Chapitre IV.
Le raisonnement chez lâenfant
a
Dans les chapitres qui prĂ©cĂšdent nous avons cherchĂ© Ă souligner divers traits de la structure du jugement enfantin, en nous plaçant aussi en dehors que possible des cadres habituels des traitĂ©s de logique. Ce nâest pas, en effet, en prenant tout constituĂ© le schĂ©ma du raisonnement adulte (et encore du raisonnement pleinement explicitĂ©, tel quâil apparaĂźt chez les savants ou au cours des dĂ©bats judiciaires), et en appliquant ce schĂ©ma Ă des tests (comme les tests de syllogismes Ă complĂ©ter) pour voir si lâenfant se conforme ou non Ă nos habitudes, effectives ou scolaires, de penser, que lâon arrivera Ă dĂ©gager la nature de la logique de lâenfant. Câest, au contraire, Ă propos de quelques problĂšmes soulevĂ©s par lâenfant lui-mĂȘme, ou Ă propos de son langage et, en particulier, de lâĂ©volution du sens des termes de liaison logique (conjonctions, substantifs Ă sens relatif, prĂ©positions, etc.) que lâon pourra rencontrer les traits les plus significatifs et les plus imprĂ©visibles. Mais ce procĂ©dĂ© indirect est nĂ©cessairement dĂ©cousu, aussi sommes-nous maintenant, aprĂšs trois Ă©tudes prĂ©liminaires, en prĂ©sence de rĂ©sultats trĂšs fragmentaires, quâil conviendrait de grouper et dâinterprĂ©ter Ă la lumiĂšre dâautres faits encore, pour en tirer lâesquisse dâune psychologie du raisonnement enfantin. Câest Ă cet essai quâest consacrĂ© le prĂ©sent chapitre.
Nous nâavons pas fait dâenquĂȘte spĂ©ciale pour dĂ©celer la structure du raisonnement des enfants. On comprend facilement pourquoi : tout procĂ©dĂ© direct dâinvestigation eĂ»t Ă©tĂ© artificiel, puisque nous ne savions ni ce que nous devions trouver ni surtout dans quels termes poser le problĂšme. La mĂ©thode indirecte, câest-Ă -dire la comparaison de rĂ©sultats pris sur le vif Ă propos des enquĂȘtes prĂ©cĂ©dentes ou dâautres enquĂȘtes, est donc seule lĂ©gitime en cette matiĂšre, du moins pour commencer. Nous prendrons ainsi nos matĂ©riaux, en partie dans les pages qui prĂ©cĂšdent, en partie dans des documents accumulĂ©s en vue de lâĂ©tude des reprĂ©sentations dâenfants (causalitĂ© physique, notion de force, animisme, etc.) ou du dĂ©veloppement de la notion de nombre. Ces Ă©tudes ne sont malheureusement ni publiĂ©es ni mĂȘme terminĂ©es : nous les rassemblerons dans un ou deux volumes consacrĂ©s au contenu de la pensĂ©e de lâenfant et non plus Ă sa structure. Il y a assurĂ©ment une fĂącheuse anticipation dans cet appel Ă des raisonnements dâenfants portant sur la causalitĂ©, bien que â nous le rĂ©pĂ©tons â nous ne nous occupions ici que de la forme des raisonnements dâenfants, et non du contenu des reprĂ©sentations. Mais, dâune part, nous nous priverions de donnĂ©es intĂ©ressantes en Ă©liminant ces observations utiles Ă la description du raisonnement enfantin ; dâautre part et surtout, le cercle inverse (câest-Ă -dire celui que nous aurions commis en publiant dâabord des Ă©tudes sur les reprĂ©sentations dâenfants avant de faire voir comment ces enfants raisonnent) eĂ»t Ă©tĂ© bien pire, car nous eussions faussĂ© la comprĂ©hension mĂȘme des matĂ©riaux, alors que nous nous bornerons, en fait, Ă demander au lecteur de nous faire crĂ©dit en ce qui concerne la gĂ©nĂ©ralitĂ© des faits auxquels nous nous rĂ©fĂ©rerons tout Ă lâheure.
La marche que nous allons suivre est, en deux mots, la suivante. Dans un premier paragraphe nous chercherons Ă montrer la difficultĂ© de lâenfant Ă prendre conscience de sa propre pensĂ©e (nous vĂ©rifierons ainsi un rĂ©sultat obtenu au cours du chap. I). Un second paragraphe tirera lâune des consĂ©quences de ce fait en nous montrant la difficultĂ© des enfants Ă donner des dĂ©finitions et Ă manier lâaddition et la multiplication logiques. Un troisiĂšme paragraphe dĂ©duira de ces rĂ©sultats une conclusion importante : les enfants ne savent ni ne veulent Ă©viter la contradiction. Enfin, nous aborderons de front la question de la nature mĂȘme du raisonnement enfantin, ou, comme on lâa appelĂ©, de la « transduction ».
§ 1. Lâenfant est-il capable dâintrospection ? 1
Au cours de notre chapitre I nous avons entrevu dĂ©jĂ cette circonstance que la pensĂ©e enfantine doit ĂȘtre moins consciente dâelle-mĂȘme que la nĂŽtre. En effet lâĂ©gocentrisme de la pensĂ©e entraĂźne nĂ©cessairement une certaine inconscience. Peu importe Ă celui qui pense pour lui, exclusivement, et qui par consĂ©quent vit dans un perpĂ©tuel Ă©tat de croyance, câest-Ă -dire de confiance dans sa propre pensĂ©e, peu lui importent les motifs ou les raisons qui ont guidĂ© son raisonnement : ce nâest que sous la pression des discussions et des oppositions quâil cherchera Ă se justifier aux yeux des autres et quâil prendra ainsi lâhabitude de se regarder penser, câest-Ă -dire de chercher, par introspection, Ă discerner incessamment et les motifs qui le guident et les directions quâil suit.
Est-il possible de dĂ©passer ces simples prĂ©somptions et dâĂ©tudier, par une technique appropriĂ©e, la capacitĂ© dâintrospection dont fait preuve lâenfant aux diffĂ©rents stades de son dĂ©veloppement ? En droit, câest faisable au moyen de nâimporte quelle Ă©preuve de raisonnement. Il suffit, aprĂšs que lâenfant a donnĂ© sa rĂ©ponse â juste ou fausse, peu importe au point de vue de lâintrospection â de lui demander : « Comment as-tu trouvĂ© cela ? » ou « Quâest-ce que tu tâes dit pour trouver cela ? » etc. En fait, rien nâest plus propre Ă cette Ă©tude de lâintrospection enfantine, que les petits problĂšmes de raisonnement arithmĂ©tique, car, dâune part, lâadulte a les moyens de voir, dâaprĂšs la rĂ©ponse de lâenfant, quelle est la marche quâil a suivie au cours de son raisonnement (quelles sont les opĂ©rations qui ont Ă©tĂ© effectuĂ©es), et, dâautre part, lâintrospection nâexige pas de lâenfant une facilitĂ© verbale bien grande, puisquâil suffira de dire « jâai enlevĂ© cela » ou « jâai ajouté », etc.
Or, en Ă©tudiant une cinquantaine de garçons de 7 Ă 10 ans, au moyen de petits problĂšmes arithmĂ©tiques, jouĂ©s ou simplement parlĂ©s, nous avons Ă©tĂ© frappĂ©s dâemblĂ©e de la difficultĂ© dont lâenfant fait preuve pour raconter comment il a obtenu telle solution â juste ou fausse, peu importe. Ou bien lâenfant est incapable de retracer la marche quâil a suivie, ou bien il invente aprĂšs coup une marche artificielle, dupe alors dâillusions de perspective sur sa propre pensĂ©e, et prenant pour point de dĂ©part ce qui est point dâarrivĂ©e, etc. Bref, tout se passe comme si lâenfant avait raisonnĂ© comme nous raisonnons nous-mĂȘmes lorsque nous rĂ©solvons un problĂšme tout empirique et en partie manuel (un puzzle, une boĂźte truquĂ©e, etc.), câest-Ă -dire en prenant conscience de chaque rĂ©sultat (Ă©chec ou succĂšs partiel), mais sans que nous dirigions ni contrĂŽlions nos gestes, et surtout sans que nous soyons capables de saisir par introspection ou par rĂ©trospection nos dĂ©marches de pensĂ©e successives. Nous sommes naturellement arrivĂ©s dâune maniĂšre tout indirecte Ă constater cette difficultĂ© dâintrospection chez lâenfant. Notre but Ă©tant uniquement, au dĂ©but de notre recherche, dâĂ©tudier la notion de nombre, nous demandions aux enfants, comme il convient, la marche quâils avaient suivie pour obtenir chacune de leurs rĂ©ponses, et cela dâautant plus que la rĂ©ponse Ă©tait erronĂ©e et que nous avions de la peine Ă la saisir dâemblĂ©e. En fait, les enfants nous ont racontĂ© leurs propres raisonnements dâune maniĂšre si fantaisiste, si Ă©loignĂ©e de nous renseigner sur le processus rĂ©el qui avait Ă©tĂ© suivi, que nous en sommes venus ainsi, indirectement, Ă nous poser cette question prĂ©judicielle dont nous traitons ici.
Avant de passer aux faits, il importe encore de distinguer deux phĂ©nomĂšnes qui sont peut-ĂȘtre parents et dont nous essayerons mĂȘme de montrer que le second dĂ©rive du premier, mais quâil ne faut nĂ©anmoins pas confondre : câest la difficultĂ© dâintrospection et la difficultĂ© Ă donner une raison logique. Lorsquâon demande « Pourquoi dites-vous 5 ? » Ă quelquâun qui a donnĂ© cette rĂ©ponse Ă la question : « Dâici Ă X il y a vingt minutes Ă pied. Ă bicyclette, on va quatre fois plus vite. Combien cela fait-il ? », la rĂ©ponse peut ĂȘtre : « Parce que jâai divisé 20 par 4 » ou : « Parce, que le quart de 20 est 5 ». Dans le premier cas, on se borne Ă dĂ©crire ce quâon a fait, Ă donner la rĂ©trospection de son raisonnement. Dans le second cas, on donne la raison logique. Quand nous prĂ©tendons que les enfants ne savent pas faire lâintrospection de leurs propres raisonnements, nous voulons simplement dire quâil leur est trĂšs difficile de raconter le « comment » psychologique de ces raisonnements, indĂ©pendamment de savoir sâils savent ou non donner la raison logique du rĂ©sultat obtenu. Mais nous verrons (et nous avons dĂ©jĂ entrevu au cours du chap. I) que câest prĂ©cisĂ©ment cette inconscience de la pensĂ©e vis-Ă -vis dâelle-mĂȘme qui explique pourquoi lâenfant a peine Ă manier la justification logique.
Passons aux faits. On peut distinguer trois stades dans lâĂ©volution de lâintrospection enfantine. Durant le premier, lâenfant mis en prĂ©sence dâune question facile trouve immĂ©diatement la rĂ©ponse par adaptation quasi-automatique, mais ne sait dire comment il a fait. Durant le second stade, lâenfant doit tĂątonner et chercher pour trouver la solution. Mais il est encore incapable de rĂ©trospection ou mĂȘme dâintrospection immĂ©diate. Durant le troisiĂšme stade, lâintrospection devient possible.
Voici des exemples des deux premiers types. Nous les donnons pĂȘle-mĂȘle (quitte Ă les classer ensuite dans les grandes lignes), car chacun participe de plusieurs types Ă la fois et il serait arbitraire de les rĂ©partir dans des cadres trop rigides. TantĂŽt donc la rĂ©ponse est immĂ©diate (1er stade), avec ou sans opĂ©ration manuelle, tantĂŽt la rĂ©ponse a exigĂ© un long tĂątonnement (2e stade) soit manuel soit mental :
Weng (7 ans) : « Cette table a 4 mĂštres. Celle-ci est trois fois plus longue. Combien aura-t-elle de mĂštres ? â 12 mĂštres. â Comment as-tu fait ? â Jâai ajouté 2 et 2 et 2 et 2 et 2 et 2, toujours 2. â Pourquoi 2 ? â Pour que ça fasse 12. â Pourquoi as-tu pris 2 ? â Pour pas prendre un autre nombre. » « Cette fenĂȘtre a 4 mĂštres. Une autre qui serait la moitiĂ© moins haute aurait ? â 2 mĂštres. â Comment as-tu fait ? â Jâai ĂŽtĂ© les autres 2. »
« VoilĂ 12 allumettes. Fais-moi un tas trois fois plus petit. » AprĂšs un tĂątonnement, Weng fait un tas de 10 allumettes (par soustraction : 12â3, avec une erreur de calcul en plus). « Comment as-tu trouvĂ© 10 ? â Jâai ajouté 4 et 4 et 2. »
Ce cas de Weng est tout Ă fait typique. Weng trouve un rĂ©sultat, automatiquement. Lorsquâon lui demande comment il lâa trouvĂ©, il part du rĂ©sultat et le reconstruit arbitrairement par nâimporte quel procĂ©dĂ©. Faute de pouvoir reconstituer son propre raisonnement, il invente donc une recette quelconque qui aboutisse au mĂȘme rĂ©sultat.
Chez dâautres enfants, la description rĂ©trospective quâils font de leur propre raisonnement prĂ©suppose aussi le rĂ©sultat, mais cette description est meilleure :
Ferr (8 ans) : « Il y a ici 10 allumettes et lĂ trois fois plus. Combien il y en a lĂ Â ? â 40. LĂ il y en a 10 et lĂ trois fois de plus. â Comment as-tu fait ? â Jâai comptĂ©, 10, 20, 30, 40. » « LĂ il y a 20 allumettes. LĂ il y en a deux fois autant. â 60. â Pourquoi 60 ? â Jâai comptĂ©. » « Un mur a 12 mĂštres. Un autre mur est deux fois plus petit ? â Ăa fait 9⊠Jâai comptĂ© jusquâĂ Â 9. »
Gath (7 ans) : « Vous ĂȘtes 3 petits garçons et on vous donne 9 pommes. Combien vous en aurez chacun ? â Chacun 3. â Comment as-tu fait ? â Jâai cherchĂ©. â Quâas-tu dit ? â Jâai cherchĂ© combien ça faisait. Jâai cherchĂ© dans ma tĂȘte. â Quâas-tu dit dans ta tĂȘte ? â Jâai comptĂ©. â Quâas-tu comptĂ© dans ta tĂȘte ? â âŠÂ » Gath ne rĂ©pond jamais quâainsi : « Jâai devinĂ©. Jâai calculĂ©. Jâai cherchĂ© dans ma tĂȘte. » « Jâai essayĂ© de voir combien ça faisait et jâai trouvĂ© 3. » Mais, avec lâexercice, il comprend ce quâon lui veut. Seulement, ses premiĂšres introspections renversent manifestement lâordre suivi et prĂ©supposent le rĂ©sultat atteint : « Je mets 20 minutes Ă pied pour aller Ă Carouge. Ă bicyclette je vais deux fois plus vite. Ăa fait ? â Vous mettez 10 minutes. â Comment as-tu fait ? â Jâen ai enlevé 10. â Pourquoi 10 ? â Pour trouver. â Pourquoi as-tu enlevé 10 ? â Parce quâil y en avait 20. â Pourquoi 10 ? â Parce que vous mettez 2 minutes de plus. » (= deux fois plus vite.)
Voici dâautres exemples :
Bel (9 ; 2) : « Tu vas Ă Carouge en 50 minutes Ă pied. Ă bicyclette tu vas cinq fois plus vite. Combien de temps mets-tu Ă bicyclette ? â 45 minutes. â Comment as-tu compté ? â Jâai dit 50 moins 5, puis je suis redescendu vers 40 et jâai vu que câĂ©tait 45. » Spie (9 ; 3) donne 25 en rĂ©ponse au mĂȘme problĂšme, mais ne sait comment il a fait : « Je peux pas vous expliquer, mais je sais y compter, câest facile, mais pas le dire. » En fait, il a, comme beaucoup de ses camarades, simplement pris la moitiĂ© de 50. Mey (9 ; 5) rĂ©pond 35 et prĂ©tend quâil a trouvé 35 parce quâil sâest dit : 5 Ă 7 = 35. Tiec (9 ans œ) donne 10 comme rĂ©ponse (par division de 50 par 5). « Comment as-tu trouvĂ© 10 ? â Le â de 5 câest 1, puis jâai ajoutĂ© le 0. â Pourquoi ? â âŠÂ »
Bref, dans tous ces cas, lâenfant ne sait pas expliquer ; ce quâil a cherchĂ© ou comment il a fait pour trouver sa rĂ©ponse. Au lieu de faire une rĂ©trospection correcte, il part du rĂ©sultat obtenu, comme sâil lâavait su dâavance, et donne un moyen plus ou moins arbitraire de le retrouver.
Mais on peut Ă bon droit suspecter ces rĂ©ponses. Elles sont manifestement fantaisistes. Ou bien elles montrent que lâenfant ne sait pas manier lâintrospection et quâil rĂ©pond alors suivant son bon plaisir, ou bien elles prouvent simplement quâil nâa pas compris ce quâon lui voulait. Il arrive, en effet, que lâenfant croie quâon lui demande un procĂ©dĂ© scolaire de calcul, et se met Ă vous rĂ©citer des additions ou Ă vous donner des recettes pour faciliter les multiplications difficiles (par exemple pour trouver 4 Ă 6 on prend (4 Ă 3) + (4 Ă 3). Le seul moyen de prouver quâil sâagit bien, dans les rĂ©ponses citĂ©es, de difficultĂ© Ă lâintrospection, câest de montrer des cas oĂč lâenfant est manifestement dupe lui-mĂȘme, oĂč il est victime dâune illusion de perspective sur sa propre pensĂ©e, prenant systĂ©matiquement pour point de dĂ©part ce qui a Ă©tĂ© le rĂ©sultat de sa recherche.
Voici de tels cas :
Bis (9 ans œ) : « Un petit bateau coĂ»te 3 francs. Avec 18 francs combien peux-tu en acheter ? â 6. â Comment as-tu trouvĂ© 6 ? â Jâai fait 3 fois, jâai fait 6 fois 3⊠[il prend donc pour point de dĂ©part ce qui est le rĂ©sultat, au lieu de dire : « jâai divisĂ©, ou partagĂ© 18 francs en 3. »] â Jâai comptĂ©, puis jâai trouvĂ© que ça faisait 6⊠etc. » Ce nâest quâaprĂšs une longue discussion que Bis dĂ©clare : « Jâai regardĂ© combien ça faisait pour aller Ă 18. » En voulant faire la rĂ©trospection de son raisonnement, Bis lâa donc bien retournĂ©.
Bon (9 ans œ) est un cas encore plus net, car nous lâavons entendu calculer Ă voix basse. Nous lui demandons les trois quarts de 16 allumettes. Il parle alors pour lui : « Le quart de 16 = 4 ; 3 Ă 4 = 12 », et donne ses allumettes avec la rĂ©ponse : 12. â Comment as-tu fait pour trouver 12 ? â Jâai dit 4 fois 3 = 12. Aller Ă Â 16 ça fait 4. Jâai pris les 4 [allumettes, au tas de 16] et jâai donnĂ© le reste. » Bon renverse donc complĂštement le raisonnement correct quâil avait fait Ă voix basse, et nous donne un raisonnement sans direction logique.
Il est inutile de multiplier ces exemples, qui se ressemblent tous. Nous pouvons nous contenter de les schĂ©matiser comme suit. Au cours dâun premier stade, ou du moins lorsquâil dĂ©bute dans lâemploi dâune notion, lâenfant ou bien tĂątonne matĂ©riellement, en cherchant par exemple Ă trouver la moitiĂ© dâun tas dâallumettes, ou bien il applique automatiquement des notions rĂ©sultant de ces opĂ©rations manuelles. Dans les deux cas, la pensĂ©e a consistĂ© en une sĂ©rie dâopĂ©rations successives, manuelles ou mentales, mais qui nâont pas Ă©tĂ© dirigĂ©es par un raisonnement entiĂšrement conscient. Dans de tels cas il nây a naturellement pas dâintrospection possible.
