Chapitre V.
Les questions d’un enfant de 6 ans 1 a

Rien n’est plus propre Ă  introduire Ă  la logique de l’enfant que l’étude des questions spontanĂ©es. En analysant le langage de deux enfants (chap. I), nous avons dĂ©jĂ  fait allusion Ă  une classification des questions d’enfants, qui permettrait de se rendre compte des intĂ©rĂȘts de chaque Ăąge pour telle ou telle opĂ©ration intellectuelle (explication causale, justification logique, classification, etc.) et nous avons appliquĂ©, par anticipation, cette classification aux questions de Lev et de Pie (chap. I, § 9). Il est temps d’aborder systĂ©matiquement le problĂšme, dont la discussion nous servira de transition entre l’étude fonctionnelle de l’intelligence verbale enfantine (chap. I-IV), et l’analyse des particularitĂ©s de la logique de l’enfant (vol. II).

Le problĂšme que nous nous proposons donc de rĂ©soudre est celui-ci : quels sont les intĂ©rĂȘts intellectuels, ou si l’on veut les fonctions logiques, dont tĂ©moignent les questions d’un enfant donnĂ©, et comment classer ces intĂ©rĂȘts ? Pour rĂ©soudre ce problĂšme, il suffit de cata-

loguer pendant un certain temps, sinon toutes les questions que pose un enfant, du moins toutes celles qu’il pose Ă  la mĂȘme personne, et de classer ces questions suivant le genre de rĂ©ponse qu’il attend. Mais ce classement est plus dĂ©licat qu’il nĂ© le semble, aussi allons- nous nous appliquer Ă  la confection d’un instrument de recherche encore plus qu’à sa mise en Ɠuvre.

Les matĂ©riaux sur lesquels nous allons travailler sont les suivants : 1125 questions spontanĂ©es posĂ©es durant dix mois par Del, garçon de 6 Ă  7 ans (6 ; 3 Ă  7 ;1), Ă  Mne Veihl. Ces questions ont Ă©tĂ© recueillies au cours d’entretiens journaliers de deux heures, qui ont Ă©tĂ© en quelque sorte des leçons de conversation, mais des leçons tout Ă  fait libres au cours desquelles l’enfant disait ce qu’il voulait. Ces entretiens ayant commencĂ© bien avant l’établissement de ce catalogue, l’enfant s’est trouvĂ© dĂšs le dĂ©but du travail dans une atmosphĂšre parfaitement naturelle. En outre, chose importante, il ne s’est jamais doutĂ© que l’on notait ses questions. Mπe Veihl avait toute la confiance de l’enfant et Ă©tait parmi les personnes auprĂšs desquelles celui-ci aimait le mieux Ă  satisfaire sa curiositĂ©. La matiĂšre des leçons (lecture, orthographe, leçon de choses, etc.) influe assurĂ©ment sur les questions posĂ©es, mais c’est inĂ©vitable. Les hasards des promenades et des jeux — qui d’ailleurs ont eu leur petite part dans les sĂ©ances de relevĂ© — influent tout autant sur la direction des intĂ©rĂȘts du sujet. Le seul moyen de faire le dĂ©part entre ce qui est occasionnel et ce qui est durable dans la curiositĂ© d’un enfant, c’est de multiplier les relevĂ©s dans les

conditions les plus semblables possibles. Or c’est ce que nous avons fait. Enfin, il va de soi que nous avons soigneusement Ă©vitĂ© tant de provoquer des questions que de faire un choix parmi celles qui Ă©taient posĂ©es.

NĂ©anmoins, ce travail ne devant primitivement servir qu’à l’étude des « pourquoi », ceux-ci seuls ont Ă©tĂ© notĂ©s intĂ©gralement pendant les premiĂšres sĂ©ances au cours desquelles a travaillĂ© l’observatrice. Durant quelques semaines, les autres questions n’ont Ă©tĂ© notĂ©es que par intermittence (certains jours toutes les questions Ă©taient relevĂ©es, sans exception aucune, cela va sans dire, mais certains jours il n’était tenu compte que des « pourquoi »). Par contre les questions 201 Ă  450, 481 Ă  730 et 744 Ă  993 constituent le relevĂ© intĂ©gral de toutes les questions posĂ©es pendant les laps de temps correspondants. Dans les discussions statistiques nous ne tiendrons donc compte que de ces trois groupes de 250 questions, ou bien des seuls « pourquoi ».

I. Les « pourquoi »

Avant d’aborder dans sa gĂ©nĂ©ralitĂ© le gros problĂšme des types de questions de Del, essayons de rĂ©soudre un problĂšme particulier, qui est plus dĂ©limitĂ© et qui nous servira d’introduction, celui des types de « pourquoi ».

La question des « pourquoi » d’enfants est plus complexe qu’il ne le semble au premier abord. Comme on le sait, les « pourquoi », qui apparaissent vers 3 ans environ (Stern les note Ă  2 ; 10, Ă  3 ; 1, etc., Scupin Ă  2 ; 9, Rasmussen entre 2 et 3 ans, etc.), sont extrĂȘme-

ment abondants entre ce moment et 7 ans, et caractĂ©risent ce que l’on a appelĂ© le deuxiĂšme Ăąge questionneur de l’enfant. Le premier Ăąge est caractĂ©risĂ© par les questions de lieu et de nom, le second par celles de cause et de temps. Mais l’abondance mĂȘme des « pourquoi » doit nous porter Ă  penser qu’ils constituent une sorte de question Ă  tout usage, de question indiffĂ©renciĂ©e, comportant en rĂ©alitĂ© plusieurs sens hĂ©tĂ©rogĂšnes. Stern a bien notĂ© que les premiers « pourquoi » semblent d’ordre plus affectif qu’intellectuel c’est-Ă -dire qu’au lieu de manifester une curiositĂ© vĂ©ritable, ils attestent plutĂŽt la dĂ©ception que produit l’absence d’un objet souhaitĂ© ou la non-rĂ©alisation d’un Ă©vĂ©nement attendu. Mais il reste Ă  savoir comment l’enfant passe de cette curiositĂ© affective, pour ainsi dire, Ă  la curiositĂ© en gĂ©nĂ©ral, et aux formes les plus raffinĂ©es d’intĂ©rĂȘt intellectuel telles que la recherche des causes ? Entre les deux extrĂȘmes doit exister toute une sĂ©rie de nuances qu’il importerait de classer.

A prendre superficiellement une certaine catĂ©gorie de « pourquoi » d’enfants, il semble, en effet, qu’ils rĂ©clament en rĂ©ponse une explication causale. Voici par exemple, l’une des premiĂšres questions d’un garçon de 3 ans : « Pourquoi les arbres ont des feuilles ? » Or, posĂ©e par un adulte cultivĂ© ou non, une telle question comporterait au moins deux groupes de rĂ©ponses, les unes finalistes et commençant par le mot « pour » (« pour leur tenir chaud », « pour respirer », etc.), les autres causales ou logiques et commençant par le mot « parce que » (« parce qu’ils descendent de vĂ©gĂ©taux qui ont 15

des feuilles, ou parce que tous les vĂ©gĂ©taux ont des feuilles »). Il n’est donc pas possible de voir d’emblĂ©e laquelle de ces deux nuances est dominante dans la question de l’enfant. Bien plus il existe peut-ĂȘtre quantitĂ© d’autres significations que cache une telle question et qui Ă©chappent Ă  notre comprĂ©hension. La question est peut-ĂȘtre purement verbale et manifeste un pur Ă©tonnement sans comporter de rĂ©ponse. Il en est, en effet, souvent ainsi des questions d’enfants, qui ne sont posĂ©es Ă  personne et qui constituent somme toute une façon dĂ©tournĂ©e d’affirmer, de maniĂšre Ă  n’ĂȘtre pas contredit. Il arrive trĂšs souvent que si l’on tarde de rĂ©pondre Ă  l’enfant, il n’attende pas et rĂ©ponde lui-mĂȘme. Nous avons vu (chap. I) plusieurs de ces questions Ă©gocentriques qui sont donc, Ă  bien prendre, des pseudoquestions. NĂ©anmoins, dans la classification qui suivra, nous ne tiendrons pas compte de ce fait. Quel que soit l’égocentrisme d’une question, il est toujours intĂ©ressant qu’elle soit posĂ©e sous forme de question et le type de relation logique qu’elle suppose reste toujours celui mĂȘme qui caractĂ©riserait cette question si elle Ă©tait posĂ©e Ă  quelqu’un (causalitĂ©, finalitĂ©, etc.). A cet Ă©gard, la question dont nous parlons est susceptible de plus de sens chez l’enfant que chez l’adulte. L’enfant a peut- ĂȘtre voulu savoir, par anthropomorphisme et sans aucun intĂ©rĂȘt pour l’arbre lui-mĂȘme, « qui a mis les feuilles aux arbres ». (Pourquoi les arbres ont des feuilles ? — Parce que le Bon Dieu les a mises.) Il peut avoir des prĂ©occupations finalistes et utilitaires par rapport aux hommes (Pourquoi
. etc. — Pour que

ça soit joli. Pour qu’on puisse se mettre Ă  l’ombre, etc.) ou Ă  l’arbre lui-mĂȘme, auquel l’enfant prĂȘterait des intentions plus ou moins explicites (parce qu’il aime mieux, etc.). Bref, un grand nombre d’interprĂ©tations sont toujours possibles lorsqu’on isole un « pourquoi » d’enfant de son contexte.

Les collections de « pourquoi » d’un mĂȘme enfant, comme celles dont nous allons parler, doivent donc servir, par le fait mĂȘme qu’elles permettent les comparaisons, Ă  rĂ©soudre les deux problĂšmes suivants, qui sont insolubles sans cette technique : 1° Quels sont les types possibles de « pourquoi », classĂ©s d’aprĂšs le type logique des rĂ©ponses qu’attend l’enfant ou qu’il se donne Ă  lui- mĂȘme ? 2° Quelle est la gĂ©nĂ©alogie de ces types ?

§ 1. Les principaux types de « pourquoi ».

On peut admettre trois grands groupes de « pourquoi » d’enfants, les « pourquoi » d’explication causale (y compris l’explication finale), de motivation et de justification, au sein desquels un certain nombre de nuances sont encore Ă  distinguer. A partir d’un certain Ăąge (7 Ă  8 ans, et plus) il faut encore distinguer les « pourquoi » de justification logique, mais ils nous concernent Ă  peine, Ă  l’ñge de Del, et nous pouvons les faire rentrer dans les « pourquoi de justification » en gĂ©nĂ©ral.

Nous prenons le terme d’explication dans un sens restreint, celui de l’explication causale ou finale. Le mot « expliquer » comporte, en effet, deux sens. Il signifie tantĂŽt donner une explication « logique », c’est-Ă -dire ramener l’inconnu au connu, exposer systĂ©matiquement (expliquer une leçon, un thĂ©orĂšme). Les « pour-

quoi » relatifs Ă  l’explication logique (« Pourquoi la moitiĂ© de 9 est-elle 4,5 ? ») sont Ă  classer dans la « justification logique ». TantĂŽt, au contraire, le mot « expliquer » signifie retracer par la pensĂ©e les causes d’un phĂ©nomĂšne, que ces causes soient efficientes ou finales suivant qu’il s’agit de phĂ©nomĂšnes naturels ou de machines. C’est dans ce second sens seulement que nous prendrons le mot explication. Les « pourquoi d’explication causale » se reconnaĂźtront donc au fait que la rĂ©ponse attendue implique l’idĂ©e de cause ou de cause finale. Voici des exemples pris chez Del : « Pourquoi ça [les corps] tombe toujours ? » — « La foudre
. Papa dit que ça se fait tout seul dans le ciel. Pourquoi [ça se fait, ainsi] ? » — « Pourquoi elles [les petites chĂšvres] n’en ont pas [de lait] ? » ■— « Pourquoi elle est si lourde [piĂšce de 2 fr.] ? »

Appelons motivation cette sorte d’explication qui n’explique pas un phĂ©nomĂšne matĂ©riel comme dans la catĂ©gorie prĂ©cĂ©dente, mais une action ou un Ă©tat psychologique. L’enfant recherche ici non une cause matĂ©rielle proprement dite, mais l’intention, le motif qui a guidĂ© l’action, parfois aussi la cause psychologique ; les « pourquoi de motivation » sont innombrables et bien faciles Ă  classer : « Vous partez ? Pourquoi ? » — « Pourquoi est-ce qu’on commence toujours Ă  [= par] lire ? » — « Pourquoi papa la sait pas [la date] ? Il est pourtant un grand monsieur. »

Enfin, appelons « pourquoi de justification » les « pourquoi » qui font appel Ă  un motif d’ordre particulier, le motif non plus d’une action quelconque mais d’une

rĂšgle : « Pourquoi doit-on
. etc. » Ces « pourquoi » sont chez Del d’une frĂ©quence suffisante pour que l’on en fasse une catĂ©gorie Ă  part. La curiositĂ© de l’enfant, en effet, ne va pas seulement aux objets matĂ©riels et aux actions des personnes, elle va assez systĂ©matiquement aussi Ă  l’ensemble des rĂšgles qui doivent ĂȘtre respectĂ©es, rĂšgles de langage, d’orthographe, parfois de civilitĂ©, qui Ă©tonnent l’enfant et dont il voudrait savoir le pourquoi. TantĂŽt alors il cherche leur origine, c’est-Ă -, dire, dans son idĂ©e, l’intention des « messieurs » qui ont dĂ©cidĂ© qu’il en serait ainsi, tantĂŽt il rĂ©flĂ©chit sur leur but. Les deux sens sont confondus dans la mĂȘme question « pourquoi
. etc. » Il y a lĂ  un ensemble d’intĂ©rĂȘts qu’on peut rĂ©unir sous ce mot de « justification » et qui diffĂšrent de l’intĂ©rĂȘt pour la simple motivation psychologique. En voici des exemples, les uns moins nets que les autres : « Pourquoi pas « an » [dans l’orthographe d’un mot] ? On peut pas savoir quand il faut « an », « en ». — « Pourquoi pas « in » [dans « Alain »]? Qu’est- ce qui a dĂ©fendu, ce sont les messieurs Ă  Paris ? » — « Pourquoi on dit « égaré », ça veut dire « perdu ? » — « CafĂ© noir, pourquoi noir ? tous les cafĂ©s sont noirs
. »

Tels sont les trois grands groupes de « pourquoi » qu’il est immĂ©diatement possible d’établir. Mais il va de soi qu’il s’agit lĂ  de types « statistiques », c’est-Ă - dire entre lesquels toutes les transitions existent. Si l’on pouvait graduer par des chiffres toutes les nuances rĂ©elles, ces trois types reprĂ©senteraient simplement les trois sommets d’une courbe de frĂ©quence : entre ces sommets il y aurait les zones d’indĂ©termination. En

psychologie, comme en zoologie, il faut se rĂ©soudre Ă  adopter des classements en espĂšces et en variĂ©tĂ©s, bien qu’ils n’aient qu’une portĂ©e simplement statistique et bien qu’un Ă©chantillon individuel pris au hasard, ne puisse ĂȘtre classĂ© Ă  coup sĂ»r sans des expĂ©riences qui en analysent la lignĂ©e ou la nature rĂ©elles.

II va de soi, par exemple, qu’entre 1’« explication causale » des objets matĂ©riels qu’appellent les « pourquoi » du premier groupe, et la « motivation » psychologique, il existe deux sortes d’intermĂ©diaires. A cĂŽtĂ© des explications que l’enfant considĂšre lui-mĂȘme comme physiques (le nuage avance parce que le vent le pousse), il y a celles qu’il considĂšre comme mĂȘlĂ©es de motivation (le fleuve est rapide parce que l’homme ou Dieu l’a voulu tel) et il y a celles que nous-mĂȘmes considĂ©rons comme mixtes (la piĂšce de 2 francs est lourde parce qu’elle est en argent, ou parce qu’on a voulu qu’elle pĂšse plus que celle de 1 franc, etc. ). L’explication causale tend donc souvent Ă  la motivation. Mais l’inverse aussi se rencontre. A cĂŽtĂ© de « pourquoi de motivation », qui portent sur des intentions momentanĂ©es (Pourquoi partez-vous ?), il y en a qui supposent des explications plus psychologiques, faisant appel non plus Ă  une intention mais Ă  une cause proprement dite (Pourquoi papa ne sait pas la date ?), ce qui nous ramĂšne au premier type de questions. DĂšs lors le critĂšre Ă  employer pour distinguer l’explication causale de la motivation ne peut ĂȘtre formel : il serait par trop arbitraire de dĂ©cider dans chaque cas si l’enfant a voulu que l’on rĂ©ponde par une explication causale ou par une

motivation. Ce critĂšre ne peut ĂȘtre que matĂ©riel et doit s’en rĂ©fĂ©rer au contenu mĂȘme de la question : quand la question porte sur des objets physiques (phĂ©nomĂšnes naturels, machines, objets fabriquĂ©s, etc.), nous dirons qu’elle ressortit aux « pourquoi » d’explication causale, quand la question porte sur des actions humaines, nous dirons qu’elle ressortit aux « pourquoi » de motivation. Il y a dans ce classement un certain arbitraire, mais la convention est facile Ă  observer. Nous croyons qu’il y aurait beaucoup plus d’arbitraire Ă  vouloir serrer de trop prĂšs le mobile de l’enfant lui-mĂȘme, car on remplacerait alors les conventions fermes, mais que l’on sait arbitraires, par l’apprĂ©ciation toute subjective de chaque psychologue.

D’autre part, la distinction entre la motivation et la justification est encore plus difficile Ă  prĂ©ciser. Dans les grandes lignes, les « pourquoi » de justification impliquent l’idĂ©e de rĂšgle, mais Ă©videmment cette idĂ©e est beaucoup moins dĂ©finie pour l’enfant que pour nous, de telle sorte qu’ici encore nous sommes obligĂ©s de recourir Ă  un critĂšre portant sur la matiĂšre de la question plus que sur sa forme. La justification d’une rĂšgle touche, en effet, de trĂšs prĂšs Ă  la motivation, Ă  la recherche de l’intention de celui qui la suit ou qui l’établit. Nous dirons donc qu’il y a « pourquoi » de justification lorsque le « pourquoi » ne porte pas directement sur une action humaine, mais sur le langage, l’orthographe, et, dans certains cas Ă  prĂ©ciser, sur les conventions sociales (les fautes de politesse, les interdictions, etc.).

Si nous maintenons cette troisiÚme classe de « pour-

quoi », c’est Ă  cause de la circonstance suivante. Nous avons vu, au cours des trois chapitres prĂ©cĂ©dents, qu’avant 7 Ă  8 ans l’enfant ne s’intĂ©resse pas Ă  la justification logique. Il affirme sans dĂ©montrer. Les discussions d’enfants, en particulier, consistent en un simple choc d’affirmations contraires, sans justification de points de vue. DĂšs lors les « parce que » correspondant Ă  la dĂ©monstration logique (« parce que » reliant deux idĂ©es dont l’une est la raison de l’autre) sont peu employĂ©s par l’enfant, et nous verrons au cours du volume suivant qu’ils sont mĂȘme mal compris, bref, qu’ils Ă©chappent aux habitudes de pensĂ©e de l’enfant avant 7 Ă  8 ans. Or, Ă  ce groupe de liaisons logiques, aux « parce que » reliant entre elles deux idĂ©es, correspond Ă©videmment un groupe de « pourquoi de justification logique » dont la fonction est de rechercher la raison logique d’une affirmation, autrement dit de faire la preuve ou de justifier une dĂ©finition. Par exemple « pourquoi la moitiĂ© de 9 est-elle 4,5 ? » Il ne s’agit ici ni d’explication causale, ni de motivation psychologique, mais bien de raison logique. Or, si les observations faites au cours des derniers chapitres sont exactes, il faut s’attendre — et nous verrons que c’est bien le cas — à ce qu’en dessous de 7 Ă  8 ans, ces « pourquoi » soient fort rares et ne constituent pas une classe nette. Mais, et voici pourquoi nous tenons Ă  conserver en une catĂ©gorie spĂ©ciale le « pourquoi de justification », entre la justification d’une rĂšgle d’orthographe ou de grammaire, une dĂ©finition de mot, etc., et la vĂ©ritable « raison logique », il n’y a pour l’enfant qu’un pas. Chacun sait que la grammaire enfan-

tine est plus logique que la nĂŽtre et que les Ă©tymologies pratiquĂ©es spontanĂ©ment par les enfants sont des chefs-d’Ɠuvre de logique. La « justification » est donc, Ă  notre sens, une nuance intermĂ©diaire entre la simple motivation et la justification logique. Ainsi dans les exemples citĂ©s, « Pourquoi on dit « égaré ? » [au lieu de dire perdu] tend vers les « pourquoi » de motivation, « Pourquoi cafĂ© noir, tous les cafĂ©s sont noirs » semble en appeler Ă  une raison logique (liant entre elles une raison et une conclusion), et les deux autres paraissent ĂȘtre des « pourquoi » intermĂ©diaires, faisant appel Ă  l’utilitĂ© d’une certaine forme orthographique, etc.

En rĂ©sumĂ©, la classe des « pourquoi de justification » est, avant 7 Ă  8 ans, une classe encore indiffĂ©renciĂ©e et destinĂ©e Ă  ĂȘtre remplacĂ©e aprĂšs 7 Ă  8 ans — c’est du moins l’hypothĂšse que nous faisons — par deux classes, l’une la « justification ou raison logique » qui serait bien Ă  opposer Ă  l’explication causale et Ă  la motivation, l’autre la « justification des rĂšgles, usages, etc. » qui serait Ă  considĂ©rer comme intermĂ©diaire entre la justification logique et la « motivation ». On peut donc avant 7 Ă  8 ans, rĂ©unir ces deux classes en une seule.

Nous obtenons ainsi le tableau suivant :

Forme de la question : MatiÚre de la question :
Explication l Cause 1 Objets matériels
(causale) l Fin 1
Motivation Motif Actions psychologiques
Justification ( Justification proprement dite . . Usages et rĂšgles
l Raison logique . Classification et rapport d’idĂ©es

En outre, il faut remarquer qu’à ces classes de « pourquoi » correspondent terme Ă  terme un certain nombre de classes de questions, commençant par des mots tels que « comment », « qu’est-ce que », « d’oĂč », etc. Ce fait nous rendra possible une utile contre-Ă©preuve.

§ 2. Les « pourquoi d’explication causale ». Introduction et classification par matiĂšres.

