Chapitre IV.
Le raisonnement chez l’enfant a

Dans les chapitres qui prĂ©cĂšdent nous avons cherchĂ© Ă  souligner divers traits de la structure du jugement enfantin, en nous plaçant aussi en dehors que possible des cadres habituels des traitĂ©s de logique. Ce n’est pas, en effet, en prenant tout constituĂ© le schĂ©ma du raisonnement adulte (et encore du raisonnement pleinement explicitĂ©, tel qu’il apparaĂźt chez les savants ou au cours des dĂ©bats judiciaires), et en appliquant ce schĂ©ma Ă  des tests (comme les tests de syllogismes Ă  complĂ©ter) pour voir si l’enfant se conforme ou non Ă  nos habitudes, effectives ou scolaires, de penser, que l’on arrivera Ă  dĂ©gager la nature de la logique de l’enfant. C’est, au contraire, Ă  propos de quelques problĂšmes soulevĂ©s par l’enfant lui-mĂȘme, ou Ă  propos de son langage et, en particulier, de l’évolution du sens des termes de liaison logique (conjonctions, substantifs Ă  sens relatif, prĂ©positions, etc.) que l’on pourra rencontrer les traits les plus significatifs et les plus imprĂ©visibles. Mais ce procĂ©dĂ© indirect est nĂ©cessairement dĂ©cousu, aussi sommes-nous maintenant, aprĂšs trois Ă©tudes prĂ©liminaires, en prĂ©sence de rĂ©sultats trĂšs fragmentaires, qu’il conviendrait de grouper et d’interprĂ©ter Ă  la lumiĂšre d’autres faits encore, pour en tirer l’esquisse d’une psychologie du raisonnement enfantin. C’est Ă  cet essai qu’est consacrĂ© le prĂ©sent chapitre.

Nous n’avons pas fait d’enquĂȘte spĂ©ciale pour dĂ©celer la structure du raisonnement des enfants. On comprend facilement pourquoi : tout procĂ©dĂ© direct d’investigation eĂ»t Ă©tĂ© artificiel, puisque nous ne savions ni ce que nous devions trouver ni surtout dans quels termes poser le problĂšme. La mĂ©thode indirecte, c’est-Ă -dire la comparaison de rĂ©sultats pris sur le vif Ă  propos des enquĂȘtes prĂ©cĂ©dentes ou d’autres enquĂȘtes, est donc seule lĂ©gitime en cette matiĂšre, du moins pour commencer. Nous prendrons ainsi nos matĂ©riaux, en partie dans les pages qui prĂ©cĂšdent, en partie dans des documents accumulĂ©s en vue de l’étude des reprĂ©sentations d’enfants (causalitĂ© physique, notion de force, animisme, etc.) ou du dĂ©veloppement de la notion de nombre. Ces Ă©tudes ne sont malheureusement ni publiĂ©es ni mĂȘme terminĂ©es : nous les rassemblerons dans un ou deux volumes consacrĂ©s au contenu de la pensĂ©e de l’enfant et non plus Ă  sa structure. Il y a assurĂ©ment une fĂącheuse anticipation dans cet appel Ă  des raisonnements d’enfants portant sur la causalitĂ©, bien que — nous le rĂ©pĂ©tons — nous ne nous occupions ici que de la forme des raisonnements d’enfants, et non du contenu des reprĂ©sentations. Mais, d’une part, nous nous priverions de donnĂ©es intĂ©ressantes en Ă©liminant ces observations utiles Ă  la description du raisonnement enfantin ; d’autre part et surtout, le cercle inverse (c’est-Ă -dire celui que nous aurions commis en publiant d’abord des Ă©tudes sur les reprĂ©sentations d’enfants avant de faire voir comment ces enfants raisonnent) eĂ»t Ă©tĂ© bien pire, car nous eussions faussĂ© la comprĂ©hension mĂȘme des matĂ©riaux, alors que nous nous bornerons, en fait, Ă  demander au lecteur de nous faire crĂ©dit en ce qui concerne la gĂ©nĂ©ralitĂ© des faits auxquels nous nous rĂ©fĂ©rerons tout Ă  l’heure.

La marche que nous allons suivre est, en deux mots, la suivante. Dans un premier paragraphe nous chercherons Ă  montrer la difficultĂ© de l’enfant Ă  prendre conscience de sa propre pensĂ©e (nous vĂ©rifierons ainsi un rĂ©sultat obtenu au cours du chap. I). Un second paragraphe tirera l’une des consĂ©quences de ce fait en nous montrant la difficultĂ© des enfants Ă  donner des dĂ©finitions et Ă  manier l’addition et la multiplication logiques. Un troisiĂšme paragraphe dĂ©duira de ces rĂ©sultats une conclusion importante : les enfants ne savent ni ne veulent Ă©viter la contradiction. Enfin, nous aborderons de front la question de la nature mĂȘme du raisonnement enfantin, ou, comme on l’a appelĂ©, de la « transduction ».

§ 1. L’enfant est-il capable d’introspection ? 1

Au cours de notre chapitre I nous avons entrevu dĂ©jĂ  cette circonstance que la pensĂ©e enfantine doit ĂȘtre moins consciente d’elle-mĂȘme que la nĂŽtre. En effet l’égocentrisme de la pensĂ©e entraĂźne nĂ©cessairement une certaine inconscience. Peu importe Ă  celui qui pense pour lui, exclusivement, et qui par consĂ©quent vit dans un perpĂ©tuel Ă©tat de croyance, c’est-Ă -dire de confiance dans sa propre pensĂ©e, peu lui importent les motifs ou les raisons qui ont guidĂ© son raisonnement : ce n’est que sous la pression des discussions et des oppositions qu’il cherchera Ă  se justifier aux yeux des autres et qu’il prendra ainsi l’habitude de se regarder penser, c’est-Ă -dire de chercher, par introspection, Ă  discerner incessamment et les motifs qui le guident et les directions qu’il suit.

Est-il possible de dĂ©passer ces simples prĂ©somptions et d’étudier, par une technique appropriĂ©e, la capacitĂ© d’introspection dont fait preuve l’enfant aux diffĂ©rents stades de son dĂ©veloppement ? En droit, c’est faisable au moyen de n’importe quelle Ă©preuve de raisonnement. Il suffit, aprĂšs que l’enfant a donnĂ© sa rĂ©ponse — juste ou fausse, peu importe au point de vue de l’introspection — de lui demander : « Comment as-tu trouvĂ© cela ? » ou « Qu’est-ce que tu t’es dit pour trouver cela ? » etc. En fait, rien n’est plus propre Ă  cette Ă©tude de l’introspection enfantine, que les petits problĂšmes de raisonnement arithmĂ©tique, car, d’une part, l’adulte a les moyens de voir, d’aprĂšs la rĂ©ponse de l’enfant, quelle est la marche qu’il a suivie au cours de son raisonnement (quelles sont les opĂ©rations qui ont Ă©tĂ© effectuĂ©es), et, d’autre part, l’introspection n’exige pas de l’enfant une facilitĂ© verbale bien grande, puisqu’il suffira de dire « j’ai enlevĂ© cela » ou « j’ai ajouté », etc.

Or, en Ă©tudiant une cinquantaine de garçons de 7 Ă  10 ans, au moyen de petits problĂšmes arithmĂ©tiques, jouĂ©s ou simplement parlĂ©s, nous avons Ă©tĂ© frappĂ©s d’emblĂ©e de la difficultĂ© dont l’enfant fait preuve pour raconter comment il a obtenu telle solution — juste ou fausse, peu importe. Ou bien l’enfant est incapable de retracer la marche qu’il a suivie, ou bien il invente aprĂšs coup une marche artificielle, dupe alors d’illusions de perspective sur sa propre pensĂ©e, et prenant pour point de dĂ©part ce qui est point d’arrivĂ©e, etc. Bref, tout se passe comme si l’enfant avait raisonnĂ© comme nous raisonnons nous-mĂȘmes lorsque nous rĂ©solvons un problĂšme tout empirique et en partie manuel (un puzzle, une boĂźte truquĂ©e, etc.), c’est-Ă -dire en prenant conscience de chaque rĂ©sultat (Ă©chec ou succĂšs partiel), mais sans que nous dirigions ni contrĂŽlions nos gestes, et surtout sans que nous soyons capables de saisir par introspection ou par rĂ©trospection nos dĂ©marches de pensĂ©e successives. Nous sommes naturellement arrivĂ©s d’une maniĂšre tout indirecte Ă  constater cette difficultĂ© d’introspection chez l’enfant. Notre but Ă©tant uniquement, au dĂ©but de notre recherche, d’étudier la notion de nombre, nous demandions aux enfants, comme il convient, la marche qu’ils avaient suivie pour obtenir chacune de leurs rĂ©ponses, et cela d’autant plus que la rĂ©ponse Ă©tait erronĂ©e et que nous avions de la peine Ă  la saisir d’emblĂ©e. En fait, les enfants nous ont racontĂ© leurs propres raisonnements d’une maniĂšre si fantaisiste, si Ă©loignĂ©e de nous renseigner sur le processus rĂ©el qui avait Ă©tĂ© suivi, que nous en sommes venus ainsi, indirectement, Ă  nous poser cette question prĂ©judicielle dont nous traitons ici.

Avant de passer aux faits, il importe encore de distinguer deux phĂ©nomĂšnes qui sont peut-ĂȘtre parents et dont nous essayerons mĂȘme de montrer que le second dĂ©rive du premier, mais qu’il ne faut nĂ©anmoins pas confondre : c’est la difficultĂ© d’introspection et la difficultĂ© Ă  donner une raison logique. Lorsqu’on demande « Pourquoi dites-vous 5 ? » Ă  quelqu’un qui a donnĂ© cette rĂ©ponse Ă  la question : « D’ici Ă  X il y a vingt minutes Ă  pied. À bicyclette, on va quatre fois plus vite. Combien cela fait-il ? », la rĂ©ponse peut ĂȘtre : « Parce que j’ai divisé 20 par 4 » ou : « Parce, que le quart de 20 est 5 ». Dans le premier cas, on se borne Ă  dĂ©crire ce qu’on a fait, Ă  donner la rĂ©trospection de son raisonnement. Dans le second cas, on donne la raison logique. Quand nous prĂ©tendons que les enfants ne savent pas faire l’introspection de leurs propres raisonnements, nous voulons simplement dire qu’il leur est trĂšs difficile de raconter le « comment » psychologique de ces raisonnements, indĂ©pendamment de savoir s’ils savent ou non donner la raison logique du rĂ©sultat obtenu. Mais nous verrons (et nous avons dĂ©jĂ  entrevu au cours du chap. I) que c’est prĂ©cisĂ©ment cette inconscience de la pensĂ©e vis-Ă -vis d’elle-mĂȘme qui explique pourquoi l’enfant a peine Ă  manier la justification logique.

Passons aux faits. On peut distinguer trois stades dans l’évolution de l’introspection enfantine. Durant le premier, l’enfant mis en prĂ©sence d’une question facile trouve immĂ©diatement la rĂ©ponse par adaptation quasi-automatique, mais ne sait dire comment il a fait. Durant le second stade, l’enfant doit tĂątonner et chercher pour trouver la solution. Mais il est encore incapable de rĂ©trospection ou mĂȘme d’introspection immĂ©diate. Durant le troisiĂšme stade, l’introspection devient possible.

Voici des exemples des deux premiers types. Nous les donnons pĂȘle-mĂȘle (quitte Ă  les classer ensuite dans les grandes lignes), car chacun participe de plusieurs types Ă  la fois et il serait arbitraire de les rĂ©partir dans des cadres trop rigides. TantĂŽt donc la rĂ©ponse est immĂ©diate (1er stade), avec ou sans opĂ©ration manuelle, tantĂŽt la rĂ©ponse a exigĂ© un long tĂątonnement (2e stade) soit manuel soit mental :

Weng (7 ans) : « Cette table a 4 mĂštres. Celle-ci est trois fois plus longue. Combien aura-t-elle de mĂštres ? — 12 mĂštres. — Comment as-tu fait ? — J’ai ajouté 2 et 2 et 2 et 2 et 2 et 2, toujours 2. —  Pourquoi 2 ? — Pour que ça fasse 12. —  Pourquoi as-tu pris 2 ? — Pour pas prendre un autre nombre. » « Cette fenĂȘtre a 4 mĂštres. Une autre qui serait la moitiĂ© moins haute aurait ? — 2 mĂštres. — Comment as-tu fait ? — J’ai ĂŽtĂ© les autres 2. »

« VoilĂ  12 allumettes. Fais-moi un tas trois fois plus petit. » AprĂšs un tĂątonnement, Weng fait un tas de 10 allumettes (par soustraction : 12−3, avec une erreur de calcul en plus). « Comment as-tu trouvĂ© 10 ? — J’ai ajouté 4 et 4 et 2. »

Ce cas de Weng est tout Ă  fait typique. Weng trouve un rĂ©sultat, automatiquement. Lorsqu’on lui demande comment il l’a trouvĂ©, il part du rĂ©sultat et le reconstruit arbitrairement par n’importe quel procĂ©dĂ©. Faute de pouvoir reconstituer son propre raisonnement, il invente donc une recette quelconque qui aboutisse au mĂȘme rĂ©sultat.

Chez d’autres enfants, la description rĂ©trospective qu’ils font de leur propre raisonnement prĂ©suppose aussi le rĂ©sultat, mais cette description est meilleure :

Ferr (8 ans) : « Il y a ici 10 allumettes et lĂ  trois fois plus. Combien il y en a là ? — 40. LĂ  il y en a 10 et lĂ  trois fois de plus. — Comment as-tu fait ? — J’ai comptĂ©, 10, 20, 30, 40. » « LĂ  il y a 20 allumettes. LĂ  il y en a deux fois autant. — 60. — Pourquoi 60 ? — J’ai comptĂ©. » « Un mur a 12 mĂštres. Un autre mur est deux fois plus petit ? — Ça fait 9
 J’ai comptĂ© jusqu’à 9. »

Gath (7 ans) : « Vous ĂȘtes 3 petits garçons et on vous donne 9 pommes. Combien vous en aurez chacun ? — Chacun 3. — Comment as-tu fait ? — J’ai cherchĂ©. —  Qu’as-tu dit ? — J’ai cherchĂ© combien ça faisait. J’ai cherchĂ© dans ma tĂȘte. — Qu’as-tu dit dans ta tĂȘte ? — J’ai comptĂ©. — Qu’as-tu comptĂ© dans ta tĂȘte ? —   » Gath ne rĂ©pond jamais qu’ainsi : « J’ai devinĂ©. J’ai calculĂ©. J’ai cherchĂ© dans ma tĂȘte. » « J’ai essayĂ© de voir combien ça faisait et j’ai trouvĂ© 3. » Mais, avec l’exercice, il comprend ce qu’on lui veut. Seulement, ses premiĂšres introspections renversent manifestement l’ordre suivi et prĂ©supposent le rĂ©sultat atteint : « Je mets 20 minutes Ă  pied pour aller Ă  Carouge. À bicyclette je vais deux fois plus vite. Ça fait ? — Vous mettez 10 minutes. — Comment as-tu fait ? — J’en ai enlevé 10. — Pourquoi 10 ? — Pour trouver. — Pourquoi as-tu enlevé 10 ? — Parce qu’il y en avait 20. — Pourquoi 10 ? — Parce que vous mettez 2 minutes de plus. » (= deux fois plus vite.)

Voici d’autres exemples :

Bel (9 ; 2) : « Tu vas Ă  Carouge en 50 minutes Ă  pied. À bicyclette tu vas cinq fois plus vite. Combien de temps mets-tu Ă  bicyclette ? — 45 minutes. — Comment as-tu compté ? — J’ai dit 50 moins 5, puis je suis redescendu vers 40 et j’ai vu que c’était 45. » Spie (9 ; 3) donne 25 en rĂ©ponse au mĂȘme problĂšme, mais ne sait comment il a fait : « Je peux pas vous expliquer, mais je sais y compter, c’est facile, mais pas le dire. » En fait, il a, comme beaucoup de ses camarades, simplement pris la moitiĂ© de 50. Mey (9 ; 5) rĂ©pond 35 et prĂ©tend qu’il a trouvé 35 parce qu’il s’est dit : 5 × 7 = 35. Tiec (9 ans œ) donne 10 comme rĂ©ponse (par division de 50 par 5). « Comment as-tu trouvĂ© 10 ? — Le ⅕ de 5 c’est 1, puis j’ai ajoutĂ© le 0. — Pourquoi ? —   »

Bref, dans tous ces cas, l’enfant ne sait pas expliquer ; ce qu’il a cherchĂ© ou comment il a fait pour trouver sa rĂ©ponse. Au lieu de faire une rĂ©trospection correcte, il part du rĂ©sultat obtenu, comme s’il l’avait su d’avance, et donne un moyen plus ou moins arbitraire de le retrouver.

Mais on peut Ă  bon droit suspecter ces rĂ©ponses. Elles sont manifestement fantaisistes. Ou bien elles montrent que l’enfant ne sait pas manier l’introspection et qu’il rĂ©pond alors suivant son bon plaisir, ou bien elles prouvent simplement qu’il n’a pas compris ce qu’on lui voulait. Il arrive, en effet, que l’enfant croie qu’on lui demande un procĂ©dĂ© scolaire de calcul, et se met Ă  vous rĂ©citer des additions ou Ă  vous donner des recettes pour faciliter les multiplications difficiles (par exemple pour trouver 4 × 6 on prend (4 × 3) + (4 × 3). Le seul moyen de prouver qu’il s’agit bien, dans les rĂ©ponses citĂ©es, de difficultĂ© Ă  l’introspection, c’est de montrer des cas oĂč l’enfant est manifestement dupe lui-mĂȘme, oĂč il est victime d’une illusion de perspective sur sa propre pensĂ©e, prenant systĂ©matiquement pour point de dĂ©part ce qui a Ă©tĂ© le rĂ©sultat de sa recherche.

Voici de tels cas :

Bis (9 ans œ) : « Un petit bateau coĂ»te 3 francs. Avec 18 francs combien peux-tu en acheter ? — 6. —  Comment as-tu trouvĂ© 6 ? — J’ai fait 3 fois, j’ai fait 6 fois 3
 [il prend donc pour point de dĂ©part ce qui est le rĂ©sultat, au lieu de dire : « j’ai divisĂ©, ou partagĂ© 18 francs en 3. »] — J’ai comptĂ©, puis j’ai trouvĂ© que ça faisait 6
 etc. » Ce n’est qu’aprĂšs une longue discussion que Bis dĂ©clare : « J’ai regardĂ© combien ça faisait pour aller Ă  18. » En voulant faire la rĂ©trospection de son raisonnement, Bis l’a donc bien retournĂ©.

Bon (9 ans œ) est un cas encore plus net, car nous l’avons entendu calculer Ă  voix basse. Nous lui demandons les trois quarts de 16 allumettes. Il parle alors pour lui : « Le quart de 16 = 4 ; 3 × 4 = 12 », et donne ses allumettes avec la rĂ©ponse : 12. —  Comment as-tu fait pour trouver 12 ? — J’ai dit 4 fois 3 = 12. Aller à 16 ça fait 4. J’ai pris les 4 [allumettes, au tas de 16] et j’ai donnĂ© le reste. » Bon renverse donc complĂštement le raisonnement correct qu’il avait fait Ă  voix basse, et nous donne un raisonnement sans direction logique.

Il est inutile de multiplier ces exemples, qui se ressemblent tous. Nous pouvons nous contenter de les schĂ©matiser comme suit. Au cours d’un premier stade, ou du moins lorsqu’il dĂ©bute dans l’emploi d’une notion, l’enfant ou bien tĂątonne matĂ©riellement, en cherchant par exemple Ă  trouver la moitiĂ© d’un tas d’allumettes, ou bien il applique automatiquement des notions rĂ©sultant de ces opĂ©rations manuelles. Dans les deux cas, la pensĂ©e a consistĂ© en une sĂ©rie d’opĂ©rations successives, manuelles ou mentales, mais qui n’ont pas Ă©tĂ© dirigĂ©es par un raisonnement entiĂšrement conscient. Dans de tels cas il n’y a naturellement pas d’introspection possible.