Dans un second stade, le problĂšme est plus difficile, et au lieu dâĂȘtre rĂ©solu par une adaptation automatique, il exige une certaine direction de pensĂ©e, des jugements et un contrĂŽle. Mais lĂ encore, lorsquâil sâagit, non pas seulement de raisonner, mais de rĂ©flĂ©chir son raisonnement, ou de le raconter, ce qui revient au mĂȘme pour autant que la rĂ©flexion est un rĂ©cit quâon se fait mentalement, lâintrospection fait dĂ©faut : ou bien lâenfant nâa retenu quâun ou deux termes de son raisonnement, et les relie comme il peut, arbitrairement et sans souci des lacunes, ou bien il retourne son raisonnement, il part de la conclusion pour remonter aux prĂ©misses, comme sâil avait raisonnĂ© pour la premiĂšre fois en sachant dâavance oĂč le conduiraient ces prĂ©misses. Enfin, dans un troisiĂšme stade, lâintrospection suffit Ă permettre la rĂ©flexion sur le raisonnement tout entier.
Quand apparaĂźt ce troisiĂšme stade ? Il est difficile de le dire, parce que de telles estimations portent sur des nuances bien tĂ©nues. Il ne faut pas, en effet, pousser les choses Ă lâabsolu et conclure de nos exemples que le raisonnement enfantin est inconscient. DĂšs 7 ans nous avons des cas dâexcellente introspection :
Mour (7 ; 10) : « Pour aller Ă Carouge tu mets 50 minutes. Ă bicyclette tu vas 5 fois plus vite. Cela fait ? â On met pas une minute. â Pourquoi ? â 50 moins 5 fois [50], 50 moins 50 ça fait 0. » (Câest en effet la dĂ©finition que plusieurs enfants donnent de lâexpression « x fois moins ». Que cette dĂ©finition soit juste ou fausse, peu importe ici.) Ober (8 ans) donne 25 puis 45 en rĂ©ponse au mĂȘme problĂšme : « Comment as-tu fait ? â Jâai ĂŽté 25 de 50, non 5, 5 fois plus vite alors ça fait 45. Jâavais lâidĂ©e dâĂŽter 25 Ă Â 50⊠Jâprenais la œ de 50 ! »
Bref, dâaprĂšs nos matĂ©riaux, et sans vouloir faire une statistique qui serait fallacieuse faute de types accusĂ©s, nous croyons pouvoir dire que, jusque vers 7 et 8 ans, lâabsence dâintrospection est complĂšte, tandis que, de 7-8 Ă 11-12 ans, lâeffort de prise de conscience de la pensĂ©e propre est de plus en plus systĂ©matique.
Cela dit, quelles peuvent ĂȘtre les causes et quelles sont les consĂ©quences de ces difficultĂ©s de lâenfant Ă connaĂźtre les motifs et les directions de sa propre pensĂ©e ? Lâexplication en est simple. M. ClaparĂšde a montrĂ© dans un remarquable article 2 que nous prenons conscience des relations que notre action tisse entre les choses, dans la mesure oĂč lâusage automatique vient Ă en faire dĂ©faut et oĂč une adaptation nouvelle sâimpose. Ainsi lâenfant ne peut exprimer les relations de ressemblance qui existent entre une abeille et une mouche, par exemple, tandis que les diffĂ©rences de ces animaux lui sont trĂšs conscientes : câest quâen appliquant Ă lâabeille les rĂ©actions quâil avait contractĂ©es par rapport Ă la mouche, il nâa fait lĂ quâun acte automatique, nâexigeant aucune conscience, tandis quâen rĂ©agissant diffĂ©remment sur un point spĂ©cial (en dĂ©couvrant un jour des mouches jaunes quâon lui a dit ĂȘtre des « abeilles ») il a fait une expĂ©rience non automatique, entraĂźnant par consĂ©quent une certaine conscience. La « loi de prise de conscience », comme dit M. ClaparĂšde, peut donc nous expliquer pourquoi lâintrospection est difficile Ă lâenfant. Lâintrospection est en effet une variĂ©tĂ© de prise de conscience, ou, plus exactement, une prise de conscience au second degrĂ©. Or, si lâon cherche Ă gĂ©nĂ©raliser la loi de ClaparĂšde, on arrive nĂ©cessairement Ă ce rĂ©sultat que les choses qui exigent une adaptation de notre part, celles qui excitent par consĂ©quent notre conscience, sont toujours en premier lieu les changements intervenant dans le monde extĂ©rieur, par opposition aux pĂ©ripĂ©ties du travail de la pensĂ©e. Si la diffĂ©rence des objets frappe avant leur ressemblance, câest que leur ressemblance est subjective : elle est tout entiĂšre construite par la pensĂ©e ou plutĂŽt par notre identitĂ© de rĂ©action vis-Ă -vis de ces objets. La diffĂ©rence, au contraire, est objective, câest-Ă -dire est donnĂ©e dans les choses elles-mĂȘmes. Vue sous ce biais, il va de soi que toute introspection est fort difficile : elle suppose non seulement que nous prenions conscience des relations tissĂ©es par notre pensĂ©e, mais du travail mĂȘme de cette pensĂ©e. Si la conscience est tout entiĂšre dirigĂ©e vers lâinadaptĂ©, le nouveau, câest, en effet, tout entiĂšre vers le monde extĂ©rieur quâelle sera tournĂ©e, et nullement vers la pensĂ©e comme telle.
Or, soit dit encore une fois, lâĂ©gocentrisme de la pensĂ©e de lâenfant ne fait que renforcer ces circonstances, qui sont dĂ©jĂ importantes pour lâadulte. Jamais, sans le heurt avec la pensĂ©e des autres et lâeffort de rĂ©flexion que ce heurt entraĂźne, la pensĂ©e propre nâen serait venue Ă prendre conscience dâelle-mĂȘme.
Passons maintenant aux consĂ©quences de cette inconscience native de la pensĂ©e vis-Ă -vis dâelle-mĂȘme : elles sont considĂ©rables, et câest pour cela que nous avons tenu Ă commencer ce chapitre, consacrĂ© Ă la psychologie du raisonnement enfantin, par un paragraphe sur les difficultĂ©s dâintrospection. Une pensĂ©e subconsciente est, en effet, 1° beaucoup moins raisonnante et beaucoup plus proche de lâaction pure que la nĂŽtre ; 2° beaucoup plus Ă©loignĂ©e que la nĂŽtre du besoin de justification logique et de dĂ©duction des jugements les uns Ă partir des autres.
Pour ce qui est du premier point, il est dâune importance capitale, mais il est dâune grande difficultĂ© Ă traiter Ă cause de la pauvretĂ© du vocabulaire psychologique actuel. Aussi serons-nous brefs. Quâest-ce, en effet, quâune pensĂ©e qui nâa pas ou qui nâa que peu conscience dâelle-mĂȘme ? Peut-on parler de raisonnements inconscients ? Ă notre sens, si lâon veut Ă©viter les plus graves Ă©quivoques, il faut admettre que la pensĂ©e inconsciente se confond avec lâaction. Une pensĂ©e inconsciente est une sĂ©rie dâopĂ©rations, non plus effectives et manuelles, si lâon veut, mais potentielles et esquissĂ©es par lâorganisme. La thĂšse de Ribot, suivant laquelle la vie inconsciente se rĂ©sout en mouvements, est la plus intelligible de celles quâon ait soutenues. Ces mouvements ou ces opĂ©rations prĂ©parent le raisonnement conscient, en ce sens quâils reproduisent et prĂ©parent Ă nouveau les opĂ©rations manuelles dont la pensĂ©e est une continuation. Ils obĂ©issent, en outre, Ă une logique propre, en ce sens quâils ne se bornent pas Ă reproduire des actions antĂ©rieures, mais les recombinent suivant des lois spĂ©ciales (loi du plaisir ou Lustprinzip pour ce qui est du rĂȘve, lois dâĂ©conomie, dâassimilation des opĂ©rations entre elles, etc.). Mais de lĂ Ă leur prĂȘter des implications logiques, un fonctionnement contrĂŽlĂ©, bref, tous les attributs de la pensĂ©e parlĂ©e et pleinement consciente, il y a un abĂźme. Les seules implications dont on puisse parler Ă propos de la pensĂ©e inconsciente se confondent donc avec le dĂ©terminisme qui lie les actions entre elles : câest une nĂ©cessitĂ© interne de nature intermĂ©diaire entre la nĂ©cessitĂ© physique et la nĂ©cessitĂ© logique, câest la nĂ©cessitĂ© psychologique ou morale.
De telle sorte que, dans la mesure oĂč nous avons montrĂ©, au cours de cet ouvrage, que la pensĂ©e de lâenfant est moins consciente dâelle-mĂȘme que la nĂŽtre, nous avons prĂ©parĂ© par cela mĂȘme cette conclusion que la pensĂ©e enfantine manque de nĂ©cessitĂ© logique et dâimplications rĂ©elles : elle est plus proche de lâaction que la nĂŽtre, elle consiste simplement en opĂ©rations manuelles mentalement imaginĂ©es, et se succĂ©dant, comme les pĂ©ripĂ©ties de lâaction, sans connexions nĂ©cessaires. Câest ce qui nous expliquera tout Ă lâheure que le raisonnement enfantin nâest ni dĂ©ductif ni inductif : il consiste en « expĂ©riences mentales » non rĂ©versibles, câest-Ă -dire non entiĂšrement logiques, non soumises au principe de contradiction.
En effet, la seconde remarque que nous avions Ă faire Ă propos des difficultĂ©s de prise de conscience de lâenfant, câest que pour une pensĂ©e non consciente dâelle-mĂȘme la justification logique est impossible. Il y a lĂ une affirmation que nous avons dĂ©jĂ dĂ©fendue au cours du chapitre I. Nous avons vu que lâenfant avait grandâpeine Ă trouver la raison logique des jugements quâil Ă©met. Ou il renonce Ă les justifier, donnant un motif psychologique lĂ oĂč on attendrait une raison proprement intellectuelle, ou il essaye de les justifier, mais faute dâavoir pris conscience des causes qui ont guidĂ© sa pensĂ©e, il nâaboutit quâĂ une justification logique trĂšs incomplĂšte. Nous comprenons maintenant pourquoi. La justification logique dâun jugement se fait sur un autre plan que lâinvention de ce jugement. Alors que celle-ci est inconsciente et rĂ©sulte de la recombinaison dâexpĂ©riences antĂ©rieures, celle-lĂ exige la rĂ©flexion et le langage, bref, une introspection construisant au-dessus de la pensĂ©e spontanĂ©e une « pensĂ©e de la pensĂ©e » qui seule est capable de nĂ©cessitĂ© logique. La preuve en est que, parmi les enfants que nous avons citĂ©s tout Ă lâheure, ceux qui Ă©taient incapables dâintrospection Ă©taient aussi ceux qui Ă©taient prĂȘts Ă justifier nâimporte quelle affirmation de maniĂšre bizarre et illogique (Weng, Gath, Tiec), tandis que ceux qui maniaient lâintrospection avec plus dâhabiletĂ© Ă©taient en mĂȘme temps les plus aptes Ă la dĂ©monstration (Mour et Ober).
§ 2. Les dĂ©finitions et les concepts dâenfants ; lâaddition et la multiplication logiques
Nous nâavons pas lâintention de traiter ici pour lui-mĂȘme le problĂšme des dĂ©finitions dâenfants. Nous nous contenterons de le discuter dans la mesure oĂč il touche au problĂšme posĂ© au cours du paragraphe prĂ©cĂ©dent, et surtout dans la mesure oĂč lâĂ©tude des dĂ©finitions introduit Ă lâexamen des opĂ©rations logiques Ă©lĂ©mentaires (addition et multiplication logiques) et, partant, Ă la discussion du problĂšme de la contradiction.
Pour ce qui est du premier de ces points de vue, si les enfants ont bien une difficultĂ© systĂ©matique Ă saisir par introspection la marche de leur propre raisonnement, ils doivent avoir la mĂȘme difficultĂ© Ă donner des dĂ©finitions, du moins des dĂ©finitions exhaustives, la dĂ©finition Ă©tant, au point de vue psychologique, la prise de conscience de lâemploi que lâon fait dâun mot ou dâun concept au cours des raisonnements. Ă cet Ă©gard, le stade le plus intĂ©ressant pour nous, câest-Ă -dire au cours duquel on aperçoit le mieux cette difficultĂ©, est le stade qui dĂ©bute Ă 7-8 ans et qui marque lâapparition des premiĂšres dĂ©finitions logiques.
On sait quâantĂ©rieurement Ă ce stade, câest-Ă -dire jusquâĂ 8 ans, inclusivement dâaprĂšs Binet et Simon 3 et exclusivement dâaprĂšs Terman, les enfants ou bien ne savent pas dĂ©finir et se contentent de montrer les objets ou de rĂ©pĂ©ter sans autre le mot Ă dĂ©finir (une table⊠câest une table) ou bien dĂ©finissent, suivant lâexpression consacrĂ©e, « par lâusage ». Ainsi lorsquâon demande Ă lâenfant : « Quâest-ce que câest quâune fourchette » il rĂ©pond : « Câest pour manger. » « Quâest-ce que câest quâune maman ? â Câest pour faire le dĂźner. » « Quâest-ce que câest quâun escargot ? â Câest pour Ă©craser. » Incessamment, au cours de nos enquĂȘtes, nous avons retrouvĂ© ce type de dĂ©finitions, caractĂ©risĂ© par les mots « câest pour ». Ainsi une montagne « câest pour monter dessus », un pays « câest pour voyager », la pluie « câest pour arroser », etc., etc. Quâun tel procĂ©dĂ© de dĂ©finition soit antĂ©rieur aux habitudes logiques de penser, câest ce quâil nâest pas difficile dâapercevoir, si lâon se rĂ©fĂšre Ă notre analyse de la prĂ©causalitĂ© (L. P., chap. V). En effet, Ă la question « quâest-ce que câest ? » comme Ă la question « pourquoi ? » lâenfant ne donne ni une rĂ©ponse causale ou physique (la pluie est le rĂ©sultat deâŠ) ni une rĂ©ponse logique, câest-Ă -dire dĂ©finissant le concept par son emploi dans le discours (la pluie câest lâeau qui tombe du ciel), mais une rĂ©ponse aussi Ă©loignĂ©e de la causalitĂ© physique que de la dĂ©finition logique, et faisant appel Ă une notion intermĂ©diaire entre ces extrĂȘmes, câest-Ă -dire au motif ou Ă lâutilité : « la pluie câest pour arroser ». La dĂ©finition par lâusage tĂ©moigne donc, en rĂ©alitĂ©, tout comme lâabondance des « pourquoi » qui lui sont contemporains, du phĂ©nomĂšne de la prĂ©causalitĂ©, câest-Ă -dire dâune sorte de confusion, ou ce qui revient au mĂȘme, dâun intĂ©rĂȘt intermĂ©diaire entre le psychique et le physique : la vĂ©ritable nature dâun objet ce nâest ainsi ni sa cause physique ni son concept, mais une raison dâĂȘtre ou un motif qui impliquent Ă la fois une intelligence directrice et une rĂ©alisation physique. Si telle est la mentalitĂ© de lâenfant qui donne des dĂ©finitions par lâusage, il nâest pas question Ă ce stade de lui faire prendre conscience des dĂ©finitions logiques, câest-Ă -dire de lâemploi quâil fait de tel concept dans ses raisonnements : la pensĂ©e, Ă ce stade, reste entiĂšrement rĂ©aliste, câest-Ă -dire entiĂšrement projetĂ©e dans les choses et confondue avec elles pour la conscience de celui qui pense. En vertu mĂȘme du phĂ©nomĂšne de la prĂ©causalitĂ© lâenfant ne saura, en effet, distinguer le concept de la chose elle-mĂȘme, puisque les choses ne forment pas encore un ordre indĂ©pendant mais quâelles restent pĂ©nĂ©trĂ©es dâintentions et de finalitĂ©. Ou, si lâon prĂ©fĂšre, lâenfant ne distinguera pas la justification logique (toute dĂ©finition logique ou conceptuelle consistant en une justification de lâemploi que lâon fait dâun concept dans le raisonnement) de lâexplication, puisque lâexplication elle-mĂȘme, au stade de la prĂ©causalitĂ©, chevauche sur la justification et nâest ainsi pas encore diffĂ©renciĂ©e. Ne distinguant pas la justification de lâexplication, lâenfant ne saura dĂšs lors prendre conscience de lâemploi quâil fait du concept dans ses raisonnements : dâoĂč lâabsence de dĂ©finitions logiques.
DĂšs 7 et 8 ans, par contre, câest-Ă -dire Ă lâĂąge du dĂ©clin de la prĂ©causalitĂ©, lâenfant commence Ă distinguer la pensĂ©e des choses elles-mĂȘmes et la justification logique de lâexplication causale ; il commence, dĂšs lors, Ă prendre conscience de la marche de son raisonnement. Câest Ă cet Ăąge quâapparaissent les premiĂšres dĂ©finitions logiques, câest-Ă -dire, suivant la formule, les dĂ©finitions « par le genre et la diffĂ©rence spĂ©cifique » (par exemple, une maman « câest une dame qui a des enfants »). Ces dĂ©finitions supposent donc, lorsquâelles sont parfaites ou exhaustives (câest-Ă -dire dĂ©finissant tout le dĂ©fini et uniquement le dĂ©fini), la conscience : 1° dâune proposition gĂ©nĂ©rale (« toutes les mamans sont des dames ») et 2° dâune interfĂ©rence ou « multiplication » de deux propositions gĂ©nĂ©rales (toutes les dames ne sont pas des mamans, toutes les personnes qui ont des enfants ne sont pas des mamans non plus : les mamans supposent lâinterfĂ©rence de ces deux conditions). Mais ces dĂ©finitions logiques nâapparaissent pas du tout dâemblĂ©e sous leur forme parfaite. Au dĂ©but, et jusquâĂ un Ăąge qui sâĂ©tend jusquâĂ 11-12 ans, lâenfant est incapable de donner des dĂ©finitions exhaustives : il se borne Ă dĂ©finir par le genre (une maman câest une dame) ou par un caractĂšre non spĂ©cifique, mais particulier (un cousin câest le fils dâune tante, ou dâun oncle, etc., sans gĂ©nĂ©ralisation de la notion 4). Si lâon se rappelle nos conclusions du chapitre I, suivant lesquelles lâenfant reste longtemps incapable de raisonner sur des propositions gĂ©nĂ©rales, et les conclusions des chapitres II et III, suivant lesquelles lâenfant juge toujours dâaprĂšs un point de vue immĂ©diat et Ă©gocentrique, sans ĂȘtre capable de saisir la relativitĂ© des notions au point de les gĂ©nĂ©raliser, ces affirmations concernant les dĂ©finitions dâenfants paraĂźtront naturelles. Si nous insistons Ă nouveau sur ces faits, câest pour montrer en quoi ils rĂ©sultent de la difficultĂ© des enfants Ă lâintrospection et en quoi ils mĂšnent Ă dâincessantes contradictions dans les raisonnements enfantins. En effet, dâune part, si les enfants sont incapables de dĂ©finitions logiques exhaustives, câest quâils ne savent pas prendre conscience de la signification quâils donnent eux-mĂȘmes aux concepts et aux mots quâils emploient, et, dâautre part, câest cette inconscience qui les mĂšne Ă dâincessantes contradictions, car, sâils savaient prendre conscience de la signification dâun mot donnĂ©, ils feraient passer du mĂȘme coup cette signification sur le plan de la rĂ©flexion et lui assigneraient ainsi une fixitĂ© qui permettrait la gĂ©nĂ©ralisation. Au contraire, tant que cette signification nâest quâimplicite, elle reste soumise Ă toutes les fluctuations de la pensĂ©e subconsciente, câest-Ă -dire Ă tous les cas particuliers et irrĂ©versibles de lâaction pure ou des « expĂ©riences mentales » Ă©lĂ©mentaires.
En ce qui concerne le premier de ces phĂ©nomĂšnes, il est particuliĂšrement net dans les dĂ©finitions de notions telles que « vivant » ou « fort » (la force), câest-Ă -dire de concepts que lâenfant emploie couramment dans ses questions ou ses explications spontanĂ©es. Nous avons vu, en effet (L. P., chap. V), lâimportance des questions sur la vie et la mort, et il nâest pas besoin de longues enquĂȘtes pour voir que lâenfant, dans ses explications de la flottaison des bateaux, de la marche des automobiles, des trains, des actions mĂ©caniques des corps, du courant des riviĂšres, etc., fait incessamment intervenir la notion de « force » : un caillou « a de la force », le vent « a de la force », etc. On peut, dĂšs lors, se demander si ceux des enfants qui emploient spontanĂ©ment ces notions se rendent compte de la signification quâils leur attribuent eux-mĂȘmes. Aussi avons-nous entrepris avec quelques collaboratrices une enquĂȘte systĂ©matique sur lâanimisme enfantin et sur la notion de force. Nous publierons plus tard nos rĂ©sultats au point de vue des reprĂ©sentations elles-mĂȘmes, autrement dit du contenu de la pensĂ©e. Mais, sans faire appel Ă ces reprĂ©sentations comme telles ni prĂ©juger de nos rĂ©sultats, il nous est possible dâen dĂ©gager dĂšs maintenant des conclusions essentielles en ce qui concerne non le contenu mais la forme de ces reprĂ©sentations, câest-Ă -dire la maniĂšre dont les enfants dĂ©finissent pour eux-mĂȘmes les notions quâils emploient 5.
