Chapitre II.
Les types et les stades de conversation entre enfants de 4 a 7 ans 1 a

Ce chapitre est la suite et le complĂ©ment du prĂ©cĂ©dent. Nous avons cherchĂ© simplement : 1° Ă  contrĂŽler les rĂ©sultats statistiques donnĂ©s par l’observation de Lev et de Pie ; 2° Ă  Ă©tablir un certain nombre de types de conversation entre enfants du mĂȘme Ăąge, types plus larges que les types de propositions simples, examinĂ©es au chapitre prĂ©cĂ©dent, et pouvant Ă©ventuellement constituer les stades de la conversation enfantine entre 4 et 7 ans.

Les conclusions du chapitre Ier peuvent, en effet, sembler tĂ©mĂ©raires puisque l’observation n’a portĂ© que sur deux enfants, donc sur deux types psychologiques au plus. Il fallait tenter la mĂȘme expĂ©rience sur tout un groupe d’enfants et atteindre ainsi la plus grande variĂ©tĂ© possible de types psychologiques. C’est cette expĂ©rience que nous dĂ©crirons au cours du prĂ©sent chapitre. Notre

analyse portera cette fois sur le relevĂ© intĂ©gral de la conversation, non d’un ou deux enfants donnĂ©s, mais de la sociĂ©tĂ© d’une chambre entiĂšre, oĂč les enfants vont et viennent, oĂč ils entrent et d’oĂč ils sortent. Les propos relevĂ©s rĂ©sultent, en effet, du va-et-vient d’une vingtaine d’enfants en tout, de 4 Ă  7 ans (garçons et filles), observĂ©s lors de leur passage dans un local donnĂ©. Les enfants de 4 Ă  7 ans occupent Ă  la Maison des Petits (oĂč les observations suivantes ont Ă©tĂ© prises comme les prĂ©cĂ©dentes) tout un Ă©tage de cinq piĂšces (chambres du calcul, de la construction, du modelage, etc.) et ils circulent librement d’une piĂšce Ă  l’autre au grĂ© de leurs dĂ©sirs, sans ĂȘtre astreints Ă  un travail suivi. C’est dans l’une de ces piĂšces qu’ont Ă©tĂ© faits les relevĂ©s dont il va ĂȘtre question.

§ 1. ContrĂŽle du coefficient d’égocentrisme.

Un premier rĂ©sultat de ces relevĂ©s a Ă©tĂ© de nous montrer que les propos recueillis se laissent classer dans les mĂȘmes catĂ©gories que celles dont nous nous sommes servis dans le cas de Lev et de Pie. Le langage de nos 20 sujets, tout en reflĂ©tant des diffĂ©rences de tempĂ©rament, reste le produit des mĂȘmes besoins fonctionnels. Chez l’autoritaire on verra une augmentation des ordres, menaces, critiques et discussions, chez le rĂȘveur on verra plus de monologues. Les proportions diffĂ©reront donc, mais chez chaque enfant on trouve reprĂ©sentĂ©e chacune des catĂ©gories. Il y a diffĂ©rence quantitative, non pas qualitative.

Or chez Lev et Pie, qui sont de types assez diffĂ©rents, les coefficients d’égocentrisme sont voisins (0,47 et 0,43).

Peut-on en conclure que ce coefficient sera en moyenne, entre 4 et 7 ans, de 0,45 ou quelque chose d’approchant ? Nous avons fait le calcul sur l’ensemble du langage relevĂ© chez nos 20 sujets (garçons et filles, milieux et races variĂ©s). Nous avons procĂ©dĂ© de la mĂȘme maniĂšre que prĂ©cĂ©demment en faisant le calcul par tranches successives de 100 phrases. Ces 100 phrases consĂ©cutives ne sont donc plus ici les propos successifs d’un seul enfant, mais reprĂ©sentent la conversation globale d’une chambre donnĂ©e, oĂč se trouvent toujours au moins trois ou quatre enfants qui parlent entre eux. Le calcul a par consĂ©quent les plus grandes chances d’ĂȘtre objectif. Or nous sommes arrivĂ©s ainsi Ă  un coefficient d’égocentrisme moyen de 0,45,+0,05 (proportion des catĂ©gories Ă©gocentriques par rapport Ă  l’ensemble du lan-’ gage moins les rĂ©ponses). Comme l’ñge moyen des enfants observĂ©s est de 6 ans, il y a lĂ  une confirmation intĂ©ressante des rĂ©sultats du dernier chapitre.

§ 2. Les types de conversation entre enfants.

Dans le premier chapitre, nous avons Ă©tabli un certain nombre de types de propos d’enfants, mais Ă  titre de types et non de stades, c’est-Ă -dire sans nous poser le problĂšme du dĂ©veloppement de ces types les uns par rapport aux autres ni de la conversation en gĂ©nĂ©ral entre enfants. C’est ce problĂšme qu’il nous faut maintenant aborder. En outre, nous nous sommes occupĂ©s uniquement des propos isolĂ©s, considĂ©rĂ©s Ă©videmment par rapport au contexte, mais en les numĂ©rotant et en les classant phrase par phrase. Il nous faut maintenant

✓

essayer de trouver des types, non de propos isolés mais de conversations globales, ces types étant indépendants en une certaine mesure des précédents, sauf les relations que nous serons amenés à préciser.

Tout d’abord Ă  partir de quelle limite peut-on dire qu’il y a conversation d’enfants ? Nous admettrons arbitrairement qu’il y a conversation dĂšs que trois propos successifs, au minimum, tenus par au moins deux interlocuteurs, se rapportent au mĂȘme objet. Voici par exemple deux schĂ©mas possibles de conversation, choisis parmi les plus simples :

I. 1) Propos de A. 2) Propos de B adapté à ce propos de A. 3) Propos de A adapté à ce propos de B.

II. 1) Propos de A. 2) Propos de B adapté à ce propos de A. 3) Propos de C adapté au propos de A ou au propos de B.

DĂšs lors toute conversation sera formĂ©e de propos appartenant au langage que nous avons appelĂ© socialisĂ©. En effet, les propos de A peuvent ĂȘtre des informations, des critiques, des ordres ou des questions. Les propos de B et de C peuvent appartenir aussi Ă  ces quatre groupes ou faire partie des rĂ©ponses. Mais, comme nous venons de le dire, les types de conversation seront des types plus larges que les types de propos, et indĂ©pendants d’eux. Dans un mĂȘme type X de conversation pourront entrer Ă  titre d’élĂ©ments, soit des informations, soit des questions, soit des ordres, etc. Les problĂšmes que nous abordons maintenant peuvent donc s’énoncer comme suit : 1° Quels sont les types de conversations entre enfants ? 2° Ces types sont-ils contem-

6

porains ou peuvent-ils constituer des stades ? 3° S’ils constituent des stades, quelle est leur gĂ©nĂ©alogie ? DĂ©rivent-ils du langage Ă©gocentrique ? Si oui, par quelle Ă©volution l’enfant passe-t-il du langage Ă©gocentrique aux types supĂ©rieurs de conversation ?