Dans un second stade, le problĂšme est plus difficile, et au lieu d’ĂȘtre rĂ©solu par une adaptation automatique, il exige une certaine direction de pensĂ©e, des jugements et un contrĂŽle. Mais lĂ  encore, lorsqu’il s’agit, non pas seulement de raisonner, mais de rĂ©flĂ©chir son raisonnement, ou de le raconter, ce qui revient au mĂȘme pour autant que la rĂ©flexion est un rĂ©cit qu’on se fait mentalement, l’introspection fait dĂ©faut : ou bien l’enfant n’a retenu qu’un ou deux termes de son raisonnement, et les relie comme il peut, arbitrairement et sans souci des lacunes, ou bien il retourne son raisonnement, il part de la conclusion pour remonter aux prĂ©misses, comme s’il avait raisonnĂ© pour la premiĂšre fois en sachant d’avance oĂč le conduiraient ces prĂ©misses. Enfin, dans un troisiĂšme stade, l’introspection suffit Ă  permettre la rĂ©flexion sur le raisonnement tout entier.

Quand apparaĂźt ce troisiĂšme stade ? Il est difficile de le dire, parce que de telles estimations portent sur des nuances bien tĂ©nues. Il ne faut pas, en effet, pousser les choses Ă  l’absolu et conclure de nos exemples que le raisonnement enfantin est inconscient. DĂšs 7 ans nous avons des cas d’excellente introspection :

Mour (7 ; 10) : « Pour aller Ă  Carouge tu mets 50 minutes. À bicyclette tu vas 5 fois plus vite. Cela fait ? — On met pas une minute. — Pourquoi ? — 50 moins 5 fois [50], 50 moins 50 ça fait 0. » (C’est en effet la dĂ©finition que plusieurs enfants donnent de l’expression « x fois moins ». Que cette dĂ©finition soit juste ou fausse, peu importe ici.) Ober (8 ans) donne 25 puis 45 en rĂ©ponse au mĂȘme problĂšme : « Comment as-tu fait ? — J’ai ĂŽté 25 de 50, non 5, 5 fois plus vite alors ça fait 45. J’avais l’idĂ©e d’îter 25 à 50
 J’prenais la œ de 50 ! »

Bref, d’aprĂšs nos matĂ©riaux, et sans vouloir faire une statistique qui serait fallacieuse faute de types accusĂ©s, nous croyons pouvoir dire que, jusque vers 7 et 8 ans, l’absence d’introspection est complĂšte, tandis que, de 7-8 Ă  11-12 ans, l’effort de prise de conscience de la pensĂ©e propre est de plus en plus systĂ©matique.

Cela dit, quelles peuvent ĂȘtre les causes et quelles sont les consĂ©quences de ces difficultĂ©s de l’enfant Ă  connaĂźtre les motifs et les directions de sa propre pensĂ©e ? L’explication en est simple. M. ClaparĂšde a montrĂ© dans un remarquable article 2 que nous prenons conscience des relations que notre action tisse entre les choses, dans la mesure oĂč l’usage automatique vient Ă  en faire dĂ©faut et oĂč une adaptation nouvelle s’impose. Ainsi l’enfant ne peut exprimer les relations de ressemblance qui existent entre une abeille et une mouche, par exemple, tandis que les diffĂ©rences de ces animaux lui sont trĂšs conscientes : c’est qu’en appliquant Ă  l’abeille les rĂ©actions qu’il avait contractĂ©es par rapport Ă  la mouche, il n’a fait lĂ  qu’un acte automatique, n’exigeant aucune conscience, tandis qu’en rĂ©agissant diffĂ©remment sur un point spĂ©cial (en dĂ©couvrant un jour des mouches jaunes qu’on lui a dit ĂȘtre des « abeilles ») il a fait une expĂ©rience non automatique, entraĂźnant par consĂ©quent une certaine conscience. La « loi de prise de conscience », comme dit M. ClaparĂšde, peut donc nous expliquer pourquoi l’introspection est difficile Ă  l’enfant. L’introspection est en effet une variĂ©tĂ© de prise de conscience, ou, plus exactement, une prise de conscience au second degrĂ©. Or, si l’on cherche Ă  gĂ©nĂ©raliser la loi de ClaparĂšde, on arrive nĂ©cessairement Ă  ce rĂ©sultat que les choses qui exigent une adaptation de notre part, celles qui excitent par consĂ©quent notre conscience, sont toujours en premier lieu les changements intervenant dans le monde extĂ©rieur, par opposition aux pĂ©ripĂ©ties du travail de la pensĂ©e. Si la diffĂ©rence des objets frappe avant leur ressemblance, c’est que leur ressemblance est subjective : elle est tout entiĂšre construite par la pensĂ©e ou plutĂŽt par notre identitĂ© de rĂ©action vis-Ă -vis de ces objets. La diffĂ©rence, au contraire, est objective, c’est-Ă -dire est donnĂ©e dans les choses elles-mĂȘmes. Vue sous ce biais, il va de soi que toute introspection est fort difficile : elle suppose non seulement que nous prenions conscience des relations tissĂ©es par notre pensĂ©e, mais du travail mĂȘme de cette pensĂ©e. Si la conscience est tout entiĂšre dirigĂ©e vers l’inadaptĂ©, le nouveau, c’est, en effet, tout entiĂšre vers le monde extĂ©rieur qu’elle sera tournĂ©e, et nullement vers la pensĂ©e comme telle.

Or, soit dit encore une fois, l’égocentrisme de la pensĂ©e de l’enfant ne fait que renforcer ces circonstances, qui sont dĂ©jĂ  importantes pour l’adulte. Jamais, sans le heurt avec la pensĂ©e des autres et l’effort de rĂ©flexion que ce heurt entraĂźne, la pensĂ©e propre n’en serait venue Ă  prendre conscience d’elle-mĂȘme.

Passons maintenant aux consĂ©quences de cette inconscience native de la pensĂ©e vis-Ă -vis d’elle-mĂȘme : elles sont considĂ©rables, et c’est pour cela que nous avons tenu Ă  commencer ce chapitre, consacrĂ© Ă  la psychologie du raisonnement enfantin, par un paragraphe sur les difficultĂ©s d’introspection. Une pensĂ©e subconsciente est, en effet, 1° beaucoup moins raisonnante et beaucoup plus proche de l’action pure que la nĂŽtre ; 2° beaucoup plus Ă©loignĂ©e que la nĂŽtre du besoin de justification logique et de dĂ©duction des jugements les uns Ă  partir des autres.

Pour ce qui est du premier point, il est d’une importance capitale, mais il est d’une grande difficultĂ© Ă  traiter Ă  cause de la pauvretĂ© du vocabulaire psychologique actuel. Aussi serons-nous brefs. Qu’est-ce, en effet, qu’une pensĂ©e qui n’a pas ou qui n’a que peu conscience d’elle-mĂȘme ? Peut-on parler de raisonnements inconscients ? À notre sens, si l’on veut Ă©viter les plus graves Ă©quivoques, il faut admettre que la pensĂ©e inconsciente se confond avec l’action. Une pensĂ©e inconsciente est une sĂ©rie d’opĂ©rations, non plus effectives et manuelles, si l’on veut, mais potentielles et esquissĂ©es par l’organisme. La thĂšse de Ribot, suivant laquelle la vie inconsciente se rĂ©sout en mouvements, est la plus intelligible de celles qu’on ait soutenues. Ces mouvements ou ces opĂ©rations prĂ©parent le raisonnement conscient, en ce sens qu’ils reproduisent et prĂ©parent Ă  nouveau les opĂ©rations manuelles dont la pensĂ©e est une continuation. Ils obĂ©issent, en outre, Ă  une logique propre, en ce sens qu’ils ne se bornent pas Ă  reproduire des actions antĂ©rieures, mais les recombinent suivant des lois spĂ©ciales (loi du plaisir ou Lustprinzip pour ce qui est du rĂȘve, lois d’économie, d’assimilation des opĂ©rations entre elles, etc.). Mais de lĂ  Ă  leur prĂȘter des implications logiques, un fonctionnement contrĂŽlĂ©, bref, tous les attributs de la pensĂ©e parlĂ©e et pleinement consciente, il y a un abĂźme. Les seules implications dont on puisse parler Ă  propos de la pensĂ©e inconsciente se confondent donc avec le dĂ©terminisme qui lie les actions entre elles : c’est une nĂ©cessitĂ© interne de nature intermĂ©diaire entre la nĂ©cessitĂ© physique et la nĂ©cessitĂ© logique, c’est la nĂ©cessitĂ© psychologique ou morale.

De telle sorte que, dans la mesure oĂč nous avons montrĂ©, au cours de cet ouvrage, que la pensĂ©e de l’enfant est moins consciente d’elle-mĂȘme que la nĂŽtre, nous avons prĂ©parĂ© par cela mĂȘme cette conclusion que la pensĂ©e enfantine manque de nĂ©cessitĂ© logique et d’implications rĂ©elles : elle est plus proche de l’action que la nĂŽtre, elle consiste simplement en opĂ©rations manuelles mentalement imaginĂ©es, et se succĂ©dant, comme les pĂ©ripĂ©ties de l’action, sans connexions nĂ©cessaires. C’est ce qui nous expliquera tout Ă  l’heure que le raisonnement enfantin n’est ni dĂ©ductif ni inductif : il consiste en « expĂ©riences mentales » non rĂ©versibles, c’est-Ă -dire non entiĂšrement logiques, non soumises au principe de contradiction.

En effet, la seconde remarque que nous avions Ă  faire Ă  propos des difficultĂ©s de prise de conscience de l’enfant, c’est que pour une pensĂ©e non consciente d’elle-mĂȘme la justification logique est impossible. Il y a lĂ  une affirmation que nous avons dĂ©jĂ  dĂ©fendue au cours du chapitre I. Nous avons vu que l’enfant avait grand’peine Ă  trouver la raison logique des jugements qu’il Ă©met. Ou il renonce Ă  les justifier, donnant un motif psychologique lĂ  oĂč on attendrait une raison proprement intellectuelle, ou il essaye de les justifier, mais faute d’avoir pris conscience des causes qui ont guidĂ© sa pensĂ©e, il n’aboutit qu’à une justification logique trĂšs incomplĂšte. Nous comprenons maintenant pourquoi. La justification logique d’un jugement se fait sur un autre plan que l’invention de ce jugement. Alors que celle-ci est inconsciente et rĂ©sulte de la recombinaison d’expĂ©riences antĂ©rieures, celle-lĂ  exige la rĂ©flexion et le langage, bref, une introspection construisant au-dessus de la pensĂ©e spontanĂ©e une « pensĂ©e de la pensĂ©e » qui seule est capable de nĂ©cessitĂ© logique. La preuve en est que, parmi les enfants que nous avons citĂ©s tout Ă  l’heure, ceux qui Ă©taient incapables d’introspection Ă©taient aussi ceux qui Ă©taient prĂȘts Ă  justifier n’importe quelle affirmation de maniĂšre bizarre et illogique (Weng, Gath, Tiec), tandis que ceux qui maniaient l’introspection avec plus d’habiletĂ© Ă©taient en mĂȘme temps les plus aptes Ă  la dĂ©monstration (Mour et Ober).

§ 2. Les dĂ©finitions et les concepts d’enfants ; l’addition et la multiplication logiques

Nous n’avons pas l’intention de traiter ici pour lui-mĂȘme le problĂšme des dĂ©finitions d’enfants. Nous nous contenterons de le discuter dans la mesure oĂč il touche au problĂšme posĂ© au cours du paragraphe prĂ©cĂ©dent, et surtout dans la mesure oĂč l’étude des dĂ©finitions introduit Ă  l’examen des opĂ©rations logiques Ă©lĂ©mentaires (addition et multiplication logiques) et, partant, Ă  la discussion du problĂšme de la contradiction.

Pour ce qui est du premier de ces points de vue, si les enfants ont bien une difficultĂ© systĂ©matique Ă  saisir par introspection la marche de leur propre raisonnement, ils doivent avoir la mĂȘme difficultĂ© Ă  donner des dĂ©finitions, du moins des dĂ©finitions exhaustives, la dĂ©finition Ă©tant, au point de vue psychologique, la prise de conscience de l’emploi que l’on fait d’un mot ou d’un concept au cours des raisonnements. À cet Ă©gard, le stade le plus intĂ©ressant pour nous, c’est-Ă -dire au cours duquel on aperçoit le mieux cette difficultĂ©, est le stade qui dĂ©bute Ă  7-8 ans et qui marque l’apparition des premiĂšres dĂ©finitions logiques.

On sait qu’antĂ©rieurement Ă  ce stade, c’est-Ă -dire jusqu’à 8 ans, inclusivement d’aprĂšs Binet et Simon 3 et exclusivement d’aprĂšs Terman, les enfants ou bien ne savent pas dĂ©finir et se contentent de montrer les objets ou de rĂ©pĂ©ter sans autre le mot Ă  dĂ©finir (une table
 c’est une table) ou bien dĂ©finissent, suivant l’expression consacrĂ©e, « par l’usage ». Ainsi lorsqu’on demande Ă  l’enfant : « Qu’est-ce que c’est qu’une fourchette » il rĂ©pond : « C’est pour manger. » « Qu’est-ce que c’est qu’une maman ? — C’est pour faire le dĂźner. » « Qu’est-ce que c’est qu’un escargot ? — C’est pour Ă©craser. » Incessamment, au cours de nos enquĂȘtes, nous avons retrouvĂ© ce type de dĂ©finitions, caractĂ©risĂ© par les mots « c’est pour ». Ainsi une montagne « c’est pour monter dessus », un pays « c’est pour voyager », la pluie « c’est pour arroser », etc., etc. Qu’un tel procĂ©dĂ© de dĂ©finition soit antĂ©rieur aux habitudes logiques de penser, c’est ce qu’il n’est pas difficile d’apercevoir, si l’on se rĂ©fĂšre Ă  notre analyse de la prĂ©causalitĂ© (L. P., chap. V). En effet, Ă  la question « qu’est-ce que c’est ? » comme Ă  la question « pourquoi ? » l’enfant ne donne ni une rĂ©ponse causale ou physique (la pluie est le rĂ©sultat de
) ni une rĂ©ponse logique, c’est-Ă -dire dĂ©finissant le concept par son emploi dans le discours (la pluie c’est l’eau qui tombe du ciel), mais une rĂ©ponse aussi Ă©loignĂ©e de la causalitĂ© physique que de la dĂ©finition logique, et faisant appel Ă  une notion intermĂ©diaire entre ces extrĂȘmes, c’est-Ă -dire au motif ou Ă  l’utilité : « la pluie c’est pour arroser ». La dĂ©finition par l’usage tĂ©moigne donc, en rĂ©alitĂ©, tout comme l’abondance des « pourquoi » qui lui sont contemporains, du phĂ©nomĂšne de la prĂ©causalitĂ©, c’est-Ă -dire d’une sorte de confusion, ou ce qui revient au mĂȘme, d’un intĂ©rĂȘt intermĂ©diaire entre le psychique et le physique : la vĂ©ritable nature d’un objet ce n’est ainsi ni sa cause physique ni son concept, mais une raison d’ĂȘtre ou un motif qui impliquent Ă  la fois une intelligence directrice et une rĂ©alisation physique. Si telle est la mentalitĂ© de l’enfant qui donne des dĂ©finitions par l’usage, il n’est pas question Ă  ce stade de lui faire prendre conscience des dĂ©finitions logiques, c’est-Ă -dire de l’emploi qu’il fait de tel concept dans ses raisonnements : la pensĂ©e, Ă  ce stade, reste entiĂšrement rĂ©aliste, c’est-Ă -dire entiĂšrement projetĂ©e dans les choses et confondue avec elles pour la conscience de celui qui pense. En vertu mĂȘme du phĂ©nomĂšne de la prĂ©causalitĂ© l’enfant ne saura, en effet, distinguer le concept de la chose elle-mĂȘme, puisque les choses ne forment pas encore un ordre indĂ©pendant mais qu’elles restent pĂ©nĂ©trĂ©es d’intentions et de finalitĂ©. Ou, si l’on prĂ©fĂšre, l’enfant ne distinguera pas la justification logique (toute dĂ©finition logique ou conceptuelle consistant en une justification de l’emploi que l’on fait d’un concept dans le raisonnement) de l’explication, puisque l’explication elle-mĂȘme, au stade de la prĂ©causalitĂ©, chevauche sur la justification et n’est ainsi pas encore diffĂ©renciĂ©e. Ne distinguant pas la justification de l’explication, l’enfant ne saura dĂšs lors prendre conscience de l’emploi qu’il fait du concept dans ses raisonnements : d’oĂč l’absence de dĂ©finitions logiques.

DĂšs 7 et 8 ans, par contre, c’est-Ă -dire Ă  l’ñge du dĂ©clin de la prĂ©causalitĂ©, l’enfant commence Ă  distinguer la pensĂ©e des choses elles-mĂȘmes et la justification logique de l’explication causale ; il commence, dĂšs lors, Ă  prendre conscience de la marche de son raisonnement. C’est Ă  cet Ăąge qu’apparaissent les premiĂšres dĂ©finitions logiques, c’est-Ă -dire, suivant la formule, les dĂ©finitions « par le genre et la diffĂ©rence spĂ©cifique » (par exemple, une maman « c’est une dame qui a des enfants »). Ces dĂ©finitions supposent donc, lorsqu’elles sont parfaites ou exhaustives (c’est-Ă -dire dĂ©finissant tout le dĂ©fini et uniquement le dĂ©fini), la conscience : 1° d’une proposition gĂ©nĂ©rale (« toutes les mamans sont des dames ») et 2° d’une interfĂ©rence ou « multiplication » de deux propositions gĂ©nĂ©rales (toutes les dames ne sont pas des mamans, toutes les personnes qui ont des enfants ne sont pas des mamans non plus : les mamans supposent l’interfĂ©rence de ces deux conditions). Mais ces dĂ©finitions logiques n’apparaissent pas du tout d’emblĂ©e sous leur forme parfaite. Au dĂ©but, et jusqu’à un Ăąge qui s’étend jusqu’à 11-12 ans, l’enfant est incapable de donner des dĂ©finitions exhaustives : il se borne Ă  dĂ©finir par le genre (une maman c’est une dame) ou par un caractĂšre non spĂ©cifique, mais particulier (un cousin c’est le fils d’une tante, ou d’un oncle, etc., sans gĂ©nĂ©ralisation de la notion 4). Si l’on se rappelle nos conclusions du chapitre I, suivant lesquelles l’enfant reste longtemps incapable de raisonner sur des propositions gĂ©nĂ©rales, et les conclusions des chapitres II et III, suivant lesquelles l’enfant juge toujours d’aprĂšs un point de vue immĂ©diat et Ă©gocentrique, sans ĂȘtre capable de saisir la relativitĂ© des notions au point de les gĂ©nĂ©raliser, ces affirmations concernant les dĂ©finitions d’enfants paraĂźtront naturelles. Si nous insistons Ă  nouveau sur ces faits, c’est pour montrer en quoi ils rĂ©sultent de la difficultĂ© des enfants Ă  l’introspection et en quoi ils mĂšnent Ă  d’incessantes contradictions dans les raisonnements enfantins. En effet, d’une part, si les enfants sont incapables de dĂ©finitions logiques exhaustives, c’est qu’ils ne savent pas prendre conscience de la signification qu’ils donnent eux-mĂȘmes aux concepts et aux mots qu’ils emploient, et, d’autre part, c’est cette inconscience qui les mĂšne Ă  d’incessantes contradictions, car, s’ils savaient prendre conscience de la signification d’un mot donnĂ©, ils feraient passer du mĂȘme coup cette signification sur le plan de la rĂ©flexion et lui assigneraient ainsi une fixitĂ© qui permettrait la gĂ©nĂ©ralisation. Au contraire, tant que cette signification n’est qu’implicite, elle reste soumise Ă  toutes les fluctuations de la pensĂ©e subconsciente, c’est-Ă -dire Ă  tous les cas particuliers et irrĂ©versibles de l’action pure ou des « expĂ©riences mentales » Ă©lĂ©mentaires.

En ce qui concerne le premier de ces phĂ©nomĂšnes, il est particuliĂšrement net dans les dĂ©finitions de notions telles que « vivant » ou « fort » (la force), c’est-Ă -dire de concepts que l’enfant emploie couramment dans ses questions ou ses explications spontanĂ©es. Nous avons vu, en effet (L. P., chap. V), l’importance des questions sur la vie et la mort, et il n’est pas besoin de longues enquĂȘtes pour voir que l’enfant, dans ses explications de la flottaison des bateaux, de la marche des automobiles, des trains, des actions mĂ©caniques des corps, du courant des riviĂšres, etc., fait incessamment intervenir la notion de « force » : un caillou « a de la force », le vent « a de la force », etc. On peut, dĂšs lors, se demander si ceux des enfants qui emploient spontanĂ©ment ces notions se rendent compte de la signification qu’ils leur attribuent eux-mĂȘmes. Aussi avons-nous entrepris avec quelques collaboratrices une enquĂȘte systĂ©matique sur l’animisme enfantin et sur la notion de force. Nous publierons plus tard nos rĂ©sultats au point de vue des reprĂ©sentations elles-mĂȘmes, autrement dit du contenu de la pensĂ©e. Mais, sans faire appel Ă  ces reprĂ©sentations comme telles ni prĂ©juger de nos rĂ©sultats, il nous est possible d’en dĂ©gager dĂšs maintenant des conclusions essentielles en ce qui concerne non le contenu mais la forme de ces reprĂ©sentations, c’est-Ă -dire la maniĂšre dont les enfants dĂ©finissent pour eux-mĂȘmes les notions qu’ils emploient 5.

