Chapitre premier.
Les fonctions du langage de deux enfants de six ans1
a
Le problĂšme que nous allons essayer de rĂ©soudre ici est le suivant : quels sont les besoins que lâenfant tend Ă satisfaire lorsquâil parle ? Ce problĂšme nâest ni proprement linguistique ni proprement logique, câest un problĂšme de psychologie fonctionnelle. Mais câest par lui quâil convient dâaborder toute espĂšce dâĂ©tude sur la logique de lâenfant.
ProblĂšme bizarre, au premier abord, car il semble que chez lâenfant comme chez nous le langage serve Ă lâindividu Ă communiquer sa pensĂ©e. Mais les choses ne sont pas aussi simples. Tout dâabord, lâadulte, par sa parole, cherche Ă communiquer diffĂ©rents modes de la pensĂ©e. TantĂŽt son langage sert Ă la constatation : les mots font part de rĂ©flexions objectives, informent et restent liĂ©s Ă la connaissance : « le temps se gĂąte »,
« les corps tombentâŠ. » etc. TantĂŽt au contraire le langage communique des ordres ou des dĂ©sirs, sert Ă critiquer, Ă menacer, bref Ă Ă©veiller des sentiments et Ă provoquer des actes : « partons », « quelle horreur ! », etc. Si lâon connaissait approximativement pour chaque individu le rapport de ces deux catĂ©gories de communications, on serait en possession de donnĂ©es psychologiques intĂ©ressantes. Mais il y a plus. Est-il sĂ»r que, mĂȘme chez lâadulte, le langage serve toujours Ă communiquer la pensĂ©e ? Sans parler du langage intĂ©rieur, un grand nombre de gens du peuple, ou dâintellectuels distraits, ont lâhabitude de parler tout seuls, de monologuer Ă haute voix. Il y a peut-ĂȘtre dans ce phĂ©nomĂšne une prĂ©paration au langage social : le parleur solitaire sâen prend parfois Ă des interlocuteurs fictifs, comme lâenfant aux ĂȘtres de son jeu. Il y a peut-ĂȘtre aussi dans ce phĂ©nomĂšne un choc en retour dâhabitudes sociales tel que les a dĂ©crits Baldwin : lâindividu rĂ©pĂšte vis-Ă -vis de lui-mĂȘme une maniĂšre de faire quâil a adoptĂ©e primitivement vis-Ă -vis des autres seulement. Il se parlerait, dans ce cas, Ă lui-mĂȘme pour se faire travailler, simplement parce quâil a pris lâhabitude de parler aux autres pour agir sur eux. Que lâon adopte lâune ou lâautre explication, la fonction du langage est ici dĂ©viĂ©e : lâindividu qui parle pour lui, en Ă©prouve un plaisir et une excitation qui le distraient passablement du besoin de communiquer Ă dâautres sa pensĂ©e. En troisiĂšme lieu, si la fonction du langage Ă©tait uniquement de « communiquer », on sâexpliquerait mal le phĂ©nomĂšne du verbalisme. Comment les mots, astreints par leur
usage Ă des significations prĂ©cises, parce que destinĂ©es Ă ĂȘtre comprises, en arriveraient-ils Ă voiler le vague de la pensĂ©e, Ă crĂ©er mĂȘme lâobscuritĂ© en multipliant les entitĂ©s verbales, bref Ă empĂȘcher dans bien des cas la pensĂ©e dâĂȘtre communicable ? Sans vouloir renouveler ici les discussions sur les rapports du langage et de la pensĂ©e, remarquons seulement que lâexistence mĂȘme de ces discussions prouve la complexitĂ© des fonctions du langage, et lâimpossibilitĂ© de ramener ces fonctions Ă une fonction unique : celle de communiquer la pensĂ©e.
Le problĂšme fonctionnel peut donc se poser Ă propos de lâadulte normal lui-mĂȘme. A combien plus forte raison se posera-t-il Ă propos du malade, du primitif ou de lâenfant. Janet, Freud, Ferenczi, Jones, Spielrein, etc. ont proposĂ© diverses thĂ©ories concernant le langage chez les primitifs, les malades et les enfants en bas Ăąge, qui sont toutes hautement significatives pour la pensĂ©e de lâenfant de six ans et plus, telle que nous allons lâĂ©tudier.
M. Janet estime, par exemple, que les premiers mots dĂ©rivent de cris qui, chez lâanimal et encore chez le primitif, accompagnent lâaction : cris de colĂšre et de menace dans la lutte, etc. Dans les premiĂšres conduites sociales, le cri dont le chef accompagne, par exemple, lâattaque guerriĂšre, devient le signal de cette attaque. DâoĂč les premiers mots, qui sont des ordres. Le mot est donc dâabord liĂ© Ă lâaction, dont il est un des Ă©lĂ©ments, puis il suffit seul Ă dĂ©clencher lâaction 1. Les psychanalystes sont partis dâidĂ©es analogues pour expliquer
1 British Journ. of Psych. (Med. Sect.), Vol. I, Part. 2, 1921, p. 151.
la magie par le mot. Le mot faisant Ă lâorigine partie de lâaction, il suffit Ă en Ă©voquer toute lâĂ©motion et tout le contenu concret. Par exemple, parmi les mots les plus primitifs sont Ă©videmment les cris dâamour qui servent Ă introduire Ă lâacte sexuel : dĂšs lors ces mots, et tous les mots qui font allusion Ă cet acte, restent chargĂ©s dâun pouvoir Ă©motif immĂ©diat. De tels faits expliquent cette tendance trĂšs gĂ©nĂ©rale de la pensĂ©e primitive, Ă considĂ©rer le nom des personnes et des choses et la dĂ©signation des Ă©vĂ©nements comme gros des qualitĂ©s de ces choses et de ces Ă©vĂ©nements. DâoĂč la croyance quâil est possible dâagir sur ces ĂȘtres ou sur ces Ă©vĂ©nements par la seule Ă©vocation des mots, le mot Ă©tant bien plus quâune Ă©tiquette puisquâil est une rĂ©alitĂ© redoutable, qui participe de la chose nommĂ©e 1.
Comme Meumann et Stern avaient de leur cĂŽtĂ© montrĂ© que les premiers substantifs de la langue de lâenfant â sont loin de dĂ©signer des concepts, mais expriment des
1 Voir Jones, E. A linguistic factor in English Characterology, Intern. Journ. of Psycho-Anal., Vol. I, Part. 3, p. 256. (Voir citations de Ferenczi et de Freud, p. 257.)
M mo Spielrein a tentĂ© de retrouver ces mĂȘmes phĂ©nomĂšnes en remontant aussi haut que possible dans lâanalyse du langage de lâenfant. Elle a essayĂ©, aprĂšs Stern, de prouver que les syllabes dont se sert le bĂ©bĂ© pour dĂ©signer la mĂšre, dans quantitĂ© de langues (marna) sont formĂ©es de labiales qui tĂ©moignent dâune simple prolongation de lâacte de la succion. « Marna » serait donc un cri de dĂ©sir puis un ordre donnĂ© Ă lâĂȘtre qui seul peut permettre dâassouvir ce dĂ©sir. Mais dâautre part le seul cri « mania » apporte dĂ©jĂ en quelque sorte un apaisement : en tant quâil est une continuation de lâacte de tĂ©ter il procure une maniĂšre de satisfaction hallucinatoire. Lâordre et la satisfaction immĂ©diate sont donc ici presque confondus, et lâon ne peut savoir quand le mot sert dâordre vĂ©ritable et quand il joue un rĂŽle quasi magique, tant ces deux moments sont entremĂȘlĂ©s.
Voir Intern. Zeitschrift f. Psychoanal., vol. VI, p. 401. (Compte- rendu dâun rapport prĂ©sentĂ© au congrĂšs de Psychanalyse de la Haye).
ordres et des dĂ©sirs, il y a en dĂ©finitive de fortes prĂ©somptions pour que le langage enfantin primitif rem- plisse des fonctions beaucoup plus complexes quâil ne semble au premier abord. MĂȘme si lâon fait toutes rĂ©serves sur le dĂ©tail de ces thĂ©ories, il reste, en effet, Ă©vident que bien des expressions ayant pour nous un sens simplement conceptuel, ont longtemps chez le jeune enfant un sens non seulement affectif, mais encore quasi magique ou tout au moins liĂ© Ă des modes dâagir particuliers quâil convient dâĂ©tudier pour eux-mĂȘmes en oubliant nos Ă©tats dâesprit adultes.
Il peut donc ĂȘtre intĂ©ressant de poser le problĂšme fonctionnel Ă propos dâenfants dâĂąge plus avancĂ©, et câest ce que nous voudrions faire ici comme introduction Ă lâĂ©tude de la logique enfantine, la logique et le langage Ă©tant Ă©videmment interdĂ©pendants. Nous ne trouverons peut-ĂȘtre aucune trace de phĂ©nomĂšnes « primitifs ». Tout au moins resterons-nous trĂšs loin de lâidĂ©e du sens commun que le langage de lâenfant sert Ă communiquer la pensĂ©e.
Il est inutile de dire combien cet essai en demeure aux questions prĂ©liminaires. Câest un simple coup de sonde que nous tentons ici. Il est avant tout destinĂ© Ă crĂ©er une technique pouvant sâappliquer Ă de nouvelles observations et permettre la comparaison des rĂ©sultats. Cette technique que nous cherchions seule Ă obtenir, nous a permis dĂ©jĂ quelques constatations. Mais comme nous nâavons travaillĂ© que sur deux enfants de six ans, en relevant leurs propos, intĂ©gralement il est vrai, mais seulement pendant un mois et seulement pendant cer-
taines heures du jour, nous ne donnons nos conclusions que comme provisoires, quitte à les confirmer dans les chapitres ultérieurs.
I. Les matériaux
La technique que nous avons adoptĂ©e est la suivante. Deux dâentre nous ont suivi chacune un enfant (un garçon) pendant un mois Ă peu prĂšs, dans la classe du matin Ă la Maison des Petits de lâInstitut J. J. Rousseau, en notant minutieusement tout ce que disait lâenfant, avec le contexte. Dans la classe, oĂč nos deux sujets ont Ă©tĂ© observĂ©s, les Ă©coliers dessinent et construisent ce quâils veulent, font du modelage, jouent aux jeux de calcul et de lecture, etc. Cette activitĂ© a lieu en toute libertĂ©, sans quâaucune limitation soit apportĂ©e au dĂ©sir de parler ou de jouer en commun, sans aucune intervention dâadultes, non demandĂ©e par lâenfant. Les enfants travaillent individuellement ou en groupes, comme ils lâentendent, les groupes se font et se dĂ©font sans que les adultes sâen mĂȘlent, les enfants passent dâune chambre Ă lâautre (chambre du dessin, du modelage, etc.) Ă leur grĂ©, sans quâon leur demande de se livrer Ă aucun travail suivi tant que le dĂ©sir de continuitĂ© ne naĂźt pas en eux. Bref, il y a dans ces salles un terrain dâobservation de premier ordre en ce qui concerne lâĂ©tude de la vie sociale et du langage enfantins 1.
1 Tous nos remerciements aux Directrices de la « Maison des Petits », M uc â Audemars et Lafendel, qui nous ont permis de travailler en toute libertĂ© dans leurs classes.
Aussi faut-il prĂ©venir une objection qui consisterait Ă dire que les enfants nous ayant servi de sujets nâont pas Ă©tĂ© observĂ©s en conditions naturelles. Dâune part, ils parlent autant quâils le feraient chez eux, dans une salle de jeux et avec leurs amis, puisquâils peuvent parler Ă lâĂ©cole toute la journĂ©e, et quâils ne se sentent ni censurĂ©s ni conduits en aucune maniĂšre. Dâautre part, ils ne parlent pas plus en classe quâils ne le feraient chez eux ou en dâautres conditions, puisque lâobservation montre que jusquâĂ un Ăąge donnĂ©, variant entre 5 et 7 œ ans, les enfants prĂ©fĂšrent en gĂ©nĂ©ral travailler individuellement et solitairement plutĂŽt quâen groupes, mĂȘme de deux. Dâailleurs, comme nous avons notĂ© intĂ©gralement le contexte des propos de nos deux sujets, surtout quand les interlocuteurs Ă©taient adultes, nous pourrons facilement Ă©liminer dans nos calculs tout ce qui nâest pas langage spontanĂ© des enfants, câest-Ă -dire tout ce qui a Ă©tĂ© dit en rĂ©ponse Ă des questions posĂ©es.
Nos matĂ©riaux, une fois rĂ©unis, nous les utilisons de la maniĂšre suivante. Nous commençons par numĂ©roter toutes les phrases du sujet. En gĂ©nĂ©ral, lâenfant parle par phrases courtes, entrecoupĂ©es de silences prolongĂ©s ou de paroles dâautres enfants. Chacune est numĂ©rotĂ©e Ă part. En cas de texte un peu plus long il ne faut pas craindre de compter plusieurs phrases de suite pour un seul numĂ©ro, pourvu que lâon mette un numĂ©ro par phrase contenant une idĂ©e distincte. Dans ces cas, dâailleurs rares, la division ne va pas sans un peu dâarbitraire, mais cet arbitraire est sans importance quand il sâagit de statistiques portant sur des centaines de phrases.
Le texte une fois dĂ©bitĂ© en phrases dĂ©nombrables, nous essayons de classer ces derniĂšres en catĂ©gories fonctionnelles Ă©lĂ©mentaires, et câest cette classification que nous allons maintenant Ă©tudier.
§ 1. Un exemple des propos obtenus.
Donnons tout dâabord un exemple complet des documents que lâon recueille ainsi et considĂ©rons-le dans toute sa complexité :
23. Pie (Ă Ez qui dessine un tramway et sa remorque) : « Mais ils nâont pas de pavillons, les trams qui sont accrochĂ©s derriĂšre. (Pas de rĂ©ponse.)
24. (Parlant de son tram) : Ils nâont pas de wagons accrochĂ©sâŠ. (Ne sâadressait Ă personne. Personne ne rĂ©pond.)
