Chapitre IV.
Quelques particularitĂ©s de la comprĂ©hension verbale chez lâenfant de 9 a 11 ans 1
a
Nous avons insistĂ© dans nos premiers chapitres sur le caractĂšre Ă©gocentrique de la pensĂ©e de lâenfant et essayĂ© de faire apercevoir lâimportance que pouvait avoir ce phĂ©nomĂšne dans la conduite du raisonnement en gĂ©nĂ©ral. Nous avons en particulier tentĂ© de dĂ©gager les trois points suivants, sur lesquels la pensĂ©e Ă©gocentrique diffĂšre de la pensĂ©e socialisĂ©e : 1° caractĂšre non discursif de la pensĂ©e, laquelle va droit des prĂ©misses aux conditions par un seul acte intuitif et sans passer parla dĂ©duction (et il en est ainsi mĂȘme dans lâexpression verbale de la pensĂ©e, tandis que chez lâadulte lâinvention seule a ce caractĂšre intuitif : lâexposition au contraire est dĂ©ductive Ă des degrĂ©s divers), 2° emploi de schĂ©mas dâimagerie et 3° de schĂ©mas dâanalogie, tous deux extrĂȘmement actifs dans la conduite de la pensĂ©e et cependant extrĂȘmement alĂ©atoires parce quâin-
communicables et arbitraires. Ces trois attributs caractĂ©risent le phĂ©nomĂšne trĂšs gĂ©nĂ©ral du syncrĂ©tisme de la pensĂ©e. Ce syncrĂ©tisme sâaccompagne ordinairement dâun quatriĂšme caractĂšre, que nous avons indiquĂ© aussi : câest un certain coefficient de croyance et dâassurance tel que le sujet se passe aisĂ©ment de tout essai de dĂ©monstration. Ce sont de ces quelques phĂ©nomĂšnes que nous allons nous occuper.
Or lâĂ©gocentrisme enfantin ne nous paraĂźt considĂ©rable que jusque vers 7 Ă 8 ans, Ăąge auquel les habitudes de la pensĂ©e socialisĂ©e commencent Ă se prĂ©ciser. Jusque vers 7 ans â , les consĂ©quences de lâĂ©gocentrisme, et en particulier le syncrĂ©tisme, entacheront donc toute la pensĂ©e de lâenfant, quâelle soit purement verbale (intelligence verbale) ou quâelle porte sur lâobservation directe (intelligence de perception). AprĂšs 7-8 ans ces consĂ©quences de lâĂ©gocentrisme ne disparaissent pas instantanĂ©ment, mais demeurent cristallisĂ©es dans la partie la plus abstraite, la plus difficile Ă manier de la pensĂ©e, câest-Ă -dire prĂ©cisĂ©ment sur le plan de la pensĂ©e purement verbale. De telle sorte quâentre 7 ans œ et 11 Ă 12 ans lâenfant pourra ne prĂ©senter aucun reste de syncrĂ©tisme dans lâintelligence de perception, câest-Ă -dire dans la pensĂ©e liĂ©e Ă une observation immĂ©diate â que celle-ci sâaccompagne ou non de langage â et conserver des traces Ă©videntes de syncrĂ©tisme dans lâintelligence verbale, câest-Ă -dire dans la pensĂ©e dĂ©tachĂ©e de lâobservation immĂ©diate. Nous appellerons syncrĂ©tisme verbal ce syncrĂ©tisme postĂ©rieur Ă 7 et 8 ans. Câest de lui seulement que nous allons parler ici.
En outre, nous ne nous proposons mĂȘme pas de tenter une Ă©tude dâensemble du syncrĂ©tisme verbal, ou de cataloguer les quelques formes que prend chez lâenfant ce phĂ©nomĂšne. Nous nous bornerons Ă analyser ici un fait dâexpĂ©rience, se rattachant au syncrĂ©tisme, et que nous avons observĂ© tout Ă fait par hasard, au cours de recherches destinĂ©es Ă Ă©talonner un test de comprĂ©hension.
Nous nous servons parfois Ă lâInstitut Rousseau dâune Ă©preuve de comprĂ©hension qui convient trĂšs bien Ă lâexamen des collĂ©giens ou dâenfants de 11 Ă 15 ans. On soumet au sujet un certain nombre de proverbes comme « Qui a bu boira », « Les petits ruisseaux font les grandes riviĂšres », etc., (10 proverbes Ă la fois), puis, pĂȘle-mĂȘle 12 phrases dont 10 expriment chacune, sous une forme nouvelle, la mĂȘme idĂ©e que chacun des proverbes donnĂ©s. Par exemple la phrase : « Il est difficile de se corriger des mauvaises habitudes » correspond au proverbe « Qui a bu boira ». On demande Ă lâenfant de lire les proverbes et de chercher les phrases qui leur correspondent respectivement.
Or il nous est arrivĂ© dâessayer ce test sur des enfants de 9, 10 et 11 ans et voici ce qui sâest passé :
Dâabord, naturellement, dans la majoritĂ© des cas, les enfants nâont rien compris aux proverbes, mais ils ont cru comprendre et ne nous ont demandĂ© aucune explication supplĂ©mentaire sur leur sens littĂ©ral ou cachĂ©. Câest lĂ un fait extrĂȘmement commun de verbalisme, et dâailleurs intĂ©ressant comme tel. Dira-t-on que ce fait est attribuable aux habitudes scolaires de crainte
et de discipline, Ă la fausse honte, Ă la suggestion de lâexpĂ©rience ? Il en est parfois ainsi, mais pas dans la grosse majoritĂ© des cas, dans lesquels lâenfant croit vraiment comprendre. Dans ces cas, lâexpĂ©rience ne fait que de reproduire un phĂ©nomĂšne courant : lâenfant entend des propos adultes, qui lui sont adressĂ©s ou pas, peu importe, et, au lieu dâinterrompre pour demander des explications, il croit instantanĂ©ment comprendre, ou bien cherche pour lui-mĂȘme, assimile selon ses schĂ©mas propres et, de fil en aiguille, donne Ă tous les mots entendus un sens plus ou moins prĂ©cis et constant, mais toujours catĂ©gorique. Mais rien de cela nâest intĂ©ressant pour nous sinon indirectement et ce nâest pas sur lâincomprĂ©hension des proverbes que nous voulons insister dans ce chapitre.
DeuxiĂšme constatation. Les enfants nous ont trouvĂ©, parfois sans hĂ©siter, parfois avec quelque tĂątonnement, des phrases correspondant aux proverbes incompris et remplissant bien, aux yeux du sujet, la condition de « dire la mĂȘme chose » que les proverbes respectifs. Les enfants ont donc saisi la consigne et lâont appliquĂ©e Ă leur maniĂšre. Naturellement, cette correspondance entre les proverbes et les phrases signifiant « la mĂȘme chose » sâest trouvĂ©e stupĂ©fiante dâimprĂ©vu et strictement incomprĂ©hensible au premier abord, au point que nous avons cru que les enfants fabulaient. Mais, cela encore nâest pas directement intĂ©ressant pour nous. Il est Ă©vident que si les enfants croient comprendre les proverbes, ils trouveront une phrase correspondante sans difficultĂ©. Le fait que cette correspondance soit
absurde pour une logique adulte nâa rien dâĂ©tonnant et ce nâest pas de cela que nous allons parler. Mais comment sâopĂšre cette correspondance ? Câest ici que nous touchons au syncrĂ©tisme verbal.
TroisiĂšme constatation. Nous croyons avoir Ă©tabli que cette correspondance nâĂ©tait pas due au hasard, nâĂ©tait pas due seulement Ă ce quâon est convenu dâappeler du verbalisme, câest-Ă -dire Ă lâusage automatique de mots dĂ©pourvus de tout sens. Au contraire, et câest seulement sur la nature spĂ©ciale de cette correspondance que nous allons insister dans ce chapitre, on discerne dans ce travail de comprĂ©hension et dâinvention de lâenfant plusieurs de ces schĂ©mas dâanalogie et de ces raisonnements par bonds qui caractĂ©risent prĂ©cisĂ©ment le syncrĂ©tisme verbal. Câest Ă ce point de vue que nous croyons utile dâexposer et dâanalyser ces quelques faits, si insignifiants quâils puissent paraĂźtre au premier abord.
On le voit, nos matĂ©riaux ont Ă©tĂ© recueillis grĂące Ă la plus dĂ©plorable des techniques. Mais chacun sait quâen science il faut profiter de tout et que souvent les rĂ©sidus dâexpĂ©riences imaginĂ©es pour des fins prĂ©cises sont plus intĂ©ressantes que ces expĂ©riences elles-mĂȘmes.
MalgrĂ© ces rĂ©serves, nous nâaurions pas osĂ© faire chercher par des enfants la correspondance entre des proverbes quâils ne comprenaient pas et des phrases ayant le sens de ces mĂȘmes proverbes, si chacun de nos sujets nâavait Ă©tĂ© capable de trouver la correspondance exacte pour 2 ou 3 proverbes au moins sur le nombre (10, 20 ou 30, suivant les expĂ©riences) et nâavait ainsi tĂ©moignĂ© quâil Ă©tait Ă mĂȘme de saisir la consigne et de comprendre
ce quâest .un proverbe. Bien plus, une fois engagĂ© dans notre recherche, nous avons eu la persuasion que bien souvent dans la vie courante lâenfant entend, croit comprendre et assimile Ă sa maniĂšre des phrases quâil dĂ©forme autant que les proverbes dont nous nous sommes servis. A cet Ă©gard, les phĂ©nomĂšnes de syncrĂ©tisme verbal ont une portĂ©e gĂ©nĂ©rale dans toute la comphĂ©hension verbale de lâenfant et il vaut la peine de les Ă©tudier. Nous espĂ©rons quâĂ©tant donnĂ© ces circonstances, on ne nous reprochera pas notre technique. Ce nâest pas une technique ! Nous nâavons fait que des « expĂ©riences pour voir ». Il nây a dans nos rĂ©sultats que des suggestions, destinĂ©es Ă ĂȘtre reprises et contrĂŽlĂ©es par dâautres mĂ©thodes.
§ 1. Le syncrétisme verbal I.
Dâabord quelques mots dâintroduction sur le phĂ©nomĂšne du syncrĂ©tisme, indĂ©pendamment des circonstances nouvelles dans lesquelles nous lâavons observĂ©.
Les auteurs qui se sont occupĂ©s des recherches sur la perception et en particulier la lecture au tachistoscope, ainsi que la perception des formes, ont Ă©tĂ© amenĂ©s Ă admettre que nous reconnaissons et percevons les objets non pas aprĂšs les avoir analysĂ©s et perçus dans le dĂ©tail, mais grĂące Ă des « formes dâensemble » qui sont construites par nous autant que donnĂ©es par les Ă©lĂ©ments des objets perçus et que lâon peut appeler le
1 Ce § , comme dâailleurs tout ce chapitre ont Ă©tĂ© Ă©crits avant que nous ayons eu connaissance de la < Gestalttheorie ». On verra dâemblĂ©e en quoi nos rĂ©sultats sâaccordent avec les hypothĂšses directrices de cette doctrine aujourdâhui bien connue.