Naturellement il n’est pas question de demander aux enfants « Qu’est-ce que la vie ? » ou mĂȘme « Qu’est-ce que ça veut dire : ĂȘtre vivant ? ». Ce serait exiger d’eux un travail d’abstraction qu’ils ne pourraient fournir et il serait absurde de conclure de cette impuissance Ă  l’abstraction Ă  l’incapacitĂ© de prendre conscience ou de donner des dĂ©finitions. Par contre, il n’y a aucun inconvĂ©nient Ă  employer la technique suivante. On Ă©numĂšre un certain nombre d’objets familiers Ă  l’enfant en demandant Ă  propos de chacun d’eux : « Est-ce que c’est vivant ? » puis en ajoutant, aprĂšs rĂ©ponse affirmative ou nĂ©gative de l’enfant : « Pourquoi est-ce (ou n’est-ce pas) vivant ? » La seule prĂ©caution Ă  prendre est d’éviter la suggestion par persĂ©vĂ©ration. Pour ce faire, on commence par des objets manifestement vivants et manifestement non vivants, puis, aprĂšs seulement qu’on s’est rendu compte s’il y a ou non systĂ©matisation nette dans l’esprit de l’enfant qu’on interroge, on questionne sur des objets douteux pour lui. La sĂ©rie Ă  suivre est donc dans les grandes lignes la suivante : un chien, un poisson, une mouche, puis un caillou, une table, un banc, puis le soleil, la lune, les nuages, les ruisseaux, le feu, le vent, une bille, une bicyclette, un train, un bateau, etc.

Or, en employant cette technique, qui semble n’exiger qu’une faible puissance d’abstraction, on se rend compte immĂ©diatement du phĂ©nomĂšne suivant : l’enfant ne sait pas dĂ©finir l’idĂ©e qu’il se fait des mots « ĂȘtre vivant » ou, si l’on prĂ©fĂšre, il ne sait pas dire pourquoi il attribue la vie au soleil et la refuse Ă  un bateau, par exemple ; il ne sait pas prendre conscience de la signification, pourtant systĂ©matique, qu’il attribue Ă  ce concept de « vie ». Ainsi tel groupe d’enfants rĂ©servera le mot de « vivant » Ă  ce qui est ou semble animĂ© d’un mouvement propre, excluant, par lĂ  des ĂȘtres vivants les objets dont le mouvement a Ă©tĂ© communiquĂ©.

Mais ces enfants ne sauront pas exprimer cette circonstance, dire, par exemple, que le soleil est vivant « parce qu’il bouge tout seul ». C’est nous qui arrivons en tĂątonnant Ă  dĂ©couvrir l’intention inconsciente de l’enfant, et parfois Ă  la lui faire avouer indirectement. De lui-mĂȘme, l’enfant dira simplement que le soleil est vivant « parce qu’il bouge » et se trouvera fort embarrassĂ© lorsqu’il lui faudra expliquer pourquoi il pense qu’une automobile, qui pourtant bouge aussi, n’est pas vivante 6. On voit donc que la difficultĂ© Ă  la dĂ©finition, mĂȘme implicite, rappelle de trĂšs prĂšs ce que nous avons vu (chap. I) de l’incapacitĂ© de l’enfant Ă  donner des justifications ou raisons logiques complĂštes.

Voici des exemples :

Grand (8 ans) attribue la qualitĂ© « vivant » aux poissons « parce qu’ils nagent », aux fleurs « parce que ça pousse », au soleil « parce qu’il revient », Ă  la lune « parce qu’elle revient le soir », au vent « parce qu’il peut souffler », au feu « parce qu’il brĂ»le », mais la refuse aux nuages, aux bicyclettes, aux montres, etc. En analysant avec Grand certaines de ses rĂ©ponses, comme celle-ci : « L’eau elle est pas vivante, elle a pas des mains, elle peut pas courir sur l’herbe », et surtout en comparant ses rĂ©ponses avec la plupart de celles des enfants de son Ăąge, on voit qu’il considĂšre comme vivants les objets qui ont un mouvement propre, tandis qu’il refuse la vie aux nuages parce qu’ils sont poussĂ©s par le Bon Dieu, aux machines parce qu’elles sont actionnĂ©es par les hommes, aux ruisseaux parce que leur mouvement est rĂ©glĂ© par la pente et surtout les rives, etc. Mais, et c’est lĂ  le fait intĂ©ressant pour nous, Grand n’a pas pris conscience de cette conception implicite. Pour expliquer en quoi certains objets sont vivants, Grand dit bien qu’ils bougent (ils nagent, volent, soufflent, reviennent, poussent), mais jamais qu’ils bougent « tous seuls ». Mais, pour expliquer en quoi certains objets ne sont pas vivants, Grand n’a aucune dĂ©finition fixe Ă  son service. Il dit des nuages qu’ils ne sont pas vivants « parce que ça bouge pas », mais il reconnaĂźt que souvent ils bougent. « Ça bouge pas » veut donc dire manifestement, dans le langage de Grand : « Ça bouge pas tout seul », « c’est le vent qui les fait bouger », etc. ; mais il n’a pas pris conscience explicitement de cette nuance, dont pourtant il tient compte avec une grande rigueur dans sa pensĂ©e implicite, comme le prouve le choix des objets qu’il classe vivants et des objets qu’il classe non vivants. Les ruisseaux, Ă©galement, ne sont pas vivants pour Grand, soi-disant parce qu’ils ne courent pas et qu’ils n’ont pas de mains : mais le soleil, le feu ni le vent n’ont de mains et pourtant ils sont vivants en tant que douĂ©s de mouvement. Grand dit d’abord de la montre qu’elle est vivante « parce que ça marche », mais il ajoute immĂ©diatement aprĂšs qu’elle n’est pas vivante. Il y a donc lĂ  un conflit, momentanĂ© et tout en surface, entre sa conviction intime (elle n’est pas vivante), et la dĂ©finition incomplĂšte du mot « vivant » (vie = mouvement, et non mouvement propre), qu’il a seule Ă  la conscience. Bref, Grand conçoit la vie comme la capacitĂ© de mouvement propre, mais il la dĂ©finit consciemment tout simplement par le mouvement. Sa dĂ©finition ne recouvre donc pas sa conception, ou, plus exactement, sa prise de conscience n’atteint pas tout l’emploi qu’il fait du mot « vivant » ; Grand n’a pas su prendre conscience de sa propre pensĂ©e.

Schei (6 œ) est dans le mĂȘme cas. Il dĂ©finit la vie par le mouvement : les nuages sont vivants « parce que ça bouge », une table n’est pas vivante « parce que ça bouge pas ». Mais, comme il a en vue le mouvement propre et non le mouvement en gĂ©nĂ©ral (il ne croit pas que le Bon Dieu pousse les nuages, comme Grand, mais qu’ils avancent tout seuls), il refuse la vie aux automobiles, etc., sans savoir pourquoi : « Une auto c’est vivant ? — Non. — Pourquoi ? — 
 — Ça bouge ? Pourquoi ce n’est pas vivant ? — Sais pas. » MĂȘme attitude en ce qui concerne les bicyclettes, les ruisseaux, etc.

Horn (6 ; 3) considÚre les animaux, le soleil, la lune, les nuages, le vent, comme vivants, parce que « ça bouge », mais pas les autos, ni les bicyclettes, etc., sans savoir dire pourquoi.

Cal (5 ans) dit qu’ĂȘtre vivant c’est « qu’on bouge », mais il refuse aussi la vie aux autos, etc.

Bref, sur un grand nombre d’enfants concevant la vie comme un mouvement autonome, presque aucun ne sait dĂ©finir convenablement le mot « vivant », ni mĂȘme dire pourquoi tel objet est ou n’est pas vivant. De temps en temps, un cas isolĂ© (Barb 5 œ dit qu’ĂȘtre vivant « c’est bouger tout seul ») montre que cette prise de conscience est possible chez les plus intelligents et confirme en mĂȘme temps la validitĂ© de nos interprĂ©tations, mais la presque unanimitĂ© des enfants, avant 7-8 ans, ne peut en faire autant.

Or nous avons choisi le cas le plus simple : celui dans lequel la conception implicite de l’enfant attribue au mot « vivant » une signification unique : l’automotricitĂ©. Mais il va de soi qu’il n’en est pas toujours ainsi. FrĂ©quemment le concept de vie subsume pour l’enfant plusieurs qualitĂ©s hĂ©tĂ©rogĂšnes : par exemple le mouvement, le fait d’avoir une figure, des mains, du sang, ou une activitĂ© utile Ă  l’homme, etc. Que se passe-t-il dans de tels cas ? Aux difficultĂ©s de simple prise de conscience, que nous venons d’analyser, se surajouteront des difficultĂ©s de prise simultanĂ©e de conscience de deux ou plusieurs Ă©lĂ©ments, autrement dit des difficultĂ©s de synthĂšse, qui contribueront, elles aussi, Ă  empĂȘcher l’enfant de donner une dĂ©finition adĂ©quate. Prenons un ou deux exemples, qui nous montreront en quoi ces phĂ©nomĂšnes se distinguent de ce qui se passe chez l’adulte cultivĂ©.

Duss (9 ans) conçoit la vie comme dĂ©terminĂ©e par deux caractĂšres hĂ©tĂ©rogĂšnes : l’activitĂ© et le fait d’avoir du sang. Ainsi un lĂ©zard est vivant « parce qu’il a du sang », un arbre « parce qu’il a de la sĂšve » (cf. sang), mais le soleil est aussi vivant « parce qu’il Ă©claire » (activitĂ©), le nuage « parce qu’il fait pleuvoir » (activitĂ©), le feu « parce qu’il brĂ»le » (activitĂ©), etc. Seulement, suivant que Duss pense au sang ou Ă  l’activitĂ©, il varie dans ses jugements. Ainsi, un moment aprĂšs avoir dĂ©clarĂ© que le soleil est vivant « parce qu’il Ă©claire », il le dĂ©clare non-vivant « parce qu’il a pas de sang ». C’est Ă©galement le cas des nuages et du feu. DĂšs lors Duss ne donne aucune dĂ©finition satisfaisante de la vie : il oscille entre le sang et l’activitĂ©, sans rĂ©ussir Ă  faire la synthĂšse.

Im (6 ans) subsume de mĂȘme sous l’idĂ©e de « vie » trois notions hĂ©tĂ©rogĂšnes, l’activitĂ© utile Ă  l’homme, le fait de donner de la chaleur (ce qui peut ĂȘtre une variĂ©tĂ© de la premiĂšre rubrique) et le mouvement. De telle sorte que les nuages, le soleil, la lune, les Ă©toiles, le vent sont vivants quand on les considĂšre sous l’angle du mouvement ou de l’activitĂ© (les nuages sont vivants « parce que ça nous montre le chemin »), mais le vent n’est pas vivant, si on le considĂšre sous l’angle de la chaleur. En effet, aprĂšs avoir dit que le soleil est vivant « parce que ça nous rĂ©chauffe » et le vent parce qu’il souffle, Im dit que le feu n’est pas vivant « parce que ça nous chauffe pis ça nous brĂ»le » (activitĂ© non utile) et le vent non plus : « Ça souffle mais c’est pas vivant. —  Pourquoi ? — Parce que ça nous donne du froid. »

Ainsi les trois idĂ©es d’activitĂ© utile, de chaleur et de mouvement se contrecarrent chez Im. Le vent est dĂ©clarĂ© vivant, quand Im pense Ă  son mouvement, et non vivant, lorsqu’il pense au froid que le vent produit. Aussi Im ne peut-il arriver Ă  donner une dĂ©finition fixe et ne prend-il jamais simultanĂ©ment conscience des divers facteurs qui dĂ©terminent sa pensĂ©e Ă  chaque moment de l’interrogatoire.

Pig (9 ans, retardĂ©) estime vivants le soleil et la lune parce qu’ils bougent, mais pas la bicyclette « parce qu’on est forcĂ© de l’élancer », ni le feu « parce qu’on est forcĂ© de le faire », ni les ruisseaux « parce que c’est l’air qui les fait avancer ». Il semble donc que Pig soit un cas typique d’enfant qui identifie la vie avec le mouvement propre. Mais Pig refuse la vie Ă  la bise, qui pourtant bouge toute seule : elle n’est pas vivante « parce qu’elle cause pas. — Les poissons ne causent pas et puis ils sont vivants ? — Ils nagent. »

Ce cas de Pig est donc aussi trĂšs net et trĂšs reprĂ©sentatif : la vie, selon Pig, est caractĂ©risĂ©e par deux qualitĂ©s hĂ©tĂ©rogĂšnes, le mouvement propre et la parole. Mais Pig n’a pas pris conscience simultanĂ©ment de ces deux conditions et il oscille entre les deux sans parvenir Ă  les synthĂ©tiser. Si la vie Ă©tait caractĂ©risĂ©e par l’addition (mouvement propre) + (parole), il faudrait, en effet, considĂ©rer la bise comme vivante ; si la vie Ă©tait dĂ©finie par l’interfĂ©rence des deux conditions (= les objets Ă  la fois douĂ©s de parole et de mouvement propre), il faudrait exclure de la vie les poissons, etc. Dans les deux cas, Pig est donc inconsĂ©quent. Disons plus simplement qu’il ne s’est jamais posĂ© la question faute d’avoir pris conscience de ce dualisme. Il en est ainsi des deux enfants Ă©tudiĂ©s avant Pig et de tous ceux que nous aurions pu citer encore.

Ce phĂ©nomĂšne est bien clair aussi en ce qui concerne les dĂ©finitions de la « force ». Pour obtenir cette dĂ©finition, nous procĂ©dons exactement de mĂȘme, en Ă©numĂ©rant un certain nombre d’objets et en demandant s’ils ont de la force, et pourquoi. Or, pour la force beaucoup plus encore que pour la vie, les conceptions enfantines sont le produit de divers facteurs hĂ©tĂ©rogĂšnes, mais, pas plus que prĂ©cĂ©demment, l’enfant ne prend conscience simultanĂ©ment de cette multiplicitĂ©, ni, dĂšs lors, n’arrive Ă  une synthĂšse qui seule permettrait la dĂ©finition. Voici un exemple :

Hellb (8 ; 6) oscille, comme d’ailleurs presque tous ses camarades, entre deux notions distinctes de la force : la force comme cause du mouvement et la force comme rĂ©sistance. La force, nous dit-il « c’est quand on peut supporter beaucoup de choses. — Pourquoi le vent a-t-il de la force ? — C’est quand on peut avancer ». Aussi les opinions de Hellb varient-elles suivant qu’il se place Ă  l’un ou l’autre point de vue. À un moment donnĂ©, le vent a de la force parce qu’il bouge, Ă  un autre moment de l’interrogatoire, il n’en a pas parce qu’il ne porte rien. MĂȘme phĂ©nomĂšne pour l’eau : les ruisseaux ont de la force « parce qu’elle coule [l’eau], parce qu’elle descend ». Un moment aprĂšs, l’eau n’a pas de force parce qu’elle ne porte rien. Un moment aprĂšs, encore, le lac a de la force « parce qu’il porte les bateaux », etc.

Bref, du point de vue de la forme toutes ces conceptions se ressemblent. Il est donc inutile de multiplier les exemples, d’autant plus que nous les retrouverons, bien que traitĂ©s Ă  un autre point de vue, lors de nos Ă©tudes sur les reprĂ©sentations d’enfants.

On peut tirer de ce qui prĂ©cĂšde deux conclusions essentielles. L’une a trait Ă  la prise de conscience, l’autre Ă  la mise en hiĂ©rarchie des notions. D’une part, en effet, dans le cas des conceptions complexes (celles oĂč la notion est dĂ©terminĂ©e par deux ou plusieurs facteurs hĂ©tĂ©rogĂšnes), l’enfant, comme il est naturel, prend encore moins conscience de la dĂ©finition des concepts qu’il emploie que dans le cas des conceptions simples. Cela est bien visible dans un cas comme celui de Hellb : Hellb dĂ©finit la force par la rĂ©sistance, alors qu’il vient de se comporter et qu’il recommencera, immĂ©diatement aprĂšs avoir donnĂ© sa dĂ©finition, Ă  se comporter comme si la force se dĂ©finissait uniquement par l’activitĂ© et le mouvement.

D’autre part, et ceci sera essentiel dans la suite, cette incapacitĂ© Ă  prendre conscience des directives de la pensĂ©e propre entraĂźne un second phĂ©nomĂšne, important pour la psychologie du raisonnement enfantin, et, en particulier, pour l’analyse de la contradiction chez l’enfant : l’absence de hiĂ©rarchie logique ou de synthĂšse entre les diffĂ©rents Ă©lĂ©ments d’une mĂȘme conception. En effet, nous aussi nous concevons la plupart de nos notions usuelles comme dĂ©terminĂ©es par plusieurs facteurs hĂ©tĂ©rogĂšnes, et mĂȘme ces facteurs coĂŻncident souvent avec ceux de l’enfant. Ainsi nous dĂ©finirons, comme l’enfant, la vie par le mouvement propre et par le fait d’avoir du sang (ou de la sĂšve, ou une circulation quelconque), etc. Nous dĂ©finirons aussi la force par l’activitĂ© et par la rĂ©sistance. Mais, oĂč nous diffĂ©rons des enfants dont nous venons de parler, c’est que nous avons toujours simultanĂ©ment Ă  la conscience ces diffĂ©rentes composantes du concept. Ainsi nous dirons qu’une riviĂšre a de la force parce qu’elle coule vite, mais nous ne nierons pas pour autant que le banc ait de la force de rĂ©sistance, quand mĂȘme il ne produit aucun mouvement. L’enfant, au contraire, pense non pas simultanĂ©ment mais alternativement aux deux facteurs dĂ©terminants : quand il pense Ă  la rĂ©sistance, il refuse la force aux riviĂšres, parce qu’un caillou tombe au fond de l’eau, et quand il pense Ă  la force motrice, il refuse la force au banc parce qu’il ne bouge ni ne met rien en mouvement.

Nous retrouvons ici, sous une nouvelle forme, les phĂ©nomĂšnes de la juxtaposition et du syncrĂ©tisme dont nous avons dĂ©jĂ  suffisamment parlĂ© (voir L. P., chap. IV et vol. prĂ©sent, chap. I, en particulier la conclusion). Nous pouvons dire, en effet, que les concepts enfantins sont un produit de la juxtaposition et non de la synthĂšse d’un certain nombre d’élĂ©ments encore disparates et qui ne se mettront en relation que progressivement. Ainsi la « vie » pour Duss est une juxtaposition de deux concepts : l’activitĂ© et le fait d’avoir du sang. Or, par le fait mĂȘme que les concepts enfantins sont ainsi le produit d’une juxtaposition et non d’une synthĂšse, leur unitĂ© apparente sera celle que donne le syncrĂ©tisme Ă  des Ă©lĂ©ments divers, c’est-Ă -dire une unitĂ© subjective, non susceptible de servir de point de dĂ©part Ă  un raisonnement logique. La preuve en est que, dĂšs qu’ils appliquent leur concept, les enfants que nous venons de citer se contredisent et mĂȘme gravement. Nous vĂ©rifions ainsi une fois de plus l’union nĂ©cessaire de la juxtaposition et du syncrĂ©tisme, union sur laquelle nous avons insistĂ© dans notre chapitre I (Conclusion).

On peut encore comparer ce phĂ©nomĂšne Ă©trange des concepts-conglomĂ©rats chez l’enfant avec ce que, dans un tout autre domaine, on a appelĂ© la « surdĂ©termination » des images. On sait, en effet, que Freud, en Ă©tudiant les images et les symboles dont sont faits les rĂȘves, les rĂȘvasseries, l’imagination, bref, la pensĂ©e non dirigĂ©e et autistique, a Ă©tĂ© conduit Ă  admettre que chacune de ces images Ă©tait la rĂ©sultante, non pas d’un seul contenu qui la dĂ©terminerait univoquement, mais de plusieurs contenus qui viennent s’enchevĂȘtrer dans cette image avec plus ou moins de complication. Ainsi, dans un rĂȘve, le dormeur se voit en train de chercher une chambre. À l’analyse des associations d’idĂ©es que cette image Ă©voque, on s’aperçoit que cette image est en rapport avec une situation actuelle (le sujet cherche, en effet, une chambre Ă  louer), mais que, au bĂ©nĂ©fice de cette situation, un grand nombre de circonstances dans lesquelles le sujet a Ă©galement cherchĂ© une chambre viennent chacune dĂ©poser une trace dans le dĂ©tail du rĂȘve.