25. (A BĂ©a) : Cât un tram qui a pas de wagons (Pas de rĂ©ponse.)
26. (A Hei) : Ce tram a pas de wagons, Hei, tu comprends, tu comprends, il est pas rouge, tu comprendsâŠ. (Pas de rĂ©ponse.)
27. (Lev dit Ă haute voix : « Un monsieur qui est drĂŽle », Ă une certaine distance et sans sâadresser Ă Pie ni Ă personne.) Pie : Un monsieur qui est drĂŽle ! (Il continue Ă dessiner son tram.)
28. Le tram je le laisse blanc.
29. (Ez qui dessine de son cÎté dit : « Je le fais jaune ».) Non, y faut pas le faire tout jaune.
30. Je fais lâescalier, regarde. (BĂ©a rĂ©pond : « Jâpeux pas venir cette aprĂšs-midi, jâai le cours de rythmique. »)
31. Quâest-ce que tu dis ? (BĂ©a rĂ©pĂšte la mĂȘme phrase.)
32. Quâest-ce que tu dis ? (BĂ©a ne rĂ©pond pas. Elle a oubliĂ© ce quâelle a dit et pousse Ho.)
33. (A Béa) : Mais laisse-le.
34. (Mlle B. demande Ă Ez sâil veut la suivre)Â : Ez, viens, câest pas fini. (34 bis). Ez a pas fini, mademoiselle.
35. (Sans sâadresser Ă personne) : Je fais des cailloux noirsâŠ.
36. (Id.) : JolisâŠ. ces cailloux.
37. (A Ez) : Mieux que toi, hein ? (Pas de rĂ©ponse : Ez nâa pas entendu la phrase prĂ©cĂ©dente.)
Nous avons choisi cet exemple chez Pie (6 œ ans) parce quâil est pris pendant lâactivitĂ© la plus sociale dont cet enfant soit capable : il dessine Ă la mĂȘme table que Ez, un ami insĂ©parable, et sâentretient sans cesse avec lui. Il serait donc naturel, dans un cas de ce genre, que la seule fonction du langage fĂ»t de communiquer la pensĂ©e. Mais quâon y regarde de plus prĂšs. Il est visible au contraire quâau point de vue social ces phrases ou ces tronçons de phrases ont des significations extrĂȘmement diverses. Quand Pie dit : « Ils nâont pasâŠ. etc. » (24), ou « Je faisâŠ. etc. » (35) il ne sâadresse Ă personne. Il pense tout haut devant son propre dessin, comme les gens du peuple marmottent en travaillant. Il y a lĂ une premiĂšre catĂ©gorie quâil convient de distinguer, et que nous appellerons dans la suite le monologue. Quand Pie dit Ă Hei ou Ă BĂ©a : « Cât un tramâŠ. etc. » (25) ou « Ce tramâŠ. etc. » (26) il paraĂźt cette fois vouloir se faire comprendre, mais Ă lâexamen on voit dâune part que peu lui importe lâinterlocuteur (il passe de BĂ©a Ă Hei pour dire exactement la mĂȘme chose), et dâautre part que peu lui importe de vĂ©rifier si lâinterlocuteur entend ou non. Il se croit Ă©coutĂ©, câest tout ce quâil lui faut. De mĂȘme lorsque BĂ©a lui donne une rĂ©ponse dĂ©nuĂ©e de tout lien avec ce quâil vient de dire (30), il est visible quâil ne cherche ni Ă se faire mieux comprendre, ni Ă la
comprendre. Ils restent tous deux accrochĂ©s Ă leur idĂ©e * respective et sont satisfaits (30-32). Lâinterlocuteur est lĂ Ă titre dâexcitant. Pie parle de lui, comme lorsquâil monologue, mais avec en plus le plaisir de se croire lâobjet de lâintĂ©rĂȘt des autres. Il y a donc lĂ une nouvelle catĂ©gorie, que nous appellerons le monologue collectif. Elle est distincte de la prĂ©cĂ©dente, mais distincte aussi du vĂ©ritable Ă©change de pensĂ©e et dâinformations. Celui-ci constitue une catĂ©gorie Ă part, que nous appellerons Yinformation adaptĂ©e, Ă laquelle on peut attribuer les phrases 23 et 34 bis. Lâenfant sâadresse cette fois Ă des interlocuteurs diffĂ©renciĂ©s et non plus au premier venu comme prĂ©cĂ©demment, et il parle pour que les interlocuteurs Ă©coutent et comprennent. A cĂŽtĂ© de ces Ă©changes de nature constatative ou objective, on peut distinguer des Ă©changes de nature plus impĂ©rative ou subjective, consistant en ordres (phr. 33), ou en moqueries et critiques, affirmations de sa propre supĂ©rioritĂ©, etc. (37). En outre, on peut distinguer les simples rĂ©pĂ©titions dĂ©pourvues de sens (27), les questions et les rĂ©ponses.
Essayons dâĂ©tablir les critĂšres de ces diffĂ©rentes catĂ©gories.
§ 2. Classification des fonctions du langage enfantin.
Nous pouvons rĂ©partir tous les propos de nos deux sujets en deux grands groupes, que lâon peut appeler Ă©gocentrique et socialisĂ©. En prononçant les phrases du premier groupe, lâenfant ne sâoccupe pas de savoir Ă qui il parle ni sâil est Ă©coutĂ©. Il parle soit pour lui, soit pour le plaisir dâassocier nâimporte qui Ă
son action immĂ©diate. Ce langage est Ă©gocentrique, dâabord parce que lâenfant ne parle que de lui, mais surtout parce quâil ne cherche pas Ă se placer au point de vue de lâinterlocuteur. Lâinterlocuteur est le premier venu. Lâenfant ne lui demande quâun intĂ©rĂȘt apparent, quoiquâil ait lâillusion Ă©videmment dâĂȘtre entendu et compris (sauf peut-ĂȘtre dans le pur monologue et mĂȘme ce nâest pas sĂ»r). Il nâĂ©prouve pas le besoin dâagir sur lâinterlocuteur, de lui apprendre vraiment quelque chose : câest un peu la conversation de certains salons, oĂč tout le monde parle de soi et oĂč personne nâĂ©coute.
On peut diviser le langage égocentrique en trois catégories :
1° La rĂ©pĂ©tition (Ă©cholalie) ; Il ne sâagit ici que de la rĂ©pĂ©tition de syllabes ou de mots. Lâenfant les rĂ©pĂšte pour le plaisir de parler, sans aucun souci de sâadresser Ă quelquâun ni mĂȘme parfois de prononcer des mots qui aient du sens. Câest lâun des derniers restes du gazouillis des bĂ©bĂ©s, qui nâa Ă©videmment rien encore de socialisĂ©.
2° Le monologue : Lâenfant parle pour lui, comme sâil pensait tout haut. Il ne sâadresse Ă personne.
3° Le monologue Ă deux ou collectif : La contradiction interne de cette appellation Ă©voque bien le paradoxe des conversations dâenfants dont nous venons de parler, dans lesquelles chacun associe autrui Ă son action ou Ă sa pensĂ©e momentanĂ©es, mais sans souci dâĂȘtre entendu ou compris rĂ©ellement. Le point de vue de lâinterlocuteur nâintervient jamais : lâinterlocuteur nâest quâun excitant.
Quant au langage socialisé, on peut distinguer :
4° Lâinformation adaptĂ©e : Lâenfant Ă©change ici rĂ©ellement sa pensĂ©e avec dâautres, soit quâil informe lâinterlocuteur de quelque chose qui puisse intĂ©resser celui-ci et influer sur sa conduite, soit quâil y ait Ă©change vĂ©ritable, discussion ou mĂȘme collaboration dans la poursuite dâun but commun.
Si lâenfant se place au point de vue de lâinterlocuteur, si cet interlocuteur nâest pas interchangeable contre le premier venu, il y a information adaptĂ©e ; si au contraire lâenfant ne parle que de lui, sans se soucier du point de vue de lâinterlocuteur ni mĂȘme sâassurer que lâinterlocuteur Ă©coute et comprend, il y a monologue collectif. Nous prĂ©ciserons ce critĂ©rium dans la suite.
5° La critique : Ce groupe comprend toutes les remarques sur le travail ou la conduite dâautrui, qui ont le mĂȘme caractĂšre que lâinformation adaptĂ©e, autrement dit qui sont spĂ©cifiques par rapport Ă un interlocuteur donnĂ©. Mais ces remarques sont plus affectives quâintellectuelles, câest-Ă -dire quâelles affirment la supĂ©rioritĂ© du moi et dĂ©nigrent autrui. On pourrait ĂȘtre tentĂ©, en vertu de ce dernier fait, de classer ce groupe dans les catĂ©gories Ă©gocentriques, mais « égocentrique » est pris naturellement au sens intellectuel et non au sens moral : or il sâagit bien, dans le prĂ©sent groupe, de lâaction dâun enfant sur un autre, action qui est source de discussions, de disputes ou de rivalitĂ©s, alors que les propos du monologue collectif ne sont dâaucun effet sur lâinterlocuteur. Dâautre part la nuance entre la critique et lâinformation adaptĂ©e est souvent subtile. Le contexte seul la donne.
6° Les ordres, les priĂšres et les menaces : Il y a ici nettement action dâun enfant sur un autre.
7° Les questions : La plupart des questions dâenfant Ă enfant appellent une rĂ©ponse, aussi peut-on les classer dans le langage socialisĂ©, quitte Ă faire les rĂ©serves que nous verrons.
8° Les rĂ©ponses : Ce sont les rĂ©ponses donnĂ©es aux questions proprement dites (avec point dâinterrogation) et aux ordres, et non les rĂ©ponses donnĂ©es au cours des dialogues (catĂ©g. 4) Ă des propositions qui ne sont pas des questions, mais qui ressortissent Ă 1â« information ».
Telles sont les huit catĂ©gories fondamentales que nous distinguerons. On peut reprocher Ă ce classement, comme Ă tous les classements, dâĂȘtre artificiel. Cela va de soi. Ce qui importe, câest que le classement soit objectif, câest-Ă -dire que le premier juge venu, mis au couran t de nos critĂšres, rĂ©partisse les mĂȘmes phrases dâenfants dans les mĂȘmes catĂ©gories, ou Ă peu de choses prĂšs. Or nous croyons que cela est possible. Nous avons Ă©tĂ© quatre Ă classer lâensemble de nos matĂ©riaux, y compris ceux sur lesquels portera le chapitre suivant, et nous avons vu nos apprĂ©ciations personnelles coĂŻncider Ă 2 ou 3 % prĂšs.
Reprenons maintenant une à une ces catégories, puis nous pourrons chercher à dégager les constances des résultats de nos statistiques.
§ 3. La répétition (écholalie).
On sait combien, pendant ses premiĂšres annĂ©es, lâenfant aime Ă rĂ©pĂ©ter les mots quâil entend, Ă imiter les syllabes et les sons
mĂȘme lorsquâils nâont pas grand sens pour lui. La fonction de cette imitation est dâailleurs malaisĂ©e Ă dĂ©finir en une seule formule. Au point de vue du comportement, lâimitation est, suivant ClaparĂšde, une adaptation idĂ©omotrice au bĂ©nĂ©fice de laquelle lâenfant reproduit, puis simule les gestes et les idĂ©es des personnes qui lâentourent. Mais au point de vue de la personnalitĂ© et au point de vue social, lâimitation semble bien ĂȘtre, comme le soutiennent Baldwin et Janet, une confusion entre le moi et le non moi, entre lâactivitĂ© du corps propre et celle du corps dâautrui ; au stade oĂč lâenfant imite le plus, il joue son imitation avec tout son ĂȘtre, en sâindentifiant Ă lâobjet imitĂ©. Mais ce jeu, qui paraĂźt une attitude essentiellement sociale, reste en mĂȘme temps essentiellement Ă©gocentrique : les gestes et les conduites imitĂ©s nâintĂ©ressent nullement lâenfant en eux-mĂȘmes, et il nây a pas un moi qui sâadapte Ă un autrui, il y a une confusion grĂące Ă laquelle lâenfant ne sait pas quâil imite, et joue son jeu comme sâil Ă©tait sa crĂ©ation propre. Câest ainsi que vers 6 Ă 7 ans encore, lorsquâon donne une explication Ă un enfant et quâon lui demande immĂ©diatement aprĂšs de, la refaire, il sâimagine aussitĂŽt quâil a trouvĂ© tout seul ce quâen rĂ©alitĂ© il rĂ©pĂšte. Ici lâimitation est parfaitement inconsciente comme nous avons pu lâobserver bien des fois.
Cet Ă©tat dâesprit constitue une frange de lâactivitĂ© de lâenfant, frange que lâon retrouve Ă tous les Ăąges, simplement dĂ©placĂ©e quant Ă son contenu mais toujours identique en sa fonction. A lâĂąge de nos deux enfants plusieurs des propos recueillis participent encore
de la rĂ©pĂ©tition pure ou Ă©cholalie. Le rĂŽle de cette Ă©cho- lalie est celui dâun simple jeu : lâenfant prend plaisir Ă rĂ©pĂ©ter des mots en eux-mĂȘmes, pour lâamusement quâils lui procurent et sans aucune adaptation Ă autrui, sans interlocuteurs. Voici quelques exemples typiques :
(Mlle E. apprend Ă My le mot « celluloĂŻd ».) Lev, tout en travaillant Ă son dessin, Ă une autre table : « LuloĂŻdâŠ. lĂ©loĂŻdâŠ. » etc.
(Devant un aquarium. Pie est en dehors du groupe, et ne rĂ©agit pas. On prononce le mot « triton ».) Pie : « TritonâŠ. triton. »
Lev (aprĂšs que la pendule ait sonnĂ© « coucou ») : « CoucouâŠ. coucou. »
Ces pures rĂ©pĂ©titions, dâailleurs rares Ă lâĂąge de Pie et Lev, sont sans intĂ©rĂȘt. Il est plus suggestif de les voir surgir en pleine conversation apparente :
Jac dit à Ez : « Regarde, Ez, ton caleçon qui dépasse. » Pie, qui est à un autre endroit de la chambre, répÚte immédiatement : « Regarde, mon caleçon puis ma chemise qui dépassent. »
Il nây a pas lĂ un mot de vrai : Câest le plaisir de rĂ©pĂ©ter pour rĂ©pĂ©ter qui fait tenir ce propos Ă Pie, câest-Ă - dire le plaisir de se servir des mots entendus non pour sâadapter Ă la conversation, mais pour jouer avec eux.