« schéma » ou la « Gestallqualitat » de ces objets. Par exemple, un mot passe au tachistoscope beaucoup trop vite pour que les lettre en soient distinguées une à une. Mais une ou deux de ces lettres et les dimensions générales du mot sont perçues, et cela suffit pour permettre la lecture correcte : chaque mot a donc son « schéma 1 ».
M. ClaparĂšde 2, dans une note sur les perceptions dâenfants, a montrĂ© que ces schĂ©mas sont encore bien plus importants chez lâenfant que chez nous, puisquâils prĂ©cĂšdent â mĂȘme de beaucoup â la perception du dĂ©tail. Par exemple, un enfant de 4 ans, ne sachant lire ni la musique, ni lâalphabet, est arrivĂ© Ă reconnaĂźtre Ă leurs titres et Ă une simple inspection des pages, les chansons dâun recueil, Ă des jours et des mois de distance. Chaque page avait donc pour lui un schĂ©ma dâensemble tandis que pour nous, qui percevons analytiquement les mots et mĂȘme les lettres, toutes les pages dâun livre se ressemblent. Les perceptions dâenfants ne procĂšdent donc pas seulement par schĂ©mas dâensemble, mais ces schĂ©mas supplantent la perception du dĂ©tail. Ils correspondent donc Ă une perception confuse, diffĂ©rente et antĂ©rieure Ă ce quâest chez nous la perception du complexe ou des formes. Câest Ă cette perception des enfants que M. ClaparĂšde a donnĂ© le nom de perceptions syncrĂ©tiques, du nom dont Renan a dĂ©signĂ© la premiĂšre dĂ©marche de lâesprit « gĂ©nĂ©rale, comprĂ©hensive, mais obscure, inexacte » et oĂč « tout est entassĂ© sans
1 Voir Mach, Die Analyse der EmpfÎčndungen, 8 mÎČ Ă©d. 1919. Voir dans Buhler, Die Gestallwahrnehmungen, vol. I, 1913, p. 6 sq. analyse des travaux parus sur la « GestaltqualitĂąt ».
2 Arch. de Psych.. vol. 7 (1907). p. 195.
distinction » (Renan). La perception syncrĂ©tique exclut donc lâanalyse mais diffĂšre dâautre part de nos schĂ©mas dâensemble en ce quâelle est plus riche et plus confuse quâeux. Câest grĂące Ă lâexistence de ce phĂ©nomĂšne du syncrĂ©tisme de la perception que Decroly a rĂ©ussi Ă apprendre Ă lire aux enfants par la mĂ©thode « globale », câest-Ă -dire en leur apprenant Ă reconnaĂźtre les mots avant les lettres, en procĂ©dant donc, selon la voie naturelle, du syncrĂ©tisme Ă lâanalyse et Ă la synthĂšse combinĂ©es, et non de lâanalyse Ă la synthĂšse.
Le processus suivant lequel la pensĂ©e va du tout Ă la partie est dâailleurs trĂšs gĂ©nĂ©ral. On sait combien la critique de lâassociationnisme a conduit M. Bergson Ă insister sur cette particularité : « Lâassociation nâest pas le fait primitif ; câest par une dissociation que nous dĂ©butons, et la tendance de tout souvenir Ă sâen agrĂ©ger dâautres sâexplique par un retour naturel de lâesprit Ă lâunitĂ© indivisĂ©e de la perception 1. »
Les linguistes, en particulier, dĂ©cĂšlent Ă chaque instant ce processus dans le langage, en montrant que la phrase prĂ©cĂšde toujours le mot, et en analysant avec M. Bally, le phĂ©nomĂšne de la « lexicalisation ». Ils font plus encore, car ils montrent la parentĂ©, sur laquelle nous insisterons dans la suite (vol. II), entre le phĂ©nomĂšne du syncrĂ©tisme et celui de la juxtaposition. M. Hugo Schuchardt a rĂ©cemment fait voir, en effet, que non seulement la phrase-mot est antĂ©rieure au mot, mais que le mot dĂ©rive dâune juxtaposition de deux
1 H. Bergson, MatiĂšre et mĂ©moire. Paris, Alcan, 11ââ Ă©<l. (1914), p, 180,
phrases, juxtaposition qui entraĂźne ensuite la coordination, dâoĂč la lexicalisation.
Au point de vue de la psychologie du langage, M. Lalande a montrĂ© ce que comportaient, pour lâĂ©tude du fonctionnement de la pensĂ©e, ces remarques des linguistes. Il a rappelĂ© les observations de M. O. F. Cook suivant lesquelles les Golahs du LibĂ©ria ignorent que leur propre langue est formĂ©e de mots : la vĂ©ritable unitĂ© de conscience est pour eux la phrase. Or les phrases contiennent un certain nombre de mots, chez eux comme chez nous, et les EuropĂ©ens qui sâexercent Ă leur langage arrivent Ă donner un sens constant Ă ces mots, mais les Golahs nâont pas pris conscience de lâexistence ni de la constance de leur signification, comme les enfants qui arrivent Ă situer correctement certains termes difficiles dans leur langage sans pouvoir comprendre ces mĂȘmes termes pris isolĂ©ment. M. Lalande a lui-mĂȘme complĂ©tĂ© ces donnĂ©es par lâexamen de lâorthographe dâadultes peu lettrĂ©s, qui agglomĂšrent des mots distincts (le courier uapasĂ© ma cherami) ou dissocient des mots uniques (je fini en ten beras en bien for) au mĂ©pris complet du sens des unitĂ©s ainsi construites. Cela nâempĂȘche pas ces mĂȘmes personnes de parler un bon français.
Bref, dans le langage comme dans la perception, la pensĂ©e va de lâensemble au dĂ©tail, du syncrĂ©tisme Ă lâanalyse, et non pas en sens inverse. Sâil en est ainsi, on doit retrouver ce phĂ©nomĂšne du syncrĂ©tisme dans la comprĂ©hension elle-mĂȘme du langage. Les phĂ©nomĂšnes, sur lesquels ont insistĂ© M. Cook et M. Lalande, sont rela-
tifs Ă la prise de conscience des mots en tant quâunitĂ© linguistique, et de mots dĂ©jĂ compris dans leurs relations avec lâensemble de la phrase. Que se passe-t-il donc lorsque lâenfant, par exemple, est mis en prĂ©sence de phrases quâil ne comprend pas dâemblĂ©e, que cette incomprĂ©hension tienne Ă la difficultĂ© du jugement exprimĂ© par cette phrase, ou que lâmcomprĂ©hension tienne Ă lâemploi dans la phrase de certains mots difficiles ? Commencera-t-il par lâanalyse, et cherchera-t-il Ă comprendre les mots ou les groupes de mots pris sĂ©parĂ©ment, ou la comprĂ©hension de lâenfant procĂ©dera-t-elle par schĂ©mas dâensemble qui eux-mĂȘmes donneront un sens aux termes particuliers ? En dâautres termes, y a-t-il, ou non, un syncrĂ©tisme de la comprĂ©hension comme il y a un syncrĂ©tisme dans la perception ou dans la conscience linguistique ? Câest prĂ©cisĂ©ment Ă Ă©tablir lâexistence de ce syncrĂ©tisme et Ă dĂ©crire quelques phĂ©nomĂšnes se rapportant Ă lui quâest destinĂ© le prĂ©sent chapitre.
En outre, il convient de distinguer ce « syncrĂ©tisme de la comprĂ©hension » du phĂ©nomĂšne que nous retrouverons tout Ă lâheure (chap. V, § 3) et que lâun de nous a appelĂ© le syncrĂ©tisme du raisonnement ou de lâexplication 1. Il faut entendre sous ce nom le processus suivant lequel une proposition en entraĂźne une autre, ou une cause entraĂźne un effet, non pas grĂące Ă une implication logiquement analysĂ©e ou Ă une relation causale explicitĂ©e dans le dĂ©tail (analyse du « comment »), mais de nouveau
1 Jean Piaget, Essai sur la multiplication logique, etc. Journ. de Psych., 1922, p. 244 et 258 sq.
grĂące Ă un schĂ©ma dâensemble qui lie les deux propositions ou les deux reprĂ©sentations de phĂ©nomĂšnes. Ce schĂ©ma est donnĂ© immĂ©diatement dâune maniĂšre indistincte et globale, qui fait considĂ©rer les deux propositions ou les deux phĂ©nomĂšnes comme constituant un seul tout, un bloc indissoluble. Exemple : (BĂ©a cinq ans) « la lune ne tombe pas parce que câest trĂšs haut, parce quâil nây a pas de soleil, parce que câest trĂšs haut. » Le fait que la lune ne tombe pas, quâelle soit trĂšs haut et quâelle Ă©claire lorsquâil nây a pas de soleil, constitue un bloc, puisque ces caractĂšres sont toujours perçus ensemble. DĂšs lors, pour lâenfant, lâun de ces caractĂšres de la lune sâexplique simplement par lâĂ©numĂ©ration des autres.
Entre le syncrĂ©tisme de la comprĂ©hension et celui du raisonnement il y a naturellement mutuelle dĂ©pendance, aussi verrons-nous ces deux formes se mĂȘler Ă propos de phĂ©nomĂšnes que nous allons dĂ©crire.
Enfin, il est nĂ©cessaire de rappeler, Ă propos du syncrĂ©tisme, la belle Ă©tude de M. Cousinet sur les reprĂ©sentations dâenfants 1. Sous le nom dâ« analogie immĂ©diate » M. Cousinet a dĂ©crit un des phĂ©nomĂšnes liĂ©s au syncrĂ©tisme de la perception. DâaprĂšs lui, en effet, les enfants qui confondent sous un seul nom deux perceptions ne les ont pas prĂ©alablement comparĂ©es (les enfants ne comparent pas explicitement, par exemple, un hibou Ă un chat avant dâappeler le premier un « miaou ») mais ils voient les objets comparĂ©s comme pareils avant de faire aucune infĂ©rence. Il y a donc ana-
1 Roger Cousinet, Le rĂŽle de lâanalogie dans les reprĂ©sentations du monde extĂ©rieur chez les enfants, Rev. philos., vol. 64, p. 159.
logie, non pas mĂ©diate, mais immĂ©diate, parce que le sujet « ne compare pas des perceptions maisâŠ. perçoit des comparaisons ». Or, dit M. Cousinet lui-mĂȘme, si les enfants perçoivent ainsi des choses diffĂ©rentes comme si elles Ă©taient identiques, câest parce que les reprĂ©sentations enfantines forment des « blocs indissociables », parce que, autrement dit, il y a chez eux syncrĂ©tisme de la perception.