De telle sorte que l’image n’a pas, au point de vue de la psychologie de cette personne, un seul mais un grand nombre de contenus. C’est en ce sens qu’une image ou qu’un symbole est dit « surdĂ©terminé ». Or c’est lĂ  un phĂ©nomĂšne que l’on retrouve dans toute pensĂ©e primitive et peu dirigĂ©e. L’esprit dĂ©bute toujours dans le chaos : la simplicitĂ© est un produit de l’art et n’est pas donnĂ©e dans le complexus par oĂč dĂ©bute tout acte de pensĂ©e. Ainsi les conceptions enfantines que nous venons d’analyser font trĂšs rarement preuve de simplicitĂ©. Chacune est le produit d’une surdĂ©termination de facteurs. Le mot vie sera surdĂ©terminĂ© par une sĂ©rie de caractĂšres entassĂ©s sans hiĂ©rarchie : le mouvement, le fait de parler, d’avoir une figure, du sang, d’ĂȘtre utile Ă  l’homme, etc.

Les explications d’enfants tĂ©moignent souvent du mĂȘme phĂ©nomĂšne 7.

Il pourrait sembler que ces surdĂ©terminations soient tout Ă  fait identiques Ă  ce qui se passe chez nous : chez nous aussi chaque concept est dĂ©terminĂ© par un nombre Ă©norme de composantes et de composantes hĂ©tĂ©rogĂšnes. Mais, soit dit encore une fois, ce qui distingue la surdĂ©termination de cette dĂ©termination, ou, si l’on veut, le dĂ©sordre de la complexitĂ©, c’est que, dans le cas de la surdĂ©termination, il n’y a aucune hiĂ©rarchie ni aucune « composition » rĂ©elle entre ces facteurs : l’enfant n’ayant jamais pris conscience d’eux simultanĂ©ment, ils agissent alternativement sur le raisonnement, ils pĂ©nĂštrent dans le champ de l’attention Ă  des instants diffĂ©rents. DĂšs lors, le concept est comme une balle mĂ©tallique qui serait attirĂ©e successivement et au hasard par cinq ou six Ă©lectro-aimants et qui sautillerait de l’un Ă  l’autre sans aucun systĂšme. La surdĂ©termination est, faute d’une prise de conscience globale, un systĂšme en Ă©quilibre instable, ou, si l’on prĂ©fĂšre une mĂ©taphore chimique, un « faux Ă©quilibre » tel que le repos apparent est dĂ» simplement Ă  des adhĂ©rences et Ă  de la viscositĂ© (syncrĂ©tisme). La complexitĂ© d’un concept adulte, au contraire, n’exclut pas l’équilibre : l’esprit ayant pris conscience de chacun des facteurs, non plus isolĂ©ment mais dans ses relations avec les autres, tous agissent Ă  la fois sur le concept, et il y a synthĂšse et hiĂ©rarchie.

On peut traduire ces phĂ©nomĂšnes d’équilibre psychologique en langage de logique formelle. On dira, dans cette langue, que l’enfant n’est capable ni d’additions ni de multiplications logiques systĂ©matiques. On sait ce qu’il faut entendre par ces mots. Soit deux concepts en extension, ou deux classes, telles que la classe des « vertĂ©brĂ©s » et celle des « invertĂ©brĂ©s ». L’addition logique consiste Ă  trouver la plus petite des classes qui les contienne toutes deux : c’est la classe des « animaux ». Donc (animaux) = (vertĂ©brĂ©s) + (invertĂ©brĂ©s). Soit deux autres classes, celle des « protestants » et celle des « Genevois ». La multiplication logique de ces classes est l’opĂ©ration qui consiste Ă  trouver la plus grande classe qui soit contenue dans ces deux classes Ă  la fois, ou, si l’on prĂ©fĂšre, l’ensemble des Ă©lĂ©ments communs Ă  ces deux classes, c’est-Ă -dire la classe des « protestants genevois » ou des « Genevois protestants ». Donc (protestants) × (Genevois) = (protestants genevois). Dans l’exemple des vertĂ©brĂ©s et des invertĂ©brĂ©s il n’y a pas d’élĂ©ment commun, autrement dit d’invertĂ©brĂ©-vertĂ©brĂ©. Donc (vertĂ©brĂ©s) × (invertĂ©brĂ©s) = 0. Multiplier, c’est toujours exclure : trouver l’ensemble ou dĂ©terminer le concept de « protestant genevois » c’est, en effet, exclure : 1° les Genevois non protestants, 2° les protestants non genevois.

Or ce qui fait que les concepts adultes sont en Ă©tat d’équilibre, c’est qu’ils sont le produit d’additions ou de multiplications logiques. Si les objets qui sont en mouvement ont de la force (comme un ruisseau), et si les objets rĂ©sistants ont aussi de la force (comme un banc), le concept de force rĂ©sultera de l’addition logique de ces diverses classes : « Objets animĂ©s de force » = « objets en mouvement » + « objets rĂ©sistants » + 
 etc. Au contraire, les enfants que nous avons citĂ©s n’additionnent jamais ces facteurs ou ces classes d’objets. Ils les considĂšrent alternativement, sans sommation, et c’est pourquoi ils ne peuvent dĂ©finir le mot « fort ». Ils ne diront pas : « la force c’est quand on peut supporter des choses, et aussi, ou ou bien, quand on peut avancer ». Ils diront, comme Hellb : « c’est quand on peut supporter des choses », et, une fois cette premiĂšre proposition oubliĂ©e, « c’est quand on peut avancer ». TantĂŽt donc un banc aura de la force parce qu’il « supporte », tantĂŽt il n’en aura pas parce qu’il n’avance pas : il n’y a pas addition logique des facteurs en jeu, il y a surdĂ©termination chaotique.

De mĂȘme l’adulte, comme Duss, dĂ©finira la vie, du moins chez les animaux, par le mouvement propre et par le fait d’avoir du sang. Mais il multipliera les deux facteurs l’un par l’autre. Il dĂ©finira, autrement dit, la vie par le fait d’avoir Ă  la fois du sang et un mouvement propre (et non pas l’un ou l’autre, comme dans le cas de l’addition logique) : ainsi le soleil ne sera pas vivant pour l’adulte, parce qu’il n’a pas de sang, mais seulement un mouvement propre, et un cadavre ne sera pas vivant non plus, parce qu’il a seulement le sang, mais plus de mouvement propre. L’enfant, au contraire, raisonnera comme Duss : il ne multipliera pas les deux facteurs mais les envisagera sĂ©parĂ©ment. Il dira que le soleil est vivant parce qu’il bouge, oubliant ainsi qu’il n’a pas de sang. Ou mĂȘme, si, dans les cas limites, l’enfant pense Ă  cette seconde clause, elle ne le gĂȘnera pas pour affirmer que le soleil est vivant (quoique exsangue), pourvu qu’il garde prĂ©sente Ă  la conscience l’idĂ©e du mouvement propre. Bref, il n’y a pas multiplication logique, ou composition des facteurs en jeu : chacun agit sĂ©parĂ©ment.

Il est intĂ©ressant de constater que ces faits obtenus par simple conversation avec des enfants confirment entiĂšrement les rĂ©sultats que nous avons acquis prĂ©cĂ©demment par une technique beaucoup plus artificielle 8. En appliquant et en modifiant un test de Burt, nous avons trouvĂ©, en effet, que les enfants se montraient incapables de multiplication logique, mĂȘme dans des cas en apparence trĂšs simples. Voici l’un de ces cas. On prĂ©sente Ă  l’enfant ce test, Ă©crit sur un papier qu’on lui laisse sous les yeux : « Si cet animal a de longues oreilles, c’est un mulet ou un Ăąne. Si cet animal a une grosse queue, c’est un cheval ou un mulet. Or cet animal a de longues oreilles et une grosse queue. Qu’est-ce que c’est ? » Or l’expĂ©rience montre que, chez les petits, prĂ©cisĂ©ment Ă  l’ñge que nous Ă©tudions surtout dans ce paragraphe (jusque vers 8 ans, ce que nous appelions dans notre article le stade irrĂ©flĂ©chi), l’enfant n’arrive pas Ă  tenir compte simultanĂ©ment des deux conditions Ă  la fois ni mĂȘme Ă  les rĂ©unir en un seul faisceau de conscience. TantĂŽt l’enfant pense aux longues oreilles, mais comme il oublie que l’animal doit avoir aussi une grosse queue, il ne voit pas pourquoi l’animal cherchĂ© ne serait pas un Ăąne tout aussi bien qu’un mulet. TantĂŽt il pense Ă  la queue, mais oublie qu’il faut que l’animal ait de longues oreilles ; aussi ne voit-il pas pourquoi ce serait un mulet plutĂŽt qu’un cheval. L’animal cherchĂ© est donc un cheval, un Ăąne ou un mulet, peu importe. Or, ce qui est beaucoup plus curieux encore, c’est que, mĂȘme Ă  l’ñge oĂč l’enfant arrive Ă  penser aux deux conditions Ă  la fois, les habitudes de penser par simple juxtaposition restent les plus fortes et l’enfant n’arrive pas Ă  faire la multiplication logique. Ainsi Fourn (9 ; 10) ne peut se dĂ©cider, malgrĂ© quatre longues lectures, entre l’ñne, le cheval et le mulet, parce que « ça peut ĂȘtre un Ăąne, puisqu’on dit ; si cet animal a de longues oreilles, c’est un Ăąne ou un mulet. Ça peut ĂȘtre un cheval, puisqu’on dit : si cet animal a une grosse queue, c’est un cheval ou un mulet, etc. » 9. Faute de multiplication logique, l’exclusion (le « soit
 soit ») ne se fait pas.

Ainsi l’incapacitĂ© de l’enfant Ă  exĂ©cuter des multiplications logiques paraĂźt trĂšs gĂ©nĂ©rale, puisque, outre les expĂ©riences qui la dĂ©cĂšlent, elle est impliquĂ©e dans ce phĂ©nomĂšne trĂšs commun de la difficultĂ© Ă  donner des dĂ©finitions qui embrassent tout le dĂ©fini.

Nous venons, en outre, de voir que cette difficultĂ© de mise en hiĂ©rarchie des concepts est plus Ă©tendue que nous ne l’avions cru tout d’abord, puisqu’elle affecte aussi bien l’addition que la multiplication logiques. Nous avions cru, en effet, lors de l’article citĂ©, que les enfants avaient simplement une tendance Ă  remplacer la multiplication par l’addition logique. Mais en rĂ©alitĂ© ils n’additionnent pas mĂȘme les conditions « longues oreilles » et « grosse queue », dans le test en question : ils les juxtaposent sans autre. Sinon on pourrait aussi bien dire, Ă  propos des dĂ©finitions de la force, par exemple, que l’enfant remplace l’addition logique par la multiplication. En rĂ©alitĂ©, il est incapable de l’une comme de l’autre de ces opĂ©rations, du moins systĂ©matiquement : il n’y a d’ailleurs rien lĂ  que de naturel, l’addition et la multiplication logiques Ă©tant Ă©videmment deux processus solidaires.

Disons d’emblĂ©e que cette difficultĂ© Ă  manier les opĂ©rations logiques Ă©lĂ©mentaires commande toute la structure du raisonnement enfantin. En effet, un raisonnement qui ne suppose ni additions ni multiplications logiques, sinon les plus simples, ne peut ĂȘtre qu’un raisonnement procĂ©dant du singulier au singulier. Tout le syllogisme repose, en effet, sur le maniement de concepts gĂ©nĂ©raux ou classes, qui sont le produit d’additions ou de multiplications de classes plus Ă©lĂ©mentaires, et, si le syllogisme n’a pas le rĂŽle que l’on a cru dans le fonctionnement de la dĂ©duction, du moins a-t-il un rĂŽle nĂ©cessaire dans la vĂ©rification des cas nouveaux par l’application des cas anciens. D’autre part, si la multiplication logique est Ă©trangĂšre Ă  l’enfant, du moins dans les grandes lignes, c’est tout le maniement des alternatives et des exclusions qui est compromis : multiplier deux classes c’est, en effet, exclure quelque chose de chacune, du moins dans la plupart des cas. Si, d’autre part, l’enfant ne sait pas exclure avec systĂšme, c’est la porte ouverte Ă  toutes les contradictions. Autant de phĂ©nomĂšnes fondamentaux que nous allons maintenant Ă©tudier.

On comprend Ă  nouveau, d’autre part, Ă  quelles racines profondes tient ce rĂ©sultat que nous a fourni le chapitre I : l’enfant ne sait pas manier les termes ni les relations de discordance. Affirmer une discordance ; entre la cause et l’effet suppose la conscience de l’exception Ă  une rĂšgle : or l’exception est une exclusion et si le maniement des exclusions, chez l’enfant, dĂ©pend du maniement de la multiplication logique, il va de soi que la possibilitĂ© de la discordance dĂ©pend de celle de cette opĂ©ration logique essentielle. On comprend donc que l’apparition de la relation de discordance explicite soit si tardive.

§ 3. La contradiction chez l’enfant

Il est clair, Ă©tant donnĂ© ce qui prĂ©cĂšde, que, jusqu’à un certain Ăąge (7-8 ans au minimum), l’enfant restera insensible Ă  la contradiction. Si vraiment l’enfant ne sait pas dĂ©finir mĂȘme les notions univoquement dĂ©terminĂ©es, il y aura lĂ  un premier facteur de contradiction : l’enfant n’ayant pas pris conscience de la maniĂšre dont il emploie tel concept, il oscillera incessamment, au cours de ses raisonnements, entre la conception implicite qu’il possĂšde et la dĂ©finition partielle qu’il donne. Mais surtout, si les notions complexes sont bien dues Ă  une surdĂ©termination de facteurs, telle que l’enfant ne puisse ni additionner ni multiplier logiquement ces facteurs, c’est-Ă -dire ne puisse les avoir tous prĂ©sents simultanĂ©ment Ă  la conscience, il y aura lĂ  une source de contradictions bien plus considĂ©rable encore. C’est ce qu’il nous faut maintenant Ă©tablir. Commençons, pour ce faire, par classer les diffĂ©rents types de contradictions chez l’enfant.

On peut grouper les variĂ©tĂ©s de contradictions chez l’enfant en diffĂ©rents types, suivant une table Ă  double entrĂ©e dont deux rubriques seraient relatives Ă  la structure de la contradiction et deux relatives Ă  la matiĂšre sur laquelle porte le jugement. Les types structuraux sont ce que nous pouvons appeler la contradiction par amnĂ©sie et la contradiction par condensation (ou par surdĂ©termination, la condensation Ă©tant le produit de la surdĂ©termination). Les types classĂ©s par matiĂšres sont les contradictions portant sur les concepts et les jugements de classification, et les contradictions portant sur les explications et les jugements de causalitĂ©.

La contradiction par amnĂ©sie, tout d’abord, est un type de contradiction qui n’a rien de spĂ©cifiquement enfantin, mais qui est beaucoup plus richement reprĂ©sentĂ© chez l’enfant que chez nous, pour les raisons que l’on va voir. L’enfant hĂ©site, comme cela nous arrive souvent, entre deux opinions, par exemple que la lune est vivante et qu’elle ne l’est pas. Il a de bonnes raisons pour chacune de ces opinions, mais au lieu de choisir ou de refuser de se prononcer, l’enfant affirmera tour Ă  tour toutes les deux. Il soutiendra que la lune est vivante. Quelques jours aprĂšs ou mĂȘme lorsqu’on l’interroge, quelques instants aprĂšs, il niera trĂšs sincĂšrement qu’elle le soit. Or, aprĂšs chaque volte-face, l’enfant oublie rĂ©ellement sa croyance antĂ©rieure. Il se souvient de ce qu’il a dit, mais il oublie les raisons qu’il avait de croire : il ne peut plus rentrer dans l’état de conscience passĂ©. C’est ce qui nous arrive Ă  nous-mĂȘmes, non pas dans les problĂšmes purement intellectuels (car alors nous savons que nous changeons de croyance et nous n’oublions pas celle que nous rejetons), mais dans les problĂšmes dans lesquels le jugement de valeur a une place importante. Par exemple, en morale ou en religion, l’adulte se comporte souvent comme les enfants dont nous parlons : il peut, Ă  quelques instants de distance, oublier systĂ©matiquement une croyance qu’il a Ă©prouvĂ©e sincĂšrement, et y revenir tĂŽt aprĂšs.

Cette forme de contradiction est cependant bien plus frĂ©quente chez l’enfant que chez nous, en particulier Ă  cause des deux circonstances que voici :

Tout d’abord, comme nous l’avons vu prĂ©cĂ©demment (L. P., chap. V, § 9), la modalitĂ© du jugement est trĂšs diffĂ©rente chez l’enfant de ce qu’elle est chez nous. Autrement dit, la rĂ©alitĂ©, pour nous, est toujours, sinon distribuĂ©e sur un seul plan, du moins unifiĂ©e, cohĂ©rente et hiĂ©rarchisĂ©e au moyen d’un critĂšre unique, l’expĂ©rience. Chez l’enfant il y a, au contraire, plusieurs rĂ©alitĂ©s hĂ©tĂ©rogĂšnes, le jeu, le rĂ©el observable, le monde des choses entendues et racontĂ©es, etc., et ces rĂ©alitĂ©s sont plus ou moins incohĂ©rentes, et indĂ©pendantes les unes des autres. DĂšs lors, lorsque l’enfant passe de l’état de croyance Ă  l’état de jeu, ou de l’état de soumission Ă  la parole adulte (rĂ©alitĂ© verbale, c’est-Ă -dire construite sur la foi de la parole adulte) Ă  l’état d’examen personnel, etc., ses opinions peuvent varier singuliĂšrement : l’enfant peut nier ce qu’il venait d’affirmer, et ainsi de suite. Il y a, dans cette variabilitĂ©, ou plutĂŽt dans cette instabilitĂ© remarquable de la croyance, un premier facteur trĂšs important de contradictions par amnĂ©sie. On peut mĂȘme supposer, sans paradoxe, que la croyance de l’enfant varie en fonction de son entourage. Suivant que l’enfant est avec ses parents, avec ses maĂźtres d’école, tout seul ou avec des camarades, il peut fort bien avoir trois ou quatre systĂšmes de croyances interchangeables. C’est ainsi que nous avons vu des enfants de 8 ans affirmer avec une conviction et un sĂ©rieux qui ne laissent point de doute qu’il y a des ogres prĂšs de GenĂšve, sur le SalĂšve, puis, au moment oĂč nous nous mettons Ă  sourire, affirmer qu’ils n’y ont jamais cru : manifestement il y a lĂ  deux groupes de croyances contradictoires, et, mis en prĂ©sence d’inconnus comme nous, l’enfant ne sait pas d’emblĂ©e lesquelles adopter. D’ailleurs beaucoup d’adultes gardent cette mentalitĂ© et on trouverait sans peine des gens du peuple qui croient au diable Ă  l’église mais n’y croient pas Ă  l’atelier.

Une seconde circonstance qui favorise beaucoup la frĂ©quence de ce genre de contradictions, c’est la gĂ©nĂ©ralitĂ© de l’amnĂ©sie infantile. C’est, en effet, une chose remarquable que les illusions de perspective dont les enfants font preuve au sujet de leur propre pensĂ©e et leur manque de mĂ©moire en ce qui concerne ce qu’ils ont dit ou cru. Un enfant peut affirmer, par exemple, que tous les ruisseaux ont Ă©tĂ© creusĂ©s Ă  main d’homme ; on le dĂ©trompe, on lui explique que l’eau peut forer elle-mĂȘme son lit. L’enfant, peu aprĂšs ou mĂȘme immĂ©diatement aprĂšs cette explication, croit ĂȘtre arrivĂ© tout seul Ă  l’idĂ©e qu’on vient de lui implanter, et croit qu’il y a toujours cru. C’est ainsi qu’un grand nombre de garçons de 6 Ă  8 ans croient que l’on pense par la bouche ou que la pensĂ©e est une voix qui est dans la tĂȘte, etc. Quand ils savent le mot « cerveau », c’est toujours une acquisition toute rĂ©cente. Mais, dĂšs qu’ils le savent, il y a oubli total des idĂ©es antĂ©rieures : ils prĂ©tendent n’avoir jamais songĂ© que l’on pense par la bouche, et croient avoir dĂ©couvert eux-mĂȘmes le concept et le mot de « cerveau ».

