Chapitre V.
Les questions dâun enfant de 6 ans 1
a
Rien nâest plus propre Ă introduire Ă la logique de lâenfant que lâĂ©tude des questions spontanĂ©es. En analysant le langage de deux enfants (chap. I), nous avons dĂ©jĂ fait allusion Ă une classification des questions dâenfants, qui permettrait de se rendre compte des intĂ©rĂȘts de chaque Ăąge pour telle ou telle opĂ©ration intellectuelle (explication causale, justification logique, classification, etc.) et nous avons appliquĂ©, par anticipation, cette classification aux questions de Lev et de Pie (chap. I, § 9). Il est temps dâaborder systĂ©matiquement le problĂšme, dont la discussion nous servira de transition entre lâĂ©tude fonctionnelle de lâintelligence verbale enfantine (chap. I-IV), et lâanalyse des particularitĂ©s de la logique de lâenfant (vol. II).
Le problĂšme que nous nous proposons donc de rĂ©soudre est celui-ci : quels sont les intĂ©rĂȘts intellectuels, ou si lâon veut les fonctions logiques, dont tĂ©moignent les questions dâun enfant donnĂ©, et comment classer ces intĂ©rĂȘts ? Pour rĂ©soudre ce problĂšme, il suffit de cata-
loguer pendant un certain temps, sinon toutes les questions que pose un enfant, du moins toutes celles quâil pose Ă la mĂȘme personne, et de classer ces questions suivant le genre de rĂ©ponse quâil attend. Mais ce classement est plus dĂ©licat quâil nĂ© le semble, aussi allons- nous nous appliquer Ă la confection dâun instrument de recherche encore plus quâĂ sa mise en Ćuvre.
Les matĂ©riaux sur lesquels nous allons travailler sont les suivants : 1125 questions spontanĂ©es posĂ©es durant dix mois par Del, garçon de 6 Ă 7 ans (6 ; 3 Ă 7 ;1), Ă Mne Veihl. Ces questions ont Ă©tĂ© recueillies au cours dâentretiens journaliers de deux heures, qui ont Ă©tĂ© en quelque sorte des leçons de conversation, mais des leçons tout Ă fait libres au cours desquelles lâenfant disait ce quâil voulait. Ces entretiens ayant commencĂ© bien avant lâĂ©tablissement de ce catalogue, lâenfant sâest trouvĂ© dĂšs le dĂ©but du travail dans une atmosphĂšre parfaitement naturelle. En outre, chose importante, il ne sâest jamais doutĂ© que lâon notait ses questions. MÏe Veihl avait toute la confiance de lâenfant et Ă©tait parmi les personnes auprĂšs desquelles celui-ci aimait le mieux Ă satisfaire sa curiositĂ©. La matiĂšre des leçons (lecture, orthographe, leçon de choses, etc.) influe assurĂ©ment sur les questions posĂ©es, mais câest inĂ©vitable. Les hasards des promenades et des jeux â qui dâailleurs ont eu leur petite part dans les sĂ©ances de relevĂ© â influent tout autant sur la direction des intĂ©rĂȘts du sujet. Le seul moyen de faire le dĂ©part entre ce qui est occasionnel et ce qui est durable dans la curiositĂ© dâun enfant, câest de multiplier les relevĂ©s dans les
conditions les plus semblables possibles. Or câest ce que nous avons fait. Enfin, il va de soi que nous avons soigneusement Ă©vitĂ© tant de provoquer des questions que de faire un choix parmi celles qui Ă©taient posĂ©es.
NĂ©anmoins, ce travail ne devant primitivement servir quâĂ lâĂ©tude des « pourquoi », ceux-ci seuls ont Ă©tĂ© notĂ©s intĂ©gralement pendant les premiĂšres sĂ©ances au cours desquelles a travaillĂ© lâobservatrice. Durant quelques semaines, les autres questions nâont Ă©tĂ© notĂ©es que par intermittence (certains jours toutes les questions Ă©taient relevĂ©es, sans exception aucune, cela va sans dire, mais certains jours il nâĂ©tait tenu compte que des « pourquoi »). Par contre les questions 201 Ă 450, 481 Ă 730 et 744 Ă 993 constituent le relevĂ© intĂ©gral de toutes les questions posĂ©es pendant les laps de temps correspondants. Dans les discussions statistiques nous ne tiendrons donc compte que de ces trois groupes de 250 questions, ou bien des seuls « pourquoi ».
I. Les « pourquoi »
Avant dâaborder dans sa gĂ©nĂ©ralitĂ© le gros problĂšme des types de questions de Del, essayons de rĂ©soudre un problĂšme particulier, qui est plus dĂ©limitĂ© et qui nous servira dâintroduction, celui des types de « pourquoi ».
La question des « pourquoi » dâenfants est plus complexe quâil ne le semble au premier abord. Comme on le sait, les « pourquoi », qui apparaissent vers 3 ans environ (Stern les note Ă 2 ; 10, Ă 3 ; 1, etc., Scupin Ă 2 ; 9, Rasmussen entre 2 et 3 ans, etc.), sont extrĂȘme-
ment abondants entre ce moment et 7 ans, et caractĂ©risent ce que lâon a appelĂ© le deuxiĂšme Ăąge questionneur de lâenfant. Le premier Ăąge est caractĂ©risĂ© par les questions de lieu et de nom, le second par celles de cause et de temps. Mais lâabondance mĂȘme des « pourquoi » doit nous porter Ă penser quâils constituent une sorte de question Ă tout usage, de question indiffĂ©renciĂ©e, comportant en rĂ©alitĂ© plusieurs sens hĂ©tĂ©rogĂšnes. Stern a bien notĂ© que les premiers « pourquoi » semblent dâordre plus affectif quâintellectuel câest-Ă -dire quâau lieu de manifester une curiositĂ© vĂ©ritable, ils attestent plutĂŽt la dĂ©ception que produit lâabsence dâun objet souhaitĂ© ou la non-rĂ©alisation dâun Ă©vĂ©nement attendu. Mais il reste Ă savoir comment lâenfant passe de cette curiositĂ© affective, pour ainsi dire, Ă la curiositĂ© en gĂ©nĂ©ral, et aux formes les plus raffinĂ©es dâintĂ©rĂȘt intellectuel telles que la recherche des causes ? Entre les deux extrĂȘmes doit exister toute une sĂ©rie de nuances quâil importerait de classer.
A prendre superficiellement une certaine catĂ©gorie de « pourquoi » dâenfants, il semble, en effet, quâils rĂ©clament en rĂ©ponse une explication causale. Voici par exemple, lâune des premiĂšres questions dâun garçon de 3 ans : « Pourquoi les arbres ont des feuilles ? » Or, posĂ©e par un adulte cultivĂ© ou non, une telle question comporterait au moins deux groupes de rĂ©ponses, les unes finalistes et commençant par le mot « pour » (« pour leur tenir chaud », « pour respirer », etc.), les autres causales ou logiques et commençant par le mot « parce que » (« parce quâils descendent de vĂ©gĂ©taux qui ont 15
des feuilles, ou parce que tous les vĂ©gĂ©taux ont des feuilles »). Il nâest donc pas possible de voir dâemblĂ©e laquelle de ces deux nuances est dominante dans la question de lâenfant. Bien plus il existe peut-ĂȘtre quantitĂ© dâautres significations que cache une telle question et qui Ă©chappent Ă notre comprĂ©hension. La question est peut-ĂȘtre purement verbale et manifeste un pur Ă©tonnement sans comporter de rĂ©ponse. Il en est, en effet, souvent ainsi des questions dâenfants, qui ne sont posĂ©es Ă personne et qui constituent somme toute une façon dĂ©tournĂ©e dâaffirmer, de maniĂšre Ă nâĂȘtre pas contredit. Il arrive trĂšs souvent que si lâon tarde de rĂ©pondre Ă lâenfant, il nâattende pas et rĂ©ponde lui-mĂȘme. Nous avons vu (chap. I) plusieurs de ces questions Ă©gocentriques qui sont donc, Ă bien prendre, des pseudoquestions. NĂ©anmoins, dans la classification qui suivra, nous ne tiendrons pas compte de ce fait. Quel que soit lâĂ©gocentrisme dâune question, il est toujours intĂ©ressant quâelle soit posĂ©e sous forme de question et le type de relation logique quâelle suppose reste toujours celui mĂȘme qui caractĂ©riserait cette question si elle Ă©tait posĂ©e Ă quelquâun (causalitĂ©, finalitĂ©, etc.). A cet Ă©gard, la question dont nous parlons est susceptible de plus de sens chez lâenfant que chez lâadulte. Lâenfant a peut- ĂȘtre voulu savoir, par anthropomorphisme et sans aucun intĂ©rĂȘt pour lâarbre lui-mĂȘme, « qui a mis les feuilles aux arbres ». (Pourquoi les arbres ont des feuilles ? â Parce que le Bon Dieu les a mises.) Il peut avoir des prĂ©occupations finalistes et utilitaires par rapport aux hommes (PourquoiâŠ. etc. â Pour que
ça soit joli. Pour quâon puisse se mettre Ă lâombre, etc.) ou Ă lâarbre lui-mĂȘme, auquel lâenfant prĂȘterait des intentions plus ou moins explicites (parce quâil aime mieux, etc.). Bref, un grand nombre dâinterprĂ©tations sont toujours possibles lorsquâon isole un « pourquoi » dâenfant de son contexte.