Naturellement il nâest pas question de demander aux enfants « Quâest-ce que la vie ? » ou mĂȘme « Quâest-ce que ça veut dire : ĂȘtre vivant ? ». Ce serait exiger dâeux un travail dâabstraction quâils ne pourraient fournir et il serait absurde de conclure de cette impuissance Ă lâabstraction Ă lâincapacitĂ© de prendre conscience ou de donner des dĂ©finitions. Par contre, il nây a aucun inconvĂ©nient Ă employer la technique suivante. On Ă©numĂšre un certain nombre dâobjets familiers Ă lâenfant en demandant Ă propos de chacun dâeux : « Est-ce que câest vivant ? » puis en ajoutant, aprĂšs rĂ©ponse affirmative ou nĂ©gative de lâenfant : « Pourquoi est-ce (ou nâest-ce pas) vivant ? » La seule prĂ©caution Ă prendre est dâĂ©viter la suggestion par persĂ©vĂ©ration. Pour ce faire, on commence par des objets manifestement vivants et manifestement non vivants, puis, aprĂšs seulement quâon sâest rendu compte sâil y a ou non systĂ©matisation nette dans lâesprit de lâenfant quâon interroge, on questionne sur des objets douteux pour lui. La sĂ©rie Ă suivre est donc dans les grandes lignes la suivante : un chien, un poisson, une mouche, puis un caillou, une table, un banc, puis le soleil, la lune, les nuages, les ruisseaux, le feu, le vent, une bille, une bicyclette, un train, un bateau, etc.
Or, en employant cette technique, qui semble nâexiger quâune faible puissance dâabstraction, on se rend compte immĂ©diatement du phĂ©nomĂšne suivant : lâenfant ne sait pas dĂ©finir lâidĂ©e quâil se fait des mots « ĂȘtre vivant » ou, si lâon prĂ©fĂšre, il ne sait pas dire pourquoi il attribue la vie au soleil et la refuse Ă un bateau, par exemple ; il ne sait pas prendre conscience de la signification, pourtant systĂ©matique, quâil attribue Ă ce concept de « vie ». Ainsi tel groupe dâenfants rĂ©servera le mot de « vivant » Ă ce qui est ou semble animĂ© dâun mouvement propre, excluant, par lĂ des ĂȘtres vivants les objets dont le mouvement a Ă©tĂ© communiquĂ©.
Mais ces enfants ne sauront pas exprimer cette circonstance, dire, par exemple, que le soleil est vivant « parce quâil bouge tout seul ». Câest nous qui arrivons en tĂątonnant Ă dĂ©couvrir lâintention inconsciente de lâenfant, et parfois Ă la lui faire avouer indirectement. De lui-mĂȘme, lâenfant dira simplement que le soleil est vivant « parce quâil bouge » et se trouvera fort embarrassĂ© lorsquâil lui faudra expliquer pourquoi il pense quâune automobile, qui pourtant bouge aussi, nâest pas vivante 6. On voit donc que la difficultĂ© Ă la dĂ©finition, mĂȘme implicite, rappelle de trĂšs prĂšs ce que nous avons vu (chap. I) de lâincapacitĂ© de lâenfant Ă donner des justifications ou raisons logiques complĂštes.
Voici des exemples :
Grand (8 ans) attribue la qualitĂ© « vivant » aux poissons « parce quâils nagent », aux fleurs « parce que ça pousse », au soleil « parce quâil revient », Ă la lune « parce quâelle revient le soir », au vent « parce quâil peut souffler », au feu « parce quâil brĂ»le », mais la refuse aux nuages, aux bicyclettes, aux montres, etc. En analysant avec Grand certaines de ses rĂ©ponses, comme celle-ci : « Lâeau elle est pas vivante, elle a pas des mains, elle peut pas courir sur lâherbe », et surtout en comparant ses rĂ©ponses avec la plupart de celles des enfants de son Ăąge, on voit quâil considĂšre comme vivants les objets qui ont un mouvement propre, tandis quâil refuse la vie aux nuages parce quâils sont poussĂ©s par le Bon Dieu, aux machines parce quâelles sont actionnĂ©es par les hommes, aux ruisseaux parce que leur mouvement est rĂ©glĂ© par la pente et surtout les rives, etc. Mais, et câest lĂ le fait intĂ©ressant pour nous, Grand nâa pas pris conscience de cette conception implicite. Pour expliquer en quoi certains objets sont vivants, Grand dit bien quâils bougent (ils nagent, volent, soufflent, reviennent, poussent), mais jamais quâils bougent « tous seuls ». Mais, pour expliquer en quoi certains objets ne sont pas vivants, Grand nâa aucune dĂ©finition fixe Ă son service. Il dit des nuages quâils ne sont pas vivants « parce que ça bouge pas », mais il reconnaĂźt que souvent ils bougent. « Ăa bouge pas » veut donc dire manifestement, dans le langage de Grand : « Ăa bouge pas tout seul », « câest le vent qui les fait bouger », etc. ; mais il nâa pas pris conscience explicitement de cette nuance, dont pourtant il tient compte avec une grande rigueur dans sa pensĂ©e implicite, comme le prouve le choix des objets quâil classe vivants et des objets quâil classe non vivants. Les ruisseaux, Ă©galement, ne sont pas vivants pour Grand, soi-disant parce quâils ne courent pas et quâils nâont pas de mains : mais le soleil, le feu ni le vent nâont de mains et pourtant ils sont vivants en tant que douĂ©s de mouvement. Grand dit dâabord de la montre quâelle est vivante « parce que ça marche », mais il ajoute immĂ©diatement aprĂšs quâelle nâest pas vivante. Il y a donc lĂ un conflit, momentanĂ© et tout en surface, entre sa conviction intime (elle nâest pas vivante), et la dĂ©finition incomplĂšte du mot « vivant » (vie = mouvement, et non mouvement propre), quâil a seule Ă la conscience. Bref, Grand conçoit la vie comme la capacitĂ© de mouvement propre, mais il la dĂ©finit consciemment tout simplement par le mouvement. Sa dĂ©finition ne recouvre donc pas sa conception, ou, plus exactement, sa prise de conscience nâatteint pas tout lâemploi quâil fait du mot « vivant » ; Grand nâa pas su prendre conscience de sa propre pensĂ©e.
Schei (6 œ) est dans le mĂȘme cas. Il dĂ©finit la vie par le mouvement : les nuages sont vivants « parce que ça bouge », une table nâest pas vivante « parce que ça bouge pas ». Mais, comme il a en vue le mouvement propre et non le mouvement en gĂ©nĂ©ral (il ne croit pas que le Bon Dieu pousse les nuages, comme Grand, mais quâils avancent tout seuls), il refuse la vie aux automobiles, etc., sans savoir pourquoi : « Une auto câest vivant ? â Non. â Pourquoi ? â ⊠â Ăa bouge ? Pourquoi ce nâest pas vivant ? â Sais pas. » MĂȘme attitude en ce qui concerne les bicyclettes, les ruisseaux, etc.
Horn (6 ; 3) considÚre les animaux, le soleil, la lune, les nuages, le vent, comme vivants, parce que « ça bouge », mais pas les autos, ni les bicyclettes, etc., sans savoir dire pourquoi.
Cal (5 ans) dit quâĂȘtre vivant câest « quâon bouge », mais il refuse aussi la vie aux autos, etc.
Bref, sur un grand nombre dâenfants concevant la vie comme un mouvement autonome, presque aucun ne sait dĂ©finir convenablement le mot « vivant », ni mĂȘme dire pourquoi tel objet est ou nâest pas vivant. De temps en temps, un cas isolĂ© (Barb 5 œ dit quâĂȘtre vivant « câest bouger tout seul ») montre que cette prise de conscience est possible chez les plus intelligents et confirme en mĂȘme temps la validitĂ© de nos interprĂ©tations, mais la presque unanimitĂ© des enfants, avant 7-8 ans, ne peut en faire autant.
Or nous avons choisi le cas le plus simple : celui dans lequel la conception implicite de lâenfant attribue au mot « vivant » une signification unique : lâautomotricitĂ©. Mais il va de soi quâil nâen est pas toujours ainsi. FrĂ©quemment le concept de vie subsume pour lâenfant plusieurs qualitĂ©s hĂ©tĂ©rogĂšnes : par exemple le mouvement, le fait dâavoir une figure, des mains, du sang, ou une activitĂ© utile Ă lâhomme, etc. Que se passe-t-il dans de tels cas ? Aux difficultĂ©s de simple prise de conscience, que nous venons dâanalyser, se surajouteront des difficultĂ©s de prise simultanĂ©e de conscience de deux ou plusieurs Ă©lĂ©ments, autrement dit des difficultĂ©s de synthĂšse, qui contribueront, elles aussi, Ă empĂȘcher lâenfant de donner une dĂ©finition adĂ©quate. Prenons un ou deux exemples, qui nous montreront en quoi ces phĂ©nomĂšnes se distinguent de ce qui se passe chez lâadulte cultivĂ©.
Duss (9 ans) conçoit la vie comme dĂ©terminĂ©e par deux caractĂšres hĂ©tĂ©rogĂšnes : lâactivitĂ© et le fait dâavoir du sang. Ainsi un lĂ©zard est vivant « parce quâil a du sang », un arbre « parce quâil a de la sĂšve » (cf. sang), mais le soleil est aussi vivant « parce quâil Ă©claire » (activitĂ©), le nuage « parce quâil fait pleuvoir » (activitĂ©), le feu « parce quâil brĂ»le » (activitĂ©), etc. Seulement, suivant que Duss pense au sang ou Ă lâactivitĂ©, il varie dans ses jugements. Ainsi, un moment aprĂšs avoir dĂ©clarĂ© que le soleil est vivant « parce quâil Ă©claire », il le dĂ©clare non-vivant « parce quâil a pas de sang ». Câest Ă©galement le cas des nuages et du feu. DĂšs lors Duss ne donne aucune dĂ©finition satisfaisante de la vie : il oscille entre le sang et lâactivitĂ©, sans rĂ©ussir Ă faire la synthĂšse.
Im (6 ans) subsume de mĂȘme sous lâidĂ©e de « vie » trois notions hĂ©tĂ©rogĂšnes, lâactivitĂ© utile Ă lâhomme, le fait de donner de la chaleur (ce qui peut ĂȘtre une variĂ©tĂ© de la premiĂšre rubrique) et le mouvement. De telle sorte que les nuages, le soleil, la lune, les Ă©toiles, le vent sont vivants quand on les considĂšre sous lâangle du mouvement ou de lâactivitĂ© (les nuages sont vivants « parce que ça nous montre le chemin »), mais le vent nâest pas vivant, si on le considĂšre sous lâangle de la chaleur. En effet, aprĂšs avoir dit que le soleil est vivant « parce que ça nous rĂ©chauffe » et le vent parce quâil souffle, Im dit que le feu nâest pas vivant « parce que ça nous chauffe pis ça nous brĂ»le » (activitĂ© non utile) et le vent non plus : « Ăa souffle mais câest pas vivant. â Pourquoi ? â Parce que ça nous donne du froid. »
Ainsi les trois idĂ©es dâactivitĂ© utile, de chaleur et de mouvement se contrecarrent chez Im. Le vent est dĂ©clarĂ© vivant, quand Im pense Ă son mouvement, et non vivant, lorsquâil pense au froid que le vent produit. Aussi Im ne peut-il arriver Ă donner une dĂ©finition fixe et ne prend-il jamais simultanĂ©ment conscience des divers facteurs qui dĂ©terminent sa pensĂ©e Ă chaque moment de lâinterrogatoire.
Pig (9 ans, retardĂ©) estime vivants le soleil et la lune parce quâils bougent, mais pas la bicyclette « parce quâon est forcĂ© de lâĂ©lancer », ni le feu « parce quâon est forcĂ© de le faire », ni les ruisseaux « parce que câest lâair qui les fait avancer ». Il semble donc que Pig soit un cas typique dâenfant qui identifie la vie avec le mouvement propre. Mais Pig refuse la vie Ă la bise, qui pourtant bouge toute seule : elle nâest pas vivante « parce quâelle cause pas. â Les poissons ne causent pas et puis ils sont vivants ? â Ils nagent. »
Ce cas de Pig est donc aussi trĂšs net et trĂšs reprĂ©sentatif : la vie, selon Pig, est caractĂ©risĂ©e par deux qualitĂ©s hĂ©tĂ©rogĂšnes, le mouvement propre et la parole. Mais Pig nâa pas pris conscience simultanĂ©ment de ces deux conditions et il oscille entre les deux sans parvenir Ă les synthĂ©tiser. Si la vie Ă©tait caractĂ©risĂ©e par lâaddition (mouvement propre) + (parole), il faudrait, en effet, considĂ©rer la bise comme vivante ; si la vie Ă©tait dĂ©finie par lâinterfĂ©rence des deux conditions (= les objets Ă la fois douĂ©s de parole et de mouvement propre), il faudrait exclure de la vie les poissons, etc. Dans les deux cas, Pig est donc inconsĂ©quent. Disons plus simplement quâil ne sâest jamais posĂ© la question faute dâavoir pris conscience de ce dualisme. Il en est ainsi des deux enfants Ă©tudiĂ©s avant Pig et de tous ceux que nous aurions pu citer encore.
Ce phĂ©nomĂšne est bien clair aussi en ce qui concerne les dĂ©finitions de la « force ». Pour obtenir cette dĂ©finition, nous procĂ©dons exactement de mĂȘme, en Ă©numĂ©rant un certain nombre dâobjets et en demandant sâils ont de la force, et pourquoi. Or, pour la force beaucoup plus encore que pour la vie, les conceptions enfantines sont le produit de divers facteurs hĂ©tĂ©rogĂšnes, mais, pas plus que prĂ©cĂ©demment, lâenfant ne prend conscience simultanĂ©ment de cette multiplicitĂ©, ni, dĂšs lors, nâarrive Ă une synthĂšse qui seule permettrait la dĂ©finition. Voici un exemple :
Hellb (8 ; 6) oscille, comme dâailleurs presque tous ses camarades, entre deux notions distinctes de la force : la force comme cause du mouvement et la force comme rĂ©sistance. La force, nous dit-il « câest quand on peut supporter beaucoup de choses. â Pourquoi le vent a-t-il de la force ? â Câest quand on peut avancer ». Aussi les opinions de Hellb varient-elles suivant quâil se place Ă lâun ou lâautre point de vue. Ă un moment donnĂ©, le vent a de la force parce quâil bouge, Ă un autre moment de lâinterrogatoire, il nâen a pas parce quâil ne porte rien. MĂȘme phĂ©nomĂšne pour lâeau : les ruisseaux ont de la force « parce quâelle coule [lâeau], parce quâelle descend ». Un moment aprĂšs, lâeau nâa pas de force parce quâelle ne porte rien. Un moment aprĂšs, encore, le lac a de la force « parce quâil porte les bateaux », etc.
Bref, du point de vue de la forme toutes ces conceptions se ressemblent. Il est donc inutile de multiplier les exemples, dâautant plus que nous les retrouverons, bien que traitĂ©s Ă un autre point de vue, lors de nos Ă©tudes sur les reprĂ©sentations dâenfants.
On peut tirer de ce qui prĂ©cĂšde deux conclusions essentielles. Lâune a trait Ă la prise de conscience, lâautre Ă la mise en hiĂ©rarchie des notions. Dâune part, en effet, dans le cas des conceptions complexes (celles oĂč la notion est dĂ©terminĂ©e par deux ou plusieurs facteurs hĂ©tĂ©rogĂšnes), lâenfant, comme il est naturel, prend encore moins conscience de la dĂ©finition des concepts quâil emploie que dans le cas des conceptions simples. Cela est bien visible dans un cas comme celui de Hellb : Hellb dĂ©finit la force par la rĂ©sistance, alors quâil vient de se comporter et quâil recommencera, immĂ©diatement aprĂšs avoir donnĂ© sa dĂ©finition, Ă se comporter comme si la force se dĂ©finissait uniquement par lâactivitĂ© et le mouvement.
Dâautre part, et ceci sera essentiel dans la suite, cette incapacitĂ© Ă prendre conscience des directives de la pensĂ©e propre entraĂźne un second phĂ©nomĂšne, important pour la psychologie du raisonnement enfantin, et, en particulier, pour lâanalyse de la contradiction chez lâenfant : lâabsence de hiĂ©rarchie logique ou de synthĂšse entre les diffĂ©rents Ă©lĂ©ments dâune mĂȘme conception. En effet, nous aussi nous concevons la plupart de nos notions usuelles comme dĂ©terminĂ©es par plusieurs facteurs hĂ©tĂ©rogĂšnes, et mĂȘme ces facteurs coĂŻncident souvent avec ceux de lâenfant. Ainsi nous dĂ©finirons, comme lâenfant, la vie par le mouvement propre et par le fait dâavoir du sang (ou de la sĂšve, ou une circulation quelconque), etc. Nous dĂ©finirons aussi la force par lâactivitĂ© et par la rĂ©sistance. Mais, oĂč nous diffĂ©rons des enfants dont nous venons de parler, câest que nous avons toujours simultanĂ©ment Ă la conscience ces diffĂ©rentes composantes du concept. Ainsi nous dirons quâune riviĂšre a de la force parce quâelle coule vite, mais nous ne nierons pas pour autant que le banc ait de la force de rĂ©sistance, quand mĂȘme il ne produit aucun mouvement. Lâenfant, au contraire, pense non pas simultanĂ©ment mais alternativement aux deux facteurs dĂ©terminants : quand il pense Ă la rĂ©sistance, il refuse la force aux riviĂšres, parce quâun caillou tombe au fond de lâeau, et quand il pense Ă la force motrice, il refuse la force au banc parce quâil ne bouge ni ne met rien en mouvement.
Nous retrouvons ici, sous une nouvelle forme, les phĂ©nomĂšnes de la juxtaposition et du syncrĂ©tisme dont nous avons dĂ©jĂ suffisamment parlĂ© (voir L. P., chap. IV et vol. prĂ©sent, chap. I, en particulier la conclusion). Nous pouvons dire, en effet, que les concepts enfantins sont un produit de la juxtaposition et non de la synthĂšse dâun certain nombre dâĂ©lĂ©ments encore disparates et qui ne se mettront en relation que progressivement. Ainsi la « vie » pour Duss est une juxtaposition de deux concepts : lâactivitĂ© et le fait dâavoir du sang. Or, par le fait mĂȘme que les concepts enfantins sont ainsi le produit dâune juxtaposition et non dâune synthĂšse, leur unitĂ© apparente sera celle que donne le syncrĂ©tisme Ă des Ă©lĂ©ments divers, câest-Ă -dire une unitĂ© subjective, non susceptible de servir de point de dĂ©part Ă un raisonnement logique. La preuve en est que, dĂšs quâils appliquent leur concept, les enfants que nous venons de citer se contredisent et mĂȘme gravement. Nous vĂ©rifions ainsi une fois de plus lâunion nĂ©cessaire de la juxtaposition et du syncrĂ©tisme, union sur laquelle nous avons insistĂ© dans notre chapitre I (Conclusion).
On peut encore comparer ce phĂ©nomĂšne Ă©trange des concepts-conglomĂ©rats chez lâenfant avec ce que, dans un tout autre domaine, on a appelĂ© la « surdĂ©termination » des images. On sait, en effet, que Freud, en Ă©tudiant les images et les symboles dont sont faits les rĂȘves, les rĂȘvasseries, lâimagination, bref, la pensĂ©e non dirigĂ©e et autistique, a Ă©tĂ© conduit Ă admettre que chacune de ces images Ă©tait la rĂ©sultante, non pas dâun seul contenu qui la dĂ©terminerait univoquement, mais de plusieurs contenus qui viennent sâenchevĂȘtrer dans cette image avec plus ou moins de complication. Ainsi, dans un rĂȘve, le dormeur se voit en train de chercher une chambre. Ă lâanalyse des associations dâidĂ©es que cette image Ă©voque, on sâaperçoit que cette image est en rapport avec une situation actuelle (le sujet cherche, en effet, une chambre Ă louer), mais que, au bĂ©nĂ©fice de cette situation, un grand nombre de circonstances dans lesquelles le sujet a Ă©galement cherchĂ© une chambre viennent chacune dĂ©poser une trace dans le dĂ©tail du rĂȘve.