Cette thĂšse de M. Cousinet nous paraĂźt fort juste, mais nous croyons quâil y a, dans le syncrĂ©tisme de la comprĂ©hension et du raisonnement que nous allons dĂ©crire, plus que de 1â« analogie immĂ©diate ». La plupart des exemples de M. Cousinet sont, en effet, statiques. Iis tĂ©moignent seulement dâun syncrĂ©tisme de la perception ou de la reprĂ©sentation conceptuelle. Ce sont des perceptions assimilĂ©es Ă dâautres perceptions. Câest bien ainsi dâailleurs que se prĂ©sente primitivement le syncrĂ©tisme, et nous ne songeons pas Ă contester quoi que ce soit dans lâexposĂ© suggestif de M. Cousinet, mais nous croyons que lâidĂ©e de syncrĂ©tisme est plus riche que celle dâ« analogie immĂ©diate », car nous venons de voir que, mĂȘme dans des opĂ©rations « mĂ©diates » comme la comprĂ©hension et le raisonnement, il peut y avoir syncrĂ©tisme, câest-Ă -dire formation de blocs, de schĂ©mas dâensemble, qui lient les propositions les unes aux autres, qui crĂ©ent des implications, sans quâil y ait analyse. Nous proposons donc notre notion du syncrĂ©tisme de la pensĂ©e comme plus gĂ©nĂ©rale que les notions de syncrĂ©tisme de la perception et dâanalogie immĂ©diate, et comme les comprenant toutes deux Ă titre de cas particuliers.
§ 2. Le syncrétisme du raisonnement.
Nos recherches ont portĂ© Ă GenĂšve sur une vingtaine de garçons de 9 ans et une quinzaine de filles de mĂȘme Ăąge, et Ă Lavey (Vaud) sur un nombre semblable de sujets entre 8 et 11 ans. Nous rappelons que le test dont nous nous sommes servis 1 est destinĂ© Ă mesurer la comprĂ©hension des enfants de 11 Ă 16 ans. Aussi, les enfants sur lesquels nous avons travaillĂ© sont-ils en dessous du seuil de comprĂ©hension de la plupart des proverbes. NĂ©anmoins, pour que lâexpĂ©rience ne soit pas absurde, nâavons-nous analysĂ© les rĂ©ponses que des enfants qui arrivaient Ă trouver la correspondance correcte (en la lĂ©gitimant) pour un ou deux proverbes au moins, et Ă tĂ©moigner ainsi quâils avaient compris la consigne. A 9 ans les rĂ©ponses justes ont dâailleurs dĂ©jĂ oscillĂ© entre 1 (2 cas) et 23 (1 cas).
Cela dit, analysons quelques cas de syncrĂ©tisme du raisonnement. Ils nous amĂšneront insensiblement Ă saisir le mĂ©canisme du syncrĂ©tisme de la comprĂ©hension. Nous dirons quâil y a syncrĂ©tisme du raisonnement, dans les matĂ©riaux que nous avons recueillis, toutes les fois quâun proverbe est assimilĂ© Ă une phrase correspondante non pas grĂące Ă une implication logique dĂ©gagĂ©e du texte donnĂ©, mais grĂące Ă une implication que lâimagination de lâenfant construit, au moyen dâun schĂ©ma dâensemble dans lequel viennent se fondre les deux propositions donnĂ©es. Pour que cette implication syncrĂ©tique de deux propositions se rĂ©vĂšle Ă lâĂ©tat pur, 1 Voir pour la liste des proverbes employĂ©s, et pour le barĂšme, le livre de M. ClaparĂšde : Comment diagnostiquer les aptitudes chez les Ă©coliers* Paris, Flammarion (sous presse).
il faut que le proverbe et la phrase choisie par lâenfant soient tous deux compris de ce dernier. On voit alors deux propositions, qui pourraient ĂȘtre isolĂ©ment bien comprises, que le syncrĂ©tisme dĂ©forme immĂ©diatement pour les lier par une implication factice. Dans les cas oĂč les propositions sĂ©parĂ©es sont elles-mĂȘmes mal comprises, il sâajoute au phĂ©nomĂšne du raisonnement syncrĂ©tique le « syncrĂ©tisme de la comprĂ©hension », que nous Ă©tudierons plus loin. Naturellement les deux cas sont toujours plus ou moins mĂȘlĂ©s.
Voici un cas de raisonnement syncrétique presque pur :
Kauf (8 ;8) F (3âÎčo)1 assimile le proverbe : « Le chat parti, les souris dansent », Ă la phrase suivante : « Certaines personnes sâagitent beaucoup mais ne font rien. » Kauf, qui comprendrait le sens de chacune de ces deux propositions si elles Ă©taient sĂ©parĂ©es, dĂ©clare nĂ©anmoins quâelles signifient « la mĂȘme chose ». â  « Pourquoi ces phrases veulent-elles dire la mĂȘme chose ? â Parce quâil y a Ă peu prĂšs les mĂȘmes mois. â Que veut dire « certaines personnesâŠ. etc. »? â Ăa veut dire que certaines personnes sâagitent beaucoup mais aprĂšs elles ne font rien, elles sont trop fatiguĂ©es. Il y a certaines personnes qui sâagitent. Câest comme les chats quand ils courent aprĂšs les poules, les poussins. Ils viennent se reposer Ă lâombre et ils dorment. Il y a beaucoup de personnes qui courent beaucoup, qui sâagitent trop. AprĂšs elles nâen peuvent plus, elles vont se coucher. »
On voit nettement le mĂ©canisme de lâimplication syncrĂ©tique. Le proverbe est verbalement bien compris par Kauf. Il signifie dâaprĂšs elle : « Le chat court aprĂšs les
1 La fraction signifie : 3 correspondances justes sur 10.
souris. » Quant Ă la portĂ©e symbolique ou morale de ce proverbe, Kauf a Ă©videmment attendu, pour la saisir Ă sa façon, dâavoir trouvĂ© une phrase correspondante. Comment se construit cette correspondance, ou cette implication ? Par simple fusion de deux propositions en un schĂ©ma commun. Les mots « le chat parti » fusionnent avec ceux-ci : « certaines personnes ne font rien », et prennent le sens de : « le chat va se reposer et dormir ». Les mots « le chat court » sont assimilĂ©s Ă ceux-ci : « certaines personnes sâagitent beaucoup ». DĂšs lors les deux propositions sâimpliquent lâune lâautre. Cette implication nâest pas construite analytiquement, grĂące Ă une rĂ©flexion sur les donnĂ©es du texte, mais syncrĂ©ti- quement, câest-Ă -dire par simple projection du proverbe dans la phrase correspondante, par fusion immĂ©diate. Il y a donc non analyse du dĂ©tail mais formation dâun schĂ©ma dâensemble. Telle est lâimplication par syncrĂ©tisme, que lâon retrouve dans tout raisonnement syncrĂ©tique, et qui consiste en une fusion globale de deux propositions.
Naturellement ce syncrĂ©tisme du raisonnement est en relation chez Kauf avec un syncrĂ©tisme de la comprĂ©hension elle-mĂȘme. Câest ainsi quâau rebours du proverbe, la phrase correspondante est verbalement dĂ©formĂ©e en fonction du schĂ©ma dâensemble. Kauf sâest bornĂ©e Ă ajouter au proverbe un complĂ©ment qui nâĂ©tait pas donnĂ© dans le texte, Ă imaginer que le chat est parti « pour se reposer » mais le sens des mots nâa pas Ă©tĂ© altĂ©rĂ©, tandis que les mots mĂȘmes de la phrase correspondante ont Ă©tĂ© dĂ©formĂ©s : le mot « mais » a Ă©tĂ© pris,
âș
en effet, dans le sens de « et puis ». La comprĂ©hension de cette phrase est donc elle-mĂȘme syncrĂ©tique, câest-Ă - dire trouvĂ©e en fonction du schĂ©ma dâensemble, tandis que la comprĂ©hension du proverbe prĂ©existait Ă ce schĂ©ma. On voit donc comment sâentraĂźnent le syncrĂ©tisme du raisonnement et celui de la comprĂ©hension : il y a syncrĂ©tisme du raisonnement quand deux propositions isolĂ©ment comprises sâimpliquent lâune lâautre, aux yeux de lâenfant, grĂące Ă un schĂ©ma dâensemble oĂč elles viennent se fondre, et il y a syncrĂ©tisme de la comprĂ©hension quand les Ă©lĂ©ments eux-mĂȘmes de ces propositions sont dĂ©naturĂ©s en fonction du schĂ©ma dâensemble.
Voici un autre exemple :
Mat (10 ;0) F (2âŁiq) assimile le proverbe « Tant va la cruche Ă lâeau quâĂ la fin elle se casse » Ă la phrase « Avec lâĂąge, on devient sage ». Or le proverbe est verbalement compris. Il signifie pour Mat : « Tant de fois on va Ă lâeau, la cruche se fend, on retourne encore une fois, elle se casse. » La phrase correspondante est expliquĂ©e comme suit : « Plus on devient grand, plus on devient sage, on obĂ©it mieux. â Pourquoi ces deux phrases veulent-elles dire la mĂȘme chose ? â Parce que la cruche est moins dure parce quâelle vient vieille, parce que plus on devient grand plus on devient sage et on vieillit. »
Il nây a ici syncrĂ©tisme que du raisonnement, puis- quâaucune des deux propositions nâest dĂ©formĂ©e dans ses Ă©lĂ©ments, en fonction du schĂ©ma commun. Aussi le raisonnement de Mat semble-t-il rationnel, sauf ce fait quâil est bizarre de comparer une cruche qui se casse Ă
un homme qui vieillit. Dira-t-on que cette absurditĂ© vient de ce quâun enfant de 10 ans ne peut comprendre quâun proverbe ait un sens symbolique exclusivement moral ? Sans doute, câest lĂ un des facteurs, bien que lâenfant de cet Ăąge saisisse trĂšs bien que tout proverbe est symbolique. Mais on nâexplique pas, en invoquant ce seul facteur, que lâenfant ait le pouvoir de lier tout Ă tout par des schĂ©mas globaux et dâassimiler une cruche Ă un enfant, simplement parce que tous deux vieillissent.