Les collections de « pourquoi » dâun mĂȘme enfant, comme celles dont nous allons parler, doivent donc servir, par le fait mĂȘme quâelles permettent les comparaisons, Ă rĂ©soudre les deux problĂšmes suivants, qui sont insolubles sans cette technique : 1° Quels sont les types possibles de « pourquoi », classĂ©s dâaprĂšs le type logique des rĂ©ponses quâattend lâenfant ou quâil se donne Ă lui- mĂȘme ? 2° Quelle est la gĂ©nĂ©alogie de ces types ?
§ 1. Les principaux types de « pourquoi ».
On peut admettre trois grands groupes de « pourquoi » dâenfants, les « pourquoi » dâexplication causale (y compris lâexplication finale), de motivation et de justification, au sein desquels un certain nombre de nuances sont encore Ă distinguer. A partir dâun certain Ăąge (7 Ă 8 ans, et plus) il faut encore distinguer les « pourquoi » de justification logique, mais ils nous concernent Ă peine, Ă lâĂąge de Del, et nous pouvons les faire rentrer dans les « pourquoi de justification » en gĂ©nĂ©ral.
Nous prenons le terme dâexplication dans un sens restreint, celui de lâexplication causale ou finale. Le mot « expliquer » comporte, en effet, deux sens. Il signifie tantĂŽt donner une explication « logique », câest-Ă -dire ramener lâinconnu au connu, exposer systĂ©matiquement (expliquer une leçon, un thĂ©orĂšme). Les « pour-
quoi » relatifs Ă lâexplication logique (« Pourquoi la moitiĂ© de 9 est-elle 4,5 ? ») sont Ă classer dans la « justification logique ». TantĂŽt, au contraire, le mot « expliquer » signifie retracer par la pensĂ©e les causes dâun phĂ©nomĂšne, que ces causes soient efficientes ou finales suivant quâil sâagit de phĂ©nomĂšnes naturels ou de machines. Câest dans ce second sens seulement que nous prendrons le mot explication. Les « pourquoi dâexplication causale » se reconnaĂźtront donc au fait que la rĂ©ponse attendue implique lâidĂ©e de cause ou de cause finale. Voici des exemples pris chez Del : « Pourquoi ça [les corps] tombe toujours ? » â « La foudreâŠ. Papa dit que ça se fait tout seul dans le ciel. Pourquoi [ça se fait, ainsi] ? » â « Pourquoi elles [les petites chĂšvres] nâen ont pas [de lait] ? » â â « Pourquoi elle est si lourde [piĂšce de 2 fr.] ? »
Appelons motivation cette sorte dâexplication qui nâexplique pas un phĂ©nomĂšne matĂ©riel comme dans la catĂ©gorie prĂ©cĂ©dente, mais une action ou un Ă©tat psychologique. Lâenfant recherche ici non une cause matĂ©rielle proprement dite, mais lâintention, le motif qui a guidĂ© lâaction, parfois aussi la cause psychologique ; les « pourquoi de motivation » sont innombrables et bien faciles Ă classer : « Vous partez ? Pourquoi ? » â « Pourquoi est-ce quâon commence toujours Ă [= par] lire ? » â « Pourquoi papa la sait pas [la date] ? Il est pourtant un grand monsieur. »
Enfin, appelons « pourquoi de justification » les « pourquoi » qui font appel Ă un motif dâordre particulier, le motif non plus dâune action quelconque mais dâune
rĂšgle : « Pourquoi doit-onâŠ. etc. » Ces « pourquoi » sont chez Del dâune frĂ©quence suffisante pour que lâon en fasse une catĂ©gorie Ă part. La curiositĂ© de lâenfant, en effet, ne va pas seulement aux objets matĂ©riels et aux actions des personnes, elle va assez systĂ©matiquement aussi Ă lâensemble des rĂšgles qui doivent ĂȘtre respectĂ©es, rĂšgles de langage, dâorthographe, parfois de civilitĂ©, qui Ă©tonnent lâenfant et dont il voudrait savoir le pourquoi. TantĂŽt alors il cherche leur origine, câest-Ă -, dire, dans son idĂ©e, lâintention des « messieurs » qui ont dĂ©cidĂ© quâil en serait ainsi, tantĂŽt il rĂ©flĂ©chit sur leur but. Les deux sens sont confondus dans la mĂȘme question « pourquoiâŠ. etc. » Il y a lĂ un ensemble dâintĂ©rĂȘts quâon peut rĂ©unir sous ce mot de « justification » et qui diffĂšrent de lâintĂ©rĂȘt pour la simple motivation psychologique. En voici des exemples, les uns moins nets que les autres : « Pourquoi pas « an » [dans lâorthographe dâun mot] ? On peut pas savoir quand il faut « an », « en ». â « Pourquoi pas « in » [dans « Alain »]? Quâest- ce qui a dĂ©fendu, ce sont les messieurs Ă Paris ? » â « Pourquoi on dit « égaré », ça veut dire « perdu ? » â « CafĂ© noir, pourquoi noir ? tous les cafĂ©s sont noirsâŠ. »
Tels sont les trois grands groupes de « pourquoi » quâil est immĂ©diatement possible dâĂ©tablir. Mais il va de soi quâil sâagit lĂ de types « statistiques », câest-Ă - dire entre lesquels toutes les transitions existent. Si lâon pouvait graduer par des chiffres toutes les nuances rĂ©elles, ces trois types reprĂ©senteraient simplement les trois sommets dâune courbe de frĂ©quence : entre ces sommets il y aurait les zones dâindĂ©termination. En
psychologie, comme en zoologie, il faut se rĂ©soudre Ă adopter des classements en espĂšces et en variĂ©tĂ©s, bien quâils nâaient quâune portĂ©e simplement statistique et bien quâun Ă©chantillon individuel pris au hasard, ne puisse ĂȘtre classĂ© Ă coup sĂ»r sans des expĂ©riences qui en analysent la lignĂ©e ou la nature rĂ©elles.
II va de soi, par exemple, quâentre 1â« explication causale » des objets matĂ©riels quâappellent les « pourquoi » du premier groupe, et la « motivation » psychologique, il existe deux sortes dâintermĂ©diaires. A cĂŽtĂ© des explications que lâenfant considĂšre lui-mĂȘme comme physiques (le nuage avance parce que le vent le pousse), il y a celles quâil considĂšre comme mĂȘlĂ©es de motivation (le fleuve est rapide parce que lâhomme ou Dieu lâa voulu tel) et il y a celles que nous-mĂȘmes considĂ©rons comme mixtes (la piĂšce de 2 francs est lourde parce quâelle est en argent, ou parce quâon a voulu quâelle pĂšse plus que celle de 1 franc, etc. ). Lâexplication causale tend donc souvent Ă la motivation. Mais lâinverse aussi se rencontre. A cĂŽtĂ© de « pourquoi de motivation », qui portent sur des intentions momentanĂ©es (Pourquoi partez-vous ?), il y en a qui supposent des explications plus psychologiques, faisant appel non plus Ă une intention mais Ă une cause proprement dite (Pourquoi papa ne sait pas la date ?), ce qui nous ramĂšne au premier type de questions. DĂšs lors le critĂšre Ă employer pour distinguer lâexplication causale de la motivation ne peut ĂȘtre formel : il serait par trop arbitraire de dĂ©cider dans chaque cas si lâenfant a voulu que lâon rĂ©ponde par une explication causale ou par une
motivation. Ce critĂšre ne peut ĂȘtre que matĂ©riel et doit sâen rĂ©fĂ©rer au contenu mĂȘme de la question : quand la question porte sur des objets physiques (phĂ©nomĂšnes naturels, machines, objets fabriquĂ©s, etc.), nous dirons quâelle ressortit aux « pourquoi » dâexplication causale, quand la question porte sur des actions humaines, nous dirons quâelle ressortit aux « pourquoi » de motivation. Il y a dans ce classement un certain arbitraire, mais la convention est facile Ă observer. Nous croyons quâil y aurait beaucoup plus dâarbitraire Ă vouloir serrer de trop prĂšs le mobile de lâenfant lui-mĂȘme, car on remplacerait alors les conventions fermes, mais que lâon sait arbitraires, par lâapprĂ©ciation toute subjective de chaque psychologue.
Dâautre part, la distinction entre la motivation et la justification est encore plus difficile Ă prĂ©ciser. Dans les grandes lignes, les « pourquoi » de justification impliquent lâidĂ©e de rĂšgle, mais Ă©videmment cette idĂ©e est beaucoup moins dĂ©finie pour lâenfant que pour nous, de telle sorte quâici encore nous sommes obligĂ©s de recourir Ă un critĂšre portant sur la matiĂšre de la question plus que sur sa forme. La justification dâune rĂšgle touche, en effet, de trĂšs prĂšs Ă la motivation, Ă la recherche de lâintention de celui qui la suit ou qui lâĂ©tablit. Nous dirons donc quâil y a « pourquoi » de justification lorsque le « pourquoi » ne porte pas directement sur une action humaine, mais sur le langage, lâorthographe, et, dans certains cas Ă prĂ©ciser, sur les conventions sociales (les fautes de politesse, les interdictions, etc.).