De telle sorte que lâimage nâa pas, au point de vue de la psychologie de cette personne, un seul mais un grand nombre de contenus. Câest en ce sens quâune image ou quâun symbole est dit « surdĂ©terminé ». Or câest lĂ un phĂ©nomĂšne que lâon retrouve dans toute pensĂ©e primitive et peu dirigĂ©e. Lâesprit dĂ©bute toujours dans le chaos : la simplicitĂ© est un produit de lâart et nâest pas donnĂ©e dans le complexus par oĂč dĂ©bute tout acte de pensĂ©e. Ainsi les conceptions enfantines que nous venons dâanalyser font trĂšs rarement preuve de simplicitĂ©. Chacune est le produit dâune surdĂ©termination de facteurs. Le mot vie sera surdĂ©terminĂ© par une sĂ©rie de caractĂšres entassĂ©s sans hiĂ©rarchie : le mouvement, le fait de parler, dâavoir une figure, du sang, dâĂȘtre utile Ă lâhomme, etc.
Les explications dâenfants tĂ©moignent souvent du mĂȘme phĂ©nomĂšne 7.
Il pourrait sembler que ces surdĂ©terminations soient tout Ă fait identiques Ă ce qui se passe chez nous : chez nous aussi chaque concept est dĂ©terminĂ© par un nombre Ă©norme de composantes et de composantes hĂ©tĂ©rogĂšnes. Mais, soit dit encore une fois, ce qui distingue la surdĂ©termination de cette dĂ©termination, ou, si lâon veut, le dĂ©sordre de la complexitĂ©, câest que, dans le cas de la surdĂ©termination, il nây a aucune hiĂ©rarchie ni aucune « composition » rĂ©elle entre ces facteurs : lâenfant nâayant jamais pris conscience dâeux simultanĂ©ment, ils agissent alternativement sur le raisonnement, ils pĂ©nĂštrent dans le champ de lâattention Ă des instants diffĂ©rents. DĂšs lors, le concept est comme une balle mĂ©tallique qui serait attirĂ©e successivement et au hasard par cinq ou six Ă©lectro-aimants et qui sautillerait de lâun Ă lâautre sans aucun systĂšme. La surdĂ©termination est, faute dâune prise de conscience globale, un systĂšme en Ă©quilibre instable, ou, si lâon prĂ©fĂšre une mĂ©taphore chimique, un « faux Ă©quilibre » tel que le repos apparent est dĂ» simplement Ă des adhĂ©rences et Ă de la viscositĂ© (syncrĂ©tisme). La complexitĂ© dâun concept adulte, au contraire, nâexclut pas lâĂ©quilibre : lâesprit ayant pris conscience de chacun des facteurs, non plus isolĂ©ment mais dans ses relations avec les autres, tous agissent Ă la fois sur le concept, et il y a synthĂšse et hiĂ©rarchie.
On peut traduire ces phĂ©nomĂšnes dâĂ©quilibre psychologique en langage de logique formelle. On dira, dans cette langue, que lâenfant nâest capable ni dâadditions ni de multiplications logiques systĂ©matiques. On sait ce quâil faut entendre par ces mots. Soit deux concepts en extension, ou deux classes, telles que la classe des « vertĂ©brĂ©s » et celle des « invertĂ©brĂ©s ». Lâaddition logique consiste Ă trouver la plus petite des classes qui les contienne toutes deux : câest la classe des « animaux ». Donc (animaux) = (vertĂ©brĂ©s) + (invertĂ©brĂ©s). Soit deux autres classes, celle des « protestants » et celle des « Genevois ». La multiplication logique de ces classes est lâopĂ©ration qui consiste Ă trouver la plus grande classe qui soit contenue dans ces deux classes Ă la fois, ou, si lâon prĂ©fĂšre, lâensemble des Ă©lĂ©ments communs Ă ces deux classes, câest-Ă -dire la classe des « protestants genevois » ou des « Genevois protestants ». Donc (protestants) Ă (Genevois) = (protestants genevois). Dans lâexemple des vertĂ©brĂ©s et des invertĂ©brĂ©s il nây a pas dâĂ©lĂ©ment commun, autrement dit dâinvertĂ©brĂ©-vertĂ©brĂ©. Donc (vertĂ©brĂ©s) Ă (invertĂ©brĂ©s) = 0. Multiplier, câest toujours exclure : trouver lâensemble ou dĂ©terminer le concept de « protestant genevois » câest, en effet, exclure : 1° les Genevois non protestants, 2° les protestants non genevois.
Or ce qui fait que les concepts adultes sont en Ă©tat dâĂ©quilibre, câest quâils sont le produit dâadditions ou de multiplications logiques. Si les objets qui sont en mouvement ont de la force (comme un ruisseau), et si les objets rĂ©sistants ont aussi de la force (comme un banc), le concept de force rĂ©sultera de lâaddition logique de ces diverses classes : « Objets animĂ©s de force » = « objets en mouvement » + « objets rĂ©sistants » + ⊠etc. Au contraire, les enfants que nous avons citĂ©s nâadditionnent jamais ces facteurs ou ces classes dâobjets. Ils les considĂšrent alternativement, sans sommation, et câest pourquoi ils ne peuvent dĂ©finir le mot « fort ». Ils ne diront pas : « la force câest quand on peut supporter des choses, et aussi, ou ou bien, quand on peut avancer ». Ils diront, comme Hellb : « câest quand on peut supporter des choses », et, une fois cette premiĂšre proposition oubliĂ©e, « câest quand on peut avancer ». TantĂŽt donc un banc aura de la force parce quâil « supporte », tantĂŽt il nâen aura pas parce quâil nâavance pas : il nây a pas addition logique des facteurs en jeu, il y a surdĂ©termination chaotique.
De mĂȘme lâadulte, comme Duss, dĂ©finira la vie, du moins chez les animaux, par le mouvement propre et par le fait dâavoir du sang. Mais il multipliera les deux facteurs lâun par lâautre. Il dĂ©finira, autrement dit, la vie par le fait dâavoir Ă la fois du sang et un mouvement propre (et non pas lâun ou lâautre, comme dans le cas de lâaddition logique) : ainsi le soleil ne sera pas vivant pour lâadulte, parce quâil nâa pas de sang, mais seulement un mouvement propre, et un cadavre ne sera pas vivant non plus, parce quâil a seulement le sang, mais plus de mouvement propre. Lâenfant, au contraire, raisonnera comme Duss : il ne multipliera pas les deux facteurs mais les envisagera sĂ©parĂ©ment. Il dira que le soleil est vivant parce quâil bouge, oubliant ainsi quâil nâa pas de sang. Ou mĂȘme, si, dans les cas limites, lâenfant pense Ă cette seconde clause, elle ne le gĂȘnera pas pour affirmer que le soleil est vivant (quoique exsangue), pourvu quâil garde prĂ©sente Ă la conscience lâidĂ©e du mouvement propre. Bref, il nây a pas multiplication logique, ou composition des facteurs en jeu : chacun agit sĂ©parĂ©ment.
Il est intĂ©ressant de constater que ces faits obtenus par simple conversation avec des enfants confirment entiĂšrement les rĂ©sultats que nous avons acquis prĂ©cĂ©demment par une technique beaucoup plus artificielle 8. En appliquant et en modifiant un test de Burt, nous avons trouvĂ©, en effet, que les enfants se montraient incapables de multiplication logique, mĂȘme dans des cas en apparence trĂšs simples. Voici lâun de ces cas. On prĂ©sente Ă lâenfant ce test, Ă©crit sur un papier quâon lui laisse sous les yeux : « Si cet animal a de longues oreilles, câest un mulet ou un Ăąne. Si cet animal a une grosse queue, câest un cheval ou un mulet. Or cet animal a de longues oreilles et une grosse queue. Quâest-ce que câest ? » Or lâexpĂ©rience montre que, chez les petits, prĂ©cisĂ©ment Ă lâĂąge que nous Ă©tudions surtout dans ce paragraphe (jusque vers 8 ans, ce que nous appelions dans notre article le stade irrĂ©flĂ©chi), lâenfant nâarrive pas Ă tenir compte simultanĂ©ment des deux conditions Ă la fois ni mĂȘme Ă les rĂ©unir en un seul faisceau de conscience. TantĂŽt lâenfant pense aux longues oreilles, mais comme il oublie que lâanimal doit avoir aussi une grosse queue, il ne voit pas pourquoi lâanimal cherchĂ© ne serait pas un Ăąne tout aussi bien quâun mulet. TantĂŽt il pense Ă la queue, mais oublie quâil faut que lâanimal ait de longues oreilles ; aussi ne voit-il pas pourquoi ce serait un mulet plutĂŽt quâun cheval. Lâanimal cherchĂ© est donc un cheval, un Ăąne ou un mulet, peu importe. Or, ce qui est beaucoup plus curieux encore, câest que, mĂȘme Ă lâĂąge oĂč lâenfant arrive Ă penser aux deux conditions Ă la fois, les habitudes de penser par simple juxtaposition restent les plus fortes et lâenfant nâarrive pas Ă faire la multiplication logique. Ainsi Fourn (9 ; 10) ne peut se dĂ©cider, malgrĂ© quatre longues lectures, entre lâĂąne, le cheval et le mulet, parce que « ça peut ĂȘtre un Ăąne, puisquâon dit ; si cet animal a de longues oreilles, câest un Ăąne ou un mulet. Ăa peut ĂȘtre un cheval, puisquâon dit : si cet animal a une grosse queue, câest un cheval ou un mulet, etc. » 9. Faute de multiplication logique, lâexclusion (le « soit⊠soit ») ne se fait pas.
Ainsi lâincapacitĂ© de lâenfant Ă exĂ©cuter des multiplications logiques paraĂźt trĂšs gĂ©nĂ©rale, puisque, outre les expĂ©riences qui la dĂ©cĂšlent, elle est impliquĂ©e dans ce phĂ©nomĂšne trĂšs commun de la difficultĂ© Ă donner des dĂ©finitions qui embrassent tout le dĂ©fini.
Nous venons, en outre, de voir que cette difficultĂ© de mise en hiĂ©rarchie des concepts est plus Ă©tendue que nous ne lâavions cru tout dâabord, puisquâelle affecte aussi bien lâaddition que la multiplication logiques. Nous avions cru, en effet, lors de lâarticle citĂ©, que les enfants avaient simplement une tendance Ă remplacer la multiplication par lâaddition logique. Mais en rĂ©alitĂ© ils nâadditionnent pas mĂȘme les conditions « longues oreilles » et « grosse queue », dans le test en question : ils les juxtaposent sans autre. Sinon on pourrait aussi bien dire, Ă propos des dĂ©finitions de la force, par exemple, que lâenfant remplace lâaddition logique par la multiplication. En rĂ©alitĂ©, il est incapable de lâune comme de lâautre de ces opĂ©rations, du moins systĂ©matiquement : il nây a dâailleurs rien lĂ que de naturel, lâaddition et la multiplication logiques Ă©tant Ă©videmment deux processus solidaires.
Disons dâemblĂ©e que cette difficultĂ© Ă manier les opĂ©rations logiques Ă©lĂ©mentaires commande toute la structure du raisonnement enfantin. En effet, un raisonnement qui ne suppose ni additions ni multiplications logiques, sinon les plus simples, ne peut ĂȘtre quâun raisonnement procĂ©dant du singulier au singulier. Tout le syllogisme repose, en effet, sur le maniement de concepts gĂ©nĂ©raux ou classes, qui sont le produit dâadditions ou de multiplications de classes plus Ă©lĂ©mentaires, et, si le syllogisme nâa pas le rĂŽle que lâon a cru dans le fonctionnement de la dĂ©duction, du moins a-t-il un rĂŽle nĂ©cessaire dans la vĂ©rification des cas nouveaux par lâapplication des cas anciens. Dâautre part, si la multiplication logique est Ă©trangĂšre Ă lâenfant, du moins dans les grandes lignes, câest tout le maniement des alternatives et des exclusions qui est compromis : multiplier deux classes câest, en effet, exclure quelque chose de chacune, du moins dans la plupart des cas. Si, dâautre part, lâenfant ne sait pas exclure avec systĂšme, câest la porte ouverte Ă toutes les contradictions. Autant de phĂ©nomĂšnes fondamentaux que nous allons maintenant Ă©tudier.
On comprend Ă nouveau, dâautre part, Ă quelles racines profondes tient ce rĂ©sultat que nous a fourni le chapitre I : lâenfant ne sait pas manier les termes ni les relations de discordance. Affirmer une discordance ; entre la cause et lâeffet suppose la conscience de lâexception Ă une rĂšgle : or lâexception est une exclusion et si le maniement des exclusions, chez lâenfant, dĂ©pend du maniement de la multiplication logique, il va de soi que la possibilitĂ© de la discordance dĂ©pend de celle de cette opĂ©ration logique essentielle. On comprend donc que lâapparition de la relation de discordance explicite soit si tardive.
§ 3. La contradiction chez lâenfant
Il est clair, Ă©tant donnĂ© ce qui prĂ©cĂšde, que, jusquâĂ un certain Ăąge (7-8 ans au minimum), lâenfant restera insensible Ă la contradiction. Si vraiment lâenfant ne sait pas dĂ©finir mĂȘme les notions univoquement dĂ©terminĂ©es, il y aura lĂ un premier facteur de contradiction : lâenfant nâayant pas pris conscience de la maniĂšre dont il emploie tel concept, il oscillera incessamment, au cours de ses raisonnements, entre la conception implicite quâil possĂšde et la dĂ©finition partielle quâil donne. Mais surtout, si les notions complexes sont bien dues Ă une surdĂ©termination de facteurs, telle que lâenfant ne puisse ni additionner ni multiplier logiquement ces facteurs, câest-Ă -dire ne puisse les avoir tous prĂ©sents simultanĂ©ment Ă la conscience, il y aura lĂ une source de contradictions bien plus considĂ©rable encore. Câest ce quâil nous faut maintenant Ă©tablir. Commençons, pour ce faire, par classer les diffĂ©rents types de contradictions chez lâenfant.
On peut grouper les variĂ©tĂ©s de contradictions chez lâenfant en diffĂ©rents types, suivant une table Ă double entrĂ©e dont deux rubriques seraient relatives Ă la structure de la contradiction et deux relatives Ă la matiĂšre sur laquelle porte le jugement. Les types structuraux sont ce que nous pouvons appeler la contradiction par amnĂ©sie et la contradiction par condensation (ou par surdĂ©termination, la condensation Ă©tant le produit de la surdĂ©termination). Les types classĂ©s par matiĂšres sont les contradictions portant sur les concepts et les jugements de classification, et les contradictions portant sur les explications et les jugements de causalitĂ©.
La contradiction par amnĂ©sie, tout dâabord, est un type de contradiction qui nâa rien de spĂ©cifiquement enfantin, mais qui est beaucoup plus richement reprĂ©sentĂ© chez lâenfant que chez nous, pour les raisons que lâon va voir. Lâenfant hĂ©site, comme cela nous arrive souvent, entre deux opinions, par exemple que la lune est vivante et quâelle ne lâest pas. Il a de bonnes raisons pour chacune de ces opinions, mais au lieu de choisir ou de refuser de se prononcer, lâenfant affirmera tour Ă tour toutes les deux. Il soutiendra que la lune est vivante. Quelques jours aprĂšs ou mĂȘme lorsquâon lâinterroge, quelques instants aprĂšs, il niera trĂšs sincĂšrement quâelle le soit. Or, aprĂšs chaque volte-face, lâenfant oublie rĂ©ellement sa croyance antĂ©rieure. Il se souvient de ce quâil a dit, mais il oublie les raisons quâil avait de croire : il ne peut plus rentrer dans lâĂ©tat de conscience passĂ©. Câest ce qui nous arrive Ă nous-mĂȘmes, non pas dans les problĂšmes purement intellectuels (car alors nous savons que nous changeons de croyance et nous nâoublions pas celle que nous rejetons), mais dans les problĂšmes dans lesquels le jugement de valeur a une place importante. Par exemple, en morale ou en religion, lâadulte se comporte souvent comme les enfants dont nous parlons : il peut, Ă quelques instants de distance, oublier systĂ©matiquement une croyance quâil a Ă©prouvĂ©e sincĂšrement, et y revenir tĂŽt aprĂšs.
Cette forme de contradiction est cependant bien plus frĂ©quente chez lâenfant que chez nous, en particulier Ă cause des deux circonstances que voici :
Tout dâabord, comme nous lâavons vu prĂ©cĂ©demment (L. P., chap. V, § 9), la modalitĂ© du jugement est trĂšs diffĂ©rente chez lâenfant de ce quâelle est chez nous. Autrement dit, la rĂ©alitĂ©, pour nous, est toujours, sinon distribuĂ©e sur un seul plan, du moins unifiĂ©e, cohĂ©rente et hiĂ©rarchisĂ©e au moyen dâun critĂšre unique, lâexpĂ©rience. Chez lâenfant il y a, au contraire, plusieurs rĂ©alitĂ©s hĂ©tĂ©rogĂšnes, le jeu, le rĂ©el observable, le monde des choses entendues et racontĂ©es, etc., et ces rĂ©alitĂ©s sont plus ou moins incohĂ©rentes, et indĂ©pendantes les unes des autres. DĂšs lors, lorsque lâenfant passe de lâĂ©tat de croyance Ă lâĂ©tat de jeu, ou de lâĂ©tat de soumission Ă la parole adulte (rĂ©alitĂ© verbale, câest-Ă -dire construite sur la foi de la parole adulte) Ă lâĂ©tat dâexamen personnel, etc., ses opinions peuvent varier singuliĂšrement : lâenfant peut nier ce quâil venait dâaffirmer, et ainsi de suite. Il y a, dans cette variabilitĂ©, ou plutĂŽt dans cette instabilitĂ© remarquable de la croyance, un premier facteur trĂšs important de contradictions par amnĂ©sie. On peut mĂȘme supposer, sans paradoxe, que la croyance de lâenfant varie en fonction de son entourage. Suivant que lâenfant est avec ses parents, avec ses maĂźtres dâĂ©cole, tout seul ou avec des camarades, il peut fort bien avoir trois ou quatre systĂšmes de croyances interchangeables. Câest ainsi que nous avons vu des enfants de 8 ans affirmer avec une conviction et un sĂ©rieux qui ne laissent point de doute quâil y a des ogres prĂšs de GenĂšve, sur le SalĂšve, puis, au moment oĂč nous nous mettons Ă sourire, affirmer quâils nây ont jamais cru : manifestement il y a lĂ deux groupes de croyances contradictoires, et, mis en prĂ©sence dâinconnus comme nous, lâenfant ne sait pas dâemblĂ©e lesquelles adopter. Dâailleurs beaucoup dâadultes gardent cette mentalitĂ© et on trouverait sans peine des gens du peuple qui croient au diable Ă lâĂ©glise mais nây croient pas Ă lâatelier.
Une seconde circonstance qui favorise beaucoup la frĂ©quence de ce genre de contradictions, câest la gĂ©nĂ©ralitĂ© de lâamnĂ©sie infantile. Câest, en effet, une chose remarquable que les illusions de perspective dont les enfants font preuve au sujet de leur propre pensĂ©e et leur manque de mĂ©moire en ce qui concerne ce quâils ont dit ou cru. Un enfant peut affirmer, par exemple, que tous les ruisseaux ont Ă©tĂ© creusĂ©s Ă main dâhomme ; on le dĂ©trompe, on lui explique que lâeau peut forer elle-mĂȘme son lit. Lâenfant, peu aprĂšs ou mĂȘme immĂ©diatement aprĂšs cette explication, croit ĂȘtre arrivĂ© tout seul Ă lâidĂ©e quâon vient de lui implanter, et croit quâil y a toujours cru. Câest ainsi quâun grand nombre de garçons de 6 Ă 8 ans croient que lâon pense par la bouche ou que la pensĂ©e est une voix qui est dans la tĂȘte, etc. Quand ils savent le mot « cerveau », câest toujours une acquisition toute rĂ©cente. Mais, dĂšs quâils le savent, il y a oubli total des idĂ©es antĂ©rieures : ils prĂ©tendent nâavoir jamais songĂ© que lâon pense par la bouche, et croient avoir dĂ©couvert eux-mĂȘmes le concept et le mot de « cerveau ».