Il est dâailleur Ă©vident que ce dernier exemple est bien moins syncrĂ©tique que le premier et quâil tend vers le simple jugement dâanalogie des adultes. Nous avons lĂ deux cas extrĂȘmes entre lesquels oscille toute une gamme de cas intermĂ©diaires. En voici un, de la mĂȘme Mat :
« Dâun sac Ă charbon ne sort pas de poussiĂšre blanche » est assimilĂ© à « Ceux qui gaspillent leur temps soignent mal leurs affaires ». Le proverbe est verbalement compris : « Jâai compris que dâun sac Ă charbon il ne veut pas sortir de poussiĂšre blanche, parce que le charbon est noir. » â Pourquoi ces deux phrases veulent-elles dire la mĂȘme chose ? â Ceux qui gaspillent leur temps soignent mal leurs enfants, ils ne les lavent pas, ils deviennent noirs comme du charbon et il ne sort pas de poussiĂšre blanche. â  Raconte-moi une histoire qui veut dire la mĂȘme chose que : « Dâun sac Ă charbonâŠ. etc. » â « Il y avait une fois un charbonnier qui Ă©tait blanc. Il Ă©tait devenu noir et sa femme lui dit : câest dĂ©goĂ»tant dâavoir un homme comme ça. Ăa fait quâil sâest lavĂ© et il a pas pu devenir blanc, sa femme lâa lavĂ© et il a pas pu devenir blanc, le charbon peut pas devenir blanc alors lui,
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il se lavait la peau, et il était toujours plus noir parce que la « patte » [le chiffon] était noire. »
On voit nettement, dans un cas comme celui-lĂ que le mĂ©canisme du raisonnement du sujet nâest pas explicable par des jugements dâanalogie qui porteraient sur le dĂ©tail des propositions. Lâenfant, aprĂšs avoir lu le proverbe, Ă©tait prĂȘt Ă lui donner nâimporte quel sens symbolique, au hasard des phrases correspondantes qui viendraient se prĂ©senter Ă la lecture. Il nâa retenu du proverbe quâun schĂ©ma, quâune image dâensemble, si lâon veut, celle du charbon qui ne peut devenir blanc. Câest ce schĂ©ma qui a Ă©tĂ© projetĂ© tout entier et sans analyse dans la premiĂšre phrase correspondante prĂȘte Ă le recevoir (Ceux qui gaspillent, etc.), non que cette phrase eĂ»t en fait quelque chose de commun avec le proverbe, mais simplement parce quâelle Ă©tait susceptible dâĂȘtre imaginĂ©e ainsi. Or, et câest en cela quâil y a syncrĂ©tisme, lâenfant qui fusionne ainsi deux phrases hĂ©tĂ©rogĂšnes ne voit pas quâil fait quelque chose dâartificiel, il croit que les deux propositions ainsi rĂ©unies sâentraĂźnent lâune lâautre objectivement, quâelles sâimpliquent. En effet, la phrase correspondante dans laquelle le proverbe a Ă©tĂ© projetĂ©, rejaillit sur ce dernier, et quand on demande Ă lâenfant dâinventer une histoire qui illustre le proverbe, cette histoire tĂ©moigne de cette interpĂ©nĂ©tration. Raisonner syncrĂ©tiquement, câest donc crĂ©er entre ces deux propositions des implications ou des rapports non objectifs. Cette subjectivitĂ© du raisonnement explique lâemploi des schĂ©mas
globaux : si les schĂ©mas sont globaux, câest, en effet, parce quâils sont surajoutĂ©s aux propositions et quâils nâen dĂ©rivent pas par analyse. Le syncrĂ©tisme est une « synthĂšse subjective », tandis que la synthĂšse objective suppose lâanalyse 1.
Voici encore des exemples qui font voir nettement cet Ă©lĂ©ment surajoutĂ©, qui nâa pas Ă©tĂ© dĂ©duit par analyse logique, mais imaginĂ© pas assimilation subjective :
Nove (12 ;11) (3â12) assimile « En limant, on fait dâune poutre une aiguille » avec « Ceux qui gaspillent leur temps soignent mal leurs affaires » â « parce quâen limant, ça veut dire quâĂ force de limer elle [une poutre] devient plus petite. Ceux qui savent pas que faire de leur temps, ils liment, et ceux qui soignent mal leurs affaires ils font dâune poutre une aiguille : elle devient toujours plus petite, on sait pas ce quâon fait de la poutre [donc on la soigne mal], »
PĂ©ril (10 ; 6) (7â10) identifie « Lâhabit ne fait pas le moine » et « Certaines personnes sâagitent beaucoup mais ne font rien ». En effet, « on a beau faire un habit, le moine nây est pas, lâhabit ne peut pas parler ». Ce commentaire semble une simple illustration, que PĂ©ril ne prend pas encore Ă la lettre. Mais il poursuit : « Parce que les personnes qui sâagitent beaucoup peuvent sâagiter mais ne font rien, parce que lâhabit ne fait pas le moine, les personnes qui sâagitent beaucoup ne font rien non plus. » Ici lâassimilation est plus grave : lâhabit vide est comparĂ© Ă un homme qui sâagite ! On sent que les mots « ne fait pas » prennent de plus en plus un sens imagĂ© pour lâenfant. « Raconte une histoire qui veut dire la
1 On saisit dĂšs maintenant comment lâĂ©gocentrisme de la pensĂ©e enfantine entraĂźne le syncrĂ©tisme. LâĂ©gocentrisme est la nĂ©gation de lâattitude objective, par consĂ©quent de lâanalyse logique. Il entraĂźne au contraire la synthĂšse subjective.
mĂȘme chose que « Lâhabit ne fait pas le moine ». â â Il y avait une couturiĂšre qui faisait une robe pour une personne, et pendant quâelle faisait la robe, cette femme mourut subitement. Cette couturiĂšre croyait quâelle pouvait tout faire, que la robe remplacerait tout, mais elle dit bien que la robe pouvait pas remplacer la dame morte. » On voit donc comment la phrase correspondante et le proverbe sont progressivement fondus lâun dans lâautre, grĂące au fait que les mots « faire le moine » en viennent Ă Ă©voquer lâimage de « sâagiter pour reprĂ©senter un moine » et que les mots « ne font rien » prennent le sens de « ne rĂ©ussissent pas Ă remplacer le moine ». LâunitĂ© des deux propositions devient ainsi complĂšte grĂące Ă un schĂ©ma parfaitement subjectif !
Xy (12 ans) : « Qui se confie au secours des autres risque dâĂȘtre sans appui » = « Qui sĂšme des Ă©pines ne va pas sans sabots », parce que « Qui se confie au secours des autres doit avoir un appui et qui marche sur des Ă©pines doit avoir des sabots. »
Inutile dâaccumuler ici les exemples. Nous en verrons encore beaucoup. Cherchons plutĂŽt, maintenant, Ă discuter notre interprĂ©tation de ce syncrĂ©tisme du raisonnement enfantin. Deux hypothĂšses sont, en effet, possibles. La premiĂšre tendrait Ă expliquer les faits observĂ©s par lâemploi du simple raisonnement dâanalogie, de 1â« analogie mĂ©diate » comme dit M. Cousinet. Le raisonnement de ce genre, câest le raisonnement qui, de la ressemblance entre deux Ă©lĂ©ments empruntĂ©s respectivement Ă deux objets diffĂ©rents, conclut Ă la ressemblance globale des deux objets comparĂ©s. Dans le cas du proverbe, et de la phrase correspondante, lâenfant partirait dâune ressemblance aperçue entre deux
substantifs, ou deux nĂ©gations, etc. et en conclurait Ă lâidentitĂ© de sens de deux phrases, en assimilant terme Ă terme chacun des Ă©lĂ©ments restants. La seconde hypothĂšse expliquerait les faits par lâemploi de schĂ©mas dâensemble, par une fusion syncrĂ©tique immĂ©diate des deux propositions. A la lecture du proverbe, lâenfant se fait un schĂ©ma oĂč peuvent entrer Ă titre dâĂ©lĂ©ments le sens symbolique du proverbe, lâimagerie mentale dĂ©clenchĂ©e par les mots lus, le rythme de la phrase, la position des mots par rapport aux conjonctions, aux nĂ©gations et Ă la ponctuation. Tous ces facteurs crĂ©eraient un schĂ©ma unique condensant les reprĂ©sentations concrĂštes et imagĂ©es que provoque la lecture du proverbe. Vient la recherche dâune phrase correspondante : Ă ce moment le schĂ©ma est prĂȘt Ă ĂȘtre projetĂ© en entier dans les mots et les reprĂ©sentations qui se prĂ©sentent. Certaines de ces derniĂšres repoussent le schĂ©ma, mais, pour peu quâelles le tolĂšrent, lâexistence mĂȘme du schĂ©ma tend Ă dĂ©naturer la comprĂ©hension de la phrase correspondante, avant quâelle soit entiĂšrement lue. Il y a assimilation immĂ©diate, digestion pour ainsi dire, de la phrase correspondante par le schĂ©ma du proverbe. En outre, une fois la digestion opĂ©rĂ©e, il y a choc en retour, digestion rĂ©ciproque du proverbe par le schĂ©ma de la phrase correspondante. Câest en quoi il y a un syncrĂ©tisme du raisonnement, plus large et plus dynamique que le syncrĂ©tisme de la perception que M. Cousinet a dĂ©crit sous le nom dâ« analogie immĂ©diate ».
AssurĂ©ment la diffĂ©rence entre ces deux hypothĂšses est souvent insensible, car ce peut ĂȘtre une analogie
partielle qui dĂ©clenche immĂ©diatement lâapparition de tout un schĂ©ma global. Mais, ce quâil faut affirmer Ă lâexamen de nos rĂ©ponses dâenfants, câest que la prĂ©sence de tels schĂ©mas syncrĂ©tiques est toujours visible. Quant aux analogies partielles, tantĂŽt elles sont le produit de ces schĂ©mas dâensemble, tantĂŽt elles les prĂ©cĂšdent. La maniĂšre dont lâenfant assimile les deux phrases nâest donc en gĂ©nĂ©ral nullement analytique ni dĂ©ductive. Quand Kauf compare « Le chat parti, les souris dansent » Ă la phrase correspondante quâon a vue, elle lĂ©gitime sa comparaison en disant : « parce quâil y a Ă peu prĂšs les mĂȘmes mots ». Or il nây a pas un mot de commun aux deux phrases, pas mĂȘme un synonyme. « Parti » est assimilĂ© à « sâagitent beaucoup », mais câest une assimilation de schĂ©mas et non une analogie de dĂ©tail, car lâenfant suppose que le chat est parti pour se reposer aprĂšs sâĂȘtre beaucoup agitĂ©. Est-ce le mot « [les souris] dansent » qui est comparĂ© à « sâagitent »? Mais cette comparaison nâest possible quâavec un schĂ©ma dâensemble Ă lâappui. De mĂȘme, quand Mat veut lĂ©gitimer son assimilation de « tant va la cruche Ă lâeauâŠ. etc. » Ă la phrase quâon a vue, elle nous dit quâil y a un mot semblable dans les deux propositions « grand et vieux ». Or câest elle qui a mis le mot « vieux » dans lâinterprĂ©tation du proverbe : « parce quâelle [la cruche] vient vieille ». Ici de nouveau lâanalogie de dĂ©tail est apparue aprĂšs celle des schĂ©mas dâensemble ou du moins en fonction de ceux-ci. Admettons que cette analogie de dĂ©tail ait Ă©tĂ© aperçue dâemblĂ©e et quâelle ait Ă©tĂ© lâoccasion de la formation du schĂ©ma global ; cela
ne suffirait pas Ă expliquer la nature de ce schĂ©ma : « La cruche en vieillissant devient moins dure, comme lâhomme en vieillissant devient plus sage. » Il est Ă©vident que lâanalogie de dĂ©tail et le schĂ©ma dâensemble sont donnĂ©s en mĂȘme temps et quâil y a eu, non pas infĂ©rence de la partie au tout, mais fusion ou assimilation immĂ©diates. Dâailleurs, nous avons vu que frĂ©quemment aucune analogie de dĂ©tail ne peut rendre compte de ce syncrĂ©tisme. Dans lâautre exemple de Mat (« Dâun sac de charbonâŠ. ») il nây a pas une seule analogie de mots entre les deux propositions assimilĂ©es. Le fait est tout aussi clair dans le cas PĂ©ril : les mots « ne fait pas le moine » prennent un sens de plus en plus concret et imagĂ© Ă mesure que les deux phrases fusionnent lâune avec lâautre. Ce nâest donc pas une analogie entre les mots « faire le moine » et les mots « ne font rien » qui a permis Ă lâenfant dâopĂ©rer cette assimilation, mais câest lâassimilation progressive qui a fortifiĂ© lâanalogie.