On a vu, page 14, lâexemple de Pie, qui entend Lev dire : « Un monsieur qui est drĂŽle » et qui rĂ©pĂšte ce propos pour sâamuser, bien quâil soit occupĂ© lui-mĂȘme Ă dessiner un tramway (phr. 27). On voit combien peu la rĂ©pĂ©tition dĂ©tourne Pie de son occupation en cours.
(Ez dit : « Je veux aller sur le train là -haut. ») Pie : « Je veux aller sur le train là -haut. »
Inutile de multiplier les exemples. Le processus est toujours le mĂȘme. Les enfants sont Ă leurs dessins ou Ă leurs jeux. Ils parlent tous, par intermittence, sans sâĂ©couter beaucoup. Mais les mots jetĂ©s sont saisis au vol comme des balles. TantĂŽt ils sont rĂ©pĂ©tĂ©s tels quels comme les propos de la prĂ©sente catĂ©gorie, tantĂŽt ils dĂ©clenchent les monologues Ă deux dont nous reparlerons tout Ă lâheure.
Quant Ă la frĂ©quence de la rĂ©pĂ©tition elle est, pour Pie et Lev, dâenviron 2 % et 1 % respectivement. Si lâon dĂ©coupe leurs propos en tranches de 100 phrases, on trouve dans chaque centaine une proportion de rĂ©pĂ©titions de 1 %, 4 %, 0 %, 5 %, 3 %, etc.
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§ 4. Le monologue.
Nous avons vu combien, pour Janet et pour les psychanalystes, le mot Ă©tait primitivement liĂ© Ă lâaction et par consĂ©quent gonflĂ© de sens concret au point que, mĂȘme dĂ©tachĂ© dâelle, le fait de le prononcer fut considĂ©rĂ© comme la mise en train de cette action elle-mĂȘme. »
Or, indĂ©pendamment mĂȘme de cette question dâorigine, il est un fait dâobservation courante, câest que le mot reste, en effet, pour lâenfant, beaucoup plus proche de lâaction et du mouvement que pour nous. DâoĂč deux consĂ©quences importantes pour la comprĂ©hension du langage enfantin et en particulier pour celle du monologue : 1° Lâenfant est obligĂ© de parler en agissant, mĂȘme lorsquâil est seul, dâaccompagner ses mouvements et ses jeux de cris et de mots. AssurĂ©ment il y a des silences, mĂȘme trĂšs curieux, quand les enfants sont rĂ©unis pour
travailler, comme dans les salles de la Maison des Petits. Mais Ă cĂŽtĂ© de ces silences, combien de soliloques chez des enfants isolĂ©s dans une chambre, ou chez des enfants qui ne sâadressent Ă personne au moment oĂč ils parlent 1 2° Si lâenfant parle, mĂȘme seul, pour accompagner son action, il peut renverser ce rapport et se servir des mots pour produire ce que lâaction ne saurait rĂ©aliser dâelle-mĂȘme. DâoĂč la fabulation, qui consiste Ă crĂ©er une rĂ©alitĂ© par le mot, et le langage magique, qui consiste Ă agir par le mot et sans autre, sans contact avec les choses ni avec les personnes.
Nous classons ici ces deux variĂ©tĂ©s dans la mĂȘme catĂ©gorie : le monologue. Il est remarquable que le monologue ait encore une grande importance entre 6 et 7 ans. Lâenfant de cet Ăąge monologue mĂȘme lorsquâil est dans la sociĂ©tĂ© dâautres enfants, comme dans les salles oĂč nous avons travaillĂ©. On peut voir Ă certains moments une dizaine dâenfants, chacun Ă sa table ou par groupes de deux ou trois, parler chacun pour soi, sans souci du voisin.
, Voici quelques exemples de monologue simple (premiĂšre variĂ©tĂ©), oĂč lâenfant accompagne simplement son action de phrases prononcĂ©es Ă haute voix.
Lev sâinstalle Ă sa table, sans compagnons : « Moi, je veux faire ce dessin-lĂ âŠ. Moi, je veux faire quelque chose pour dessiner. Faudrait un grand papier pour faire ça. »
Lev renverse un jeu : « Et tout se renverse ! »
Lev vient de finir un dessin : « Maintenant, je vais faire quelque chose dâautre. »
3
Lev est un petit bonhomme trĂšs prĂ©occupĂ© de soi. Il a besoin dâannoncer incessamment Ă tout le monde ce quâil fait. Aussi le monologue, chez lui, peut-il ĂȘtre tenu pour animĂ© de la tendance qui fait le monologue collectif, oĂč chacun parle de soi sans Ă©couter les autres. NĂ©anmoins, quand il est seul, il continue Ă annoncer ce quâil veut faire, en se contentant de sa propre personne pour interlocuteur. Câest dans ces circonstances quâil y a proprement monologue.
Chez Pie, le monologue est plus rare mais plus franc, . et il arrive Ă lâenfant de parler rĂ©ellement dans le seul but de scander son action, sans nuance de satisfaction de soi-mĂȘme. Voici un contexte de Pie, oĂč le monologue est dâailleurs entrecoupĂ© dâautres formes de langage :
«Â
53. Pie prend son cahier de chiffres et en tourne les pages : « 1, 2⊠3, 4, 5, 6, 7⊠8⊠8, 8, 8, 8 et 8⊠9. NumĂ©ro 9, numĂ©ro 9, numĂ©ro 9 (chantant), moi je veux le numĂ©ro 9. (Câest le nombre quâil va reprĂ©senter par un dessin.)
54. (Regardant BĂ©a qui est devant le boulier mais sans lui parler.) Maintenant je vais faire le 9, 9, jâfais le 9, jâfais le 9 (il dessine.)
55. (MÏe L. passe Ă cĂŽtĂ© de sa table, sans rien dire.) VoilĂ , mademoiselle, 9, 9, 9⊠numĂ©ro 9.
56. (Il va au boulier pour voir par quelle couleur il va reprĂ©senter son nombre, pour quâil corresponde Ă la colonne 9 du boulier.) Crayon rose, il faut 9. (Il chante.)
57. (A Ez qui passe) : Moi jâfais 9. â  (Ez.) Quâest-ce que tu vas faire ? â Des petits ronds.
58. (Accident de crayon.) AĂŻe, aĂŻe.
59. Maintenant jâsuis Ă 9.
Tout ce soliloque nâa donc dâautre but que dâaccom-
pagner lâaction en cours. Il y a deux seules diversions. Pie a envie de faire participer Ă ses projets un interlocuteur (phrases 55 et 57). Mais cela nâinterrompt pas pour autant le monologue, qui se poursuit comme si Pie Ă©tait seul dans la chambre. La parole ne fait ici fonction que dâexcitant et nullement de communication. Sans doute Pie ressent-il du plaisir Ă ĂȘtre dans une atmosphĂšre peuplĂ©e mais, sâil Ă©tait seul, il prononcerait des propos analogues.
Cependant on voit du mĂȘme coup que cet excitant est dangereux. Sâil accĂ©lĂšre lâaction dans certains cas il risque aussi de la supplanter. « Sâagit-il de franchir la distance qui sĂ©pare deux points, lâhomme peut marcher rĂ©ellement avec ses jambes, mais il peut aussi, comme les chanteurs de lâOpĂ©ra, rester sur place en criant : « Marchons, marchons 1. » DâoĂč la seconde variĂ©tĂ© du monologue enfantin, oĂč la parole ne sert pas tant Ă accompagner et Ă accĂ©lĂ©rer lâaction quâĂ la remplacer par une illusoire satisfaction. A ce dernier groupe il faut rattacher les cas de magie enfantine par le mot, mais ceux-ci, pour frĂ©quents quâils soient, ne se trouvent que dans la solitude la plus stricte 2. Par contre, ce qui est commun, câest que lâenfant prenne plaisir Ă un monologue au point dâoublier quâil agit et de ne plus faire autre chose que de parler. Le mot devient alors un ordre Ă la rĂ©alitĂ©. Voici un exemple de monologue pur et de monologue collectif (voir la catĂ©gorie suivante), qui aboutit Ă ces sortes dâordres aux choses et aux bĂȘtes, que lâenfant arrive Ă donner par simple entraĂźnement :
1 P. Janet, loc. cit., p. 150.
2 Voir La représentation du monde chez VEnfant, chap. IV.
« Allez, elle avance (une tortue), elle avance, elle avance, elle avance. Ote-toi Da, elle avance, elle avance, elle avance⊠Marche tortue ! »
Un peu plus tard, aprĂšs avoir regardĂ© Îaquarium en monologuant. â « Ah comme elle (une salamandre) sâĂ©tonne de ce grand gĂ©ant » (poisson), â il sâĂ©crie : « Salamandre, faut manger les poissons ! »
Bref, câest le mĂ©canisme des jeux solitaires au cours desquels, aprĂšs avoir pensĂ© tout haut son action, lâenfant en vient Ă commander aux choses et aux ĂȘtres, par entraĂźnement verbal autant que par illusion volontaire.
En conclusion, la caractĂšre gĂ©nĂ©ral des monologues de cette catĂ©gorie est lâabsence de fonction sociale des mots. La parole ne sert pas, dans de tels cas, Ă communiquer la pensĂ©e, elle sert Ă accompagner, renforcer ou supplanter lâaction. Dira-t-on quâil y a lĂ une simple dĂ©viation de la fonction premiĂšre du langage et que lâenfant se commande Ă lui-mĂȘme et aux choses, ou se parle Ă lui-mĂȘme, comme il a appris Ă commander et Ă parler aux autres ? Sans doute, sans lâimitation primitive des autres et sans le besoin dâappeler ses parents et dâagir sur eux lâenfant nâapprendrait-il peut-ĂȘtre jamais Ă parler : en un sens le monologue nâest donc dĂ» quâĂ un choc en retour de paroles acquises en fonction dâautrui. Mais il faut se rappeler que, pendant toute sa pĂ©riode dâapprentissage de la langue, lâenfant est perpĂ©tuellement victime de confusions entre son point de vue propre et le point de vue des autres. Dâune part il ne sait pas quâil imite. Dâautre part il se parle autant Ă lui quâaux autres, autant pour le plaisir de gazouiller
ou de perpĂ©tuer des Ă©tats passĂ©s que pour donner des ordres. On ne peut donc dire que le monologue soit ni antĂ©rieur ni postĂ©rieur aux formes socialisĂ©es du langage : tous deux dĂ©rivent de cet Ă©tat indiffĂ©renciĂ© oĂč le cri et le mot accompagnent lâacte puis tendent Ă le prolonger, et tous deux rĂ©agissent lâun sur lâautre, au dĂ©but de leur dĂ©veloppement.
Mais, de la petite enfance Ă lâĂąge adulte, il faut sâattendre Ă voir disparaĂźtre progressivement le monologue, qui est une fonction primitive et enfantine du langage. Il est remarquable Ă cet Ă©gard que chez Pie et Lev cette forme constitue encore respectivement le 5 % et le 15 % environ des paroles totales de ces enfants. Câest beaucoup, Ă©tant donnĂ© les conditions dans lesquelles ont Ă©tĂ© faits nos relevĂ©s. Quant Ă la diffĂ©rence de pourcentage entre ces deux sujets, elle correspond bien Ă une diffĂ©rence de tempĂ©rament, Pie Ă©tant un esprit plus positif que Lev, plus adaptĂ© au rĂ©el et par consĂ©quent Ă la sociĂ©tĂ© des autres enfants. Quand il parle, câest donc habituellement pour se faire entendre. Il est vrai, avons- nous vu, que lorsque Pie parle pour soi, son monologue est alors plus franc que celui de Lev, mais Pie ne prĂ©sente pas en abondance, comme Lev, ces propos satisfaits par lesquels lâenfant sâannonce sans cesse Ă lui- mĂȘme ce quâil entreprend, et qui tĂ©moignent Ă©videmment dâune certaine exubĂ©rance dâimagination.
§ 5. Le monologue collectif.
Cette forme est la plus sociale des variĂ©tĂ©s Ă©gocentriques du langage de lâenfant, puisquâelle ajoute au plaisir de parler, celui
de monologuer devant dâautres et dâattirer ou de croire attirer leur intĂ©rĂȘt sur sa propre action et sa propre pensĂ©e. Mais comme nous lâavons dĂ©jĂ fait remarquer, lâenfant qui parle de cette maniĂšre ne rĂ©ussit pas Ă se faire Ă©couter des interlocuteurs, parce quâil ne sâadresse en fait pas Ă eux. Il ne sâadresse Ă personne. Il parle tout haut pour soi, devant les autres. On retrouve cette maniĂšre de faire chez certains ou certaines adultes restĂ©s puĂ©rils (certains hystĂ©riques si lâon appelle hystĂ©rie la survie du caractĂšre enfantin) qui ont lâhabitude de rĂ©flĂ©chir tout haut, comme sâils se parlaient Ă eux-mĂȘmes, mais dans lâidĂ©e quâon les Ă©coute. Que lâon supprime le lĂ©ger cabotinage de cette attitude et lâon a lâĂ©quivalent du monologue collectif des enfants normaux.
Pour se rendre compte dâemblĂ©e du peu dâefficacitĂ© sociale de cette forme de langage, câest-Ă -dire du peu dâimpression quâelle fait sur lâinterlocuteur, quâon relise nos exemples du § 1 : Pie exprime deux fois la mĂȘme phrase (25 et 26) Ă deux interlocuteurs qui nâĂ©coutent ni ne rĂ©pondent, et il ne sâen Ă©tonne pas. A son tour, il demande deux fois Ă BĂ©a : « Quâest-ce que tu dis ? » (31 et 32) mais sans lâĂ©couter : il poursuit son idĂ©e et son dessin en ne parlant que de lui.