Nous n’avons nullement l’intention d’aborder de front en aucune partie de cet ouvrage, la grosse question de la causalitĂ© chez l’enfant. Nous avons au contraire circonscrit nos recherches autour du problĂšme de la structure formelle du raisonnement enfantin. L’étude de la causalitĂ© pouvant difficilement s’isoler de l’étude des reprĂ©sentations d’enfants, elle est donc de droit en dehors de notre sujet. Deux raisons nous contraignent nĂ©anmoins de l’aborder ici. L’un des objets de ce chapitre est de montrer qu’il y a chez Del fort peu de « pourquoi de justification logique » : il nous faut donc bien analyser l’ensemble des questions obtenues pour nous rendre compte de cette absence. D’autre part on peut en partie Ă©tudier la causalitĂ© du point de vue de la structure du raisonnement, et en particulier des influences de l’égocentrisme, sans empiĂ©ter trop sur le terrain des reprĂ©sentations elles-mĂȘmes. Disons cependant deux mots de ces reprĂ©sentations, pour conclure dans le prochain paragraphe Ă  la structure des questions posĂ©es.

Les « pourquoi d’explication causale » soulĂšvent un grand nombre de problĂšmes qui sont capitaux pour l’étude de l’intelligence enfantine. On peut se demander

en effet, si l’enfant Ă©prouve au mĂȘme degrĂ© que nous le besoin d’une explication causale proprement dite (causes efficientes par opposition au finalisme). Il convient donc d’analyser les types possibles de causalitĂ© qui supplanteraient la causalitĂ© proprement dite. Stanley Hall a bien montrĂ© que sur quelques centaines de questions concernant la nature et les origines de la vie (naissance) le 75 % sont caus’ales. Mais il n’a pas donnĂ© ses critĂšres. Il a simplement fait remarquer que parmi ces questions causales un grand nombre sont artificia- listes, animistes, etc. 1. Le problĂšme subsiste donc de classer ces types d’explications et de trouver leurs filiations.

Or, nous avons vu dans deux de nos chapitres prĂ©cĂ©dents (I et III) que l’enfant de 6 Ă  8 ans s’intĂ©resse assez peu au « comment » des phĂ©nomĂšnes. Il n’a de curiositĂ© que pour la cause globale, pour ainsi dire, par opposition au dĂ©tail des contacts et des sĂ©quences causales. II y a lĂ  une sĂ©rieuse prĂ©somption en faveur du caractĂšre sui generis des « pourquoi d’explication » chez l’enfant. Essayons donc de classer ceux de Del, au point de vue de leur contenu d’abord, sans nous occuper de leur forme.

Classer les « pourquoi » par leur contenu consiste à les grouper par les objets sur lesquels porte la question.

A cet Ă©gard 2, sur 103 « pourquoi d’explication eau-

1 Stanley Hall, Curiosity and Interest* Pédag. Sem., vol. X. (1930). Voir de nombreux articles parus depuis dans les Pédag. Sem.

2 Sur 360 « pourquoi » relevĂ©s en 10 mois, il s’est trouvĂ© 103 < pourquoi d’explication causale » soit le 28 %.

sale », 81 concernent la nature et 22 les machines ou les objets fabriquĂ©s. Les 81 « pourquoi » concernant la nature se rĂ©partissent eux-mĂȘmes en 26 questions sur les objets inanimĂ©s (inanimĂ©s pour l’adulte), 10 sur les plantes, 29 sur les animaux et 16 sur le corps humain.

Ce qui est le plus remarquable, dans ce rĂ©sultat, c’est la faible curiositĂ© pour les objets matĂ©riels inanimĂ©s. Ce fait doit nous mettre d’emblĂ©e en garde contre l’hypothĂšse selon laquelle les « pourquoi » de Del porteraient sur la causalitĂ© dans le mĂȘme sens que les nĂŽtres. Un certain nombre de particularitĂ©s de ces « pourquoi » concernant le monde physique vont nous permettre de prĂ©ciser ce problĂšme.

Tout d’abord quelques-unes des questions de Del tĂ©moignent de l’anthropomorphisme bien connu des enfants, disons plutĂŽt Vartificialisme, mais dont on ne sait du reste encore ni l’origine ni la durĂ©e. Par exemple : « Pourquoi [la foudre se fait toute seule] ? C’est vrai ? Mais y a pas tout ce qu’il faut dans le ciel pour faire le feu ? » Ces questions artificialistes, d’ailleurs rarement nettes, ne supposent Ă©videmment pas une causalitĂ© efficiente ou mĂ©canique analogue Ă  la nĂŽtre.

D’autres « pourquoi », plus intĂ©ressants, posent le problĂšme du hasard dans la pensĂ©e de l’enfant. Par exemple ceux-ci : Del croyait que Berne Ă©tait au bord du lac. « Le lac ne va pas jusqu’à Berne. — Pourquoi ? » ou « Pourquoi ça fait pas une source dans notre jardin ? » etc. Mlle V. trouve un bĂąton et le ramasse. « Pourquoi ce bĂąton est plus grand que vous ? » — « Est-ce qu’il y a un Petit Cervin et un Grand Ceroin ? — Non. — Pourquoi

il y a un Petit SalĂšve et un Grand SalĂšve ? » Ce genre de questions, abondantes chez l’enfant et dont nous verrons encore bien des exemples, est toujours surprenanl pour nous. Nous sommes, en effet, habituĂ©s Ă  faire dans l’explication des phĂ©nomĂšnes une grande part au hasard et Ă  la contingence. Toute la « causalitĂ© statistique », qui est pour nous une simple variĂ©tĂ© de la causalitĂ© mĂ©canique, repose sur cette idĂ©e du hasard, c’est-Ă -dire de la rencontre de deux sĂ©quences causales indĂ©pendantes l’une de l’autre. S’il n’y a pas de sources dans un jardin, c’est parce que la sĂ©rie, des motifs qui a fait choisir l’emplacement de ce jardin est indĂ©pendante de la sĂ©rie des causes qui ont produit une source Ă  quelque distance de lĂ , et si ces deux sĂ©quences s’étaient croisĂ©es, il n’y aurait lĂ  que du hasard puisqu’il y a fort peu de chances pour qu’elles se croisent. Mais il est clair que cette idĂ©e du hasard est toujours dĂ©rivĂ©e : c’est notre impuissance Ă  expliquer qui nous contraint de conclure ainsi. DĂšs lors l’enfant n’arrivera que tard Ă  cette sorte d’agnosticisme de la vie courante. Faute d’une idĂ©e nette du hasard, il cherchera toujours le pourquoi de tous les rapprochements fortuits que lui offre l’expĂ©rience, d’oĂč ce groupe de questions. Ces questions tĂ©moignent-elles donc d’un besoin d’explication causale ? En un sens oui, puisqu’elles rĂ©clament une explication lĂ  oĂč nous n’en donnons pas. En un autre sens non, car il est Ă©vident qu’un monde oĂč il n’y a pas de hasard est un monde beaucoup moins mĂ©canique et beaucoup plus anthropomorphique que le nĂŽtre. Nous allons retrouver d’ailleurs ce problĂšme de la causalitĂ©

statistique Ă  propos d’autres variĂ©tĂ©s de « pourquoi ».

Par contre les questions suivantes semblent ĂȘtre de l’ordre de la causalitĂ© rĂ©ellement physique :

(1) « Pourquoi ça [les corps] tombe toujours ? » (2) Îș Elle [l’eau] peut s’en aller, alors pourquoi [il reste encore de l’eau dans les riviĂšres] ? » (3) « L’eau arrive Ă  la mer — Pourquoi ? » (4) « Ça fait des vagues seulement au bord [du lac]. Pourquoi ? » (5) « Pourquoi quand il y a quelque chose [des feuilles tombĂ©es] ça fait toujours comme ça [des taches d’humiditĂ©] ? » (6) « Ça restera toujours [de l’eau dans un trou forĂ© dans la molasse] ? — Non, cette pierre boit beaucoup. — Pourquoi ? Ça fera un trou ? — ‱ Non. — Est-ce que ça fond ? » (7) Pourquoi quand on monte [quand on va au nord] il fait toujours plus froid ? » et (8) « Pourquoi est-ce qu’on voit mieux l’éclair la nuit ? »

Mais il est Ă  remarquer que dans ces questions, il est trĂšs difficile de faire la part du finalisme et celle de la causalitĂ© mĂ©canique. C’est ainsi que les « pourquoi » 3, 7 et 8 peuvent facilement s’interprĂ©ter comme des questions finalistes : on voit mieux l’éclair pour
. etc. Ce n’est guĂšre que dans les questions 1, 4, 5 et 6 que l’on est assurĂ© du besoin d’explication causale, parce qu’il s’agit d’objets dĂ©limitĂ©s, clairement indĂ©pendants de toute intervention humaine ou divine. L’éclair au contraire, venons-nous de voir, est spontanĂ©ment compris comme « fabriqué » dans le ciel, les riviĂšres, verrons- nous, sont conçues comme actionnĂ©es par l’homme, etc.

Bref, on voit que ces questions posĂ©es sur le monde physique sont loin d’ĂȘtre univoquement causales. Les questions sur les plantes ne nous apportent pas grand

Ă©claircissement Ă  cet Ă©gard. Les unes tĂ©moignent d’un intĂ©rĂȘt quelconque pour les circonstances d’habitat : « Pourquoi il y en a point [de clochettes] dans notre jardin ? ». Les autres, plus intĂ©ressantes, portent sur la vie et la mort des plantes : « Est-ce qu’il a plu cette nuit ? —   Non. — Alors pourquoi elles poussent [les mauvaises herbes] ? » — « Pourquoi on ne voit plus ces fleurs [fin Ă©tĂ©] ? » — « Elles sont toutes fanĂ©es [les roses sur un rosier], pourquoi ? Elles doivent pas mourir, parce qu’elles sont encore sur les plantes. » — « Pourquoi il tombe si facilement [un champignon pourri] ? » Nous verrons cette curiositĂ© pour la « mort » Ă  propos d’autres questions, qui nous montreront que cet intĂ©rĂȘt semble essentiel au point de vue de la notion de hasard. Quant au premier groupe, il pose les mĂȘmes problĂšmes que prĂ©cĂ©demment : l’enfant est trĂšs Ă©loignĂ© de faire la part du hasard dans l’enchevĂȘtrement des faits, et cherche au contraire une raison Ă  tout. Mais cette raison est-elle causale ou tĂ©moigne-t-elle d’un finalisme latent ?

Les questions sur les animaux sont naturellement nettes Ă  cet Ă©gard. La moitiĂ© environ portent sur les intentions que l’enfant prĂȘte aux bĂȘtes. « Il fasse le miel le papillon ? — Non. — Mais pourquoi ils vont sur les fleurs ? » — « Pourquoi elles viennent pas dans l’oreille [les mouches] ? » etc. Il faudrait classer ces « pourquoi » dans les « pourquoi de motivation » mais nous rĂ©servons ce dernier groupe aux actions humaines, car si on l’étend aux animaux, il n’y aurait pas de raison de ne pas l’étendre aux ĂȘtres que l’enfant anime encore

explicitement vers 6 Ă  7 ans (les astres, le feu, les riviĂšres, le vent, etc. d’aprĂšs les recherches en cours Ă  l’Institut Rousseau sur les reprĂ©sentations d’enfants). Parmi les autres questions, quatre seulement sont causales, et, chose intĂ©ressante, touchent de nouveau Ă  la mort :

« Ils sont morts vite [les papillons], pourquoi ? » — « Est-ce qu’il y aura encore des abeilles quand je serai grand ? —   Oui, celles que tu vois seront mortes mais il y en aura d’autres. — Pourquoi ? » — « Pourquoi ça leur fait rien [aux bĂȘtes, de boire de l’eau sale] ? » — « Elle [une mouche] est morte, pourquoi ? »

Quant au reste des questions sur les animaux, ce sont ou bien des questions finalistes ou bien de ces « pourquoi » sur les circonstances fortuites ou sur les anomalies auxquelles l’enfant veut trouver une raison :

« Pourquoi [un pigeon] c’est comme un aigle, pourquoi ? » — « S’ils sont pas dangereux [les couleuvres] pourquoi ils ont ça [des crochets] ? » — « Pourquoi il a ça [des antennes] le hanneton toujours ? » — « Ça colle [un insecte] pourquoi ? » [Regardant une fourmi] : « On voit rouge et vert, pourquoi ? » — « Elle ne peut pas aller jusqu’au soleil [un hanneton], pourquoi ? » [Del dessine une baleine, les os sortent de la peau] : « On ne voit pas les os, ils ne ressortent pas. — Pourquoi ? Elle mourrait ? »

On voit que certaines de ces questions ont un sens, les autres (celles du pigeon, de la fourmi, etc) n’en ont pas. C’est que dans le second cas nous faisons intervenir le hasard, pour toute explication. Naturellement

cette distinction n’est pas possible a priori, si notre idĂ©e du hasard doit bien sa formation Ă  l’impuissance de nos explications. Aussi l’enfant ne peut-il prĂ©voir ces nuances. D’oĂč son habitude de questionner Ă  tort et Ă  travers. Faut-il dire avec Groos que la curiositĂ© est un jeu de l’attention et ne voir dans toutes ces questions qu’un produit de la fabulation ? Mais cela n’explique pas leur contenu. Si les questions enfantines nous paraissent baroques, c’est qu’d priori, pour l’enfant, tout peut se lier Ă  tout. Sans la notion du fortuit, qui est une notion dĂ©rivĂ©e, il n’y a pas de raison pour faire un choix dans les questions. Bien plus, si tout tient Ă  tout, c’est que trĂšs probablement tout a une fin, et une fin anthropomorphique. Par consĂ©quent aucune question n’est absurde en soi.

Les questions relatives au corps de l’homme nous font comprendre de plus prĂšs cette relation du finalisme avec les « pourquoi » qui sont la nĂ©gation du fortuit. Voici par exemple un « pourquoi » nettement finaliste lĂ  oĂč nous aurions attendu un « pourquoi » de pure causalité : Del demande, Ă  propos des nĂšgres : « Si je reste seulement un jour lĂ -bas, est-ce que je deviendrai tout noir ? » (Cette question, sans ĂȘtre un « pourquoi », paraĂźt nettement causale. La suite montre qu’il n’en est ‱ rien.) — Non. — Pourquoi les fait-on exister [ĂȘtre] comme ça ? » Quoique l’expression « les fait-on » ne doive pas, sans doute, ĂȘtre serrĂ©e de trop prĂšs, il est Ă©vident nĂ©anmoins qu’elle tĂ©moigne d’un finalisme latent. Il y a dĂšs lors bien des chances pour que les questions suivantes soient exactement du mĂȘme ordre :

16

« Pourquoi elles [les oreilles] sont petites Ă  vous, et moi je suis petit, elles sont grandes ? et « Pourquoi papa est plus grand que vous et il est jeune ? » — « Pourquoi, pas aux dames, elles viennent les barbes ? » — & Pourquoi j’ai une bosse [au poignet] ? » — « Pourquoi moi je ne suis pas nĂ© comme ça [muet]? » — « Les chenilles deviennent des papillons. Alors, moi je deviendrai une petite fille ? — Non. — Pourquoi ? » — « Pourquoi est-ce qu’elle [une chenille morte] devient toute petite ? Quand je serai mort est-ce que je deviendrai aussi tout petit ?1 »

Or de nouveau ici, la plupart de ces questions sont posĂ©es comme si l’enfant Ă©tait incapable de se rĂ©pondre Ă  lui-mĂȘme « Par hasard ». Il n’y a donc pas de notion du fortuit Ă  ce stade : la causalitĂ© suppose un « fabrica- teur », Dieu, les parents, etc., et les questions font appel aux intentions qu’il a eues. Celles des questions prĂ©cĂ©dentes qui se rapprochent le plus de la causalitĂ© supposent elles-mĂȘmes un finalisme plus ou moins clair. La vie organique est pour l’enfant une sorte d’histoire, bien rĂ©glĂ©e au grĂ© des dĂ©sirs et des intentions de son inventeur.

On comprend dĂšs lors le rĂŽle des questions sur la mort et sur les accidents. Si le problĂšme de la mort intrigue l’enfant de ce stade, c’est prĂ©cisĂ©ment que la mort est inexplicable dans une telle conception. Sans les idĂ©es thĂ©ologiques que l’enfant de 6 Ă  7 ans n’a pas encore incorporĂ©es Ă  sa mentalitĂ©, la mort est le phĂ©nomĂšne fortuit et mystĂ©rieux par excellence. Aussi, dans

1 Ces deux derniÚres questions correspondent à deux idées enfantines spontanées bien connues des psychanalystes : il est possible de changer de sexe, et, aprÚs la mort, on redevient enfant.

les questions sur les plantes, les animaux et le corps humain, ce sont celles qui concernent la mort qui amĂšneront l’enfant Ă  dĂ©passer le stade du pur finalisme et Ă  acquĂ©rir. la notion d’une causalitĂ© statistique ou du hasard.

AssurĂ©ment cette distinction de l’ordre causal et de l’ordre final est subtile, si l’on examine chaque cas particulier, mais nous croyons que dans l’ensemble nos conclusions sont valables. De la une tendance nette Ă  questionner sur tout, indistinctement, parce qu’il est portĂ© Ă  croire que tout a une fin ; dĂšs lors, l’idĂ©e du fortuit lui Ă©chappe, mais, par le fait mĂȘme qu’elle lui Ă©chappe, il questionne de prĂ©fĂ©rence sur ce qui est accidentel ou inexplicable, parce que l’accidentel pose un problĂšme pour lui plus que pour nous. TantĂŽt, alors, il cherche Ă  supprimer l’accident comme tel en essayant de le justifier par une fin, tantĂŽt il Ă©choue dans cette justification, et, alors, reconnaissant le fortuit comme tel, il cherche Ă  l’expliquer causalement. Il faut donc, en prĂ©sence d’une question d’enfant qui paraĂźt causale, se garder de conclure trop tĂŽt et examiner soigneusement si l’interprĂ©tation finaliste est exclue. La conclusion n’est pas toujours possible, aussi sur nos 81 « pourquoi » portant sur la nature, n’avons-nous guĂšre que le dixiĂšme des questions qui soit nettement causal. On voit que c’est peu. La classification par le contenu des questions ne peut donc en aucune maniĂšre correspondre terme Ă  terme avec une classification formelle : l’intĂ©rĂȘt pour les objets de la nature ne prouve pas directement un intĂ©rĂȘt pour la causalitĂ© mĂ©canique ou physique.

Avant d’examiner de plus prĂšs la causalitĂ© enfantine, voyons encore les,« pourquoi » concernant la technique humaine, les machines ou les objets fabriquĂ©s. Sur ces 22 questions, les deux tiers portent simplement sur l’intention du fabricateur : « Pourquoi les cheminĂ©es [d’un bateau] sont penchĂ©es ? » — « Pourquoi dans ce sifflet on a mis deux trous ? » Ce sont lĂ  des questions qui font transition avec les « pourquoi de motivation ». Mais on les en distingue facilement puisque la question porte directement sur l’objet fabriquĂ©. Dans certains cas seulement, la nuance est douteuse. Par exemple, en face d’une image reprĂ©sentant une femme qui tend un chou Ă  une fillette : « Pourquoi ça reste toujours comme ça ? » Del veut-il connaĂźtre l’intention psychologique de l’auteur ou de la femme, ou demande-t-il pourquoi le dessin figure le mouvement par l’immobilitĂ© d’une position unique ?

Les autres « pourquoi » sont plus intĂ©ressants : ils portent sur le mĂ©canisme mĂȘme des machines ou sur les propriĂ©tĂ©s des matiĂšres premiĂšres employĂ©es :

« Pourquoi il y a des roues [Ă  une grue] ? » — « Chez nous il y a des lampes au grenier. Quand il y a l’orage on peut pas rĂ©parer l’électricitĂ©. Pourquoi ? » AprĂšs avoir trop appuyĂ© avec son crayon sur une feuille de papier : « Pourquoi on voit Ă  travers ? » Il dĂ©calque un sou : « Pourquoi celui-lĂ  va bien, l’autre non ? » Son nom avait Ă©tĂ© Ă©crit sur un fusil de bois. Le lendemain on ne le voyait plus : « Pourquoi le bois et le fer effacent le crayon ? » En peignant : « Ça fait du brun quand on met le rouge et l’orange, pourquoi ? »

Plusieurs de ces questions appellent bien, semble-t-il, l’explication causale. Mais, ici, comme dans les questions sur la nature, les questions nettement causales portent presque uniquement sur l’accidentel, tandis que celles qui concernent un phĂ©nomĂšne habituel (celle de la grue, ou des couleurs) paraissent porter autant sur l’utilitĂ© ou le motif que sur la cause. Du moins, nous n’avons trouvĂ© aucune question indiscutablement causale concernant le mĂ©canisme mĂȘme des machines. A cet Ă©gard les questions de ce groupe confirment ce que nous avons trouvĂ© prĂ©cĂ©demment.

§ 3. La structure des « pourquoi d’explication ».

Nous voyons donc combien complexe est la question de la causalitĂ© chez l’enfant et combien une classification basĂ©e sur le contenu des questions diffĂšre d’une classification formelle, c’est-Ă -dire relative Ă  la structure des « pourquoi » et aux types de causalitĂ©. Nous aimerions maintenant donner une telle classification formelle, qui seule serait homogĂšne avec le reste de nos classements. Malheureusement cela nous est impossible dans l’état actuel des connaissances. Pour y parvenir, il eĂ»t fallu interroger Del en dĂ©tail, sur tous les phĂ©nomĂšnes naturels Ă  propos desquels il a questionnĂ©, et Ă©tablir ainsi un parallĂšle entre ses questions et ses types d’explications. Une enquĂȘte ultĂ©rieure, actuellement en cours, en collaboration avec Mlle Guex, nous donnera peut-ĂȘtre ce rĂ©sultat. En attendant d’ĂȘtre en possession de types formels de « pourquoi d’explication » contentons-nous donc de systĂ©matiser les rĂ©-

flexions qui prĂ©cĂšdent, et essayons de dĂ©gager la structure gĂ©nĂ©rale des « pourquoi d’explication » de Del.

Chez l’adulte, on peut distinguer cinq types principaux d’explication. Il y a tout d’abord l’explication causale proprement dite ou explication mĂ©canique : « la chaĂźne d’une bicyclette tourne parce que les pĂ©dales actionnent le pignon dentĂ©. » C’est une causalitĂ© par contact spatial. Il y a ensuite l’explication statistique, cas particulier de la derniĂšre forme, en un sens, mais portant sur les ensembles de phĂ©nomĂšnes soumis de prĂšs ou de loin aux lois du hasard. L’explication finaliste est employĂ©e par le sens commun Ă  propos des phĂ©nomĂšnes de la vie : « Les animaux ont des pattes pour marcher. » L’explication psychologique ou par le motif rend compte des actions intentionnelles : « j’ai lu ce livre parce que j’avais envie d’en connaĂźtre l’auteur. » Enfin l’explication logique ou justification rend compte de la raison d’une assertion : λx1 est plus grand que y1parce que les x sont tous plus grands que les y. » Ces divers types chevauchent naturellement les uns sur les autres dans des proportions variĂ©es, mais en gros ils sont distincts dans la pensĂ©e adulte, mĂȘme dans le simple bon sens populaire.