Ce quâil faut dire en conclusion, câest quâentre la formation de schĂ©mas dâensemble et celle des analogies de dĂ©tail, il y a mutuelle dĂ©pendance : câest grĂące aux analogies de dĂ©tail que les schĂ©mas dâensemble sont possibles, mais lâanalogie de dĂ©tail ne suffit pas Ă leur formation ; câest inversement grĂące aux schĂ©mas dâensemble que les analogies de dĂ©tail prennent de la consistance, mais ils ne suffisent pas non plus Ă leur formation.
A sa source le syncrĂ©tisme du raisonnement est donc lâassimilation de deux propositions par le seul fait
quâelles ont un schĂ©ma dâensemble commun, quâelles rentrent de grĂ© ou de force dans le mĂȘme tout. A rentre dans le mĂȘme schĂ©ma que B, donc A implique B. Cette « implication » peut se prĂ©senter sous la forme dâune identification, comme dans les prĂ©sentes expĂ©riences oĂč lâon demande Ă un enfant de trouver deux phrases qui veulent dire « la mĂȘme chose ». Elle peut aussi prendre la forme dâune implication proprement dite ou dâun « parce que », comme dans les cas que lâun de nous a prĂ©cĂ©demment publiĂ©s comme exemples de syncrĂ©tisme du raisonnement 1. Dans lâexemple rappelĂ© tout Ă lâheure, « la lune ne tombe pas parce que câest trĂšs haut, parce quâil nây a pas de soleil, parce que câest trĂšs haut », les caractĂšres « ne tombe pas », « il nây a plus de soleil quand la lune apparaĂźt », « la lune est trĂšs haut » forment un seul schĂ©ma, puisquâils caractĂ©risent la lune. Or il suffit que ce schĂ©ma existe dans son esprit pour que lâenfant dise : la lune ne tombe pas parce queâŠ. etc. Ici le schĂ©ma produit une implication nette.
§ 3. Le besoin de justification a tout prix.
On peut dĂ©duire de la frĂ©quence de ces « parce que » dâordre pseudo-logique ou pseudo-causal, cette conlu- sion, que la pensĂ©e de lâenfant et la pensĂ©e Ă©gocentrique en gĂ©nĂ©ral, sont incessamment dĂ©terminĂ©es par le besoin de justification Ă tout prix. Cette loi logique ou prĂ©logique a une signification profonde, car câest grĂące Ă son existence, probablement, que lâidĂ©e de hasard est
1 Article cité au § 1.
absente de la mentalitĂ© enfantine. « Tout phĂ©nomĂšne peut se justifier par ce qui lâentoure », ou encore : « Tout tient Ă tout, et rien nâest fortuit », tels pourraient ĂȘtre les Ă©noncĂ©s de cette croyance. La rencontre, pour nous fortuite, de deux phĂ©nomĂšnes dans la nature, et de deux propos dans une conversation nâest pas due au hasard, elle se justifie par une raison que lâenfant invente comme il peut. En ce qui concerne la rĂ©flexion sur les phĂ©nomĂšnes naturels, nous verrons de nombreux exemples de cette loi Ă propos des « pourquoi » dâenfants (chap. V, § 2). Un grand nombre de ces questions sont, en effet, posĂ©es comme si lâenfant excluait entiĂšrement le hasard de la marche des Ă©vĂ©nements. En ce qui concerne lâintelligence verbale lâun de nous a dĂ©jĂ citĂ© quelques exemples du mĂȘme phĂ©nomĂšne sous le nom, dâailleurs Ă©quivoque, de « principe de raison ». Lorsquâon pose une question de raisonnement Ă un enfant qui ne peut y rĂ©pondre, celui-ci, au lieu de se taire, invente toujours et Ă tout prix une rĂ©ponse, laquelle tĂ©moigne prĂ©cisĂ©ment du besoin de lier entre elles les choses les plus hĂ©tĂ©rogĂšnes. Par exemple, on donne comme consigne Ă lâenfant, au cours dâun test de raisonnement, de mettre un papier bleu dans une boĂźte, sâil y trouve un sou, un papier blanc, sâil y trouve deux sous, etc. Le sujet met au hasard le papier blanc. « Pourquoi faut-il mettre le papier blanc ? â Parce que le blanc ça a la couleur de un sou » ou « parce que sa couleur Ă©clate [comme le nickel] », etc. 1. On voit par cet exemple que lâarbitraire des consignes ne satisfait pas lâenfant : ce dernier trouve
1 Journ. de Psych. » 1922 (vol. 19), p. 249.
dÚs lors une justification à tout ce qui, pour nous, est simplement « donné », sans raison, à tout ce qui est simplement « assumé ».
Or ces faits, que nous signalions sans les expliquer, nous les avons retrouvĂ©s abondamment Ă propos des proverbes : les rapprochements les plus inattendus sont toujours justifiĂ©s par lâenfant. Voici quelques exemples, oĂč le syncrĂ©tisme entraĂźne ces justifications Ă tout prix :
Witt (10 ans) : « Qui sâexcuse sâaccuse » = « Quand quelquâun est trop bon, on finit par tout lui prendre » â « parce que lâautre a pris quelque chose, alors celui qui a pris sâexcuse ».
And (9 ; 6): MĂȘme proverbe = « Celui qui sâendort tard se rĂ©veille tard », « parce quâil sâexcuse parce quâil se rĂ©veille tard [de se rĂ©veiller tard] ».
Dut (8 ; 10) : « Qui a bu boira » = « En satisfaisant aux uns, on dĂ©plaĂźt aux autres » â « parce que quand quelquâun boit on vient le dĂ©ranger ».
Hane (9 ; 3) : « Dâun sac de charbon ne sort pas de poussiĂšre blanche » = « Pour vivre il faut travailler » â « parce quâil faut de lâargent pour acheter du charbon ».
Ec (9 ; 1) : « Câest en forgeant quâon devient forgeron » = « Il faut rĂ©compenser ou punir les hommes suivant ce quâils ont fait » â « parce que si on a bien appris son mĂ©tier on nous rĂ©compense, si on lâa pas bien appris on nous punit » et « Le mouton sera toujours tondu » = « A force de sâexercer Ă une chose, on y devient habile » parce que « à force de sâexercer pour tondre le mouton on devient habile pour tondre les autres quand on en a des autres ».
Encore Ec : « Les mouches qui bourdohnent autour des chevaux ne font pas avancer la diligence » = « On se corrige difficilement dâun dĂ©faut qui est devenu une habitude » â « parce que les mouches vont toujours sur les chevaux et peu Ă peu elles sâhabituent et aprĂšs câest difficile de se corriger ». Et « A chacun selon ses Ćuvres » = « Celui qui sâendort tard se rĂ©veille tard » â « parce que quand on a quelque chose Ă apprendre on va se coucher tard. Ses Ćuvres, câest Ă nous, alors on se rĂ©veille tard. Nos Ćuvres, câest nos choses Ă faire, on a des choses Ă faire, on est obligĂ© dâaller se coucher tard pour les savoir ». Ce dernier exemple fait intervenir un schĂ©ma dâensemble plus net que les prĂ©cĂ©dents.
Xy (12 ; 11): « A tout oiseau son nid est beau » = « Des causes insignifiantes peuvent avoir des consĂ©-, quences redoutables » parce que « un oiseau il fait son nid avec prĂ©caution, tandis quand on fait des choses mal on peut avoir des consĂ©quences redoutables ». Et « Pendant quâon flĂąne le rĂŽti brĂ»le » = « Les gens les plus prĂ©occupĂ©s de corriger les autres de leurs dĂ©fauts ne sont pas toujours les plus irrĂ©prochables » parce que « quand on est trop occupĂ© Ă corriger les autres de leurs dĂ©fauts, on laisse brĂ»ler le rĂŽti ».
On voit le mĂ©canisme de ces justifications. Ce sont des cas de syncrĂ©tisme dans lesquels le schĂ©ma dâensemble est rĂ©duit au minimum, pour se ramener Ă ce que M. Cousinet a appelĂ© lâ« analogie immĂ©diate ». â
La facultĂ© de justification Ă tout prix dont tĂ©moignent les enfants est donc la consĂ©quence du syncrĂ©tisme : le syncrĂ©tisme, qui est la nĂ©gation de lâanalyse, fait que toute perception nouvelle ou toute idĂ©e nouvelle cherche coĂ»te que coĂ»te, un lien avec ce qui prĂ©cĂšde immĂ©diatement. TantĂŽt ce lien est complexe et
se prĂ©sente sous forme dâun schĂ©ma global qui fera cadrer terme Ă terme le nouveau avec lâancien, tantĂŽt le lien est plus simple et plus immĂ©diat, et lâon aura Ă faire aux cas prĂ©sents de justifications Ă tout prix. Dira-t-on que ces justifications sâexpliquent suffisamment par la notion dâanalogie immĂ©diate sans faire intervenir celle de syncrĂ©tisme ? Nous croyons au contraire que sans les habitudes dâesprit que donne le syncrĂ©tisme, sans le fait de ne percevoir que les schĂ©mas dâensemble, qui engendrent cette conviction continuelle que tout tient Ă tout, lâenfant ne prĂ©senterait pas ce foisonnement de justifications arbitraires. Dâailleurs il est visible, dans les exemples que nous venons de donner, quâentre le syncrĂ©tisme proprement dit et les autres cas, il y a tous les intermĂ©diaires : ici, de nouveau câest grĂące au schĂ©ma dâensemble en formation que lâanalogie de dĂ©tail prend de la consistance.