Voici encore quelques exemples, qui montrent bien combien lâenfant se prĂ©occupe peu de sâadresser Ă quelquâun de spĂ©cifique et mĂȘme de se faire entendre de lâinterlocuteur :
Mlle L. dit Ă un groupe dâenfants que les hiboux ne voient pas pendant le jour. Lev : « Moi jâsais bien quâil peut pas. »
Lev (Ă une table oĂč lâon travaille en groupe) : « Jâai dĂ©jĂ fait « lune » alors il faudrait le changer. »
Lev ramasse des graines dâĂ©rables : « Moi jâai un joli tas de pince-nez. »
Lev : « Moi jâai un fusil pour le tuer. Moi je suis le capitaine, Ă cheval. » « Moi jâai un cheval et jâai aussi un fusil. »
Le dĂ©but de la plupart de ces phrases est significatif : « Moi, je. » Tout le monde est censĂ© Ă©couter. Câest ce qui distingue les propos du monologue pur. Mais, par leur contenu, ils sont lâexact Ă©quivalent de ce monologue : lâenfant ne fait aussi que penser Ă haute voix son action, sans ambition dâapprendre quelque chose Ă personne.
Nous retrouverons au chapitre suivant des exemples de monologue collectif, non plus isolĂ©s ou choisis dans le langage de deux enfants seulement, mais pris sur le vif des conversations globales. Inutile, par consĂ©quent, dâinsister davantage ici sur cette catĂ©gorie de propos.
Quant aux proportions du monologue collectif par rapport Ă lâensemble du langage, elles sont respectivement de 23 % et de 30 % environ chez Lev et chez Pie. Mais lâon a vu que chez Lev le pur monologue est plus difficile Ă distinguer du monologue collectif que chez Pie. Les deux monologues rĂ©unis constituent le 38 % du langage total de Lev et le 35 % de celui de Pie.
§ 6. Lâinformation adaptĂ©e.
Le critĂ©rium de lâinformation adaptĂ©e, par rapport Ă la pseudo-information que constitue le monologue collectif, est sa rĂ©ussite : lâenfant parvient Ă se faire Ă©couter de son interlo-
cuteur et Ă agir sur lui, câest-Ă -dire Ă lui apprendre quelque chose. Lâenfant parle donc cette fois au point de vue de lâinterlocuteur. La fonction du langage nâest plus pour celui qui parle de sâexciter Ă sa propre action, elle est bien de communiquer la pensĂ©e. Mais ce sont lĂ des critĂšres difficilement apprĂ©ciables : nous allons essayer dâen trouver de plus prĂ©cis.
Dâautre part, câest lâinformation adaptĂ©e qui donne naissance aux dialogues. Les dialogues dâenfants mĂ©riteraient une Ă©tude spĂ©ciale trĂšs fouillĂ©e, car câest probablement aux habitudes de la discussion, comme lâont soulignĂ© M. Baldwin et M. Janet, quâest due la prise de conscience des rĂšgles logiques et la forme des raisonnements dĂ©ductifs. Aussi essayerons-nous, dans le prochain chapitre, dâesquisser dans les trĂšs grandes lignes les stades par lesquels passe la conversation entre enfants. Contentons-nous, pour le moment, de caractĂ©riser lâinformation adaptĂ©e (situĂ©e ou non dans un dialogue) par rapport Ă lâensemble des propos de nos deux sujets et de constater le petit rĂŽle que joue cette forme de langage relativement aux formes Ă©gocentriques et aux formes socialisĂ©es non constatives (ordres, menaces, critiques, etc.).
Le premier aspect sous lequel se prĂ©sente lâĂ©change adaptĂ© de pensĂ©e est la simple information. Voici quelques exemples nets :
Lev aide GĂ©o Ă faire un loto : « Ăa va ici, je crois. » GĂ©o montre un carton en doublet. LĂ©v : « Si on perd un, alors il reste un. » Puis : « Tu en as trois des mĂȘmes » ou : « Vous voyez comment il faut faire. »
MllΞ L. appelle Ar « Roger », Pie : « Il sâappelle pas Roger. »
Il est Ă©vident que de tels propos sont trĂšs diffĂ©rents du monologue Ă deux. Ici lâenfant a bien pour dessein dâapprendre quelque chose Ă lâinterlocuteur. Câest au point de vue de ce dernier que parle le sujet, et non plus au sien propre. DĂšs lors lâenfant tient Ă ĂȘtre compris et insiste, sâil nâarrive pas Ă son but, tandis que dans le monologue collectif peu importe oĂč va la parole lancĂ©e.
Naturellement, dans lâinformation adaptĂ©e, lâenfant peut parler de lui-mĂȘme aussi bien que de toute chose. Il suffit que ses propos soient « adaptĂ©s », comme dans les deux exemples que voici :
Ez et Pie : « Jâen aurai un (abonnement de tramway) demain. â Moi je lâaurai dĂ©jĂ cet aprĂšs-midi. »
Ez et Pie construisent ensemble une Ă©glise avec des blocs : « On peut faire avec les parallĂšles, aussi ça. Câest moi qui veux mettre les parallĂšles. »
Nous pouvons maintenant prĂ©ciser les critĂšres qui permettent de distinguer le monologue collectif de lâinformation adaptĂ©e. Toutes les fois que lâenfant parle de lui, il y a monologue collectif, sauf dans les cas oĂč lâenfant parle de lui au cours dâune collaboration avec lâinterlocuteur (comme dans lâexemple prĂ©cĂ©dent de la construction dâune Ă©glise) et sauf dans les cas de dialogue. Il y a dialogue, admettrons-nous, quand lâinterlocuteur rĂ©pond Ă une proposition, en parlant de lâobjet dont il est question dans cette proposition (comme dans lâexemple prĂ©cĂ©dent de lâabonnement de tramway), sans
sauter du coq-Ă -lâĂąne comme dans le monologue collectif 1.
En rĂ©sumĂ© dĂšs quâun enfant informe lâinterlocuteur dâautre chose que de soi, ou dĂšs que, en parlant de soi, il suscite une collaboration ou simplement un dialogue, il y a information adaptĂ©e ; tant que lâenfant parle de lui sans collaborer avec lâinterlocuteur ni susciter de dialogue, il y a monologue collectif.
Ces dĂ©finitions, et lâĂ©chec du monologue collectif Ă associer les autres Ă lâaction de celui qui parle, rendent dâautant plus remarquable ce fait que chez Pie et chez Lev lâinformation adaptĂ©e comprend un nombre de propos deux fois plus petit que celui des monologues collectifs. Nous verrons tout Ă lâheure les proportions exactes. Cherchons auparavant de quoi sâinforment nos deux sujets et comment ils discutent dans les rares cas oĂč lâon peut parler de discussions dâenfants.
Quant au premier de ces points, il convient de remarquer lâabsence de toute explication proprement dite entre enfants, si lâon entend par explication lâexplication causale, celle qui rĂ©pond Ă la question « pourquoi » dans le sens de « pour quelle cause », ou « pour quelle raison ». Toutes les informations observĂ©es, qui pourraient se rapprocher de lâexplication, sont statiques, câest-Ă -dire descriptives et Ă©trangĂšres au souci dâexposer la cause des phĂ©nomĂšnes.
Voici des exemples de ces informations simplement statiques ou descriptives :
Lev et Pie : « Ăa câest 420. » « Il est pas 10 heures. »
1 Pour ces coq-Ă -lâĂ ne voir p. 15, phrase 30.
« Câest pas comme ça, un toit » (en parlant dâun dessin). « Câest un village, un grand village », etc.
MĂȘme lorsquâils parlent entre eux de phĂ©nomĂšnes naturels, leurs informations rĂ©ciproques ne touchent pas Ă la causalité :
Lev : Ăa roule le tonnerre. â Mais non ça roule pas. â Câest de lâeau. â Mais non ça roule pas. â Le tonnerre quâest-ce que câest ? â Le tonnerre, câestâŠ. (il ne finit pas).
Cette absence dâexplications causales est remarquable, en particulier lorsquâil sâagit de machines, automobiles, bicyclettes, etc., dont les sujets parlent parfois entre eux, mais toujours Ă ce point de vue statique :
Lev : « Câest le mĂȘme rail. DrĂŽle de voiture, une voiture auto. â Une bicyclette pour deux messieurs. »
Or chacun de ces enfants, pris isolĂ©ment, est capable dâexpliquer le mĂ©canisme dâune bicyclette, Pie imparfaitement, mais Lev fort bien. Chacun a un grand nombre dâidĂ©es mĂ©caniques, mais entre eux ils nâen parlent pas. Les relations causales restent inexprimĂ©es et pensĂ©es individuellement, probablement parce que la pensĂ©e enfantine se les reprĂ©sente par images plus que par mots. Le substratum statique seul est exprimĂ©.
Ce caractĂšre est trĂšs frappant lorsquâil sâagit de la collaboration des enfants dans un jeu commun :
Voici par exemple Pie et Ez occupĂ©s Ă dessiner ensemble une maison. Pie : « LĂ il faut un petit bouton pour la lumiĂšre, il faut un petit bouton pour la lumiĂšreâŠ. » « Puis
jâfais lâĂ©tricitĂ©. » âŠ. « Il y a deux lâĂ©tricitĂ©s, regarde. Y aura deux lâĂ©tricitĂ©s. LĂ câest tout des carrĂ©s dâ lâĂ©tri- citĂ©. »
Nous verrons dans la suite quelques confirmations de cette hypothĂšse suivant laquelle le « pourquoi » causal ne fait guĂšre lâobjet des conversations dâenfants. Nous verrons en particulier au chapitre III que les explications provoquĂ©es dâenfant Ă enfant de 6 Ă 8 ans sont mal comprises en ce qui concerne les relations de causalitĂ©. Les questions de causalitĂ© sont donc rĂ©servĂ©es aux conversations dâenfants Ă adultes ou de cadets Ă aĂźnĂ©s. Autant dire que chez chaque enfant une bonne part dâentre elles restent dans le domaine de la rĂ©flexion intime et informulable.
Voici, parmi les rĂ©flexions dâenfant Ă enfant que nous avons observĂ©es chez Lev et chez Pie, celles qui se rapprochent le plus de lâexplication causale. On voit quâelles restent presque uniquement descriptives :
Lev : « Il faudrait un peu de lâeau. Elle est bien dure la peinture verte, elle est bien dure. » âŠ. « En carton, tu sais pas ? Tu sais le faire, mais câest un peu dur pour toi, pour tout le monde. »
Quant au caractĂšre des discussions entre enfants, il est bien remarquable quâelles prĂ©sentent un phĂ©nomĂšne exactement Ă©quivalent : de mĂȘme que nos deux sujets ne communiquent pas leurs rĂ©flexions concernant la cause et la raison des phĂ©nomĂšnes, de mĂȘme ils ne motivent pas leurs affirmations dans la discussion, par des « parce que » logiques ou des « puisque ». La discus-
sion, chez eux, sauf deux seules exceptions, consiste en un simple choc dâaffirmations, sans justification logique. Elle appartient au type que nous nommerons « discussion primitive » dans notre essai sur les stades de la conversation entre enfants au chapitre suivant, et que nous caractĂ©riserons prĂ©cisĂ©ment par cette absence de motivation.
Lâexemple donnĂ© Ă lâinstant (page 33 : La discussion entre Lev et un enfant de mĂȘme Ăąge Ă propos du tonnerre) en fait foi trĂšs clairement. Voici trois autres exemples, les deux premiers nets, le troisiĂšme intermĂ©diaire :
Ez Ă Pie : « Tu te marieras avec moi. â Pie : Moi, je me marie pas avec toi. â Si tu te maries avec moi. â Non. â SiâŠ. etc. »
« Regarde comme ce sera joli mon 6. â Lev : Oui, câest un 6, mais pour de vrai câest un 9. â  Non, câest un 6. ZĂ©ro. â Tu dis zĂ©ro, et puis câest pas vrai, câest un 9. Câest vrai. â â Non. â Oui. â CâĂ©tait dĂ©jĂ fait avant. â Eh ! non, menteur. Il est fou. »
Lev regarde ce que fait Hei : « Deux lunes. â â Non, deux soleils. â Les soleils ils sont pas comme ça, avec une bouche. Ils sont comme ça les soleils en haut. â Ils sont ronds. â Ils sont tout ronds, mais ils ont pas des yeux, une bouche. â Mais si, ils voient. â Mais non, câest le Bon Dieu seulement qui voit. »
Les deux premiĂšres de ces discussions sont de simples chocs dâaffirmations contraires, sans concessions rĂ©ciproques ni motivations. La derniĂšre est plus complexe. AssurĂ©ment, quand Lev dit : « Câest le Bon Dieu seulementâŠ. » ou « Ils sont comme çaâŠ. » il y a bien un dĂ©but
de justification dans ses propos, quelque chose de plus quâune simple affirmation. Mais il nây a aucune justification explicite, aucun essai de dĂ©monstration. Hei affirme et Lev nie. Hei ne cherche pas Ă donner les raisons pour lesquelles il croit que le soleil a des yeux, ne dit pas quâil a vu des images qui lâont conduit Ă cette idĂ©e, etc. Lev de son cĂŽtĂ© nâentre pas dans le point de vue de Hei et ne dĂ©fend pas le sien par une raison explicitement donnĂ©e. En gros, il y a donc encore simple choc, assez diffĂ©rent des deux petites discussions suivantes, dont une dâailleurs est une discussion dâenfant et dâadulte.
Voici, en effet, les seuls exemples recueillis oĂč lâenfant cherche Ă dĂ©montrer son affirmation. Il convient de les noter soigneusement, Ă©tant donnĂ© la raretĂ© du fait avant 7 ans ou 8 ans.
Lev sâadresse Ă Mlle G. : « Tu as mangĂ© de la peinture. â Mais non, laquelle ? â De la peinture blanche. â  Non. â Mais oui, puisquâil y en a sur ta bouche. »
On remarque lâemploi correct de « puisque », Ă 6 ans œ. Dans les trois listes de vocabulaire complet donnĂ©es par Mlle DescĆudres 1, le « puisque » est employĂ© par lâenfant de 7 ans, et pas encore par celui de 5 ans.