Par exemple Reyb (8 ; 7) affirme que lâon pense « avec nos cerveaux. â Qui te lâa dit ? â Personne⊠â OĂč as-tu appris ce mot ? â Je lâai toujours su. â Quâest-ce que câest, le cerveau ? â Les tuyaux de la tĂȘte. » Un instant aprĂšs : « Qui tâa dit « les tuyaux de la tĂȘte » ? â Personne. â Tu as entendu dire ? â Non, etc. »
Un enfant du mĂȘme Ăąge Ă qui nous demandions en quoi est la lune, nous rĂ©pond quâil nâen sait rien. Nous lui montrons notre montre en lui demandant en quoi elle est faite. RĂ©ponse : en or. « Et la lune ? â Aussi en or. â Depuis quand le sais-tu ? â Je lâai toujours su. â Quelquâun te lâa dit ou tu as trouvĂ© tout seul ? â Jâai trouvĂ© tout seul. â Depuis quand ? â Jâai toujours su », etc.
Nous avons dâailleurs suffisamment insistĂ©, dans des travaux antĂ©rieurs 10, sur lâincohĂ©rence de la mĂ©moire et de lâattention dans les essais des enfants de 7-8 ans, au cours de la solution de petits problĂšmes de raisonnement, pour nous permettre dâĂȘtre brefs en ce qui concerne ces phĂ©nomĂšnes dâamnĂ©sie. Rappelons seulement que ces difficultĂ©s sont en relation avec lâincapacitĂ© de lâenfant Ă prendre conscience de sa pensĂ©e propre : câest parce que lâenfant nâest pas accoutumĂ© Ă observer les dĂ©marches de sa pensĂ©e, que celle-ci est sujette Ă ces illusions de perspective, Ă ces amnĂ©sies, et par consĂ©quent Ă ces contradictions.
Aussi faut-il classer dans ce type de contradictions celles qui rĂ©sultent du fait que lâenfant ne prend pas conscience de la dĂ©finition des concepts dĂ©terminĂ©s par un facteur unique. Il va de soi que cette discordance entre lâemploi rĂ©el dâun concept et la dĂ©finition de ce concept conduit Ă des contradictions. Ainsi nous avons vu, au paragraphe prĂ©cĂ©dent, Schnei (6 œ) considĂ©rer un nuage comme vivant parce quâil bouge, mais pas les autos, qui bougent nĂ©anmoins, etc. En droit, câest-Ă -dire lorsquâon sait la raison de ces flottements, il nây a pas contradiction, mais, en fait, les enfants ne savent pas le pourquoi de leur incohĂ©rence, et, Ă ne considĂ©rer que ce quâils disent ou ce quâils ont prĂ©sent Ă la conscience, il y a contradiction. Cette contradiction nâest pas proprement due Ă de lâamnĂ©sie, mais Ă une insuffisance de prise de conscience, ce qui est analogue.
Quant Ă la contradiction par condensation, elle est beaucoup plus importante au point de vue thĂ©orique parce que spĂ©ciale Ă lâenfant, Ă moins quâon nâen fasse la caractĂ©ristique de toutes les conceptions en formation et quâon ne lui compare les contradictions auxquelles sont parfois acculĂ©s les savants lorsquâils manient des concepts encore mal Ă©laborĂ©s (comme lâa Ă©tĂ© longtemps le concept dâinfini en mathĂ©matiques ou les concepts de cause, de force, dâaction Ă distance, dâĂ©ther, etc.). Nous avons vu, en effet, que la plupart des concepts enfantins Ă©taient surdĂ©terminĂ©s par un grand nombre de facteurs hĂ©tĂ©rogĂšnes, par exemple la rĂ©sistance et lâactivitĂ© pour le concept de force, ou le mouvement, le sang et lâactivitĂ© pour le concept de vie, etc., et que lâenfant agglomĂšre simplement ces facteurs sans parvenir Ă les additionner ni Ă les multiplier logiquement. NĂ©cessairement, une telle absence de choix et de hiĂ©rarchie doit conduire Ă la contradiction. Cette surdĂ©termination tĂ©moigne, en effet, non pas du tout dâune tendance mystique Ă se jouer de lâidentitĂ©, mais simplement dâune incapacitĂ© de freinage et dâĂ©limination. De telle sorte que lâenfant se trouvera incessamment en prĂ©sence dâalternatives et que, faute de manier la multiplication logique, il subira simplement les deux termes de lâalternative Ă la fois, et par consĂ©quent la contradiction. La « condensation », câest donc le rĂ©sultat de la surdĂ©termination : un mĂȘme concept sera ainsi non un « systĂšme » mais un conglomĂ©rat hĂ©tĂ©rogĂšne et contradictoire, le rĂ©sultat dâune « participation » entre plusieurs rĂ©alitĂ©s Ă la fois.
Il est facile de discerner ce phĂ©nomĂšne dans les exemples que nous avons donnĂ©s au paragraphe prĂ©cĂ©dent, Ă propos de la surdĂ©termination, et il est inutile dâen donner plus, car ils se ressemblent tous. Ainsi Duss (9 ans) considĂšre tantĂŽt le soleil comme vivant, tantĂŽt comme non vivant suivant quâil est dĂ©terminĂ© par lâune des composantes (« parce quâil Ă©claire ») ou par lâautre (« parce quâil nâa pas de sang ») du concept « vie ». Ce concept est donc pour Duss un conglomĂ©rat, une « condensation » contradictoire. Imh (6 ans) Ă©galement considĂšre le vent tantĂŽt comme vivant tantĂŽt comme non vivant, Ă©tant donnĂ© que le concept de « vie » est pour Imh une condensation contradictoire de la qualitĂ© dâavoir un mouvement (souffler) et de celle de donner de la chaleur. Pig, Hellb, Berg, etc. sont des cas analogues.
Les concepts de « vie » et de « force » sont donc pour ces enfants de vĂ©ritables condensations contradictoires. De telles contradictions abondent avant 7-8 ans. On peut dâailleurs produire expĂ©rimentalement de tels conglomĂ©rats. Câest ainsi quâen Ă©tudiant le test de Burt dĂ©jĂ citĂ© (chap. II, § 4) : « Edith est plus blonde que Suzanne, Edith est plus brune que Lili ; laquelle est la plus foncĂ©e ? » nous avons trouvĂ© ce qui suit : lâenfant ne conçoit pas quâune fille soit Ă la fois plus claire quâune autre et plus foncĂ©e quâune troisiĂšme. En ce sens, il paraĂźt vouloir Ă©viter la contradiction plus encore que nous-mĂȘmes. Mais ce nâest lĂ quâune apparence provenant de ce fait que lâenfant nâarrive pas Ă manier les jugements de relations. La preuve en est que lâenfant qui considĂšre Suzanne comme blonde et Lili comme brune, en arrive Ă concevoir cette solution contradictoire (et Ă sâen satisfaire) qui consiste Ă attribuer Ă Edith un « blond qui entre dans le noir ». Ainsi Edith est Ă la fois plus foncĂ©e que Suzanne (qui est brune) et plus claire que Lili (qui est blonde) ! Ăvidemment il nây a lĂ quâune monstruositĂ© passagĂšre due aux conditions de lâexpĂ©rience, mais le fait que les enfants Ă©prouvent Ă ce degrĂ© la difficultĂ© Ă contrĂŽler les hypothĂšses montre bien ce qui doit se passer dans la vie de tous les jours.
Outre ces contradictions par condensations, qui affectent les concepts et les jugements de classification, ou de relations simples, on peut observer dans les explications causales dâincessantes contradictions, soit par amnĂ©sie (il est inutile dây revenir), soit par condensation. En voici un exemple :
To (7 œ) estime que les bateaux flottent « parce que câest du bois. â Pourquoi le bois reste sur lâeau ? â Parce que câest lĂ©ger et les petites barques elles ont des voiles [surdĂ©termination]. â Et celles qui nâont pas de voiles, pourquoi elles ne vont pas au fond ? â Parce que câest lĂ©ger. â ⊠Et les grands bateaux ? â Parce quâils sont lourds. â Alors ce qui est lourd reste sur lâeau ? â Non. â Un gros caillou ? â Il va au fond. â Et les gros bateaux ? â Ils restent parce quâils sont lourds. â Rien que ça ? â Non. â Encore ? â Parce quâils ont de grandes voiles. â Et quand on les enlĂšve ? â Ils sont moins lourds. â Et si on remet les voiles ? â La mĂȘme chose. Ils restent [sur lâeau] parce quâils sont lourds. »
En droit, câest-Ă -dire si lâon recherche les tendances inconscientes de To, il nây a peut-ĂȘtre pas de contradiction aussi flagrante quâen apparence, car il se peut que To considĂšre le poids comme un signe de force. Les gros bateaux flotteraient ainsi parce que forts et les petits parce que soutenus par lâeau. Mais To nâen dit rien ni nâen prend aucune conscience. En fait, câest-Ă -dire sur le plan conscient et formulĂ©, il y a contradiction.
Il est inutile de citer dâautres exemples. Nous en retrouverons tout Ă lâheure Ă propos de la transduction. Dâailleurs ces contradictions dans les explications ne diffĂšrent en rien dans leur structure des contradictions relatives aux simples jugements de classification ou de relation logique.
§ 4. LâĂ©quivalent psychologique de la non-contradiction et la notion de rĂ©versibilitĂ© mentale
Il peut ĂȘtre maintenant intĂ©ressant de nous demander quelle est la signification psychologique des contradictions enfantines. Il y a lĂ un problĂšme important et quâil est utile de prĂ©ciser pour aborder dans toute sa gĂ©nĂ©ralitĂ© la question du raisonnement chez lâenfant.
Quâest-ce que la contradiction entre deux jugements ou au sein mĂȘme dâune conception ? Du point de vue logique, câest lĂ une notion premiĂšre et indĂ©finissable, que lâon peut simplement dĂ©crire en montrant lâimpossibilitĂ© morale dâaffirmer simultanĂ©ment les propositions contradictoires. Mais, au point de vue psychologique, il y a lĂ un problĂšme, car on ne voit pas comment lâesprit en vient Ă vouloir Ă©viter les contradictions ni quelles sont les conditions de la non-contradiction. La structure psychologique (et non logique) de la pensĂ©e, pas plus que la structure dâaucun phĂ©nomĂšne naturel, ne peut ĂȘtre dite dâemblĂ©e non contradictoire, si lâon dĂ©finit la non-contradiction par la compatibilitĂ© entiĂšre ou la mutuelle dĂ©pendance des parties ou des mouvements en jeu : il est trop Ă©vident quâau sein de lâorganisme, par exemple, coexistent une foule de tendances antagonistes en Ă©quilibre instable et telles que le dĂ©veloppement de lâune entraĂźne le dĂ©pĂ©rissement des autres. Il va de soi que la vie psychologique Ă©lĂ©mentaire, instinctive ou affective, obĂ©it Ă la mĂȘme nĂ©cessitĂ©. Il nây a pas un sentiment qui ne recĂšle une bipolaritĂ©, une « ambivalence », comme a dit Bleuler, qui du point de vue de la conscience est une contradiction. Comment donc caractĂ©riser du point de vue psychologique la conduite ou lâĂ©tat de conscience concomitants Ă la non-contradiction logique, par opposition aux autres conduites, câest-Ă -dire Ă celles qui, si on les traduisait en jugements pleinement explicitĂ©s, seraient contradictoires ? Tel est le problĂšme dont nous voudrions trĂšs briĂšvement esquisser les contours.
Ă considĂ©rer les choses en gros, on peut, semble-t-il, faire une distinction essentielle : la non-contradiction logique est un Ă©tat dâĂ©quilibre psychologique, par opposition Ă lâĂ©tat de dĂ©sĂ©quilibre perpĂ©tuel dans lequel vit la pensĂ©e. En effet, les sensations, les images, les sentiments de plaisir et de peine, bref, les « donnĂ©es immĂ©diates de la conscience », sont, comme on le sait assez aujourdâhui, entraĂźnĂ©es par un perpĂ©tuel « courant de conscience ». Il en est exactement de mĂȘme des donnĂ©es immĂ©diates du monde extĂ©rieur : elles constituent lâĂ©ternel devenir dâHĂ©raclite. Ă ce flux sâoppose au contraire un certain nombre de points fixes, dâĂ©tats en Ă©quilibre, comme les concepts et les relations quâils supportent, bref, tout lâunivers logique, qui est, au fur et Ă mesure quâil se constitue, indĂ©pendant du temps et par consĂ©quent en Ă©tat dâĂ©quilibre. On peut donc admettre que toute notion, au cours de sa formation, contient encore un Ă©lĂ©ment de contradiction et que lâarrivĂ©e Ă lâĂ©quilibre ou Ă lâimmobilitĂ© la dĂ©barrasse de cette incohĂ©rence.
Mais une telle approximation est encore bien grossiĂšre. Il est faux quâune notion soit immobile : toute idĂ©e sâaccroĂźt, sâapplique Ă des cas nouveaux, se gĂ©nĂ©ralise ou se dissocie. Ces opĂ©rations dues Ă lâincessante activitĂ© du jugement ne conduisent pas nĂ©cessairement Ă la contradiction. En outre, la permanence de lâidĂ©e peut ĂȘtre lâindice de son identitĂ© logique, mais identitĂ© et non-contradiction ne se recouvrent certainement pas.
Les Ă©galitĂ©s mathĂ©matiques ne sont pas des identitĂ©s et Ă©chappent cependant Ă la contradiction. LâĂ©quilibre que nous cherchons Ă prĂ©ciser suppose donc la permanence de quelque chose, mais ne peut se dĂ©finir par lâabsence de tout mouvement : câest un « équilibre mobile ».
Cet Ă©quilibre peut se dĂ©finir en un mot par la rĂ©versibilitĂ© des opĂ©rations Ă©quilibrĂ©es. Une opĂ©ration non contradictoire est une opĂ©ration rĂ©versible. Il faut prendre ce terme non pas au sens logique, qui est dĂ©rivĂ©, mais au sens strictement psychologique : une opĂ©ration mentale est rĂ©versible, lorsque, partant du rĂ©sultat de cette opĂ©ration, on peut trouver une opĂ©ration symĂ©trique par rapport Ă la premiĂšre, et qui ramĂšne aux donnĂ©es de cette premiĂšre opĂ©ration sans que celles-ci aient Ă©tĂ© altĂ©rĂ©es. Ainsi Ă©tendre, comme le fait lâenfant, la notion de « force = activité » Ă la notion de « force = rĂ©sistance » par une simple condensation syncrĂ©tique, et sans addition logique, ne constitue pas une opĂ©ration rĂ©versible : la notion condensĂ©e qui rĂ©sulte de cette opĂ©ration altĂšre lâune et lâautre des notions primitives. Aussi lâenfant en arrive-t-il aux contradictions que nous avons signalĂ©es. Au contraire, les opĂ©rations logiques sont rĂ©versibles. Si je rĂ©partis un ensemble donnĂ© dâobjets en quatre tas Ă©gaux, je puis retrouver lâensemble primitif en multipliant lâun de mes quarts par quatre : la multiplication est lâopĂ©ration symĂ©trique de la division. Ă toute opĂ©ration rationnelle correspond ainsi une opĂ©ration symĂ©trique, qui permet de revenir au point dâoĂč lâon Ă©tait parti. La contradiction se reconnaĂźt donc simplement Ă lâirrĂ©versibilitĂ© dâun processus quelconque, au fait quâaucune opĂ©ration exactement symĂ©trique nâa pu ĂȘtre trouvĂ©e pour contrĂŽler lâopĂ©ration primitive.
Cette description est si Ă©vidente du point de vue logique quâil paraĂźt absurde dâinsister sur elle, mais un truisme logique peut cacher une complexitĂ© psychologique considĂ©rable. Ce nâest, en effet, pas dâemblĂ©e que lâenfant se montrera capable dâopĂ©rations rĂ©versibles, aussi faut-il analyser de prĂšs les conditions psychologiques de la rĂ©versibilitĂ© pour saisir la portĂ©e rĂ©elle de lâapparition dans lâhistoire de la pensĂ©e du besoin dâĂ©viter la contradiction.
Limitons tout dâabord le problĂšme au domaine de la pensĂ©e dirigĂ©e. Il est Ă©vident que la pensĂ©e non dirigĂ©e, câest-Ă -dire dans laquelle lâindividu ne se pose aucun problĂšme vĂ©ritable, mais cherche Ă satisfaire un besoin qui nâest pas ou pas entiĂšrement conscient, est par essence irrĂ©versible. Câest mĂȘme lĂ son originalitĂ© principale. Ainsi une sĂ©rie dâassociations dâidĂ©es est irrĂ©versible : la raison en est que les associations dâidĂ©es sont dirigĂ©es presque toujours par une tendance affective que rien ne contraint Ă se conserver telle quelle. Ainsi, si de lâidĂ©e « table » je suis conduit par lâintĂ©rĂȘt momentanĂ© Ă lâidĂ©e « NapolĂ©on », je ne referai trĂšs probablement pas le chemin inverse et au moyen des mĂȘmes intermĂ©diaires (table, chĂąteau, la Malmaison, NapolĂ©on), lorsquâon me fera associer quelques heures plus tard mes idĂ©es au mot « NapolĂ©on ». Il continuera bien plutĂŽt Ă descendre le flux irrĂ©versible de ma pensĂ©e spontanĂ©e. De mĂȘme, le rĂȘve fait dĂ©filer Ă la conscience du dormeur une sĂ©rie irrĂ©versible dâimages conduite par un dĂ©sir ou une tendance inconsciente, comme fait lâimagination lorsquâelle retrace simplement les pĂ©ripĂ©ties dâun Ă©vĂ©nement, sans liaisons logiques ni causales, sans implications, sans ces « si⊠alors » qui seuls permettraient au dormeur ou au rĂȘvasseur dâopĂ©rer Ă proprement parler sur ce cinĂ©matographe, câest-Ă -dire de reconstituer grĂące aux images les antĂ©cĂ©dents et de remonter en un certain sens le cours du temps. Bref, il y a lĂ un flux dâimages sans liaisons rĂ©versibles. Pour quâil y ait rĂ©versibilitĂ©, il faut quâil y ait des opĂ©rations proprement dites, câest-Ă -dire des constructions ou des dĂ©compositions, soit manuelles soit mentales, ayant pour but de prĂ©voir ou de reconstituer les phĂ©nomĂšnes. Une simple succession dâimages, sans autre direction que celle que lui imprime un dĂ©sir inconscient, ne suffira donc pas Ă crĂ©er un processus rĂ©versible.
Mais, dans la pensĂ©e proprement dirigĂ©e, câest-Ă -dire obĂ©issant Ă des directions conscientes, Ă quelles conditions devront se soumettre les opĂ©rations pour ĂȘtre rĂ©ellement rĂ©versibles ? La pensĂ©e de lâenfant, comme toute pensĂ©e, obĂ©it Ă deux intĂ©rĂȘts fondamentaux, dont lâinteraction rĂšgle prĂ©cisĂ©ment cette rĂ©versibilitĂ©, ce sont lâimitation du rĂ©el par lâorganisme ou la pensĂ©e, et lâassimilation du rĂ©el Ă lâorganisme ou Ă la pensĂ©e.