Si nous maintenons cette troisiÚme classe de « pour-
quoi », câest Ă cause de la circonstance suivante. Nous avons vu, au cours des trois chapitres prĂ©cĂ©dents, quâavant 7 Ă 8 ans lâenfant ne sâintĂ©resse pas Ă la justification logique. Il affirme sans dĂ©montrer. Les discussions dâenfants, en particulier, consistent en un simple choc dâaffirmations contraires, sans justification de points de vue. DĂšs lors les « parce que » correspondant Ă la dĂ©monstration logique (« parce que » reliant deux idĂ©es dont lâune est la raison de lâautre) sont peu employĂ©s par lâenfant, et nous verrons au cours du volume suivant quâils sont mĂȘme mal compris, bref, quâils Ă©chappent aux habitudes de pensĂ©e de lâenfant avant 7 Ă 8 ans. Or, Ă ce groupe de liaisons logiques, aux « parce que » reliant entre elles deux idĂ©es, correspond Ă©videmment un groupe de « pourquoi de justification logique » dont la fonction est de rechercher la raison logique dâune affirmation, autrement dit de faire la preuve ou de justifier une dĂ©finition. Par exemple « pourquoi la moitiĂ© de 9 est-elle 4,5 ? » Il ne sâagit ici ni dâexplication causale, ni de motivation psychologique, mais bien de raison logique. Or, si les observations faites au cours des derniers chapitres sont exactes, il faut sâattendre â et nous verrons que câest bien le cas â à ce quâen dessous de 7 Ă 8 ans, ces « pourquoi » soient fort rares et ne constituent pas une classe nette. Mais, et voici pourquoi nous tenons Ă conserver en une catĂ©gorie spĂ©ciale le « pourquoi de justification », entre la justification dâune rĂšgle dâorthographe ou de grammaire, une dĂ©finition de mot, etc., et la vĂ©ritable « raison logique », il nây a pour lâenfant quâun pas. Chacun sait que la grammaire enfan-
tine est plus logique que la nĂŽtre et que les Ă©tymologies pratiquĂ©es spontanĂ©ment par les enfants sont des chefs-dâĆuvre de logique. La « justification » est donc, Ă notre sens, une nuance intermĂ©diaire entre la simple motivation et la justification logique. Ainsi dans les exemples citĂ©s, « Pourquoi on dit « égaré ? » [au lieu de dire perdu] tend vers les « pourquoi » de motivation, « Pourquoi cafĂ© noir, tous les cafĂ©s sont noirs » semble en appeler Ă une raison logique (liant entre elles une raison et une conclusion), et les deux autres paraissent ĂȘtre des « pourquoi » intermĂ©diaires, faisant appel Ă lâutilitĂ© dâune certaine forme orthographique, etc.
En rĂ©sumĂ©, la classe des « pourquoi de justification » est, avant 7 Ă 8 ans, une classe encore indiffĂ©renciĂ©e et destinĂ©e Ă ĂȘtre remplacĂ©e aprĂšs 7 Ă 8 ans â câest du moins lâhypothĂšse que nous faisons â par deux classes, lâune la « justification ou raison logique » qui serait bien Ă opposer Ă lâexplication causale et Ă la motivation, lâautre la « justification des rĂšgles, usages, etc. » qui serait Ă considĂ©rer comme intermĂ©diaire entre la justification logique et la « motivation ». On peut donc avant 7 Ă 8 ans, rĂ©unir ces deux classes en une seule.
Nous obtenons ainsi le tableau suivant :
| Forme de la question : MatiÚre de la question : |
| Explication l Cause 1 Objets matériels |
| (causale) l Fin 1 |
| Motivation Motif Actions psychologiques |
| Justification ( Justification proprement dite . . Usages et rĂšgles |
| l Raison logique . Classification et rapport dâidĂ©es |
En outre, il faut remarquer quâĂ ces classes de « pourquoi » correspondent terme Ă terme un certain nombre de classes de questions, commençant par des mots tels que « comment », « quâest-ce que », « dâoĂč », etc. Ce fait nous rendra possible une utile contre-Ă©preuve.
§ 2. Les « pourquoi dâexplication causale ». Introduction et classification par matiĂšres.
Nous nâavons nullement lâintention dâaborder de front en aucune partie de cet ouvrage, la grosse question de la causalitĂ© chez lâenfant. Nous avons au contraire circonscrit nos recherches autour du problĂšme de la structure formelle du raisonnement enfantin. LâĂ©tude de la causalitĂ© pouvant difficilement sâisoler de lâĂ©tude des reprĂ©sentations dâenfants, elle est donc de droit en dehors de notre sujet. Deux raisons nous contraignent nĂ©anmoins de lâaborder ici. Lâun des objets de ce chapitre est de montrer quâil y a chez Del fort peu de « pourquoi de justification logique » : il nous faut donc bien analyser lâensemble des questions obtenues pour nous rendre compte de cette absence. Dâautre part on peut en partie Ă©tudier la causalitĂ© du point de vue de la structure du raisonnement, et en particulier des influences de lâĂ©gocentrisme, sans empiĂ©ter trop sur le terrain des reprĂ©sentations elles-mĂȘmes. Disons cependant deux mots de ces reprĂ©sentations, pour conclure dans le prochain paragraphe Ă la structure des questions posĂ©es.
Les « pourquoi dâexplication causale » soulĂšvent un grand nombre de problĂšmes qui sont capitaux pour lâĂ©tude de lâintelligence enfantine. On peut se demander
en effet, si lâenfant Ă©prouve au mĂȘme degrĂ© que nous le besoin dâune explication causale proprement dite (causes efficientes par opposition au finalisme). Il convient donc dâanalyser les types possibles de causalitĂ© qui supplanteraient la causalitĂ© proprement dite. Stanley Hall a bien montrĂ© que sur quelques centaines de questions concernant la nature et les origines de la vie (naissance) le 75 % sont causâales. Mais il nâa pas donnĂ© ses critĂšres. Il a simplement fait remarquer que parmi ces questions causales un grand nombre sont artificia- listes, animistes, etc. 1. Le problĂšme subsiste donc de classer ces types dâexplications et de trouver leurs filiations.
Or, nous avons vu dans deux de nos chapitres prĂ©cĂ©dents (I et III) que lâenfant de 6 Ă 8 ans sâintĂ©resse assez peu au « comment » des phĂ©nomĂšnes. Il nâa de curiositĂ© que pour la cause globale, pour ainsi dire, par opposition au dĂ©tail des contacts et des sĂ©quences causales. II y a lĂ une sĂ©rieuse prĂ©somption en faveur du caractĂšre sui generis des « pourquoi dâexplication » chez lâenfant. Essayons donc de classer ceux de Del, au point de vue de leur contenu dâabord, sans nous occuper de leur forme.
Classer les « pourquoi » par leur contenu consiste à les grouper par les objets sur lesquels porte la question.
A cet Ă©gard 2, sur 103 « pourquoi dâexplication eau-
1 Stanley Hall, Curiosity and Interest* Pédag. Sem., vol. X. (1930). Voir de nombreux articles parus depuis dans les Pédag. Sem.
2 Sur 360 « pourquoi » relevĂ©s en 10 mois, il sâest trouvĂ© 103 < pourquoi dâexplication causale » soit le 28 %.
sale », 81 concernent la nature et 22 les machines ou les objets fabriquĂ©s. Les 81 « pourquoi » concernant la nature se rĂ©partissent eux-mĂȘmes en 26 questions sur les objets inanimĂ©s (inanimĂ©s pour lâadulte), 10 sur les plantes, 29 sur les animaux et 16 sur le corps humain.
Ce qui est le plus remarquable, dans ce rĂ©sultat, câest la faible curiositĂ© pour les objets matĂ©riels inanimĂ©s. Ce fait doit nous mettre dâemblĂ©e en garde contre lâhypothĂšse selon laquelle les « pourquoi » de Del porteraient sur la causalitĂ© dans le mĂȘme sens que les nĂŽtres. Un certain nombre de particularitĂ©s de ces « pourquoi » concernant le monde physique vont nous permettre de prĂ©ciser ce problĂšme.
Tout dâabord quelques-unes des questions de Del tĂ©moignent de lâanthropomorphisme bien connu des enfants, disons plutĂŽt Vartificialisme, mais dont on ne sait du reste encore ni lâorigine ni la durĂ©e. Par exemple : « Pourquoi [la foudre se fait toute seule] ? Câest vrai ? Mais y a pas tout ce quâil faut dans le ciel pour faire le feu ? » Ces questions artificialistes, dâailleurs rarement nettes, ne supposent Ă©videmment pas une causalitĂ© efficiente ou mĂ©canique analogue Ă la nĂŽtre.