Or nous croyons ĂȘtre arrivĂ©s Ă  l’établissement de quelques stades Ă  partir d’un point de dĂ©part qui ne serait pas encore de la conversation et qui serait constituĂ© par le monologue collectif. Voici donc le tableau auquel nous avons abouti. Nous le donnons sous toutes rĂ©serves. Il nous servira avant tout de schĂ©ma directeur dans nos classifications :

Le stade I participe encore de la pensĂ©e Ă©gocentrique telle que nous l’avons dĂ©crite au chapitre prĂ©cĂ©dent. Dans ce premier stade il n’y a donc pas encore de conversation proprement dite, puisque chaque enfant

parle pour lui, mĂȘme quand il semble s’adresser Ă  quelqu’un de particulier. En outre, les interlocuteurs ne parlent pas du mĂȘme objet. Ce monologue collectif constitue cependant le point de dĂ©part de la conversation enfantine car il procĂšde par groupes discontinus, par paquets de propos successifs. Quand un enfant tient un propos de ce genre, en effet, il arrive que d’autres lui rĂ©pondent immĂ©diatement en parlant d’eux-mĂȘmes, d’oĂč une suite de quatre ou cinq propos qui constituent un embryon de conversation, sans cependant dĂ©passer le stade du monologue collectif.

Les stades II et III participent par contre de la conversation proprement dite et du langage socialisé. Nous les avons répartis en deux séries A et B, parallÚles au point de vue génétique (au stade II A correspond le stade II B, et au stade III A, le stade III B) et qui ont pour origine, la série A, un accord des actions et des opinions (collaboration progressive) et la série B, un désaccord, qui commence par la simple dispute et peut évoluer en discussions plus ou moins perfectionnées.

Le stade II A peut se prĂ©senter sous deux types contemporains. Le premier type (association de l’interlocuteur Ă  l’action et Ă  la pensĂ©e propres) est celui des conversations dans lesquelles chaque enfant, tout en parlant de ce qu’il fait lui-mĂȘme, y associe son interlocuteur. Il y a association en ce sens que chacun Ă©coute et comprend l’interlocuteur, mais il n’y a pas collaboration en ce sens que chacun parle seulement de soi- mĂȘme, de son action propre ou de sa pensĂ©e propre.

Dans le second type, par contre, il y a collaboration

dans Faction, ou dans la pensĂ©e liĂ©e Ă  l’action (pensĂ©e non abstraite), en ce sens que la conversation porte sur une action qui est commune aux interlocuteurs. Le sujet de la conversation est donc une action actuelle, et non l’explication d’une action passĂ©e ou future. Il peut ĂȘtre question aussi, dans ce stade, d’un souvenir qu’on Ă©voque en commun, mais d’un souvenir qu’il ne s’agit ni d’expliquer (reconstitution d’une explication entendue, etc.) ni de discuter (recherche de ce qui est vrai ou pas dans le souvenir, ou des circonstances complĂ©tant ce souvenir, etc.). Le souvenir qu’on Ă©voque en commun, dans ce stade II A, sert uniquement Ă  l’excitation prĂ©sente : on l’évoque comme on raconte une histoire, pour le plaisir (« Tu te rappelles » . etc.)

Au stade III A, au contraire, est rĂ©servĂ©e la collaboration dans l’abstrait. Il faut entendre par abstraite la pensĂ©e enfantine qui n’est plus liĂ©e Ă  Faction actuelle, mais qui se propose de trouver une explication, ou de reconstituer une histoire ou un souvenir, en discutant l’ordre des circonstances ou la rĂ©alitĂ© des rĂ©cits. La collaboration dans la pensĂ©e abstraite sera donc la recherche en commun d’une explication ou la discussion en commun de la rĂ©alitĂ© d’un fait ou d’un souvenir.

Nous assistons donc, au cours des deux stades de la sĂ©rie A, Ă  une socialisation progressive de la pensĂ©e. A priori il n’y avait aucune raison pour que ces trois types de conversation constituent des stades. On conçoit fort bien que le type III A apparaisse avant le type II A ou le monologue collectif, ou en mĂȘme temps qu’eux. En fait, nous verrons que ce n’est pas le cas et

l *

qu’il y a progression au point de vue de l’ñge, conformĂ©ment au tableau ci-dessus. Mais il va de soi que, au fur et Ă  mesure de son accĂšs aux stades II A et III A, l’enfant n’abandonne pas pour autant les conversations des stades prĂ©cĂ©dents. Celles-ci deviennent de simples types. C’est ainsi que l’enfant arrivĂ© au stade III A continue de monologuer Ă  certains moments, etc.

ParallĂšlement Ă  cette Ă©volution, les enfants passent par les deux Ă©tapes suivantes (stades II B et III B), lorsque, au lieu d’ĂȘtre d’accord entre eux comme dans les stades prĂ©cĂ©dents, ils divergent d’opinions ou de dĂ©sirs.

Le stade II B se prĂ©sente Ă©galement sous deux types. Il y a tout d’abord la dispute. C’est la simple opposition des actions divergentes. De mĂȘme que nous venons de voir que dans le premier type du stade II A, les enfants, tout en agissant chacun de son cĂŽtĂ©, peuvent se parler de leur action propre en s’associant chacun par la pensĂ©e Ă  l’action des autres, de mĂȘme ils peuvent au lieu de s’associer, se critiquer ou s’injurier, affirmer chacun sa propre supĂ©rioritĂ©, bref se disputer.

Cette dispute, qui est donc un choc d’affirmations non simplement constatives, mais liĂ©es Ă  des dĂ©sirs, des apprĂ©ciations subjectives, des ordres et des menaces, peut donner naissance Ă  des discussions. La discussion est un choc de constatations contraires. AprĂšs avoir parlĂ© comme suit : « Donne-moi ça. — Non. — Oui. — ‱ Non. — Oui, etc. », l’enfant peut adopter le ton de la constatation. « J’ai besoin de ça. — Non. — Oui, etc. »

Le premier de ces dialogues ressortit à la dispute, le second à la discussion. Il peut naturellement aussi se produire la marche inverse : les discussions peuvent donner naissance à des disputes.

Le second type du stade II B sera donc la discussion primitive, c’est-Ă -dire la discussion sans justifications ni dĂ©monstrations des affirmations. Le troisiĂšme stade seul (stade III B) atteint la discussion vĂ©ritable, avec motivation des propos que l’on tient.

Dans cette sĂ©rie B, de nouveau, il va de soi que l’enfant, une fois arrivĂ© aux stades II B et III B ne cesse pas pour autant de monologuer ou de discuter suivant le mode primitif. Mais Ă  l’ñge oĂč il se dispute dĂ©jĂ , l’enfant n’est pas nĂ©cessairement capable de discussion vĂ©ritable.

D’autre part, entre les stades II et III de la sĂ©rie A et les stades correspondants de la sĂ©rie B, il n’y a pas a priori liaison dans le temps. Mais les faits montrent que la discussion vĂ©ritable et la collaboration dans F abstrait apparaissent au mĂȘme Ăąge. En outre la dispute et l’association Ă  l’action de l’interlocuteur sont Ă©galement contemporaines l’une de l’autre. Elles sont aussi contemporaines de la discussion primitive et de la collaboration dans l’action. Il y a donc bien un certain parallĂ©lisme.

Ce schĂ©ma ainsi obtenu, passons Ă  l’examen de chacun des stades.

§ 3. Stade I : Le monologue collectif.

Nous sommes suffisamment renseignĂ©s par le chapitre prĂ©cĂ©dent sur ce qu’il faut entendre par « monologue col-

lectif » pour pouvoir ĂȘtre brefs. En effet, ce stade ne rentrant pas encore dans la conversation proprement dite, le critĂ©rium dont nous nous sommes servis pour reconnaĂźtre les propos isolĂ©s ressortissant au monologue collectif reste entiĂšrement valable pour reconnaĂźtre un groupe de tels propos. NĂ©anmoins, il peut ĂȘtre intĂ©ressant de donner quelques nouveaux exemples de cette catĂ©gorie, d’une part pour citer quelques cas en dessous de 5 et 6 ans, d’autre part parce que ce stade prĂ©paratoire de la conversation est de beaucoup le plus important quantitativement, avant 5 ans tout au moins.