Lâimitation du rĂ©el, câest cette tendance fondamentale de lâactivitĂ© enfantine Ă reproduire, par gestes dâabord puis simplement grĂące Ă lâimagination, les mouvements extĂ©rieurs auxquels lâorganisme est contraint de sâadapter, puis, dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, la succession ou les successions partielles des Ă©vĂ©nements et des phĂ©nomĂšnes. Lâimitation, câest le besoin du moi de retracer perpĂ©tuellement, pour sây adapter, lâhistoire des choses, que cette reproduction soit corporelle ou mentale peu importe. Or la pensĂ©e, en tant quâorgane de lâimitation, nâa encore rien de rĂ©versible 11. Lâordre des phĂ©nomĂšnes, dans la nature, est Ă©videmment irrĂ©versible, Ă part certaines successions mĂ©caniques que lâesprit nâarrive Ă dĂ©gager que trĂšs tardivement et grĂące prĂ©cisĂ©ment Ă des expĂ©riences destinĂ©es Ă construire, en quelque sorte, la rĂ©versibilitĂ© quâil souhaite. Ainsi tel mot que lâenfant imite sera un jour prononcĂ© par ses parents avec telle intonation, le lendemain avec telle autre, un jour il sera employĂ© dans tel sens, le lendemain dans tel autre. Ainsi tel bonhomme, que lâenfant cherche Ă imiter par son jeu ou par son dessin, sera un jour habillĂ© de telle maniĂšre, le lendemain de telle autre, etc. Que lâimitation pure et simple du rĂ©el ne suffise pas Ă produire dâemblĂ©e une rĂ©versibilitĂ© des opĂ©rations mentales, cela nâa donc rien que de trĂšs naturel, si Ă lâimitation ne se joint pas une assimilation du rĂ©el au moi. Que les bateaux paraissent un jour flotter parce quâils sont lĂ©gers et le lendemain parce quâils sont lourds, cela va en effet de soi, si la pensĂ©e se borne Ă retracer une sĂ©rie dâhistoires particuliĂšres â sans les assimiler entre elles â telles que lâhistoire du petit bateau quâon aura mis sur une cuvette ou celle du bateau lourd quâon aura lancĂ© sur le lac. Ainsi lâimitation du rĂ©el ne pourra conduire quâĂ lâirrĂ©versibilitĂ©, sauf Ă se combiner avec la tendance assimilatrice.
La tendance assimilatrice dont tĂ©moigne la pensĂ©e paraĂźt, en effet, devoir assurer dâemblĂ©e la stabilitĂ© des jugements. Assimiler, psychologiquement comme biologiquement, câest se reproduire soi-mĂȘme au moyen du monde extĂ©rieur, câest donc transformer les perceptions jusquâĂ les rendre identiques Ă la pensĂ©e propre, câest-Ă -dire aux schĂ©mas antĂ©rieurs. Assimiler câest donc conserver et en un certain sens identifier. Ainsi lâenfant qui se sent vivant considĂšre Ă©galement comme vivants les animaux, les astres, les nuages, lâeau, le vent, etc. : ces phĂ©nomĂšnes disparates sont tous assimilĂ©s Ă un schĂ©ma unique. Au sein du flux perpĂ©tuel des histoires ou des expĂ©riences particuliĂšres dont lâimitation retrace lâimage, lâassimilation paraĂźt donc crĂ©er un Ă©lĂ©ment fixe, une maniĂšre uniforme de rĂ©agir en face du devenir des choses.
Mais les faits montrent que cette assimilation mentale a chez lâenfant une histoire beaucoup plus complexe quâil ne semble. Si vraiment lâassimilation est la fusion dâun objet nouveau avec un schĂ©ma dĂ©jĂ existant, il se peut fort bien Ă lâorigine que cette fusion soit une destruction rĂ©ciproque : lâobjet, parce que nouveau et inconnu jusque-lĂ , restera irrĂ©ductible au schĂ©ma et alors tous deux seront dĂ©naturĂ©s par leur identification. Lâobjet, autrement dit, perdra ses caractĂšres spĂ©cifiques et le schĂ©ma ne sera pas seulement Ă©largi et gĂ©nĂ©ralisĂ©, mais altĂ©rĂ© de fond en comble.
Or, un grand nombre de faits nous montrent que câest bien ainsi que se prĂ©sente lâassimilation primitive, celle que nous pouvons, dans ce sens, appeler « dĂ©formante ». Dans la pensĂ©e non dirigĂ©e, tout dâabord, lâassimilation est toujours dĂ©formante. Câest du moins de cette maniĂšre que lâon peut interprĂ©ter la perpĂ©tuelle condensation dĂ©crite par Freud dans le rĂȘve et dans lâimagination : condenser deux images, câest les fondre en une image composite (un personnage rĂ©unissant les traits de deux personnes distinctes, par exemple) ; ce nâest pas les subsumer sous un schĂ©ma qui maintienne leur individualitĂ© respective, câest les insĂ©rer de force dans un schĂ©ma rĂ©sultant de leur confusion. Dans lâintelligence dirigĂ©e de lâenfant, dâautre part, plusieurs phĂ©nomĂšnes sont analogues Ă cette assimilation dĂ©formante. Câest, par exemple, le phĂ©nomĂšne du « syncrĂ©tisme », dont nous avons vu ailleurs (L. P., chap. IV) quâil Ă©tait prĂ©cisĂ©ment intermĂ©diaire entre la « condensation » de la pensĂ©e non dirigĂ©e et la gĂ©nĂ©ralisation de la pensĂ©e dirigĂ©e. Ainsi, dans les expĂ©riences que nous avons discutĂ©es, lâenfant lit une phrase donnĂ©e A, puis une phrase donnĂ©e B, et, bien que A et B nâaient pour nous rien de commun, lâenfant, dont la consigne Ă©tait de trouver deux phrases qui signifient « la mĂȘme chose », fusionne effectivement ces deux phrases dans un schĂ©ma commun construit de toute piĂšce. Il y a donc assimilation, mais il est Ă©vident que, ici encore, cette assimilation est « dĂ©formante », en ce sens que, si A digĂšre B, A dĂ©forme B (lâenfant aurait compris B tout autrement sâil nâavait pas lu A juste auparavant) et est Ă son tour digĂ©rĂ© et dĂ©formĂ© par B. La « surdĂ©termination » des concepts, dont nous avons parlĂ© au paragraphe prĂ©cĂ©dent, est, Ă cet Ă©gard, un simple cas particulier de syncrĂ©tisme et, par consĂ©quent, dâassimilation dĂ©formante. Mais, dans ce dernier cas, les diverses composantes ne sâassimilent pas complĂštement, mais restent partiellement Ă©trangĂšres les unes aux autres : ce nâest que momentanĂ©ment que telle composante dĂ©nature telle autre ou est dĂ©naturĂ©e par telle autre.
Bref, la tendance de la pensĂ©e Ă lâassimilation du monde extĂ©rieur ne peut conduire dâemblĂ©e Ă la rĂ©versibilitĂ© des processus mentaux. Dans les stades primitifs, au contraire, comme le montrent les phĂ©nomĂšnes de la condensation et du syncrĂ©tisme, lâassimilation, voulant ĂȘtre trop complĂšte, dĂ©truit Ă la fois lâobjet Ă assimiler et le schĂ©ma qui assimile. Or, le schĂ©ma et lâobjet Ă©tant ainsi altĂ©rĂ©s, la pensĂ©e ne peut, aprĂšs lâacte dâassimilation, revenir en arriĂšre, les dĂ©sassimiler, pour ainsi dire, pour les retrouver identiques Ă eux-mĂȘmes. Le schĂ©ma A et lâobjet B (par exemple les deux phrases dont nous parlions tout Ă lâheure, ou les deux termes dâune image condensĂ©e ou encore les deux composantes dâun concept surdĂ©terminĂ©) ne donnent pas naissance Ă une synthĂšse (A + B) ou (A Ă B) comme ce serait le cas pour nous, mais Ă quelque chose qui dĂ©truit, en tout ou en partie, A et B. Le processus nâest donc pas rĂ©versible. Il nâest pas A + B â C, de sorte quâon puisse suivre la marche inverse C â A + B. Il ne peut ĂȘtre schĂ©matisĂ© que comme suit : A + B â C, tel que C â Aâ + Bâ ou â A + Bâ ou â Aâ + B.
En conclusion, ni la tendance Ă lâimitation ni la tendance Ă lâassimilation des choses ne suffisent, lorsquâelles sont Ă lâĆuvre chacune sĂ©parĂ©ment, Ă assurer Ă la pensĂ©e de lâenfant une rĂ©versibilitĂ© qui la rende exempte de contradiction. LaissĂ©e Ă elle seule, chacune conduit au rĂȘve ou au jeu, activitĂ©s dans lesquelles lâirrĂ©versibilitĂ© de la pensĂ©e reste presque complĂšte.
Que faut-il donc pour quâapparaisse la rĂ©versibilitĂ© des opĂ©rations mentales ? Il faut que lâassimilation et que lâimitation arrivent Ă collaborer au lieu de tirailler la pensĂ©e en sens contraires, comme câest le cas durant les stades primitifs.
En effet, dans toute pensĂ©e peu Ă©voluĂ©e, imitation et assimilation constituent deux pĂŽles opposĂ©s. Ătant donnĂ© un phĂ©nomĂšne nouveau se produisant dans le milieu dâun organisme, celui-ci peut sâadapter Ă lui, et dans ce cas rompre avec ses habitudes prĂ©cĂ©dentes de raisonnement ou dâimagination pour se construire une image nouvelle et originale qui copie fidĂšlement le phĂ©nomĂšne inconnu : câest la tendance imitatrice, qui consiste Ă reproduire les choses au moyen des gestes ou de la pensĂ©e, et, partant, Ă dĂ©former les gestes ou la pensĂ©e anciens en fonction des choses nouvellement apparues. Ou bien lâorganisme peut faire entrer de force ce phĂ©nomĂšne nouveau dans les schĂ©mas habituels, moteurs ou intellectuels, comme fait le jeu des enfants, le syncrĂ©tisme de la pensĂ©e enfantine ou encore la condensation dans le rĂȘve : câest la tendance assimilatrice, qui consiste, non pas Ă reproduire les choses par le geste ou la pensĂ©e, mais Ă alimenter ou Ă reproduire les tendances motrices personnelles ou les schĂ©mas antĂ©rieurs de pensĂ©e au moyen des choses, et, partant, Ă dĂ©former les choses nouvellement apparues en fonction des gestes ou de la pensĂ©e anciens. On le voit donc, dans leurs racines, imitation et assimilation sont exactement antagonistes.
Câest proprement cet antagonisme qui produit lâirrĂ©versibilitĂ© de la pensĂ©e. En effet, pourquoi lâassimilation, en fusionnant un objet B et un schĂ©ma A, les dĂ©forme-t-elle lâun et lâautre ? Câest quâau moment oĂč la pensĂ©e assimile, elle cesse dâimiter, autrement dit lâimitation cesse de conserver toute leur spĂ©cificitĂ© aux images correspondant Ă Â A et Ă Â B. Si, tout en assimilant B Ă Â A, la pensĂ©e parvenait Ă maintenir intactes les images subsumĂ©es sous A, il est Ă©vident que le processus A + B â C serait rĂ©versible et que C = A + B. LâĂ©lĂ©ment C reprĂ©senterait ainsi la synthĂšse et non la confusion de A et de B. Bref, la condition nĂ©cessaire et suffisante pour que lâassimilation constitue un processus rĂ©versible, câest donc quâelle sâaccompagne dâune imitation des phĂ©nomĂšnes directement proportionnelle Ă leur assimilation. Et, inversement, pourquoi lâimitation, en se contentant de reproduire en action ou en imagination lâhistoire des choses, constitue-t-elle un processus irrĂ©versible, tout comme le devenir mĂȘme des phĂ©nomĂšnes ? Câest que, imitant un jour le phĂ©nomĂšne A et le lendemain le phĂ©nomĂšne B, lâenfant renonce Ă les assimiler entre eux, autrement dit, en termes logiques, ne cherche pas Ă gĂ©nĂ©raliser ses expĂ©riences ou ses observations. La condition dâune imitation rĂ©versible, câest donc lâassimilation correspondante.
En bref, dans la mesure oĂč imitation et assimilation sont antagonistes, il y a irrĂ©versibilitĂ© dans la pensĂ©e, et dans la mesure oĂč ces deux tendances rĂ©ussissent Ă sâharmoniser lâune avec lâautre, il y a rĂ©versibilitĂ©. Il nây a lĂ que truismes au point de vue logique, mais il peut ĂȘtre intĂ©ressant pour le psychologue dâanalyser les conditions dâune systĂ©matisation aussi difficile pour lâenfant que celle qui conduit Ă lâapparition des processus logiques rĂ©versibles. En montrant que la contradiction logique rĂ©sulte du conflit, essentiel au point de vue gĂ©nĂ©tique, de lâimitation et de lâassimilation, on se donne, tout au moins, une reprĂ©sentation psychologique de la structure logique de la pensĂ©e, et de telles traductions ne sont jamais inutiles.
Cela dit, quels seront les facteurs qui rendront solidaires lâimitation et lâassimilation ? Invoquer lâapparition dâun besoin dâunitĂ© serait sâenfermer dans un cercle, et expliquer la non-contradiction par elle-mĂȘme. Par contre, ce quâon peut dire sans que le cercle soit vicieux, car ici le cercle est donnĂ© dans les faits eux-mĂȘmes, câest que lâimitation et lâassimilation sâentraĂźnent lâune lâautre spontanĂ©ment dĂšs les dĂ©buts de leur fonctionnement. En effet, il nâest pas possible Ă la pensĂ©e dâassimiler sans un facteur de diffĂ©renciation qui maintienne distincts, dans une certaine mesure, les objets Ă assimiler, autrement dit sans une certaine imitation, et il nâest pas possible dâimiter un phĂ©nomĂšne nouveau sans crĂ©er en soi, par le fait mĂȘme, un processus tendant Ă se perpĂ©tuer et Ă reproduire indĂ©finiment lâimage de ce phĂ©nomĂšne, lequel cesse par consĂ©quent dâĂȘtre nouveau et entre dans le domaine des objets assimilĂ©s. Câest pourquoi M. Baldwin, en cherchant Ă caractĂ©riser lâimitation, a incorporĂ© Ă sa description un Ă©lĂ©ment net dâassimilation (la « rĂ©action circulaire »). Si lâassimilation et lâimitation sont longtemps antagonistes, câest uniquement sous la pression de la rĂ©alitĂ© extĂ©rieure et des images trop nouvelles et trop changeantes que celle-ci prĂ©sente incessamment Ă la pensĂ©e. Mais, dĂšs que la rĂ©alitĂ© est suffisamment assimilĂ©e, lâassimilation et lâimitation tendent Ă devenir de plus en plus solidaires.
Ă quel moment cette solidaritĂ© sera-t-elle suffisante pour produire une rĂ©versibilitĂ© rĂ©elle dans la pensĂ©e ? Câest au moment oĂč, de mĂ©canique, cette solidaritĂ© deviendra logique ou morale et se trouvera rĂ©glĂ©e grĂące Ă des jugements de valeur prĂ©cis et conscients. Câest ici quâinterviennent une fois de plus les facteurs sociaux de la pensĂ©e, qui se superposent aux facteurs biologiques pour en achever lâĆuvre.
LâĂ©gocentrisme de la pensĂ©e, qui caractĂ©rise les dĂ©buts de la vie de lâenfant, entraĂźne, en effet, un antagonisme systĂ©matique entre lâassimilation et lâimitation. Un esprit Ă©gocentrique, dâune part, assimile tout Ă lui et Ă son point de vue propre. Câest ainsi que le syncrĂ©tisme, la non-relativitĂ© des concepts enfantins, etc., sont dus Ă cette assimilation Ă©gocentrique. Or, il va de soi que cette assimilation est dĂ©formante, câest-Ă -dire quâelle ne respecte pas la spĂ©cificitĂ© des objets assimilĂ©s. Il nây a donc pas imitation suffisante. Dâautre part, en vertu mĂȘme de son Ă©gocentrisme, lâenfant ne prend pas conscience de sa propre pensĂ©e, il nâa pas le sentiment de son moi : dĂšs lors, incessamment, il imite les choses et autrui grĂące Ă cette sorte de confusion du moi et de lâautre, dont Janet a caractĂ©risĂ© lâimitation. Ă ces moments-lĂ , lâimitation est complĂšte mais ne sâaccompagne pas dâassimilation.
Tels sont les deux pĂŽles antagonistes entre lesquels oscille incessamment lâenfant : assimilation dĂ©formante due Ă son Ă©gocentrisme, imitation sans assimilation due Ă lâinconscience de soi quâentraĂźne lâĂ©gocentrisme.
Mais, au moment oĂč la pensĂ©e se socialise, un phĂ©nomĂšne capital vient transformer lâassimilation et lâimitation et les rendre solidaires lâune de lâautre, amenant ainsi la pensĂ©e Ă une rĂ©versibilitĂ© progressive. En effet, la capacitĂ© de sortir du point de vue propre et dâarriver Ă se placer Ă celui de tout le monde enlĂšve Ă lâassimilation son caractĂšre dĂ©formant et la contraint Ă respecter lâobjectivitĂ© des donnĂ©es : lâenfant cherchera dĂ©sormais Ă trouver entre son point de vue et celui des autres un tissu de relations rĂ©ciproques. Cette rĂ©ciprocitĂ© des points de vue lui permettra ainsi tout Ă la fois dâincorporer Ă son moi les phĂ©nomĂšnes et les Ă©vĂ©nements nouveaux et de respecter leur objectivitĂ©, câest-Ă -dire leur spĂ©cificitĂ©. Puis, cette rĂ©ciprocitĂ© des points de vue accoutumera lâesprit Ă la rĂ©ciprocitĂ© des relations en gĂ©nĂ©ral. DĂšs lors lâimitation du rĂ©el par la pensĂ©e pourra se complĂ©ter par une assimilation du rĂ©el Ă la pensĂ©e.
La vie sociale, en dĂ©veloppant concurremment la rĂ©ciprocitĂ© des relations et la conscience des implications nĂ©cessaires, enlĂšve donc Ă lâassimilation et Ă lâimitation leurs caractĂšres antagonistes, et les rend mutuellement dĂ©pendantes. La vie sociale contribue donc Ă rendre rĂ©versibles les processus mentaux et Ă dĂ©terminer ainsi lâapparition du raisonnement logique.
§ 5. La transduction
Les pages qui prĂ©cĂšdent ont pu paraĂźtre bien Ă©loignĂ©es de la psychologie du raisonnement enfantin. Il nâen est rien, car ce sont prĂ©cisĂ©ment les contradictions de lâenfant et lâirrĂ©versibilitĂ© de sa pensĂ©e qui nous expliqueront la nature du raisonnement transductif. Toute la structure du raisonnement enfantin, avant 7-8 ans, et mĂȘme dans une certaine mesure jusquâĂ lâapparition de la dĂ©duction proprement dite Ă 11-12 ans, sâexplique en effet par cette circonstance que lâenfant raisonne sur des cas singuliers ou spĂ©ciaux, entre lesquels il ne cherche pas sâil y a ou non-contradiction, et qui donnent lieu Ă des expĂ©riences mentales non encore rĂ©versibles.