Voici lâautre cas, Ă©galement de Lev :
« Ăa câest 420. â Mais câest pas le numĂ©ro de la maison. â Pourquoi ? â Le numĂ©ro de la maison il est sur le portail. »
1 A. Descoeudres. Le dĂ©veloppement de lâenfant de deux Ă sept ans. Coll. Actual. PĂ©d., 1922, p. 190.
On remarque ici lâemploi de « pourquoi » dans le sens de « pour quelle raison » (voir chap. V). On voit donc combien ces deux discussions sont supĂ©rieures aux prĂ©cĂ©dentes.
De tous ces faits, nous pouvons donc conclure :
1° Lâinformation adaptĂ©e constitue avec la plupart des questions et des rĂ©ponses, que nous verrons plus loin, les seules catĂ©gories du langage de lâenfant qui aient pour fonction de communiquer la pensĂ©e intellectuelle, cela par opposition aux fonctions diverses des catĂ©gories Ă©gocentriques.
2° La frĂ©quence de lâinformation adaptĂ©e est de seulement 13 % chez Lev et 14 % chez Pie, ce qui est remarquable et montre combien peu sociale est la recherche intellectuelle de lâenfant. Ces chiffres sont dâautant plus frappants que le monologue collectif constitue le 23 % et le 30 % du langage total de ces mĂȘmes sujets.
3° En outre, ces informations dâenfant Ă enfant sont statiques en ce sens quâelles nâont pas trait aux rapports de causalitĂ©, mĂȘme lorsquâil sâagit du matĂ©riel dont se servent les enfants dans leur travail et des nombreux objets naturels ou techniques quâils se plaisent Ă dessiner, Ă reproduire dans leurs constructions, etc. (animaux, astres, autos, bicyclettes, etc.).
4° Les discussions entre enfants sont, Ă part deux exceptions seulement, dâun type infĂ©rieur en ce quâelles constituent simplement des chocs dâaffirmations contraires, sans dĂ©monstrations explicites.
§ 7. La critique et la moquerie.
Le langage socialisĂ© de lâenfant, dans ce quâil a de non intellectuel
et abstraction faite des questions et des rĂ©ponses, peut se rĂ©partir en deux catĂ©gories bien simples Ă distinguer, les ordres, dâune part et les critiques et moqueries dâautre part. Ces catĂ©gories nâont rien de trĂšs particulier chez lâenfant. Leur pourcentage seul est intĂ©ressant.
Voici quelques exemples de critiques, moqueries, Schadenfreude, etc., quâau premier abord on serait tentĂ© de classer dans lâinformation et le dialogue, mais quâil est peut-ĂȘtre utile de mettre Ă part, car ils nâont pas pour fonction de communiquer la pensĂ©e mais de satisfaire des instincts non intellectuels, comme la combativitĂ©, lâamour-propre, lâĂ©mulation, etc. :
Lev : « Toi tu mets pas au milieu (lâassiette sur une table). » n Pas juste. » « Euh ! ça va pas. » « Ils sont pas Ă eux, cette maison, câest nous qui lâa faite. » « Câest pas comme ça un hibou. Regardez ce quâil fait Pie ! » « Moi jâsais bien quâil peut pas ! » « Il est bien plus joli le nĂŽtre. » « Jâai un crayon beaucoup plus grand que toi. » « Moi je suis quand mĂȘme le plus fort », etc.
Tous ces propos ont, en effet, ceci de commun avec lâinformation adaptĂ©e quâil sâadressent bien Ă un interlocuteur spĂ©cifique et quâils agissent sur lui, le piquent dâĂ©mulation, provoquent des rĂ©pliques et mĂȘme des disputes. Câest ce fait qui nous contraint de mettre dans le langage socialisĂ© tels de ces propos (les derniers), commençant par « moi je » et ressemblant Ă du monologue collectif. Dâautre part, ce qui distingue ces phrases de la vĂ©ritable information, câest que, mĂȘme les critiques en apparence objectives contiennent chez lâenfant des jugements de valeur qui restent trĂšs subjectifs.
Ce ne sont pas des constatations. Il y a en elles de la combativitĂ©, du dĂ©sir dâaffirmer sa supĂ©rioritĂ© propre, de la moquerie, etc. Il y a donc bien lĂ une catĂ©gorie Ă part qui a sa raison dâĂȘtre.
Les proportions de ce groupe sont dâailleurs faibles : 3 % chez Lev et 7 % chez Pie. Il sâagit lĂ peut-ĂȘtre de types individuels et, si cette catĂ©gorie est trop faiblement reprĂ©sentĂ©e dans les matĂ©riaux ultĂ©rieurs, peut- ĂȘtre faudra-t-il la fondre avec la prĂ©cĂ©dente.
§ 8. Les ordres, les priÚres, les menaces.
Pourquoi la proportion de lâinformation adaptĂ©e est-elle si faible par rapport aux formes Ă©gocentriques du langage et en particulier par rapport au monologue collectif ? La raison en est simple. Ce nâest pas de prime abord pour penser en commun et pour Ă©changer ses rĂ©flexions que lâenfant communique avec ses semblables. Câest pour jouer. DĂšs lors la part dâĂ©change intellectuel sera rĂ©duite au strict nĂ©cessaire. Le reste du langage servira Ă lâaction et consistera en ordres, etc.
Il convient donc de faire une catĂ©gorie Ă part pour les ordres et les menaces, comme nous venons dâen faire une pour les critiques. Les propos de la prĂ©sente catĂ©gorie sont dâailleurs bien faciles Ă reconnaĂźtre :
Lev (devant un magasin) : « Pas venir ici, pas sans payer. Je dirai Ă Gé ! (si tu viens). » « Viens ici monsieur Passeport. » « Donne-moi le bleu. » « Tu vas faire un drapeau. » « Viens Ro, tiensâŠ. Tu seras le wagon », etc.
Pie : « Ez, viens voir la salamandre. » « Otez-vous, jâpourrai pas voir », etc. A propos dâun toit : « Non, ĂŽle-le, ĂŽle-le, parce que je veux mettre le mien », etc.
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Inutile dâinsister. Le seul point dĂ©licat dans le classement est la distinction des priĂšres, qui se relient aux ordres par tous les intermĂ©diaires, et des questions qui contiennent une demande implicite. Nous conviendrons dâappeler « priĂšres » et de ranger dans la prĂ©sente catĂ©gorie toutes les demandes qui ne sont pas exprimĂ©es sous forme interrogative, et de rĂ©server pour la catĂ©gorie suivante toutes les demandes interrogatives. Voici des exemples de priĂšres :
Lev : « Sâil vous plaĂźt, la peinture jaune. » « Je voudrais un peu dâeau », etc.
Pie : « La gomme, mademoiselle, jâaimerais la gomme ! »
Nous classerons au contraire dans les demandes des propos tels que : « Ez, tu veux mâaider ? » « Est-ce que je peux la voir ? », etc. Cette distinction est assurĂ©ment artificielle. Mais entre la demande interrogative et la question portant sur les actions immĂ©diates, il y a tous les intermĂ©diaires. Or il convient Ă©videmment de distinguer les questions et les ordres. Il faut donc affronter sans honte lâartifice des classements : pourvu que lâon sâentende sur les conventions et que lâon ne prenne pas Ă la lettre les statistiques, peu importe le reste. Dâailleurs ce qui nous sera le plus utile par la suite ne sera justement pas la proportion rĂ©ciproque des ordres et des questions, mais celle de lâensemble du langage socialisĂ© et de lâensemble du langage Ă©gocentrique. Sur ces distinctions fondamentales il est facile de faire lâaccord.
Le pour cent de la prĂ©sente catĂ©gorie est de 10 % chez Lev et de 15 % chez Pie. Le dialogue et lâinformation Ă©taient chez ces mĂȘmes sujets de 12 % et de 14 %.
§ 9. Les questions et les réponses.
Un problĂšme prĂ©liminaire se pose Ă propos de ces deux catĂ©gories, dont nous traiterons simultanĂ©ment : appartiennent- elles toutes deux au langage socialisé ? Pour ce qui est des rĂ©ponses cela ne fait pas de doute. Nous appelons, en effet, « rĂ©ponse » le propos adaptĂ© tenu par lâinterlocuteur aprĂšs quâil a entendu et compris une question. Par exemple :
« Ăa, câest quelle couleur ? â (Lev) Jaune brun. » « Quâest-ce que tu fais, Lev ? â Le bateau », etc.
Nous réunissons aux réponses les refus et acceptations, qui sont des réponses données non plus aux questions de nature constative, mais aux ordres et aux priÚres :
« Tu me redonneras ? (le billet). âąâ Non, moi jâai pas besoin. Je suis dans le bateau. » (Lev.)
Ces deux groupes qui constituent donc les rĂ©ponses, font Ă©videmment partie du langage socialisĂ©. Si nous en faisons une catĂ©gorie Ă part, au lieu de les rĂ©unir Ă lâinformation adaptĂ©e, câest tout dâabord parce que les rĂ©ponses ne font pas partie du langage spontanĂ© de lâenfant : il suffirait que ses voisins lâinterrompent tout le temps ou que les adultes le questionnent, pour quâun enfant ait un pour-cent de langage socialisĂ© beaucoup plus Ă©levĂ©. Aussi, dans les calculs qui suivront au prochain paragraphe, Ă©liminerons-nous les rĂ©ponses. Tous les propos dâenfants, provoquĂ©s par des adultes, seront de ce fait Ă©cartĂ©s. Les rĂ©ponses constituent dâailleurs
seulement le 18Â % du langage de Lev et le 14Â % de celui de Pie.
Quant au contenu psychologique des rĂ©ponses dâenfant Ă enfant, il est dâun vif intĂ©rĂȘt et suffirait Ă lui seul Ă faire de la rĂ©ponse une catĂ©gorie distincte de lâinformation. Il est Ă©troitement liĂ©, en effet, au contenu de la question, comme cela est naturel ; aussi allons-nous traiter de ces deux problĂšmes simultanĂ©ment.
Les questions que les enfants se posent entre eux appartiennent-elles, de leur cĂŽtĂ©, au langage socialisé ? Chose curieuse, on peut se le demander. En effet, nombre de propos dâenfants sont tenus sous forme interrogative sans ĂȘtre du tout des questions posĂ©es Ă lâinterlocuteur. La preuve en est que lâenfant nâĂ©coute pas la rĂ©ponse et surtout ne lâattend pas : il se la donne lui-mĂȘme. Ce fait est trĂšs frĂ©quent entre 3 et 5 ans. A lâĂąge de nos sujets il est plus rare. Quand il sâest produit, nous avons classĂ© ces pseudo-questions dans le monologue ou dans lâinformation. (Exemple : « Mademoiselle, un demi, câest juste ? Oui, regardez. » Lev.) Nous ne parlerons donc ici que des questions proprement dites.
Les questions constituent le 17 % du langage de Lev et le 13 % de celui de Pie. On voit que lâimportance en est Ă©gale et mĂȘme supĂ©rieure Ă celle de lâinformation. Or, la question Ă©tant une recherche spontanĂ©e dâinformation, nous allons pouvoir contrĂŽler de prĂšs nos affirmations concernant cette derniĂšre catĂ©gorie. Deux caractĂšres, nous ont, en effet, frappĂ©s : lâabsence dâĂ©change intellectuel, entre enfants, concernant la causalitĂ©, et lâabsence de dĂ©monstrations et de justifications
logiques dans les discussions. Si nous en concluons dâemblĂ©e que les enfants gardent ces deux prĂ©occupations pour eux-mĂȘmes et ne les socialisent pas, on peut nous rĂ©pondre que ces prĂ©occupations nâexistent peut-ĂȘtre simplement pas chez eux. Ils seraient bien empĂȘchĂ©s dans ce cas de les socialiser ! Cela est vrai en partie, pour ce qui est de la dĂ©monstration logique. Pour ce qui est de lâexplication causale, par contre, (et nous entendons par lĂ non seulement celle qui fait appel Ă la causalitĂ© mĂ©canique, explication qui intervient, en effet, aprĂšs 7 Ă 8 ans seulement, â voir chap. V, § 3 â mais encore celles qui font appel Ă la causalitĂ© finale, ou surtout Ă la « prĂ©causalité », comme nous lâappellerons, câest-Ă -dire celle des « pourquoi » enfantins entre 3 et 7 Ă 8 ans) il convient de faire deux remarques. Dâune part, les enfants de la Maison des Petits sâoccupent dans leurs dessins et leurs constructions libres, dâanimaux, dâobjets physiques (astres, ciel, pluie, etc.), de machines et dâobjets fabriquĂ©s (trains, automobiles, bateaux, maisons, bicyclettes, etc.); Ă ce propos ils pourraient donc se poser des questions dâorigine et de cause. Dâautre part, dans les questions libres dâenfants Ă adultes les « pourquoi » jouent avant 7 ans un rĂŽle considĂ©rable (voir p. 284, nous avons relevĂ© 91, 53 et 41 « pourquoi » sur trois groupes de 250 questions spontanĂ©es). Or sur ces « pourquoi » il y a bon nombre de « pourquoi dâexplication » signifiant « pour quelle cause » ou « pour quel motif ». Lâexplication, chez lâenfant de 6 Ă 7 ans que nous Ă©tudierons au chapitre V, constitue en moyenne le 18 % des objets sur lesquels portent les
questions. Si les questions dâexplications se rencontrent peu dans les questions de nos deux sujets prĂ©sents, il y a donc de fortes prĂ©somptions pour que notre interprĂ©tation des informations et dialogues dâenfant Ă enfant soit exacte : lâĂ©change intellectuel entre enfants reste statique, ou descriptif, câest-Ă -dire quâil concerne peu la causalitĂ© et celle-ci reste objet de conversations entre enfants et adultes et de la rĂ©flexion solitaire de lâenfant.