Voici d’abord quelques exemples de monologues collectifs Ă  un seul terme, bien que ces propos aient Ă©tĂ© adressĂ©s Ă  un interlocuteur :

Den (4 ; 5) F 1 parle Ă  flot en travaillant. BĂ©a (5 ; 10) F entre dans la salle de travail. Den : « Tu as mis un sweater, moi pas, ma maman m’a dit qu’il faisait pas froid. » Den continue Ă  travailler. BĂ©a ne rĂ©pond pas.

Den Ă  GĂ©o (6 ans) (dans la salle de construction) : « Moi j’sais faire, tu verras comme f’sais faire, tu sais pas faire toi. (Pas de rĂ©ponse. Den retourne Ă  sa place). Moi j’sais faire. »

Den Ă  BĂ©a : « Qu’est-ce que tu veux ? (Pas de rĂ©ponse). Il me faut des petits trous. »

Ari (4 ; 1) F Ă  En (4 ; 11) : « Comment tu t’appelles, moi je m’appelle Ari. » Pas de rĂ©ponse. Ari Ă  une adulte, sans transition : « Elle va laisser tomber sa poupĂ©e. »

Ces monologues de 4 ans sont donc semblables en tout, quant à leur fonction, aux monologues que nous avons cités au cours du précédent chapitre. Ils ont cepen-

* F ≡ fllle.

dant quelque chose de plus paradoxal, c’est l’usage de questions, ou de formes Ă  apparence nettement sociale, telles que « tu a mis, tu verras, tu veux, etc. », que l’enfant emploie sans attendre de rĂ©ponse, sans mĂȘme laisser le temps Ă  l’interlocuteur de placer un seul mot. Den, par exemple, est frappĂ©e par le chandail de BĂ©a mais ramĂšne immĂ©diatement le fait Ă  elle-mĂȘme : « moi pas », etc. Pourquoi s’adresse-t-elle Ă  BĂ©a ? Beaucoup moins pour lui communiquer quelque chose, encore moins pour recevoir d’elle une rĂ©ponse, que pour trouver un prĂ©texte Ă  parler. De mĂȘme la question de Den Ă  BĂ©a est toute platonique : c’est une pseudo-question, qui sert simplement d’introduction au propos qui la suit immĂ©diatement. L’attitude sociale n’est lĂ  que dans la forme, pas dans le fond. MĂȘme phĂ©nomĂšne entre Ari et En.

Quant aux monologues collectifs, à deux ou plusieurs termes, qui sont les plus intéressants pour notre but actuel, en voici des exemples :

Pie (6 ; 5) : « OĂč est-ce qu’on pourrait faire encore un tunnel ? Ah ! Ici, Eun ? — (Eun, 4 ; 11) : « Regarde ma jolie robe. » (Fin.)

Cat (6 ; 2) : « As-tu fini, Bur cl — (Bur, 4 ; 11) : Maintenant, de nouveau, ça fait ça », etc.

On voit donc dans de tels propos une forme annonçant dĂ©jĂ  les conversations qui suivront : l’enfant qui parle attend une rĂ©ponse de l’interlocuteur. Si l’ensemble des deux propos constitue du monologue collectif c’est que l’interlocuteur n’écoute pas. Il n’y a donc encore aucune conversation, puisque les termes successifs ne sont pas adaptĂ©s les uns aux autres, mais il

y a embryon de conversation, puisque les propos sont groupés en un seul faisceau.

Quant Ă  l’ñge auquel le monologue collectif constitue un stade, il est Ă  situer entre 3 et 4-5 ans. Jusqu’à 5 ans, en effet, les formes supĂ©rieures de la conversation entre enfants n’ont en moyenne pas encore apparu, du moins entre enfants du mĂȘme Ăąge, qui ne sont pas de mĂȘme famille.

§ 4. Stade II A. Premier type : L’association a l’action de chacun.

Nous avons dĂ©jĂ  dĂ©fini ce type comme Ă©tant constituĂ© par les conversations dans lesquelles chaque interlocuteur parle de lui ou a son point de vue propre, mais oĂč chacun Ă©coute et comprend. Cependant il n’y a entre les interlocuteurs encore aucune collaboration Ă  une action commune. Voici un exemple : les enfants sont occupĂ©s chacun Ă  son dessin et chacun raconte l’histoire que son dessin illustre. NĂ©anmoins ils parlent du mĂȘme objet et s’écoutent :

Lev (5 ; 11) : « Ça commence par « Boucle d’or ». Moi j’écris l’histoire de deux ours. L’ours papa est mort. Seulement le papa Ă©tait trop malade. — (Gen, 5 ; 11) : Moi j’habitais au SalĂšve avant. J’habitais une petite maison et il fallait on prenait le funiculaire pour aller acheter les choses. — (GĂ©o, 6 ; 0) : Je peux pas faire l’ours. — (Li, 6 ; 10, F.) : Ça c’est Boucle d’Or. — (Lev) : Moi j’ai pas des boucles. »

Cet exemple est net. Il y a conversation puisque tous les interlocuteurs parlent de la mĂȘme chose : le dessin en cours. NĂ©anmoins chacun parle de lui-mĂȘme, sans qu’il y ait collaboration. Voici un autre exemple :

Pie (6 ; 5) : « C’était chouette hier. (Un meeting d’aviation.) — (Jacq 5 ; 6, F) : Il y en avait un bleu (un avion), il y en avait beaucoup et aprĂšs ils se sont mis en ligne. — (Pie) : J’ai Ă©tĂ© en auto hier. Et pis tu sais ce que j’ai vu quand j’étais en auto ? Des tas de camions qui ont passĂ©. Mademoiselle, donnez-moi la gomme. — (Jacq) : Moi je veux dessiner ça (les avions). Ce sera joli. »

Le sujet de la conversation reste donc le mĂȘme et il y a quatre termes au dialogue. Il semble mĂȘme d’abord qu’il y ait Ă©vocation d’un souvenir commun, comme dans le cas de collaboration que nous verrons au stade suivant, mais la suite montre que chaque enfant reste Ă  son point de vue propre : Pie parle de son auto, Jacq fait le projet de dessiner les avions. Ils se comprennent bien mais ne collaborent pas.

Voici deux exemples encore plus typiques, qui montrent que l’association Ă  l’action de chacun est bien intermĂ©diaire entre le monologue collectif et la collaboration :

Mad (7 ans) : « Dimanche, je suis allĂ©e chez ma grand’- mĂšre, qui habite le chemin de l’Escalade. — (Geor, 7 ; 2) : Est-ce que tu connais Pierre C. ? — Non. — Je le con,- nais, c’est mon ami. »

Rom (5 ; 9) : « Tu sais ce que j’aurai Ă  NoĂ«l ? — Lev (5 ; 11) et To (4 ; 9). Non. — (Arm) : Une bicyclette Ă  trois roues. — (Lev) : Un tricycle. Moi j’en ai un. »

On voit comment le « chemin de l’Escalade » fait dĂ©vier la pensĂ©e de Geor, etc. Cela semble du monologue collectif. Mais ici l’interlocuteur Ă©coute et comprend. Le prĂ©sent stade reprĂ©sente donc bien le dĂ©but de la vraie conversation, le dĂ©but du langage socialisĂ©. Mais

ce type de conversation est-il un vĂ©ritable stade ou constitue-t-il simplement un type parmi beaucoup d’autres ? Nous avons vu qu’il est tous les deux.