Dâautres « pourquoi », plus intĂ©ressants, posent le problĂšme du hasard dans la pensĂ©e de lâenfant. Par exemple ceux-ci : Del croyait que Berne Ă©tait au bord du lac. « Le lac ne va pas jusquâĂ Berne. â Pourquoi ? » ou « Pourquoi ça fait pas une source dans notre jardin ? » etc. Mlle V. trouve un bĂąton et le ramasse. « Pourquoi ce bĂąton est plus grand que vous ? » â « Est-ce quâil y a un Petit Cervin et un Grand Ceroin ? â Non. â Pourquoi
il y a un Petit SalĂšve et un Grand SalĂšve ? » Ce genre de questions, abondantes chez lâenfant et dont nous verrons encore bien des exemples, est toujours surprenanl pour nous. Nous sommes, en effet, habituĂ©s Ă faire dans lâexplication des phĂ©nomĂšnes une grande part au hasard et Ă la contingence. Toute la « causalitĂ© statistique », qui est pour nous une simple variĂ©tĂ© de la causalitĂ© mĂ©canique, repose sur cette idĂ©e du hasard, câest-Ă -dire de la rencontre de deux sĂ©quences causales indĂ©pendantes lâune de lâautre. Sâil nây a pas de sources dans un jardin, câest parce que la sĂ©rie, des motifs qui a fait choisir lâemplacement de ce jardin est indĂ©pendante de la sĂ©rie des causes qui ont produit une source Ă quelque distance de lĂ , et si ces deux sĂ©quences sâĂ©taient croisĂ©es, il nây aurait lĂ que du hasard puisquâil y a fort peu de chances pour quâelles se croisent. Mais il est clair que cette idĂ©e du hasard est toujours dĂ©rivĂ©e : câest notre impuissance Ă expliquer qui nous contraint de conclure ainsi. DĂšs lors lâenfant nâarrivera que tard Ă cette sorte dâagnosticisme de la vie courante. Faute dâune idĂ©e nette du hasard, il cherchera toujours le pourquoi de tous les rapprochements fortuits que lui offre lâexpĂ©rience, dâoĂč ce groupe de questions. Ces questions tĂ©moignent-elles donc dâun besoin dâexplication causale ? En un sens oui, puisquâelles rĂ©clament une explication lĂ oĂč nous nâen donnons pas. En un autre sens non, car il est Ă©vident quâun monde oĂč il nây a pas de hasard est un monde beaucoup moins mĂ©canique et beaucoup plus anthropomorphique que le nĂŽtre. Nous allons retrouver dâailleurs ce problĂšme de la causalitĂ©
statistique Ă propos dâautres variĂ©tĂ©s de « pourquoi ».
Par contre les questions suivantes semblent ĂȘtre de lâordre de la causalitĂ© rĂ©ellement physique :
(1) « Pourquoi ça [les corps] tombe toujours ? » (2) Îș Elle [lâeau] peut sâen aller, alors pourquoi [il reste encore de lâeau dans les riviĂšres] ? » (3) « Lâeau arrive Ă la mer â Pourquoi ? » (4) « Ăa fait des vagues seulement au bord [du lac]. Pourquoi ? » (5) « Pourquoi quand il y a quelque chose [des feuilles tombĂ©es] ça fait toujours comme ça [des taches dâhumiditĂ©] ? » (6) « Ăa restera toujours [de lâeau dans un trou forĂ© dans la molasse] ? â Non, cette pierre boit beaucoup. â Pourquoi ? Ăa fera un trou ? â ⹠Non. â Est-ce que ça fond ? » (7) Pourquoi quand on monte [quand on va au nord] il fait toujours plus froid ? » et (8) « Pourquoi est-ce quâon voit mieux lâĂ©clair la nuit ? »
Mais il est Ă remarquer que dans ces questions, il est trĂšs difficile de faire la part du finalisme et celle de la causalitĂ© mĂ©canique. Câest ainsi que les « pourquoi » 3, 7 et 8 peuvent facilement sâinterprĂ©ter comme des questions finalistes : on voit mieux lâĂ©clair pourâŠ. etc. Ce nâest guĂšre que dans les questions 1, 4, 5 et 6 que lâon est assurĂ© du besoin dâexplication causale, parce quâil sâagit dâobjets dĂ©limitĂ©s, clairement indĂ©pendants de toute intervention humaine ou divine. LâĂ©clair au contraire, venons-nous de voir, est spontanĂ©ment compris comme « fabriqué » dans le ciel, les riviĂšres, verrons- nous, sont conçues comme actionnĂ©es par lâhomme, etc.
Bref, on voit que ces questions posĂ©es sur le monde physique sont loin dâĂȘtre univoquement causales. Les questions sur les plantes ne nous apportent pas grand
Ă©claircissement Ă cet Ă©gard. Les unes tĂ©moignent dâun intĂ©rĂȘt quelconque pour les circonstances dâhabitat : « Pourquoi il y en a point [de clochettes] dans notre jardin ? ». Les autres, plus intĂ©ressantes, portent sur la vie et la mort des plantes : « Est-ce quâil a plu cette nuit ? â  Non. â Alors pourquoi elles poussent [les mauvaises herbes] ? » â « Pourquoi on ne voit plus ces fleurs [fin Ă©tĂ©] ? » â « Elles sont toutes fanĂ©es [les roses sur un rosier], pourquoi ? Elles doivent pas mourir, parce quâelles sont encore sur les plantes. » â « Pourquoi il tombe si facilement [un champignon pourri] ? » Nous verrons cette curiositĂ© pour la « mort » Ă propos dâautres questions, qui nous montreront que cet intĂ©rĂȘt semble essentiel au point de vue de la notion de hasard. Quant au premier groupe, il pose les mĂȘmes problĂšmes que prĂ©cĂ©demment : lâenfant est trĂšs Ă©loignĂ© de faire la part du hasard dans lâenchevĂȘtrement des faits, et cherche au contraire une raison Ă tout. Mais cette raison est-elle causale ou tĂ©moigne-t-elle dâun finalisme latent ?
Les questions sur les animaux sont naturellement nettes Ă cet Ă©gard. La moitiĂ© environ portent sur les intentions que lâenfant prĂȘte aux bĂȘtes. « Il fasse le miel le papillon ? â Non. â Mais pourquoi ils vont sur les fleurs ? » â « Pourquoi elles viennent pas dans lâoreille [les mouches] ? » etc. Il faudrait classer ces « pourquoi » dans les « pourquoi de motivation » mais nous rĂ©servons ce dernier groupe aux actions humaines, car si on lâĂ©tend aux animaux, il nây aurait pas de raison de ne pas lâĂ©tendre aux ĂȘtres que lâenfant anime encore
explicitement vers 6 Ă 7 ans (les astres, le feu, les riviĂšres, le vent, etc. dâaprĂšs les recherches en cours Ă lâInstitut Rousseau sur les reprĂ©sentations dâenfants). Parmi les autres questions, quatre seulement sont causales, et, chose intĂ©ressante, touchent de nouveau Ă la mort :
« Ils sont morts vite [les papillons], pourquoi ? » â « Est-ce quâil y aura encore des abeilles quand je serai grand ? â  Oui, celles que tu vois seront mortes mais il y en aura dâautres. â Pourquoi ? » â « Pourquoi ça leur fait rien [aux bĂȘtes, de boire de lâeau sale] ? » â « Elle [une mouche] est morte, pourquoi ? »
Quant au reste des questions sur les animaux, ce sont ou bien des questions finalistes ou bien de ces « pourquoi » sur les circonstances fortuites ou sur les anomalies auxquelles lâenfant veut trouver une raison :
« Pourquoi [un pigeon] câest comme un aigle, pourquoi ? » â « Sâils sont pas dangereux [les couleuvres] pourquoi ils ont ça [des crochets] ? » â « Pourquoi il a ça [des antennes] le hanneton toujours ? » â « Ăa colle [un insecte] pourquoi ? » [Regardant une fourmi] : « On voit rouge et vert, pourquoi ? » â « Elle ne peut pas aller jusquâau soleil [un hanneton], pourquoi ? » [Del dessine une baleine, les os sortent de la peau] : « On ne voit pas les os, ils ne ressortent pas. â Pourquoi ? Elle mourrait ? »
On voit que certaines de ces questions ont un sens, les autres (celles du pigeon, de la fourmi, etc) nâen ont pas. Câest que dans le second cas nous faisons intervenir le hasard, pour toute explication. Naturellement
cette distinction nâest pas possible a priori, si notre idĂ©e du hasard doit bien sa formation Ă lâimpuissance de nos explications. Aussi lâenfant ne peut-il prĂ©voir ces nuances. DâoĂč son habitude de questionner Ă tort et Ă travers. Faut-il dire avec Groos que la curiositĂ© est un jeu de lâattention et ne voir dans toutes ces questions quâun produit de la fabulation ? Mais cela nâexplique pas leur contenu. Si les questions enfantines nous paraissent baroques, câest quâd priori, pour lâenfant, tout peut se lier Ă tout. Sans la notion du fortuit, qui est une notion dĂ©rivĂ©e, il nây a pas de raison pour faire un choix dans les questions. Bien plus, si tout tient Ă tout, câest que trĂšs probablement tout a une fin, et une fin anthropomorphique. Par consĂ©quent aucune question nâest absurde en soi.