Or, ce que nous allons essayer de montrer, c’est que chez l’enfant, avant 7 Ă  8 ans, ces types d’explication sont, sinon complĂštement indiffĂ©renciĂ©s, du moins beaucoup plus voisins les uns des autres que chez nous. L’explication causale et la justification logique, en particulier, se confondent encore entiĂšrement avec la motivation, la causalitĂ© ayant chez l’enfant un caractĂšre de fina-

lisme et de motivation psychologique beaucoup plus accentuĂ© que le caractĂšre de contact spatial, et la justification logique, d’autre part, n’existant presque jamais Ă  l’état pur mais se ramenant toujours Ă  de la motivation psychologique. Nous dĂ©signerons sous le nom de prĂ©causalitĂ© cette liaison primitive oĂč la causalitĂ© a encore l’aspect d’une motivation quasi-psychologique. L’une des formes de cette prĂ©causalitĂ© est l’explication anthropomorphique de la nature : la cause des phĂ©nomĂšnes se confond dans ce cas avec l’intention du CrĂ©ateur ou avec l’intention des hommes qui sont les fabri- cateurs des montagnes ou des fleuves. Mais mĂȘme quand aucune « intention » ne se fait jour sous cette forme anthropomorphique, la « raison » que l’enfant cherche Ă  donner aux phĂ©nomĂšnes est beaucoup plus proche d’une raison utilitaire ou d’un motif que d’un contact spatial.

On comprendra mieux la nature de cette prĂ©causalitĂ© si nous l’expliquons d’emblĂ©e au moyen de l’un des phĂ©nomĂšnes les plus importants de la pensĂ©e de l’enfant entre 3 et 7 ans, celui qu’ont dĂ©couvert les spĂ©cialistes du dessin enfantin et que M. Luquet nous paraĂźt avoir le mieux caractĂ©risĂ© sous le nom de « rĂ©alisme logique », ou, comme il s’exprime aujourd’hui,-de « rĂ©alisme intellectuel ». L’enfant, comme on sait, commence par dessiner uniquement ce qui l’entoure : bonshommes, maisons, etc. En ce sens il est rĂ©aliste. Mais au lieu de les dessiner tels qu’il les voit, il les complĂšte par la pensĂ©e, il les rapporte Ă  un type unique et schĂ©matique, bref il les dessine tels qu’il les connaĂźt : en ce sens son rĂ©alisme

n’est pas visuel, mais intellectuel. Cette logique du dessin primitif est enfantine, mais trĂšs rationnelle, puisqu’elle consiste, par exemple, Ă  ajouter un second Ɠil Ă  un profil ou un intĂ©rieur Ă  une maison vue du dehors. Or ce rĂ©alisme intellectuel, comme l’un de nous l’a montrĂ© rĂ©cemment 1, a une signification qui dĂ©passe de beaucoup le domaine du dessin : l’enfant pense et regarde, en effet, comme il dessine. Sa pensĂ©e est toujours attachĂ©e aux choses, au contenu des raisonnements bien plus qu’à leur forme. Dans un raisonnement dĂ©ductif, il examinera uniquement la portĂ©e rĂ©elle des prĂ©misses et ne saura pas comme nous raisonner υi formae, sur n’importe quelle « donnĂ©e ». Il n’entrera pas dans le point de vue de l’interlocuteur (voir Ă  ce propos le volume II oĂč nous retrouverons cette incapacitĂ© de l’enfant au raisonnement formel). Il se contredira plutĂŽt que de quitter le rĂ©el. En ce sens il est rĂ©aliste. Mais d’autre part, cette rĂ©alitĂ© Ă  laquelle il est constamment attachĂ©, elle est beaucoup plus construite par son esprit que livrĂ©e par l’observation pure. L’enfant ne voit que ce qu’il sait ou ce qu’il pressent. S’il paraĂźt bon observateur, c’est que le cours de ses rĂ©flexions, Ă©tant fort diffĂ©rent du nĂŽtre, l’amĂšne Ă  voir des choses qui ne nous intĂ©ressent pas et dont il nous paraĂźt Ă©tonnant dĂšs lors, qu’il les ait remarquĂ©es. Mais si l’on observe l’enfant de prĂšs, on est frappĂ© de constater combien sa vision est dĂ©formĂ©e par ses idĂ©es. L’enfant de 7 Ă  8 ans qui croit que les fleuves remontent, verra le RhĂŽne ou la Seine remonter leur cours, celui qui croit que le soleil

1 Journal de Psychologie, 1922, p. 223, 256-257, etc.

est vivant, le verra se promener dans le ciel, celui qui le croit inerte le verra toujours immobile, etc. Bref, l’enfant regarde et pense comme il dessine : sa pensĂ©e est rĂ©aliste, mais d’un rĂ©alisme intellectuel.

DĂšs lors, la structure de la prĂ©causalitĂ© enfantine nous devient claire. Les « pourquoi » d’enfants sont rĂ©alistes, en ce sens que — comme nous le verrons au § 4 — il n’y a presque pas de purs « pourquoi de justification logique » dans le langage de Del : c’est donc toujours sur la cause des phĂ©nomĂšnes (ou des actions), et non sur la dĂ©duction logique, que porte la curiositĂ©. Mais cette causalitĂ© n’est pas visuelle ou mĂ©canique en ce sens que le contact spatial n’y joue qu’un rĂŽle trĂšs restreint. Tout se passe comme si la nature Ă©tait le produit ou, plus exactement, le doublet d’une pensĂ©e dont l’enfant chercherait Ă  chaque instant les raisons ou les intentions.

Nous ne voulons pas dire par lĂ  que toute la nature soit pour l’enfant le produit d’un Dieu ou des hommes. Ces intentions et ces raisons ne sont pas plus rapportĂ©es Ă  une pensĂ©e unique que ce n’est le cas dans la mentalitĂ© prĂ©logique des « primitifs ». Ce qu’il faut dire, c’est qu’au lieu de chercher l’explication dans le contact spatial (rĂ©alisme visuel) ou dans la dĂ©duction logique de lois ou de concepts (intellectualisme), l’enfant raisonne comme il dessine, d’aprĂšs une sorte de « modĂšle interne », semblable Ă  la nature mais reconstruit par l’intelligence et imaginĂ© dĂšs lors de telle façon que tout s’y explique psychologiquement et que tout s’y justifie (rĂ©alisme intellectuel). L’enfant invoque ainsi

comme cause des phĂ©nomĂšnes, tantĂŽt des motifs ou des intentions (finalisme), tantĂŽt des raisons pseudo-logiques, qui participent Ă  une sorte de nĂ©cessitĂ© morale confĂ©rĂ©e Ă  toutes choses (« cela doit ĂȘtre ainsi ») : c’est en cela que les explications enfantines tĂ©moignent de rĂ©alisme intellectuel, et qu’elles ne sont encore ni causales (contact spatial) ni logiques (dĂ©duction) mais prĂ©causales. Pour l’enfant un fait entraĂźnant un fait, un motif entraĂźnant une action et une idĂ©e entraĂźnant une idĂ©e sont encore une seule et mĂȘme chose, ou, si l’on veut, le monde physique et le monde intellectuel ou psychique sont encore confondus. C’est lĂ  un rĂ©sultat que nous retrouvons souvent dans la suite de nos recherches.

Trois groupes indĂ©pendants de faits semblent confirmer cette analyse de la prĂ©causalitĂ© enfantine. Le premier, c’est la raretĂ© des « pourquoi » de causalitĂ© pure et la raretĂ© des « pourquoi » de justification ou de raison logiques proprement dites. ■ Nous avons, en effet, essayĂ© d’établir dans le prĂ©cĂ©dent paragraphe que sur 103 « pourquoi d’explication causale », une quinzaine seulement (13), soit le huitiĂšme ou le septiĂšme, pouvaient s’interprĂ©ter comme des « pourquoi » de causalitĂ© proprement dite, ou mĂ©canique. Nous Ă©tablirons d’autre part au § 4 que les « pourquoi de raison logique » sont encore bien plus rares. La pensĂ©e enfantine ignore ainsi Ă  la fois la causalitĂ© mĂ©canique et la justification logique : elle doit donc flotter entre deux, dans la simple motivation d’oĂč la notion de prĂ©causalitĂ©.

Ensuite, ce que nous avons vu de la notion du hasard et du fortuit parle Ă©galement en faveur de l’hypothĂšse

de la prĂ©causalitĂ©. L’enfant questionne, en effet, comme si la rĂ©ponse Ă©tait toujours possible, comme si le hasard n’intervenait pas dans les phĂ©nomĂšnes. La notion du « donné » Ă©chappe Ă  l’enfant, lequel se refuse Ă  admettre qu’il y ait dans l’expĂ©rience des rencontres fortuites simplement « donnĂ©es » sans ĂȘtre justifiĂ©es. Il y a donc chez l’enfant une tendance Ă  la justification Ă  tout prix, une croyance spontanĂ©e que tout tient Ă  tout et qu’il est possible de tout expliquer par tout. Une telle mentalitĂ© suppose nĂ©cessairement l’emploi d’une causalitĂ© autre que mĂ©canique et tendant vers la justification autant que vers l’explication, d’oĂč la notion de prĂ©causalitĂ©.

Rappelons que cette tendance Ă  la justification, tout en Ă©tant un facteur essentiel de l’explication prĂ©causale, dĂ©pend elle-mĂȘme du phĂ©nomĂšne encore plus gĂ©nĂ©ral que nous avons Ă©tudiĂ© au chapitre prĂ©cĂ©dent sous le nom de « syncrĂ©tisme ». L’incapacitĂ© Ă  concevoir le fortuit comme tel, ou le « donné », dans l’expĂ©rience, trouve, en effet, un parallĂšle dans l’intelligence verbale de l’enfant : l’un de nous a montrĂ© antĂ©rieurement 1 que l’enfant ne peut jusque vers 11 ans s’astreindre Ă  un raisonnement formel, c’est-Ă -dire Ă  une dĂ©duction portant sur des prĂ©misses donnĂ©es, prĂ©cisĂ©ment parce qu’il n’admet pas ces prĂ©misses comme « donnĂ©es ». Il veut Ă  tout prix les justifier, et, s’il n’y parvient pas, il se refusera Ă  raisonner plus avant, Ă  entrer dans le point de vue de l’interlocuteur. Puis, dĂšs qu’il raisonne, au lieu de s’en tenir aux « donnĂ©es », il lie

1 Loc. cit., Journ. Psych., 1922, p. 249 sq. et passim.

entre elles les affirmations les plus hĂ©tĂ©rogĂšnes et s’arrange toujours Ă  justifier n’importe quels rapprochements. Bref, la tendance de l’enfant, dans l’intelligence verbale comme dans l’intelligence de perception — et cette tendance dure mĂȘme beaucoup plus longtemps dans la premiĂšre de ces formes de pensĂ©e que dans la seconde — est donc de chercher Ă  tout prix la justification de ce qui est simplement ou un rapprochement fortuit ou une « donnĂ©e ». Or, dans l’intelligence verbale, cette tendance Ă  la justification Ă  tout prix est liĂ©e au fait que l’enfant pense par schĂ©mas personnels, vagues et non analysĂ©s (syncrĂ©tisme). Il ne s’adapte pas au dĂ©tail des phrases mais en retient des figures d’ensemble, plus ou moins adĂ©quates. Ces schĂ©mas se lient entre eux d’autant plus facilement qu’ils sont plus vagues et dĂšs lors plus plastiques. C’est ainsi que le syncrĂ©tisme de la pensĂ©e verbale implique une tendance Ă  tout lier Ă  tout et Ă  tout justifier. Dans l’intelligence de perception il en va exactement de mĂȘme. Si les questions prĂ©causales de l’enfant tĂ©moignent d’une tendance Ă  tout justifier et Ă  tout lier Ă  tout, c’est aussi parce que l’intelligence de perception est syncrĂ©tique, du moins avant 7 Ă  8 ans. A cet Ă©gard, on peut mĂȘme concevoir le rĂ©alisme intellectuel comme nĂ©cessairement liĂ© au syncrĂ©tisme, par un rapport de mutuelle dĂ©pendance. Ainsi que nous l’avons vu, le syncrĂ©tisme est, en effet, le caractĂšre des perceptions encore confuses, saisissant les objets en bloc, sans analyse, et les entassant sans ordre 1. DĂšs lors puisque les objets perçus forment bloc et constituent

1 ClaparĂšde, Psychologie de l’Enfant, GenĂšve, 7 m ’ Ă©d., p. 522 (1916).

des schĂ©mas d’ensemble, au lieu d’ĂȘtre Ă©parpillĂ©s et discontinus, le rĂ©alisme enfantin ne peut ĂȘtre qu’intellectuel, et non visuel : faute d’une vision suffisante du dĂ©tail, et en particulier des contacts spatiaux et mĂ©caniques, la perception syncrĂ©tique ne peut, en effet, que contraindre l’enfant Ă  lier les choses par la pensĂ©e seule. Ou, inversement, on peut soutenir que c’est parce que le rĂ©alisme enfantin est intellectuel et non visuel que la perception de l’enfant est syncrĂ©tique. Quoi qu’il en soit, syncrĂ©tisme et rĂ©alisme intellectuel sont solidaires, et l’on voit combien fortement enracinĂ©e est la tendance enfantine Ă  l’explication prĂ©causale et Ă  la nĂ©gation du fortuit ou du « donné ».

Enfin, un troisiĂšme groupe de faits nous contraint d’adopter l’hypothĂšse d’une prĂ©causalitĂ©. Un grand nombre des « pourquoi » d’explication causale de Del semblent ne rĂ©clamer que la justification des assertions de l’interlocuteur. Quand Del, par exemple, demande : « papa dit que ça [la foudre] se fait tout seul dans le ciel. Pourquoi ? », il semble qu’il veuille demander : « Pourquoi Papa dit-il cela ? » Ou lorsqu’il demande pourquoi le lac ne va pas jusqu’à Berne, il peut paraĂźtre que Del recherche simplement les raisons que l’on a d’affirmer cela. En rĂ©alitĂ© ce n’est guĂšre le cas. Del se soucie assez peu que l’on prouve ce que l’on avance. Ce qu’il veut savoir est autre. En effet, lorsqu’il demande : « Pourquoi [un pigeon] c’est comme un aigle ? » ou « Pourquoi on voit [sur un insecte] rouge et vert ? » La question, tout en ayant la mĂȘme forme, ne peut Ă©videmment recevoir la mĂȘme interprĂ©tation. Sully et ses commentateurs

vont nous faire comprendre de quoi il s’agit dans les cas de ce genre Cet auteur a remarquĂ© trĂšs justement que si les questions d’enfant portent sur les choses nouvelles et inattendues, c’est souvent parce que l’enfant Ă©prouve le besoin de savoir si ces choses sont toujours telles qu’il les voit, si le nouveau peut rentrer dans les cadres anciens, s’il y a une « rĂšgle » 1. Mais, ce qu’il faut remarquer, c’est que cette rĂšgle n’est pas constative, comme on semble le dire : elle s’accompagne d’une sorte de nĂ©cessitĂ© morale. L’enfant a l’impression Ă  propos de chaque constatation qu’« il doit en ĂȘtre ainsi », lors mĂȘme qu’il ne saurait trouver de justification prĂ©cise. C’est ainsi qu’à un certain stade, les garçons (5 Ă  6 ans) qui s’expliquent le mĂ©canisme d’une bicyclette, ne s’occupent encore en rien du contact des piĂšces, mais les dĂ©clarent toutes nĂ©cessaires, et Ă©galement nĂ©cessaires. Il se dit donc Ă  peu prĂšs ceci : « c’est nĂ©cessaire puisque c’est là ». Le sentiment de nĂ©cessitĂ© prĂ©cĂšde ici l’explication 2. Il a donc un sens aussi finaliste que causal, aussi moral que logique. En rĂšgle gĂ©nĂ©rale, d’ailleurs, l’enfant confond la nĂ©cessitĂ© humaine (morale, sociale, le « decus ») et la nĂ©cessitĂ© physique (l’idĂ©e de loi a gardĂ© d’ailleurs fort longtemps les traces de cette origine complexe). DĂšs lors, un grand nombre de « pourquoi » d’enfants se bornent Ă  faire appel Ă  ce sentiment de nĂ©cessitĂ©. Il est probable, en particulier, que la rĂ©ponse Ă  faire aux derniers « pourquoi » que nous avons citĂ©s, est

1 Voir par exemple Buhler, Die geistige Entivicklung des Kindes, 2 me éd., léna, 1921 p. 388 sq.

2 J. Piaget, La causalité physique chez l*enjant, sect. IV.

non seulement celle-ci « parce que c’est toujours ainsi » mais encore « parce qu’il le faut, parce que cela doit ĂȘtre comme ça ». On comprend en quoi ce type d’explication est liĂ© Ă  la prĂ©causalitĂ©, cette derniĂšre rĂ©sultant prĂ©cisĂ©ment d’une confusion entre le monde psychique ou intellectuel ou monde de la nĂ©cessitĂ© morale et logique, et le monde physique ou monde de la nĂ©cessitĂ© mĂ©canique.

§ 4. Les « pourquoi de motivation ».

Nous avons vu que parmi les « pourquoi » concernant la nature et les objets fabriquĂ©s, plusieurs sont, non pas des « pourquoi » d’explication causale proprement dite, mais, de prĂšs ou de loin, des questions portant sur les motifs, et nous rapprochant ainsi de la prĂ©sente catĂ©gorie. Celle-ci doit donc ĂȘtre prĂ©pondĂ©rante dans l’ensemble des « pourquoi » de Del. Elle constitue, en effet, les 183/360 de cet ensemble.

Plusieurs de ces questions se bornent Ă  rechercher le motif d’un acte tout accidentel ou d’une parole quelconque. Ils n’ont donc rien de bien intĂ©ressant. Voici des exemples :

« Vous dĂ©jeunez ici ? — Non, je ne peux pas aujourd’hui. — Pourquoi ? » — « Elle mord la chenille ? — ‱ Non. — Pourquoi Anita m’a dit ça ? La mĂ©chante ! » — « Qu’est-ce que ça reprĂ©sente ton dessin ? — Vous voulez tout savoir, vous ĂȘtes une gourmande. Pourquoi vous voulez tout savoir, Mademoiselle, vous croyez que c’est des bĂȘtises ? » — « Pourquoi elle a peur ? » etc.

C’est dans cette catĂ©gorie qu’apparaissent les pre-

miers « pourquoi » d’interrogation indirecte : « Vous savez pourquoi j’aimerais que vous veniez cette aprĂšs-midi ? »

D’autres « pourquoi de motivation » portent moins sur les intentions simplement momentanĂ©es que sur l’explication psychologique proprement dite. C’est dans ces cas-lĂ  que le terme de « motif » prend tout son sens, Ă  la fois causal et final : expliquer un acte psychologique c’est, en effet, considĂ©rer le motif de cet acte Ă  la fois comme sa cause, et comme son but. Par extension, nous considĂ©rons aussi comme « pourquoi de motivation » toute question posĂ©e sur la cause d’un acte ou d’un fait psychologique non intentionnel, par exemple : « Pourquoi vous vous trompez jamais ? » Entre la cause d’un acte psychologique et un motif, il y a, en effet, toutes les transitions : on peut parler du motif d’une peur autant que de sa cause et, si l’on ne peut dire le motif d’une erreur involontaire, on le peut encore d’une erreur semi-intentionnelle. Bref, nous conviendrons de placer dans les « pourquoi de motivation » faute de pouvoir les en sĂ©parer nettement, toutes les questions portant sur l’explication psychologique mĂȘme causale. Voici des exemples :

« Pourquoi vous m’apprenez Ă  compter ? » — « Pourquoi papa la sait pas [la date], il est pourtant un grand monsieur ? » — « Et ma maman [aime le petit JĂ©sus] ? — Oui, je pense. — Pourquoi vous n’ĂȘtes pas sĂ»re ? » — « Pourquoi si je la prends pas [une barre de fer], je pourrai quand mĂȘme vous dĂ©fendre ? Parce que je suis un garçon ? » — « Pourquoi les anges sont toujours gentils et pas les gens ? Parce que les anges n’ont pas besoin

d’apprendre Ă  lire ni de faire des choses trĂšs ennuyeuses ? Il y a des gens qui sont mĂ©chants parce qu’ils ont faim ? » — « Pourquoi je fais vite et je fais bien, avant je faisais vite et mal ? »

On voit que dans tous ces cas, la cause des actions sur lesquelles porte le « pourquoi » est inextricablement mĂȘlĂ©e Ă  leur but et Ă  l’intention qui les a dirigĂ©es. Le phĂ©nomĂšne est le mĂȘme que dans les « pourquoi » portant sur la nature, mais ici il est justifiĂ©, puisque ces « pourquoi » portent sur les actions humaines. On peut donc dire que les « pourquoi de motivation » sont, parmi les questions d’enfant, celles qui sont le plus correctement Ă©noncĂ©es et qui s’éloignent le moins de notre maniĂšre de concevoir les choses.

Naturellement entre ces derniers « pourquoi » et ceux qui portent sur les intentions momentanĂ©es, il y a toutes les transitions. Par exemple : « J’aime les hommes qui nagent comme ça ? — Pourquoi ? » — « Pourquoi vous n’ĂȘtes pas contente que je l’ai tuĂ©e ? » Il est donc impossible d’établir deux sous-catĂ©gories parmi les « pourquoi de motivation », l’une portant sur les intentions momentanĂ©es, l’autre sur les Ă©tats psychologiques plus durables. D’ailleurs ce serait peu intĂ©ressant. Il le serait plus, de pouvoir prĂ©ciser les rapports entre les « pourquoi de motivation » et les « pourquoi de justification logique ». A cet Ă©gard, il semble parfois que l’explication rĂ©clamĂ©e par l’enfant en rĂ©ponse Ă  son « pourquoi » soit intermĂ©diaire entre l’explication logique (une idĂ©e entraĂźnant une idĂ©e) et l’explication psychologique (un motif entraĂźnant un acte). Par exemple : « Est-ce que

n

vous aimez mieux les souris ou les rats ? — Pourquoi ? — Parce qu’elles sont moins mĂ©chantes et parce que vous, vous ĂȘtes faible ? » Ces cas nous font comprendre comment les « pourquoi de justification logique » que nous Ă©tudierons tout Ă  l’heure se sont peu Ă  peu dĂ©tachĂ©s des « pourquoi de motivation ».