Il va de soi qu’il n’est pas possible de marquer de limites prĂ©cises Ă  un tel stade, Ă  supposer qu’il en soit un. Il faudrait une quantitĂ© Ă©norme de matĂ©riaux pour obtenir une statistique dĂ©cisive. NĂ©anmoins c’est un fait que dans nos matĂ©riaux il n’y a pas d’exemples de ce type au-dessous de 5 ans et mĂȘme 5 ; 6, tandis que nous avons un grand nombre de monologues collectifs dĂšs 3 et 4 ans.

D’autre part la collaboration dans l’abstrait n’apparaĂźt guĂšre que vers 7 ans. Par rapport au monologue collectif et Ă  cette collaboration dans l’abstrait, le prĂ©sent type constitue donc bien un stade.

Mais par rapport Ă  la collaboration dans l’action, le prĂ©sent type n’est ni antĂ©rieur ni postĂ©rieur. La collaboration dans le jeu apparaĂźt dĂšs 4 ans et 4 ; 6. La collaboration est donc parfois antĂ©rieure Ă  1’« association Ă  l’action » mais souvent le rapport est inverse : chez plusieurs enfants la collaboration dans le travail est postĂ©rieure au prĂ©sent type. Bref on peut admettre que ce type et le suivant sont contemporains : ce sont les deux modes possibles d’un mĂȘme stade.

En outre il va de soi qu’au stade III, si l’enfant apprend Ă  se servir d’un nouveau type de conversation, la collaboration dans l’abstrait, il ne perd pas pour autant les habitudes prises au stade IL Chez l’adulte lui-mĂȘme, ces diffĂ©rents types demeurent coexistants,

sauf le monologue collectif qui est une forme proprement enfantine de la conversation.

§ 5. Stade II A. Second type : collaboration dans l’action ou dans la pensĂ©e non abstraite.

Dans la conversation de ce type, le sujet des propos successifs, au lieu d’ĂȘtre l’action de chacun des interlocuteurs, est une action commune. Les interlocuteurs collaborent et ils parlent de ce qu’ils font. Au lieu d’y avoir diffusion Ă  propos d’un mĂȘme sujet, comme dans le type prĂ©cĂ©dent, il y a convergence.

Voici un exemple typique :

s BĂ©a (5 ; 10) F veut dessiner un drapeau. Lev (5 ; 11) : « Tu le connais celui de mon papa ? — C’est pas le tien, c’est le mien. C’est rouge et bleu
. C’est rouge, noir et blanc, c’est ça. — Oui, d’abord rouge, blanc et d’abord noir. — J’ai la couleur qu’il me faut, je vais prendre un carrĂ©. — Non y faut prendre deux petits longs choses.— Et puis maintenant un carrĂ© (le montre Ă  Lev). — Tu me montreras quand tu auras fini si c’est juste. » (Ce qui fut fait.)

Il y a lĂ  un fort bel exemple de collaboration dans le dessin. Lev donne ses conseils Ă  BĂ©a d’abord sur la couleur, puis sur la forme, puis enfin contrĂŽle le rĂ©sultat. Il est Ă  remarquer qu’ici Lev connaissait le drapeau et pas BĂ©a, d’oĂč le dialogue. Or, chose curieuse, tous les exemples que nous avons de collaboration dans l’action en dessous de 5 ;6 ou 6 ans sont de ce type oĂč un enfant informĂ©, ou un aĂźnĂ©, explique Ă  un camarade moins informĂ©, ou plus jeune, comment il faut agir. Il va de soi que l’ñge du cadet n’a pas Ă  entrer en ligne

de compte dans l’évaluation des Ăąges oĂč apparaĂźt le prĂ©sent type de conversation, quand ce cadet n’a pas le rĂŽle actif au cours du dialogue. Voici deux exemples. Dans le premier l’aĂźnĂ© seul est actif :

Rog (5 ; 6) Ă  Ai (3 ; 9), qui dessine Ă  la planche noire : « Tu veux faire quelque chose ? — Quelque chose. — Mais pas si longues. Il faut faire comme ça, pis comme ça, pis comme ça, et pis des petites fenĂȘtres mais pas si longues. » (Le dialogue est fait en partie par gestes.)

Rog (5 ; 6) demande une explication Ă  Ez (6 ; 4) concernant un jeu Ă©ducatif : « Y avait un de ceux-lĂ  qui Ă©tait avec les jaunes ? — (Jac, 7 ; 2) : Faut pas lui montrer. — (Ez) : Y a des jaunes. Il fait tout faux. Celui-lĂ  est ben plus facile. Tu peux aller finir, va vite finir. »

On voit que la collaboration, dans ces cas-lĂ , est une aide d’aĂźnĂ© Ă  cadet. Chez les petits, c’est-Ă -dire, en dessous de 5 ans ⅛, la collaboration d’égal Ă  Ă©gal est avant tout une collaboration dans le jeu. En voici deux exemples :

Lev (5 ; 11): « Den, c’est moi le papa, toi tu es la maman, et Ari est la bonne. — (Ari, 4 ; 1) : Oui, et la bonne soigne bien les petits enfants. ‱— (Den, 4 ; 5, F) : Toi lu es le papa, Lev, tu vas Ă  la chasse, tu vas en Allemagne. »

Lev (5 ; 11) : « On jouera aprĂšs au ballon. — (Arn, 5 ; 9) : Comment au ballon ? — Tu comprends, on dirait qu’on est au ciel. Qui veut ĂȘtre le sable ? Arn, tu seras le sable. — Non pas le sable. — Tu seras le ballon, moi la corbeille, qui serait le sable du ballon ? »

On voit que ces conversations supposent bien une collaboration, sinon une action, du moins Ă  un jeu

ou Ă  un projet communs. Comme telles elles ne sont plus du type de l’« association Ă  l’action de chacun ».

Voici enfin un cas de collaboration dans l’évocation d’un souvenir commun. L’exemple est malheureusement Ă  deux termes seulement, parce que le dialogue a Ă©tĂ© interrompu par un adulte :

Arm (5 ; 9) : « C’est bien drĂŽle au cirque quand les roues (du tricycle) sont parties. — (Lev, 5 ; 11) : Tu te rappelles quand le gymnasteur, mais qui pouvait pas faire de la gymnastique, il est tombé . »

Il s’agit donc ici simplement de collaboration dans la pensĂ©e. Dans ces cas-lĂ , deux problĂšmes de frontiĂšre sont Ă  rĂ©soudre. Tout d’abord, entre de tels propos et ceux du type prĂ©cĂ©dent (association Ă  l’action), il y a tous les intermĂ©diaires. Mais dans ce dernier type de conversation, chaque enfant parle de lui ou de ses souvenirs propres. Ici au contraire les souvenirs sont communs. Pratiquement cette distinction peut ĂȘtre utile. Quand elle ne l’est pas, on peut grouper ces deux types, du stade II A en un seul tout. Par contre il est toujours utile de distinguer cette collaboration dans l’évocation d’un souvenir commun de la collaboration dans l’abstrait. Cette derniĂšre suppose, lorsqu’il s’agit d’un souvenir commun, non seulement que les interlocuteurs l’évoquent ensemble, mais qu’ils le discutent, qu’ils mettent en doute ou justifient son bien-fondĂ©, ou qu’ils expliquent le pourquoi des Ă©vĂ©nements, etc. Aucun de ces caractĂšres n’est prĂ©sent dans la derniĂšre conversation rapportĂ©e : Lev et Arm se bornent Ă  rĂ©veiller en

eux un mĂȘme plaisir, sans chercher nullement Ă  apprĂ©cier ou expliquer les Ă©vĂ©nements.