Par exemple Reyb (8 ; 7) affirme que l’on pense « avec nos cerveaux. — Qui te l’a dit ? — Personne
 — OĂč as-tu appris ce mot ? — Je l’ai toujours su. — Qu’est-ce que c’est, le cerveau ? — Les tuyaux de la tĂȘte. » Un instant aprĂšs : « Qui t’a dit « les tuyaux de la tĂȘte » ? — Personne. — Tu as entendu dire ? — Non, etc. »

Un enfant du mĂȘme Ăąge Ă  qui nous demandions en quoi est la lune, nous rĂ©pond qu’il n’en sait rien. Nous lui montrons notre montre en lui demandant en quoi elle est faite. RĂ©ponse : en or. « Et la lune ? — Aussi en or. — Depuis quand le sais-tu ? — Je l’ai toujours su. — Quelqu’un te l’a dit ou tu as trouvĂ© tout seul ? — J’ai trouvĂ© tout seul. — Depuis quand ? — J’ai toujours su », etc.

Nous avons d’ailleurs suffisamment insistĂ©, dans des travaux antĂ©rieurs 10, sur l’incohĂ©rence de la mĂ©moire et de l’attention dans les essais des enfants de 7-8 ans, au cours de la solution de petits problĂšmes de raisonnement, pour nous permettre d’ĂȘtre brefs en ce qui concerne ces phĂ©nomĂšnes d’amnĂ©sie. Rappelons seulement que ces difficultĂ©s sont en relation avec l’incapacitĂ© de l’enfant Ă  prendre conscience de sa pensĂ©e propre : c’est parce que l’enfant n’est pas accoutumĂ© Ă  observer les dĂ©marches de sa pensĂ©e, que celle-ci est sujette Ă  ces illusions de perspective, Ă  ces amnĂ©sies, et par consĂ©quent Ă  ces contradictions.

Aussi faut-il classer dans ce type de contradictions celles qui rĂ©sultent du fait que l’enfant ne prend pas conscience de la dĂ©finition des concepts dĂ©terminĂ©s par un facteur unique. Il va de soi que cette discordance entre l’emploi rĂ©el d’un concept et la dĂ©finition de ce concept conduit Ă  des contradictions. Ainsi nous avons vu, au paragraphe prĂ©cĂ©dent, Schnei (6 œ) considĂ©rer un nuage comme vivant parce qu’il bouge, mais pas les autos, qui bougent nĂ©anmoins, etc. En droit, c’est-Ă -dire lorsqu’on sait la raison de ces flottements, il n’y a pas contradiction, mais, en fait, les enfants ne savent pas le pourquoi de leur incohĂ©rence, et, Ă  ne considĂ©rer que ce qu’ils disent ou ce qu’ils ont prĂ©sent Ă  la conscience, il y a contradiction. Cette contradiction n’est pas proprement due Ă  de l’amnĂ©sie, mais Ă  une insuffisance de prise de conscience, ce qui est analogue.

Quant Ă  la contradiction par condensation, elle est beaucoup plus importante au point de vue thĂ©orique parce que spĂ©ciale Ă  l’enfant, Ă  moins qu’on n’en fasse la caractĂ©ristique de toutes les conceptions en formation et qu’on ne lui compare les contradictions auxquelles sont parfois acculĂ©s les savants lorsqu’ils manient des concepts encore mal Ă©laborĂ©s (comme l’a Ă©tĂ© longtemps le concept d’infini en mathĂ©matiques ou les concepts de cause, de force, d’action Ă  distance, d’éther, etc.). Nous avons vu, en effet, que la plupart des concepts enfantins Ă©taient surdĂ©terminĂ©s par un grand nombre de facteurs hĂ©tĂ©rogĂšnes, par exemple la rĂ©sistance et l’activitĂ© pour le concept de force, ou le mouvement, le sang et l’activitĂ© pour le concept de vie, etc., et que l’enfant agglomĂšre simplement ces facteurs sans parvenir Ă  les additionner ni Ă  les multiplier logiquement. NĂ©cessairement, une telle absence de choix et de hiĂ©rarchie doit conduire Ă  la contradiction. Cette surdĂ©termination tĂ©moigne, en effet, non pas du tout d’une tendance mystique Ă  se jouer de l’identitĂ©, mais simplement d’une incapacitĂ© de freinage et d’élimination. De telle sorte que l’enfant se trouvera incessamment en prĂ©sence d’alternatives et que, faute de manier la multiplication logique, il subira simplement les deux termes de l’alternative Ă  la fois, et par consĂ©quent la contradiction. La « condensation », c’est donc le rĂ©sultat de la surdĂ©termination : un mĂȘme concept sera ainsi non un « systĂšme » mais un conglomĂ©rat hĂ©tĂ©rogĂšne et contradictoire, le rĂ©sultat d’une « participation » entre plusieurs rĂ©alitĂ©s Ă  la fois.

Il est facile de discerner ce phĂ©nomĂšne dans les exemples que nous avons donnĂ©s au paragraphe prĂ©cĂ©dent, Ă  propos de la surdĂ©termination, et il est inutile d’en donner plus, car ils se ressemblent tous. Ainsi Duss (9 ans) considĂšre tantĂŽt le soleil comme vivant, tantĂŽt comme non vivant suivant qu’il est dĂ©terminĂ© par l’une des composantes (« parce qu’il Ă©claire ») ou par l’autre (« parce qu’il n’a pas de sang ») du concept « vie ». Ce concept est donc pour Duss un conglomĂ©rat, une « condensation » contradictoire. Imh (6 ans) Ă©galement considĂšre le vent tantĂŽt comme vivant tantĂŽt comme non vivant, Ă©tant donnĂ© que le concept de « vie » est pour Imh une condensation contradictoire de la qualitĂ© d’avoir un mouvement (souffler) et de celle de donner de la chaleur. Pig, Hellb, Berg, etc. sont des cas analogues.

Les concepts de « vie » et de « force » sont donc pour ces enfants de vĂ©ritables condensations contradictoires. De telles contradictions abondent avant 7-8 ans. On peut d’ailleurs produire expĂ©rimentalement de tels conglomĂ©rats. C’est ainsi qu’en Ă©tudiant le test de Burt dĂ©jĂ  citĂ© (chap. II, § 4) : « Edith est plus blonde que Suzanne, Edith est plus brune que Lili ; laquelle est la plus foncĂ©e ? » nous avons trouvĂ© ce qui suit : l’enfant ne conçoit pas qu’une fille soit Ă  la fois plus claire qu’une autre et plus foncĂ©e qu’une troisiĂšme. En ce sens, il paraĂźt vouloir Ă©viter la contradiction plus encore que nous-mĂȘmes. Mais ce n’est lĂ  qu’une apparence provenant de ce fait que l’enfant n’arrive pas Ă  manier les jugements de relations. La preuve en est que l’enfant qui considĂšre Suzanne comme blonde et Lili comme brune, en arrive Ă  concevoir cette solution contradictoire (et Ă  s’en satisfaire) qui consiste Ă  attribuer Ă  Edith un « blond qui entre dans le noir ». Ainsi Edith est Ă  la fois plus foncĂ©e que Suzanne (qui est brune) et plus claire que Lili (qui est blonde) ! Évidemment il n’y a lĂ  qu’une monstruositĂ© passagĂšre due aux conditions de l’expĂ©rience, mais le fait que les enfants Ă©prouvent Ă  ce degrĂ© la difficultĂ© Ă  contrĂŽler les hypothĂšses montre bien ce qui doit se passer dans la vie de tous les jours.

Outre ces contradictions par condensations, qui affectent les concepts et les jugements de classification, ou de relations simples, on peut observer dans les explications causales d’incessantes contradictions, soit par amnĂ©sie (il est inutile d’y revenir), soit par condensation. En voici un exemple :

To (7 œ) estime que les bateaux flottent « parce que c’est du bois. — Pourquoi le bois reste sur l’eau ? — Parce que c’est lĂ©ger et les petites barques elles ont des voiles [surdĂ©termination]. — Et celles qui n’ont pas de voiles, pourquoi elles ne vont pas au fond ? — Parce que c’est lĂ©ger. —  
 Et les grands bateaux ? — Parce qu’ils sont lourds. — Alors ce qui est lourd reste sur l’eau ? — Non. — Un gros caillou ? — Il va au fond. — Et les gros bateaux ? — Ils restent parce qu’ils sont lourds. —  Rien que ça ? — Non. — Encore ? — Parce qu’ils ont de grandes voiles. — Et quand on les enlĂšve ? — Ils sont moins lourds. — Et si on remet les voiles ? — La mĂȘme chose. Ils restent [sur l’eau] parce qu’ils sont lourds. »

En droit, c’est-Ă -dire si l’on recherche les tendances inconscientes de To, il n’y a peut-ĂȘtre pas de contradiction aussi flagrante qu’en apparence, car il se peut que To considĂšre le poids comme un signe de force. Les gros bateaux flotteraient ainsi parce que forts et les petits parce que soutenus par l’eau. Mais To n’en dit rien ni n’en prend aucune conscience. En fait, c’est-Ă -dire sur le plan conscient et formulĂ©, il y a contradiction.

Il est inutile de citer d’autres exemples. Nous en retrouverons tout à l’heure à propos de la transduction. D’ailleurs ces contradictions dans les explications ne diffùrent en rien dans leur structure des contradictions relatives aux simples jugements de classification ou de relation logique.

§ 4. L’équivalent psychologique de la non-contradiction et la notion de rĂ©versibilitĂ© mentale

Il peut ĂȘtre maintenant intĂ©ressant de nous demander quelle est la signification psychologique des contradictions enfantines. Il y a lĂ  un problĂšme important et qu’il est utile de prĂ©ciser pour aborder dans toute sa gĂ©nĂ©ralitĂ© la question du raisonnement chez l’enfant.

Qu’est-ce que la contradiction entre deux jugements ou au sein mĂȘme d’une conception ? Du point de vue logique, c’est lĂ  une notion premiĂšre et indĂ©finissable, que l’on peut simplement dĂ©crire en montrant l’impossibilitĂ© morale d’affirmer simultanĂ©ment les propositions contradictoires. Mais, au point de vue psychologique, il y a lĂ  un problĂšme, car on ne voit pas comment l’esprit en vient Ă  vouloir Ă©viter les contradictions ni quelles sont les conditions de la non-contradiction. La structure psychologique (et non logique) de la pensĂ©e, pas plus que la structure d’aucun phĂ©nomĂšne naturel, ne peut ĂȘtre dite d’emblĂ©e non contradictoire, si l’on dĂ©finit la non-contradiction par la compatibilitĂ© entiĂšre ou la mutuelle dĂ©pendance des parties ou des mouvements en jeu : il est trop Ă©vident qu’au sein de l’organisme, par exemple, coexistent une foule de tendances antagonistes en Ă©quilibre instable et telles que le dĂ©veloppement de l’une entraĂźne le dĂ©pĂ©rissement des autres. Il va de soi que la vie psychologique Ă©lĂ©mentaire, instinctive ou affective, obĂ©it Ă  la mĂȘme nĂ©cessitĂ©. Il n’y a pas un sentiment qui ne recĂšle une bipolaritĂ©, une « ambivalence », comme a dit Bleuler, qui du point de vue de la conscience est une contradiction. Comment donc caractĂ©riser du point de vue psychologique la conduite ou l’état de conscience concomitants Ă  la non-contradiction logique, par opposition aux autres conduites, c’est-Ă -dire Ă  celles qui, si on les traduisait en jugements pleinement explicitĂ©s, seraient contradictoires ? Tel est le problĂšme dont nous voudrions trĂšs briĂšvement esquisser les contours.

À considĂ©rer les choses en gros, on peut, semble-t-il, faire une distinction essentielle : la non-contradiction logique est un Ă©tat d’équilibre psychologique, par opposition Ă  l’état de dĂ©sĂ©quilibre perpĂ©tuel dans lequel vit la pensĂ©e. En effet, les sensations, les images, les sentiments de plaisir et de peine, bref, les « donnĂ©es immĂ©diates de la conscience », sont, comme on le sait assez aujourd’hui, entraĂźnĂ©es par un perpĂ©tuel « courant de conscience ». Il en est exactement de mĂȘme des donnĂ©es immĂ©diates du monde extĂ©rieur : elles constituent l’éternel devenir d’HĂ©raclite. À ce flux s’oppose au contraire un certain nombre de points fixes, d’états en Ă©quilibre, comme les concepts et les relations qu’ils supportent, bref, tout l’univers logique, qui est, au fur et Ă  mesure qu’il se constitue, indĂ©pendant du temps et par consĂ©quent en Ă©tat d’équilibre. On peut donc admettre que toute notion, au cours de sa formation, contient encore un Ă©lĂ©ment de contradiction et que l’arrivĂ©e Ă  l’équilibre ou Ă  l’immobilitĂ© la dĂ©barrasse de cette incohĂ©rence.

Mais une telle approximation est encore bien grossiĂšre. Il est faux qu’une notion soit immobile : toute idĂ©e s’accroĂźt, s’applique Ă  des cas nouveaux, se gĂ©nĂ©ralise ou se dissocie. Ces opĂ©rations dues Ă  l’incessante activitĂ© du jugement ne conduisent pas nĂ©cessairement Ă  la contradiction. En outre, la permanence de l’idĂ©e peut ĂȘtre l’indice de son identitĂ© logique, mais identitĂ© et non-contradiction ne se recouvrent certainement pas.

Les Ă©galitĂ©s mathĂ©matiques ne sont pas des identitĂ©s et Ă©chappent cependant Ă  la contradiction. L’équilibre que nous cherchons Ă  prĂ©ciser suppose donc la permanence de quelque chose, mais ne peut se dĂ©finir par l’absence de tout mouvement : c’est un « équilibre mobile ».

Cet Ă©quilibre peut se dĂ©finir en un mot par la rĂ©versibilitĂ© des opĂ©rations Ă©quilibrĂ©es. Une opĂ©ration non contradictoire est une opĂ©ration rĂ©versible. Il faut prendre ce terme non pas au sens logique, qui est dĂ©rivĂ©, mais au sens strictement psychologique : une opĂ©ration mentale est rĂ©versible, lorsque, partant du rĂ©sultat de cette opĂ©ration, on peut trouver une opĂ©ration symĂ©trique par rapport Ă  la premiĂšre, et qui ramĂšne aux donnĂ©es de cette premiĂšre opĂ©ration sans que celles-ci aient Ă©tĂ© altĂ©rĂ©es. Ainsi Ă©tendre, comme le fait l’enfant, la notion de « force = activité » Ă  la notion de « force = rĂ©sistance » par une simple condensation syncrĂ©tique, et sans addition logique, ne constitue pas une opĂ©ration rĂ©versible : la notion condensĂ©e qui rĂ©sulte de cette opĂ©ration altĂšre l’une et l’autre des notions primitives. Aussi l’enfant en arrive-t-il aux contradictions que nous avons signalĂ©es. Au contraire, les opĂ©rations logiques sont rĂ©versibles. Si je rĂ©partis un ensemble donnĂ© d’objets en quatre tas Ă©gaux, je puis retrouver l’ensemble primitif en multipliant l’un de mes quarts par quatre : la multiplication est l’opĂ©ration symĂ©trique de la division. À toute opĂ©ration rationnelle correspond ainsi une opĂ©ration symĂ©trique, qui permet de revenir au point d’oĂč l’on Ă©tait parti. La contradiction se reconnaĂźt donc simplement Ă  l’irrĂ©versibilitĂ© d’un processus quelconque, au fait qu’aucune opĂ©ration exactement symĂ©trique n’a pu ĂȘtre trouvĂ©e pour contrĂŽler l’opĂ©ration primitive.

Cette description est si Ă©vidente du point de vue logique qu’il paraĂźt absurde d’insister sur elle, mais un truisme logique peut cacher une complexitĂ© psychologique considĂ©rable. Ce n’est, en effet, pas d’emblĂ©e que l’enfant se montrera capable d’opĂ©rations rĂ©versibles, aussi faut-il analyser de prĂšs les conditions psychologiques de la rĂ©versibilitĂ© pour saisir la portĂ©e rĂ©elle de l’apparition dans l’histoire de la pensĂ©e du besoin d’éviter la contradiction.

Limitons tout d’abord le problĂšme au domaine de la pensĂ©e dirigĂ©e. Il est Ă©vident que la pensĂ©e non dirigĂ©e, c’est-Ă -dire dans laquelle l’individu ne se pose aucun problĂšme vĂ©ritable, mais cherche Ă  satisfaire un besoin qui n’est pas ou pas entiĂšrement conscient, est par essence irrĂ©versible. C’est mĂȘme lĂ  son originalitĂ© principale. Ainsi une sĂ©rie d’associations d’idĂ©es est irrĂ©versible : la raison en est que les associations d’idĂ©es sont dirigĂ©es presque toujours par une tendance affective que rien ne contraint Ă  se conserver telle quelle. Ainsi, si de l’idĂ©e « table » je suis conduit par l’intĂ©rĂȘt momentanĂ© Ă  l’idĂ©e « NapolĂ©on », je ne referai trĂšs probablement pas le chemin inverse et au moyen des mĂȘmes intermĂ©diaires (table, chĂąteau, la Malmaison, NapolĂ©on), lorsqu’on me fera associer quelques heures plus tard mes idĂ©es au mot « NapolĂ©on ». Il continuera bien plutĂŽt Ă  descendre le flux irrĂ©versible de ma pensĂ©e spontanĂ©e. De mĂȘme, le rĂȘve fait dĂ©filer Ă  la conscience du dormeur une sĂ©rie irrĂ©versible d’images conduite par un dĂ©sir ou une tendance inconsciente, comme fait l’imagination lorsqu’elle retrace simplement les pĂ©ripĂ©ties d’un Ă©vĂ©nement, sans liaisons logiques ni causales, sans implications, sans ces « si
 alors » qui seuls permettraient au dormeur ou au rĂȘvasseur d’opĂ©rer Ă  proprement parler sur ce cinĂ©matographe, c’est-Ă -dire de reconstituer grĂące aux images les antĂ©cĂ©dents et de remonter en un certain sens le cours du temps. Bref, il y a lĂ  un flux d’images sans liaisons rĂ©versibles. Pour qu’il y ait rĂ©versibilitĂ©, il faut qu’il y ait des opĂ©rations proprement dites, c’est-Ă -dire des constructions ou des dĂ©compositions, soit manuelles soit mentales, ayant pour but de prĂ©voir ou de reconstituer les phĂ©nomĂšnes. Une simple succession d’images, sans autre direction que celle que lui imprime un dĂ©sir inconscient, ne suffira donc pas Ă  crĂ©er un processus rĂ©versible.

Mais, dans la pensĂ©e proprement dirigĂ©e, c’est-Ă -dire obĂ©issant Ă  des directions conscientes, Ă  quelles conditions devront se soumettre les opĂ©rations pour ĂȘtre rĂ©ellement rĂ©versibles ? La pensĂ©e de l’enfant, comme toute pensĂ©e, obĂ©it Ă  deux intĂ©rĂȘts fondamentaux, dont l’interaction rĂšgle prĂ©cisĂ©ment cette rĂ©versibilitĂ©, ce sont l’imitation du rĂ©el par l’organisme ou la pensĂ©e, et l’assimilation du rĂ©el Ă  l’organisme ou Ă  la pensĂ©e.