Aux « pourquoi de motivation », il faut encore rattacher un groupe de « pourquoi », assez abondants (34 sur 183) : ceux que l’enfant Ă©nonce simplement pour contredire Ă  une affirmation ou Ă  un ordre qui le déçoive. A prendre ces questions Ă  la lettre, et au sĂ©rieux, il semblerait qu’elles constituent des « pourquoi de motivation » proprement dits et mĂȘme parfois de vrais « pourquoi de justification logique », au sens que nous venons de voir. En fait, il ne s’agit pas ici de questions vĂ©ritables comme prĂ©cĂ©demment, mais d’affirmations ou plutĂŽt de nĂ©gations dĂ©guisĂ©es, prenant par pure politesse la forme de questions. Preuve en est que l’enfant n’attend aucune rĂ©ponse. Voici des exemples : « Anita n’a pas voulu et je l’ai battue. —   On ne bat jamais une dame. — Pourquoi ? Ce n’est pas une dame
. » etc. — « Jusqu’ici. — Pourquoi ? » — « Dessine-moi une montre. — Pourquoi pas des canons, etc. » En apparence l’enfant demande : « Pourquoi dites-vous ceci ? » ou « Pourquoi voulez-vous ceci ? », etc. En rĂ©alitĂ© la question revient Ă  dire simplement : « Ce n’est pas vrai » ou « Je ne veux pas ». Mais il va de soi qu’entre le genre de « pourquoi » de contradiction et les questions portant sur les intentions, il y a toutes les transitions.

Enfin, il faut mentionner une classe de « pourquoi »

(6 sur 183) qui chevauchent sur les « pourquoi de motivation » et les « pourquoi d’explication causale » et qu’on peut appeler les « pourquoi de fabulation » : l’enfant raconte des histoires ou personnifie par jeu les objets qui l’entourent et c’est Ă  propos de cette fabulation qu’il pose des questions auxquelles d’ailleurs aucune rĂ©ponse n’est possible : « Pourquoi vous faites ça [frotter Ă  la gomme] Ă  la pauvre petite table, elle est encore vieille ? » « Vous savez pourquoi je vous tue pas, c’est parce que je veux pas vous faire de mal. »

§ 5. Les « pourquoi de justification ».

Les « pourquoi de justification » sont intĂ©ressants Ă  divers Ă©gards. Ils tĂ©moignent de la curiositĂ© de l’enfant pour un ensemble de coutumes et de rĂšgles qui lui sont imposĂ©es du dehors, sans motif, et dont il voudrait trouver la justification. Cette justification n’est pas une explication causale ni mĂȘme proprement finaliste, elle se rapproche de la motivation du groupe prĂ©cĂ©dent, mais elle tend Ă  s’en distinguer par le caractĂšre suivant : ce n’est pas tant un motif psychologique que l’enfant cherche sous les rĂšgles, c’est une raison satisfaisante pour l’intelligence. Si nous distinguons en un groupe spĂ©cial les « pourquoi » de la prĂ©sente catĂ©gorie, c’est donc parce qu’ils constituent le noyau d’oĂč sortiront aprĂšs 7 Ă  8 ans les « pourquoi de raison logique ». Nous pouvons d’ailleurs dĂ©jĂ  chez Del assister Ă  cette formation progressive.

Les « pourquoi de justification » se répartissent, en effet, chez Del en trois sous-groupes faciles à distinguer,

les pourquoi relatifs 1° aux rÚgles et coutumes sociales, 2° aux rÚgles scolaires (langage, orthographe), et 3° aux définitions. Le troisiÚme seul de ces sous-groupes constitue donc un ensemble de « pourquoi de raison logique ». Le premier se rattache encore de trÚs prÚs à la motivation psychologique. Le second constitue un groupe intermédiaire.

Sur 74 « pourquoi de justification », 14 sont relatifs aux coutumes sociales. Parmi ceux-ci, les uns tĂ©moignent d’une simple curiositĂ© psychologique et pourraient aussi bien ĂȘtre classĂ©s dans les pourquoi de motivation ». Par exemple : « Pourquoi dans une Ă©glise il y a des habils noirs et [dans] les autres des habits de couleur ? » D’autres touchent de plus prĂšs Ă  l’idĂ©e de rĂšgle : « Pourquoi c’est dĂ©fendu [d’ouvrir les lettres] ? On le met en prison [le facteur] ? » etc.

Comme on le voit, ce premier groupe est Ă  peine Ă  sa place dans les « pourquoi de justification ». Si nous l’avons classĂ© ainsi, c’est simplement parce qu’il se relie par tous les intermĂ©diaires aux « pourquoi » relatifs aux rĂšgles scolaires. Voici un de ces cas de transition : « Pourquoi pas « in » [dans Alain] », (ou Ă  propos de l’orthographe de « quatre ») : « k ? — Non. — « Qu’est-ce qui a dĂ©fendu, ce sont les messieurs Ă  Paris ? » — « Les messieurs » qui font l’orthographe sont donc Ă  peu prĂšs sur le mĂȘme plan que ceux qui font la police et qui mettent les facteurs en prison.

Quant aux vĂ©ritables « pourquoi » relatifs aux rĂšgles scolaires (55 sur 74), ils s’éloignent beaucoup plus des « pourquoi » de motivation psychologique. Voici des exemples :

« Pourquoi [met-on des majuscules aux noms propres] ? Je voudrais bien savoir. » —   « On met toujours un d Ă  « grand », Ă  la fin du mot. — Pourquoi, qu’est-ce que ça ferait si on n’en mettait pas ? » — « [Bonsoir] Pourquoi est-ce qu’on met pas un « c », ça fait « coi » ? — « Il n’y a pas besoin de mettre un point sur 1’1 majuscule. — Pourquoi ? » — « Pourquoi on fait les points ici [aprĂšs les phrases] et pas ici [aprĂšs les mots] ? C’est drĂŽle ! »

Chacun sait que les enfants sont plus logiques que nous en orthographe et en grammaire. Ces nombreux « pourquoi » de justification l’attestent encore. Ils sont l’exact parallĂšle des « pourquoi » d’explication causale que nous avons Ă©tudiĂ©s. Les rĂšgles et le langage, comme la nature, sont remplis de contingences et de bizarreries fortuites dont seule une explication sui generis tenant compte des hasards de tout dĂ©veloppement historique peut rendre raison. L’enfant, qui n’a en aucune maniĂšre ces notions de hasard et de dĂ©veloppement historique veut immĂ©diatement tout justifier, ou s’étonne de ne pouvoir le faire.

Si nous insistons Ă  nouveau sur cette vĂ©ritĂ© banale, c’est que l’abondance de ces « pourquoi » de justification, venant s’ajouter Ă  l’abondance des « pourquoi d’explication causale » manifestant la mĂȘme tendance Ă  la justification Ă  tout prix, rend d’autant plus extraordinaire la pauvretĂ© des questions de Del en « pourquoi de raison logique ». Il semblerait que, puisque Del et les enfants de son Ăąge sont portĂ©s Ă  tout justifier, leur langage doive ĂȘtre plein de raisonnements dĂ©ductifs, de « parce que » et de « pourquoi » reliant une idĂ©e Ă  une∣ idĂ©e et non un fait Ă  une idĂ©e ou un fait Ă  un fait. En rĂ©alitĂ© il n’en est rien. Sur 74 « pourquoi de justifica-

tion », 5 seulement sont des « pourquoi de justification ou de raison logique ». Inutile de redire la raison de ce paradoxe : l’enfant n’est pas un intellectualiste, c’est un « rĂ©aliste intellectuel ».

Essayons plutĂŽt d’analyser cette « justification logique » et de chercher comment elle se dĂ©gage des « pourquoi » prĂ©cĂ©dents. Les « pourquoi » relatifs au langage nous fournissent, en effet, plusieurs cas de transition qui nous acheminent vers les « pourquoi » logiques. Ce sont les « pourquoi » d’étymologie : « Pourquoi on dit « égaré », ça veut dire perdu ? » — « Pourquoi il y a beaucoup de mots qui ont plusieurs noms, le lac de GenĂšve, le lac LĂ©man ? » — « Pourquoi on l’appelle Mon Repos [un parc de GenĂšve] ? » — « Pourquoi « cafĂ© noir », tous les cafĂ©s sont noirs ? » Au premier abord il semblerait que ce sont lĂ  de purs « pourquoi » de justification logique, qui relient une dĂ©finition Ă  une idĂ©e lui servant de raison. C’est vrai du dernier de ces « pourquoi », que nous classerons donc avec les quatre suivants dans la justification logique. Quant aux autres, ils visent surtout l’intention psychologique. En outre ils sont encore entachĂ©s de rĂ©alisme intellectuel : on sait que pour l’enfant le nom est encore liĂ© Ă  la chose. Expliquer une Ă©tymologie, c’est expliquer la chose elle-mĂȘme. Le lapsus de Del « des mots qui ont plusieurs noms » pour dire « des choses qui ont plusieurs noms » est significatif Ă  cet Ă©gard 1. On ne peut donc pas dire qu’ici ce soit une

1 Un enfant Ă  qui nous demandions : « Les mots ont-ils de la force ? » nous a rĂ©pondu que s’ils dĂ©signent des choses qui ont de la force, ils en ont, sinon pas. Nous lui avons demandĂ© un exemple. Il nous a citĂ© le mot « boxe ». « Pourquoi a-t-il de la force ? — Ah non 1 je me suis trompĂ©, nous a-t-il rĂ©pondu, je croyais que c’était le mot qui tapait 1 »

idĂ©e qui est liĂ©e Ă  une idĂ©e : les idĂ©es sont liĂ©es aux choses elles-mĂȘmes.

Les seuls cas oĂč l’on puisse dire qu’il y ait justification logique sont donc les cas de pure dĂ©finition, et les cas de dĂ©monstration, dans lesquels l’intelligence cherche Ă  faire la preuve, de maniĂšre Ă  rendre possible les dĂ©ductions rigoureuses.

Dans la dĂ©finition, la question obĂ©it au schĂ©ma suivant : « Si vous appelez x les objets ayant tels caractĂšres, pourquoi dites-vous que cet objet est un x ? » Il y a bien ici liaison entre une idĂ©e et une idĂ©e, ou plus prĂ©cisĂ©ment entre un jugement reconnu comme tel (un x est
. etc.) et un autre objet (j’appelle tel objet un x) et non pas entre une chose et une autre. La distinction, pour subtile qu’elle soit, est capitale au point de vue de la psychologie gĂ©nĂ©tique. Jusqu’ici la pensĂ©e procĂ©dait uniquement sur les choses et leurs relations sans avoir conscience d’elle-mĂȘme et surtout sans avoir conscience de dĂ©duire. Dans la justification logique, la pensĂ©e prend conscience de son indĂ©pendance, de ses erreurs possibles, de ses conventions : ce qu’elle cherche Ă  justifier, ce ne sont plus les choses en elles-mĂȘmes, ce sont ses propres jugements. Une telle opĂ©ration est tardive dans l’évolution psychologique. Les chapitres prĂ©cĂ©dents nous ont fait prĂ©voir qu’elle n’apparaissait pas avant 7-8 ans. Le petit nombre des « pourquoi de raison logique » de Del confirme cette maniĂšre de voir.

De mĂȘme, dans toute dĂ©monstration, la liaison Ă©tablie entre les « parce que » et les « pourquoi » porte sur les jugements et non sur les choses. Dans l’exemple suivant

« Pourquoi l’eau du RhĂŽne ne remonte-t-elle pas ? », si l’on attend une explication, il faut rĂ©pondre « parce que le poids de l’eau l’entraĂźne dans le sens de la pente », mais si l’on attend une dĂ©monstration, il faut rĂ©pondre « parce que l’expĂ©rience le montre » ou « parce que tous les fleuves descendent ». Dans le premier cas, la liaison unit la direction de l’eau Ă  la pente, elle porte donc sur les choses elles-mĂȘmes, et est causale, dans le second cas, la liaison porte sur les jugements en tant que tels et est logique. Aussi tous les « pourquoi » de dĂ©monstration seront-ils des « pourquoi logiques ». Mais l’opĂ©ration de la dĂ©monstration est rare avant 7-8 ans. Les deux premiers chapitres nous ont montrĂ© que les discussions d’enfants s’abstenaient prĂ©cisĂ©ment de toute recherche de contrĂŽle ou de dĂ©monstration.

Bref les « pourquoi logiques » portent en droit sur n’importe quoi, puisqu’ils embrassent tous les « pourquoi » portant sur les dĂ©finitions et les dĂ©monstrations. En fait, voici les seules questions qui, chez Del, peuvent s’interprĂ©ter comme ressortissant Ă  ce groupe (outre la question sur le « cafĂ© noir », que nous venons de rappeler) :

« Pourquoi [dites-vous « chat »] ? Une chatte c’est une maman chat. Un chat est le bĂ©bĂ© chat
. Je veux Ă©crire « un papa chat. » — « C’est des torrents. — Pourquoi pas des riviĂšres ? » —   « Ce n’est pas un os, c’est une bosse. — Pourquoi ? Si on me tuait est-ce qu’il Ă©claterait ? » — « Ça c’est de la neige ? [question de classification], — Non, ce sont des rochers. — Alors pourquoi c’est blanc ? »

Le dernier de ces « pourquoi » est discutable, mais

c’est sans doute une forme elliptique signifiant « pourquoi dites-vous que ce sont des rochers puisque c’est blanc ». NĂ©anmoins il se peut que ’ ce soit un simple « pourquoi d’explication causale ». Il n’y a donc que quatre « pourquoi de raison logique » authentiques. Ils se reconnaissent Ă  ce fait que l’on peut sous-entendre sous le mot interrogatif lui-mĂȘme la phrase « pourquoi affirmez-vous que
. » ce qui n’est jamais possible dans les autres catĂ©gories. En bref, les « pourquoi de justification logique » cherchent la raison d’un jugement reconnu comme tel et non pas de la chose sur laquelle porte ce jugement. De tels « pourquoi » sont donc trĂšs rares avant 7-8 ans. L’enfant qui cherche Ă  tout justifier nĂ©glige prĂ©cisĂ©ment la seule justification lĂ©gitime, celle des opinions et des jugements comme tels. AprĂšs 7-8 ans, par contre, il est probable que ces questions sont plus frĂ©quentes. L’un de nous a situĂ© Ă  11-12 ans la date Ă  laquelle apparaĂźt la pensĂ©e formelle, c’est-Ă -dire la pensĂ©e portant sur des hypothĂšses que l’on tient pour telles et se bornant Ă  chercher si les conclusions tirĂ©es de ces hypothĂšses sont justifiĂ©es ou non, du seul point de vue de la dĂ©duction et sans recourir au rĂ©el 1. Entre l’époque du pur rĂ©alisme intellectuel (jusqu’à 7-8 ans) et les dĂ©buts de la pensĂ©e formelle, il doit donc y avoir un stade intermĂ©diaire, oĂč les enfants cherchent Ă  justifier les jugements comme tels, sans pour autant savoir entrer dans le point de vue des interlocuteurs ni par consĂ©quent manier la dĂ©duction formelle. L’appa-

1 J. Piaget. Essai sur la multiplication logique et les débuts de la pensée formelle chez l,enfant. Journ. Psych., 1922, p. 222-261.

rition des « pourquoi de justification logique » doit correspondre à celle de ce stade intermédiaire.

En conclusion, les rĂ©sultats de ce paragraphe viennent confirmer celui de notre Ă©tude des « pourquoi d’explication causale ». Il n’y a pas plus chez Del de « pourquoi de raison logique » qu’il n’y a de « pourquoi » de causalitĂ© pure. Par consĂ©quent la pensĂ©e de Del doit avoir des intĂ©rĂȘts intermĂ©diaires entre celui de l’explication mĂ©canique et celui de la dĂ©duction logique : c’est en cette indistinction du point de vue causal et du point de vue logique, qui tous deux sont encore confondus avec le point de vue de l’intention ou du motif psychologique, que consiste le caractĂšre principal de la prĂ©causalitĂ© enfantine.

Enfin, il peut ĂȘtre intĂ©ressant de signaler ici un phĂ©nomĂšne bizarre, qui vient Ă  l’appui de cette hypothĂšse que l’enfant confond encore souvent des notions pour nous bien diffĂ©renciĂ©es : c’est le fait que parfois Del prend le mot « pourquoi » dans le sens de « parce que », et se sert ainsi du mĂȘme mot pour exprimer la relation de raison Ă  consĂ©quence et celle de consĂ©quence Ă  raison. Voici un exemple qui concerne prĂ©cisĂ©ment un « parce que » ou un « pourquoi » logiques : « L’eau du ciel est bonne. — C’est pourquoi (= parce que) c’est une source ? » Or c’est lĂ  un phĂ©nomĂšne que nous avons dĂ©jĂ  relevĂ© Ă  propos des explications d’enfant Ă  enfant (chap. III, § 5) et que nous retrouverons dans notre Ă©tude des conjonctions de causalitĂ© (vol. II). Il est frĂ©quent de l’observer dans la vie courante, chez les enfants de 3 Ă  6 ans. Nous avons vu, en particulier un jeune Grec de 5 ans, qui a appris trĂšs convenablement le français mais emploie systĂ©matiquement le mot

« pourquoi » Ă  la place du mot « parce que », lequel est absent de son vocabulaire : « Pourquoi le bateau se tient sur l’eau ? — Pourquoi (= parce que) il est lĂ©ger », etc. En fait il n’y a dans ce phĂ©nomĂšne qu’une confusion de mots. Mais cette confusion montre combien l’enfant a de peine Ă  distinguer des relations que la langue a diffĂ©renciĂ©es.

§ 6. Conclusions.

On voit la complexitĂ© des « pourquoi » de Del, et la nĂ©cessitĂ© de les classer en partie par matiĂšres, faute de pouvoir d’emblĂ©e reconnaĂźtre Ă  quels types de relation (explication strictement causale, finaliste, logique, etc.) ils font appel. Voici, rĂ©sumĂ©es en un tableau, les frĂ©quences obtenues sur nos 360 « pourquoi » :

Les « pourquoi de motivation » l’emportent donc de beaucoup sur l’ensemble. Ce rĂŽle prĂ©pondĂ©rant indique-t-il que les autres types de « pourquoi » diverge-

raient Ă  partir de ce groupe comme Ă  partir d’un centre unique ? Il le semble. Les « pourquoi » d’explication causale se rattachent, en effet, Ă  la motivation par toute la sĂ©rie des « pourquoi » anthropomorphiques, des « pourquoi » finalistes et de ceux qui relĂšvent de la prĂ©causalitĂ© elle-mĂȘme. D’autre part les « pourquoi » de justification se rattachent Ă  ceux de motivation par la sĂ©rie des « pourquoi » relatifs aux usages sociaux et aux rĂšgles conçues comme obĂ©issant Ă  des motifs psychologiques. Quant aux relations entre les deux groupes de l’explication causale et de la justification, elles sont moins Ă©troites. La notion de prĂ©causalitĂ© suppose bien une confusion entre l’explication causale et la justification logique, mais cette confusion n’est possible que grĂące prĂ©cisĂ©ment au fait que toutes deux sont encore mal diffĂ©renciĂ©es de la motivation psychologique. En bref, la source des « pourquoi » de Del paraĂźt ĂȘtre la motivation, la recherche de 1’« intention » qui est sous les actions et sous les Ă©vĂ©nements. De cette source divergeraient deux courants, l’un formĂ© des « pourquoi » qui cherchent Ă  interprĂ©ter la nature de maniĂšre intentionnelle, l’autre formĂ© de ceux qui portent sur les usages et les rĂšgles qui en dĂ©coulent. Entre ces « pourquoi » finalistes et ces « pourquoi » de justification, l’interaction demeurerait naturellement possible. Enfin des « pourquoi » de prĂ©causalitĂ© sortirait la causalitĂ© proprement dite et des « pourquoi » de justification sortirait la justification logique proprement dite. Telle serait Ă  peu prĂšs la gĂ©nĂ©alogie des « pourquoi » de Del. Essayons de la rĂ©sumer en un tableau :

Tableau génétique des « pourquoi » de Del.

 

 

Une telle systĂ©matisation est-elle le produit d’une mentalitĂ© spĂ©ciale Ă  un individu, d’un type particulier, autrement dit, ou bien constitue-t-elle un caractĂšre gĂ©nĂ©ral de la pensĂ©e de l’enfant avant 7-8 ans ? C’est Ă  d’autres monographies de rĂ©pondre Ă  cette question. Ce que nous savons par d’autres recherches nous porte Ă  croire qu’il s’agit lĂ  d’un schĂ©ma trĂšs gĂ©nĂ©ral, mais nous ne nous servirons pour le moment de cette supposition que comme d’une hypothĂšse de travail.

II. Les questions ne se présentant pas sous forme de « pourquoi ».

Abordons maintenant dans son ensemble le problĂšme des questions de Del. Les « pourquoi » nous ont servi d’introduction. Ils constituent, en effet, un groupe bien dĂ©limitĂ©, en partie homogĂšne, et qui nous a permis d’établir un schĂ©ma de classification : le moment est venu de vĂ©rifier ce schĂ©ma et de le complĂ©ter par les

renseignements que pourront nous fournir les autres questions de Del.

§ 7. Classification des questions de Del ne se présentant pas sous forme de « pourquoi ».

Il nous est encore moins possible que prĂ©cĂ©demment de classer les questions de Del simplement par la matiĂšre sur laquelle porte la curiositĂ© de l’enfant. En effet, un mĂȘme objet, par exemple un phĂ©nomĂšne physique, peut donner lieu Ă  des questions trop diffĂ©rentes les unes des autres : « Quand s’est-il produit », « comment », « est-il vrai que
. », « qu’est-ce que c’est que
. », etc. Aussi nous faut-il user d’une classification mixte. Cette classification recouvrira en partie celle que nous avons adoptĂ©e pour les « pourquoi » mais la dĂ©bordera naturellement aussi. Il importe, en effet, dĂšs maintenant, de se rappeler qu’à tout « pourquoi » peut correspondre une question d’une autre forme ayant le mĂȘme sens que lui mais que la rĂ©ciproque n’est pas vraie.

Un premier groupe est formĂ© des questions d’explication causale, ces mots Ă©tant pris exactement dans le mĂȘme sens que prĂ©cĂ©demment. En voici des exemples : « [En parlant d’une bille qui roule sur une terrasse en pente] : Qu’est-ce qui la fait marcher ? » — « Qu’est-ce qui fait couler le lac ? » — « Pour construire des gommes est-ce qu’il faut du feu ? » Il faut probablement adjoindre Ă  ce groupe les questions de la forme suivante : « A quoi il sert [un lĂ©vrier] ? », Ă©tant donnĂ© la grande connexion du finalisme et de l’explication causale chez l’enfant. Certaines de ces questions sont donc exactement ana-

logues Ă  des « pourquoi », d’autres se placent Ă  des points de vue diffĂ©rents, mais toujours relatifs Ă  l’explication causale, prĂ©causale ou finaliste.