En conclusion, la collaboration dans l’action ou dans la pensĂ©e non abstraite constitue un type contemporain du type prĂ©cĂ©dent et forme avec lui un stade qui s’étend en moyenne de 5 Ă  7 ans.

§ 6. Stade III A. Collaboration dans la pensée abstraite.

Les conversations de ce stade sont seules Ă  reprĂ©senter un Ă©change vĂ©ritable de pensĂ©e. En effet, tout en agissant en commun ou en Ă©voquant en commun des souvenirs, comme ils le font au cours des conversations du dernier type, les enfants pensent Ă©videmment plus de choses qu’ils ne le disent. Nous verrons, en effet, au chapitre V, qu’à cĂŽtĂ© des catĂ©gories statiques de sa pensĂ©e et de ses intĂ©rĂȘts pour son action elle-mĂȘme, l’enfant fait preuve, bien avant 7 ans dĂ©jĂ , d’intĂ©rĂȘt pour l’explication des actions et des phĂ©nomĂšnes. Les nombreux « pourquoi » des enfants de 3 Ă  7 ans en font foi. Ce sont les conversations entre enfants, qui portent 1° sur ‱ l’explication des choses et le motif des actions ; 2° sur la rĂ©alitĂ© des Ă©vĂ©nements (« Est-ce que c’est vrai que
. ». « Pourquoi ?
. », etc.) que nous classons dans le prĂ©sent type.

Or, chose curieuse, et qui confirme bien les rĂ©sultats obtenus par l’observation de Pie et de Lev, nous n’avons obtenu sur les vingt enfants Ă©tudiĂ©s, qu’une seule conversation de ce type. Encore n’est-elle pas extrĂȘmement nette. Ce fait montre bien Ă  nouveau combien la recherche intellectuelle de l’enfant reste Ă©gocentrique. En

outre il permet de situer vers 7 ou 8 ans, les dĂ©buts de la socialisation de la pensĂ©e. C’est, en effet, Ă  cet Ăąge que dĂ©butent, croyons-nous, les conversations du prĂ©sent type (probablement chez les garçons et les filles).

Le seul exemple obtenu parmi nos sujets est d’ailleurs un dialogue entre une fille de 7 ans et un garçon de 6 ans. Ces enfants cherchent ensemble l’explication non d’un mĂ©canisme, mais d’une action, de l’absence de l’institutrice. La question Ă©quivalente rentrerait donc dans le « pourquoi concernant les intentions et les actions » (voir chap. V) et se formulerait : « pourquoi Mlle L. n’est-elle pas arrivĂ©e ? » :

Mad (7 ; 6) : « Oh la lambinelte ! — (Lev, 6 ; 0) : Elle sait pas si c’est tard. — Moi je sais ce qu’elle est. — Moi j’sais oĂč c’qu’elle est. — Elle est malade. — Elle est pas malade puisqu’elle est pas lĂ . »

On voit que cette explication en commun n’est pas encore d’un degrĂ© intellectuel trĂšs Ă©levé ! On remarque cependant l’emploi du mot « puisque » dans l’argumentation. Il est vrai que la proposition oĂč est insĂ©rĂ© ce mot est justement d’une intelligibilitĂ© douteuse.

Comme point de comparaison, donnons un exemple de conversation du prĂ©sent type observĂ© en dehors de la Maison des Petits, chez deux sƓurs de 7 et 8 ans. Cet exemple contient non seulement une explication cherchĂ©e en commun, comme dans le cas de Mad et de Lev, mais encore la reconstitution en commun d’un souvenir. Le souvenir est ici discutĂ© et Ă©valuĂ©, et non pas seulement Ă©voquĂ© comme au dernier stade :

Cor (7 ans) : « J’ai Ă©crit une fois au lapin que j’aimerais bien le voir. Il est pas venu. —   (Viv, 8 ans) : Papa a trouvĂ© la lettre dans le jardin. Je pense il Ă©tait venu avec la lettre, il a pas trouvĂ© Cor et il est reparti. — J’ai Ă©tĂ© dans le jardin, il Ă©tait par lĂ , aprĂšs j’ai oubliĂ©. — Il a vu Cor Ă©tait pas lĂ . Il a pensĂ© « elle a oublié », aprĂšs il est parti. »

Cor et Viv croient aux fĂ©es ou du moins dans leurs conversations y croient l’une pour l’autre, entretenant ainsi une illusion qui dure depuis plusieurs mois. Elles ont construit une maison des fĂ©es et y dĂ©posent le soir de petits billets. La conversation porte sur le rĂ©sultat de l’un d’eux : on voit qu’elles s’expliquent mutuellement un Ă©chec et font la critique des Ă©vĂ©nements. Il suffĂźt de cela pour que nous classions ces propos dans le prĂ©sent stade. Il est extrĂȘmement curieux que nous n’ayons pas trouvĂ© de conversations d’un type aussi simple parmi les enfants de 3 Ă  7 ans qui jouent et travaillent ensemble Ă  la Maison des Petits. Des conversations de ce type doivent se rencontrer Ă  coup sĂ»r dĂ©jĂ  en dessous de 7 ans chez des frĂšres et sƓurs, mais ce fait pose un problĂšme Ă  part : dĂšs qu’il y a des aĂźnĂ©s et des cadets, la conversation entre enfants marque moins un Ă©change qu’une relation spĂ©ciale, car l’aĂźnĂ© est tenu pour omniscient et le cadet voue Ă  ce savoir un peu du respect qu’on accorde Ă  la science des parents.

Enfin il va de soi qu’entre les conversations du stade III A et celles du stade III B (discussion vĂ©ritable), il y a tous les intermĂ©diaires.

7

§ 7. Stade II B, Premier type : La dispute.

Nous abordons maintenant une sĂ©rie de stades parallĂšles aux stades prĂ©cĂ©dents. Ils sont constituĂ©s par des conversations qui marquent bien un Ă©change de pensĂ©e entre individus, mais un Ă©change occasionnĂ© non plus par une collaboration progressive, mais par des divergences d’opinions ou d’actes. Il peut paraĂźtre oiseux de distinguer deux sĂ©ries de stades au nom de cette seule diffĂ©rence, mais si jamais l’on applique nos classifications Ă  une statistique de quelque importance, une telle distinction pourrait prendre sa valeur, en particulier au point de vue gĂ©nĂ©tique. Il se peut fort bien que ce soient les disputes qui amĂšnent les enfants au besoin de se faire comprendre. Dans tous les cas l’étude de la discussion, comme l’ont montrĂ© les recherches de Bignano et de P. Janet, est fort importante pour la psychologie de la rĂ©flexion : il importe donc d’étudier Ă  part la formation des discussions d’enfants, ce que nous allons tenter ici, trĂšs schĂ©matiquement d’ailleurs.

Nous distinguerons deux stades dans la discussion enfantine. Le premier est constituĂ© par un simple choc de tendances ou d’opinions contraires. D’oĂč deux types plus ou moins contemporains : la dispute et la discussion primitive. Le second est constituĂ© par des discussions avec motivation respective des points de vue opposĂ©s par les interlocuteurs. Ce dernier stade correspond Ă  la collaboration dans la pensĂ©e abstraite (III A). Le premier stade correspond au stade II A. Entre les stades correspondants de la sĂ©rie A et de

la série B, il y a naturellement tous les chaßnons intermédiaires.