Les questions relatives au corps de lâhomme nous font comprendre de plus prĂšs cette relation du finalisme avec les « pourquoi » qui sont la nĂ©gation du fortuit. Voici par exemple un « pourquoi » nettement finaliste lĂ oĂč nous aurions attendu un « pourquoi » de pure causalité : Del demande, Ă propos des nĂšgres : « Si je reste seulement un jour lĂ -bas, est-ce que je deviendrai tout noir ? » (Cette question, sans ĂȘtre un « pourquoi », paraĂźt nettement causale. La suite montre quâil nâen est âą rien.) â Non. â Pourquoi les fait-on exister [ĂȘtre] comme ça ? » Quoique lâexpression « les fait-on » ne doive pas, sans doute, ĂȘtre serrĂ©e de trop prĂšs, il est Ă©vident nĂ©anmoins quâelle tĂ©moigne dâun finalisme latent. Il y a dĂšs lors bien des chances pour que les questions suivantes soient exactement du mĂȘme ordre :
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« Pourquoi elles [les oreilles] sont petites Ă vous, et moi je suis petit, elles sont grandes ? et « Pourquoi papa est plus grand que vous et il est jeune ? » â « Pourquoi, pas aux dames, elles viennent les barbes ? » â & Pourquoi jâai une bosse [au poignet] ? » â « Pourquoi moi je ne suis pas nĂ© comme ça [muet]? » â « Les chenilles deviennent des papillons. Alors, moi je deviendrai une petite fille ? â Non. â Pourquoi ? » â « Pourquoi est-ce quâelle [une chenille morte] devient toute petite ? Quand je serai mort est-ce que je deviendrai aussi tout petit ?1 »
Or de nouveau ici, la plupart de ces questions sont posĂ©es comme si lâenfant Ă©tait incapable de se rĂ©pondre Ă lui-mĂȘme « Par hasard ». Il nây a donc pas de notion du fortuit Ă ce stade : la causalitĂ© suppose un « fabrica- teur », Dieu, les parents, etc., et les questions font appel aux intentions quâil a eues. Celles des questions prĂ©cĂ©dentes qui se rapprochent le plus de la causalitĂ© supposent elles-mĂȘmes un finalisme plus ou moins clair. La vie organique est pour lâenfant une sorte dâhistoire, bien rĂ©glĂ©e au grĂ© des dĂ©sirs et des intentions de son inventeur.
On comprend dĂšs lors le rĂŽle des questions sur la mort et sur les accidents. Si le problĂšme de la mort intrigue lâenfant de ce stade, câest prĂ©cisĂ©ment que la mort est inexplicable dans une telle conception. Sans les idĂ©es thĂ©ologiques que lâenfant de 6 Ă 7 ans nâa pas encore incorporĂ©es Ă sa mentalitĂ©, la mort est le phĂ©nomĂšne fortuit et mystĂ©rieux par excellence. Aussi, dans
1 Ces deux derniÚres questions correspondent à deux idées enfantines spontanées bien connues des psychanalystes : il est possible de changer de sexe, et, aprÚs la mort, on redevient enfant.
les questions sur les plantes, les animaux et le corps humain, ce sont celles qui concernent la mort qui amĂšneront lâenfant Ă dĂ©passer le stade du pur finalisme et Ă acquĂ©rir. la notion dâune causalitĂ© statistique ou du hasard.
AssurĂ©ment cette distinction de lâordre causal et de lâordre final est subtile, si lâon examine chaque cas particulier, mais nous croyons que dans lâensemble nos conclusions sont valables. De la une tendance nette Ă questionner sur tout, indistinctement, parce quâil est portĂ© Ă croire que tout a une fin ; dĂšs lors, lâidĂ©e du fortuit lui Ă©chappe, mais, par le fait mĂȘme quâelle lui Ă©chappe, il questionne de prĂ©fĂ©rence sur ce qui est accidentel ou inexplicable, parce que lâaccidentel pose un problĂšme pour lui plus que pour nous. TantĂŽt, alors, il cherche Ă supprimer lâaccident comme tel en essayant de le justifier par une fin, tantĂŽt il Ă©choue dans cette justification, et, alors, reconnaissant le fortuit comme tel, il cherche Ă lâexpliquer causalement. Il faut donc, en prĂ©sence dâune question dâenfant qui paraĂźt causale, se garder de conclure trop tĂŽt et examiner soigneusement si lâinterprĂ©tation finaliste est exclue. La conclusion nâest pas toujours possible, aussi sur nos 81 « pourquoi » portant sur la nature, nâavons-nous guĂšre que le dixiĂšme des questions qui soit nettement causal. On voit que câest peu. La classification par le contenu des questions ne peut donc en aucune maniĂšre correspondre terme Ă terme avec une classification formelle : lâintĂ©rĂȘt pour les objets de la nature ne prouve pas directement un intĂ©rĂȘt pour la causalitĂ© mĂ©canique ou physique.
Avant dâexaminer de plus prĂšs la causalitĂ© enfantine, voyons encore les,« pourquoi » concernant la technique humaine, les machines ou les objets fabriquĂ©s. Sur ces 22 questions, les deux tiers portent simplement sur lâintention du fabricateur : « Pourquoi les cheminĂ©es [dâun bateau] sont penchĂ©es ? » â « Pourquoi dans ce sifflet on a mis deux trous ? » Ce sont lĂ des questions qui font transition avec les « pourquoi de motivation ». Mais on les en distingue facilement puisque la question porte directement sur lâobjet fabriquĂ©. Dans certains cas seulement, la nuance est douteuse. Par exemple, en face dâune image reprĂ©sentant une femme qui tend un chou Ă une fillette : « Pourquoi ça reste toujours comme ça ? » Del veut-il connaĂźtre lâintention psychologique de lâauteur ou de la femme, ou demande-t-il pourquoi le dessin figure le mouvement par lâimmobilitĂ© dâune position unique ?
Les autres « pourquoi » sont plus intĂ©ressants : ils portent sur le mĂ©canisme mĂȘme des machines ou sur les propriĂ©tĂ©s des matiĂšres premiĂšres employĂ©es :
« Pourquoi il y a des roues [Ă une grue] ? » â « Chez nous il y a des lampes au grenier. Quand il y a lâorage on peut pas rĂ©parer lâĂ©lectricitĂ©. Pourquoi ? » AprĂšs avoir trop appuyĂ© avec son crayon sur une feuille de papier : « Pourquoi on voit Ă travers ? » Il dĂ©calque un sou : « Pourquoi celui-lĂ va bien, lâautre non ? » Son nom avait Ă©tĂ© Ă©crit sur un fusil de bois. Le lendemain on ne le voyait plus : « Pourquoi le bois et le fer effacent le crayon ? » En peignant : « Ăa fait du brun quand on met le rouge et lâorange, pourquoi ? »
Plusieurs de ces questions appellent bien, semble-t-il, lâexplication causale. Mais, ici, comme dans les questions sur la nature, les questions nettement causales portent presque uniquement sur lâaccidentel, tandis que celles qui concernent un phĂ©nomĂšne habituel (celle de la grue, ou des couleurs) paraissent porter autant sur lâutilitĂ© ou le motif que sur la cause. Du moins, nous nâavons trouvĂ© aucune question indiscutablement causale concernant le mĂ©canisme mĂȘme des machines. A cet Ă©gard les questions de ce groupe confirment ce que nous avons trouvĂ© prĂ©cĂ©demment.
§ 3. La structure des « pourquoi dâexplication ».
Nous voyons donc combien complexe est la question de la causalitĂ© chez lâenfant et combien une classification basĂ©e sur le contenu des questions diffĂšre dâune classification formelle, câest-Ă -dire relative Ă la structure des « pourquoi » et aux types de causalitĂ©. Nous aimerions maintenant donner une telle classification formelle, qui seule serait homogĂšne avec le reste de nos classements. Malheureusement cela nous est impossible dans lâĂ©tat actuel des connaissances. Pour y parvenir, il eĂ»t fallu interroger Del en dĂ©tail, sur tous les phĂ©nomĂšnes naturels Ă propos desquels il a questionnĂ©, et Ă©tablir ainsi un parallĂšle entre ses questions et ses types dâexplications. Une enquĂȘte ultĂ©rieure, actuellement en cours, en collaboration avec Mlle Guex, nous donnera peut-ĂȘtre ce rĂ©sultat. En attendant dâĂȘtre en possession de types formels de « pourquoi dâexplication » contentons-nous donc de systĂ©matiser les rĂ©-
flexions qui prĂ©cĂšdent, et essayons de dĂ©gager la structure gĂ©nĂ©rale des « pourquoi dâexplication » de Del.
Chez lâadulte, on peut distinguer cinq types principaux dâexplication. Il y a tout dâabord lâexplication causale proprement dite ou explication mĂ©canique : « la chaĂźne dâune bicyclette tourne parce que les pĂ©dales actionnent le pignon dentĂ©. » Câest une causalitĂ© par contact spatial. Il y a ensuite lâexplication statistique, cas particulier de la derniĂšre forme, en un sens, mais portant sur les ensembles de phĂ©nomĂšnes soumis de prĂšs ou de loin aux lois du hasard. Lâexplication finaliste est employĂ©e par le sens commun Ă propos des phĂ©nomĂšnes de la vie : « Les animaux ont des pattes pour marcher. » Lâexplication psychologique ou par le motif rend compte des actions intentionnelles : « jâai lu ce livre parce que jâavais envie dâen connaĂźtre lâauteur. » Enfin lâexplication logique ou justification rend compte de la raison dâune assertion : λx1 est plus grand que y1parce que les x sont tous plus grands que les y. » Ces divers types chevauchent naturellement les uns sur les autres dans des proportions variĂ©es, mais en gros ils sont distincts dans la pensĂ©e adulte, mĂȘme dans le simple bon sens populaire.