Un second groupe, trĂšs important lui aussi, et d’apparition antĂ©rieure par rapport au prĂ©cĂ©dent, (au moins en ce qui concerne les questions de lieu), est constituĂ© par ce que nous appellerons les questions de rĂ©alitĂ© et d’histoire. Ces questions portent non pas sur l’explication d’un fait ou d’un Ă©vĂ©nement, mais sur leur rĂ©alitĂ© ou sur les circonstances de lieu et de temps de leur apparition, indĂ©pendamment de leur explication : non pas « quelle est la cause de x ? » mais « est-ce que x s’est produit, ou se produira ? » ou « quand x s’est-il produit, ou se produira-t-il ? », ou encore « oĂč x s’est-il produit ? », etc. Une telle classe de questions n’a Ă©videmment aucun Ă©quivalent dans les « pourquoi » puisque ceux-ci ont toujours pour fonction de porter sur la cause, ou la raison, ou le motif des faits et des Ă©vĂ©nements, et jamais sur leur simple histoire ou leur simple existence. Voici des exemples : « Il trouve la nourriture [le poisson] ? » — « Des fois ça existe [des hommes qui coupent des enfants] ? » — « Dans combien de temps c’est NoĂ«l ? » — « Schaffhouse c’est en Suisse ? » Comme on le voit, beaucoup de nuances sont possibles dans ce genre de questions : histoire, temps, lieu, existence, mais la fonction centrale de l’ensemble reste bien visible. Le critĂ©rium Ă  adopter pour reconnaĂźtre si une question appartient Ă  ce groupe est donc le suivant : toutes les fois qu’une question porte sur un objet, un fait ou un Ă©vĂ©nement autre qu’une personne ou une action humaine et que l’enfant ne de-

mande ni la cause ni la classe ou le nom de cet objet, fait ou événement, la question appartient à la présente catégorie.

Un troisiĂšme groupe participe par la forme aux deux prĂ©cĂ©dents, et constitue probablement leur source commune, c’est l’ensemble des questions posĂ©es sur les actions personnelles et les personnes elles-mĂȘmes, abstraction faite de leur nom et des rĂšgles sociales ou scolaires. Ce sont donc les questions portant sur les actions et intentions humaines. Il semble au premier abord que l’on pourrait subdiviser ce groupe en deux sous-groupes, l’un comprenant les questions sur la cause des actions et correspondant aux « pourquoi » de motivation, l’autre comprenant les questions sur les actions elles-mĂȘmes, indĂ©pendamment de leur cause, et correspondant au dernier groupe de questions (rĂ©alitĂ© et histoire). Mais, en fait, toutes les transitions sont possibles entre ces deux points de vue et l’on ne peut les sĂ©parer fermement. D’autre part, il est utile de classer sĂ©parĂ©ment tout ce qui concerne les actions humaines et de sĂ©parer ainsi les prĂ©sentes questions de celles du groupe prĂ©cĂ©dent. Voici des exemples : « Est-ce que vous vouliez vous mettre ici ce matin ? — Oui. — Parce qu’il ne fait pas beau temps ? » — « Vous vĂ©nirez ? — Peut-ĂȘtre. » — « Est-ce que je peux manger cette poire ? » — « Est-ce que vous aimez mieux avoir une vilaine figure ou une jolie figure ? » On le voit, la premiĂšre de ces questions est l’exact analogue d’un « pourquoi de motivation », les autres s’éloignent de l’explication psychologique pour se rapprocher des questions de fait, sans idĂ©e

de cause. Néanmoins ce groupe est bien homogÚne.

Un quatriÚme groupe correspond à certains des « pourquoi de justification » : ce sont toutes les questions relatives aux rÚgles et aux usages : « Comment on écrit [un nom] ? », etc.

On peut distinguer aussi une catégorie des questions sur le calcul, mais leur nombre est trÚs restreint. La forme en est, par exemple, celle-ci : « 9 et 9, ça fait combien ? »

Enfin, il existe tout un groupe de questions de classification et d’évaluation, qui portent sur les noms, les classes, les comparaisons et la valeur des objets. Nous classons dans ce groupe les questions impliquant des jugements de valeur (Ă©valuation) car entre la classe (« c’est grand ? ») et la valeur (« c’est joli ? ») il y a tous les intermĂ©diaires. Voici des exemples : « C’est une abeille ? » — « Est-ce que c’est des montagnes ? » — « Qu’est-ce que c’est ces balles avec 1 [des croches] ? » — « Qu’est-ce que c’est une tasse ? » — « C’est joli, n’est-ce pas ? » etc. Ce groupe de questions soulĂšve une sĂ©rie de problĂšmes de frontiĂšres. Il est parfois malaisĂ©, par exemple, de dĂ©cider si l’on classera une question dans le prĂ©sent groupe ou dans les questions de rĂ©alitĂ© ou d’histoire, bien qu’en principe les critĂ©riums soient nets. D’autre part, entre les rĂšgles concernant le nom des choses et la classification, il y a Ă©galement bien des transitions, qui rendent parfois dĂ©licate la distinction du groupe prĂ©sent d’avec le prĂ©cĂ©dent.

Néanmoins, dans les grandes lignes, ces groupes correspondent bien à des fonctions distinctes et essentielles

18

de l’intelligence, et nous verrons dans le dĂ©tail qu’il est trĂšs possible de trouver pour chacun des critĂšres stables.

§ 8. Les questions d’explication causale.

Essayons de vérifier, au moyen des présentes questions, les résultats obtenus sur les « pourquoi » correspondants : artificialisme et fmalisme des questions portant sur les objets naturels, absence des relations de causalité pure, etc.

Voici, parmi les questions posées sur les objets physiques, celles qui semblent le moins équivoques :

[Del voit rouler une bille sur un terrain en pente.] Qu’est-ce qui la fait marcher ? » — C’est parce que la terre n’est pas plate, elle est en pente, ça descend. [Un instant aprĂšs] : « Elle [la bille,- roulant dans la direction de Mlle V.] sait que vous ĂȘtes lĂ -bas ? » [Quelques secondes aprĂšs] : « C’est en pente n’est-ce pas ? » (Cette derniĂšre question devrait ĂȘtre placĂ©e dans les questions de rĂ©alitĂ© si l’on ne voyait nettement son sens causal).

« Qui fait aller si vite le RhĂŽne ? » — « Mais qu’est-ce qui fait couler le lac ? » ■—   « [Quelques mois aprĂšs] : C’est drĂŽle, la terre est [ici] bien aplatie, et comment ça [l’eau] peut descendre ? »

« Comment on en construit une [source] ? » — « Est-ce qu’il faut aussi pour faire une source la pelle ? » — « Mais comment la pluie elle se fait dans le ciel ? Il y a des tuyaux ou des torrents qui coulent ? » —   « [AprĂšs explication] : Alors elle se dĂ©colle ? Alors quand elle tombe c’est la pluie ? » — « AprĂšs il [le fleuve] devient un glacier ? » — « Mais il [le glacier] fond, tout Ă  coup on le voit plus ? » — « Alors souvent il tombe des nuages [sur les montagnes] ? »

« [En parlant d’un aimant] : Je voudrais bien savoir comment ça se fait ? » — « Vous voyez, ça l’attire [une clef]. Qu’est-ce qui la fait avancer ? »

« Mais comment elle fait la neige, quand on va se luger, au lieu de fondre, elle reste bien aplatie ? »

On voit donc que les seules questions de l’ordre de la causalitĂ© proprement dite sont celles qui portent sur des phĂ©nomĂšnes qu’on a expliquĂ©s Ă  Del par la mĂ©canique (rĂŽle de la pente, etc.). Or Del interprĂ©tait ces mĂȘmes phĂ©nomĂšnes tout autrement, comme le montrent les questions posĂ©es avant l’explication. En outre, on peut rapprocher de la causalitĂ© mĂ©canique les deux derniĂšres de ces questions, mais avec les rĂ©serves que voici. On remarque tout d’abord la forme verbale « faire » (comment elle fait, etc.), qui a souvent frappĂ© les psychologues. M. BĂŒhler, par exemple, a justement interprĂ©tĂ© la frĂ©quence de ce verbe « machen » en parlant des choses et en conclut que l’enfant prĂȘte aux objets une activitĂ© anthropomorphique 1. Mais ceci peut ĂȘtre un simple rĂ©sidu de stades antĂ©rieurs, les formes verbales Ă©tant toujours plus lentes Ă  Ă©voluer que la comprĂ©hension elle-mĂȘme. Ce qui semble plus curieux, c’est que dans les deux cas (questions de l’aimant et de la neige), l’explication semble ĂȘtre cherchĂ©e par l’enfant dans une force intĂ©rieure par rapport Ă  l’objet et non dans un contact mĂ©canique. Del a beau dire que l’aimant attire la clef, cela ne le satisfait pas. De mĂȘme, il y a sĂ»rement une idĂ©e latente de force dans le fait que la neige ne fonde pas. Si ces explications sont causales, on voit donc que cette causalitĂ© est plus dynamique que mĂ©canique (par contact).

1 K. Buhler, Die geistige Entwicklung des Kindes i Jena 1921, 2 mÎČ Ă©d., p. 389.

Ce dynamisme est exprimĂ© d’une maniĂšre frappante par la question sur la bille : « Elle sait que vous ĂȘtes lĂ -bas ? » L’hypothĂšse minimum, pour ainsi dire, est qu’il y a lĂ  une question de fabulation : Del personnifierait la bille par le jeu, comme en jouant il animera un caillou ou un morceau de bois. Mais en disant « fabulation » on est loin d’avoir tout dit : il est permis de se demander si, Ă  propos d’un problĂšme comme celui-lĂ , l’enfant pourrait faire autre chose que de fabuler. D’oĂč l’hypothĂšse maximum : Del attribue-t-il Ă  la bille une force analogue Ă  celle d’un ĂȘtre vivant ? Une question bien curieuse sur les feuilles mortes va nous montrer tout Ă  l’heure que vie et mouvement spontanĂ© se confondent encore pour Del 1. Rien d’étonnant, dĂšs lors, que le problĂšme se pose aussi Ă  propos d’une bille, dont Del ne comprend pas le « pourquoi » du mouvement. Quand bien mĂȘme Del fabulerait en ce qui concerne la bille elle-mĂȘme, le fait de poser la question sous cette forme, et avec l’accent du sĂ©rieux, reste un indice du dĂ©sintĂ©rĂȘt et de l’insatisfaction de l’enfant Ă  l’égard de la causalitĂ© mĂ©canique. On saisit donc dans un cas comme celui-ci les racines de l’explication prĂ©causale : la cause motrice et le motif sont confondus pour l’enfant parce que les phĂ©nomĂšnes sont animĂ©s de vie proprement dite ou d’un dynamisme qui dĂ©rive de la vie.

1 Une enquĂȘte rĂ©cente, dont nous ne pouvons encore donner les rĂ©sultats ici, nous a montrĂ© que chez les garçons de GenĂšve jusqu’à 7-8 ans et plus, les astres, le feu. le vent, Ă©ventuellement l’eau, etc. sont considĂ©rĂ©s comme vivants et conscients, parce qu’ils se meuvent tout seuls.

D’autres questions prĂȘtent aux hommes ou aux dieux le pouvoir de faire les sources, la pluie, etc. par des moyens tout humains. Cet « artifĂŻcialisme », comme dit M. Brunschvicg, est-il d’origine antĂ©rieure ou postĂ©rieure au type prĂ©cĂ©dent de prĂ©causalité ? C’est lĂ  une question que nous ne voulons pas trancher ici, et qui est d’ailleurs en dehors de notre sujet. Qu’il nous suffise de remarquer que Del ne cherche en gĂ©nĂ©ral pas Ă  prĂ©ciser qui est le fabricator de tel ou tel phĂ©nomĂšne.(sauf exception pour les sources et pour le RhĂŽne). Il faut donc interprĂ©ter la plupart des « pourquoi » correspondants comme cherchant simplement une intention dans ‱ les phĂ©nomĂšnes sans que cette intention soit attribuĂ©e Ă  un ĂȘtre explicite. D’oĂč, Ă  nouveau, l’explication prĂ©causale qui confond motif et cause mĂ©canique. De ce point de vue il est possible que l’animisme prĂ©cĂšde l’artificialisme, chez l’enfant comme dans la race.

Bref ces questions sur les objets physiques, dont fort peu seulement peuvent s’interprĂ©ter comme proprement causales, confirment et prĂ©cisent notre hypothĂšse de la prĂ©causalitĂ©, en apparentant cette notion Ă  l’animisme bien connu des enfants en bas Ăąge. On trouvera sans doute que nous passons fort rapidement sur ces filiations et sur les divers types enfantins d’explication, qui demanderaient une analyse autrement plus fouillĂ©e et des comparaisons avec des matĂ©riaux d’autres sources, mais, encore une fois, notre but n’est pas ici l’analyse de la causalitĂ© chez l’enfant, mais l’étude de la logique enfantine, et, de ce point de vue, il nous suffĂźt

de savoir qu’implication logique et causalitĂ© physique ne sont pas encore diffĂ©renciĂ©es de la simple motivation, d’oĂč la notion de « prĂ©causalité ».

La conception enfantine selon laquelle les objets mobiles sont douĂ©s d’activitĂ© propre rend spĂ©cialement importantes les questions de Del sur la vie et la mort. On se rappelle le rĂ©sultat auquel nous a conduit l’étude des « pourquoi, portant sur les animaux et les plantes : C’est que, le hasard n’existant pas pour l’enfant, et tous les phĂ©nomĂšnes paraissant rĂ©glĂ©s selon l’ordre et le decus, la vie est un phĂ©nomĂšne normal et n’a rien d’éton- nant, jusqu’au moment oĂč l’enfant prend conscience de la diffĂ©rence entre la vie et la mort. La mort, dĂšs cet instant, dĂ©clenche la curiositĂ© enfantine prĂ©cisĂ©ment parce qu’elle sollicite une explication spĂ©ciale si toute cause est doublĂ©e d’un motif. L’enfant cherchera donc les critĂšres de distinction entre la vie et la mort, et cette Ă©tude l’amĂšnera Ă  substituer en partie Ă  l’explication prĂ©causale, et Ă  la recherche des motifs, l’explication causale et mĂȘme par moments la conscience de l’accidentel. Voici des exemples :

« Elles sont mortes [ces feuilles] ? — Oui. — Mais elles bougent avec le vent. » — Elle [une feuille que Del vient de couper] vive encore maintenant ?
. — [Il la remet sur la branche] : Elle vive maintenant ? » — « Si on la met dans l’eau ? — Elle durera plus longtemps. — Encore un jour et puis ? — Elle sĂ©chera. — Elle mourra ? —   Oui. — Pauvre petite feuille ! » — « Si on plante ça [une ’ feuille] dans le sang, ça meurt [aussi] ? »

« Est-ce qu’on a plantĂ© ça [un arbre] ou ça pousse tout seul ? » — « L’étĂ© qu’est-ce qui fait pousser les fleurs ? » — 

« Papa m’a dit que la glycine ça pousse deux saisons, le printemps et l’étĂ©. Alors elle pousse deux fois ? »

On voit par la premiĂšre de ces questions la confusion du mouvement et de la vie, confusion qui est donc capitale pour l’intelligence de la prĂ©causalitĂ©, car elle nous donne Ă  entrevoir que toute activitĂ©, pour l’enfant, est comparable Ă  celle de la vie. DĂšs lors, faire appel Ă  une cause motrice, c’est en mĂȘme temps faire appel Ă  une cause vivante, c’est-Ă -dire conçue sur un modĂšle douĂ© de spontanĂ©itĂ© sinon d’intentions. On comprend donc comment naĂźt par contre-coup la curiositĂ© pour la mort puisque la mort fait obstacle Ă  ces habitudes de penser, et, enfin, la curiositĂ© pour les causes de la vie (derniĂšres questions), en tant que la vie peut ĂȘtre perturbĂ©e par la mort.

Les questions sur les animaux tĂ©moignent des mĂȘmes prĂ©occupations, ainsi que des intentions et des pouvoirs de chacun :

« Si on le tue Ă  ce petit bout d’aile [le pigeon], il meurt ? »

— « Elle [la chenille] sait qu’elle doit mourir si elle devient un papillon ? » (cf. « Elle [id.] sait pas qu’elle doit mourir trĂšs vite ? »), etc.

« [Les rennes tirent les traĂźneaux.] Ces bĂȘtes sont des personnes, pour qu’elles entendent ce qu’on leur dit ? » —   « [Un instant aprĂšs] : Comment conduit-on les chevaux ? » — « A quoi il sert le lĂ©vrier ? », etc.

Le corps de l’homme donne lieu à des questions analogues 1 :

1 Cf. « Est-ce qu’il est mort ? » (une statue de GenĂšve : Carteret) — Oui. — Est-ce que je serai mort aussi ? etc.

« Est-ce qu’on meurt [de manger un marron] ? » — « Si on respire le poison on meurt ? » etc. — « Comment qui les fait les points [taches de rousseur sur le bras] ? »

Inutile d’insister : on voit par toutes ces questions, combien l’ordre de causalitĂ© supposĂ© par l’enfant est peu mĂ©canique, mais anthropomorphique ou finaliste.

Enfin il convient de placer ici un groupe de questions sur les objets fabriqués, analogue au groupe des « pourquoi » correspondants :

« A quoi ça sert les rails ? » — « Cette machine-lĂ  [qui tamise le sable] elle sert pas Ă  celle-lĂ  [une grue] ? » — « Si moi j’ai un bateau, si on le trempe et quand on le met au soleil ça se recolle ? » — « Si on tire avec un canon sur un feu d’artifice
. l’obus passe sur le feu et ça Ă©clate, n’est-ce pas ? »

En conclusion ce paragraphe vĂ©rifie les hypothĂšses admises Ă  propos des « pourquoi d’explication causale », en particulier en ce qui concerne la raretĂ© des questions d’ordre strictement causal.

§ 9. Les questions de rĂ©alitĂ© et d’histoire.

Les questions de la prĂ©sente catĂ©gorie, d’aprĂšs la dĂ©finition adoptĂ©e, sont celles qui portent sur les faits et les Ă©vĂ©nements sans porter sur leur cause ni leur structure causale. En pratique ce critĂ©rium n’est pas simple Ă  appliquer et il existe tous les intermĂ©diaires entre le dernier groupe de questions et celui-ci. Cela n’a rien de surprenant d’ailleurs, puisque la notion de rĂ©alitĂ© ne se construit pour l’intelligence que grĂące aux rapports de

causalitĂ© que celle-ci tisse entre les faits. NĂ©anmoins comme il faut des classifications stables, sur lesquelles tout le monde puisse s’entendre, il nous faut adopter un critĂ©rium, arbitraire assurĂ©ment, mais fixe.

Quand la question posĂ©e comporte une rĂ©ponse causale (commençant par un « parce que » causal, ou consistant Ă  dire : « C’est Dieu qui l’a fait », ou « c’est l’homme, etc.), cette question est indubitablement causale. Mais nous avons rattachĂ© au groupe des questions d’explication causale des questions telles que « si on respire le poison on meurt ? » ou « la bille sait que vous ĂȘtes lĂ -bas ? » qui paraissent des questions de fait. Dans ces cas le critĂšre est plus subtil. Ces questions touchent assurĂ©ment Ă  la causalitĂ© puisqu’elles reviennent Ă  demander si le poison fait ou non mourir, si la bille roule dans une certaine direction parce qu’elle est consciente ou pour une autre cause, etc. Au contraire une pure question de fait comme celle-ci : « Il y a aussi des petits poissons au bord ? » ne comporte aucune recherche ni aucun emploi de la relation causale. Nous adopterons donc faute de mieux la convention suivante : quand la relation entre les termes sur lesquels porte la question suppose un mouvement, une activitĂ©, ou une intention, la question est causale, si la relation est toute statique (existence, description et lieu), ou simplement temporelle, la question n’est pas causale.

La pratique seule montrera si ces distinctions arbitraires sont utiles. A supposer que l’on trouve par exemple une loi de dĂ©veloppement, en les appliquant Ă  plusieurs enfants d’ñge diffĂ©rent, ou que l’on trouve le

moyen de discerner des types distincts d’enfants questionneurs, il vaudra la peine de conserver ce schĂ©ma, sinon il aura le sort des classifications des grammariens ou des anciens logiciens ! Pour les problĂšmes qui nous occupent ici, qui sont des problĂšmes de psychologie gĂ©nĂ©rale et non individuelle, le prĂ©sent schĂ©ma n’a aucune espĂšce d’importance.

D’ailleurs il convient de rĂ©partir les questions de rĂ©alitĂ© et d’histoire en diverses catĂ©gories, dont la premiĂšre seule est difficile Ă  distinguer des questions d’explication causale. C’est celle des questions de faits ou d’évĂ©nements :

« Est-ce que c’est trĂšs profond [cette mare] ? » — « Je me vois dans vos yeux, et vous ? » — « Il y a aussi des petits poissons, au bord ? » — « Ça va jusqu’au ciel [les fusĂ©es] ? » (on peut aussi classer cette question dans le lieu), « [les nuages sont] bien plus haut plus haut que notre toit ? — Oui. — Je ne peux pas le croire ! » (Id.) : « Qu’est-ce qu’il y a dedans [une boĂźte] ? » — « Il y a des baleines [dans le lac] ? » [Devant une carte de gĂ©ographie, en regardant le lac de Zoug, qu’il prend pour un trou] : « Est-ce qu’il y a des trous ? » — « Ses cornes sont dehors [Ă  un escargot] ? » — « Il y a des mouches bleues et vertes ? » etc.

A ce premier groupe se rattache par toutes les transitions, une seconde catégorie, qui porte plus spécialement sur le lieu :

« OĂč ils abordent les grands bateaux ? » — « OĂč c’est la Suisse allemande ? » — « OĂč c’est le St-Bernard ? » — « Alors c’est pas en Suisse Zermatt ? » etc.

Une troisiÚme catégorie est faite des questions concernant le temps :

« Dans combien de temps c’est NoĂ«l ? » — « Est-ce que ma fĂȘte sera un lundi ? Je crois que c’est un lundi, est-ce que c’est vrai ? — Je ne sais pas. — Je croyais que les personnes pouvaient y penser ? » [A remarquer que l’idĂ©e de « penser Ă  quelque chose » est confondue ici avec celle de « savoir », suivant une confusion ordinaire chez l’enfant.]

Un quatriĂšme groupe est formĂ© des questions de modalitĂ©, c’est-Ă -dire portant non sur les faits ou les Ă©vĂ©nements, mais sur leur degrĂ© de rĂ©alitĂ©. Il y a naturellement toutes les nuances entre ce groupe et les prĂ©cĂ©dents, mais il peut ĂȘtre intĂ©ressant de le mettre Ă  part :

« Des fois ça existe [des hommes qui coupent les enfants] ? » — « C’est vrai [que c’est du poison] ? » — « Ça c’est pas une histoire ? » etc. A rapprocher de ces questions de modalitĂ© cette affirmation recueillie dans la bouche de Del, due assurĂ©ment Ă  la fabulation mais pas moins suggestive pour autant : « Jean [un ami] n’existe pas parce que je ne l’aime pas / »

Enfin, on peut placer ici tout le groupe des questions d’imagination et de fabulation, portant sur les faits et les Ă©vĂ©nements que Del sait n’ĂȘtre pas vrais :

« Elle a brĂ»lĂ© maintenant la petite fille ? » — « Il a beaucoup mangĂ© ce monsieur J [la lettre majuscule J], hein ? » — « Les vagues sont mĂ©chantes sur le lac ? » (Est-ce de la fabulation ou Del veut-il dire « sont-elles dangereuses » ?)