Voici quelques exemples de disputes :

(Ez, 6 ; 5) : « Ah ! moi j’ai jamais eu ça. — (Pie, 6 ; 5) : Toi tu as dĂ©jĂ  amusĂ© avec ça. — Ça c’est pour A. — Moi j’ai jamais amusĂ© avec ça. »

(Lev, 6 ; 0) : « C’est moi qui l’avais prise celle place. —   (Bea, 5 ; 10, F) :
. — Je m’assieds quand mĂȘme. — C’est Lev qui est venu lĂ  le premier. — Non c’est moi qui Ă©tais venu lĂ  le premier. »

(Ez, 6 ; 3) : Tu verras celte claque. — ‱ (Rog 5 ; 6) : Oui tu verras cette claque. — (Lev 5 ; 10, effrayĂ©) : Non. »

(Lil, 6 ; 10, F) : « Elle est gentille. —   (Ez, 6 ; 5) : Non. — (Mo, 7 ; 2) : Oui, oui, oui. — (Ils se lĂšvent tous et se regardent en face. Ez Ă  Mo) : Tu verras Ă  la rĂ©crĂ©ation cette gifle. »

On voit en quoi la dispute diffĂšre de la discussion primitive : simplement parce qu’elle s’accompagne d’actes ou au moins de promesses d’actes (de gestes ou de menaces). C’est l’équivalent fonctionnel de la discussion. Dans la discussion primitive, des affirmations seules . sont opposĂ©es. Ici ce sont des actes : Ez et Pie se disputent un jouet, Lev et un interlocuteur muet que dĂ©fend BĂ©a se disputent une place, etc. La parole, dans la dispute, accompagne simplement le geste. Elle n’est pas toujours comprise, tĂ©moin Lev (dans la deuxiĂšme de ces disputes), qui rĂ©pĂšte ce que vient de dire BĂ©a en croyant affirmer le contraire.

Quant Ă  l’ñge des disputes, il faut distinguer les disputes parlĂ©es, et les disputes sans paroles. Les pre-

miĂšres seules nous intĂ©ressent ici. Or, chose curieuse, vers 4-5 ans les enfants, quoique trĂšs batailleurs, se disputent la plupart du temps sans parler, et nous n’avons pas de cas dans nos matĂ©riaux, de disputes parlĂ©es (constituant des dialogues Ă  trois termes) antĂ©rieures Ă  5 ans œ. Nous avons mĂȘme cru observer une progression, suivant l’ñge, entre la dispute sans paroles, la dispute parlĂ©e (accompagnĂ©e d’actes) et la dispute simplement parlĂ©e (sans actes, comme celle de Ez et Lev, qui ne se sont pas claquĂ©s Ă  la fin de leurs propos, mais qui en sont restĂ©s aux mots). Mais il va de soi qu’une telle progression n’a rien de gĂ©nĂ©ral : elle marque simplement l’usage progressif de la conversation dans la petite sociĂ©tĂ© que nous avons Ă©tudiĂ©e.

En bref, la dispute est donc contemporaine des deux types du stade II A. Entre la dispute et la discussion primitive, il y a tous les intermédiaires. En voici deux exemples, que nous classons encore dans la dispute :

(BĂ©a, 5 ; 10, F) : « Tu m’as dit que j’étais bƓuf ! ‱—   (Jac, 7 ; 2) : Non j’ai dit 
.silencieux. ‱— J’ai compris que tu as dit que j’étais bƓuf. »

(Lev, 5 ;11) : « Gen, montre-moi ton funiculaire. Mais c’est pas un funiculaire, ça ! — (Gen, 6 ; 0, Ă  Pie, 6 ; 5) : Il dit que c’est pas un funiculaire. (Regardant le dessin de Pie) : C’est pas joli. — (Pie) : Gen dit qu’à moi c’est pas joli. Il le verra plus. —   (Lev Ă  Pie) : C’est trĂšs joli. »

Dans ce dernier exemple, Pie et Lev se liguent contre Gen. Il y a donc autre chose que de la discussion. L’enfant ne cherche pas à discuter, mais à taquiner ou à se

dĂ©fendre. Le premier exemple est plus dĂ©licat : Jac se rend d’emblĂ©e pour Ă©viter la dispute. Il n’y a pas mĂȘme de discussion. Le ton de BĂ©a dans son attaque nous engage par contre Ă  classer ce dialogue dans la dispute.

§ 8. Stade II B. Second type : La discussion primitive.

La discussion commence Ă  partir du moment oĂč les interlocuteurs se bornent Ă  affirmer leurs opinions contraires au lieu de taquiner, de critiquer ou de menacer. La nuance peut ĂȘtre dĂ©licate Ă  saisir. Nous venons de voir des exemples intermĂ©diaires que nous rapportons Ă  la dispute. En voici un qu’il faut classer dans la discussion parce que les interlocuteurs se contentent du ton de la constatation, bien qu’il s’agisse de matiĂšre Ă  coups de poing :

(Ez, 6 ; 4) : « Tu verras, Ă  l’Escalade, je serai le plus fort. — ■ (Lev, 5 ; 11) : A l’Escalade, pas Ă  l’école. — (Ez) : Partout je serai le plus fort. »

En outre la discussion est bien primitive, et non vĂ©ritable, parce qu’il n’y a pas trace du besoin de justification logique dans les affirmations de Ez et de Lev. L’application du critĂ©rium de la discussion primitive est d’ailleurs difficile. Il convient donc de s’entendre pour savoir oĂč commencent la justification et la dĂ©monstration des affirmations en jeu dans la discussion. Nous proposons la rĂšgle suivante : il y a dĂ©monstration (donc discussion vĂ©ritable) lorsque l’enfant lie son affirmation et la raison qu’il donne de la validitĂ© de cette

affirmation par un terme servant de conjonction (par exemple : puisque, parce que, alors, etc.) et rendant explicite le fait de cette dĂ©monstration. Tant que la justification reste implicite et que l’enfant procĂšde par affirmations successives non liĂ©es entre elles, il y a discussion primitive. Cette rĂšgle est toute conventionnelle,/ mais elle est utile, car si l’on se met Ă  apprĂ©cier subjectivement quand il y a dĂ©monstration ou pas, on est encore plus arbitraire.

(Viv 7 ; 3, F): « Mon papa il est un tigre. — (Geo, 7 ; 2) : Non ça se peut pas. Je l’ai vu. — Mon papa c’est un parrain, ma maman c’est une marraine. »

On voit, en effet, que Geo justifie implicitement son affirmation : « Ça se peut pas » par la preuve suivante : « Je l’ai vu. » Mais entre ces deux propos il n’y a pas de liaison explicite. Pour trouver dans le deuxiĂšme une justification du premier, il faudrait faire un raisonnement qui n’est nullement exprimĂ© par Geo. Geo se borne donc Ă  affirmer comme Viv elle-mĂȘme.

De mĂȘme dans l’exemple suivant :

Lev (5 ; 11) : « C’est AĂŻ. — (Mie, 5 ; 5, F) : C’est Mie [la sƓur de AĂŻ], — (Lev) : Non c’est AĂŻ. ‱— (Ez, 6 ; 4) : C’est Mie tu vois (il soulĂšve le manteau de Mie et montre sa robe).

Les trois premiers termes de cette discussion sont nettement primitifs : aucune démonstration. Le quatriÚme contient une justification, mais par le geste, sans

raisonnement explicite. Cela suffit dans le cas particulier, mais ce cas n’en reste pas moins primitif.