Or, ce que nous allons essayer de montrer, câest que chez lâenfant, avant 7 Ă 8 ans, ces types dâexplication sont, sinon complĂštement indiffĂ©renciĂ©s, du moins beaucoup plus voisins les uns des autres que chez nous. Lâexplication causale et la justification logique, en particulier, se confondent encore entiĂšrement avec la motivation, la causalitĂ© ayant chez lâenfant un caractĂšre de fina-
lisme et de motivation psychologique beaucoup plus accentuĂ© que le caractĂšre de contact spatial, et la justification logique, dâautre part, nâexistant presque jamais Ă lâĂ©tat pur mais se ramenant toujours Ă de la motivation psychologique. Nous dĂ©signerons sous le nom de prĂ©causalitĂ© cette liaison primitive oĂč la causalitĂ© a encore lâaspect dâune motivation quasi-psychologique. Lâune des formes de cette prĂ©causalitĂ© est lâexplication anthropomorphique de la nature : la cause des phĂ©nomĂšnes se confond dans ce cas avec lâintention du CrĂ©ateur ou avec lâintention des hommes qui sont les fabri- cateurs des montagnes ou des fleuves. Mais mĂȘme quand aucune « intention » ne se fait jour sous cette forme anthropomorphique, la « raison » que lâenfant cherche Ă donner aux phĂ©nomĂšnes est beaucoup plus proche dâune raison utilitaire ou dâun motif que dâun contact spatial.
On comprendra mieux la nature de cette prĂ©causalitĂ© si nous lâexpliquons dâemblĂ©e au moyen de lâun des phĂ©nomĂšnes les plus importants de la pensĂ©e de lâenfant entre 3 et 7 ans, celui quâont dĂ©couvert les spĂ©cialistes du dessin enfantin et que M. Luquet nous paraĂźt avoir le mieux caractĂ©risĂ© sous le nom de « rĂ©alisme logique », ou, comme il sâexprime aujourdâhui,-de « rĂ©alisme intellectuel ». Lâenfant, comme on sait, commence par dessiner uniquement ce qui lâentoure : bonshommes, maisons, etc. En ce sens il est rĂ©aliste. Mais au lieu de les dessiner tels quâil les voit, il les complĂšte par la pensĂ©e, il les rapporte Ă un type unique et schĂ©matique, bref il les dessine tels quâil les connaĂźt : en ce sens son rĂ©alisme
nâest pas visuel, mais intellectuel. Cette logique du dessin primitif est enfantine, mais trĂšs rationnelle, puisquâelle consiste, par exemple, Ă ajouter un second Ćil Ă un profil ou un intĂ©rieur Ă une maison vue du dehors. Or ce rĂ©alisme intellectuel, comme lâun de nous lâa montrĂ© rĂ©cemment 1, a une signification qui dĂ©passe de beaucoup le domaine du dessin : lâenfant pense et regarde, en effet, comme il dessine. Sa pensĂ©e est toujours attachĂ©e aux choses, au contenu des raisonnements bien plus quâĂ leur forme. Dans un raisonnement dĂ©ductif, il examinera uniquement la portĂ©e rĂ©elle des prĂ©misses et ne saura pas comme nous raisonner Ï i formae, sur nâimporte quelle « donnĂ©e ». Il nâentrera pas dans le point de vue de lâinterlocuteur (voir Ă ce propos le volume II oĂč nous retrouverons cette incapacitĂ© de lâenfant au raisonnement formel). Il se contredira plutĂŽt que de quitter le rĂ©el. En ce sens il est rĂ©aliste. Mais dâautre part, cette rĂ©alitĂ© Ă laquelle il est constamment attachĂ©, elle est beaucoup plus construite par son esprit que livrĂ©e par lâobservation pure. Lâenfant ne voit que ce quâil sait ou ce quâil pressent. Sâil paraĂźt bon observateur, câest que le cours de ses rĂ©flexions, Ă©tant fort diffĂ©rent du nĂŽtre, lâamĂšne Ă voir des choses qui ne nous intĂ©ressent pas et dont il nous paraĂźt Ă©tonnant dĂšs lors, quâil les ait remarquĂ©es. Mais si lâon observe lâenfant de prĂšs, on est frappĂ© de constater combien sa vision est dĂ©formĂ©e par ses idĂ©es. Lâenfant de 7 Ă 8 ans qui croit que les fleuves remontent, verra le RhĂŽne ou la Seine remonter leur cours, celui qui croit que le soleil
1 Journal de Psychologie, 1922, p. 223, 256-257, etc.
est vivant, le verra se promener dans le ciel, celui qui le croit inerte le verra toujours immobile, etc. Bref, lâenfant regarde et pense comme il dessine : sa pensĂ©e est rĂ©aliste, mais dâun rĂ©alisme intellectuel.
DĂšs lors, la structure de la prĂ©causalitĂ© enfantine nous devient claire. Les « pourquoi » dâenfants sont rĂ©alistes, en ce sens que â comme nous le verrons au § 4 â il nây a presque pas de purs « pourquoi de justification logique » dans le langage de Del : câest donc toujours sur la cause des phĂ©nomĂšnes (ou des actions), et non sur la dĂ©duction logique, que porte la curiositĂ©. Mais cette causalitĂ© nâest pas visuelle ou mĂ©canique en ce sens que le contact spatial nây joue quâun rĂŽle trĂšs restreint. Tout se passe comme si la nature Ă©tait le produit ou, plus exactement, le doublet dâune pensĂ©e dont lâenfant chercherait Ă chaque instant les raisons ou les intentions.
Nous ne voulons pas dire par lĂ que toute la nature soit pour lâenfant le produit dâun Dieu ou des hommes. Ces intentions et ces raisons ne sont pas plus rapportĂ©es Ă une pensĂ©e unique que ce nâest le cas dans la mentalitĂ© prĂ©logique des « primitifs ». Ce quâil faut dire, câest quâau lieu de chercher lâexplication dans le contact spatial (rĂ©alisme visuel) ou dans la dĂ©duction logique de lois ou de concepts (intellectualisme), lâenfant raisonne comme il dessine, dâaprĂšs une sorte de « modĂšle interne », semblable Ă la nature mais reconstruit par lâintelligence et imaginĂ© dĂšs lors de telle façon que tout sây explique psychologiquement et que tout sây justifie (rĂ©alisme intellectuel). Lâenfant invoque ainsi
comme cause des phĂ©nomĂšnes, tantĂŽt des motifs ou des intentions (finalisme), tantĂŽt des raisons pseudo-logiques, qui participent Ă une sorte de nĂ©cessitĂ© morale confĂ©rĂ©e Ă toutes choses (« cela doit ĂȘtre ainsi ») : câest en cela que les explications enfantines tĂ©moignent de rĂ©alisme intellectuel, et quâelles ne sont encore ni causales (contact spatial) ni logiques (dĂ©duction) mais prĂ©causales. Pour lâenfant un fait entraĂźnant un fait, un motif entraĂźnant une action et une idĂ©e entraĂźnant une idĂ©e sont encore une seule et mĂȘme chose, ou, si lâon veut, le monde physique et le monde intellectuel ou psychique sont encore confondus. Câest lĂ un rĂ©sultat que nous retrouvons souvent dans la suite de nos recherches.
Trois groupes indĂ©pendants de faits semblent confirmer cette analyse de la prĂ©causalitĂ© enfantine. Le premier, câest la raretĂ© des « pourquoi » de causalitĂ© pure et la raretĂ© des « pourquoi » de justification ou de raison logiques proprement dites. â Nous avons, en effet, essayĂ© dâĂ©tablir dans le prĂ©cĂ©dent paragraphe que sur 103 « pourquoi dâexplication causale », une quinzaine seulement (13), soit le huitiĂšme ou le septiĂšme, pouvaient sâinterprĂ©ter comme des « pourquoi » de causalitĂ© proprement dite, ou mĂ©canique. Nous Ă©tablirons dâautre part au § 4 que les « pourquoi de raison logique » sont encore bien plus rares. La pensĂ©e enfantine ignore ainsi Ă la fois la causalitĂ© mĂ©canique et la justification logique : elle doit donc flotter entre deux, dans la simple motivation dâoĂč la notion de prĂ©causalitĂ©.
Ensuite, ce que nous avons vu de la notion du hasard et du fortuit parle Ă©galement en faveur de lâhypothĂšse
de la prĂ©causalitĂ©. Lâenfant questionne, en effet, comme si la rĂ©ponse Ă©tait toujours possible, comme si le hasard nâintervenait pas dans les phĂ©nomĂšnes. La notion du « donné » Ă©chappe Ă lâenfant, lequel se refuse Ă admettre quâil y ait dans lâexpĂ©rience des rencontres fortuites simplement « donnĂ©es » sans ĂȘtre justifiĂ©es. Il y a donc chez lâenfant une tendance Ă la justification Ă tout prix, une croyance spontanĂ©e que tout tient Ă tout et quâil est possible de tout expliquer par tout. Une telle mentalitĂ© suppose nĂ©cessairement lâemploi dâune causalitĂ© autre que mĂ©canique et tendant vers la justification autant que vers lâexplication, dâoĂč la notion de prĂ©causalitĂ©.