Telles sont les cinq catĂ©gories dans lesquelles on peut rĂ©partir les questions de rĂ©alitĂ© et d’histoire chez Del. Comme telles ces questions ne nous apprennent pas grand’chose que nous ne sachions dĂ©jĂ . Par contre un intĂ©rĂȘt des questions de rĂ©alitĂ© c’est qu’elles permettent en partie d’analyser la nature des assomptions enfantines. On sait que Meinong a appelĂ© assomptions les propositions sur lesquelles le sujet raisonne sans y croire. A ses origines l’assomption, dit Meinong, c’est le « si » du jeu des enfants, l’affirmation sur laquelle l’enfant se plaĂźt Ă  construire une dĂ©duction imaginaire.

Or un gros problĂšme se pose Ă  propos de ces assomptions : quel est le degrĂ© de rĂ©alitĂ© que leur accorde l’enfant ? L’adulte a entre autres deux sortes d’assomptions Ă  sa disposition, l’assomption physique et l’assomption logique. L’assomption physique est celle qui assume un fait comme tel et en dĂ©duit un rapport de fait Ă  fait. « Si le soleil disparaissait, alors on n’y verrait plus », par exemple, signifie qu’entre le fait assurĂ© (la disparition du soleil) et un autre fait (la nuit) il y a relation de causalitĂ©. L’assomption logique, au contraire, assume simplement un jugement comme tel et en dĂ©duit un autre jugement : « Si vous appelez oiseau tous les vertĂ©brĂ©s qui ont des ailes, alors la chauve-souris est un oiseau. » Il y a donc rapport non plus entre deux faits mais entre deux jugements.

Or, de toutes les assomptions de Del, pas une n’est une assomption logique. Nous avons dĂ©jĂ  vu des assomptions dans les questions d’explication causale (« Si on respire le poison, on meurt »). D’autres touchent Ă  la

motivation psychologique (« Ça ennuyerait votre maman si on tĂ©lĂ©phonait que vous Ă©tiez morte ? — Oui, elle viendrait te chercher
. etc. — Et si j’étais parti ? — Elle dirait Ă  la police. — Et si la police me trouverait pas ? —   Elle te trouverait. — Mais si elle ne me trouvait pas
. etc. »), d’autres aux usages sociaux (« Les gendarmes dĂ©fendent [de se luger dans la rue] ? — Oui. — Si j’étais un juge alors je pourrais ? ») La plupart sont des questions de rĂ©alitĂ© ou d’histoire, modifiant au grĂ© de l’enfant le rĂ©el, pour voir ce qui se passerait dans telle ou telle condition. Ce sont des « expĂ©riences pour voir », c’est l’imagination dont parle Baldwin, qui a pour fonction de libĂ©rer l’esprit des choses et de lui permettre de construire le monde des idĂ©es dĂ©sintĂ©ressĂ©es. Par exemple :

« Est-ce que moi, si j’étais un ange, j’aurais des ailes et si je volerais dans le sapin, est-ce que je verrais des Ă©cureuils ou ils se sauveraient ? »

« S’il y avait un arbre au milieu du lac qu’est-ce qu’il ferait ? ‱— Mais il n’y en a pas. — Je sais bien qu’il n’y en a pas, mais si
. (id.). »

« Mais alors si une fois ça s’arrĂȘtait [le cours des saisons] ? »

« Si je mettais un dragon et un ours, qui gagnerait ? — 
. Et si je mettais un bĂ©bĂ© dragon ? »

On voit donc que toutes ces assomptions sont physiques, ce sont des « expĂ©riences mentales » comme disent Ma ch et Rignano. Il y a donc lĂ  une confirmation de nos hypothĂšses suivant lesquelles l’enfant avant 7-8 ans n’aime pas Ă  manier les rapports logiques.

Mais il y a plus. Les assomptions enfantines tĂ©moignent d’une confusion entre l’ordre logique et l’ordre rĂ©el, comme la prĂ©causalitĂ© elle-mĂȘme confond l’implication logique et l’explication causale. Autrement dit, l’enfant conçoit le monde rĂ©el comme plus logique qu’il n’est, grĂące Ă  la notion de prĂ©causalitĂ©, il croit dĂšs lors qu’il est possible de tout lier et de tout prĂ©voir, et les assomptions qu’il fait lui paraissent avoir une valeur de dĂ©duction et de fĂ©conditĂ© que nous ne pouvons leur attribuer dans notre logique adulte.

En effet, le caractĂšre le plus apparent des assomptions d’enfants, c’est que pour nous elles ne comportent aucune conclusion certaine, alors qu’elles en devraient comporter pour eux. « Si j’étais un ange », « si je mettais un dragon et un ours », etc., on ne sait pas ce qui se passerait Del voudrait le savoir, il croit possible un raisonnement lĂ  oĂč nous le croyons impossible faute de donnĂ©es. Tout dans la nature lui paraissant construit, intentionnel et cohĂ©rent, rien de plus naturel Ă  ses yeux que de rĂ©pondre Ă  tous les « si ». La structure des assomptions enfantines est donc probablement analogue Ă  celle de la prĂ©causalité : confusion de l’ordre causal ou physique (le rĂ©el) et de l’ordre logique ou humain (la motivation).

En ce qui concerne le rĂ©el, nous avons vu qu’à la limite il est dĂ©formable, pour Del, au grĂ© des dĂ©sirs (« Jean n’existe pas parce que je ne l’aime pas »). Les assomptions de l’enfant porteront donc sur une rĂ©alitĂ© beaucoup plus floue que la nĂŽtre, passant incessamment du plan de jeu Ă  celui de l’observation et vice versa.

A cet Ă©gard le rĂ©el, pour l’enfant, est Ă  la fois plus arbitraire et mieux rĂ©glĂ© que pour nous. Il est arbitraire parce que rien n’est impossible et que rien n’obĂ©it Ă  des lois causales. Mais tout est toujours justifiĂ©, quoi qu’il arrive, car, au fond des Ă©vĂ©nements les plus bizarres auxquels il croit, l’enfant dĂ©couvre toujours des motifs suffisants pour les justifier. Comme chez le primitif, par consĂ©quent, il y a dans les choses un grand luxe d’intentions arbitraires mais jamais de hasard.

DĂšs lors la notion du possible est beaucoup plus imprĂ©cise chez l’enfant que chez l’adulte. Chez l’adulte le possible est Ă  un certain point de vue un simple degrĂ© de la rĂ©alitĂ© (possibilitĂ© physique) et, Ă  un autre point de vue, l’ensemble des assomptions logiques (hypothĂšses sur lesquelles porte la dĂ©duction logique).

Sur le plan du possible ou des hypothĂšses, l’adulte saura donc dĂ©duire indĂ©finiment, en tant qu’il sait se conformer aux rĂšgles de la dĂ©duction logique, mais il n’aura pas l’illusion de construire ainsi du rĂ©el, s’il arrive Ă  se rappeler que le monde des hypothĂšses est un monde soumis Ă  celui de l’observation. Chez l’enfant, au contraire, il n’y a pas d’assomptions logiques. DĂšs lors le monde du possible ou des hypothĂšses n’est pas un monde infĂ©rieur par rapport au monde rĂ©el, un simple degrĂ© de l’ĂȘtre. C’est un monde spĂ©cial, analogue au monde du jeu. Comme le rĂ©el est pĂ©nĂ©trĂ© de motifs et d’intentions, le possible c’est le monde qui met Ă  nu ces intentions, le monde sur lequel on peut jouer avec elles, sans frein ni contrĂŽle. D’oĂč les chaĂźnes que nous venons de voir : « Si
. oui, mais si
. oui, mais si
. » etc.

Le possible n’est donc pas un degrĂ© infĂ©rieur de l’ĂȘtre, c’est un monde Ă  part, aussi rĂ©el que l’autre, et l’assomp- tion ne diffĂšre pas d’une simple induction faite sur le monde rĂ©el.

D’autre part, et c’est le dernier point sur lequel il faut insister, la dĂ©duction chez Del, comme chez tous les enfants du mĂȘme Ăąge, n’est pas pure (dĂ©duction formelle), mais reste entachĂ©e de rĂ©alisme intellectuel. Ce qui fait la validitĂ© des dĂ©ductions adultes basĂ©es sur des assomptions logiques (et c’est le cas dans toute dĂ©monstration) c’est que la dĂ©duction se borne Ă  lier des jugements Ă  des jugements. Pour dĂ©montrer ce jugement dĂ©jĂ  cité : « Si le soleil disparaissait, alors on n’y verrait plus », on recourt forcĂ©ment Ă  des assomptions logiques et Ă  des dĂ©ductions dans le genre de celle-ci : « Si (vous admettez que) le jour n’est pas dĂ» au soleil, alors (vous devez admettre qu’) il doit faire jour aprĂšs le coucher du soleil, parce que
. etc. » Del au contraire, ne cherche jamais Ă  dĂ©montrer. Il ne fait pas d’assomp- tions logiques pour voir ce qu’elles comporteraient, il raisonne directement sur le modĂšle imaginaire qu’il construit et qu’il prend pour rĂ©el.

En conclusion, ces questions sur la rĂ©alitĂ© corroborent ce que nous ont appris les questions d’explications causales. L’enfant tĂ©moigne d’un perpĂ©tuel rĂ©alisme intellectuel, c’est-Ă -dire qu’il est trop rĂ©aliste pour ĂȘtre un logicien et trop intellectualiste pour ĂȘtre un pur observateur. Le monde physique et le monde des idĂ©es ne constituent encore pour lui qu’un complexus indiffĂ©renciĂ©, la causalitĂ© et la motivation sont encore confon-

dues. Chez l’adulte aussi, certes, sauf chez le mĂ©taphysicien ou chez le rĂ©aliste naĂŻf, la connexion des faits et celle des idĂ©es ne font qu’un, en ce sens que logique et rĂ©alitĂ© constituent deux sĂ©ries indissolublement liĂ©es. Mais l’adulte s’est suffisamment dĂ©tachĂ© de son moi et de ses idĂ©es pour ĂȘtre un observateur objectif, et suffisamment dĂ©tachĂ© des choses pour savoir raisonner sur des assomptions ou des hypothĂšses tenues pour telles. C’est en quoi sa pensĂ©e, Ă©tant doublement libĂ©rĂ©e, est doublement adaptĂ©e. Chez l’enfant, au contraire, les idĂ©es gĂȘnent les observations, et les observations gĂȘnent les idĂ©es, d’oĂč une ignorance Ă©gale et corrĂ©lative de la rĂ©alitĂ© et de la logique.

§ 10. Les questions sur les actions humaines et les questions sur les rÚgles.

Comme les « pourquoi » correspondants, les questions sur les actions humaines portent tantĂŽt sur l’explication psychologique proprement dite, tantĂŽt sur les actions toutes momentanĂ©es. Voici des exemples :

« Qu’est-ce que vous aimez le mieux, c’est moi ou maman ? — C’est toi. — On dit pas ça, c’est un peu mal Ă©levĂ©. » — « Est-ce que tout le monde aime le petit JĂ©sus ? — Oui. — Et vous ? — Oui. — S’il Ă©tait mĂ©chant est-ce qu’il punirait ? » — « Vous auriez un peu le trac [de monter sur un arbre] ? » etc.

Et toute la sĂ©rie des questions de cette forme : « Qu’est- ce que vous croyez, que je vais sauter [ou non] ? » ■— « Mais aussi les messieurs font des fautes ? Je croyais que les personnes pouvaient y penser ? » (dĂ©jĂ  citĂ© Ă  propos d’une question de temps), etc.

19

Il n’y a dans ces questions d’intĂ©ressant pour notre sujet que le phĂ©nomĂšne suivant, l’omniscience que l’enfant prĂȘte aux adultes. Ce fait n’est certainement pas pour rien dans l’idĂ©e anthropomorphique que l’enfant se fait de la nature. Si l’adulte sait tout, prĂ©voit tout, donne rĂ©ponse Ă  tout s’il le veut bien, c’est que tout est rĂ©glĂ© harmonieusement et qu’il y a une justification Ă  tout. Le scepticisme progressif de l’enfant Ă  l’égard de la pensĂ©e adulte est dĂšs lors d’une grande importance : c’est lui qui entraĂźnera l’idĂ©e du donnĂ© comme tel, et du hasard. Aussi les questions comme celles que nous venons de relever sont-elles Ă  noter soigneusement si l’on veut se rendre compte du moment oĂč le scepticisme est acquis Ă  l’enfant. A l’époque oĂč ces questions ont Ă©tĂ© posĂ©es, la foi en l’adulte Ă©tait encore grande. A la fin de l’annĂ©e pendant laquelle nous avons Ă©tudiĂ© Del (7 ; 2), cette foi n’existait plus : « Papa pourrait non plus pas tout savoir, alors moi non plus. »

Quant aux questions sur les usages et les rĂšgles, elles prĂ©sentent toutes les transitions avec les prĂ©cĂ©dentes, mais il peut ĂȘtre intĂ©ressant de les en sĂ©parer, d’abord parce qu’elles correspondent Ă  un groupe de « pourquoi » parallĂšles et ensuite parce que les questions de rĂšgles font de leur cĂŽtĂ© transition avec les questions de classification proprement dites, qui constituent un ensemble trĂšs considĂ©rable. NĂ©anmoins on peut discuter l’opportunitĂ© d’une classe Ă  part pour les « questions de rĂšgles ».

Au point de départ, ces questions sont donc de simples questions psychologiques, mais portant sur les

usages sociaux : « C’est les dames qui commencent toujours Ă  faire les jeux, Ă  recevoir, n’est-ce pas ? » etc., mais immĂ©diatement il y a transition avec les rĂšgles scolaires : « Qu’est-ce qui a dĂ©fendu [de mettre un k Ă  quatre]. Ce sont les messieurs Ă  Paris ? »

Puis une sĂ©rie de questions sur les rĂšgles en tant que telles : « Comment on Ă©crit [un nom] ? » — « On met un accent aigu ? » — « C’est juste ? » etc. Ces questions n’ont rien de nouveau, et nous avons montrĂ© leur filiation Ă  propos des « pourquoi » correspondants.

§ 11. Questions de classification et de calcul.

Comment passe-t-on de l’intĂ©rĂȘt pour la rĂšgle, pour le « on fait » ou le « on doit » Ă  l’intĂ©rĂȘt logique, Ă  la recherche de la raison qui fait adopter ou rĂ©cuser tel jugement ? Nous avons vu que les premiers « pourquoi logiques » apparus chez Del se rattachent Ă  la dĂ©finition, et par lĂ  semblent dĂ©river des « pourquoi de rĂšgles » relatifs au langage. Les questions suivantes vont confirmer cette filiation.

En effet, une catĂ©gorie intermĂ©diaire entre les questions de rĂšgles et les questions de classification, et qui probablement constitue leur souche commune, est l’ensemble des questions concernant les noms. TantĂŽt c’est la simple recherche du sens d’un mot inconnu, tantĂŽt c’est l’analyse d’une Ă©tymologie :

« Fin d’annĂ©e, qu’est-ce que ça veut dire ? » — « Nez Ă  nez, qu’est-ce que ça veut dire ? » — « Qu’est-ce que c’est une lucarne ? » — « Qu’est-ce que c’est Rodolphe ? » — 

« Comment s’appellent les riviĂšres qui coulent entre les montagnes ? »

« Pic [il lit], oui, ça pique ? » — « Qu’est-ce que ça veut dire « mar » [commencement de mardi] ? »

De ces questions de nom aux questions de classification, il y a progression nette. Les questions de classification, sont celles qui demandent en face d’un objet nouveau non plus « quel est son nom ? » mais « qu’est-ce que c’est ? » En outre ce sont les recherches de la dĂ©finition d’un objet dĂ©jĂ  connu :

« Qu’est-ce que c’est ça ? Une mare ? — « Qu’est-ce que c’est ça ? Le hanneton ? »

« Qu’est-ce que c’est une tasse ? » — «  . une nappe ?- » — «  . un asile », etc. (le nom comme tel Ă©tant connu).

La gĂ©nĂ©alogie de ces questions est donc aisĂ©e Ă  faire. Suivant une remarque de Sully et de CompayrĂ©, les enfants croient que toutes choses ont reçu un nom primordial et absolu, qui fait en quelque sorte partie de leur nature 1. Quand les enfants en bas Ăąge demandent « qu’est-ce que c’est » d’un objet inconnu, c’est au nom de l’objet qu’ils en veulent, et ce nom tient lieu pour eux, non seulement de symbole, mais de dĂ©finition et mĂȘme d’explication. La premiĂšre question en date est donc celle du nom, parmi ces questions de rĂšgle et de classification. Mais cette question de nom Ă©tant Ă  la fois normative et classificatrice, on comprend comment

1 M. Rougier a proposĂ© d’appeler ce phĂ©nomĂšne, en thĂ©orie de la connaissance, le « rĂ©alisme nominal ».

en dérivent des questions aussi différentes que celles de rÚgle, de classification et finalement de raison logique : Du réalisme nominal au réalisme intellectuel, et de ce dernier à la justification logique, toutes les étapes sont, en effet, concevables.

Il convient enfin de rattacher Ă  la classification les questions d’évaluation (jugements de valeur) : « C’est joli ? » — « C’est pas juste ? » — « Pas bien ? » etc.

Il faut par contre mettre Ă  part les questions de calcul, qui sont en nombre minime chez Del, Ă  cause de l’ñge ou du type individuel de l’enfant : « Mon papa m’a dit que 1000 c’est 10 fois 100 ? ■— Oui. — Et pour faire 10,000 ? —  10 fois 1000. — ‱ Et pour faire 100,000 ? »

III. Conclusions

Il nous reste Ă  dĂ©gager quelques rĂ©sultats gĂ©nĂ©raux des questions de Del, au point de vue statistique, au point de vue de l’ñge et au point de vue de la psychologie de la pensĂ©e enfantine en gĂ©nĂ©ral.

§ 12. Résultats statistiques.

Pour comparer entre elles les questions de Del, au point de vue de la constance et de l’ñge, nous avons dĂ©coupĂ© trois tranches de 250 questions successives, y compris naturellement les « pourquoi », soit les questions 201 Ă  450 (septembre au 3 novembre 1921), 481 Ă  730 (3 mars au 24 mars 1922) et 744 Ă  993 (3 juin au 23 juin 1922).

Voici le tableau obtenu :

I II III
I. Questions d’explication causale :
Physique 13 16 8
Plantes 6 3 3
Animaux 14 5 17
Corps humain 8 3 3)
PhénomÚnes naturels . . . (41) (27) (31
Fabrication 14 5 17
Total (55) (32) 48)
II. Questions de rĂ©alitĂ© et d’histoire :
Faits et ÉvĂ©nements 24 19 50
Lieu 2 8 9
Temps 1 10 7
Modalité 3 1 1
Histoire fabulée 26 8 1
Total (56) (46) (68)
Total de l’explication et de la rĂ©alitĂ© (1∏) (78) (116)
III. Questions sur les actions et les intentions (68) (97) (71)
IV. Questions sur les rÚgles :
RĂšgles sociales 6 3 0
RĂšgles scolaires 17 9 14
Total (23) (12) (14)
Total des actions et des rĂšgles. . . (91) (109) (85)
V. Questions de classification :
Nom 18 3 19
Raison logique 2 1 3
Classification 25 52 23
Total (45) (56) (45)
VI. Questions de calcul 3 7 4
Total du calcul et de la classification (48) (63) (49)

250 250 250

Au point de vue de la forme verbale de ces questions,

voici les rĂ©sultats obtenus avec les mĂȘmes trois~sĂ©ries :

Question » Coin- Est-ce Qu’est- Qui est-

simples Pourquoi ment que ? ce que ? ce qui ? Qui ?

Com-

OĂč ? Quand ? bien ?

I 95 91 7 28 27 —  —  —  3 — 
II 122 53 13 18 21 5 4 7 3 6
III 143 41 8 21 29 —  1 —  — 4
360 185 28 67 77 5 5 7 6 10

Un certain nombre de conclusions semblent se dégager de ces tableaux, qui portent, en effet, sur un laps de temps de dix mois, chaque série étant séparée de la suivante par un intervalle de deux mois.

C’est tout d’abord la. constance relative des trois grands groupes de questions formĂ©s, le premier des questions d’explication causale et de rĂ©alitĂ© (111, 78, 116), le second des questions portant sur les actions humaines et les rĂšgles (91, 109, 85) et le troisiĂšme des questions de classification et de calcul (48, 63,49). Cette constance est assez intĂ©ressante, si elle se vĂ©rifie dans la suite des recherches. Peut-ĂȘtre y a-t-il dans le dĂ©veloppement des questions une loi analogue Ă  celle du dĂ©veloppement du langage : on sait, en effet, que le vocabulaire, tout en s’enrichissant considĂ©rablement avec l’ñge, obĂ©it nĂ©anmoins toujours Ă  des lois assez fixes rĂ©glant les proportions des diffĂ©rentes catĂ©gories de mots entre elles. Or la constance de nos grands groupes de questions, dans l’espace de dix mois, se maintient Ă  peu prĂšs, malgrĂ© les fluctuations trĂšs nettes Ă  l’intĂ©rieur de chaque groupe. ‱

Tout d’abord, la fluctuation la plus nette est la diminution des « pourquoi » et l’augmentation corrĂ©lative des questions sans mot interrogateur : 91, 53 et 41, et 95, 122 et 143 ! Ce fait est Ă  mettre sans doute en relation avec la diminution des questions d’explication causale par rapport aux questions de rĂ©alitĂ© et d’histoire qui tendent Ă  augmenter. Enfin, dernier fait, qui paraĂźt en contradiction avec les deux premiers, c’est que les « pourquoi », quoique diminuant relativement au nom-

bre des questions (ce qui ne veut pas dire naturellement qu’ils diminuent absolument), prennent un sens de plus en plus causal, au sens large du terme. Nous avons dĂ©coupĂ©, pour Ă©tablir ce fait, trois tranches chacune de 60 « pourquoi » successifs, pris entre les questions 200 et 1125, Ă  des dates oĂč les questions Ă©taient relevĂ©es intĂ©gralement. Voici le rĂ©sultat :

I II III
Pourquoi d’explication causale 15 21 30
Pourquoi de motivation 28 27 25
Pourquoi de justification 17 12 5

 

AssurĂ©ment tous ces chiffres peuvent ĂȘtre l’effet de modifications d’intĂ©rĂȘts particuliĂšres Ă  Del, et particuliĂšres Ă  l’annĂ©e pendant laquelle nous avons fait le relevĂ©. Aussi ne voulons-nous pas tirer de lois gĂ©nĂ©rales de ces quelques donnĂ©es. NĂ©anmoins il peut ĂȘtre intĂ©ressant de chercher si ces trois sortes de fluctuations sont indĂ©pendantes les unes des autres ou sont solidaires. Le problĂšme ainsi posĂ©, mĂȘme avec des donnĂ©es particuliĂšres Ă  Del, est susceptible de gĂ©nĂ©ralisation.