La justification peut ĂȘtre un appel Ă  l’autoritĂ© des aĂźnĂ©s, des autres ou de soi-mĂȘme. Quand elle n’est pas donnĂ©e sous forme de raisonnement, il n’y a toujours pas discussion vĂ©ritable. Voici deux exemples :

(Lev, 5 ; 10) : « C’est pas mĂ©chant d’enterrer un petit oiseau. — (Ari, 4 ; 1) : Si c’est mĂ©chant. — Non, non, non. (Lev Ă  Je) : N’est-ce pas que c’est pas mĂ©chant ? — (Je, 6 ans) : Je ne sais pas, je ne crois pas. »

(AĂŻ, 3 ; 9) : « Moi j’ai quatre boules. —   (Lev, 5 ; 10) : Mais il y en a pas quatre. Tu sais pas compter. Tu sais pas combien c’est quatre. Montre
. etc. »

Bref, dans tous ces exemples, il semble que la discussion primitive soit aisĂ©e Ă  reconnaĂźtre : tous ces propos procĂšdent par affirmation simple et non par raisonnement explicite. Si nous comparons ces cas avec l’exemple suivant, dont le dernier propos tend vers la discussion vĂ©ritable et avec le seul exemple de discussion vĂ©ritable obtenu, nous verrons d’emblĂ©e la diffĂ©rence :

(Lev, 5 ; 11) : « Seulement ceux qui parlent anglais, on peut leur donner [le poisson], — (Ez, 6 ;4) : On peut pas la [= Ă  BĂ©a] donner. Moi j’sais l’anglais. — (BĂ©a, 5 ; 10) : Non, j’sais l’anglais. — (Lev) : Alors je le donnerai ce poisson. — (Ez) : Moi aussi. ‱— (Mad, 7 ; 6) : Elle sait pas. — (Lev) : Pas vrai, elle sait. — (Mad) : C’est parce qu’elle veut avoir qu’elle dit comme ça. »

La fin seule de cette conversation est de la discussion. Mad et Lev y opposent d’abord simplement leurs

points de vue l’un Ă  l’autre. Mais oĂč il y a grand progrĂšs sur les exemples prĂ©cĂ©dents, c’est quand Mad pour contredire Lev donne une explication de la conduite de BĂ©a : elle interprĂšte donc le point de vue adverse et justifie le sien par une explication. Si les autres interlocuteurs en restent Ă  la discussion primitive, Mad atteint donc dans son dernier propos la discussion vĂ©ritable.

En conclusion, on voit que la discussion primitive est encore l’équivalent sur le plan de la pensĂ©e de ce qu’est la dispute sur le plan de l’action : un simple heurt entre des dĂ©sirs et des opinions contraires. Rien d’étonnant dĂšs lors Ă  ce que les deux types de conversation soient dans les grandes lignes contemporains. Certes la dispute sans paroles, ou du moins sans dialogues Ă  trois termes, est antĂ©rieure Ă  la discussion, mais la dispute parlĂ©e, comme la discussion primitive, dĂ©bute en moyenne, d’aprĂšs nos matĂ©riaux, vers 5 ans ou 5 ans ⅛. D’autre part la discussion vĂ©ritable, comme le stade III A, n’apparaĂźt que vers 7 ans ou 7 ans œ. Avant de figurer comme simple type parmi d’autres types de discussion, la discussion primitive constitue donc un stade dans l’évolution de la conversation enfantine, stade qui, sans avoir de limites prĂ©cises, correspond nĂ©anmoins Ă  des donnĂ©es statistiques objectives.

§ 9. Stade III B : La discussion véritable.

Ces donnĂ©es statistiques sont les suivantes : parmi tous nos matĂ©riaux nous n’avons qu’un seul cas de discussion vĂ©ritable, Ă  plus de deux termes au dialogue, chez nos

enfants en dessous de 7 ans. Ce fait correspond d’ailleurs exactement Ă  cette circonstance que la collaboration dans la pensĂ©e abstraite n’apparaĂźt pas non plus en moyenne avant 7 ans ou 7 ans œ. En effet, ces deux aspects, A et B, du stade III ont une raison commune : avant un certain Ăąge l’enfant garde pour lui, sans le socialiser, tout ce qui, dans sa pensĂ©e, a trait Ă  l’explication causale ou Ă  la justification logique, etc. Or pour discuter, il faut justement expliciter des dĂ©monstrations, des liaisons logiques, etc., autant d’opĂ©rations qui sont contraires Ă  l’égocentrisme de l’enfant en dessous de 7 ans.

Voici le seul cas obtenu de discussion vĂ©ritable. On verra tout de suite la diffĂ©rence avec les exemples qui prĂ©cĂšdent : sur cinq termes au dialogue, il y en a trois qui contiennent des « parce que » dont un au moins tĂ©moigne d’une justification logique explicite :

(Pie, 6 ; 5) : « Maintenant tu l’auras pas [le crayon] parce que tu l’as demandĂ©. — (Hei, 6 ans) : Si, parce qu’il est Ă  moi. — (Pie) : Que non il est pas Ă  toi, il est Ă  tout le monde, il est Ă  tous les enfants. — (Lev, 6 ans) : Oui, c’est Ă  Mlle L. et Ă  tous les enfants, Ă  AĂŻ et Ă  My aussi. — (Pie) : Il est Ă  Mlle L. parce qu’elle l’a achetĂ© et il est aussi Ă  tous les petits. »

Il est Ă©tonnant qu’un type de conversation aussi simple en apparence ne se soit rencontrĂ© qu’une seule fois parmi nos matĂ©riaux. C’est qu’en rĂ©alitĂ© l’emploi du « parce que » logique est fort dĂ©licat. Le « parce que » logique lie, en effet, non pas deux phĂ©nomĂšnes entre

>

eux, dont un est la cause et l’autre la consĂ©quence, mais deux idĂ©es dont l’une est la raison et l’autre la conclusion. Or cette liaison offre encore, comme nous le montrera le chapitre Ier du vol. II (Ă©tude sur le sens des conjonctions « parce que », etc.) de grandes difficultĂ©s Ă  7 ans. Rien d’étonnant, dĂšs lors, Ă  ce que la discussion vĂ©ritable entre enfants dont les dĂ©monstrations supportent l’emploi de ces liaisons, soit si rare avant 7 ans.

AprÚs 7 à 8 ans, au contraire, les « parce que » logiques et les « puisque » apparaissent en grand nombre dans la conversation des enfants, ce qui leur permet à la fois de pratiquer la discussion véritable et de se livrer à la collaboration dans la pensée abstraite.

En voici deux exemples pris au hasard dans les propos d’enfants de 7 Ă  8 ans que Mlles Audemars et Lafendel publient de temps en temps 1. Ces exemples sont tirĂ©s de deux pages de conversation prises au hasard.

(Ray) : [Elle ne sera pas orpheline.] « Mais en pension alors puisqu’elle a encore son papa. »

(Ray) : [La chaĂźne des hommes est la plus importante de toutes.] « parce qu’ils ont beaucoup travaillĂ©, ils ont inventĂ© beaucoup de choses. »

On voit, lĂ , rĂ©unis un « parce que » logique et un « puisque ». De telles formes verbales abondent dans le langage de ces enfants, alors que leurs cadets les Ă©vitent en dessous de 7 ans, ou du moins ne les emploient qu’à titre trĂšs exceptionnel. On remarque qu’il s’agit bien

1 Voir L’Educateur, Lausanne, vol. 58, p. 312-313.

chez Ray de « parce que » logiques, c’est-Ă -dire liant entre elles deux idĂ©es, ou deux dĂ©finitions, et non de « parce que » psychologiques, c’est-Ă -dire liant entre elles une action et son explication psychologique.