Il y a donc, dans lâimagination enfantine, une capacitĂ© Ă©tonnante de rĂ©pondre Ă toutes les questions par une hypothĂšse ou une raison inattendue qui Ă©carte toutes les difficultĂ©s. Il nây a pas pour lâenfant de « pourquoi » qui doive rester sans rĂ©ponse. Un enfant peut dire « je ne sais pas » pour se dĂ©barrasser de vous, il ne dira que trĂšs tard (vers 11 ou 12 ans) « on ne peut pas savoir ». Dira-t-on que ces justifications sont donnĂ©es pour ne pas rester a quia, ou par amour-propre, etc. ? Cela nâexplique pas la richesse et lâimprĂ©vu des hypothĂšses, qui rappellent beaucoup plus lâexubĂ©rance des symbolistes mystiques ou des dĂ©lires dâinterprĂ©tation que les faux-fuyants des adultes pris au dĂ©pourvu, par
exemple des candidats au baccalaurĂ©at. Câest cette parentĂ© des justifications dâenfants et de celles des interprĂ©tants aux premiers degrĂ©s du dĂ©lire que doit expliquer celui qui conteste lâexistence du besoin de justification Ă tout prix. Les faits que nous venons de citer se rapprochent, en effet, de tous les caractĂšres que le Dr Dromard prĂȘte aux interprĂ©tants 1 : le raisonnement imaginatif, au cours duquel toutes les possibilitĂ©s deviennent des probabilitĂ©s ou des certitudes, la diffusion de lâinterprĂ©tation, câest-Ă -dire 1â« enchaĂźnement en vertu duquel une interprĂ©tation est appelĂ©e le plus souvent par une interprĂ©tation antĂ©rieure et sâappuie elle-mĂȘme, Ă son tour, sur une interprĂ©tation ultĂ©rieure » (« Je greffe une chose sur une autre, de telle sorte que petit Ă petit jâĂ©chafaude un tout » malade G.), le rayonnement, câest-Ă -dire « la production fortuite et inattendue dâinterprĂ©tations sans nombre qui gravitent Ă distance autour de lâidĂ©e directrice, laquelle reprĂ©sente le centre et comme le point de ralliement de toutes les parties du systĂšme », le symbolisme ou tendance Ă trouver dans tout phĂ©nomĂšne ou dans toute phrase, une idĂ©e cachĂ©e plus profonde que celle qui apparaĂźt, etc. Aussi M. Dromard conclut-il avec raison que « la façon de penser des interprĂ©tants, leur façon de percevoir et de raisonner, en un mot, rappelle certains traits, les plus essentiels de la âpensĂ©e primitive et de la pensĂ©e infantile 2. »
1 G. Dromard. Le dĂ©lire dâinterprĂ©talion, Journ. de Psych., vol. 8 (1911), p. 290 et 400.
2 Ibid., p. 416.
Quant Ă attribuer lâexubĂ©rance de ces interprĂ©tations dâenfants Ă de la simple fabulation, nous allons voir tout Ă lâheure ce quâil faut penser de cette hypothĂšse qui se prĂ©sente Ă lâesprit Ă propos de tous les faits rapportĂ©s dans ce chapitre. En outre, il convient dâĂ©carter lâobjection selon laquelle le caractĂšre interprĂ©tateur des justifications dâenfants serait dĂ» au fait que nous avons travaillĂ© au moyen de proverbes. Tous les phĂ©nomĂšnes ici en question se retrouvent Ă lâobservation courante dans les rĂ©flexions des enfants. On a bien souvent Ă©tudiĂ©, par exemple, lâĂ©tymologie spontanĂ©e Ă laquelle se livrent les enfants ou leur propension Ă©tonnante au verbalisme, câest-Ă -dire Ă lâinterprĂ©tation fantaisiste de mots mal compris : ces deux phĂ©nomĂšnes montrent la facilitĂ© de lâenfant Ă satisfaire son esprit par des justifications arbitraires. En outre, comme nous lâavons remarquĂ© incessamment, lâenfant ne sait pas, au dĂ©but de notre expĂ©rience, quâun proverbe a un sens moral cachĂ©. Nous nous bornons Ă lui rappeler quâun proverbe est « une phrase qui veut dire quelque chose » et Ă lui demander de trouver une phrase « qui veut dire la mĂȘme chose ». Sâil nây avait pas une tendance spontanĂ©e Ă la justification Ă tout prix et au symbolisme interprĂ©tateur, rien ne conduirait lâenfant, dans la consigne de nos expĂ©riences, aux phĂ©nomĂšnes que lâon a vus.
Nous pouvons donc conclure que le besoin de justification Ă tout prix est une loi gĂ©nĂ©rale de lâintelligence verbale de lâenfant et que cette loi dĂ©rive elle-mĂȘme du syncrĂ©tisme du raisonnement enfantin. Par le fait que pour le syncrĂ©tisme tout est liĂ©, tout tient Ă tout, tout
est perçu au travers de schĂ©mas dâensemble construits par lâimagerie, les analogies de dĂ©tail, les circonstances contingentes, il est naturel que lâidĂ©e du hasard ou de lâarbitraire nâexiste pas pour la mentalitĂ© syncrĂ©tique, et que, dĂšs lors, on puisse trouver la raison de tout. Dâautre part, le syncrĂ©tisme est un produit de lâĂ©gocentrisme enfantin, puisque ce sont les habitudes Ă©gocentriques de penser qui poussent Ă fuir lâanalyse et Ă se satisfaire de schĂ©mas dâensemble individuels et arbitraires. DĂšs lors on comprend pourquoi les justifications enfantines, qui dĂ©rivent du syncrĂ©tisme, ont le caractĂšre dâinterprĂ©tations subjectives, celui mĂȘme que lâon retrouve dans les interprĂ©tations pathologiques dues Ă une rĂ©gression aux modes primitifs de penser.
§ 4. Le syncrétisme de la compréhension.
Jusquâici nous nous sommes trouvĂ©s en prĂ©sence dâenfants qui comprenaient, Ă peu de choses prĂšs, chacune des deux phrases comparĂ©es. Pour les phrases correspondantes, cela ne fait pas de doute. Quant aux proverbes eux-mĂȘmes, on peut dire quâils ont Ă©tĂ© verbalement compris, câest-Ă -dire que lâenfant, en les lisant, sâest fait une reprĂ©sentation concrĂšte de leur signification, en laissant Ă©chapper seulement leur sens moral. NĂ©anmoins ils ont tous eu le sentiment quâil fallait attribuer au proverbe un sens symbolique et cela sans que nous eussions jamais insistĂ© sur ce point. Dans ces conditions de comprĂ©hension suffisante, nous croyons que les phĂ©nomĂšnes dĂ©crits tout Ă lâheure ressortissent bien au syncrĂ©tisme du raisonnement.
DâoĂč vient ce phĂ©nomĂšne du syncrĂ©tisme ? Nous avons jusquâici considĂ©rĂ© la facultĂ© de former des schĂ©mas dâensemble comme donnĂ©e et comme rĂ©sultant des habitudes de pensĂ©e non analytiques qui dĂ©coulent de lâĂ©gocentrisme. Il est temps de serrer de plus prĂšs le mĂ©canisme, en passant Ă lâĂ©tude du syncrĂ©tisme de la comprĂ©hension. On peut admettre, en effet, en raison des phĂ©nomĂšnes que nous avons Ă©tudiĂ©s dans nos premiers chapitres que, lorsque lâenfant Ă©coute parler autrui, son Ă©gocentrisme le pousse Ă croire quâil comprend tout et lâempĂȘche de discuter terme Ă terme les paroles et les propositions de son interlocuteur. Au lieu dâanalyser le dĂ©tail de ce quâon lui dit, il raisonne donc sur lâensemble. Il ne cherche donc pas Ă sâadapter Ă lâinterlocuteur, et câest Ă cause de cette inadaptation quâil pense par schĂ©mas dâensemble. Câest en ce sens quâon peut dire que lâĂ©gocentrisme sâoppose Ă lâanalyse. Or, il est un moyen facile dâĂ©tudier le mĂ©canisme de cette formation des schĂ©mas syncrĂ©tiques, câest de voir, dans nos expĂ©riences, ce qui se passe lorsque lâun des mots du proverbe ou de la phrase correspondante est inconnu de lâenfant. Va-t-il sâintĂ©resser Ă ce mot, comme ferait un esprit non Ă©gocentrique qui tend Ă sâadapter au point de vue de lâinterlocuteur, et chercher Ă analyser ce mot avant de raisonner plus avant, ou suppo- sera-t-il le mot connu, et continuera-t-il sans autre Ă penser comme sâil nây avait pas de difficulté ? Nous allons voir que les habitudes Ă©gocentriques de penser sont les plus fortes et que lâenfant raisonne comme sâil nâĂ©coutait pas lâinterlocuteur, comme sâil comprenait
tout. Le mot inconnu, dĂšs lors, est assimilĂ© en fonction du schĂ©ma global de la phrase ou des deux phrases. Le syncrĂ©tisme de la comprĂ©hension consiste prĂ©cisĂ©ment en ce fait que la comprĂ©hension du tout prĂ©cĂšde lâanalyse du dĂ©tail et que la comprĂ©hension du dĂ©tail ne sâopĂšre â à tort ou Ă raison â quâen fonction du schĂ©ma du tout. Câest donc dans le syncrĂ©tisme de la comprĂ©hension que nous allons trouver le vĂ©ritable trait dâunion entre les habitudes Ă©gocentriques de penser, dĂ©jĂ connues de nous par nos trois premiers chapitres, et le syncrĂ©tisme qui en dĂ©coule.
Pour nous reprĂ©senter dâemblĂ©e ce quâest ce syncrĂ©tisme de la comprĂ©hension chez lâenfant, il suffit de penser Ă la maniĂšre dont les esprits intuitifs traduisent une langue Ă©trangĂšre quâils possĂšdent mal, ou comprennent des propositions difficiles dans leur propre langue. Il leur arrive de comprendre lâensemble dâune phrase Ă©trangĂšre ou lâensemble dâune page de philosophie, par exemple, sans comprendre tous les mots ni tout le dĂ©tail des dĂ©monstrations. Un schĂ©ma dâensemble sâest construit, relativement juste (comme le montre la comprĂ©hension complĂšte obtenue dans la suite), mais reposant sur quelques points seulement, qui sont reliĂ©s spontanĂ©ment. Ce schĂ©ma dâensemble prĂ©cĂšde, dans ces cas, la comprĂ©hension analytique.
Or câest le procĂ©dĂ© quâemploie lâenfant. Il laisse Ă©chapper, dans une phrase donnĂ©e, tous les mots difficiles, puis il relie les mots compris jusquâĂ en faire un schĂ©ma dâensemble, lequel, aprĂšs coup, permet dâinterprĂ©ter les mots incompris. Naturellement ce procĂ©dĂ©
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syncrĂ©tique peut donner lieu Ă des erreurs Ă©normes, , comme nous allons en voir quelques-unes, mais nous croyons que câest le procĂ©dĂ© le plus Ă©conomique, et celui qui conduit lâenfant Ă la comprĂ©hension exacte au cours, bien entendu, dâune sĂ©rie dâapproximations et de sĂ©lections successives.
Voici un exemple de ce procédé, dans le cas de nos proverbes :
Vau (10 ; 0) identifie « A chacun selon ses Ćuvres » avec « Certaines personnes sâagitent beaucoup mais ne font rien ». Or il ne connaĂźt pas le mot « selon ». Mais il croit dâemblĂ©e le comprendre et voici comment. Sâil a rĂ©uni ces deux propositions câest « parce que câest Ă peu prĂšs la mĂȘme chose » : lâune signifie « chacun fait ses Ćuvres, chacun a son Ćuvre » et lâautre : « Chacun veulent faire quelque chose mais ils ne font rien. » A une antithĂšse prĂšs, le schĂ©ma est donc semblable dans les deux phrases. Or que veut dire « selon » ? « Cela veut dire ? â Viennent. Que chacun vienne Ă lâĆuvre. » Une demi-heure aprĂšs nous demandons Ă Vau de nous rĂ©pĂ©ter les deux phrases par cĆur. Il nous reproduit la premiĂšre comme suit : « Chacun selon Ă lâĆuvre ». Le mot « selon » a bien pris le sens de « venir ». Vau nous reproduit, en effet, la phrase correspondante comme suit : « Certaines personnes vont pour rien. â Pourquoi veulent-elles dire la mĂȘme chose ? â Parce que certaines personnes allaient mais faisaient rien. En haut [dans le proverbe] ils allaient mais faisaient quelque chose. »
Ce cas trĂšs net nous montre donc un enfant ignorant un mot, mais ne se rendant pas compte de cette ignorance. DĂšs lors le mot inconnu est interprĂ©tĂ© en fonction du schĂ©ma dâensemble des deux phrases compa-
rĂ©es. Vau nâa donc en aucune maniĂšre cherchĂ© Ă analyser le dĂ©tail des phrases dans ce quâil avait dâincomprĂ©hensible. Il a dĂ©cidĂ© quâelles signifiaient la mĂȘme chose, puis en a interprĂ©tĂ© les termes en fonction de ce schĂ©ma global, lequel sâest formĂ© indĂ©pendamment du mot inconnu. Si nous rattachons ce mĂ©canisme de la comprĂ©hension des mots au syncrĂ©tisme, câest donc parce que cette comprĂ©hension procĂšde du tout Ă la partie, exactement comme fait la perception primitive.
