest donc Ă 11-12 ans quâil faut situer lâapparition de ce que nous appelions tout Ă lâheure lâ« expĂ©rience logique ». LâexpĂ©rience logique suppose, en conclusion, et peut se dĂ©finir par ces deux conditions : 1° une « expĂ©rience mentale » exĂ©cutĂ©e sur le plan de lâhypothĂšse pure ou de la pure possibilitĂ©, et non comme prĂ©cĂ©demment, sur le plan de la rĂ©alitĂ© reproduite en pensĂ©e et, 2° un rĂ©glage et une prise de conscience des opĂ©rations de la pensĂ©e en tant que telles, par exemple des dĂ©finitions ou des assomptions que lâon fait, et que lâon dĂ©cide de conserver identiques Ă elles-mĂȘmes, etc.
Il nâest pas sans intĂ©rĂȘt de constater que cette nouvelle prise de conscience est une fois de plus sous la dĂ©pendance de facteurs sociaux et que lâincapacitĂ© Ă la pensĂ©e formelle est inversement un rĂ©sultat trĂšs direct de lâĂ©gocentrisme enfantin. Ce qui empĂȘche lâenfant de raisonner sur une donnĂ©e quâil nâadmet pas et quâon lui demande dâ« assumer » simplement, câest, en effet, quâil ignore lâart dâentrer dans le point de vue des autres. Il nây a pour lui quâun seul point de vue comprĂ©hensible : le sien. DâoĂč le fait que la rĂ©alitĂ© physique ne se double pas, jusquâĂ 11-12 ans, dâune rĂ©alitĂ© subjective (lâenfant ne prend pas conscience du caractĂšre personnel de ses opinions, de ses dĂ©finitions, des mots eux-mĂȘmes, etc.) ni, partant, dâune rĂ©alitĂ© simplement logique, dans laquelle tout le concevable serait possible. Il nây a donc auparavant quâun rĂ©el et un irrĂ©el. Il y a bien un plan de la possibilitĂ© physique mais pas de plan de la possibilitĂ© logique : le rĂ©el seul est logique. Vers 11-12 ans, au contraire, la vie sociale prend un essor nouveau, ce qui a Ă©videmment pour effet de conduire les enfants Ă une comprĂ©hension mutuelle plus grande et, dĂšs lors, de les habituer Ă se placer incessamment Ă des points de vue quâils ne partagent pas eux-mĂȘmes. Câest probablement ce maniement progressif des assomptions qui entraĂźne lâenfant Ă assouplir sa conception de la modalitĂ©, et, partant, Ă apprendre lâusage des raisonnements formels.
§ 8. La prĂ©causalitĂ© chez lâenfant
Nous voici au terme de notre esquisse de la logique de lâenfant. Il nous faut cependant rappeler encore en quelques mots une question que nous avons posĂ©e beaucoup plus que rĂ©solue. Quelle est la reprĂ©sentation du monde qui va de pair avec une telle logique ? Quelle est la notion de causalitĂ© que se construit lâenfant Ă ses diffĂ©rents stades ? Nous aurions peut-ĂȘtre dĂ» commencer par lĂ . Mais, Ă Ă©tudier directement les propos des enfants sur les phĂ©nomĂšnes qui les entourent, nous nous serions exposĂ©s Ă les prendre Ă la lettre ou Ă les dĂ©former, faute dâen avoir analysĂ© la structure logique. Nous croyons ĂȘtre maintenant prĂ©venus contre ce danger.
Comment poser le problĂšme de la causalitĂ© chez lâenfant ? AssurĂ©ment par lâĂ©tude des questions spontanĂ©es et, particuliĂšrement, des « pourquoi ». Nous avons, Ă cet effet, rĂ©coltĂ© 1125 questions dâun mĂȘme enfant de 6-7 ans, durant une dizaine de mois (L. P., chap. V). Les rĂ©sultats de lâanalyse et du classement de ces questions ont Ă©tĂ© les suivants : le besoin dâexplication causale proprement dite sâest trouvĂ© extrĂȘmement faible, et les « pourquoi » ont tĂ©moignĂ© dâune sorte dâindiffĂ©renciation entre la causalitĂ© physique et la justification logique ou psychologique, indiffĂ©renciation dont nous ferons prĂ©cisĂ©ment le caractĂšre distinctif de la prĂ©causalitĂ©.