Donc, d’une part les « pourquoi » diminuent de frĂ©quence relative, d’autre part les questions de rĂ©alitĂ© et d’histoire augmentent par rapport aux questions d’explication, et enfin le sens des « pourquoi » est de plus en plus le sens causal. Ces trois mouvements nous paraissent solidaires. Il est vrai qu’on peut tout faire dire Ă  une statistique, mais ici les inductions statistiques correspondent avec ce que rĂ©vĂšlent l’analyse qualitative et l’examen clinique.

D’une part, en effet, si les « pourquoi » diminuent de frĂ©quence par rapport Ă  l’ensemble des questions, c’est qu’en rĂ©alitĂ© le « pourquoi », entre 3 et 7 ans, est une sorte de question Ă  tout faire, qui demande indiffĂ©remment la raison de tout, mĂȘme lĂ  oĂč il n’y a pas de raison sinon par une confusion de l’ordre psychologique et de l’ordre physique. DĂšs lors il est naturel que lorsque ces deux ordres se diffĂ©rencient, lorsque l’idĂ©e du hasard ou du « donné » apparaissent, un grand nombre de questions se dĂ©tachent par la suite du « pourquoi » et prennent la forme du « comment » ou de questions simples, sans locution interrogative, et concernant la consĂ©quence ou le mĂ©canisme des phĂ©nomĂšnes autant que leur « raison ». La diminution des « pourquoi » serait donc l’indice du flĂ©chissement de la prĂ©causalitĂ©. Ce flĂ©chissement nous semble ĂȘtre visible Ă  l’accroissement des questions simples, pour autant que celles-ci tĂ©moignent de la recherche d’informations supplĂ©mentaires par rapport au simple « pourquoi ».

D’autre part, l’augmentation des « pourquoi » d’explication causale par rapport aux autres classes de « pourquoi » tient probablement Ă  la mĂȘme raison. C’est parce que la prĂ©causalitĂ© ou plutĂŽt la tendance Ă  tout justifier, est en baisse que la curiositĂ© de Del va moins Ă  la justification Ă  tout prix de rĂšgles qui ne comportent pas de telles motivations. C’est parce que le « pourquoi » se spĂ©cialise que les « pourquoi » d’explication prennent le dessus (ce qui ne veut pas dire que les pourquoi de justification logique soient condamnĂ©s Ă  diminuer, car ceux-ci n’apparaissent guĂšre qu’aprĂšs 7 Ă  8 ans et Ă 

propos de toute dĂ©monstration). AssurĂ©ment, pour prouver ces assertions, il faudrait pouvoir classer Ă  part les « pourquoi » de prĂ©causalitĂ©, de causalitĂ© stricte, etc. et faire les pourcentages. Cette opĂ©ration n’étant pas possible actuellement sans arbitraire, force nous est de nous contenter de suppositions : or, la diminution des « pourquoi » concernant la justification des rĂšgles est un indice en faveur de l’hypothĂšse que le besoin de justification Ă  tout prix diminue chez Del et dĂšs lors que la prĂ©causalitĂ© cĂšde le pas devant un besoin d’explication plus strictement causale.

De ce point de vue on comprend aussi l’accroissement des questions de rĂ©alitĂ© et d’histoire par rapport aux questions d’explication, Ă  supposer que cet accroissement ne soit pas dĂ» Ă  l’arbitraire des classements. Si les questions de fait et de circonstances se multiplient, c’est, en effet, que l’enfant renonce Ă  trouver la justification de phĂ©nomĂšnes qui sont simplement donnĂ©s, et qu’il cherche d’autant plus Ă  prĂ©ciser leurs circonstances historiques d’apparition, leurs conditions ou leurs consĂ©quences.

On voit que ces rĂ©sultats rappellent de trĂšs prĂšs ceux que M. Groos a obtenus par ses beaux travaux sur les questions provoquĂ©es. En prĂ©sentant aux enfants une proposition quelconque et en relevant la question posĂ©e Ă  ce propos, M. Groos a montrĂ©, en effet, que les questions de causalitĂ© prises au sens large constituent un pour cent Ă  peu prĂšs contant (40 %), quel que soit l’ñge, entre 12 et 17 ans. Mais, ces questions causales peuvent se rĂ©partir en questions rĂ©gressives (cause) et

en questions progressives (consĂ©quence). Or les questions progressives augmentent trĂšs rĂ©guliĂšrement avec l’ñge. Ce rĂ©sultat a Ă©tĂ© confirmĂ© dans les grandes lignes par les recherches de l’Institut Rousseau sur des enfants en dessous de 12 ans (dĂšs 9 ans) 1. La transformation des questions causales en questions relatives Ă  la consĂ©quence ne prouve donc nullement un affaiblissement de l’intĂ©rĂȘt pour la causalitĂ© en gĂ©nĂ©ral, mais indique seulement que l’intĂ©rĂȘt, se dĂ©tache du « pourquoi » pur et simple pour se porter sur le dĂ©tail du mĂ©canisme lui-mĂȘme. »

Quant Ă  Del, nous pouvons conclure de nos statistiques qu’il a progressivement perdu de son intĂ©rĂȘt pour la prĂ©causalitĂ©. On peut donc Ă©mettre l’hypothĂšse que le dĂ©clin de la prĂ©causalitĂ© est Ă  situer entre 7 et 8 ans. Or nos derniers chapitres nous ont dĂ©jĂ  montrĂ© l’importance de cet Ăąge, au point de vue du dĂ©clin de l’égocentrisme, au point de vue de la comprĂ©hension des enfants entre eux et surtout des habitudes de pensĂ©e que supposent la discussion vĂ©ritable et la collaboration dans la pensĂ©e abstraite. Il y a donc probablement dans ce synchronisme l’indice de corrĂ©lations importantes. Avant de chercher Ă  les dĂ©gager, essayons auparavant de contrĂŽler cette affirmation que la prĂ©causalitĂ© tend chez Del Ă  cĂ©der le pas Ă  la causalitĂ© vĂ©ritable Ă  mesure qu’il se rapproche de cet Ăąge de 7 ou 8 ans.

§ 13. Le déclin de la précausalité.

Il est un moyen bien simple de mesurer l’évolution de Del en

1 ‱ IntermĂ©diaire des Éducateurs >, 2“’ annĂ©e, 1913-14, p. 132 seq.

ce qui concerne la prĂ©causalitĂ©, c’est de lui poser aprĂšs coup ses propres questions, ou du moins celles d’entre elles que l’on reconnaĂźt nettement prĂ©causales Ă  la maniĂšre mĂȘme dont elles sont posĂ©es. Nous avons choisi Ă  cet effet 50 questions d’explication causale, etc., et les avons soumises Ă  Del lui-mĂȘme Ă  7 ; 2 en lui disant que c’étaient des questions posĂ©es par un petit garçon de son Ăąge. Or, premier fait important, Del n’a pas eu le moindre soupçon qu’il s’agissait lĂ  de ses propres questions (il n’avait, on s’en souvient, jamais remarquĂ© que l’on notait sous ses yeux tout ce qu’il demandait). Bien plus, il parsĂšme ses rĂ©ponses de remarques comme celles-ci : « C’est bĂȘte de demander ça quand c’est si facile », « c’est bĂȘte, ça va pas ensemble, c’est tellement [bĂȘte] que j’y comprends rien », etc. Mais ce fait seul n’est pas probant. La pensĂ©e d’un enfant de 6 Ă  7 ans est encore tellement peu dirigĂ©e et peu systĂ©matisĂ©e, autrement dit, elle est encore si subsconsciente, au sens freudien du mot, que l’oubli des questions posĂ©es Ă  quelques mois de l’interrogatoire et l’incapacitĂ© Ă  y rĂ©pondre ne prouvent pas encore grand’chose quant Ă  un changement de mentalitĂ©. Par contre, il y a un hiatus trĂšs net entre le genre de rĂ©ponse et la forme mĂȘme de la question, hiatus si Ă©trange parfois que nous avons tenu Ă  vĂ©rifier si vraiment les questions posĂ©es avaient une signification prĂ©causale. Pour ce faire nous les avons soumises Ă  dix enfants de 7 ans, en maniĂšre de contrĂŽle. Quelques-uns nous ont clairement rĂ©pondu sur le mode prĂ©causal, de la maniĂšre que le Del de 6 Ă  7 ans attendait en posant ses questions. D’autres nous ont rĂ©pondu

comme le Del de 7 ; 2, tĂ©moignant par lĂ  qu’eux aussi avaient dĂ©passĂ© le stade prĂ©causal 1.

Voici quelques-unes des réponses de Del :

« Pourquoi il y a un petit SalĂšve et un Grand SalĂšve ? — Parce qu’il y en a deux. Il y avait deux montagnes collĂ©es l’une contre l’autre. Alors on a dit que la grande serait le Grand SalĂšve et la petite le Petit SalĂšve. »

« Pourquoi les fait-on exister comme ça (les nĂšgres) ? » — C’est le soleil, parce que dans le pays des nĂšgres il fait chaud, encore plus chaud qu’ici. »

« Qu’est-ce qui la fait marcher (une bille) ? — C’est quand ça descend. ‱— ■ Elle sait que vous ĂȘtes lĂ -bas ? — ■ Non, mais ça descend du cĂŽtĂ© de vous. »

« Qui fait aller si vite le RhĂŽne ? — Eh ! Parce que ça descend un peu. »

« Un petit garçon a Ă©crit son nom sur du bois. Le lendemain le nom n’y Ă©tait plus. Il a demandé : « Pourquoi le bois et le fer effacent le crayon ? — Parce qu’on met les mains dessus, on frotte et puis ça s’en va. C’est juste ? Il s’est trompĂ© parce que si on met du crayon sur du papier et qu’on prend du fer et du bois et qu’on frotte, ça efface pas. » On voit ici que Del n’a pas compris sa propre question.

« Le lac ne va pas jusqu’à Berne, pourquoi ? — Parce que Berne c’est loin et que le lac est tout petit. Mais le lac de GenĂšve est grand, mais il va pas jusqu’à Berne. Si

1 Dira-t-on que si Del a passĂ© du stade prĂ©causal Ă  une mentalitĂ© plus avancĂ©e, c’est parce qu’il a retenu les rĂ©ponses que l’adulte a faites aux questions qu’il se posait auparavant ? Cela va de soi, mais ce n’est pas une explication. Le problĂšme subsiste toujours de savoir pourquoi l’enfant a acceptĂ© ces rĂ©ponses et surtout de savoir pourquoi il les a assimilĂ©es sans les dĂ©former. Or l’expĂ©rience montre qu’à un Ăąge donnĂ© certaines explications adultes sont toutes dĂ©figurĂ©es, Ă  un Ăąge ultĂ©rieur pas. C’est de cette capacitĂ© d’incorporer les explications causales ou naturelles, dont nous parlons en disant que Del est entrĂ© dans un nouveau stade.

c’était la mer, oui, mais c’est pas le pays, il s’appelle pas comme ça. »

« Qui fait couler le lac ? — C’est le RhĂŽne. »

« Est-ce qu’on a plantĂ© (un arbre) ou si ça pousse tout seul ? On l’a plantĂ©. Quelques fleurs peuvent pousser toutes seules. »

« Ça fait brun quand on met le rouge et l’orange, pourquoi ? — Je ne sais pas. Papa pourrait pas tout savoir, alors moi non plus. » On voit bien ici l’apparition du scepticisme de Del : Ă  six ans et demi il n’aurait pas rĂ©pondu ainsi.

« S’ils sont pas dangereux pourquoi ils ont ça (des dents Ă  venin) ? — Parce qu’ils vivent comme nous. Nous avons des ongles et ça sert Ă  rien. »

A lire ces rĂ©ponses on en vient Ă  douter de l’existence d’une prĂ©causalité : il semble que Del n’ait jamais eu en vue que des explications trĂšs positives et que l’apparence contraire soit due simplement Ă  la maladresse de son style. En fait, si c’était le cas, il n’aurait posĂ© aucune de ces questions. L’explication donnĂ©e par Del au fait que les couleuvres ne sont pas dangereuses est significative Ă  cet Ă©gard. Elle revient Ă  dire que la question ne se pose pas, ou est mal posĂ©e. La rĂ©ponse Ă  la question des dimensions du lac est dans le mĂȘme cas. La rĂ©ponse au « pourquoi » des deux SalĂšves prĂ©sente en partie le mĂȘme phĂ©nomĂšne. Quant au refus d’expliquer pourquoi le rouge et l’orange donnent du brun, il est tout Ă  fait caractĂ©ristique. Bref, dans tous ces cas, si Del avait attendu la rĂ©ponse qu’il fait lui-mĂȘme Ă  7 ; 2, il n’aurait pas posĂ© la question. Quant aux questions sur les nĂšgres ou sur la vitesse du RhĂŽne, il est Ă©vident

aussi que les rĂ©ponses positives donnĂ©es par Del Ă  7 ; 2 ne doivent pas nous faire illusion sur le caractĂšre anthropomorphique et artificialiste qu’avaient les questions Ă  6 ans. Sinon on ne comprendrait pas la forme verbale employĂ©e. Nous allons d’ailleurs vĂ©rifier Ă  l’instant ces dires en Ă©tudiant comment d’autres enfants ont rĂ©pondu aux mĂȘmes questions.

Il y a donc discordance nette entre les questions de Del et la maniĂšre dont il a rĂ©pondu lui-mĂȘme quelques mois aprĂšs, ce qui semble indiquer qu’il a renoncĂ© en partie aux explications prĂ©causales. Les questions Ă©taient, en effet, posĂ©es comme si l’explication prĂ©causale Ă©tait possible, c’est-Ă -dire comme si tout pouvait se justifier dans la nature, comme si tout Ă©tait animĂ© d’intentions, de telle sorte que la cause cherchĂ©e des phĂ©nomĂšnes se confondĂźt avec un motif d’ordre psychologique ou une raison d’ordre moral. La rĂ©ponse donnĂ©e par Del Ă  7 ; 2 marque au contraire que la distinction est en voie de se faire dans son esprit entre l’explication causale stricte, la motivation psychologique et la justification logique. Non seulement, en effet, il renonce Ă  tout justifier (question des deux SalĂšves et des dents Ă  venin), mais encore il donne en rĂ©ponse tantĂŽt des explications causales proprement dites tantĂŽt des justifications logiques. Par exemple il explique le courant du RhĂŽne par la pente, la couleur des nĂšgres par le soleil, etc. (explications causales). Quant aux questions sur les deux SalĂšves et sur les dimensions du lac, dans les deux cas la rĂ©ponse commence par une simple justification logique (parce qu’il y a deux SalĂšve, parce que Berne est

Ă©loignĂ© du lac). Il semble donc que la prĂ©causalitĂ© soit en dĂ©clin chez Del et que la distinction se fasse entre l’explication causale stricte et les autres types de liaison.

A vraζdire, il ne faut pas pousser trop loin l’opposition entre la mentalitĂ© de Del Ă  six ans et demi et celle de Del Ă  7 ; 2. Ne serait-ce que dans les quelques rĂ©ponses que nous rapportons ici, on voit que ni la causalitĂ© ni la justification logique ne se prĂ©sentent encore Ă  l’état pur. La rĂ©ponse Ă  la question des dimensions du lac est Ă  cet Ă©gard trĂšs confuse. Elle revient au fond Ă  prĂȘter ou Ă  refuser au lac des pouvoirs comme s’il Ă©tait, non pas tout Ă  fait un corps douĂ© d’activitĂ© spontanĂ©e (ainsi que semblent Ă  l’enfant le vent ou le soleil) mais un grand fleuve qui va oĂč il veut : le lac pourrait aller Ă  Berne, s’il Ă©tait la mer, mais il « ne s’appelle pas » (il n’est pas) comme elle, donc il ne peut pas.

Nous avons tenu Ă  contrĂŽler ces rĂ©sultats en posant Ă  10 enfants de 7 Ă  8 ans, les mĂȘmes questions de Del. Cet interrogatoire nous a montrĂ©, d’une part, que ces questions Ă©taient bien interprĂ©tĂ©es comme des demandes d’explication prĂ©causale, du moins par la plupart des enfants, que nous pouvons donc considĂ©rer comme lĂ©gĂšrement retardĂ©s par rapport Ă  Del, et, d’autre part, que vers 7 Ă  8 ans plusieurs des rĂ©ponses sont dĂ©jĂ  Ă  peu prĂšs soit causales soit logiques, comme celles de Del Ă  7 ; 2.

Voici quelques exemples de réponses précausales :

« Pourquoi il y a un Grand et un Petit SalĂšve ? — Pour les enfants et le Grand pour les grandes personnes

(Au). Parce qu’il y en a un pour les petits enfants, l’autre pour les grands (De). Parce que ceux qui veulent aller dans le petit ou bien dans le grand (Gia). C’est pour monter dessus le petit, aussi le grand (Ru). »

« Papa m’a dit que ça se faisait tout seul (la foudre, dans le ciel. Pourquoi ? — C’est le Bon Dieu qui l’a faite (Ri). Parce que c’est le Bon Dieu qui le fait (Au). »

« Pourquoi les fait-on exister comme ça (les nĂšgres) ? — Parce que c’est le Bon Dieu qui les punit. Ils Ă©taient mĂ©chants quand ils Ă©taient petits (Au). Parce qu’ils sont sales (Ga). C’est le Bon Dieu (Go). Parce qu’ils sont nĂ©s au monde comme ça (Gia) », etc.

« Qui fait aller si vite le RhĂŽne ? — L’eau (Ru, Ant, etc.), les bateaux (Ri) ».

« Qui fait couler le lac ? — Les machines [les Ă©cluses] (Ri), le Bon Dieu (Ru, Go, etc.), les rochers (Au) », etc.

« Le lac va pas jusqu’à Berne, pourquoi ? — C’est fermĂ© (Ru). Parce qu’il est arrĂȘtĂ©. C’est un gros mur (Go). Parce que c’est pas si grand. A Berne il y a un autre lac. Dans tous les pays il y a un lac (Au). Parce que c’est un autre lac, le lac de Berne (De). Parce que c’est pas tous les mĂȘmes lacs (Ant). Parce que c’est trop loin (Gia) ».

On le voit, toutes ces rĂ©ponses, probablement, sont prĂ©causales. Mais on voit aussi le polymorphisme de cette prĂ©causalitĂ©. Aussi nous est-il impossible d’entrer dĂšs maintenant dans l’analyse de ces explications d’enfants. Des enquĂȘtes ultĂ©rieures restent nĂ©cessaires. Il faut donc nous limiter Ă  cette conclusion, d’ailleurs seule utile pour l’étude du raisonnement logique comme tel chez l’enfant, c’est que la prĂ©causalitĂ© tĂ©moigne d’une confusion entre l’ordre psychique et l’ordre physique : dĂšs lors la justification logique ne sera jamais

20

I

pure chez l’enfant, elle oscillera perpĂ©tuellement entre la justification et la motivation psychologique.

§ 14. Conclusion. Les « catĂ©gories », ou fonctions logiques, de la pensĂ©e chez l’enfant de 7 ans.

La question, dit ClaparĂšde « c’est la prise de conscience du problĂšme ou de la difficultĂ© Ă  rĂ©soudre, c’est- Ă -dire de la direction dans laquelle il faudra chercher. Pour chercher d’une façon efficace il faut savoir ce qu’on cherche, il faut s’ĂȘtre posĂ© une question. La nature mĂȘme de cette question dĂ©terminera toute l’orientation des processus de recherche. La fonction de la question est donc claire : elle est un appel de l’activitĂ© mentale dans une certaine direction en vue du rĂ©ajustement
.

«  . Les logiciens ont cherchĂ© Ă  cataloguer
. [les diffĂ©rentes sortes de questions], ou plutĂŽt les sortes de jugements qui en constituent les rĂ©ponses appropriĂ©es, et ils ont donnĂ© le nom de catĂ©gories aux diverses classes observĂ©es. Ce dĂ©nombrement des sortes de questions n’a pas grand intĂ©rĂȘt pour les psychologues, les questions que l’on peut se poser sont infinies, elles sont aussi nombreuses que les façons diverses d’ĂȘtre dĂ©sadapté ; et la question de savoir si elles peuvent ĂȘtre groupĂ©es sous certaines rubriques n’a qu’un intĂ©rĂȘt secondaire.

« Il est plus intĂ©ressant de se demander quelle est l’origine biologique de ces diverses catĂ©gories de questions. Comment l’individu en est-il arrivĂ© Ă  questionner sur les causes, sur le but, sur le lieu, etc ? Ce problĂšme d’origine se ramĂšne Ă  celui de savoir comment l’individu en est arrivĂ© peu Ă  peu Ă  s’intĂ©resser Ă  la cause,

au but, au lieu, etc. Et l’on est en droit de penser que l’intĂ©rĂȘt ne s’est portĂ© sur ces « catĂ©gories » que lorsque l’action s’est trouvĂ©e dĂ©sadaptĂ©e Ă  l’égard de l’une d’elles. C’est le besoin qui crĂ©e la conscience ; et la conscience de la cause (ou du but, ou du lieu, etc) n’a jailli dans l’esprit que lorsque le besoin d’ĂȘtre adaptĂ© sous le rapport de la cause (ou du but, etc) a Ă©tĂ© ressenti.

« Lorsque l’adaptation est purement instinctive, l’esprit ne prend pas conscience des catĂ©gories, mĂȘme si cet instinct agit comme s’il les prenait en considĂ©ration
. parce que l’acte Ă©tant automatique, son exĂ©cution ne pose Ă  notre esprit aucun problĂšme : pas de dĂ©sadaptation, donc pas de besoin, et consĂ©quemment pas de conscience de ce besoin ni de la direction dans laquelle le satisfaire.