Or il semble quâil en soit bien ainsi. Sur 173 questions de Pie il y a 3 « pourquoi » seulement. Sur 224 questions de Lev il y a 10 « pourquoi ». Sur ces « pourquoi », deux seulement, chez Lev et aucun chez Pie sont des « pourquoi dâexplication 1 » :
« Pourquoi il sâest tourné ? » (un hibou empaillĂ© que Lev tient pour un peu vivant) et « Pourquoi il se tourne un peu ? » (le mĂȘme).
Les autres sont des pourquoi concernant lâexplication non causale mais psychologique, les « intentions » comme nous dirons 2, ce qui est tout autre chose :
« Pourquoi il mâa dit : Bonjour Lev ? » « Pourquoi Rey il pleurait ? » « Pourquoi il est parti ? », etc.
En outre, un seul cas de « pourquoi logique », chez Lev, celui que nous avons vu dans la discussion de la page 37. On voit combien sont rares les « pourquoi » entre enfants et combien peu ils touchent à la causalité.
Sur 224 questions de Lev et 173 de Pie, il y a donc
1 Pour la définition de ce terme, voir chap. V.
2 Id.
deux questions dâexplication, toutes deux de Lev. Les autres questions se rĂ©partissent comme suit. Il y a tout dâabord 141 questions chez Lev et 78 chez Pie qui concernent lâactivitĂ© des enfants comme telle, les « actions et intentions 1 » :
Lev : « E7 mes ciseaux, tu les vois ? » « Au jeu dâIndiens, on joue ? » « Mais je travaille, et toi ? » « Mais je tâai pas fait mal, hein ? » « Tu le connais, ce monsieur ? »
« Comment je peindrai toute la maison ? » « Ăa comment ça se met alors ? » (une boule dans le boulier). (Lev.)
Pie : ((Béa, tu viens cette aprÚs-midi ? » « Tu as fini, toi ? », etc.
Cette diffĂ©rence Ă©norme entre le nombre des questions portant sur lâactivitĂ© des enfants comme telle et celui des questions portant sur lâexplication causale est trĂšs remarquable : elle montre combien le travail intellectuel de lâenfant de six ans reste encore individuel et combien restreint, par consĂ©quent, est lâĂ©change de pensĂ©e entre enfants.
Une autre catégorie de questions, formée de 27 questions chez Lev et de 41 chez Pie, concerne les faits et événements, le temps et le lieu (questions de « réalité » du chap. V) :
Faits : « Il est fermé ton tambour ? » « Il y a aussi des papiers ? » « Là dedans, il y a des escargots ? » (Pie.)
Lieu : « Ez, oĂč est le bleu ? » « OĂč est-ce quâelle est ? » (la tortue).
Temps : « Mademoiselle, câest tard ? » « Tu as quel Ăąge ? » (Pie.)
1 Voir chap. V.
Comme on le voit, ces questions ne touchent pas à la causalité et restent statiques. Les questions de lieu prédominent dans cette catégorie : 29 chez Pie et 13 chez Lev.
Une autre catĂ©gorie abondante (51 chez Pie, 48 chez Lev) consiste en questions purement statiques, les questions de nom, de classification et dâĂ©valuation :
Nom : « Par derriĂšre » quâest-ce que ça veut dire ? » « Comment ça sâappelle ? » (un cuisinier). (Lev.)
Classification : « Quâest-ce que câest que ça ? » « Câest jaune ça ? » (Lev.)
Evaluation : « Câest joli ? » (Lev, Pie.)
En outre, quelques questions sur le nombre (5 chez Lev, 1 chez Pie)Â :
« Câest pas assez tout ça pour 2 jr. 50 ? » « Et pour 11 combien ? » (Lev.)
Il faut enfin mentionner deux questions chez Pie, et une chez Lev, concernant les rÚgles (écriture, etc.) :
« Câest de ce cĂŽtĂ© quâon place, nâest-ce pas ? » (le chiffre 3). (Lev.)
En résumé, voir le tableau complet des questions de Lev et de Pie page 49, y compris les « pourquoi ».
Nous nâinsistons pas ici sur les critĂšres de ces diffĂ©rentes catĂ©gories ni sur leur intĂ©rĂȘt fonctionnel : ces problĂšmes font lâobjet dâun chapitre ultĂ©rieur : « les questions dâun enfant » (chap. V). Quâil nous suffise de conclure, dâaprĂšs ce tableau, que les questions dâenfant Ă
enfant (les questions dâenfant Ă adulte ne jouent quâun rĂŽle nĂ©gligeable dans cet ensemble) portent avant tout sur lâactivitĂ© psychologique elle-mĂȘme (actions et intentions). Sinon, lorsquâil sâagit des choses, et non plus des personnes, elles portent sur lâaspect statique de la rĂ©alitĂ© (classification, lieu, etc.) et non sur les relations causales. La diffĂ©rence est donc assez sensible avec les rĂ©sultats donnĂ©s par Del (chap. V : questions posĂ©es par un enfant Ă un adulte). Il est vrai quâavant de tirer de lĂ des conclusions sur la diffĂ©rence entre les questions dâenfant Ă enfant et les questions dâenfant Ă adulte, il conviendrait de rĂ©soudre un gros problĂšme prĂ©liminaire : jusquâĂ quel point Lev et Pie, en dehors de lâĂ©cole, posent-ils aux adultes des questions analogues
Ă celles de Del (« pourquoi » dâexplication, etc.) ? A premiĂšre vue Del, bien quâil ait Ă©tĂ© Ă©tudiĂ© Ă©galement pendant des heures de travail, paraĂźt beaucoup plus proche de ce quâon sait de lâenfant questionneur de 6 ans, en gĂ©nĂ©ral. Mais il se pourrait que Pie et Lev soient dâun type spĂ©cial, moins explicateur et plus statique ? Il convient donc de multiplier les recherches analogues Ă celles du prĂ©sent chapitre et du chapitre V.
II. Les conclusions
Les quelques catĂ©gories du langage de nos deux enfants Ă©tant ainsi dĂ©finies, autant que faire se peut, il convient maintenant de chercher sâil ne serait pas possible de dĂ©gager de nos matĂ©riaux quelques constances numĂ©riques. Nous attirons dâemblĂ©e lâattention sur ce que les chiffres ont dâartificiel dans ces sortes de dĂ©pouillements. Le nombre des propos difficiles Ă classer pĂšse, en effet, lourdement sur les statistiques. On pourra juger dâailleurs du degrĂ© dâobjectivitĂ© de nos classements en parcourant la liste des 50 premiers propos de Lev, que nous donnons comme exemple pour ceux qui voudraient employer notre technique 1. Mais peu importent ces difficultĂ©s. Si, parmi les rĂ©sultats obtenus, il en est de nettement plus constants que dâautres, il nous sera permis de leur accorder quelque valeur objective.
§ 10. La mesure de lâĂ©gocentrisme.
Il est en particulier une des valeurs obtenues, et la plus intéres-
1 Voir lâAppendice.
santĂ© prĂ©cisĂ©ment pour lâĂ©tude de la logique de lâenfant, qui semble offrir quelques garanties : câest la proportion du langage Ă©gocentrique par rapport Ă lâensemble du langage spontanĂ© de lâenfant. Le langage Ă©gocentrique câest, avons-nous vu, le groupe constituĂ© par les trois premiĂšres des catĂ©gories prĂ©cĂ©dentes : la rĂ©pĂ©tition, le monologue et le monologue collectif. Toutes trois ont ce caractĂšre commun de consister en propos qui ne sâadressent Ă personne, ou Ă personne en particulier, et qui nâĂ©veillent aucune rĂ©action adaptĂ©e de la part des interlocuteurs occasionnels. Le langage spontanĂ©, câest lâensemble des sept premiĂšres catĂ©gories, câest-Ă -dire de toutes sauf les rĂ©ponses ; câest donc lâensemble des propos moins ceux qui ont Ă©tĂ© tenus en rĂ©ponse Ă une question, dâadulte ou dâenfant. Nous avons Ă©liminĂ©, en effet, cette rubrique en tant que dĂ©pendant trop du hasard : il suffit que lâenfant ait croisĂ© beaucoup dâadultes ou tel camarade bavard pour changer notablement le pour-cent des rĂ©ponses. Pour ce qui est des rĂ©ponses donnĂ©es non Ă des questions prĂ©cises (portant le point interrogatif) ou Ă des ordres prĂ©cis mais au cours des dialogues, câest-Ă -dire pour ce qui est des propositions rĂ©pondant Ă dâautres propositions, elles sont comprises naturellement dans la rubrique information et dialogue, aussi la suppression des rĂ©ponses dans la statistique suivante nâa-t-elle rien dâartificiel : le langage dâun enfant, moins les rĂ©ponses, constitue un tout complet, oĂč toutes les dĂ©marches de lâintelligence verbale sont reprĂ©sentĂ©es.
Cette proportion du langage égocentrique par rapport
Ă lâensemble du langage spontanĂ© sâest trouvĂ©e de :
y1â = 0,47 pour Lev, ââ = 0,43 pour Pie. sp. jl. sp.
(Le langage Ă©gocentrique par rapport Ă tout le langage, y compris les rĂ©ponses, est de 39 % chez Lev et 37 % chez Pie.) La parentĂ© des rĂ©sultats de Lev et de ceux de Pie est dĂ©jĂ dâun heureux indice, surtout Ă©tant donnĂ© que la diffĂ©rence trouvĂ©e correspond bien Ă une diffĂ©rence de tempĂ©rament (Lev est certainement plus Ă©gocentrique que Pie). Mais la valeur du rĂ©sultat trouve encore une autre garantie.
En effet, si lâon rĂ©partit en tranches de 100 phrases les 1400 propos quâa tenus Lev, pendant le mois durant lequel on a Ă©tudiĂ© son langage, et que lâon cherche pour chacune de ces tranches la proportion on trouve des nombres variant entre 0,40 et 0,57 seulement, ce qui constitue un petit Ă©cart maximum. Bien plus, la variation, moyenne, câest-Ă -dire la moyenne des Ă©carts entre chaque valeur et la moyenne arithmĂ©tique de ces valeurs, est seulement de 0,04, ce qui est fort peu de chose.
Si lâon soumet au mĂȘme traitement les 1500 propos de Pie, on trouve des proportions variant entre 0,31 et 0,59 et une variation moyenne de 0,06. Cette plus grande, variabilitĂ© correspond bien dâailleurs Ă ce que nous savons du caractĂšre de Pie, qui semble Ă premiĂšre vue plus positif et adaptĂ© que Lev, plus portĂ© Ă la collaboration (en particulier avec lâinsĂ©parable ami Ez). Mais Pie a, de temps en temps, des fantaisies qui lâisolent
pendant quelques heures et au cours desquelles il monologue sans trĂȘve.
En outre, nous verrons au chapitre suivant que ces deux coefficients de 0,47 et 0,43 correspondent bien Ă la moyenne des enfants de 4 Ă 7 ans ; le mĂȘme calcul fait sur environ 1500 propos tenus dans toute une salle a donnĂ© un rĂ©sultat de 0,45 (v. m. = 0,05).
Cette constante de la proportion du langage Ă©gocentrique est dâautant plus remarquable que nous nâavons trouvĂ© rien de semblable en ce qui concerne les autres coefficients que nous cherchions Ă Ă©tablir. Nous avons dĂ©terminĂ©, en effet, la proportion des catĂ©gories information et question (langage socialisĂ© constatif) par rapport aux catĂ©gories critiques, ordres et priĂšres (langage socialisĂ© non constatif). Mais cette proportion oscille entre 0,72 et 2,33 pour Lev, avec une variation moyenne de 0,71 (au lieu de 0,04 et 0,06 pour le coefficient dâĂ©gocentrisme !), et entre 0,43 et 2,33 pour Pie avec une variation moyenne de 0,42. De mĂȘme, les relations entre le langage Ă©gocentrique et le langage socialisĂ© constatif, etc., ne donnent aucun coefficient constant.
Retenons donc seulement de ces chiffres le fait que nos deux sujets de 6 ans œ ont un langage Ă©gocentrique atteignant presque la moitiĂ© de leur langage spontanĂ© total. Voici, dâailleurs, pour rĂ©sumer, le tableau des fonctions du langage de Pie et de Lev :
| Pie | Lev | |
| 1. Répétition | .. .. 2 | 1 |
| 2. Monologue | .. . . 5 | 15 |
| Pie | Lev | |
| 3. Monologue collectif | 30 | 23 |
| 4. Information adaptée | 14 | 13 |
| 5. Critiques | 7 | 3 |
| 6. Ordres | 15 | 10 |
| 7. Questions | 13 | 17 |
| 8. Réponses | 14 | 18 |
| Langage égocentrique .. | 37 | 39 |
| Langage socialisé spontané | 49 | 43 |
| Langage socialisé total | 63 | 61 |
| Coefficient dâĂ©gocentrisme | 0,43âp0,06 | 0,47=p0,04 |
Â
Il importe, encore une fois, de remarquer que, dans ces chiffres, le nombre des propos adressĂ©s par les enfants Ă des adultes est nĂ©gligeable. En les supprimant, on Ă©lĂšve le coefficient dâĂ©gocentrisme de 0,02 environ, ce qui est dans les limites de lâĂ©cart permis. A lâavenir il importera nĂ©anmoins dâĂ©liminer complĂštement des calculs ces propos, quitte Ă les classer Ă part. Nous observerons dâailleurs cette rĂšgle au chapitre suivant, oĂč le coefficient dâĂ©gocentrisme a Ă©tĂ© calculĂ© uniquement sur des propos dâenfant Ă enfant.
§ 11. Conclusion.
Que conclure de ce fait ? Il semble quâon soit autorisĂ© Ă admettre que jusquâĂ un Ăąge donnĂ© les enfants pensent et agissent dâune maniĂšre plus Ă©gocentrique que lâadulte, quâils communiquent moins entre eux leur recherche intellectuelle que nous entre nous. Ils paraissent assurĂ©ment parler beaucoup plus entre eux de ce quâils font, lorsquâils sont ensemble, mais ils ne parlent en bonne partie que pour eux-mĂȘmes.