Rappelons les faits : sur 360 « pourquoi », par exemple, il ne sâest trouvĂ© que 5 « pourquoi de justification logique », et 103 « pourquoi dâexplication causale ». Mais sur ces 103 derniers « pourquoi », la plupart ont tĂ©moignĂ© ou dâanimisme, ou dâartificialisme ou de finalisme : 13 seulement ont pu ĂȘtre interprĂ©tĂ©s sans Ă©quivoque comme tĂ©moignant dâun besoin dâexplication mĂ©canique, par contact spatial. Il est donc possible de prĂ©voir que lâexplication enfantine sera Ă©galement Ă©loignĂ©e de constituer une dĂ©monstration ou une dĂ©duction logiques et de faire appel aux insertions spatiales des phĂ©nomĂšnes pour en induire les mouvements : lâexplication enfantine nâest ni logique ni spatiale. Dâautre part, un grand nombre de ces questions nous ont montrĂ© que la notion de hasard Ă©tait absente de la pensĂ©e enfantine avant 7-8 ans : le monde est conçu, avant cette date, comme un ensemble dâintentions et dâactions bien rĂ©glĂ©es, voulues, ne laissant aucune place aux rencontres fortuites et inexplicables comme telles. Tout peut se justifier, sauf Ă faire appel Ă un arbitraire qui nâest pas lâĂ©quivalent du hasard mais du bon plaisir des volontĂ©s toutes-puissantes.
Câest en ce sens quâil faut donc parler dâune prĂ©causalité ; indiffĂ©renciation entre la causalitĂ© physique et la motivation psychologique ou logique. Quelles sont les racines de cette prĂ©causalitĂ©, dont les aboutissants sont lâanimisme et lâartificialisme enfantins ? Ce sont, croyons-nous, de nouveau lâĂ©gocentrisme et le rĂ©alisme intellectuel quâil entraĂźne.
LâĂ©gocentrisme contribue, avons-nous vu, Ă rendre lâenfant inconscient de lui-mĂȘme. Cette inconscience dĂ©borde infiniment les difficultĂ©s dâintrospection que nous avons dĂ©crites : elle va jusquâĂ empĂȘcher lâenfant, avant 7-8 ans, de prendre conscience du phĂ©nomĂšne de la pensĂ©e en tant que phĂ©nomĂšne subjectif, et jusquâĂ lâempĂȘcher dâĂ©tablir une limite exacte entre son moi et le monde extĂ©rieur. Baldwin a beaucoup insistĂ© sur ce caractĂšre « adualistique » de la pensĂ©e primitive. Nous avons nous-mĂȘme dĂ©crit un stade tout Ă fait net (vers 7 ans), au cours duquel lâenfant sait que ses rĂȘves sont subjectifs (une personne placĂ©e Ă cĂŽtĂ© de lui ne les verrait ni ne pourrait les toucher) et nĂ©anmoins les situe devant lui, dans la chambre 14. Un grand nombre de faits de ce genre nous ont amenĂ©s Ă admettre que lâenfant, avant 7-8 ans, ignore donc sa pensĂ©e et la projette tout entiĂšre dans les choses. Il est donc « rĂ©aliste », au sens dont on parle des illusions rĂ©alistes de la pensĂ©e. Mais ce rĂ©alisme conduit Ă ignorer la distinction entre un monde psychique et un monde physique, et, par consĂ©quent, Ă considĂ©rer le monde extĂ©rieur comme tous les deux Ă la fois. DâoĂč une tendance Ă la « prĂ©causalité ».