Rappelons que cette tendance Ă la justification, tout en Ă©tant un facteur essentiel de lâexplication prĂ©causale, dĂ©pend elle-mĂȘme du phĂ©nomĂšne encore plus gĂ©nĂ©ral que nous avons Ă©tudiĂ© au chapitre prĂ©cĂ©dent sous le nom de « syncrĂ©tisme ». LâincapacitĂ© Ă concevoir le fortuit comme tel, ou le « donné », dans lâexpĂ©rience, trouve, en effet, un parallĂšle dans lâintelligence verbale de lâenfant : lâun de nous a montrĂ© antĂ©rieurement 1 que lâenfant ne peut jusque vers 11 ans sâastreindre Ă un raisonnement formel, câest-Ă -dire Ă une dĂ©duction portant sur des prĂ©misses donnĂ©es, prĂ©cisĂ©ment parce quâil nâadmet pas ces prĂ©misses comme « donnĂ©es ». Il veut Ă tout prix les justifier, et, sâil nây parvient pas, il se refusera Ă raisonner plus avant, Ă entrer dans le point de vue de lâinterlocuteur. Puis, dĂšs quâil raisonne, au lieu de sâen tenir aux « donnĂ©es », il lie
1 Loc. cit., Journ. Psych., 1922, p. 249 sq. et passim.
entre elles les affirmations les plus hĂ©tĂ©rogĂšnes et sâarrange toujours Ă justifier nâimporte quels rapprochements. Bref, la tendance de lâenfant, dans lâintelligence verbale comme dans lâintelligence de perception â et cette tendance dure mĂȘme beaucoup plus longtemps dans la premiĂšre de ces formes de pensĂ©e que dans la seconde â est donc de chercher Ă tout prix la justification de ce qui est simplement ou un rapprochement fortuit ou une « donnĂ©e ». Or, dans lâintelligence verbale, cette tendance Ă la justification Ă tout prix est liĂ©e au fait que lâenfant pense par schĂ©mas personnels, vagues et non analysĂ©s (syncrĂ©tisme). Il ne sâadapte pas au dĂ©tail des phrases mais en retient des figures dâensemble, plus ou moins adĂ©quates. Ces schĂ©mas se lient entre eux dâautant plus facilement quâils sont plus vagues et dĂšs lors plus plastiques. Câest ainsi que le syncrĂ©tisme de la pensĂ©e verbale implique une tendance Ă tout lier Ă tout et Ă tout justifier. Dans lâintelligence de perception il en va exactement de mĂȘme. Si les questions prĂ©causales de lâenfant tĂ©moignent dâune tendance Ă tout justifier et Ă tout lier Ă tout, câest aussi parce que lâintelligence de perception est syncrĂ©tique, du moins avant 7 Ă 8 ans. A cet Ă©gard, on peut mĂȘme concevoir le rĂ©alisme intellectuel comme nĂ©cessairement liĂ© au syncrĂ©tisme, par un rapport de mutuelle dĂ©pendance. Ainsi que nous lâavons vu, le syncrĂ©tisme est, en effet, le caractĂšre des perceptions encore confuses, saisissant les objets en bloc, sans analyse, et les entassant sans ordre 1. DĂšs lors puisque les objets perçus forment bloc et constituent
1 ClaparĂšde, Psychologie de lâEnfant, GenĂšve, 7 m â Ă©d., p. 522 (1916).
des schĂ©mas dâensemble, au lieu dâĂȘtre Ă©parpillĂ©s et discontinus, le rĂ©alisme enfantin ne peut ĂȘtre quâintellectuel, et non visuel : faute dâune vision suffisante du dĂ©tail, et en particulier des contacts spatiaux et mĂ©caniques, la perception syncrĂ©tique ne peut, en effet, que contraindre lâenfant Ă lier les choses par la pensĂ©e seule. Ou, inversement, on peut soutenir que câest parce que le rĂ©alisme enfantin est intellectuel et non visuel que la perception de lâenfant est syncrĂ©tique. Quoi quâil en soit, syncrĂ©tisme et rĂ©alisme intellectuel sont solidaires, et lâon voit combien fortement enracinĂ©e est la tendance enfantine Ă lâexplication prĂ©causale et Ă la nĂ©gation du fortuit ou du « donné ».
Enfin, un troisiĂšme groupe de faits nous contraint dâadopter lâhypothĂšse dâune prĂ©causalitĂ©. Un grand nombre des « pourquoi » dâexplication causale de Del semblent ne rĂ©clamer que la justification des assertions de lâinterlocuteur. Quand Del, par exemple, demande : « papa dit que ça [la foudre] se fait tout seul dans le ciel. Pourquoi ? », il semble quâil veuille demander : « Pourquoi Papa dit-il cela ? » Ou lorsquâil demande pourquoi le lac ne va pas jusquâĂ Berne, il peut paraĂźtre que Del recherche simplement les raisons que lâon a dâaffirmer cela. En rĂ©alitĂ© ce nâest guĂšre le cas. Del se soucie assez peu que lâon prouve ce que lâon avance. Ce quâil veut savoir est autre. En effet, lorsquâil demande : « Pourquoi [un pigeon] câest comme un aigle ? » ou « Pourquoi on voit [sur un insecte] rouge et vert ? » La question, tout en ayant la mĂȘme forme, ne peut Ă©videmment recevoir la mĂȘme interprĂ©tation. Sully et ses commentateurs
vont nous faire comprendre de quoi il sâagit dans les cas de ce genre Cet auteur a remarquĂ© trĂšs justement que si les questions dâenfant portent sur les choses nouvelles et inattendues, câest souvent parce que lâenfant Ă©prouve le besoin de savoir si ces choses sont toujours telles quâil les voit, si le nouveau peut rentrer dans les cadres anciens, sâil y a une « rĂšgle » 1. Mais, ce quâil faut remarquer, câest que cette rĂšgle nâest pas constative, comme on semble le dire : elle sâaccompagne dâune sorte de nĂ©cessitĂ© morale. Lâenfant a lâimpression Ă propos de chaque constatation quâ« il doit en ĂȘtre ainsi », lors mĂȘme quâil ne saurait trouver de justification prĂ©cise. Câest ainsi quâĂ un certain stade, les garçons (5 Ă 6 ans) qui sâexpliquent le mĂ©canisme dâune bicyclette, ne sâoccupent encore en rien du contact des piĂšces, mais les dĂ©clarent toutes nĂ©cessaires, et Ă©galement nĂ©cessaires. Il se dit donc Ă peu prĂšs ceci : « câest nĂ©cessaire puisque câest là  ». Le sentiment de nĂ©cessitĂ© prĂ©cĂšde ici lâexplication 2. Il a donc un sens aussi finaliste que causal, aussi moral que logique. En rĂšgle gĂ©nĂ©rale, dâailleurs, lâenfant confond la nĂ©cessitĂ© humaine (morale, sociale, le « decus ») et la nĂ©cessitĂ© physique (lâidĂ©e de loi a gardĂ© dâailleurs fort longtemps les traces de cette origine complexe). DĂšs lors, un grand nombre de « pourquoi » dâenfants se bornent Ă faire appel Ă ce sentiment de nĂ©cessitĂ©. Il est probable, en particulier, que la rĂ©ponse Ă faire aux derniers « pourquoi » que nous avons citĂ©s, est
1 Voir par exemple Buhler, Die geistige Entivicklung des Kindes, 2 me éd., léna, 1921 p. 388 sq.
2 J. Piaget, La causalité physique chez l*enjant, sect. IV.
non seulement celle-ci « parce que câest toujours ainsi » mais encore « parce quâil le faut, parce que cela doit ĂȘtre comme ça ». On comprend en quoi ce type dâexplication est liĂ© Ă la prĂ©causalitĂ©, cette derniĂšre rĂ©sultant prĂ©cisĂ©ment dâune confusion entre le monde psychique ou intellectuel ou monde de la nĂ©cessitĂ© morale et logique, et le monde physique ou monde de la nĂ©cessitĂ© mĂ©canique.
§ 4. Les « pourquoi de motivation ».
Nous avons vu que parmi les « pourquoi » concernant la nature et les objets fabriquĂ©s, plusieurs sont, non pas des « pourquoi » dâexplication causale proprement dite, mais, de prĂšs ou de loin, des questions portant sur les motifs, et nous rapprochant ainsi de la prĂ©sente catĂ©gorie. Celle-ci doit donc ĂȘtre prĂ©pondĂ©rante dans lâensemble des « pourquoi » de Del. Elle constitue, en effet, les 183/360 de cet ensemble.
Plusieurs de ces questions se bornent Ă rechercher le motif dâun acte tout accidentel ou dâune parole quelconque. Ils nâont donc rien de bien intĂ©ressant. Voici des exemples :
« Vous dĂ©jeunez ici ? â Non, je ne peux pas aujourdâhui. â Pourquoi ? » â « Elle mord la chenille ? â ⹠Non. â Pourquoi Anita mâa dit ça ? La mĂ©chante ! » â « Quâest-ce que ça reprĂ©sente ton dessin ? â Vous voulez tout savoir, vous ĂȘtes une gourmande. Pourquoi vous voulez tout savoir, Mademoiselle, vous croyez que câest des bĂȘtises ? » â « Pourquoi elle a peur ? » etc.