Nous, au contraire, nous taisons plus longtemps notre action, mais notre langage est presque toujours socialisé.
De telles affirmations peuvent paraĂźtre paradoxales. A observer les enfants de 4 Ă 7 ans travailler ensemble dans les classes de la Maison des Petits on est frappĂ©, il est vrai, par des silences qui ne sont, rĂ©pĂ©tons-le, nullement exigĂ©s ni mĂȘme proposĂ©s par les adultes. On sâattendrait, non pas Ă voir encore des groupes de travail se former puisque lâĂ©veil de la vie sociale enfantine est plus tardif, mais Ă entendre un brouhaha dâenfants parlant tous Ă la fois. Ce nâest pas le cas. Mais il reste Ă©vident que lâenfant de 4 Ă 7 ans, mis dans les conditions de travail spontanĂ© oĂč il est placĂ© grĂące aux jeux Ă©ducatifs de la Maison des Petits, rompt le silence infiniment plus souvent que lâadulte au travail, et semble,au premier abord, communiquer incessamment sa pensĂ©e aux autres. Comment concilier ce fait avec lâaffirmation que la pensĂ©e enfantine est plus Ă©gocentrique que la nĂŽtre ?
Il ne faut pas confondre lâintimitĂ© de la pensĂ©e et lâĂ©gocentrisme. La rĂ©flexion de lâenfant nâest pas susceptible, en effet, de rester intime : Ă part la pensĂ©e par images et par symboles autistiques, qui est incommunicable directement, lâenfant est incapable de garder pour lui, jusquâĂ un Ăąge indĂ©terminĂ© encore, mais oscillant probablement autour de 7 ans, les pensĂ©es qui lui viennent Ă lâesprit. Il dit tout. Il nâa aucune continence verbale. Est-ce Ă dire quâil socialise sa pensĂ©e plus que nous ? Câest lĂ la question : il faut voir pour qui il parle
en rĂ©alitĂ©. Ce peut ĂȘtre pour les autres. Nous pensons, au contraire, en vertu des recherches qui prĂ©cĂšdent, que câest avant tout pour lui, et que la parole, avant dâavoir pour fonction de socialiser la pensĂ©e, a pour rĂŽle dâaccompagner et de renforcer lâactivitĂ© individuelle. Essayons de prĂ©ciser cette diffĂ©rence entre la pensĂ©e adulte, socialisĂ©e mais capable dâintimitĂ©, et la pensĂ©e enfantine, Ă©gocentrique mais incapable dâintimitĂ©.
Lâadulte, en effet, mĂȘme dans son travail personnel et intime, mĂȘme engagĂ© dans une recherche incomprĂ©hensible pour la plupart de ses semblables, pense socialement, a continuellement prĂ©sente Ă son esprit lâimage de ses collaborateurs ou contradicteurs, rĂ©els ou Ă©ventuels, celle des gens du mĂ©tier, en tout cas, auxquels tĂŽt ou tard il annoncera le rĂ©sultat de sa recherche. Cette image le poursuit au cours mĂȘme de la recherche et produit une perpĂ©tuelle discussion mentale. La recherche elle-mĂȘme, dĂšs lors, est socialisĂ©e dans presque chacune de ses Ă©tapes. Lâinvention Ă©chappe Ă cette influence, mais le besoin de contrĂŽle et de dĂ©monstration suscite un langage intĂ©rieur incessamment adressĂ© Ă des contradicteurs que suppose la pensĂ©e et que se reprĂ©sente souvent, en chair et en os, lâimagerie mentale. DĂšs lors, quand lâadulte se trouve en prĂ©sence de ses semblables, ce quâil leur annonce est dĂ©jĂ socialement Ă©laborĂ© et par consĂ©quent adaptĂ© dans les grandes lignes Ă lâinterlocuteur, câest-Ă -dire comprĂ©hensible. En effet, plus un adulte est avancĂ© dans la recherche individuelle, plus il est capable de se placer au point de vue des autres et de se faire comprendre dâeux.
Lâenfant, au contraire, mis dans les conditions que nous avons dites, paraĂźt parler infiniment plus que lâadulte. Presque tout ce quâil fait sâaccompagne de propos tels que « moi je dessine un chapeau », « je fais mieux que toi », etc. La pensĂ©e enfantine paraĂźt donc plus sociale, moins susceptible dâune longue recherche solitaire. Ce nâest quâune apparence. Lâenfant a simplement moins de continence verbale, parce quâil ignore lâintimitĂ© du moi. Mais, tout en parlant incessamment Ă ses voisins, il se place rarement Ă leur point de vue. Il leur parle, en bonne partie, comme sâil Ă©tait seul, comme sâil pensait tout haut pour lui. Il parle donc pour lui, en un langage qui ne prend pas soin de marquer explicitement les nuances et les perspectives, qui, en particulier, affirme tout le temps, mĂȘme dans la discussion, au lieu de justifier. Rien de difficile Ă comprendre comme les cahiers que nous avons remplis des propos de Lev et de Pie : sans dâabondants commentaires notĂ©s en mĂȘme temps que les paroles de ces enfants, celles-ci seraient inintelligibles. Tout est exprimĂ© par allusions, par pronoms et dĂ©monstratifs : « il, elle, le mien, lui » etc., qui dĂ©signent successivement tout ce quâon veut, sans souci de clartĂ© ni mĂȘme dâintelligibilitĂ©. Inutile dâĂ©tudier ici ce style : nous en reparlerons au chapitre III Ă propos des explications verbales dâenfant Ă enfant. Bref, presque jamais lâenfant ne se demande sâil est compris. Pour lui cela va de soi, car il ne pense pas aux autres en parlant. Il « monologue collectivement ». Son langage ne devient semblable Ă celui des adultes que quand il y a intĂ©rĂȘt immĂ©diat Ă se faire
5
comprendre, quand lâenfant donne des ordres, pose des questions, etc. A simplifier les choses, on peut donc dire que lâadulte pense socialement mĂȘme lorsquâil est solitaire, et que lâenfant en dessous de 7 ans pense et parle de maniĂšre Ă©gocentrique mĂȘme lorsquâil est en sociĂ©tĂ©.
Quelles sont les raisons de ces faits ? Elles sont doubles, croyons-nous. Elles tiennent dâune part Ă lâabsence de vie sociale durable entre enfants en dessous de 7 Ă 8 ans, dâautre part au fait que le vrai langage social de lâenfant, câest-Ă -dire le langage employĂ© dans lâactivitĂ© enfantine fondamentale, â le jeu, â est un langage par gestes, mouvements et mimiques, autant quâun langage par mots.
Dâune part, en effet, il nây a pas de vie sociale proprement dite entre enfants avant 7 Ă 8 ans. La sociĂ©tĂ© dâenfants, reprĂ©sentĂ©e par une chambre de travail de la Maison des Petits est Ă©videmment une sociĂ©tĂ© du type segmentaire, dans laquelle il nây a, par consĂ©quent, ni division du travail, ni centralisation des recherches ou unitĂ© de conversation. Il faut mĂȘme dire plus. Câest une sociĂ©tĂ© dans laquelle, Ă proprement parler, la vie individuelle et la vie sociale sont indiffĂ©renciĂ©es. Lâadulte est tout Ă la fois beaucoup plus individualisĂ© et beaucoup plus socialisĂ© quâun enfant dâune telle sociĂ©tĂ©. Il est plus individualisĂ© puisquâil est capable de travailler en son intimitĂ©, sans annoncer incessamment ce quâil fait, ni imiter ses voisins. Il est plus socialisĂ©, dâautre part, pour les raisons que nous avons vues tout Ă lâheure. Lâenfant nâest ni individualisĂ©, puisquâil ne garde intime
aucune pensĂ©e et que chacune des actions de lâun des membres du groupe se rĂ©percute sur presque tous les membres par imitation, ni socialisĂ© puisque cette imitation ne sâaccompagne pas dâun Ă©change dâidĂ©es proprement dit, Ă©tant donnĂ© que presque la moitiĂ© des propos enfantins sont Ă©gocentriques. Si vraiment, comme le veulent Baldwin et P. Janet, lâimitation sâaccompagne dâune sorte de confusion entre lâaction du moi et lâaction des autres, il y a dans ce type segmentaire de sociĂ©tĂ©, Ă base dâimitation, de quoi expliquer le caractĂšre paradoxal de la conversation des enfants, qui tout Ă la fois annoncent incessamment ce quâils font et parlent pour eux-mĂȘmes, sans sâĂ©couter les uns les autres.
La vie sociale, Ă la Maison des Petits, passe dâailleurs, dâaprĂšs les observations de Mlles Audemars et Lafendel, par trois stades principaux. JusquâĂ 5 ans environ lâenfant ne travaille guĂšre que solitairement. De 5 ans Ă 7 ans œ, environ, il se forme de petits groupes de deux enfants, comme celui de Pie et Ez (voir les propos relevĂ©s Ă la rubrique « information adaptĂ©e »), groupes dâailleurs transitoires et irrĂ©guliers. Enfin vers 7-8 ans environ, apparaĂźt le besoin de travailler en commun. Or nous croyons que câest prĂ©cisĂ©ment Ă ce dernier Ăąge que les propos Ă©gocentriques perdent de leur importance : câest Ă cet Ăąge, en effet, comme nous le verrons au chapitre suivant, quâil faut situer les stades supĂ©rieurs de la conversation proprement dite entre enfants. Câest Ă cet Ăąge aussi, verrons-nous au chapitre III, que les enfants commencent Ă se comprendre dans les explications sim-
plement parlées (par opposition aux explications par gestes autant que par mots).
Un moyen bien simple de vĂ©rifier ces hypothĂšses consiste Ă reprendre, entre 7 et 8 ans, les enfants dont on a mesurĂ© lâĂ©gocentrisme auparavant. Câest ce dont Mlle F. Berguer a bien voulu se charger avec Lev. Elle a relevĂ© prĂšs de 600 propos consĂ©cutifs tenus par Lev Ă 7 ans et quelques mois, et cela dans les mĂȘmes conditions que prĂ©cĂ©demment. Le coefficient dâĂ©gocentrisme sâest trouvĂ© ramenĂ© Ă 0,271.
Ces stades sociaux ne concernent dâailleurs que lâactivitĂ© intellectuelle de lâenfant (dessin, jeux de construction, calcul, etc.). Il va de soi que dans les jeux de plein air le problĂšme est autre, mais ces jeux ne sont en relation quâavec une petite, fraction de la pensĂ©e et du langage enfantins.
Dâautre part, si le langage de lâenfant est encore si peu socialisĂ© vers 6 œ ans, et si les formes Ă©gocentriques y jouent un rĂŽle si considĂ©rable par rapport Ă lâinformation, au dialogue, etc., câest quâen rĂ©alitĂ© le langage enfantin comprend deux variĂ©tĂ©s bien distinctes, lâune qui consiste en gestes, mouvements, mimiques, etc., accompagnant ou mĂȘme supplantant complĂštement le mot, lâautre constituĂ©e uniquement de paroles. Or tout ne peut pas sâexprimer par gestes. La recherche intellectuelle restera donc Ă©gocentrique, tandis que les ordres, etc., tout le langage liĂ© Ă lâaction, Ă la manipulation et surtout au jeu sera plus socialisĂ©. Nous retrouverons cette distinction essentielle au chapitre III : nous verrons que les enfants se comprennent verbale-
«Â
ment plus mal que nous ne nous comprenons entre nous, ce qui ne veut pas dire que dans leurs jeux ou leurs activitĂ©s manuelles, ils nâaient pas une comprĂ©hension rĂ©ciproque suffisante ; mais cette derniĂšre nâest prĂ©cisĂ©ment pas encore entiĂšrement verbale.
§ 12. Conséquences et hypothÚses de travail.
Les psychanalystes ont Ă©tĂ© conduits Ă distinguer deux maniĂšres fondamentales de penser, la pensĂ©e dirigĂ©e ou intelligente et la pensĂ©e non dirigĂ©e que Bleuler a proposĂ© dâappeler autistique. La pensĂ©e dirigĂ©e est consciente, câest-Ă -dire quâelle poursuit des buts qui sont prĂ©sents Ă lâesprit de celui qui pense ; elle est intelligente, câest-Ă -dire quâelle est adaptĂ©e Ă la rĂ©alitĂ© et quâelle cherche Ă agir sur cette derniĂšre ; elle est susceptible de vĂ©ritĂ© et dâerreur (vĂ©ritĂ© empirique ou vĂ©ritĂ© logique) et elle est communicable par le langage. La pensĂ©e autistique est subconsciente, câest-Ă -dire que les buts quâelle poursuit ou les problĂšmes quâelle se pose ne sont pas prĂ©sents Ă la conscience. Elle nâest pas adaptĂ©e Ă la rĂ©alitĂ© extĂ©rieure, mais se crĂ©e Ă elle-mĂȘme une rĂ©alitĂ© dâimagination ou de rĂȘve ; elle tend non pas Ă Ă©tablir des vĂ©ritĂ©s, mais Ă satisfaire des dĂ©sirs, et elle reste strictement individuelle sans ĂȘtre communicable comme telle par le langage. Elle procĂšde, en effet, avant tout par images et pour se communiquer, elle doit recourir Ă des procĂ©dĂ©s indirects, en Ă©voquant au moyen de symboles et de mythes les sentiments qui la conduisent.