En bref, on voit Ă  quelles raisons profondes tient le fait que la discussion vĂ©ritable, comme la collaboration dans la pensĂ©e abstraite, apparaĂźt seulement aprĂšs 7 ans ou 7 ans œ dans le dĂ©veloppement de l’enfant. Est-ce l’absence des formes verbales marquant la liaison logique, qui empĂȘche la discussion vĂ©ritable de se faire jour ou est-ce l’absence du besoin de discuter et de collaborer qui explique l’apparition tardive des formes verbales en question ? Si l’on admet que la pensĂ©e de l’enfant dĂ©pend des intĂ©rĂȘts et de l’activitĂ© enfantine plus que l’inverse, il est Ă©vident que c’est l’absence du besoin de discuter et de collaborer qui sera le facteur primitif. C’est pour cela que nous commençons notre Ă©tude de la logique enfantine par l’étude des formes de conversation et des fonctions du langage. Mais, Ă  vrai dire, entre les facteurs qui sont en jeu dans cette Ă©volution, il y a perpĂ©tuellement interaction.

§ 10. Conclusion.

Que conclure de tous ces faits ?

Commençons par nous demander s’il serait possible de dĂ©gager des rĂ©sultats numĂ©riques des matĂ©riaux sur lesquels nous avons travaillĂ©. Ces matĂ©riaux consistent en deux cahiers de 500 propos chacun. Il y a parmi eux plusieurs dialogues entre enfants et adultes, que nous supprimons dans la statistique suivante. Il reste environ 400 propos dans chaque cahier, qui reprĂ©sentent la

conversation entre enfants. Sur ces 400 propos d’enfants entre 3 ans œ et 7 ans, il y a 31 conversations dans un cahier et 32 dans l’autre. Voici comment se rĂ©partissent ces deux groupes :

I II TOTAL
Stade II A 1er type 4 6 10 21
 » II B 1er type 8 3 11
Stade II A 2me type 9 16 25 40
 » II B 2me type 9 6 15
Stade III A 1 0 1 2
 » III B 1 0 1

 

Le monologue collectif Ă©chappe naturellement Ă  une statistique portant sur les conversations globales : il ne peut ĂȘtre Ă©valuĂ© que par le nombre des propos isolĂ©s dont il est constituĂ©. Or nous avons vu que le coefficient d’égocentrisme (monologue collectif, monologue et rĂ©pĂ©tition) Ă©tait de 0,45 pour l’ensemble des propos Ă©tudiĂ©s ici moins les rĂ©ponses.

Un tel rĂ©sultat montre nettement que la discussion vĂ©ritable et la collaboration dans la pensĂ©e abstraite constituent un stade postĂ©rieur Ă  7 ans. Il y a dans ce fait une confirmation trĂšs utile des rĂ©sultats auxquels nous Ă©tions parvenus dans le dernier chapitre. Nous avions cru pouvoir admettre, d’aprĂšs la statistique des propos de Lev et de Pie, que la recherche intellectuelle des enfants en dessous de 7 ans Ă  7 ans œ (explication causale, justification logique, etc.) restait Ă©gocentrique. Parmi tous les propos rentrant dans 1’« information »,

nous n’avions trouvĂ©, en effet, que fort peu de cas d’explication causale ou de justification logique. La recherche portant sur ces points est, ou bien silencieuse, ou bien accompagnĂ©e de monologues. Nos prĂ©sents rĂ©sultats, en montrant la raretĂ© avant 7 ans de la discussion vĂ©ritable et de la collaboration dans la pensĂ©e abstraite, aboutissent, par une autre mĂ©thode, Ă  vĂ©rifier ces conclusions.

Le fait que le stade de collaboration et de discussion vĂ©ritables ne dĂ©bute que vers 7 ans ou 7 ans œ a une grande importance. C’est, en effet, vers 7-8 ans que nous pouvons situer l’apparition d’un stade logique chez l’enfant, au cours duquel se gĂ©nĂ©ralise le phĂ©nomĂšne de la rĂ©flexion, si l’on entend avec P. Janet par rĂ©flexion la tendance Ă  unifier les croyances et les opinions, Ă  les systĂ©matiser pour Ă©viter entre elles les contradictions.

Jusque vers 7-8 ans, en effet, les enfants ne s’astreignent pas Ă  avoir une opinion unique sur un sujet donnĂ©. AssurĂ©ment ils ne pensent pas le contradictoire, mais ils adoptent successivement des croyances qui, si elles Ă©taient comparĂ©es, seraient contradictoires. En ce sens, ils restent insensibles Ă  la contradiction, parce que, lorsqu’ils passent d’un point de vue Ă  un autre, ils oublient chaque fois le point de vue prĂ©cĂ©dent. C’est ainsi qu’au cours d’interrogatoires, les mĂȘmes enfants de 5 Ă  7 ans nous ont encore affirmĂ© tantĂŽt que les fourmis, ou les fleurs, ou le soleil, Ă©taient vivants, tantĂŽt qu’ils ne l’étaient pas. D’autres nous ont dit tantĂŽt que les riviĂšres avaient Ă©tĂ© creusĂ©es Ă  main d’homme, tantĂŽt 1

que l’eau seule les avait faites. Les deux opinions contraires restaient juxtaposĂ©es en eux : Ă  un moment donnĂ©, ils adoptaient l’une, puis, sincĂšrement, et en oubliant le passĂ©, ils revenaient Ă  l’autre. Ce fait est courant dans les examens d’enfants, jusque vers 7 Ă  8 ans, et mĂȘme quand les sujets ne fabulent pas.

Nous Ă©tudierons ailleurs (vol. II) ce phĂ©nomĂšne de l’absence de systĂ©matisation et de cohĂ©rence. Qu’il nous suffise maintenant de remarquer que sa disparition coĂŻncide avec l’apparition du stade de la discussion vĂ©ritable. Cette coĂŻncidence n’est pas fortuite. Comme nous l’avons dit tout Ă  l’heure, si l’on admet qu’il y a entre l’activitĂ© de l’enfant et sa pensĂ©e une corrĂ©lation, il est Ă©vident que c’est l’habitude de la discussion qui entraĂźne le besoin de faire l’unitĂ© en soi, de systĂ©matiser ses propres opinions. C’est ce que Janet et Tarde ont fait apercevoir Ă  propos de la psychologie de la discussion en gĂ©nĂ©ral. Ils ont montrĂ© que toute rĂ©flexion Ă©tait le produit d’une discussion intĂ©rieure, et d’une discussion qui aboutit Ă  une conclusion, comme si l’individu rĂ©pĂ©tait vis-Ă -vis de lui-mĂȘme l’attitude qu’il a prise vis-Ă - vis des autres. Nos recherches confirment donc cette maniĂšre de voir.

Il convient de dire pour terminer que la prĂ©sente Ă©tude demande Ă  ĂȘtre complĂ©tĂ©e par un ensemble de recherches sur les conversations d’enfants en dehors du travail, au jeu, par exemple, sur les places publiques, etc. Nous en avons cependant assez dit pour que le schĂ©ma auquel nous sommes parvenus puisse servir dans la suite des recherches. Le chapitre suivant va

d’ailleurs complĂ©ter nos donnĂ©es, en nous montrant que si les enfants n’ont pas avant 7 Ă  8 ans de conversations portant sur les liaisons logiques ou causales, c’est qu’à cet Ăąge-lĂ , ils commencent Ă  peine Ă  se comprendre entre eux, lorsqu’ils abordent ces questions.