Voici un exemple :
Nous montrons Ă Mull (8 ans) un verre dâeau, nous mettons un caillou dans lâeau et nous demandons pourquoi le niveau de lâeau sâest Ă©levĂ©. Mull nous rĂ©pond que câest parce que le caillou est lourd. Nous montrons Ă Mull un autre caillou et cherchons Ă faire prĂ©voir ce qui se passera. Mull dit du caillou : « Il est lourd. Il fera monter lâeau. â Et celui-lĂ [un plus petit caillou] ? â Non. â Pourquoi ? â Il est lĂ©ger. »
Il semble donc y avoir chez Mull un raisonnement syllogistique qui consiste Ă appliquer une loi gĂ©nĂ©rale Ă des cas particuliers : « Les objets lourds font monter le niveau de lâeau⊠Or ce caillou est lourd, ou lĂ©ger⊠donc il fera, ou ne fera pas, monter lâeau. » AssurĂ©ment, Ă©tant donnĂ© ce que nous avons vu Ă propos des conjonctions de causalitĂ© et de raison logique (chap. I), ou Ă propos de lâinconscience du raisonnement enfantin (prĂ©sent chap., § 1 et 2), Mull ne doit pas avoir conscience de la proposition gĂ©nĂ©rale : « Tous les objets lourds fontâŠÂ », mais peu importe : si Mull se conduit avec logique, comme sâil possĂ©dait dans lâesprit cette loi gĂ©nĂ©rale, on peut admettre un raisonnement par syllogismes implicites, bref un enthymĂšme. Cette conclusion paraĂźt renforcĂ©e par le fait que lâexplication de Mull est celle de presque tous les garçons de son Ăąge : jusquâĂ 9 ans les trois quarts des enfants disent en face dâune telle expĂ©rience que le caillou fait monter lâeau parce quâil est lourd, parce quâil pĂšse sur lâeau, etc. 12 Mais poursuivons lâexpĂ©rience :
« Ce bout de bois câest lourd ? â Non. â Si on le mettait dans lâeau ça ferait monter ? â Oui, parce que câest pas lourd. â Quâest-ce qui est le plus lourd, ce bois ou ce caillou [un petit caillou et un gros morceau de bois] ? â Le caillou [juste]. â Quâest-ce qui fera le plus monter lâeau ? â Le bois. â Pourquoi ? â Parce que câest plus grand [parce quâil est plus volumineux que le caillou]. â Alors pourquoi les cailloux ont fait monter lâeau tout Ă lâheure ? â Parce quâils sont lourds. â Si je mets ça [quelques cailloux ensemble] ? â Elle coulera [lâeau dĂ©bordera]. â Pourquoi ? â Parce que câest lourd. »
Cet exemple nous montre nettement le mĂ©canisme du raisonnement enfantin. Tout dâabord, il nây a eu aucun syllogisme : non seulement Mull nâa pas eu conscience de la proposition gĂ©nĂ©rale dont nous parlions tout Ă lâheure (« les objets lourds font monter lâeau »), mais encore, et câest ce qui est important, Mull ne lâapplique pas, mĂȘme implicitement. Il prĂ©tend, par exemple, que le bois fait monter lâeau « parce quâil est pas lourd » juste aprĂšs avoir affirmĂ© que le caillou fait monter lâeau « parce quâil est lourd ». Or, dâoĂč vient cet illogisme ? Il est bien visible que ce sont les facteurs Ă©tudiĂ©s prĂ©cĂ©demment qui seuls peuvent lâexpliquer, et, en particulier, lâabsence dâune prise de conscience de la pensĂ©e propre. Mull, en effet, ne sâest pas contredit pour le plaisir de se contredire. Il avait simplement dans lâesprit plusieurs choses Ă la fois. Dâune part, il croyait que les objets lourds font monter lâeau en tant que lourds et non en tant que gros. Dâautre part, il savait implicitement que les objets gros, volumineux, font monter le niveau de lâeau. Câest inconsciemment guidĂ© par ce schĂ©ma quâil a affirmĂ© que le bois ferait monter lâeau « parce quâil est pas lourd », mais il nâa pris conscience de cette raison que tĂŽt aprĂšs et sous la pression de la comparaison que nous lâavons forcĂ© de faire entre un gros bois lĂ©ger et un petit caillou lourd. NĂ©anmoins cette prise de conscience a Ă©tĂ© si faible que, sitĂŽt aprĂšs avoir affirmĂ© que le bois ferait monter lâeau « parce quâil est grand », Mull prĂ©tend Ă nouveau quâun tas de cailloux feront monter lâeau « parce quâils sont lourds ». Bref, Mull a dans lâesprit le concept de volume et se laisse guider parfois par lui. Mais il nâa pris conscience que du concept de poids, comme si les objets Ă©taient lourds en proportion de leur taille : lorsque les discordances se prĂ©sentent entre le volume et le poids, Mull invoque dans ses explications tantĂŽt le poids tantĂŽt la taille.
Deux conclusions sont Ă retenir. 1° Mull se contredit dans ses explications de la hausse du niveau de lâeau, parce que ses explications sont surdĂ©terminĂ©es par deux facteurs hĂ©tĂ©rogĂšnes (poids et volume), parce quâil nâa pas pris conscience de ce dualisme, et parce que, dĂšs lors, il ne sait ni additionner ni multiplier logiquement ces deux facteurs. Ce sont lĂ des phĂ©nomĂšnes longuement analysĂ©s au cours des paragraphes prĂ©cĂ©dents. 2° Or, et câest lĂ le point important pour nous maintenant, câest cette absence de synthĂšse qui force Mull, lorsquâil raisonne consciemment, câest-Ă -dire lorsquâil explicite ses implications, Ă ne raisonner que sur des cas singuliers ou spĂ©ciaux. Il nây a aucun raisonnement (dĂ©ductif) ni aucune induction possible pour Mull, parce que sitĂŽt quâil tente de gĂ©nĂ©raliser une explication il se contredit. Ou bien donc Mull gĂ©nĂ©ralisera mais se contredira, ce qui Ă©quivaut Ă ne pas gĂ©nĂ©raliser, ou bien il ne se contredira pas et ne raisonnera que sur des cas spĂ©ciaux.
Lâexemple de Mull est loin dâĂȘtre unique : il est le prototype de tous les raisonnements dâenfants jusquâĂ 8 ans et plus. En ce qui concerne les raisonnements que les enfants font au cours des interrogatoires, tout dâabord, nous venons de voir (paragraphes prĂ©cĂ©dents) des cas dâinconscience, dâincapacitĂ© Ă donner des dĂ©finitions, dâincapacitĂ© aux opĂ©rations logiques (addition et multiplication), et de contradictions : tous ces phĂ©nomĂšnes sâaccordent Ă prouver que lâenfant ne raisonne pas par syllogismes, mais par infĂ©rences du singulier au singulier, sans rigueur logique. Dâautre part, lâĂ©tude du langage spontanĂ© des enfants et des conjonctions de liaison logique (chap. I) nous a conduit exactement au mĂȘme rĂ©sultat : au cours de leurs raisonnements spontanĂ©s, les enfants nâinfĂšrent aussi que du singulier au singulier. Ou, si lâon prĂ©fĂšre cette expression, tous les raisonnements que lâon peut relever sont des « expĂ©riences mentales » faites sur des cas singuliers, sans essai de gĂ©nĂ©ralisation ni appel Ă des lois antĂ©rieurement gĂ©nĂ©ralisĂ©es : « Moi je peux fermer [mon pupitre en carton] si je veux ; câest pour ça je colle pas. AprĂšs [si je colle] je peux plus fermer. » La liste des raisons logiques spontanĂ©es Ă©numĂ©rĂ©es au § 5 du chapitre I (Ă propos du mot « alors ») montre Ă elle seule combien les essais mĂȘme spontanĂ©s de preuves ne font appel quâĂ des expĂ©riences mentales non gĂ©nĂ©ralisĂ©es.
En bref, les raisonnements dâenfants ne procĂšdent ni du gĂ©nĂ©ral au singulier (tous les objets volumineux font monter lâeau, donc le caillou fait monter lâeau parce que volumineux), ni du singulier au gĂ©nĂ©ral (ce bois est volumineux et fait monter lâeau ; ce caillou est plus petit et fait moins monter lâeau, etc. : donc les objets volumineux font monter lâeau), mais du singulier au singulier ou du spĂ©cial au spĂ©cial : ce caillou fait monter lâeau parce quâil est lourd, donc cet autre caillou fera aussi monter lâeau parce quâil est aussi lourd ; ce bout de bois fait monter lâeau parce quâil est gros, celui-ci la fera donc monter parce quâil est aussi gros, etc. Ă chaque objet correspond une explication spĂ©ciale et par consĂ©quent des relations spĂ©ciales lesquelles ne peuvent donner lieu quâĂ des raisonnements spĂ©ciaux. Cela nâa Ă©videmment rien que de trĂšs naturel, Ă©tant donnĂ© ce que nous avons vu jusquâici du langage et du jugement enfantin. Aussi ce caractĂšre nâa-t-il Ă©chappĂ© Ă aucun psychologue depuis Stuart Mill et Ribot, etc. Stern a baptisĂ© ce procĂ©dĂ© de raisonnement la transduction par opposition Ă lâinduction et Ă la dĂ©duction. Mais nous ne possĂ©dons jusquâici quâune description de cette transduction, et il reste Ă en trouver une explication. Dire que lâenfant ne sait pas gĂ©nĂ©raliser, câest se borner Ă une constatation : il reste Ă mettre celle-ci en relation avec ce que nous avons vu des conditions gĂ©nĂ©rales de la pensĂ©e de lâenfant.
En outre, il convient de remarquer que la transduction ne sâoppose pas Ă la dĂ©duction dans le mĂȘme sens que le croyait Stern. Stern, en effet, a adoptĂ© sans autre la dĂ©finition de la logique classique : la dĂ©duction est un passage du gĂ©nĂ©ral au singulier. Mais les logisticiens, puis M. Goblot 13, ont montrĂ© que la dĂ©duction peut fort bien porter sur des objets singuliers ou spĂ©ciaux comme câest le cas souvent en mathĂ©matiques, et procĂ©der ainsi du singulier au gĂ©nĂ©ral. Pour dĂ©montrer que la somme des angles dâun triangle est Ă©gale Ă 180°, on opĂšre, en effet, sur un seul triangle, puis seulement lâon gĂ©nĂ©ralise Ă tous en modifiant la figure sur laquelle on a travaillĂ©. Comme dit M. Goblot aprĂšs Mach, on « construit » simplement la conclusion Ă dĂ©montrer, au moyen dâune expĂ©rience mentale. En quoi donc la transduction diffĂšre-t-elle de la dĂ©duction ? Câest Ă©videmment par son absence de nĂ©cessitĂ© logique : la dĂ©duction mathĂ©matique est rigoureuse alors que la transduction ne lâest pas. Mais en quoi consiste cette rigueur ? DâaprĂšs M. Goblot une construction mentale mĂšne Ă des consĂ©quences nĂ©cessaires dans la mesure oĂč cette construction obĂ©it Ă des rĂšgles, et ces rĂšgles ne sont pas les rĂšgles de la logique, mais les propositions antĂ©rieurement admises, que lâon applique par syllogisme. Les rĂšgles sont donc ces propositions gĂ©nĂ©rales, mais, dans cette conception nouvelle, la dĂ©duction ne consiste pas Ă tirer la consĂ©quence cherchĂ©e de ces propositions : elle consiste Ă appliquer ces propositions Ă une construction, effective ou mentale, qui permette de trouver la consĂ©quence cherchĂ©e. Seulement, cette solution ne peut nous satisfaire ici, car il reste Ă trouver, au point de vue psychologique, comment lâenfant a pu Ă©tablir et manier ces propositions gĂ©nĂ©rales avec quelque rigueur logique 14.
Voici donc le problĂšme. La transduction est un raisonnement qui procĂšde du spĂ©cial au spĂ©cial sans gĂ©nĂ©ralisations ni rigueur logique. La dĂ©duction est un raisonnement qui procĂšde du spĂ©cial au spĂ©cial, du gĂ©nĂ©ral au spĂ©cial ou du spĂ©cial au gĂ©nĂ©ral, mais toujours avec rigueur. Quelles relations y a-t-il entre cette rigueur et ces gĂ©nĂ©ralisations ? Faut-il dire que câest la rigueur qui mĂšne Ă la gĂ©nĂ©ralisation ou faut-il dire lâinverse ? Nous allons essayer de montrer que câest lâabsence de rigueur de la transduction qui empĂȘche lâenfant de gĂ©nĂ©raliser et que ce manque de rigueur est dĂ» lui-mĂȘme, comme nous lâavons entrevu au paragraphe prĂ©cĂ©dent, Ă lâirrĂ©versibilitĂ© de la pensĂ©e.
Voici donc un enfant qui prĂ©tend quâun caillou fait monter le niveau de lâeau parce quâil est lourd et quâun bout de bois produit le mĂȘme rĂ©sultat parce quâil est gros. Lâenfant ne gĂ©nĂ©ralise aucune de ces deux explications et ne les sent pas contradictoires entre elles. Pourquoi ? Soit une relation de cause Ă effet : « Lâeau monte parce que le caillou est lourd. » MĂȘme en raisonnant sur ce cas singulier un esprit habituĂ© Ă manier la dĂ©duction conclurait quâil existe une relation rĂ©ciproque entre le fait que lâeau monte et le poids du caillou. Ă chaque relation de cause Ă effet correspond une relation dâeffet Ă cause, et, si lâon peut reconstituer telle cause, on doit pouvoir prĂ©voir tel effet : il suffit de faire varier la donnĂ©e pour savoir si lâexplication est bonne, ou bien il suffit dâune expĂ©rience supplĂ©mentaire pour infirmer ou confirmer les consĂ©quences tirĂ©es des hypothĂšses nĂ©es au cours de la premiĂšre. Ainsi notre enfant aurait pu se dire, grĂące Ă un simple renversement des relations : « Ce caillou fait monter lâeau parce quâil est lourd : ce bout de bois, qui nâest pas lourd, ne fera pas monter lâeau. Si lâeau monte, il nây a pas de liaison nĂ©cessaire entre le poids et la montĂ©e, etc. » Il est donc Ă©vident que la dĂ©couverte dâune loi gĂ©nĂ©rale est liĂ©e Ă la possibilitĂ© de manier les relations en tous sens et de trouver la rĂ©ciproque de chaque liaison. Si lâenfant, dans le cas particulier, nâa pu gĂ©nĂ©raliser, câest-Ă -dire nâa pu trouver de « loi », câest simplement que la rĂ©ciprocitĂ© des relations en jeu lui a Ă©chappĂ©. On ne comprendrait pas, sans cela, pourquoi lâenfant ne sait pas gĂ©nĂ©raliser, alors que toutes ses habitudes de syncrĂ©tisme, dâanalogie immĂ©diate, etc., le portent Ă assimiler tout Ă tout.
Câest lĂ une hypothĂšse qui paraĂźtra bien plausible si lâon se rĂ©fĂšre Ă notre analyse de la logique des relations chez lâenfant (chap. II et III). Nous avons examinĂ© longuement les difficultĂ©s systĂ©matiques que lâenfant Ă©prouve Ă trouver la rĂ©ciproque de relations aussi simples que celles de frĂšre ou de gauche, etc., et nous avons vu que câest cette absence de rĂ©ciprocitĂ© qui empĂȘche les enfants de raisonner avec logique. On peut conclure que lâabsence de rigueur de la transduction est due Ă la difficultĂ© Ă manier les relations et en particulier Ă saisir leurs rĂ©ciprocitĂ©s.
Or, comme nous lâavons vu au paragraphe prĂ©cĂ©dent, cette incomprĂ©hension de la rĂ©ciprocitĂ© des liaisons est due elle-mĂȘme Ă lâirrĂ©versibilitĂ© de la pensĂ©e de lâenfant. Lâenfant assimile tout au point de vue immĂ©diat ou bien, au contraire, il juxtapose des sĂ©ries dâexplications particuliĂšres. Dans les deux cas, la pensĂ©e est irrĂ©versible en ce sens quâelle entraĂźne la contradiction. Dans les deux cas, dĂšs lors, la rĂ©ciprocitĂ© des diverses perspectives est rendue impossible.
Mais lâexemple de Mull, que nous venons de discuter, nâest pas suffisant pour nous faire saisir en quoi la transduction diffĂšre de la dĂ©duction adulte. Mull juxtapose des sĂ©ries dâexplications particuliĂšres, et câest pourquoi son raisonnement nâest pas rĂ©versible. Mais on dira sans doute que, dans chaque domaine particulier, Mull raisonne dĂ©ductivement : « Ce caillou fait monter lâeau, parce quâil est lourd, donc celui-ci aussi parce quâil est lourd », etc. On dira tout au moins quâil raisonne par analogies partielles, et que lâanalogie est le point de dĂ©part de la dĂ©duction.
Mais la transduction est autre chose que le raisonnement par analogie, du moins Ă lâorigine. Citons maintenant un cas de transduction plus pure, parce que plus primitive, et qui mettra Ă nu le mĂ©canisme de ce raisonnement sans lois gĂ©nĂ©rales.
Roy (6 ans) nous dit que la lune pousse. La « moitié » de la lune (le croissant) devient « tout entiĂšre », « Comment la lune pousse ? â Parce quâelle grandit. â Comment ça se fait ? â Parce que nous on grandit. â Quâest-ce qui la fait grandir ? â Câest les nuages. » « Comment ça a commencé ? â Parce que nous on a commencĂ© dâĂȘtre vivant. » La lune est vivante. « Pourquoi ? â Parce que nous on est vivant. â Elle sâest fait comment la lune ? â Parce que nous on sâest fait. â Et ça a fait grandir la lune ? â Oui. â Comment ? â ⊠â Pourquoi ? â Câest les nuages qui lâa fait grandir », etc., etc. Roy nous dit aussi que le vent avance « parce que nous on avance aussi », ou que le soleil ne cherche pas Ă partir « parce que nous, des fois, on part pas. »
Pour nous, de tels propos auraient simplement le sens suivant : 1° La lune, le vent, etc. sont analogues Ă nous. 2° Or nous grandissons, nous avançons, etc. Donc ils grandissent, avancent, etc. Mais, pour lâenfant, ces propositions ont un sens tout autre. 1° Il nây a pas simplement analogie entre les diffĂ©rents ĂȘtres dont parle Roy, il y a syncrĂ©tisme : câest nous qui faisons grandir la lune, etc., non pas matĂ©riellement, puisque ce sont les nuages, mais « prĂ©causalement » (par confusion du motif et de la cause. Voir L. P., chap. V). Lâanalogie est donc sentie, non seulement comme raison, mais comme liaison immĂ©diate. Ces cas ne sont pas rares. Ce nâest pas le lieu de les discuter ici au point de vue de la causalitĂ©. Nous renvoyons pour cela Ă une Ă©tude ultĂ©rieure dans laquelle le cas de Roy sera analysĂ© avec tous les cas analogues. Contentons-nous de remarquer quâici le syncrĂ©tisme prĂ©cĂšde et dĂ©passe la simple analogie. 2° Il nây a donc pas de loi gĂ©nĂ©rale : ce nâest pas en vertu de la loi « Tous les ĂȘtres vivants grandissent » que la lune grandit, câest directement et simplement « parce que nous on grandit ». Il nây a pas lĂ quâun rapport causal. Le rapport est aussi logique : la lune est vivante « parce que nous on est vivant », etc.
On voit en quoi consiste ici la transduction : câest une infĂ©rence du singulier au singulier sans loi gĂ©nĂ©rale. On voit surtout pourquoi il nây a pas de loi gĂ©nĂ©rale : câest parce quâil y a syncrĂ©tisme, câest-Ă -dire fusion immĂ©diate des termes singuliers. Or cette fusion est irrĂ©versible. Elle se fait au grĂ© des perceptions nouvelles et dĂ©forme lâacquis au lieu de le respecter comme ferait une dĂ©duction vĂ©ritable. Quâil y ait donc juxtaposition dâexplications singuliĂšres, comme chez Mull, ou fusion syncrĂ©tique des cas singuliers, comme chez Roy, il y a irrĂ©versibilitĂ© et câest cette irrĂ©versibilitĂ© qui explique lâabsence de lois gĂ©nĂ©rales.
En conclusion, câest la rĂ©versibilitĂ© de la pensĂ©e qui dĂ©termine la gĂ©nĂ©ralisation, parce que cette rĂ©versibilitĂ© entraĂźne une certaine nĂ©cessitĂ©, suivant que les phĂ©nomĂšnes auxquels sâapplique la pensĂ©e permettent des expĂ©riences plus ou moins rĂ©versibles. Le propre de la pensĂ©e est, en effet, de chercher Ă rendre rĂ©versible la rĂ©alitĂ© elle-mĂȘme. Ainsi le savant mis en prĂ©sence de cette hypothĂšse : « Lâeau a montĂ© parce que le caillou est gros » sâefforcera, avant de savoir comment gĂ©nĂ©raliser, de trouver une relation entiĂšrement rĂ©versible entre le volume et le niveau de lâeau : il fera varier le volume du caillou jusquâĂ ce quâil trouve entre ce volume et le niveau de lâeau une relation non plus uniquement causale mais fonctionnelle (câest-Ă -dire prĂ©cisĂ©ment rĂ©versible) suivant laquelle le niveau varie « en fonction » du volume. Cette fonction permettra au savant aussi bien de prĂ©voir le niveau de lâeau Ă©tant donnĂ© tel volume immergĂ© que de prĂ©voir la grosseur du caillou Ă©tant donnĂ© tel niveau atteint. Câest au moment oĂč cette nĂ©cessitĂ© est atteinte, mĂȘme au moyen de deux ou trois expĂ©riences seulement, que la proposition en cause est conçue comme entiĂšrement gĂ©nĂ©rale : la gĂ©nĂ©ralisation est donc le produit de constructions opĂ©rĂ©es sur des cas singuliers, comme le veut M. Goblot ; seulement ces constructions sont dirigĂ©es, non pas nĂ©cessairement par des propositions antĂ©rieurement admises, mais par lâobligation de respecter la rĂ©ciprocitĂ© des relations en jeu.
Il va de soi que, dans les constructions expĂ©rimentales proprement dites (sciences physiques), la gĂ©nĂ©ralisation progressive ne peut sâaccompagner de nĂ©cessitĂ© logique que dans la mesure oĂč lâexpĂ©rience arrive Ă transformer la rĂ©alitĂ© irrĂ©versible en une rĂ©alitĂ© rĂ©versible. Le propre des constructions purement mentales, comme les constructions mathĂ©matiques, est dâĂȘtre dâemblĂ©e entiĂšrement rĂ©versibles, donc entiĂšrement logiques.