L’imitation du rĂ©el, c’est cette tendance fondamentale de l’activitĂ© enfantine Ă  reproduire, par gestes d’abord puis simplement grĂące Ă  l’imagination, les mouvements extĂ©rieurs auxquels l’organisme est contraint de s’adapter, puis, d’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, la succession ou les successions partielles des Ă©vĂ©nements et des phĂ©nomĂšnes. L’imitation, c’est le besoin du moi de retracer perpĂ©tuellement, pour s’y adapter, l’histoire des choses, que cette reproduction soit corporelle ou mentale peu importe. Or la pensĂ©e, en tant qu’organe de l’imitation, n’a encore rien de rĂ©versible 11. L’ordre des phĂ©nomĂšnes, dans la nature, est Ă©videmment irrĂ©versible, Ă  part certaines successions mĂ©caniques que l’esprit n’arrive Ă  dĂ©gager que trĂšs tardivement et grĂące prĂ©cisĂ©ment Ă  des expĂ©riences destinĂ©es Ă  construire, en quelque sorte, la rĂ©versibilitĂ© qu’il souhaite. Ainsi tel mot que l’enfant imite sera un jour prononcĂ© par ses parents avec telle intonation, le lendemain avec telle autre, un jour il sera employĂ© dans tel sens, le lendemain dans tel autre. Ainsi tel bonhomme, que l’enfant cherche Ă  imiter par son jeu ou par son dessin, sera un jour habillĂ© de telle maniĂšre, le lendemain de telle autre, etc. Que l’imitation pure et simple du rĂ©el ne suffise pas Ă  produire d’emblĂ©e une rĂ©versibilitĂ© des opĂ©rations mentales, cela n’a donc rien que de trĂšs naturel, si Ă  l’imitation ne se joint pas une assimilation du rĂ©el au moi. Que les bateaux paraissent un jour flotter parce qu’ils sont lĂ©gers et le lendemain parce qu’ils sont lourds, cela va en effet de soi, si la pensĂ©e se borne Ă  retracer une sĂ©rie d’histoires particuliĂšres — sans les assimiler entre elles — telles que l’histoire du petit bateau qu’on aura mis sur une cuvette ou celle du bateau lourd qu’on aura lancĂ© sur le lac. Ainsi l’imitation du rĂ©el ne pourra conduire qu’à l’irrĂ©versibilitĂ©, sauf Ă  se combiner avec la tendance assimilatrice.

La tendance assimilatrice dont tĂ©moigne la pensĂ©e paraĂźt, en effet, devoir assurer d’emblĂ©e la stabilitĂ© des jugements. Assimiler, psychologiquement comme biologiquement, c’est se reproduire soi-mĂȘme au moyen du monde extĂ©rieur, c’est donc transformer les perceptions jusqu’à les rendre identiques Ă  la pensĂ©e propre, c’est-Ă -dire aux schĂ©mas antĂ©rieurs. Assimiler c’est donc conserver et en un certain sens identifier. Ainsi l’enfant qui se sent vivant considĂšre Ă©galement comme vivants les animaux, les astres, les nuages, l’eau, le vent, etc. : ces phĂ©nomĂšnes disparates sont tous assimilĂ©s Ă  un schĂ©ma unique. Au sein du flux perpĂ©tuel des histoires ou des expĂ©riences particuliĂšres dont l’imitation retrace l’image, l’assimilation paraĂźt donc crĂ©er un Ă©lĂ©ment fixe, une maniĂšre uniforme de rĂ©agir en face du devenir des choses.

Mais les faits montrent que cette assimilation mentale a chez l’enfant une histoire beaucoup plus complexe qu’il ne semble. Si vraiment l’assimilation est la fusion d’un objet nouveau avec un schĂ©ma dĂ©jĂ  existant, il se peut fort bien Ă  l’origine que cette fusion soit une destruction rĂ©ciproque : l’objet, parce que nouveau et inconnu jusque-lĂ , restera irrĂ©ductible au schĂ©ma et alors tous deux seront dĂ©naturĂ©s par leur identification. L’objet, autrement dit, perdra ses caractĂšres spĂ©cifiques et le schĂ©ma ne sera pas seulement Ă©largi et gĂ©nĂ©ralisĂ©, mais altĂ©rĂ© de fond en comble.

Or, un grand nombre de faits nous montrent que c’est bien ainsi que se prĂ©sente l’assimilation primitive, celle que nous pouvons, dans ce sens, appeler « dĂ©formante ». Dans la pensĂ©e non dirigĂ©e, tout d’abord, l’assimilation est toujours dĂ©formante. C’est du moins de cette maniĂšre que l’on peut interprĂ©ter la perpĂ©tuelle condensation dĂ©crite par Freud dans le rĂȘve et dans l’imagination : condenser deux images, c’est les fondre en une image composite (un personnage rĂ©unissant les traits de deux personnes distinctes, par exemple) ; ce n’est pas les subsumer sous un schĂ©ma qui maintienne leur individualitĂ© respective, c’est les insĂ©rer de force dans un schĂ©ma rĂ©sultant de leur confusion. Dans l’intelligence dirigĂ©e de l’enfant, d’autre part, plusieurs phĂ©nomĂšnes sont analogues Ă  cette assimilation dĂ©formante. C’est, par exemple, le phĂ©nomĂšne du « syncrĂ©tisme », dont nous avons vu ailleurs (L. P., chap. IV) qu’il Ă©tait prĂ©cisĂ©ment intermĂ©diaire entre la « condensation » de la pensĂ©e non dirigĂ©e et la gĂ©nĂ©ralisation de la pensĂ©e dirigĂ©e. Ainsi, dans les expĂ©riences que nous avons discutĂ©es, l’enfant lit une phrase donnĂ©e A, puis une phrase donnĂ©e B, et, bien que A et B n’aient pour nous rien de commun, l’enfant, dont la consigne Ă©tait de trouver deux phrases qui signifient « la mĂȘme chose », fusionne effectivement ces deux phrases dans un schĂ©ma commun construit de toute piĂšce. Il y a donc assimilation, mais il est Ă©vident que, ici encore, cette assimilation est « dĂ©formante », en ce sens que, si A digĂšre B, A dĂ©forme B (l’enfant aurait compris B tout autrement s’il n’avait pas lu A juste auparavant) et est Ă  son tour digĂ©rĂ© et dĂ©formĂ© par B. La « surdĂ©termination » des concepts, dont nous avons parlĂ© au paragraphe prĂ©cĂ©dent, est, Ă  cet Ă©gard, un simple cas particulier de syncrĂ©tisme et, par consĂ©quent, d’assimilation dĂ©formante. Mais, dans ce dernier cas, les diverses composantes ne s’assimilent pas complĂštement, mais restent partiellement Ă©trangĂšres les unes aux autres : ce n’est que momentanĂ©ment que telle composante dĂ©nature telle autre ou est dĂ©naturĂ©e par telle autre.

Bref, la tendance de la pensĂ©e Ă  l’assimilation du monde extĂ©rieur ne peut conduire d’emblĂ©e Ă  la rĂ©versibilitĂ© des processus mentaux. Dans les stades primitifs, au contraire, comme le montrent les phĂ©nomĂšnes de la condensation et du syncrĂ©tisme, l’assimilation, voulant ĂȘtre trop complĂšte, dĂ©truit Ă  la fois l’objet Ă  assimiler et le schĂ©ma qui assimile. Or, le schĂ©ma et l’objet Ă©tant ainsi altĂ©rĂ©s, la pensĂ©e ne peut, aprĂšs l’acte d’assimilation, revenir en arriĂšre, les dĂ©sassimiler, pour ainsi dire, pour les retrouver identiques Ă  eux-mĂȘmes. Le schĂ©ma A et l’objet B (par exemple les deux phrases dont nous parlions tout Ă  l’heure, ou les deux termes d’une image condensĂ©e ou encore les deux composantes d’un concept surdĂ©terminĂ©) ne donnent pas naissance Ă  une synthĂšse (A + B) ou (A × B) comme ce serait le cas pour nous, mais Ă  quelque chose qui dĂ©truit, en tout ou en partie, A et B. Le processus n’est donc pas rĂ©versible. Il n’est pas A + B → C, de sorte qu’on puisse suivre la marche inverse C → A + B. Il ne peut ĂȘtre schĂ©matisĂ© que comme suit : A + B → C, tel que C → A’ + B’ ou → A + B’ ou → A’ + B.

En conclusion, ni la tendance Ă  l’imitation ni la tendance Ă  l’assimilation des choses ne suffisent, lorsqu’elles sont Ă  l’Ɠuvre chacune sĂ©parĂ©ment, Ă  assurer Ă  la pensĂ©e de l’enfant une rĂ©versibilitĂ© qui la rende exempte de contradiction. LaissĂ©e Ă  elle seule, chacune conduit au rĂȘve ou au jeu, activitĂ©s dans lesquelles l’irrĂ©versibilitĂ© de la pensĂ©e reste presque complĂšte.

Que faut-il donc pour qu’apparaisse la rĂ©versibilitĂ© des opĂ©rations mentales ? Il faut que l’assimilation et que l’imitation arrivent Ă  collaborer au lieu de tirailler la pensĂ©e en sens contraires, comme c’est le cas durant les stades primitifs.

En effet, dans toute pensĂ©e peu Ă©voluĂ©e, imitation et assimilation constituent deux pĂŽles opposĂ©s. Étant donnĂ© un phĂ©nomĂšne nouveau se produisant dans le milieu d’un organisme, celui-ci peut s’adapter Ă  lui, et dans ce cas rompre avec ses habitudes prĂ©cĂ©dentes de raisonnement ou d’imagination pour se construire une image nouvelle et originale qui copie fidĂšlement le phĂ©nomĂšne inconnu : c’est la tendance imitatrice, qui consiste Ă  reproduire les choses au moyen des gestes ou de la pensĂ©e, et, partant, Ă  dĂ©former les gestes ou la pensĂ©e anciens en fonction des choses nouvellement apparues. Ou bien l’organisme peut faire entrer de force ce phĂ©nomĂšne nouveau dans les schĂ©mas habituels, moteurs ou intellectuels, comme fait le jeu des enfants, le syncrĂ©tisme de la pensĂ©e enfantine ou encore la condensation dans le rĂȘve : c’est la tendance assimilatrice, qui consiste, non pas Ă  reproduire les choses par le geste ou la pensĂ©e, mais Ă  alimenter ou Ă  reproduire les tendances motrices personnelles ou les schĂ©mas antĂ©rieurs de pensĂ©e au moyen des choses, et, partant, Ă  dĂ©former les choses nouvellement apparues en fonction des gestes ou de la pensĂ©e anciens. On le voit donc, dans leurs racines, imitation et assimilation sont exactement antagonistes.

C’est proprement cet antagonisme qui produit l’irrĂ©versibilitĂ© de la pensĂ©e. En effet, pourquoi l’assimilation, en fusionnant un objet B et un schĂ©ma A, les dĂ©forme-t-elle l’un et l’autre ? C’est qu’au moment oĂč la pensĂ©e assimile, elle cesse d’imiter, autrement dit l’imitation cesse de conserver toute leur spĂ©cificitĂ© aux images correspondant à A et à B. Si, tout en assimilant B à A, la pensĂ©e parvenait Ă  maintenir intactes les images subsumĂ©es sous A, il est Ă©vident que le processus A + B → C serait rĂ©versible et que C = A + B. L’élĂ©ment C reprĂ©senterait ainsi la synthĂšse et non la confusion de A et de B. Bref, la condition nĂ©cessaire et suffisante pour que l’assimilation constitue un processus rĂ©versible, c’est donc qu’elle s’accompagne d’une imitation des phĂ©nomĂšnes directement proportionnelle Ă  leur assimilation. Et, inversement, pourquoi l’imitation, en se contentant de reproduire en action ou en imagination l’histoire des choses, constitue-t-elle un processus irrĂ©versible, tout comme le devenir mĂȘme des phĂ©nomĂšnes ? C’est que, imitant un jour le phĂ©nomĂšne A et le lendemain le phĂ©nomĂšne B, l’enfant renonce Ă  les assimiler entre eux, autrement dit, en termes logiques, ne cherche pas Ă  gĂ©nĂ©raliser ses expĂ©riences ou ses observations. La condition d’une imitation rĂ©versible, c’est donc l’assimilation correspondante.

En bref, dans la mesure oĂč imitation et assimilation sont antagonistes, il y a irrĂ©versibilitĂ© dans la pensĂ©e, et dans la mesure oĂč ces deux tendances rĂ©ussissent Ă  s’harmoniser l’une avec l’autre, il y a rĂ©versibilitĂ©. Il n’y a lĂ  que truismes au point de vue logique, mais il peut ĂȘtre intĂ©ressant pour le psychologue d’analyser les conditions d’une systĂ©matisation aussi difficile pour l’enfant que celle qui conduit Ă  l’apparition des processus logiques rĂ©versibles. En montrant que la contradiction logique rĂ©sulte du conflit, essentiel au point de vue gĂ©nĂ©tique, de l’imitation et de l’assimilation, on se donne, tout au moins, une reprĂ©sentation psychologique de la structure logique de la pensĂ©e, et de telles traductions ne sont jamais inutiles.

Cela dit, quels seront les facteurs qui rendront solidaires l’imitation et l’assimilation ? Invoquer l’apparition d’un besoin d’unitĂ© serait s’enfermer dans un cercle, et expliquer la non-contradiction par elle-mĂȘme. Par contre, ce qu’on peut dire sans que le cercle soit vicieux, car ici le cercle est donnĂ© dans les faits eux-mĂȘmes, c’est que l’imitation et l’assimilation s’entraĂźnent l’une l’autre spontanĂ©ment dĂšs les dĂ©buts de leur fonctionnement. En effet, il n’est pas possible Ă  la pensĂ©e d’assimiler sans un facteur de diffĂ©renciation qui maintienne distincts, dans une certaine mesure, les objets Ă  assimiler, autrement dit sans une certaine imitation, et il n’est pas possible d’imiter un phĂ©nomĂšne nouveau sans crĂ©er en soi, par le fait mĂȘme, un processus tendant Ă  se perpĂ©tuer et Ă  reproduire indĂ©finiment l’image de ce phĂ©nomĂšne, lequel cesse par consĂ©quent d’ĂȘtre nouveau et entre dans le domaine des objets assimilĂ©s. C’est pourquoi M. Baldwin, en cherchant Ă  caractĂ©riser l’imitation, a incorporĂ© Ă  sa description un Ă©lĂ©ment net d’assimilation (la « rĂ©action circulaire »). Si l’assimilation et l’imitation sont longtemps antagonistes, c’est uniquement sous la pression de la rĂ©alitĂ© extĂ©rieure et des images trop nouvelles et trop changeantes que celle-ci prĂ©sente incessamment Ă  la pensĂ©e. Mais, dĂšs que la rĂ©alitĂ© est suffisamment assimilĂ©e, l’assimilation et l’imitation tendent Ă  devenir de plus en plus solidaires.

À quel moment cette solidaritĂ© sera-t-elle suffisante pour produire une rĂ©versibilitĂ© rĂ©elle dans la pensĂ©e ? C’est au moment oĂč, de mĂ©canique, cette solidaritĂ© deviendra logique ou morale et se trouvera rĂ©glĂ©e grĂące Ă  des jugements de valeur prĂ©cis et conscients. C’est ici qu’interviennent une fois de plus les facteurs sociaux de la pensĂ©e, qui se superposent aux facteurs biologiques pour en achever l’Ɠuvre.

L’égocentrisme de la pensĂ©e, qui caractĂ©rise les dĂ©buts de la vie de l’enfant, entraĂźne, en effet, un antagonisme systĂ©matique entre l’assimilation et l’imitation. Un esprit Ă©gocentrique, d’une part, assimile tout Ă  lui et Ă  son point de vue propre. C’est ainsi que le syncrĂ©tisme, la non-relativitĂ© des concepts enfantins, etc., sont dus Ă  cette assimilation Ă©gocentrique. Or, il va de soi que cette assimilation est dĂ©formante, c’est-Ă -dire qu’elle ne respecte pas la spĂ©cificitĂ© des objets assimilĂ©s. Il n’y a donc pas imitation suffisante. D’autre part, en vertu mĂȘme de son Ă©gocentrisme, l’enfant ne prend pas conscience de sa propre pensĂ©e, il n’a pas le sentiment de son moi : dĂšs lors, incessamment, il imite les choses et autrui grĂące Ă  cette sorte de confusion du moi et de l’autre, dont Janet a caractĂ©risĂ© l’imitation. À ces moments-lĂ , l’imitation est complĂšte mais ne s’accompagne pas d’assimilation.

Tels sont les deux pĂŽles antagonistes entre lesquels oscille incessamment l’enfant : assimilation dĂ©formante due Ă  son Ă©gocentrisme, imitation sans assimilation due Ă  l’inconscience de soi qu’entraĂźne l’égocentrisme.

Mais, au moment oĂč la pensĂ©e se socialise, un phĂ©nomĂšne capital vient transformer l’assimilation et l’imitation et les rendre solidaires l’une de l’autre, amenant ainsi la pensĂ©e Ă  une rĂ©versibilitĂ© progressive. En effet, la capacitĂ© de sortir du point de vue propre et d’arriver Ă  se placer Ă  celui de tout le monde enlĂšve Ă  l’assimilation son caractĂšre dĂ©formant et la contraint Ă  respecter l’objectivitĂ© des donnĂ©es : l’enfant cherchera dĂ©sormais Ă  trouver entre son point de vue et celui des autres un tissu de relations rĂ©ciproques. Cette rĂ©ciprocitĂ© des points de vue lui permettra ainsi tout Ă  la fois d’incorporer Ă  son moi les phĂ©nomĂšnes et les Ă©vĂ©nements nouveaux et de respecter leur objectivitĂ©, c’est-Ă -dire leur spĂ©cificitĂ©. Puis, cette rĂ©ciprocitĂ© des points de vue accoutumera l’esprit Ă  la rĂ©ciprocitĂ© des relations en gĂ©nĂ©ral. DĂšs lors l’imitation du rĂ©el par la pensĂ©e pourra se complĂ©ter par une assimilation du rĂ©el Ă  la pensĂ©e.

La vie sociale, en dĂ©veloppant concurremment la rĂ©ciprocitĂ© des relations et la conscience des implications nĂ©cessaires, enlĂšve donc Ă  l’assimilation et Ă  l’imitation leurs caractĂšres antagonistes, et les rend mutuellement dĂ©pendantes. La vie sociale contribue donc Ă  rendre rĂ©versibles les processus mentaux et Ă  dĂ©terminer ainsi l’apparition du raisonnement logique.

§ 5. La transduction

Les pages qui prĂ©cĂšdent ont pu paraĂźtre bien Ă©loignĂ©es de la psychologie du raisonnement enfantin. Il n’en est rien, car ce sont prĂ©cisĂ©ment les contradictions de l’enfant et l’irrĂ©versibilitĂ© de sa pensĂ©e qui nous expliqueront la nature du raisonnement transductif. Toute la structure du raisonnement enfantin, avant 7-8 ans, et mĂȘme dans une certaine mesure jusqu’à l’apparition de la dĂ©duction proprement dite Ă  11-12 ans, s’explique en effet par cette circonstance que l’enfant raisonne sur des cas singuliers ou spĂ©ciaux, entre lesquels il ne cherche pas s’il y a ou non-contradiction, et qui donnent lieu Ă  des expĂ©riences mentales non encore rĂ©versibles.