Dâautre part, et pour les mĂȘmes raisons, le rĂ©alisme enfantin est intellectuel et non visuel (voir le paragraphe prĂ©cĂ©dent) : lâenfant ne voit que ce quâil sait et voit le monde extĂ©rieur comme sâil lâavait construit auparavant par son intelligence. DĂšs lors, la causalitĂ© enfantine ne sera pas visuelle, autrement dit, ne sâintĂ©ressera pas aux contacts spatiaux ni Ă la causalitĂ© mĂ©canique. Elle sera intellectuelle, câest-Ă -dire pĂ©nĂ©trĂ©e de considĂ©rations Ă©trangĂšres Ă lâobservation pure : justification de tous les phĂ©nomĂšnes, tendance syncrĂ©tique Ă tout lier Ă tout (voir § 5), bref, confusion de la causalitĂ© physique et de la motivation psychologique ou logique. DâoĂč, de nouveau, la prĂ©causalitĂ©.
Câest en ce sens que lâon peut voir dans la mentalitĂ© prĂ©causale, si lâon donne Ă ce mot la signification que nous avons prĂ©cisĂ©e tout Ă lâheure, la mentalitĂ© la plus en accord avec lâĂ©gocentrisme de la pensĂ©e et avec toutes les particularitĂ©s logiques que cet Ă©gocentrisme entraĂźne.
Mais, rĂ©pĂ©tons-le, nous venons de poser un problĂšme formidable, en soulignant ces quelques traits de la causalitĂ© chez lâenfant, et nous sommes extrĂȘmement Ă©loignĂ©s dâen entrevoir la solution.
Conclusion. â Nous croyons, par contre, avoir rĂ©solu le problĂšme que nous nous Ă©tions posĂ© au dĂ©but de notre recherche. Les caractĂšres de la pensĂ©e de lâenfant que nous avons dĂ©crits se sont bien trouvĂ©s constituer un ensemble cohĂ©rent, tel que chacun des termes implique partiellement une fraction de chacun des autres. AssurĂ©ment, la pensĂ©e enfantine ne saurait ĂȘtre isolĂ©e des facteurs dâĂ©ducation et de toutes les influences que lâadulte exerce sur lâenfant. Mais ces influences ne viennent pas sâimprimer sur lâenfant comme sur une plaque photographique : elles sont « assimilĂ©es », câest-Ă -dire dĂ©formĂ©es par lâĂȘtre vivant qui les subit, et incorporĂ©es Ă sa substance propre. Câest cette substance psychologique de lâenfant, autrement dit cette structure et ce fonctionnement propres Ă la pensĂ©e enfantine, que nous avons cherchĂ© Ă dĂ©crire et, dans une certaine mesure, Ă expliquer.
Nous croyons donc quâun jour viendra oĂč lâon mettra la pensĂ©e de lâenfant sur le mĂȘme plan, par rapport Ă la pensĂ©e adulte, normale et civilisĂ©e, que la « mentalitĂ© primitive », dĂ©finie par M. LĂ©vy-Bruhl, que la pensĂ©e autistique et symbolique dĂ©crite par M. Freud et par ses disciples, et que la « conscience morbide », Ă supposer que ce concept, dĂ» Ă M. Ch. Blondel, ne fusionne pas un jour avec le prĂ©cĂ©dent. Mais gardons-nous dâesquisser ici ces parallĂšles dangereux au cours desquels on oublie trop les divergences fonctionnelles. Nous avons dâailleurs dĂ©jĂ pris parti en ce qui concerne les relations qui unissent la pensĂ©e de lâenfant et la pensĂ©e symbolique, sans insister peut-ĂȘtre suffisamment sur les diffĂ©rences Ă©videntes qui sĂ©parent ces deux sortes de pensĂ©e 15. Ne cherchons donc pas Ă avancer trop vite sur ce terrain plein dâembĂ»ches de la psychologie comparĂ©e : lâanalyse patiente de la mentalitĂ© enfantine nous maintient en un domaine trop sĂ»r, quoique non encore complĂštement dĂ©frichĂ©, pour quâil soit prudent de lâabandonner de sitĂŽt.