On ne saurait caractĂ©riser mieux la transduction quâen faisant dâelle une « expĂ©rience mentale » primitive, câest-Ă -dire suivant Mach et Rignano, une combinaison en imagination des relations que nous prĂ©sente la rĂ©alitĂ©. LâexpĂ©rience mentale primitive nâest, en effet, pas encore un raisonnement nĂ©cessaire, parce que le rĂ©sultat dâune observation de fait nâa rien de nĂ©cessaire, tant que lâon ne dissocie pas les Ă©lĂ©ments de la rĂ©alitĂ© observĂ©e jusquâĂ reconstruire au moyen de ces Ă©lĂ©ments une rĂ©alitĂ© plus simple et entiĂšrement rĂ©versible. En effet, puisquâelle procĂšde sur des perceptions immĂ©diates, lâexpĂ©rience mentale pure contient nĂ©cessairement des Ă©lĂ©ments syncrĂ©tiques et, par consĂ©quent, irrĂ©versibles.
Comment lâenfant passe-t-il de cette expĂ©rience mentale primitive que constitue la transduction au raisonnement logique proprement dit ? Si lâon accepte les risques dâune classification artificielle, on peut rĂ©partir les Ă©tapes du raisonnement enfantin en trois stades principaux.
Le premier de ces stades, que lâon pourrait appeler « stade de la transduction pure », sâĂ©tendrait jusque vers 7-8 ans et serait caractĂ©risĂ© par lâirrĂ©versibilitĂ© que nous venons de dĂ©crire.
Durant le second stade (7-8 Ă 11-12 ans), les expĂ©riences mentales tendent Ă devenir rĂ©versibles, ce qui ne veut pas dire quâelles y parviennent sur tous les plans de la pensĂ©e. Cette rĂ©versibilitĂ© se reconnaĂźt Ă la diminution des contradictions et rĂ©sulte de la conscience croissante de la rĂ©ciprocitĂ© des points de vue et des relations. AprĂšs chaque expĂ©rience mentale, lâenfant Ă©prouve le besoin de pouvoir refaire sa route en sens inverse, câest-Ă -dire de trouver aussi bien les consĂ©quences que les causes, ou les preuves que les explications. Autrement dit, la nĂ©cessitĂ© logique ou nĂ©cessitĂ© de droit, apparaĂźt : lâenfant ne se contente plus dâexpliquer un phĂ©nomĂšne par un autre en retraçant simplement leur histoire commune, il tient Ă lier les deux phĂ©nomĂšnes par une relation nĂ©cessaire. Le raisonnement transductif cĂšde le pas devant un besoin croissant dâinductions et de dĂ©ductions combinĂ©es : la gĂ©nĂ©ralisation devient possible.
Mais cette nĂ©cessitĂ© primitive et cette possibilitĂ© de dĂ©duction ne concernent encore que lâintelligence de perception, câest-Ă -dire que les premiĂšres dĂ©ductions ne portent encore que sur la rĂ©alitĂ© elle-mĂȘme, sur les prĂ©misses dĂ©rivant de lâobservation directe et auxquelles lâenfant accorde sa croyance immĂ©diate, par opposition aux hypothĂšses sur lesquelles on raisonne pour les Ă©prouver ou aux assomptions que vous propose autrui. Ce nâest que durant le troisiĂšme stade, câest-Ă -dire aprĂšs 11-12 ans, que la dĂ©duction devient possible sans ces restrictions, câest-Ă -dire que la pensĂ©e devient formelle et se libĂšre de la croyance immĂ©diate.
Comment caractĂ©riser Ă notre point de vue actuel ce troisiĂšme stade, sur lequel nous avons dĂ©jĂ insistĂ© au cours de notre analyse de la pensĂ©e formelle (chap. II) ? La transduction pure est, nous venons de le voir, une « expĂ©rience mentale » primitive, câest-Ă -dire une simple imagination ou imitation de la rĂ©alitĂ© telle quâelle est perçue, câest-Ă -dire irrĂ©versible. Le second stade est celui de lâexpĂ©rience mentale intĂ©grale, dans laquelle lâimagination complĂšte la rĂ©alitĂ© irrĂ©versible par la reprĂ©sentation dâun ensemble de relations rĂ©versibles ou dâimplications logiques telles que de A on puisse conclure Ă Â B et rĂ©ciproquement. Il semble donc quâavec ces deux types dâexpĂ©riences mentales la rĂ©versibilitĂ© que cherche Ă atteindre la pensĂ©e soit complĂšte. Mais ce nâest pas le cas. Pour quâune expĂ©rience mentale soit entiĂšrement rĂ©versible, il faut substituer aux objets tels que la perception immĂ©diate les offre des objets plus intellectuels dĂ©finis de maniĂšre Ă permettre prĂ©cisĂ©ment la rĂ©versibilitĂ©. Ainsi, pour reprendre nos exemples de tout Ă lâheure, lâenfant, pour expliquer comment un caillou peut faire monter le niveau dâun verre dâeau, raisonnera tout dâabord sur le « poids », comme si câĂ©tait lĂ une notion immĂ©diate et soutenant une relation univoque avec le volume. Mais, ensuite, il sâapercevra quâun gros objet et quâun petit objet peuvent avoir le mĂȘme poids. Le poids absolu, câest-Ă -dire le poids conçu comme indiquĂ© immĂ©diatement par le volume de lâobjet, devra donc cĂ©der la place Ă un poids relatif, et lâenfant raisonnera dorĂ©navant sur un poids-volume, une relation quâil pensera Ă peu prĂšs sous cette forme : « Caillou lourd pour sa petitesse » ou « lĂ©ger pour sa grosseur », etc. MĂȘme sans que lâenfant songe Ă aucune mesure prĂ©cise, il y a lĂ une Ă©volution des notions dans le sens de la relativitĂ© (chap. II et III), ce qui suppose des dĂ©finitions ou des concepts de plus en plus Ă©loignĂ©s de la rĂ©alitĂ© immĂ©diate. Nous avons vu ainsi les concepts de gauche et de droite abandonner leur sens primitif pour Ă©voluer de plus en plus vers lâĂ©tat de relation bien dĂ©finissable. Or, dĂšs que lâintelligence atteint ce degrĂ© de relativitĂ©, câest-Ă -dire dĂšs quâelle sâĂ©loigne du rĂ©alisme naĂŻf liĂ© aux expĂ©riences mentales primitives, le problĂšme de la rĂ©versibilitĂ© se pose sous un jour tout nouveau : câest de trouver non plus directement la rĂ©ciproque dâune relation donnĂ©e entre deux phĂ©nomĂšnes, mais la rĂ©ciproque dâun point de vue gĂ©nĂ©ral, ou, si lâon prĂ©fĂšre, câest de trouver la clef qui permet de passer dâun point de vue personnel ou momentanĂ© Ă un autre, sans se contredire. Le problĂšme qui se pose, dĂšs lors, Ă chaque instant Ă la pensĂ©e est le suivant : comment choisir les dĂ©finitions, les concepts, ou les prĂ©misses convenables, câest-Ă -dire tels quâon puisse les manier Ă tous les points de vue possibles, sans contredire ni aux rĂ©sultats de lâexpĂ©rience immĂ©diate ni Ă ceux des expĂ©riences passĂ©es ou faites par autrui ? Comment choisir les notions, autrement dit, qui offrent le maximum de rĂ©versibilitĂ© et de rĂ©ciprocité ? Ce problĂšme est bien clair Ă propos de raisonnements tels que ceux que nous avons discutĂ©s au cours des chapitres II et III. Soit, par exemple, la question portant sur les trois objets alignĂ©s dont lâun est Ă gauche du second et Ă droite du troisiĂšme (chap. III, § 4). Aux Ăąges infĂ©rieurs lâenfant dit que le premier de ces objets est « au milieu » et conteste quâon puisse ĂȘtre Ă la fois Ă gauche et Ă droite. Mais ensuite, et câest ce que lâexpĂ©rience nous a montrĂ© trĂšs nettement vers 11-12 ans, lâenfant se fera des relations de gauche ou de droite une notion suffisamment relative, câest-Ă -dire Ă©loignĂ©e du point de vue immĂ©diat, pour que la relation reste constante quels que soient les points de vue : il y a, dĂšs lors, rĂ©ciprocitĂ© des points de vue et ainsi rĂ©versibilitĂ© intĂ©grale dans la pensĂ©e.
Or, comment la pensĂ©e rĂ©soudra-t-elle de tels problĂšmes, consistant dans le choix des dĂ©finitions ou des relations lorsque la rĂ©alitĂ© ne les impose pas elle-mĂȘme ? Par une « expĂ©rience mentale » ? En aucune façon, si lâexpĂ©rience mentale est bien une reproduction ou une imagination de la rĂ©alitĂ© elle-mĂȘme ou des opĂ©rations que lâon peut effectuer sur cette rĂ©alitĂ©. Jamais la rĂ©alitĂ© nâimposera une dĂ©finition. Cette dĂ©finition rĂ©sulte dâun choix et dâune dĂ©cision : or le choix se fait Ă lâoccasion mais non sous la pression du rĂ©el. Il y a lĂ une expĂ©rience que la pensĂ©e fait non plus sur les choses mais sur elle-mĂȘme pour chercher dans quelle mesure tel systĂšme de dĂ©finitions ou de prĂ©misses lui permettra une plus grande fĂ©conditĂ© ou une plus grande satisfaction logique. Câest une expĂ©rience exactement de mĂȘme ordre que celle que Rauh a dĂ©crite en morale : lâindividu adopte telle rĂšgle Ă titre dâhypothĂšse, pour voir si, en lâappliquant, il arrive Ă la satisfaction morale et surtout sâil est capable de rester fidĂšle Ă lui-mĂȘme et dâĂ©viter les contradictions. En effet, dans les questions de dĂ©finitions ou de choix des prĂ©misses, les critĂšres de la contradiction et de la fĂ©conditĂ© ne sont pas extĂ©rieurs, mais internes ou moraux. On ne rĂ©sout la question que par une sĂ©rie de raisonnements effectuĂ©s en vue de constater non pas ce qui se passera dans la rĂ©alitĂ© (comme câest le cas au cours de la simple « expĂ©rience mentale »), mais dans quel Ă©tat de satisfaction ou dâinsatisfaction se trouvera la volontĂ© qui dirige la pensĂ©e. Aussi conviendrons-nous dâappeler cette expĂ©rience lâexpĂ©rience logique par opposition aux expĂ©riences mentales, et dirons-nous que la pensĂ©e formelle, câest-Ă -dire la dĂ©duction portant sur nâimporte quelle prĂ©misse hypothĂ©tique et simplement assumĂ©e, suppose, Ă cĂŽtĂ© des expĂ©riences mentales rĂ©versibles qui lui servent de matiĂšre, une expĂ©rience logique seule susceptible de permettre le choix convenable des notions dâoĂč lâon part et seule capable, par consĂ©quent, de rendre lâesprit en accord avec lui-mĂȘme et de le rendre ainsi entiĂšrement rĂ©versible.
On peut dire, en conclusion, que le premier stade du raisonnement enfantin est celui de lâexpĂ©rience mentale primitive ou irrĂ©versible, que le second stade marque un dĂ©but de rĂ©versibilitĂ© dans les expĂ©riences mentales et que le troisiĂšme stade marque lâapparition de la dĂ©duction formelle et de lâexpĂ©rience logique, cette derniĂšre Ă©tant seule capable de rendre les expĂ©riences mentales entiĂšrement rĂ©versibles. Ou encore, on peut dire que, durant le premier stade, le raisonnement se borne à « imiter » la rĂ©alitĂ© telle quâelle est sans aboutir Ă des implications nĂ©cessaires ; durant le second stade, le raisonnement « opĂšre » sur la rĂ©alitĂ©, câest-Ă -dire crĂ©e des expĂ©riences en partie rĂ©versibles et aboutit ainsi Ă la conscience de lâimplication entre certaines affirmations et certains rĂ©sultats ; enfin, durant le troisiĂšme stade, ces opĂ©rations se nĂ©cessitent elles-mĂȘmes entre elles, en ce sens que lâenfant sâaperçoit que, sâil affirme telle chose, il sâengage par lĂ mĂȘme Ă affirmer telle autre : il y a enfin implication nĂ©cessaire entre les opĂ©rations en tant que telles, et rĂ©versibilitĂ© complĂšte dans la pensĂ©e.
§ 6. Conclusion : égocentrisme et logique
La premiĂšre conclusion Ă tirer de notre examen de lâĂ©volution du raisonnement est le primat de la logique des relations 15. Câest, il est vrai, le maniement correct des relations qui apparaĂźt en dernier lieu, mais ce qui est dernier dans lâordre chronologique est souvent premier dans lâordre des valeurs. En fait, on peut dire que câest Ă la possibilitĂ© de manier la logique des relations quâest subordonnĂ©e celle de raisonner logiquement. Dans le raisonnement ordinaire, comme dans le raisonnement mathĂ©matique, nous ne raisonnons que sur des cas singuliers, mais en construisant et en combinant les relations que les diffĂ©rents Ă©lĂ©ments de ces objets prĂ©sentent entre eux, nous gĂ©nĂ©ralisons les relations initiales aussi complĂštement quâil est besoin.
Les classes logiques sont elles-mĂȘmes sous la dĂ©pendance des relations. Les ensembles des individus bruns, ou blonds, etc., ont Ă©tĂ© obtenus grĂące aux relations et Ă leurs multiplications. Oublier les relations qui sont Ă la base de la classification, câest enlever toute valeur Ă celle-ci. En logique comme en mathĂ©matique, on peut parler dâ« ensembles », mais ceux-ci nâont une signification que pour autant que lâon se rappelle la loi de construction qui leur a donnĂ© naissance. Or cette loi de construction est une combinaison de relations.
Le syllogisme est ainsi, non pas le raisonnement proprement dit, mais un raisonnement abrĂ©gĂ©, pour ainsi dire, qui consiste Ă faire usage des liaisons dâinhĂ©rence (appartenance et inclusion), sans tenir compte des relations qui seules ont permis la construction des classes et ainsi lâĂ©tablissement de ces liaisons. DĂšs lors, le syllogisme est rigoureux mais nâest pas fĂ©cond. Il nâest pas le raisonnement dĂ©ductif, mais il permet lâapplication rapide des rĂ©sultats antĂ©rieurs. Sur ce point, nous nous rallions aux thĂšses de M. Goblot.
Lâaddition et la multiplication logiques, dont nous avons vu que lâemploi nâest pas primitif chez lâenfant, sont donc, en tant quâopĂ©rations constitutives des classes, sous la dĂ©pendance de la logique des relations. Trouver lâĂ©lĂ©ment commun Ă deux classes donnĂ©es, câest construire les relations entre les individus donnĂ©s, et tirer de cette construction une classification.
En bref, la fĂ©conditĂ© du raisonnement tient Ă la capacitĂ© illimitĂ©e que nous avons de construire de nouvelles relations, deux relations donnĂ©es suffisant toujours Ă en trouver une troisiĂšme, par multiplication, et ainsi de suite. La logique des classes est un instantanĂ© pris sur cette construction, chaque relation ayant son « domaine » et permettant Ă chaque instant un passage du point de vue de la relation Ă celui de la classe et de lâinhĂ©rence. Le raisonnement le plus ordinaire, dans la vie de tous les jours, est un raisonnement par relations, et le syllogisme ou lâenthymĂšme ne consistent quâen une application des rĂ©sultats obtenus. Tout cela est aujourdâhui de vĂ©ritĂ© courante.
Si lâopinion inverse a si fortement prĂ©valu, câest que la prise de conscience de la pensĂ©e propre renverse toujours lâordre des choses et nâatteint quâen dernier lieu ce qui est premier en fait. Ainsi les classes ont frappĂ© lâattention bien avant les relations, parce que celles-lĂ Ă©tant le rĂ©sidu de celles-ci remplissent la pensĂ©e Ă©laborĂ©e ou verbale, alors que la construction mĂȘme reste inaperçue.
Cela dit, essayons de préciser nos résultats génétiques. En quoi la transduction diffÚre-t-elle de la déduction, ou quel est le caractÚre des relations primitives ?
Le raisonnement primitif, nous dit-on, est une « expĂ©rience mentale », câest-Ă -dire une combinaison en imagination de relations directement offertes par la rĂ©alitĂ©. Or les relations primitives sont toujours des relations entre le moi et les choses, puisque la rĂ©alitĂ©, dans les stades primitifs, est un mĂ©lange confus dâ« imitation » et dâ« assimilation ». Câest-Ă -dire que, dans le mesurĂ© quâest le monde, intervient le mesurant quâest le moi, et toute relation donnĂ©e par « expĂ©rience mentale » doit, Ă lâorigine, porter la trace de ces deux termes solidaires.
Or, avons-nous vu, toute la perspective enfantine est faussĂ©e par cela mĂȘme que lâenfant, ignorant son moi, prend son point de vue pour absolu, et nâĂ©tablit pas entre les choses et lui une rĂ©ciprocitĂ© qui seule assurerait lâobjectivitĂ©. En ce qui concerne certaines relations simples, lâenfant arrive assurĂ©ment, tant que ces relations sont indĂ©pendantes de son moi, Ă un maniement correct. Aussi, parmi les transductions enfantines, en est-il beaucoup de valables. Mais, câest lĂ un hasard, ou, du moins, câest lĂ le privilĂšge dâune sphĂšre dĂ©terminĂ©e de relations. Pour tout ce qui est des relations dĂ©pendantes du moi â et elles sont lâessentiel â la logique des relations Ă©chappe Ă lâenfant, faute dâune rĂ©ciprocitĂ© Ă©tablie, dâabord, entre le moi et les autres et, ensuite, entre le moi et les choses.
Il en est ainsi de lâenfant comme de la science. Tant quâelle a cru pouvoir sâinstaller directement dans lâespace et le temps absolus, la physique est parvenue Ă un certain dĂ©veloppement, mais a manquĂ© les solutions essentielles. DĂšs quâelle a compris que le mesurant Ă©tait relatif au mesurĂ©, la relativitĂ© qui en est dĂ©coulĂ©e a permis, grĂące aux conditions dâinvariance et de covariance, dâatteindre Ă lâobjectivitĂ©. De mĂȘme, tant quâil croit pouvoir raisonner directement sur les choses, en oubliant son moi, lâenfant nâarrive ni Ă manier les relations ni Ă atteindre la nĂ©cessitĂ© logique. DĂšs quâil fait entrer son moi Ă titre dâĂ©lĂ©ment dans les relations, lâenfant atteint Ă la rĂ©ciprocitĂ© des relations et Ă la rigueur logique.
Ainsi la transduction peut ĂȘtre dĂ©finie comme une combinaison de relations tissĂ©es entre les choses et lâorganisme par lâaction elle-mĂȘme (par les mouvements de lâorganisme), mais sans que cette action soit consciente de ses propres processus, sans, par consĂ©quent, que la pensĂ©e soit parvenue Ă la prise de conscience de son existence. Ainsi la succession des relations que construit lâensemble des mouvements accomplis, esquissĂ©s ou imaginĂ©s, offre bien lâĂ©quivalent dâun raisonnement, mais ces actions nâĂ©tant pas rĂ©versibles, il nây a pas encore dĂ©duction. En bref, la transduction est une combinaison de relations Ă©lĂ©mentaires, mais sans rĂ©ciprocitĂ© de ces relations les unes par rapport aux autres, par consĂ©quent sans nĂ©cessitĂ© conduisant Ă la gĂ©nĂ©ralisation.
Au contraire, dĂšs que les relations deviennent intĂ©gralement rĂ©ciproques, la fĂ©conditĂ© des multiplications de relations nâa plus de borne et la gĂ©nĂ©ralisation devient possible. Bien plus, câest cette rĂ©ciprocitĂ© qui suffit Ă expliquer la rĂ©versibilitĂ© de toutes les dĂ©ductions et ainsi le caractĂšre de rigueur et de nĂ©cessitĂ© propre au raisonnement. Comme dans le domaine des relations mathĂ©matiques, (lesquelles ne sont quâun cas particulier de relations), toutes les relations portent en elles-mĂȘmes leur vĂ©rificabilitĂ© en mĂȘme temps que leur fĂ©conditĂ©.