Voici un exemple :

Nous montrons Ă  Mull (8 ans) un verre d’eau, nous mettons un caillou dans l’eau et nous demandons pourquoi le niveau de l’eau s’est Ă©levĂ©. Mull nous rĂ©pond que c’est parce que le caillou est lourd. Nous montrons Ă  Mull un autre caillou et cherchons Ă  faire prĂ©voir ce qui se passera. Mull dit du caillou : « Il est lourd. Il fera monter l’eau. —  Et celui-lĂ  [un plus petit caillou] ? — Non. — Pourquoi ? — Il est lĂ©ger. »

Il semble donc y avoir chez Mull un raisonnement syllogistique qui consiste Ă  appliquer une loi gĂ©nĂ©rale Ă  des cas particuliers : « Les objets lourds font monter le niveau de l’eau
 Or ce caillou est lourd, ou lĂ©ger
 donc il fera, ou ne fera pas, monter l’eau. » AssurĂ©ment, Ă©tant donnĂ© ce que nous avons vu Ă  propos des conjonctions de causalitĂ© et de raison logique (chap. I), ou Ă  propos de l’inconscience du raisonnement enfantin (prĂ©sent chap., § 1 et 2), Mull ne doit pas avoir conscience de la proposition gĂ©nĂ©rale : « Tous les objets lourds font  », mais peu importe : si Mull se conduit avec logique, comme s’il possĂ©dait dans l’esprit cette loi gĂ©nĂ©rale, on peut admettre un raisonnement par syllogismes implicites, bref un enthymĂšme. Cette conclusion paraĂźt renforcĂ©e par le fait que l’explication de Mull est celle de presque tous les garçons de son Ăąge : jusqu’à 9 ans les trois quarts des enfants disent en face d’une telle expĂ©rience que le caillou fait monter l’eau parce qu’il est lourd, parce qu’il pĂšse sur l’eau, etc. 12 Mais poursuivons l’expĂ©rience :

« Ce bout de bois c’est lourd ? — Non. — Si on le mettait dans l’eau ça ferait monter ? — Oui, parce que c’est pas lourd. — Qu’est-ce qui est le plus lourd, ce bois ou ce caillou [un petit caillou et un gros morceau de bois] ? — Le caillou [juste]. — Qu’est-ce qui fera le plus monter l’eau ? — Le bois. — Pourquoi ? — Parce que c’est plus grand [parce qu’il est plus volumineux que le caillou]. — Alors pourquoi les cailloux ont fait monter l’eau tout Ă  l’heure ? — Parce qu’ils sont lourds. —  Si je mets ça [quelques cailloux ensemble] ? — Elle coulera [l’eau dĂ©bordera]. — Pourquoi ? — Parce que c’est lourd. »

Cet exemple nous montre nettement le mĂ©canisme du raisonnement enfantin. Tout d’abord, il n’y a eu aucun syllogisme : non seulement Mull n’a pas eu conscience de la proposition gĂ©nĂ©rale dont nous parlions tout Ă  l’heure (« les objets lourds font monter l’eau »), mais encore, et c’est ce qui est important, Mull ne l’applique pas, mĂȘme implicitement. Il prĂ©tend, par exemple, que le bois fait monter l’eau « parce qu’il est pas lourd » juste aprĂšs avoir affirmĂ© que le caillou fait monter l’eau « parce qu’il est lourd ». Or, d’oĂč vient cet illogisme ? Il est bien visible que ce sont les facteurs Ă©tudiĂ©s prĂ©cĂ©demment qui seuls peuvent l’expliquer, et, en particulier, l’absence d’une prise de conscience de la pensĂ©e propre. Mull, en effet, ne s’est pas contredit pour le plaisir de se contredire. Il avait simplement dans l’esprit plusieurs choses Ă  la fois. D’une part, il croyait que les objets lourds font monter l’eau en tant que lourds et non en tant que gros. D’autre part, il savait implicitement que les objets gros, volumineux, font monter le niveau de l’eau. C’est inconsciemment guidĂ© par ce schĂ©ma qu’il a affirmĂ© que le bois ferait monter l’eau « parce qu’il est pas lourd », mais il n’a pris conscience de cette raison que tĂŽt aprĂšs et sous la pression de la comparaison que nous l’avons forcĂ© de faire entre un gros bois lĂ©ger et un petit caillou lourd. NĂ©anmoins cette prise de conscience a Ă©tĂ© si faible que, sitĂŽt aprĂšs avoir affirmĂ© que le bois ferait monter l’eau « parce qu’il est grand », Mull prĂ©tend Ă  nouveau qu’un tas de cailloux feront monter l’eau « parce qu’ils sont lourds ». Bref, Mull a dans l’esprit le concept de volume et se laisse guider parfois par lui. Mais il n’a pris conscience que du concept de poids, comme si les objets Ă©taient lourds en proportion de leur taille : lorsque les discordances se prĂ©sentent entre le volume et le poids, Mull invoque dans ses explications tantĂŽt le poids tantĂŽt la taille.

Deux conclusions sont Ă  retenir. 1° Mull se contredit dans ses explications de la hausse du niveau de l’eau, parce que ses explications sont surdĂ©terminĂ©es par deux facteurs hĂ©tĂ©rogĂšnes (poids et volume), parce qu’il n’a pas pris conscience de ce dualisme, et parce que, dĂšs lors, il ne sait ni additionner ni multiplier logiquement ces deux facteurs. Ce sont lĂ  des phĂ©nomĂšnes longuement analysĂ©s au cours des paragraphes prĂ©cĂ©dents. 2° Or, et c’est lĂ  le point important pour nous maintenant, c’est cette absence de synthĂšse qui force Mull, lorsqu’il raisonne consciemment, c’est-Ă -dire lorsqu’il explicite ses implications, Ă  ne raisonner que sur des cas singuliers ou spĂ©ciaux. Il n’y a aucun raisonnement (dĂ©ductif) ni aucune induction possible pour Mull, parce que sitĂŽt qu’il tente de gĂ©nĂ©raliser une explication il se contredit. Ou bien donc Mull gĂ©nĂ©ralisera mais se contredira, ce qui Ă©quivaut Ă  ne pas gĂ©nĂ©raliser, ou bien il ne se contredira pas et ne raisonnera que sur des cas spĂ©ciaux.

L’exemple de Mull est loin d’ĂȘtre unique : il est le prototype de tous les raisonnements d’enfants jusqu’à 8 ans et plus. En ce qui concerne les raisonnements que les enfants font au cours des interrogatoires, tout d’abord, nous venons de voir (paragraphes prĂ©cĂ©dents) des cas d’inconscience, d’incapacitĂ© Ă  donner des dĂ©finitions, d’incapacitĂ© aux opĂ©rations logiques (addition et multiplication), et de contradictions : tous ces phĂ©nomĂšnes s’accordent Ă  prouver que l’enfant ne raisonne pas par syllogismes, mais par infĂ©rences du singulier au singulier, sans rigueur logique. D’autre part, l’étude du langage spontanĂ© des enfants et des conjonctions de liaison logique (chap. I) nous a conduit exactement au mĂȘme rĂ©sultat : au cours de leurs raisonnements spontanĂ©s, les enfants n’infĂšrent aussi que du singulier au singulier. Ou, si l’on prĂ©fĂšre cette expression, tous les raisonnements que l’on peut relever sont des « expĂ©riences mentales » faites sur des cas singuliers, sans essai de gĂ©nĂ©ralisation ni appel Ă  des lois antĂ©rieurement gĂ©nĂ©ralisĂ©es : « Moi je peux fermer [mon pupitre en carton] si je veux ; c’est pour ça je colle pas. AprĂšs [si je colle] je peux plus fermer. » La liste des raisons logiques spontanĂ©es Ă©numĂ©rĂ©es au § 5 du chapitre I (Ă  propos du mot « alors ») montre Ă  elle seule combien les essais mĂȘme spontanĂ©s de preuves ne font appel qu’à des expĂ©riences mentales non gĂ©nĂ©ralisĂ©es.

En bref, les raisonnements d’enfants ne procĂšdent ni du gĂ©nĂ©ral au singulier (tous les objets volumineux font monter l’eau, donc le caillou fait monter l’eau parce que volumineux), ni du singulier au gĂ©nĂ©ral (ce bois est volumineux et fait monter l’eau ; ce caillou est plus petit et fait moins monter l’eau, etc. : donc les objets volumineux font monter l’eau), mais du singulier au singulier ou du spĂ©cial au spĂ©cial : ce caillou fait monter l’eau parce qu’il est lourd, donc cet autre caillou fera aussi monter l’eau parce qu’il est aussi lourd ; ce bout de bois fait monter l’eau parce qu’il est gros, celui-ci la fera donc monter parce qu’il est aussi gros, etc. À chaque objet correspond une explication spĂ©ciale et par consĂ©quent des relations spĂ©ciales lesquelles ne peuvent donner lieu qu’à des raisonnements spĂ©ciaux. Cela n’a Ă©videmment rien que de trĂšs naturel, Ă©tant donnĂ© ce que nous avons vu jusqu’ici du langage et du jugement enfantin. Aussi ce caractĂšre n’a-t-il Ă©chappĂ© Ă  aucun psychologue depuis Stuart Mill et Ribot, etc. Stern a baptisĂ© ce procĂ©dĂ© de raisonnement la transduction par opposition Ă  l’induction et Ă  la dĂ©duction. Mais nous ne possĂ©dons jusqu’ici qu’une description de cette transduction, et il reste Ă  en trouver une explication. Dire que l’enfant ne sait pas gĂ©nĂ©raliser, c’est se borner Ă  une constatation : il reste Ă  mettre celle-ci en relation avec ce que nous avons vu des conditions gĂ©nĂ©rales de la pensĂ©e de l’enfant.

En outre, il convient de remarquer que la transduction ne s’oppose pas Ă  la dĂ©duction dans le mĂȘme sens que le croyait Stern. Stern, en effet, a adoptĂ© sans autre la dĂ©finition de la logique classique : la dĂ©duction est un passage du gĂ©nĂ©ral au singulier. Mais les logisticiens, puis M. Goblot 13, ont montrĂ© que la dĂ©duction peut fort bien porter sur des objets singuliers ou spĂ©ciaux comme c’est le cas souvent en mathĂ©matiques, et procĂ©der ainsi du singulier au gĂ©nĂ©ral. Pour dĂ©montrer que la somme des angles d’un triangle est Ă©gale Ă  180°, on opĂšre, en effet, sur un seul triangle, puis seulement l’on gĂ©nĂ©ralise Ă  tous en modifiant la figure sur laquelle on a travaillĂ©. Comme dit M. Goblot aprĂšs Mach, on « construit » simplement la conclusion Ă  dĂ©montrer, au moyen d’une expĂ©rience mentale. En quoi donc la transduction diffĂšre-t-elle de la dĂ©duction ? C’est Ă©videmment par son absence de nĂ©cessitĂ© logique : la dĂ©duction mathĂ©matique est rigoureuse alors que la transduction ne l’est pas. Mais en quoi consiste cette rigueur ? D’aprĂšs M. Goblot une construction mentale mĂšne Ă  des consĂ©quences nĂ©cessaires dans la mesure oĂč cette construction obĂ©it Ă  des rĂšgles, et ces rĂšgles ne sont pas les rĂšgles de la logique, mais les propositions antĂ©rieurement admises, que l’on applique par syllogisme. Les rĂšgles sont donc ces propositions gĂ©nĂ©rales, mais, dans cette conception nouvelle, la dĂ©duction ne consiste pas Ă  tirer la consĂ©quence cherchĂ©e de ces propositions : elle consiste Ă  appliquer ces propositions Ă  une construction, effective ou mentale, qui permette de trouver la consĂ©quence cherchĂ©e. Seulement, cette solution ne peut nous satisfaire ici, car il reste Ă  trouver, au point de vue psychologique, comment l’enfant a pu Ă©tablir et manier ces propositions gĂ©nĂ©rales avec quelque rigueur logique 14.

Voici donc le problĂšme. La transduction est un raisonnement qui procĂšde du spĂ©cial au spĂ©cial sans gĂ©nĂ©ralisations ni rigueur logique. La dĂ©duction est un raisonnement qui procĂšde du spĂ©cial au spĂ©cial, du gĂ©nĂ©ral au spĂ©cial ou du spĂ©cial au gĂ©nĂ©ral, mais toujours avec rigueur. Quelles relations y a-t-il entre cette rigueur et ces gĂ©nĂ©ralisations ? Faut-il dire que c’est la rigueur qui mĂšne Ă  la gĂ©nĂ©ralisation ou faut-il dire l’inverse ? Nous allons essayer de montrer que c’est l’absence de rigueur de la transduction qui empĂȘche l’enfant de gĂ©nĂ©raliser et que ce manque de rigueur est dĂ» lui-mĂȘme, comme nous l’avons entrevu au paragraphe prĂ©cĂ©dent, Ă  l’irrĂ©versibilitĂ© de la pensĂ©e.

Voici donc un enfant qui prĂ©tend qu’un caillou fait monter le niveau de l’eau parce qu’il est lourd et qu’un bout de bois produit le mĂȘme rĂ©sultat parce qu’il est gros. L’enfant ne gĂ©nĂ©ralise aucune de ces deux explications et ne les sent pas contradictoires entre elles. Pourquoi ? Soit une relation de cause Ă  effet : « L’eau monte parce que le caillou est lourd. » MĂȘme en raisonnant sur ce cas singulier un esprit habituĂ© Ă  manier la dĂ©duction conclurait qu’il existe une relation rĂ©ciproque entre le fait que l’eau monte et le poids du caillou. À chaque relation de cause Ă  effet correspond une relation d’effet Ă  cause, et, si l’on peut reconstituer telle cause, on doit pouvoir prĂ©voir tel effet : il suffit de faire varier la donnĂ©e pour savoir si l’explication est bonne, ou bien il suffit d’une expĂ©rience supplĂ©mentaire pour infirmer ou confirmer les consĂ©quences tirĂ©es des hypothĂšses nĂ©es au cours de la premiĂšre. Ainsi notre enfant aurait pu se dire, grĂące Ă  un simple renversement des relations : « Ce caillou fait monter l’eau parce qu’il est lourd : ce bout de bois, qui n’est pas lourd, ne fera pas monter l’eau. Si l’eau monte, il n’y a pas de liaison nĂ©cessaire entre le poids et la montĂ©e, etc. » Il est donc Ă©vident que la dĂ©couverte d’une loi gĂ©nĂ©rale est liĂ©e Ă  la possibilitĂ© de manier les relations en tous sens et de trouver la rĂ©ciproque de chaque liaison. Si l’enfant, dans le cas particulier, n’a pu gĂ©nĂ©raliser, c’est-Ă -dire n’a pu trouver de « loi », c’est simplement que la rĂ©ciprocitĂ© des relations en jeu lui a Ă©chappĂ©. On ne comprendrait pas, sans cela, pourquoi l’enfant ne sait pas gĂ©nĂ©raliser, alors que toutes ses habitudes de syncrĂ©tisme, d’analogie immĂ©diate, etc., le portent Ă  assimiler tout Ă  tout.

C’est lĂ  une hypothĂšse qui paraĂźtra bien plausible si l’on se rĂ©fĂšre Ă  notre analyse de la logique des relations chez l’enfant (chap. II et III). Nous avons examinĂ© longuement les difficultĂ©s systĂ©matiques que l’enfant Ă©prouve Ă  trouver la rĂ©ciproque de relations aussi simples que celles de frĂšre ou de gauche, etc., et nous avons vu que c’est cette absence de rĂ©ciprocitĂ© qui empĂȘche les enfants de raisonner avec logique. On peut conclure que l’absence de rigueur de la transduction est due Ă  la difficultĂ© Ă  manier les relations et en particulier Ă  saisir leurs rĂ©ciprocitĂ©s.

Or, comme nous l’avons vu au paragraphe prĂ©cĂ©dent, cette incomprĂ©hension de la rĂ©ciprocitĂ© des liaisons est due elle-mĂȘme Ă  l’irrĂ©versibilitĂ© de la pensĂ©e de l’enfant. L’enfant assimile tout au point de vue immĂ©diat ou bien, au contraire, il juxtapose des sĂ©ries d’explications particuliĂšres. Dans les deux cas, la pensĂ©e est irrĂ©versible en ce sens qu’elle entraĂźne la contradiction. Dans les deux cas, dĂšs lors, la rĂ©ciprocitĂ© des diverses perspectives est rendue impossible.

Mais l’exemple de Mull, que nous venons de discuter, n’est pas suffisant pour nous faire saisir en quoi la transduction diffĂšre de la dĂ©duction adulte. Mull juxtapose des sĂ©ries d’explications particuliĂšres, et c’est pourquoi son raisonnement n’est pas rĂ©versible. Mais on dira sans doute que, dans chaque domaine particulier, Mull raisonne dĂ©ductivement : « Ce caillou fait monter l’eau, parce qu’il est lourd, donc celui-ci aussi parce qu’il est lourd », etc. On dira tout au moins qu’il raisonne par analogies partielles, et que l’analogie est le point de dĂ©part de la dĂ©duction.

Mais la transduction est autre chose que le raisonnement par analogie, du moins Ă  l’origine. Citons maintenant un cas de transduction plus pure, parce que plus primitive, et qui mettra Ă  nu le mĂ©canisme de ce raisonnement sans lois gĂ©nĂ©rales.

Roy (6 ans) nous dit que la lune pousse. La « moitié » de la lune (le croissant) devient « tout entiĂšre », « Comment la lune pousse ? — Parce qu’elle grandit. — Comment ça se fait ? — Parce que nous on grandit. — Qu’est-ce qui la fait grandir ? — C’est les nuages. » « Comment ça a commencé ? — Parce que nous on a commencĂ© d’ĂȘtre vivant. » La lune est vivante. « Pourquoi ? — Parce que nous on est vivant. — Elle s’est fait comment la lune ? — Parce que nous on s’est fait. — Et ça a fait grandir la lune ? — Oui. — Comment ? — 
 — Pourquoi ? — C’est les nuages qui l’a fait grandir », etc., etc. Roy nous dit aussi que le vent avance « parce que nous on avance aussi », ou que le soleil ne cherche pas Ă  partir « parce que nous, des fois, on part pas. »

Pour nous, de tels propos auraient simplement le sens suivant : 1° La lune, le vent, etc. sont analogues Ă  nous. 2° Or nous grandissons, nous avançons, etc. Donc ils grandissent, avancent, etc. Mais, pour l’enfant, ces propositions ont un sens tout autre. 1° Il n’y a pas simplement analogie entre les diffĂ©rents ĂȘtres dont parle Roy, il y a syncrĂ©tisme : c’est nous qui faisons grandir la lune, etc., non pas matĂ©riellement, puisque ce sont les nuages, mais « prĂ©causalement » (par confusion du motif et de la cause. Voir L. P., chap. V). L’analogie est donc sentie, non seulement comme raison, mais comme liaison immĂ©diate. Ces cas ne sont pas rares. Ce n’est pas le lieu de les discuter ici au point de vue de la causalitĂ©. Nous renvoyons pour cela Ă  une Ă©tude ultĂ©rieure dans laquelle le cas de Roy sera analysĂ© avec tous les cas analogues. Contentons-nous de remarquer qu’ici le syncrĂ©tisme prĂ©cĂšde et dĂ©passe la simple analogie. 2° Il n’y a donc pas de loi gĂ©nĂ©rale : ce n’est pas en vertu de la loi « Tous les ĂȘtres vivants grandissent » que la lune grandit, c’est directement et simplement « parce que nous on grandit ». Il n’y a pas lĂ  qu’un rapport causal. Le rapport est aussi logique : la lune est vivante « parce que nous on est vivant », etc.

On voit en quoi consiste ici la transduction : c’est une infĂ©rence du singulier au singulier sans loi gĂ©nĂ©rale. On voit surtout pourquoi il n’y a pas de loi gĂ©nĂ©rale : c’est parce qu’il y a syncrĂ©tisme, c’est-Ă -dire fusion immĂ©diate des termes singuliers. Or cette fusion est irrĂ©versible. Elle se fait au grĂ© des perceptions nouvelles et dĂ©forme l’acquis au lieu de le respecter comme ferait une dĂ©duction vĂ©ritable. Qu’il y ait donc juxtaposition d’explications singuliĂšres, comme chez Mull, ou fusion syncrĂ©tique des cas singuliers, comme chez Roy, il y a irrĂ©versibilitĂ© et c’est cette irrĂ©versibilitĂ© qui explique l’absence de lois gĂ©nĂ©rales.

En conclusion, c’est la rĂ©versibilitĂ© de la pensĂ©e qui dĂ©termine la gĂ©nĂ©ralisation, parce que cette rĂ©versibilitĂ© entraĂźne une certaine nĂ©cessitĂ©, suivant que les phĂ©nomĂšnes auxquels s’applique la pensĂ©e permettent des expĂ©riences plus ou moins rĂ©versibles. Le propre de la pensĂ©e est, en effet, de chercher Ă  rendre rĂ©versible la rĂ©alitĂ© elle-mĂȘme. Ainsi le savant mis en prĂ©sence de cette hypothĂšse : « L’eau a montĂ© parce que le caillou est gros » s’efforcera, avant de savoir comment gĂ©nĂ©raliser, de trouver une relation entiĂšrement rĂ©versible entre le volume et le niveau de l’eau : il fera varier le volume du caillou jusqu’à ce qu’il trouve entre ce volume et le niveau de l’eau une relation non plus uniquement causale mais fonctionnelle (c’est-Ă -dire prĂ©cisĂ©ment rĂ©versible) suivant laquelle le niveau varie « en fonction » du volume. Cette fonction permettra au savant aussi bien de prĂ©voir le niveau de l’eau Ă©tant donnĂ© tel volume immergĂ© que de prĂ©voir la grosseur du caillou Ă©tant donnĂ© tel niveau atteint. C’est au moment oĂč cette nĂ©cessitĂ© est atteinte, mĂȘme au moyen de deux ou trois expĂ©riences seulement, que la proposition en cause est conçue comme entiĂšrement gĂ©nĂ©rale : la gĂ©nĂ©ralisation est donc le produit de constructions opĂ©rĂ©es sur des cas singuliers, comme le veut M. Goblot ; seulement ces constructions sont dirigĂ©es, non pas nĂ©cessairement par des propositions antĂ©rieurement admises, mais par l’obligation de respecter la rĂ©ciprocitĂ© des relations en jeu.