Il y a là deux modes fondamentaux de pensée, qui,
sans ĂȘtre du tout sĂ©parĂ©s Ă leur origine ni mĂȘme au cours de leur fonctionnement 1, obĂ©issent nĂ©anmoins Ă des logiques dont les directions divergent. La pensĂ©e dirigĂ©e obĂ©it de plus en plus, au cours de son dĂ©veloppement, aux lois de lâexpĂ©rience et Ă la logique proprement dite. La pensĂ©e autistique, au contraire, obĂ©it Ă un ensemble de lois spĂ©ciales (lois du symbolisme, de la satisfaction immĂ©diate, etc.) quâil est inutile de prĂ©ciser ici. Que lâon pense seulement, par exemple, Ă lâorientation toute diffĂ©rente que suit la pensĂ©e lorsquâelle sâoccupe de lâeau, pour prendre le premier objet venu, au point de vue de lâintelligence et au point de vue de lâautisme. Pour lâintelligence, lâeau est une substance naturelle, dâorigine explicable, ou du moins de formation empiriquement observable ; elle se comporte et circule suivant des lois que lâon peut Ă©tudier, et lâactivitĂ© technique a eu prise sur elle dĂšs les temps historiques (en vue de lâarrosage, etc.). Pour lâautisme, au contraire, lâeau nâest intĂ©ressante que dans ses relations avec la satisfaction organique. Elle sert de boisson. Mais comme telle, aussi bien quâen vertu de son aspect tout extĂ©rieur, elle est devenue motif, pour toutes les fantaisies des peuples, des enfants et de lâinconscient des adultes, Ă reprĂ©sentations purement organiques. Elle a, en effet Ă©tĂ© assimilĂ©e aux liquides issus du corps humain, et en est venue, de ce fait, Ă symboliser la naissance elle- mĂȘme, comme le prouvent quantitĂ©s de mythes (nais-
1 Ces deux modes collaborent, en effet, dans leur fonctionnement : on peut admettre que câest lâautisme qui provoque et fĂ©conde beaucoup des inventions dont lâintelligence opĂšre ensuite la clarification et la dĂ©monstration.
sance dâAphrodite, etc.), de rites (le baptĂȘme, symbole de la nouvelle naissance), de rĂȘves 1 et de rĂ©cits dâenfants 2. Bref, dans un cas la pensĂ©e sâadapte Ă lâeau en tant que rĂ©alitĂ© extĂ©rieure, dans lâautre elle se sert de lâeau non pour sây adapter, mais pour lâassimiler aux reprĂ©sentations plus ou moins conscientes liĂ©es Ă la mixtion, Ă la fĂ©condation et Ă lâidĂ©e de naissance.
Or ces deux formes de pensĂ©e, qui ont des caractĂšres aussi divergents, diffĂšrent avant tout quant Ă leur origine, en ce que lâune est socialisĂ©e, est dirigĂ©e par lâadaptation progressive des individus les uns aux autres, tandis que lâautre reste individuelle et incommuniquĂ©e. Bien plus, et ceci devient tout Ă fait important pour la comprĂ©hension de la pensĂ©e enfantine, elles doivent une bonne partie de leurs oppositions au fait que lâintelligence, prĂ©cisĂ©ment parce quâelle se socialise progressivement, procĂšde de plus en plus par concepts, grĂące au langage qui lie la pensĂ©e aux mots, tandis que lâautisme, prĂ©cisĂ©ment parce quâil demeure individuel, reste liĂ© Ă la reprĂ©sentation par images, Ă lâactivitĂ© organique et aux mouvements eux-mĂȘmes. Le fait de parler sa pensĂ©e, de la parler Ă dâautres, ou de la taire et de la parler seulement Ă soi-mĂȘme, doit donc avoir une importance primordiale dans la structure et le fonctionnement de la pensĂ©e en gĂ©nĂ©ral, de la logique de
1 Voir Flournoy, H. Quelques rĂȘves, au sujet de la signification symbolique de Veau et du feu. Intern. Zeitschr. f. Psychoan., vol. VI, p. 398 (v. p. 329 et 330).
2 Nous avons publiĂ© le cas dâun enfant de 9 ans, Vo, qui se reprĂ©sente lâhumanitĂ© comme descendant dâun bĂ©bĂ©, lequel Ă©tait issu dâun ver sortant de la mer. Voir Piaget, La pensĂ©e symbolique et la pensĂ©e de VEnfant, Arch. Psych., vol. XVIII, 1923.
lâenfant en particulier. Or il y a, entre la pensĂ©e autistique et la pensĂ©e intelligente bien des variĂ©tĂ©s, en Ă©gard au degrĂ© de leur communicabilitĂ©. Ces variĂ©tĂ©s intermĂ©diaires doivent donc obĂ©ir Ă une logique spĂ©ciale, intermĂ©diaire elle aussi entre la logique de lâautisme et celle de lâintelligence. Nous proposons dâappeler pensĂ©e Ă©gocentrique la principale de ces formes intermĂ©diaires, câest-Ă -dire la pensĂ©e qui, Ă lâinstar de celle de nos enfants, cherche lâadaptation Ă la rĂ©alitĂ© tout en ne se communiquant pas comme telle. Nous obtenons ainsi le tableau suivant :
Pensée non-communicable Pensée communicable Pensée non-dirigée Pensée autistique (Pensée mythologique) Pensée dirigée Pensée égocentrique Intelligence communiquée
Pour saisir dâemblĂ©e lâimportance de lâĂ©gocentrisme, que lâon rĂ©flĂ©chisse Ă ce petit fait dâobservation courante. On cherche la solution dâun problĂšme quelconque. A un moment donnĂ© tout paraĂźt clair, on a compris et on Ă©prouve le sentiment sui generis de la satisfaction intellectuelle. Mais que lâon essaye dâexpliquer Ă dâautres ce que lâon vient de comprendre et les difficultĂ©s surgissent. Ces difficultĂ©s ne tiennent pas seulement Ă lâattention quâil faut dĂ©penser pour maintenir les donnĂ©es et les anneaux de la dĂ©duction en un seul faisceau de conscience, elles tiennent aussi au jugement lui-mĂȘme. Telle conclusion sĂ»re paraĂźt ne lâĂȘtre plus. Il manque entre telle proposition et telle autre toute une sĂ©rie de chaĂźnons intermĂ©diaires dont on ne sentait mĂȘme pas lâabsence. Tel raisonnement qui paraissait sâimposer
parce quâil Ă©tait liĂ© Ă un schĂ©ma visuel ou Ă un schĂ©ma dâanalogie quelconque, ne sâimpose plus du tout au moment oĂč lâon sent quâil faut faire appel Ă ces schĂ©mas et que ceux-ci sont incommunicables. Telle proposition liĂ©e Ă un jugement de valeur est mise en doute dĂšs quâon prend conscience du caractĂšre personnel de ce jugement de valeur, etc. Si telle est la diffĂ©rence entre la comprĂ©hension individuelle et lâexplication parlĂ©e, Ă combien plus forte raison ces caractĂšres de la comprĂ©hension individuelle sâaccentueront-ils lorsque lâindividu restera longtemps enfermĂ© dans sa propre pensĂ©e, lorsquâil nâaura mĂȘme pas acquis lâhabitude de penser en fonction des autres et de communiquer sa pensĂ©e. Que lâon songe, par exemple, Ă lâinextricable chaos de la pensĂ©e des adolescents.
Il y a donc, dans la pensĂ©e Ă©gocentrique et dans lâintelligence communiquĂ©e, deux maniĂšres diffĂ©rentes de raisonner et mĂȘme, peut-on dire sans paradoxe, deux logiques distinctes. Il faut ici entendre par logique lâensemble des habitudes quâadopte lâesprit dans la conduite gĂ©nĂ©rale des opĂ©rations, dans la conduite de la partie dâĂ©checs, comme dit PoincarĂ©, par opposition aux rĂšgles spĂ©ciales qui conditionnent chaque proposition, chaque coup dâĂ©chec particulier. La logique Ă©gocentrique et la logique communicable diffĂ©reront donc moins dans leurs conclusions (sauf chez lâenfant oĂč la logique Ă©gocentrique est souvent seule Ă lâĆuvre) que dans leur fonctionnement. Voici ces divergences :
1° La logique Ă©gocentrique est plus intuitive, plus « syncrĂ©tique », que dĂ©ductive, câest-Ă -dire que ses rai-
sonnements ne sont pas explicitĂ©s. Le jugement va dâun seul bond des prĂ©misses aux conclusions, en sautant les Ă©tapes. 2° Elle insiste peu sur la dĂ©monstration, et mĂȘme sur le contrĂŽle des propositions. Ses visions dâensemble sâaccompagnent dâun Ă©tat de croyance et dâun sentiment de sĂ©curitĂ© beaucoup plus rapidement que si les anneaux de la dĂ©monstration Ă©taient explicitĂ©s.
3° Elle emploie des schĂ©mas personnels dâanalogie, souvenirs du raisonnement antĂ©rieur, qui dirigent le raisonnement ultĂ©rieur sans que cette influence soit explicite. 4° Les schĂ©mas visuels Ă©galement jouent un grand rĂŽle, tiennent mĂȘme lieu de dĂ©monstration et de support Ă la dĂ©duction. 5° Les jugements de valeur personnels, enfin, influent beaucoup plus la pensĂ©e Ă©gocentrique que la pensĂ©e communicable.
Lâintelligence communiquĂ©e, au contraire, 1° est beaucoup plus dĂ©ductive, et cherche Ă expliciter les liaisons entre propositions, les donc, les siâŠ. alors, etc. 2° Elle insiste aussi davantage sur la preuve. Elle organise mĂȘme tout lâexposĂ© en vue de la preuve, de la conviction Ă produire chez autrui (et par contre-coup en soi-mĂȘme, quand le raisonnement dĂ©ductif lâa Ă©branlĂ©e). 3° Elle tend Ă Ă©liminer les schĂ©mas dâanalogie en les remplaçant par la dĂ©duction proprement dite. 4° Elle Ă©limine aussi les schĂ©mas visuels, dâabord en tant quâincommunicables, puis en tant que non dĂ©monstratifs. 5° Elle Ă©limine enfin les jugements de valeur personnels pour sâen rĂ©fĂ©rer aux jugements de valeur collectifs, plus proches de la raison commune.
Si telle est la différence entre la pensée communiquée,
et ce qui reste de pensĂ©e Ă©gocentrique dans la pensĂ©e de lâadulte ou de lâadolescent, Ă combien plus forte raison faut-il insister sur le caractĂšre Ă©gocentrique de la pensĂ©e de lâenfant. Câest en songeant surtout Ă lâenfant de 3 Ă 7 ans, et, Ă un moindre degrĂ©, Ă lâenfant de 7 Ă 11 ans que nous avons tenu Ă distinguer la pensĂ©e Ă©gocentrique. Chez lâenfant de 3 Ă 7 ans, les cinq caractĂšres sur lesquels nous venons dâinsister vont jusquâĂ constituer une sorte de logique spĂ©ciale, sur laquelle nous reviendrons tout au cours de ce volume et du volume II. Entre 7 et 11 ans, cette logique Ă©gocentrique nâinfluence plus guĂšre 1â« intelligence de perception » des enfants (comme disent Binet et Simon) mais se retrouve par contre tout entiĂšre dans 1â« intelligence verbale ». Nous Ă©tudierons dans les chapitres suivants, un grand nombre de phĂ©nomĂšnes dus Ă lâĂ©gocentrisme, qui, aprĂšs avoir influencĂ© lâintelligence de perception des enfants de 3 Ă 7 ans, influencent leur intelligence verbale entre 7 et 11 ans. Nous pouvons donc entrevoir, dĂšs maintenant, ce fait que la communicabilitĂ© ou lâincommunicabilitĂ© ne sont pas pour la pensĂ©e des attributs qui se surajoutent du dehors, mais des traits constitutifs qui modĂšlent profondĂ©ment la structure du raisonnement.
Le problĂšme de la communicabilitĂ© Ă©tait donc bien lâun des problĂšmes prĂ©liminaires quâil fallait rĂ©soudre pour introduire Ă lâĂ©tude de la logique de lâenfant. Il y en a dâautres. Tous ces problĂšmes peuvent ĂȘtre groupĂ©s sous deux chefs principaux :
A. Communicabilité : 1) Dans quelle mesure les enfants
de mĂȘme Ăąge pensent-ils pour eux-mĂȘmes ou communiquent-ils entre eux. 2) MĂȘme problĂšme entre cadets et aĂźnĂ©s : a) de mĂȘme famille ; b) de familles diffĂ©rentes. 3) MĂȘme problĂšme entre enfants et parents.
B. ComprĂ©hension : 1) Dans quelle mesure les enfants du mĂȘme Ăąge se comprennent-ils entre eux. 2) MĂȘme problĂšme entre cadets et aĂźnĂ©s (de mĂȘme famille et de familles diffĂ©rentes). 3) MĂȘme problĂšme entre enfants et parents.
Nous aborderons les problĂšmes de ce second groupe dans un des chapitres suivants. Quant Ă ceux du premier groupe nous croyons avoir donnĂ© une solution partielle au premier dâentre eux. Si lâon admet que sont Ă©gocentriques les trois premiĂšres catĂ©gories que nous avons Ă©tablies du langage enfantin, la pensĂ©e de lâenfant est encore Ă©gocentrique, en son expression parlĂ©e elle- mĂȘme, dans une proportion de 44 Ă 47 % Ă 6 ans œ. En outre, ce qui est socialisĂ© par le langage ne touche quâaux catĂ©gories statiques de la pensĂ©e. La fonction explicatrice, la causalitĂ©, font donc encore partie, Ă cet Ăąge, de la pensĂ©e inexprimĂ©e. Cet Ăąge de 6-7 ans marque- t-il un tournant dĂ©cisif Ă cet Ă©gard ou non ? Nous manquons encore de termes de comparaison, mais, Ă en juger par lâobservation courante de ce qui se passe Ă la Maison des Petits, nous croyons que lâĂąge probable oĂč lâenfant commence Ă communiquer sa pensĂ©e (correspondant par exemple Ă 25 % du langage Ă©gocentrique) est lâĂąge de 7 Ă 8 ans. Câest ce que nous montre le cas de Lev, puisque Ă 7 ans le coefficient dâĂ©gocentrisme de cet enfant sâabaisse Ă 0,27. Cela ne veut pas dire
que, dĂšs 7 Ă 8 ans, les enfants se comprennent dâemblĂ©e â nous verrons plus loin quâil nâen est rien â cela veut dire simplement que, dĂšs cet Ăąge, ils cherchent Ă obtenir un Ă©change et une comprĂ©hension rĂ©ciproque meilleurs.