«  . Notons en passant combien notre conception des « catĂ©gories » diffĂšre de celle des philosophes. Pour la psychologie des facultĂ©s, les catĂ©gories seraient le rĂ©sultat d’une sorte d’intuition primitive de l’esprit ; mais l’observation nous montre que ce n’est qu’à propos d’un dĂ©faut d’adaptation que ces catĂ©gories surgissent. Pour l’associationnisme, les catĂ©gories rĂ©sulteraient d’associations rĂ©itĂ©rĂ©es, devenues insĂ©parables, mais l’observation montre justement que, lorsque l’association est Ă  son maximum d’automatisme (instinct, habitude), l’individu n’a pas conscience des catĂ©gories, parce que, n’étant pas dĂ©sadaptĂ©, il n’a pas besoin de se poser de question 1. »

Nous avons cité ce remarquable passage parce que

1 Ed. Claparùde, La psychologie de Γ intelligence, Scientia 1917, p. 361-3.

nous ne pouvons qu’y souscrire pleinement Ă  la fin de cette Ă©tude. En un sens nous sommes mĂȘme allĂ©s plus loin, dans la voie de la psychologie fonctionnelle, en admettant que le fait de prendre conscience d’une catĂ©gorie transforme celle-ci dans sa nature mĂȘme. Nous n’avons ainsi acceptĂ© cette formule : « L’enfant est cause bien avant d’avoir la notion de cause », qu’en nous rappelant ceci : seule une commoditĂ© de langage (et qui nous entraĂźne, si l’on n’y prend garde, Ă  toute une thĂ©orie rĂ©aliste de la connaissance, c’est-Ă -dire en dehors de la psychologie) peut nous autoriser Ă  parler de la « causalité », comme d’une relation entiĂšrement indĂ©pendante de la prise de conscience que l’on a d’elle. En rĂ©alitĂ© il y a autant de types de causalitĂ© que de types ou de degrĂ©s de prise de conscience. Lorsque l’enfant « est cause », ou agit comme s’il savait qu’une chose est cause d’une autre, bien qu’il n’ait pas pris conscience de la causalitĂ©, il y a lĂ  un premier type de relation causale et si l’on veut, l’équivalent fonctionnel de la causalitĂ©. Puis lorsque le mĂȘme enfant prend conscience du rapport en question, cette prise de conscience est susceptible, par le fait mĂȘme qu’elle dĂ©pend des besoins et des intĂ©rĂȘts du moment, de revĂȘtir quantitĂ© de types diffĂ©rents : causalitĂ© animiste, artificialiste, finale, mĂ©canique (par contact), dynamique (force), etc. La succession de ces types ne peut jamais ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme close, et les types de relation dont usent actuellement l’adulte et le savant ne sont, probablement que provisoires, tout comme ceux dont se sont servis l’enfant ou le primitif.

A cet Ă©gard l’étude des catĂ©gories est bien comme le veut M. ClaparĂšde, une Ă©tude de psychologie fonctionnelle, et la loi de prise de conscience nous ouvre sur cette Ă©tude des horizons trĂšs vastes. D’ailleurs, les psychologues se rencontrent ici avec les historiens de la science et les logiciens modernes. Certes, pour la logique classique, que ce soit celle du rĂ©alisme scolastique ou celle de l’apriorisme kantien, les catĂ©gories Ă©taient considĂ©rĂ©es comme fixes et comme imposĂ©es soit aux choses soit Ă  l’esprit, en un nombre dĂ©terminĂ© et sous une forme dĂ©finie une fois pour toutes. Cette hypothĂšse est psychologiquement fausse et W. James a exercĂ© sur elle toute sa verve, Ă  une Ă©poque, d’ailleurs, oĂč elle Ă©tait dĂ©jĂ  dĂ©passĂ©e chez les logiciens eux-mĂȘmes. En effet, depuis Renouvier et Cournot, la thĂ©orie des catĂ©gories a pris un essor tout nouveau et qu’il n’est pas exagĂ©rĂ© de caractĂ©riser par le souci de psychologie, puisque cette thĂ©orie s’est donnĂ© pour tĂąche de dĂ©finir les catĂ©gories par leur genĂšse dans l’histoire de la pensĂ©e et par leur emploi progressif dans l’histoire des sciences. C’est lĂ  le point de vue que M. HƓffding 1, M. Brunschvicg 2 et M. Lalande 3 ont depuis lors trĂšs largement dĂ©veloppĂ©. De ce biais, le problĂšme des catĂ©gories doit donc se poser Ă  propos du dĂ©veloppement intellectuel de l’enfant lui-mĂȘme : il importe pour le gĂ©nĂ©ticien de noter l’apparition et l’emploi de ces catĂ©gories Ă  tous les stades que parcourt l’intelligence enfantine

1 La pensée humaine. Trad. j. de coussange (Alcan).

2 Les Ă©tapes de la philosophie mathĂ©matique. 2 mÎČ Ă©d. (Alcan)

3 Les ThĂ©ories de ΓInduction et de VExpĂ©rimentation. Paris (1929)

et de ramener ces faits aux lois~fonctionnelles de la pensée.

C’est dans cet esprit que nous aimerions tirer des questions de Del, une table, assurĂ©ment approximative, mais susceptible d’orienter les recherches ultĂ©rieures. Pour ce faire, il nous suffira de transcrire les classifications que nous avons adoptĂ©es et de les considĂ©rer du point de vue gĂ©nĂ©tique.

Tout d’abord, quelles relations faut-il admettre entre notre classification des questions et la tentative de gĂ©nĂ©alogie que nous avons admise Ă  propos des « pourquoi » ? On sait, en effet, que les questions « qu’est-ce que » et « oĂč » sont antĂ©rieures aux « pourquoi » (Stern, Mlle DescƓudres). Mais on peut admettre qu’au moment oĂč apparaissent les « pourquoi », il se fait un remaniement des valeurs, dans la pensĂ©e de l’enfant, permettant de mieux apercevoir les relations qui unissent entre elles les diffĂ©rentes catĂ©gories de questions. Aussi ne nous occuperons-nous ici que de la pĂ©riode de 3 Ă  7-8 ans, c’est-Ă -dire du second Ăąge questionneur de Stern.

Dans quelles circonstances, en effet, apparaissent les premiers « pourquoi » ? C’est approximativement au mĂȘme Ăąge que les trois phĂ©nomĂšnes fondamentaux que voici : l0La formation de deux plans distincts de rĂ©alitĂ©. Jusque vers 3 ans, le rĂ©el, peut-on dire, est simplement ce qui est dĂ©sirĂ©. Il existe bien, depuis 1 ; 9 ou 2 ans, un oui et un non, un rĂ©el et un non-rĂ©el, mais sans autres nuances. Vers 3 ans, au contraire, l’imaginĂ© se distingue du rĂ©el. Suivant une remarque de Stern, il apparaĂźt Ă 

cet Ăąge des mots tels que « peut-ĂȘtre » 1, etc. qui marquent prĂ©cisĂ©ment cet Ă©cart entre l’imaginĂ© et le rĂ©el. Toujours d’aprĂšs Stern, il apparaĂźt Ă  la mĂȘme date, des verbes tels que « penser », « croire »2, etc. A notre sens, la venue de ces mots ne marque nullement, malgrĂ© ce qu’on a dit, la distinction du psychique et du physique, ou de la pensĂ©e et des choses, mais la mĂȘme distinction entre ce qui est imaginĂ© et ce qui se rĂ©alise. 2° C’est vers cette mĂȘme Ă©poque (2 ; 9 et 3 ; 10) que Scupin signale les premiers mensonges, c’est-Ă -dire, suivant l’excellente dĂ©finition de P. Janet, des « croyances par rapport au futur », en opposition avec les croyances par rapport au prĂ©sent. 3° Enfin, c’est vers trois ans aussi qu’apparaissent, dans le langage, les flexions, les cas et les temps un peu compliquĂ©s, les premiĂšres propositions subordonnĂ©es, bref tout l’appareil nĂ©cessaire aux premiers raisonnements formulĂ©s. Or ces raisonnements ont aussi pour fonction de construire, derriĂšre la rĂ©alitĂ© sensible et immĂ©diate, une rĂ©alitĂ© supposĂ©e et plus profonde que le monde simplement donnĂ©. Toutes ces transformations ont donc ceci de commun qu’elles marquent une prise de conscience essentielle : l’enfant distingue dorĂ©navant le rĂ©el tel qu’il apparaĂźt, immĂ©diat et purement sensible, et quelque chose qui prĂ©cĂšde les Ă©vĂ©nements et reste sous-jacent dans tous les phĂ©nomĂšnes. Ce quelque chose, dĂ©signons-le d’un terme trĂšs

1 Dans les listes de M πÎČ Descoeudres (Le DĂ©veloppement de Ventant de deux Ă  sept ans, NeuchĂątel 1922) « peut-ĂȘtre » n’existe que dans le langage de l’enfant de 5 ans, mais nous l’avons relevĂ© nous-mĂȘmes Ă  3 ans.

2 D’aprĂšs la mĂȘme source. « penser > est relevĂ© Ă  2 ; 9, « croire » Ă  5 ans.

gĂ©nĂ©ral : l’intention. TantĂŽt les intentions des gens ou des choses sont conformes aux souhaits de l’enfant, tantĂŽt pas, d’oĂč la distinction entre l’imaginĂ© ou le dĂ©sirĂ© et le rĂ©el. D’oĂč Ă©galement cette rĂ©sistance du rĂ©el qui nĂ©cessite les mensonges. TantĂŽt les intentions sont visibles d’emblĂ©e, cadrent spontanĂ©ment avec les Ă©vĂ©nements, tantĂŽt pas, d’oĂč la nĂ©cessitĂ© de les reconstituer, de les supposer derriĂšre les choses, bref, de raisonner au lieu de simplement constater.

Ces transformations contemporaines des premiers « pourquoi » ne sont pas sans relations avec ce mode de question. Jusqu’ici la rĂ©alitĂ© cadrait presque entiĂšrement avec le dĂ©sir. Elle s’étalait sur un seul plan, pour ainsi dire, sans que l’enfant ait pris conscience d’intentions nettement contraires aux siennes ou nettement indĂ©pendantes des siennes. Les questions posĂ©es portaient donc simplement sur les noms des choses et sur le lieu qu’elles occupent quand elles ont disparu. Vers trois ans, grosso modo, l’enfant prend conscience de la rĂ©sistance des choses et des gens : il y a discordance entre le dĂ©sir et la rĂ©alisation. Pour une mentalitĂ© qui n’a pas encore distinguĂ© la pensĂ©e et les choses, l’animĂ© et l’inanimĂ© et mĂȘme le moi et le non-moi, cette discordance ne se conçoit que sous forme d’une rĂ©sistance intentionnelle des gens et des choses : le rĂ©el devient dĂšs lors peuplĂ© d’intentions prĂȘtĂ©es aux autres, puis aux choses, que ces choses soient conçues comme autonomes ou comme dĂ©pendant des personnes. Toute la rĂ©alitĂ© devient dĂšs lors Ă  des degrĂ©s divers peuplĂ©e, non certes pas d’esprits personnifiĂ©s, car Ă  cette Ă©poque l’enfant,

qui n’a pas conscience de l’unitĂ© de son moi, se soucie fort peu d’attribuer les intentions Ă  des « moi » dĂ©finis, mais d’intentions impersonnelles, pour ainsi dire, en tout cas mal localisĂ©es et multiformes. D’oĂč les premiers « pourquoi », le « pourquoi » Ă©tant la question par excellence qui recherche l’intention cachĂ©e sous une action ou sous un Ă©vĂ©nement.

Les premiers « pourquoi » sont, en effet, gĂ©nĂ©ralement posĂ©s Ă  propos d’actions humaines. Le premier « pourquoi » relevĂ© par Scupin sur « Bubi » est de cet ordre. La mĂšre de l’enfant Ă©tait Ă©tendue par terre. Le petit veut la relever : «  .du bis ja nicht toi, warum stehste nicht immersu auf ? » Le second apparaĂźt lorsqu’on dĂ©fend Ă  l’enfant d’enlever des pĂ©tales aux fleurs : « Warum denn ? » Mais mĂȘme chez les enfants qui dĂ©butent par un « pourquoi d’explication », il est difficile de ne pas voir dans l’explication rĂ©clamĂ©e non seulement une explication prĂ©causale mais mĂȘme une explication oĂč la prĂ©causalitĂ© se confond presque entiĂšrement encore avec la causalitĂ© psychologique ou intentionnelle : « Pourquoi les arbres ont des feuilles ? »

Ce sont ces intentions, prĂȘtĂ©es aux gens et aux choses, qui vont donner naissance aux types de questions correspondant aux principales catĂ©gories de la pensĂ©e de l’enfant. Ces catĂ©gories, seront donc d’origine intentionnelle, c’est-Ă -dire qu’elles naĂźtront de la prise de conscience d’opĂ©rations psychologiques relatives aux intentions, et non de la simple contatation du monde des perceptions. En outre, dans ces catĂ©gories intentionnelles viendront s’insĂ©rer les catĂ©gories antĂ©rieures

chronologiquement (nom, lieu, etc.) pour ne plus faire qu’un avec elles.

On peut distinguer deux catĂ©gories fondamentales issues de l’intentionalitĂ©, ou deux fonctions primitives de la pensĂ©e, la fonction explicatrice et la fonction impli- catrice, qui, Ă  vrai dire, constituent deux moments de toute activitĂ© de la pensĂ©e, beaucoup plus que deux cadres fermĂ©s. La fonction explicatrice, c’est le moment centrifuge, durant lequel la pensĂ©e tend vers le monde extĂ©rieur, la fonction implicatrice, c’est le moment centripĂšte durant lequel la pensĂ©e tend Ă  l’analyse des intentions elles-mĂȘmes et de leurs connexions.

La fonction explicatrice rĂ©sulte, en effet, de ce besoin qu’éprouve l’enfant, dĂšs qu’il a pris conscience de l’existence d’intentions, de projeter en toutes choses ces intentions. D’une part il est en prĂ©sence de personnes dont les actions deviennent prĂ©visibles et susceptibles d’ĂȘtre motivĂ©es, d’autre part il assiste Ă  un monde de phĂ©nomĂšnes et d’évĂ©nements, qui jusque lĂ  ne rĂ©sistaient pas Ă  la pensĂ©e et ne demandaient par consĂ©quent pas Ă  ĂȘtre expliquĂ©s, mais qui maintenant deviennent un obstacle Ă  la fantaisie tout comme les personnes elles-mĂȘmes. Cette dualitĂ© demande Ă  ĂȘtre abolie : puisque les actions humaines ont un « pourquoi », il importe de soumettre au mĂȘme traitement tout ce qui se prĂ©sente. D’oĂč un universel besoin d’explication prĂ©causale, venant de la confusion de l’intentionalitĂ© psychologique avec la causalitĂ© physique. La fonction explicatrice aura donc deux pĂŽles, explication psychologique et explication matĂ©rielle, pĂŽles rapprochĂ©s et indistincts au dĂ©but mais de

plus en plus distincts par la suite, bien que toujours reliĂ©s de par les circonstances qui sont Ă  l’origine du besoin d’expliquer.

D’autre part, du fait que la notion d’intention apparaĂźt Ă  cause de la rĂ©sistance du rĂ©el et en particulier de la rĂ©sistance des personnes, tout paraĂźt Ă  l’enfant obĂ©ir Ă  une sorte de nĂ©cessitĂ© Ă  la fois morale et physique. Il semble Ă  l’enfant que tout doit ĂȘtre comme cela est. De telle sorte que la tendance de la pensĂ©e enfantine ne sera pas seulement de projeter en toutes choses des intentions pour expliquer les Ă©vĂ©nements, mais de chercher la justification de tout, de trouver la connexion des intentions entre elles. D’oĂč la fonction implicatrice. La direction de la fonction explicatrice Ă©tait centrifuge, en ce sens que de l’intention la pensĂ©e cherchait Ă  dĂ©gager le rĂ©sultat matĂ©riel, l’acte ou l’évĂ©nement qui en dĂ©coulent, tandis que la direction de la fonction implicatrice est centripĂšte, en ce sens que de l’intention la pensĂ©e cherche Ă  remonter au motif qui la dirige, Ă  l’idĂ©e. La fonction explicatrice tend vers les choses, la fonction implicatrice vers les idĂ©es ou les jugements. Or, Ă  l’origine, la pensĂ©e de l’enfant est Ă©galement Ă©loignĂ©e des idĂ©es que des choses, elle occupe une position juste intermĂ©diaire entre les deux.

La fonction implicatrice aura donc elle aussi deux pĂŽles. D’une part un pĂŽle psychologique, qui est commun avec celui de la fonction explicatrice. A ce pĂŽle, l’enfant se demande « pourquoi fait-on ainsi, etc. ». Les « pourquoi de justification » que nous avons recueillis Ă  propos de Del, sont naturellement bien postĂ©rieurs Ă  ces ques-

tions primitives, quoique constituant un cas particulier des « pourquoi » concernant ce qui doit ĂȘtre. L’autre pĂŽle est constituĂ© par les questions posĂ©es sur les noms, les dĂ©finitions, la raison des jugements, bref tout ce qui concerne la justification logique. De mĂȘme qu’entre l’explication psychologique et l’explication physique, nous venons de constater qu’il existe toutes les transitions, de mĂȘme ici entre l’implication des actions psychologiques (justification) et entre l’implication des noms, des classes, et ultĂ©rieurement des nombres, il y a toutes les transitions. Le pĂŽle commun aux deux fonctions, c’est-Ă -dire le pĂŽle psychologique (explication et justification psychologiques), sert donc en mĂȘme temps de point d’origine et de divergence aux deux fonctions explicatrice et implicatrice, au dĂ©but confondues, puis de plus en plus distinctes. Nous proposons d’appeler fonction mixte, la fonction d’explication et de justification psychologique, qui participe Ă  la fois de l’explication et de l’implication.

Ce schĂ©ma paraĂźt ne valoir que pour les « pourquoi », mais il est Ă©vident que les autres types de questions, mĂȘme antĂ©rieurs aux « pourquoi » sont peu Ă  peu incorporĂ©s Ă  lui. Par exemple les questions de lieu (« oĂč est
. etc. ») et les questions de nom (« qui est-ce que c’est ? »). A mesure que se dĂ©veloppe la fonction explicatrice, les questions de lieu participent, en effet, davantage de ce grand groupe de questions de rĂ©alitĂ© et d’histoire, auquel le besoin d’expliquer donne un si grand essor. Quant aux questions de noms, qui sont primitivement indĂ©pendantes et ne ressortissent, comme telles, ni au

besoin d’expliquer ni Ă  celui de justifier ou d’impliquer, leur fonction se modifie au fur et Ă  mesure que la fonction implicatrice se dĂ©veloppe. Le nom, primitivement liĂ© Ă  la chose, devient susceptible pour l’enfant d’une justification au mĂȘme titre que tout phĂ©nomĂšne, puis d’une justification de plus en plus logique (Ă©tymologies enfantines). Par lĂ  mĂȘme, les questions de nom se solidarisent de plus en plus avec la fonction implicatrice. Il en est de mĂȘme des questions de classification et de dĂ©finition, les dĂ©finitions Ă©tant, comme on sait, d’abord simplement utilitaires (dĂ©finitions par l’usage), puis de plus en plus logiques.

On peut donc admettre, qu’entre 3 et 7-8 ans, les catĂ©gories essentielles de la pensĂ©e de l’enfant rĂ©pondent au tableau suivant :

Il convient maintenant, pour conclure ce chapitre, d’essayer trĂšs briĂšvement de ramener les rĂ©sultats obtenus aux facteurs que nous avons dĂ©gagĂ©s au cours des chapitres prĂ©cĂ©dents, et en particulier Ă  l’égocentrisme de la pensĂ©e de l’enfant.

Nous avons principalement soulignĂ©, dans le prĂ©sent chapitre, l’importance de la prĂ©causalitĂ© et par consĂ©quent du rĂ©alisme intellectuel, autrement dit l’impor-

Lance de ce fait paradoxal que la pensĂ©e de l’enfant est Ă©galement Ă©loignĂ©e de manier l’explication causale stricte que l’implication ou la justification logique proprement dite. Tout le mĂ©canisme des questions d’enfants, que nous avons vu, tient dans ce fait fondamental.

Quelle peut ĂȘtre la relation entre ce fait et l’égocentrisme de la pensĂ©e enfantine ? Une mutuelle dĂ©pendance assez Ă©troite puisque (voir § 12) la prĂ©causalitĂ© tend Ă  disparaĂźtre au mĂȘme Ăąge que l’égocentrisme (7 Ă  8 ans). En effet, d’une part il y a dans toute explication strictement causale un effort d’adaptation au monde extĂ©rieur, un effort d’objectivation, et, pourrait- on dire, de dĂ©personnalisation de la pensĂ©e. Sans cet effort la pensĂ©e est portĂ©e Ă  projeter en toutes choses des intentions, ou Ă  lier toutes choses par des liaisons subjectives, non fondĂ©es dans l’observation, comme en tĂ©moigne la tendance enfantine Ă  tout justifier et Ă  ne rien concevoir comme fortuit. Or l’égocentrisme de la pensĂ©e entrave assurĂ©ment cet effort d’adaptation et de dĂ©personnalisation de la pensĂ©e. Il est une entrave directe, d’abord, car, plus le moi est au centre des intĂ©rĂȘts, moins la pensĂ©e saura se dĂ©personnaliser et se dĂ©faire de l’idĂ©e qu’en toutes choses il y a des intentions ou favorables ou hostiles (animisme, artificialisme, etc.). Mais l’égocentrisme est aussi une entrave indirecte, car dans la mesure oĂč il sera Ă©gocentrique, l’enfant se souciera peu de confronter ses idĂ©es avec celles des autres, par consĂ©quent de faire la preuve de ce qu’il est portĂ© Ă  croire : dĂšs lors il se laissera aller Ă  l’impulsion primitive de toute pensĂ©e, Ă  substituer aux choses

telles qu’elles sont, un inonde construit de toutes piĂšces, oĂč tout a une fin et oĂč tout se justifie. D’autre part il y a dans les habitudes logiques un effort de cohĂ©rence interne et de direction dans la pensĂ©e qui n’est pas donnĂ© non plus spontanĂ©ment Ă  la pensĂ©e primitive, mais qui est une conquĂȘte progressive de la raison. Ici encore l’égocentrisme de la pensĂ©e est un obstacle rĂ©el Ă  l’acquisition de ce besoin d’implication ou de systĂ©matisation logique. Obstacle direct, parce que toute pensĂ©e Ă©gocentrique est, par sa structure, intermĂ©diaire entre la pensĂ©e autistique, qui est « non dirigĂ©e », c’est- Ă -dire qui flotte au grĂ© des caprices (comme la rĂȘvasserie), et l’intelligence « dirigĂ©e ». L’égocentrisme obĂ©it donc encore au bon plaisir du moi plus qu’à la logique impersonnelle. Obstacle indirect, Ă©galement, car seules les habitudes de la discussion et de la vie sociale mĂšnent Ă  la logique et l’égocentrisme rend prĂ©cisĂ©ment ces habitudes impossibles.

On voit donc que, sans expliquer Ă  proprement parler ces faits, l’égocentrisme de la pensĂ©e de l’enfant est en relation Ă©troite avec l’incapacitĂ© Ă  l’explication causale et Ă  la justification logique strictes. On comprend, dĂšs lors, pourquoi la pensĂ©e de l’enfant flotte constamment entre ces deux voies convergentes et reste aussi Ă©loignĂ©e de l’une que de l’autre. D’oĂč les phĂ©nomĂšnes de la prĂ©causalitĂ© et du rĂ©alisme intellectuel, qui tĂ©moignent de cette position mitoyenne. D’oĂč aussi la tendance des enfants Ă  la justification Ă  tout prix, ou Ă  tout lier Ă  tout, que nous avons dĂ©jĂ  notĂ©e au cours de notre prĂ©cĂ©dent chapitre.