Il va de soi que, dans les constructions expĂ©rimentales proprement dites (sciences physiques), la gĂ©nĂ©ralisation progressive ne peut s’accompagner de nĂ©cessitĂ© logique que dans la mesure oĂč l’expĂ©rience arrive Ă  transformer la rĂ©alitĂ© irrĂ©versible en une rĂ©alitĂ© rĂ©versible. Le propre des constructions purement mentales, comme les constructions mathĂ©matiques, est d’ĂȘtre d’emblĂ©e entiĂšrement rĂ©versibles, donc entiĂšrement logiques.

On ne saurait caractĂ©riser mieux la transduction qu’en faisant d’elle une « expĂ©rience mentale » primitive, c’est-Ă -dire suivant Mach et Rignano, une combinaison en imagination des relations que nous prĂ©sente la rĂ©alitĂ©. L’expĂ©rience mentale primitive n’est, en effet, pas encore un raisonnement nĂ©cessaire, parce que le rĂ©sultat d’une observation de fait n’a rien de nĂ©cessaire, tant que l’on ne dissocie pas les Ă©lĂ©ments de la rĂ©alitĂ© observĂ©e jusqu’à reconstruire au moyen de ces Ă©lĂ©ments une rĂ©alitĂ© plus simple et entiĂšrement rĂ©versible. En effet, puisqu’elle procĂšde sur des perceptions immĂ©diates, l’expĂ©rience mentale pure contient nĂ©cessairement des Ă©lĂ©ments syncrĂ©tiques et, par consĂ©quent, irrĂ©versibles.

Comment l’enfant passe-t-il de cette expĂ©rience mentale primitive que constitue la transduction au raisonnement logique proprement dit ? Si l’on accepte les risques d’une classification artificielle, on peut rĂ©partir les Ă©tapes du raisonnement enfantin en trois stades principaux.

Le premier de ces stades, que l’on pourrait appeler « stade de la transduction pure », s’étendrait jusque vers 7-8 ans et serait caractĂ©risĂ© par l’irrĂ©versibilitĂ© que nous venons de dĂ©crire.

Durant le second stade (7-8 Ă  11-12 ans), les expĂ©riences mentales tendent Ă  devenir rĂ©versibles, ce qui ne veut pas dire qu’elles y parviennent sur tous les plans de la pensĂ©e. Cette rĂ©versibilitĂ© se reconnaĂźt Ă  la diminution des contradictions et rĂ©sulte de la conscience croissante de la rĂ©ciprocitĂ© des points de vue et des relations. AprĂšs chaque expĂ©rience mentale, l’enfant Ă©prouve le besoin de pouvoir refaire sa route en sens inverse, c’est-Ă -dire de trouver aussi bien les consĂ©quences que les causes, ou les preuves que les explications. Autrement dit, la nĂ©cessitĂ© logique ou nĂ©cessitĂ© de droit, apparaĂźt : l’enfant ne se contente plus d’expliquer un phĂ©nomĂšne par un autre en retraçant simplement leur histoire commune, il tient Ă  lier les deux phĂ©nomĂšnes par une relation nĂ©cessaire. Le raisonnement transductif cĂšde le pas devant un besoin croissant d’inductions et de dĂ©ductions combinĂ©es : la gĂ©nĂ©ralisation devient possible.

Mais cette nĂ©cessitĂ© primitive et cette possibilitĂ© de dĂ©duction ne concernent encore que l’intelligence de perception, c’est-Ă -dire que les premiĂšres dĂ©ductions ne portent encore que sur la rĂ©alitĂ© elle-mĂȘme, sur les prĂ©misses dĂ©rivant de l’observation directe et auxquelles l’enfant accorde sa croyance immĂ©diate, par opposition aux hypothĂšses sur lesquelles on raisonne pour les Ă©prouver ou aux assomptions que vous propose autrui. Ce n’est que durant le troisiĂšme stade, c’est-Ă -dire aprĂšs 11-12 ans, que la dĂ©duction devient possible sans ces restrictions, c’est-Ă -dire que la pensĂ©e devient formelle et se libĂšre de la croyance immĂ©diate.

Comment caractĂ©riser Ă  notre point de vue actuel ce troisiĂšme stade, sur lequel nous avons dĂ©jĂ  insistĂ© au cours de notre analyse de la pensĂ©e formelle (chap. II) ? La transduction pure est, nous venons de le voir, une « expĂ©rience mentale » primitive, c’est-Ă -dire une simple imagination ou imitation de la rĂ©alitĂ© telle qu’elle est perçue, c’est-Ă -dire irrĂ©versible. Le second stade est celui de l’expĂ©rience mentale intĂ©grale, dans laquelle l’imagination complĂšte la rĂ©alitĂ© irrĂ©versible par la reprĂ©sentation d’un ensemble de relations rĂ©versibles ou d’implications logiques telles que de A on puisse conclure à B et rĂ©ciproquement. Il semble donc qu’avec ces deux types d’expĂ©riences mentales la rĂ©versibilitĂ© que cherche Ă  atteindre la pensĂ©e soit complĂšte. Mais ce n’est pas le cas. Pour qu’une expĂ©rience mentale soit entiĂšrement rĂ©versible, il faut substituer aux objets tels que la perception immĂ©diate les offre des objets plus intellectuels dĂ©finis de maniĂšre Ă  permettre prĂ©cisĂ©ment la rĂ©versibilitĂ©. Ainsi, pour reprendre nos exemples de tout Ă  l’heure, l’enfant, pour expliquer comment un caillou peut faire monter le niveau d’un verre d’eau, raisonnera tout d’abord sur le « poids », comme si c’était lĂ  une notion immĂ©diate et soutenant une relation univoque avec le volume. Mais, ensuite, il s’apercevra qu’un gros objet et qu’un petit objet peuvent avoir le mĂȘme poids. Le poids absolu, c’est-Ă -dire le poids conçu comme indiquĂ© immĂ©diatement par le volume de l’objet, devra donc cĂ©der la place Ă  un poids relatif, et l’enfant raisonnera dorĂ©navant sur un poids-volume, une relation qu’il pensera Ă  peu prĂšs sous cette forme : « Caillou lourd pour sa petitesse » ou « lĂ©ger pour sa grosseur », etc. MĂȘme sans que l’enfant songe Ă  aucune mesure prĂ©cise, il y a lĂ  une Ă©volution des notions dans le sens de la relativitĂ© (chap. II et III), ce qui suppose des dĂ©finitions ou des concepts de plus en plus Ă©loignĂ©s de la rĂ©alitĂ© immĂ©diate. Nous avons vu ainsi les concepts de gauche et de droite abandonner leur sens primitif pour Ă©voluer de plus en plus vers l’état de relation bien dĂ©finissable. Or, dĂšs que l’intelligence atteint ce degrĂ© de relativitĂ©, c’est-Ă -dire dĂšs qu’elle s’éloigne du rĂ©alisme naĂŻf liĂ© aux expĂ©riences mentales primitives, le problĂšme de la rĂ©versibilitĂ© se pose sous un jour tout nouveau : c’est de trouver non plus directement la rĂ©ciproque d’une relation donnĂ©e entre deux phĂ©nomĂšnes, mais la rĂ©ciproque d’un point de vue gĂ©nĂ©ral, ou, si l’on prĂ©fĂšre, c’est de trouver la clef qui permet de passer d’un point de vue personnel ou momentanĂ© Ă  un autre, sans se contredire. Le problĂšme qui se pose, dĂšs lors, Ă  chaque instant Ă  la pensĂ©e est le suivant : comment choisir les dĂ©finitions, les concepts, ou les prĂ©misses convenables, c’est-Ă -dire tels qu’on puisse les manier Ă  tous les points de vue possibles, sans contredire ni aux rĂ©sultats de l’expĂ©rience immĂ©diate ni Ă  ceux des expĂ©riences passĂ©es ou faites par autrui ? Comment choisir les notions, autrement dit, qui offrent le maximum de rĂ©versibilitĂ© et de rĂ©ciprocité ? Ce problĂšme est bien clair Ă  propos de raisonnements tels que ceux que nous avons discutĂ©s au cours des chapitres II et III. Soit, par exemple, la question portant sur les trois objets alignĂ©s dont l’un est Ă  gauche du second et Ă  droite du troisiĂšme (chap. III, § 4). Aux Ăąges infĂ©rieurs l’enfant dit que le premier de ces objets est « au milieu » et conteste qu’on puisse ĂȘtre Ă  la fois Ă  gauche et Ă  droite. Mais ensuite, et c’est ce que l’expĂ©rience nous a montrĂ© trĂšs nettement vers 11-12 ans, l’enfant se fera des relations de gauche ou de droite une notion suffisamment relative, c’est-Ă -dire Ă©loignĂ©e du point de vue immĂ©diat, pour que la relation reste constante quels que soient les points de vue : il y a, dĂšs lors, rĂ©ciprocitĂ© des points de vue et ainsi rĂ©versibilitĂ© intĂ©grale dans la pensĂ©e.

Or, comment la pensĂ©e rĂ©soudra-t-elle de tels problĂšmes, consistant dans le choix des dĂ©finitions ou des relations lorsque la rĂ©alitĂ© ne les impose pas elle-mĂȘme ? Par une « expĂ©rience mentale » ? En aucune façon, si l’expĂ©rience mentale est bien une reproduction ou une imagination de la rĂ©alitĂ© elle-mĂȘme ou des opĂ©rations que l’on peut effectuer sur cette rĂ©alitĂ©. Jamais la rĂ©alitĂ© n’imposera une dĂ©finition. Cette dĂ©finition rĂ©sulte d’un choix et d’une dĂ©cision : or le choix se fait Ă  l’occasion mais non sous la pression du rĂ©el. Il y a lĂ  une expĂ©rience que la pensĂ©e fait non plus sur les choses mais sur elle-mĂȘme pour chercher dans quelle mesure tel systĂšme de dĂ©finitions ou de prĂ©misses lui permettra une plus grande fĂ©conditĂ© ou une plus grande satisfaction logique. C’est une expĂ©rience exactement de mĂȘme ordre que celle que Rauh a dĂ©crite en morale : l’individu adopte telle rĂšgle Ă  titre d’hypothĂšse, pour voir si, en l’appliquant, il arrive Ă  la satisfaction morale et surtout s’il est capable de rester fidĂšle Ă  lui-mĂȘme et d’éviter les contradictions. En effet, dans les questions de dĂ©finitions ou de choix des prĂ©misses, les critĂšres de la contradiction et de la fĂ©conditĂ© ne sont pas extĂ©rieurs, mais internes ou moraux. On ne rĂ©sout la question que par une sĂ©rie de raisonnements effectuĂ©s en vue de constater non pas ce qui se passera dans la rĂ©alitĂ© (comme c’est le cas au cours de la simple « expĂ©rience mentale »), mais dans quel Ă©tat de satisfaction ou d’insatisfaction se trouvera la volontĂ© qui dirige la pensĂ©e. Aussi conviendrons-nous d’appeler cette expĂ©rience l’expĂ©rience logique par opposition aux expĂ©riences mentales, et dirons-nous que la pensĂ©e formelle, c’est-Ă -dire la dĂ©duction portant sur n’importe quelle prĂ©misse hypothĂ©tique et simplement assumĂ©e, suppose, Ă  cĂŽtĂ© des expĂ©riences mentales rĂ©versibles qui lui servent de matiĂšre, une expĂ©rience logique seule susceptible de permettre le choix convenable des notions d’oĂč l’on part et seule capable, par consĂ©quent, de rendre l’esprit en accord avec lui-mĂȘme et de le rendre ainsi entiĂšrement rĂ©versible.

On peut dire, en conclusion, que le premier stade du raisonnement enfantin est celui de l’expĂ©rience mentale primitive ou irrĂ©versible, que le second stade marque un dĂ©but de rĂ©versibilitĂ© dans les expĂ©riences mentales et que le troisiĂšme stade marque l’apparition de la dĂ©duction formelle et de l’expĂ©rience logique, cette derniĂšre Ă©tant seule capable de rendre les expĂ©riences mentales entiĂšrement rĂ©versibles. Ou encore, on peut dire que, durant le premier stade, le raisonnement se borne Ă  « imiter » la rĂ©alitĂ© telle qu’elle est sans aboutir Ă  des implications nĂ©cessaires ; durant le second stade, le raisonnement « opĂšre » sur la rĂ©alitĂ©, c’est-Ă -dire crĂ©e des expĂ©riences en partie rĂ©versibles et aboutit ainsi Ă  la conscience de l’implication entre certaines affirmations et certains rĂ©sultats ; enfin, durant le troisiĂšme stade, ces opĂ©rations se nĂ©cessitent elles-mĂȘmes entre elles, en ce sens que l’enfant s’aperçoit que, s’il affirme telle chose, il s’engage par lĂ  mĂȘme Ă  affirmer telle autre : il y a enfin implication nĂ©cessaire entre les opĂ©rations en tant que telles, et rĂ©versibilitĂ© complĂšte dans la pensĂ©e.

§ 6. Conclusion : égocentrisme et logique

La premiĂšre conclusion Ă  tirer de notre examen de l’évolution du raisonnement est le primat de la logique des relations 15. C’est, il est vrai, le maniement correct des relations qui apparaĂźt en dernier lieu, mais ce qui est dernier dans l’ordre chronologique est souvent premier dans l’ordre des valeurs. En fait, on peut dire que c’est Ă  la possibilitĂ© de manier la logique des relations qu’est subordonnĂ©e celle de raisonner logiquement. Dans le raisonnement ordinaire, comme dans le raisonnement mathĂ©matique, nous ne raisonnons que sur des cas singuliers, mais en construisant et en combinant les relations que les diffĂ©rents Ă©lĂ©ments de ces objets prĂ©sentent entre eux, nous gĂ©nĂ©ralisons les relations initiales aussi complĂštement qu’il est besoin.

Les classes logiques sont elles-mĂȘmes sous la dĂ©pendance des relations. Les ensembles des individus bruns, ou blonds, etc., ont Ă©tĂ© obtenus grĂące aux relations et Ă  leurs multiplications. Oublier les relations qui sont Ă  la base de la classification, c’est enlever toute valeur Ă  celle-ci. En logique comme en mathĂ©matique, on peut parler d’« ensembles », mais ceux-ci n’ont une signification que pour autant que l’on se rappelle la loi de construction qui leur a donnĂ© naissance. Or cette loi de construction est une combinaison de relations.

Le syllogisme est ainsi, non pas le raisonnement proprement dit, mais un raisonnement abrĂ©gĂ©, pour ainsi dire, qui consiste Ă  faire usage des liaisons d’inhĂ©rence (appartenance et inclusion), sans tenir compte des relations qui seules ont permis la construction des classes et ainsi l’établissement de ces liaisons. DĂšs lors, le syllogisme est rigoureux mais n’est pas fĂ©cond. Il n’est pas le raisonnement dĂ©ductif, mais il permet l’application rapide des rĂ©sultats antĂ©rieurs. Sur ce point, nous nous rallions aux thĂšses de M. Goblot.

L’addition et la multiplication logiques, dont nous avons vu que l’emploi n’est pas primitif chez l’enfant, sont donc, en tant qu’opĂ©rations constitutives des classes, sous la dĂ©pendance de la logique des relations. Trouver l’élĂ©ment commun Ă  deux classes donnĂ©es, c’est construire les relations entre les individus donnĂ©s, et tirer de cette construction une classification.

En bref, la fĂ©conditĂ© du raisonnement tient Ă  la capacitĂ© illimitĂ©e que nous avons de construire de nouvelles relations, deux relations donnĂ©es suffisant toujours Ă  en trouver une troisiĂšme, par multiplication, et ainsi de suite. La logique des classes est un instantanĂ© pris sur cette construction, chaque relation ayant son « domaine » et permettant Ă  chaque instant un passage du point de vue de la relation Ă  celui de la classe et de l’inhĂ©rence. Le raisonnement le plus ordinaire, dans la vie de tous les jours, est un raisonnement par relations, et le syllogisme ou l’enthymĂšme ne consistent qu’en une application des rĂ©sultats obtenus. Tout cela est aujourd’hui de vĂ©ritĂ© courante.

Si l’opinion inverse a si fortement prĂ©valu, c’est que la prise de conscience de la pensĂ©e propre renverse toujours l’ordre des choses et n’atteint qu’en dernier lieu ce qui est premier en fait. Ainsi les classes ont frappĂ© l’attention bien avant les relations, parce que celles-lĂ  Ă©tant le rĂ©sidu de celles-ci remplissent la pensĂ©e Ă©laborĂ©e ou verbale, alors que la construction mĂȘme reste inaperçue.

Cela dit, essayons de préciser nos résultats génétiques. En quoi la transduction diffÚre-t-elle de la déduction, ou quel est le caractÚre des relations primitives ?

Le raisonnement primitif, nous dit-on, est une « expĂ©rience mentale », c’est-Ă -dire une combinaison en imagination de relations directement offertes par la rĂ©alitĂ©. Or les relations primitives sont toujours des relations entre le moi et les choses, puisque la rĂ©alitĂ©, dans les stades primitifs, est un mĂ©lange confus d’« imitation » et d’« assimilation ». C’est-Ă -dire que, dans le mesurĂ© qu’est le monde, intervient le mesurant qu’est le moi, et toute relation donnĂ©e par « expĂ©rience mentale » doit, Ă  l’origine, porter la trace de ces deux termes solidaires.

Or, avons-nous vu, toute la perspective enfantine est faussĂ©e par cela mĂȘme que l’enfant, ignorant son moi, prend son point de vue pour absolu, et n’établit pas entre les choses et lui une rĂ©ciprocitĂ© qui seule assurerait l’objectivitĂ©. En ce qui concerne certaines relations simples, l’enfant arrive assurĂ©ment, tant que ces relations sont indĂ©pendantes de son moi, Ă  un maniement correct. Aussi, parmi les transductions enfantines, en est-il beaucoup de valables. Mais, c’est lĂ  un hasard, ou, du moins, c’est lĂ  le privilĂšge d’une sphĂšre dĂ©terminĂ©e de relations. Pour tout ce qui est des relations dĂ©pendantes du moi — et elles sont l’essentiel — la logique des relations Ă©chappe Ă  l’enfant, faute d’une rĂ©ciprocitĂ© Ă©tablie, d’abord, entre le moi et les autres et, ensuite, entre le moi et les choses.

Il en est ainsi de l’enfant comme de la science. Tant qu’elle a cru pouvoir s’installer directement dans l’espace et le temps absolus, la physique est parvenue Ă  un certain dĂ©veloppement, mais a manquĂ© les solutions essentielles. DĂšs qu’elle a compris que le mesurant Ă©tait relatif au mesurĂ©, la relativitĂ© qui en est dĂ©coulĂ©e a permis, grĂące aux conditions d’invariance et de covariance, d’atteindre Ă  l’objectivitĂ©. De mĂȘme, tant qu’il croit pouvoir raisonner directement sur les choses, en oubliant son moi, l’enfant n’arrive ni Ă  manier les relations ni Ă  atteindre la nĂ©cessitĂ© logique. DĂšs qu’il fait entrer son moi Ă  titre d’élĂ©ment dans les relations, l’enfant atteint Ă  la rĂ©ciprocitĂ© des relations et Ă  la rigueur logique.

Ainsi la transduction peut ĂȘtre dĂ©finie comme une combinaison de relations tissĂ©es entre les choses et l’organisme par l’action elle-mĂȘme (par les mouvements de l’organisme), mais sans que cette action soit consciente de ses propres processus, sans, par consĂ©quent, que la pensĂ©e soit parvenue Ă  la prise de conscience de son existence. Ainsi la succession des relations que construit l’ensemble des mouvements accomplis, esquissĂ©s ou imaginĂ©s, offre bien l’équivalent d’un raisonnement, mais ces actions n’étant pas rĂ©versibles, il n’y a pas encore dĂ©duction. En bref, la transduction est une combinaison de relations Ă©lĂ©mentaires, mais sans rĂ©ciprocitĂ© de ces relations les unes par rapport aux autres, par consĂ©quent sans nĂ©cessitĂ© conduisant Ă  la gĂ©nĂ©ralisation.

Au contraire, dĂšs que les relations deviennent intĂ©gralement rĂ©ciproques, la fĂ©conditĂ© des multiplications de relations n’a plus de borne et la gĂ©nĂ©ralisation devient possible. Bien plus, c’est cette rĂ©ciprocitĂ© qui suffit Ă  expliquer la rĂ©versibilitĂ© de toutes les dĂ©ductions et ainsi le caractĂšre de rigueur et de nĂ©cessitĂ© propre au raisonnement. Comme dans le domaine des relations mathĂ©matiques, (lesquelles ne sont qu’un cas particulier de relations), toutes les relations portent en elles-mĂȘmes leur vĂ©rificabilitĂ© en mĂȘme temps que leur fĂ©conditĂ©.