Voici dâautres exemples :
Kauf (8 ;8) F. assimile « Le mouton sera toujours tondu » Ă la phrase suivante : « Les gens dâune petite taille peuvent ĂȘtre dâun grand mĂ©rite », sans connaĂźtre le mot « mĂ©rite » et conclut que ce dernier signifie : « Ăa veut dire quâils peuvent devenir gros plus tard ». De nouveau le mot inconnu est donc interprĂ©tĂ© en fonction du schĂ©ma global. En effet, nous dit Kauf, le mouton sera toujours tondu parce quâil grossit en vieillissant. DĂšs lors les deux phrases veulent dire la mĂȘme chose « parce que les moutons peuvent devenir gros en vieillissant, les moutons sont dâune petite taille quand ils sont petits, les gens quand ils sont petits sont dâune petite taille, et en vieillissant ils grossissent » [= ils sont dâun grand mĂ©rite, dans le sens que lâon vient de voir],
La mĂȘme phrase correspondante est assimilĂ©e par Don (9 ans) au proverbe « Les mouches qui bourdonnent autour des chevaux ne font pas avancer la diligence ». DâoĂč Don conclut que « mĂ©rite » signifie « Quelque chose qui est grand » ou « un grand nombre de mouches ». Ici de nouveau, câest le schĂ©ma qui donne son sens au mot inconnu.
Inutile dâinsister sur ces faits, qui sont dâobservation
courante. Ce sont eux qui expliquent le phĂ©nomĂšne du verbalisme. Si les enfants ont tant de facilitĂ© Ă se servir dâun mot inconnu sans sâapercevoir quâils ne le comprennent pas, ce nâest pas parce quâils croient pouvoir le dĂ©finir. Une fois sorti de son contexte, ce mot nâĂ©voque, en effet, plus rien pour eux. Mais la premiĂšre fois quâils lâont rencontrĂ©, lâensemble du contexte a donnĂ© Ă ce mot un sens trĂšs suffisant, grĂące Ă la liaison syncrĂ©tique de tous les termes de ce contexte et aux justifications pseudo-logiques toujours prĂȘtes Ă surgir.
On aperçoit, du mĂȘme coup, comment le syncrĂ©tisme de la comprĂ©hension explique celui du raisonnement et sert de pont entre la pensĂ©e Ă©gocentrique et les phĂ©nomĂšnes dĂ©crits dans les derniers paragraphes. Voici, Ă peu prĂšs, comment se passent les choses. Lorsquâil Ă©coute parler, lâenfant fait effort, non pas tant pour sâadapter ni pour entrer dans la pensĂ©e dâautrui, mais pour assimiler Ă son propre point de vue et Ă son acquis antĂ©rieur tout ce qui est dit. Un mot inconnu, dĂšs lors, ne lui semble pas inconnu au mĂȘme degrĂ© que sâil faisait effort pour sâadapter rĂ©ellement Ă autrui. Ce mot est fondu, au contraire, dans le contexte immĂ©diat, qui semble Ă lâenfant trĂšs suffisamment compris. Les mots trop nouveaux nâentraĂźnent jamais aucune analyse. La perception ou la comprĂ©hension sont donc syncrĂ©tiques parce quâinanalysĂ©es et inanalysĂ©es parce quâinadaptĂ©es. De ce syncrĂ©tisme de « rĂ©ception » pour ainsi dire (de perception ou de comprĂ©hension) au syncrĂ©tisme du raisonnement, il nây a quâun pas, quâune simple prise de conscience. Au lieu dâenregistrer passivement que
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telle phrase « va avec » (sentiment dâaccord) telle autre, ou que le fait que la lune ne tombe pas « va avec » le fait que la lune est trĂšs haut, lâenfant peut se demander « pourquoi » il en est ainsi, ou bien on peut le lui demander : il crĂ©era alors des implications ou dĂ©couvrira des justifications variĂ©es, qui expliciteront simplement ce sentiment dâ« accord » quâil Ă©prouvait en toutes choses. Lâillogisme des « parce que » enfantins, ou lâabsence de la notion du fortuit dont tĂ©moignent les « pourquoi » primitifs, tiennent ainsi au syncrĂ©tisme de la comprĂ©hension et de la perception elles-mĂȘmes et celui- ci tient Ă lâinadaptation quâentraĂźne lâĂ©gocentrisme.
Nous pouvons donc, en deux mots, reprendre le problĂšme discutĂ© au § 2 : les liaisons syncrĂ©tiques de propositions naissent-elles des analogies de dĂ©tail ou lâinverse ? Cette question, que nous avons dâailleurs rĂ©solue en disant quâentre les analogies de dĂ©tail et lâimplication des schĂ©mas dâensemble il y avait mutuelle dĂ©pendance, peut se poser Ă propos du syncrĂ©tisme de la comprĂ©hension et de celui de la perception : lâenfant comprend-il la phrase en fonction des mots, ou lâinverse, perçoit-il un tout en fonction des dĂ©tails ? Ces problĂšmes sont oiseux sâil sâagit de phrases faciles ou dâobjets usuels, mais intĂ©ressants dĂšs quâil y a adaptation aux objets nouveaux.
Or, pour ce qui est de la perception, la question est Ă reprendre, mais, dâores et dĂ©jĂ , il semble possible de conclure ce qui suit. Dans le cas citĂ© par M. ClaparĂšde, par exemple, on peut se demander si lâenfant qui reconnaissait une page de musique parmi quantitĂ© dâau-
trĂšs, Ă©tait guidĂ©, comme le veut lâhypothĂšse du syncrĂ©tisme, par la figure dâensemble de la page ou par tel dĂ©tail particulier (fin de ligne ou figure partielle faite de notes agglomĂ©rĂ©es) ? Or lâexistence de la figure dâensemble et celle des dĂ©tails isolĂ©s sont solidaires. Sâil y a figure dâensemble, câest parce que, outre la masse indistincte qui sert de fond, quelques dĂ©tails sont choisis au hasard et sont particuliĂšrement remarquĂ©s. Câest grĂące Ă ces dĂ©tails marquants quâil y a un tout et vice versa. La preuve quâil nây a lĂ ni un sophisme ni un truisme, câest que nous, adultes, qui sommes habituĂ©s Ă analyser chaque groupe de notes et chaque mot, nous ne voyons plus ni la figure dâensemble, ni ces dĂ©tails prĂ©dominants. Sâil nây a plus pour nous de dĂ©tails marquants, câest donc quâil nây a plus de figure dâensemble, et inversement. DĂšs que nous clignons des yeux, au contraire, nous voyons certains groupes de notes et certains mots se dĂ©tacher et câest tantĂŽt au moyen dâeux que la page prend une physionomie dâensemble, tantĂŽt lâinverse, suivant un rythme continu. De mĂȘme, dans le dessin enfantin, les dĂ©tails marquants et la figure dâensemble sont solidaires. Câest pourquoi lâenfant se contente, pour exprimer une figure dâhomme, de juxtaposer quelques dĂ©tails, insignifiants ou essentiels (une tĂȘte, un bouton, des jambes, un nombril, etc. au hasard), que nous aurions choisis dâune tout autre maniĂšre puisque notre perception nâest plus syncrĂ©tique au mĂȘme degrĂ©.
Dire que le schĂ©ma du tout et lâanayse des dĂ©tails marquants sont mutuellement dĂ©pendants, ce nâest donc pas Ă©noncer un truisme : il y a bien lĂ deux Ă©lĂ©ments
distincts, dont lâun entraĂźne lâautre et rĂ©ciproquement, suivant un rythme facile Ă observer.
Dans le syncrĂ©tisme de la comprĂ©hension il en va exactement de mĂȘme. Dans certains cas il semble que le schĂ©ma seul importe et que la comprĂ©hension des mots vienne aprĂšs. Voici un exemple :
PĂ©ril (10 ; 6) identifie « Qui a bu boira » avec « Qui sâendort tard, se rĂ©veille tard » « parce que avant la virgule il y a aussi les mĂȘmes mots dans la phrase, câest placĂ© la mĂȘme chose les mots rĂ©pĂ©tĂ©s, dans les deux phrases il y a un mot qui se rĂ©pĂšte ». Il semble donc que seule la forme dâensemble schĂ©matisĂ©e ait guidĂ© PĂ©ril. Mais il conclut de lĂ Ă une identification du sens des mots : « Parce que celui qui a bu veut encore boire, et celui qui sâendort tard se rĂ©veille aussi tard. »
Dans dâautres cas, il semble que lâenfant cherche uniquement des mots semblables par le sens ou le son « petit » et « petites », « habit » et « habitude », etc., quâil parte, autrement dit, de la comprĂ©hension des mots particuliers, mais ici encore le schĂ©ma dâensemble se construit ensuite tout aussi nettement. Bref, dans le syncrĂ©tisme de la comprĂ©hension comme dans celui de la perception, le schĂ©ma dâensemble et le dĂ©tail sont solidaires. Lâun peut prĂ©cĂ©der lâautre, et en est donc indĂ©pendant, mais il entraĂźne lâautre, et vice versa, en une oscillation indĂ©finie. Ce rythme a donc pour effet dâanalyser de plus en plus le dĂ©tail et de synthĂ©tiser de plus en plus le tout. DĂšs lors, au dĂ©but, seuls les dĂ©tails trĂšs gros ou trĂšs marquants sont perçus et seuls les schĂ©mas dâensemble trĂšs grossiers sont construits. Au
dĂ©but, par consĂ©quent, les dĂ©tails marquants et la figure dâensemble sont plus ou moins confondus, puis aux dĂ©pens de ce syncrĂ©tisme initial, lâanalyse et la synthĂšse se dĂ©veloppent concurremment.
On comprend donc pourquoi, dans le raisonnement syncrĂ©tique, les rapports entre le raisonnement par analogies explicitĂ©es et le raisonnement par implications de schĂ©mas globaux sont si enchevĂȘtrĂ©s : cette circonstance est due Ă nouveau au fait que le syncrĂ©tisme du raisonnement dĂ©rive de ceux de la comprĂ©hension et de la perception par une sĂ©rie de prises de conscience successives.
§ 5. Conclusion.
A lire nos rĂ©sultats, on sera peut- ĂȘtre arrivĂ© Ă croire que la pensĂ©e Ă©gocentrique, qui produit ces phĂ©nomĂšnes de syncrĂ©tisme, est plus proche de la pensĂ©e autistique et du rĂȘve que de la pensĂ©e logique. Les faits que nous venons de dĂ©crire prĂ©sentent, en effet, plusieurs aspects qui les apparentent au rĂȘve ou Ă la rĂȘvasserie : les rapprochements verbaux, voire calembouriques, et surtout cette maniĂšre de laisser flotter sa pensĂ©e au grĂ© des associations libres jusquâĂ ce quâun rapprochement se produise entre deux propositions qui nâont rien de commun au premier abord.
Ce nâest pas ici le lieu de pousser Ă fond cette comparaison entre le syncrĂ©tisme et lâimagination autistique. Nous avons dĂ©jĂ fait apercevoir, dâailleurs, la parentĂ© qui existe entre lâinterprĂ©tation pathologique et les justifications Ă tout prix des enfants. NĂ©anmoins, il peut ĂȘtre utile de noter dĂšs maintenant que tout nous
engage Ă considĂ©rer le mĂ©canisme de la pensĂ©e syncrĂ©tique comme intermĂ©diaire entre celui de la pensĂ©e logique et celui de ce que les psychanalystes ont appelĂ© dâun mot hardi le « symbolisme » des rĂȘves. Comment fonctionne, en effet, lâimagination autistique dans les rĂȘves ? Freud a montrĂ© que deux fonctions essentielles prĂ©sident Ă la formation des images ou des pseudo-concepts du rĂȘve et de lâimagination de la veille : dâune part la condensation, qui fait fondre en une seule plusieurs images disparates (comme plusieurs personnes en une seule), dâautre part le dĂ©placement, qui transpose dâun objet Ă un autre les caractĂšres qui appartenaient au premier (une personne quelconque qui, parce quâelle a de la ressemblance avec la mĂšre du dormeur, par exemple, est conçue par celui-ci comme Ă©tant sa propre mĂšre). Or, comme lâun de nous lâa dĂ©jĂ supposĂ© prĂ©cĂ©demment 1, entre ces deux fonctions et celle de la gĂ©nĂ©ralisation (qui est une sorte de condensation) et de lâabstraction (qui est une sorte de dĂ©placement) il doit y avoir tous les chaĂźnons intermĂ©diaires. Le syncrĂ©tisme est justement le plus essentiel de ces chaĂźnons. Comme le rĂȘve, il « condense » en un tout des Ă©lĂ©ments objectivement disparates. Comme le rĂȘve, il « dĂ©place » au grĂ© des associations dâidĂ©es, des ressemblances tout extĂ©rieures ou des assonances calembouriques (habit, habitude), les caractĂšres qui paraissent devoir ne sâappliquer quâĂ un seul objet dĂ©terminĂ©. Mais, dâautre part, cette condensation et ce dĂ©placement ne sont pas aussi
1 J. Piaget, La psychanalyse dans ses rapports avec la psychologie de lâenfant i Bullet. Soc. Alf. Binet, n 0ÎČ 131-133, v. p. 56-57.
absurdes que dans !e rĂȘve (ni aussi pĂ©nĂ©trĂ©s dâaffectivitĂ©) ou dans lâimagination autistique : ils sont proches de la comparaison logique elle-mĂȘme. On peut donc estimer quâils forment transition entre les mĂ©canismes prĂ©logiques de la pensĂ©e et les mĂ©canismes logiques 1.
Il convient, en effet, de ne pas sous-estimer la pensĂ©e par schĂ©mas syncrĂ©tiques qui conduit lâenfant, malgrĂ© toutes les pĂ©ripĂ©ties que nous avons vues, Ă une adaptation progressive. Ces schĂ©mas nâont rien dâinintelligent, ils sont simplement trop ingĂ©nieux, trop faciles pour servir Ă un usage prĂ©cis. Mais ils seront, tĂŽt ou tard, soumis Ă une sĂ©lection sĂ©vĂšre et Ă une rĂ©duction mutuelle qui les aiguiseront et en feront un excellent instrument dâinvention, dans les domaines oĂč les hypothĂšses sont utiles. Ce nâest quâĂ lâĂąge oĂč nous avons Ă©tudiĂ© nos enfants que cette exubĂ©rance gĂȘne lâadaptation, parce quâelle est trop proche encore de lâimagination autistique.
Ces analogies entre le syncrĂ©tisme et lâimagination autistique expliquent, dâautre part, pourquoi les rĂ©ponses dâenfants que nous avons obtenues ressemblent si fort Ă de la fabulation. On a dĂ» avoir souvent, en effet, lâimpression que les enfants que nous interrogions sâamusaient, soit de nous, soit du test lui-mĂȘme, et que
1 Une preuve de plus des analogies entre le syncrĂ©tisme et lâimagination nous est fournie par la belle Ă©tude de M. Larsson (H. Larsson, La logique de la poĂ©sie, trad. Philipot, Paris. Leroux, 1919). M. Larsson a montrĂ© que lâimagination artistique (qui est une des formes de lâautisme) consiste avant tout Ă voir les objets non pas analytiquement, comme fait lâintelligence, mais syncrĂ©tiquement, câest-Ă -dire par perception dâensemble : lâart dĂ©gage les Gestaltqualitaten des choses et lâeffort dâintropathie que fait lâartiste revient Ă faire revivre cette perception primitive et totale.
les nombreuses solutions quâils dĂ©couvraient Ă plaisir auraient pu ĂȘtre troquĂ©es contre les premiĂšres venues sans que lâenfant en eĂ»t Ă©prouvĂ© aucune gĂȘne. Dans ce cas la valeur des phĂ©nomĂšnes Ă©tudiĂ©s serait assurĂ©ment bien diminuĂ©e. A cette objection, il est toujours trĂšs difficile de rĂ©pondre, car aucun critĂ©rium ne permet de dire, Ă coup sĂ»r, lorsquâon interroge un seul enfant, sâil fabule ou sâil croit ce quâil dit. Par contre, nous proposons, dans des recherches comme les nĂŽtres, lâemploi de trois critĂšres qui permettent, lorsquâon les met en Ćuvre simultanĂ©ment, de distinguer la fabulation de la croyance. Or, dans le cas des phĂ©nomĂšnes prĂ©cĂ©demment dĂ©crits, nous pensons quâil nây a pas eu fabulation et que la ressemblance entre les rĂ©ponses obtenues et la fabulation vient prĂ©cisĂ©ment des analogies entre le syncrĂ©tisme et lâimagination, la fabulation Ă©tant lâune des formes de lâimagination enfantine. Voici les trois critĂšres au nom desquels nous concluons ainsi, au lieu de dĂ©nier toute valeur Ă nos rĂ©sultats.
Premier critĂ©rium : LâuniformitĂ©, ou la constance numĂ©rique des rĂ©ponses. Lorsquâon rĂ©pĂšte sur un grand nombre de sujets la mĂȘme expĂ©rience, on obtient des rĂ©ponses qui se ressemblent toutes ou bien qui sont diverses et inclassables. Dans le premier cas, il y a beaucoup moins de chances quâil y ait eu fabulation que dans le second : les rĂ©ponses que fait lâenfant selon son bon plaisir et simplement par jeu peuvent assurĂ©ment suivre une loi aussi bien que les autres, en ce qui concerne leur contenu comme en ce qui concerne leur forme, mais ce qui est trĂšs peu probable câest quâune mĂȘme
question posée à 40 ou 50 enfants provoque toujours de la fabulation, au lieu de provoquer tantÎt une réponse adaptée, tantÎt une réponse fabulée. Or, en ce qui concerne nos proverbes, toutes les réponses se ressemblent dans leur contenu comme dans leur forme.
DeuxiĂšme critĂ©rium : La diffĂ©rence dâĂąge des enfants. Certaines questions provoquent de la fabulation chez des sujets dâun Ăąge donnĂ© (par exemple Ă 5-6 ans), qui ne les comprennent pas et en font alors un jeu. A 7 et 8 ans les mĂȘmes questions seront comprises et dĂšs lors prises au sĂ©rieux. Lorsque tous les enfants dâun mĂȘme Ăąge rĂ©pondent de la mĂȘme maniĂšre, on peut dont encore se demander sâil nây a pas eu fabulation Ă cause dâune incomprĂ©hension gĂ©nĂ©rale. Mais si les rĂ©ponses sont les mĂȘmes, Ă peu de choses prĂšs, pendant plusieurs annĂ©es, il y a moins de chance quâil y ait eu fabulation. Or câest, le cas pour nos proverbes. On trouve de 9 Ă 11 ans les mĂȘmes rĂ©sultats et les sujets que nous avons vus en dehors de ces limites donnent des rĂ©ponses de mĂȘme nature. On voit simplement une diminution plus ou moins sensible du syncrĂ©tisme au cours des annĂ©es.
TroisiĂšme critĂ©rium : LâarrivĂ©e Ă la rĂ©ponse juste. On voit bien, au moment oĂč lâenfant arrive Ă la rĂ©ponse juste, sâil change de procĂ©dĂ©, sâil renie dâun coup ce Ă quoi il semblait croire jusque lĂ . Dans ce cas, il y a des chances pour quâil y ait eu fabulation. Si, au contraire, il y a continuitĂ© entre les procĂ©dĂ©s qui conduisaient Ă lâerreur et ceux qui conduisent Ă la juste solution, sâil y a des Ă©tapes insensibles, il y a des chances pour quâil nây ait pas eu fabulation. Or, dans le cas de nos prover-
bes, les rĂ©ponses justes voisinent, chez chaque enfant, avec les rĂ©ponses fausses, et les rĂ©ponses justes nâexcluent pas la prĂ©sence du syncrĂ©tisme dans la maniĂšre dont la correspondance entre le proverbe et la phrase a Ă©tĂ© trouvĂ©e.
Nous pouvons donc conclure que nos rĂ©ponses dâenfants ne sont pas dues Ă la fabulation. NĂ©anmoins on nâest jamais sĂ»r que, dans quelques cas individuels, il nây ait pas eu de rĂ©ponses fabulĂ©es. Nous avons mĂȘme acquis la certitude du contraire Ă propos dâun ou deux exemples, qui se distinguaient des autres par leur arbitraire. Sinon lâapparence de fabulation dont tĂ©moignent nos matĂ©riaux est donc due Ă cette circonstance que le syncrĂ©tisme est, par son mĂ©canisme mĂȘme, intermĂ©diaire entre la pensĂ©e autistique et la pensĂ©e logique, comme dâailleurs, verrons-nous, toutes les autres manifestations de la pensĂ©e Ă©gocentrique 1.
1 Pour plus de dĂ©veloppements concernant ce parallĂšle entre lâautisme et la pensĂ©e de lâenfant, voir notre article : La pensĂ©e symbolique et la pensĂ©e de lâenfant, Arch. de Psych., vol. XVIII, p. 273 (1923).