Câest dans cette catĂ©gorie quâapparaissent les pre-
miers « pourquoi » dâinterrogation indirecte : « Vous savez pourquoi jâaimerais que vous veniez cette aprĂšs-midi ? »
Dâautres « pourquoi de motivation » portent moins sur les intentions simplement momentanĂ©es que sur lâexplication psychologique proprement dite. Câest dans ces cas-lĂ que le terme de « motif » prend tout son sens, Ă la fois causal et final : expliquer un acte psychologique câest, en effet, considĂ©rer le motif de cet acte Ă la fois comme sa cause, et comme son but. Par extension, nous considĂ©rons aussi comme « pourquoi de motivation » toute question posĂ©e sur la cause dâun acte ou dâun fait psychologique non intentionnel, par exemple : « Pourquoi vous vous trompez jamais ? » Entre la cause dâun acte psychologique et un motif, il y a, en effet, toutes les transitions : on peut parler du motif dâune peur autant que de sa cause et, si lâon ne peut dire le motif dâune erreur involontaire, on le peut encore dâune erreur semi-intentionnelle. Bref, nous conviendrons de placer dans les « pourquoi de motivation » faute de pouvoir les en sĂ©parer nettement, toutes les questions portant sur lâexplication psychologique mĂȘme causale. Voici des exemples :
« Pourquoi vous mâapprenez Ă compter ? » â « Pourquoi papa la sait pas [la date], il est pourtant un grand monsieur ? » â « Et ma maman [aime le petit JĂ©sus] ? â Oui, je pense. â Pourquoi vous nâĂȘtes pas sĂ»re ? » â « Pourquoi si je la prends pas [une barre de fer], je pourrai quand mĂȘme vous dĂ©fendre ? Parce que je suis un garçon ? » â « Pourquoi les anges sont toujours gentils et pas les gens ? Parce que les anges nâont pas besoin
dâapprendre Ă lire ni de faire des choses trĂšs ennuyeuses ? Il y a des gens qui sont mĂ©chants parce quâils ont faim ? » â « Pourquoi je fais vite et je fais bien, avant je faisais vite et mal ? »
On voit que dans tous ces cas, la cause des actions sur lesquelles porte le « pourquoi » est inextricablement mĂȘlĂ©e Ă leur but et Ă lâintention qui les a dirigĂ©es. Le phĂ©nomĂšne est le mĂȘme que dans les « pourquoi » portant sur la nature, mais ici il est justifiĂ©, puisque ces « pourquoi » portent sur les actions humaines. On peut donc dire que les « pourquoi de motivation » sont, parmi les questions dâenfant, celles qui sont le plus correctement Ă©noncĂ©es et qui sâĂ©loignent le moins de notre maniĂšre de concevoir les choses.
Naturellement entre ces derniers « pourquoi » et ceux qui portent sur les intentions momentanĂ©es, il y a toutes les transitions. Par exemple : « Jâaime les hommes qui nagent comme ça ? â Pourquoi ? » â « Pourquoi vous nâĂȘtes pas contente que je lâai tuĂ©e ? » Il est donc impossible dâĂ©tablir deux sous-catĂ©gories parmi les « pourquoi de motivation », lâune portant sur les intentions momentanĂ©es, lâautre sur les Ă©tats psychologiques plus durables. Dâailleurs ce serait peu intĂ©ressant. Il le serait plus, de pouvoir prĂ©ciser les rapports entre les « pourquoi de motivation » et les « pourquoi de justification logique ». A cet Ă©gard, il semble parfois que lâexplication rĂ©clamĂ©e par lâenfant en rĂ©ponse Ă son « pourquoi » soit intermĂ©diaire entre lâexplication logique (une idĂ©e entraĂźnant une idĂ©e) et lâexplication psychologique (un motif entraĂźnant un acte). Par exemple : « Est-ce que
n
vous aimez mieux les souris ou les rats ? â Pourquoi ? â Parce quâelles sont moins mĂ©chantes et parce que vous, vous ĂȘtes faible ? » Ces cas nous font comprendre comment les « pourquoi de justification logique » que nous Ă©tudierons tout Ă lâheure se sont peu Ă peu dĂ©tachĂ©s des « pourquoi de motivation ».
Aux « pourquoi de motivation », il faut encore rattacher un groupe de « pourquoi », assez abondants (34 sur 183) : ceux que lâenfant Ă©nonce simplement pour contredire Ă une affirmation ou Ă un ordre qui le déçoive. A prendre ces questions Ă la lettre, et au sĂ©rieux, il semblerait quâelles constituent des « pourquoi de motivation » proprement dits et mĂȘme parfois de vrais « pourquoi de justification logique », au sens que nous venons de voir. En fait, il ne sâagit pas ici de questions vĂ©ritables comme prĂ©cĂ©demment, mais dâaffirmations ou plutĂŽt de nĂ©gations dĂ©guisĂ©es, prenant par pure politesse la forme de questions. Preuve en est que lâenfant nâattend aucune rĂ©ponse. Voici des exemples : « Anita nâa pas voulu et je lâai battue. â  On ne bat jamais une dame. â Pourquoi ? Ce nâest pas une dameâŠ. » etc. â « Jusquâici. â Pourquoi ? » â « Dessine-moi une montre. â Pourquoi pas des canons, etc. » En apparence lâenfant demande : « Pourquoi dites-vous ceci ? » ou « Pourquoi voulez-vous ceci ? », etc. En rĂ©alitĂ© la question revient Ă dire simplement : « Ce nâest pas vrai » ou « Je ne veux pas ». Mais il va de soi quâentre le genre de « pourquoi » de contradiction et les questions portant sur les intentions, il y a toutes les transitions.
Enfin, il faut mentionner une classe de « pourquoi »
(6 sur 183) qui chevauchent sur les « pourquoi de motivation » et les « pourquoi dâexplication causale » et quâon peut appeler les « pourquoi de fabulation » : lâenfant raconte des histoires ou personnifie par jeu les objets qui lâentourent et câest Ă propos de cette fabulation quâil pose des questions auxquelles dâailleurs aucune rĂ©ponse nâest possible : « Pourquoi vous faites ça [frotter Ă la gomme] Ă la pauvre petite table, elle est encore vieille ? » « Vous savez pourquoi je vous tue pas, câest parce que je veux pas vous faire de mal. »
§ 5. Les « pourquoi de justification ».
Les « pourquoi de justification » sont intĂ©ressants Ă divers Ă©gards. Ils tĂ©moignent de la curiositĂ© de lâenfant pour un ensemble de coutumes et de rĂšgles qui lui sont imposĂ©es du dehors, sans motif, et dont il voudrait trouver la justification. Cette justification nâest pas une explication causale ni mĂȘme proprement finaliste, elle se rapproche de la motivation du groupe prĂ©cĂ©dent, mais elle tend Ă sâen distinguer par le caractĂšre suivant : ce nâest pas tant un motif psychologique que lâenfant cherche sous les rĂšgles, câest une raison satisfaisante pour lâintelligence. Si nous distinguons en un groupe spĂ©cial les « pourquoi » de la prĂ©sente catĂ©gorie, câest donc parce quâils constituent le noyau dâoĂč sortiront aprĂšs 7 Ă 8 ans les « pourquoi de raison logique ». Nous pouvons dâailleurs dĂ©jĂ chez Del assister Ă cette formation progressive.
Les « pourquoi de justification » se répartissent, en effet, chez Del en trois sous-groupes faciles à distinguer,
les pourquoi relatifs 1° aux rÚgles et coutumes sociales, 2° aux rÚgles scolaires (langage, orthographe), et 3° aux définitions. Le troisiÚme seul de ces sous-groupes constitue donc un ensemble de « pourquoi de raison logique ». Le premier se rattache encore de trÚs prÚs à la motivation psychologique. Le second constitue un groupe intermédiaire.
Sur 74 « pourquoi de justification », 14 sont relatifs aux coutumes sociales. Parmi ceux-ci, les uns tĂ©moignent dâune simple curiositĂ© psychologique et pourraient aussi bien ĂȘtre classĂ©s dans les pourquoi de motivation ». Par exemple : « Pourquoi dans une Ă©glise il y a des habils noirs et [dans] les autres des habits de couleur ? » Dâautres touchent de plus prĂšs Ă lâidĂ©e de rĂšgle : « Pourquoi câest dĂ©fendu [dâouvrir les lettres] ? On le met en prison [le facteur] ? » etc.
Comme on le voit, ce premier groupe est Ă peine Ă sa place dans les « pourquoi de justification ». Si nous lâavons classĂ© ainsi, câest simplement parce quâil se relie par tous les intermĂ©diaires aux « pourquoi » relatifs aux rĂšgles scolaires. Voici un de ces cas de transition : « Pourquoi pas « in » [dans Alain] », (ou Ă propos de lâorthographe de « quatre ») : « k ? â Non. â « Quâest-ce qui a dĂ©fendu, ce sont les messieurs Ă Paris ? » â « Les messieurs » qui font lâorthographe sont donc Ă peu prĂšs sur le mĂȘme plan que ceux qui font la police et qui mettent les facteurs en prison.
Quant aux vĂ©ritables « pourquoi » relatifs aux rĂšgles scolaires (55 sur 74), ils sâĂ©loignent beaucoup plus des « pourquoi » de motivation psychologique. Voici des exemples :
« Pourquoi [met-on des majuscules aux noms propres] ? Je voudrais bien savoir. » â  « On met toujours un d à « grand », Ă la fin du mot. â Pourquoi, quâest-ce que ça ferait si on nâen mettait pas ? » â « [Bonsoir] Pourquoi est-ce quâon met pas un « c », ça fait « coi » ? â « Il nây a pas besoin de mettre un point sur 1â1 majuscule. â Pourquoi ? » â « Pourquoi on fait les points ici [aprĂšs les phrases] et pas ici [aprĂšs les mots] ? Câest drĂŽle ! »
Chacun sait que les enfants sont plus logiques que nous en orthographe et en grammaire. Ces nombreux « pourquoi » de justification lâattestent encore. Ils sont lâexact parallĂšle des « pourquoi » dâexplication causale que nous avons Ă©tudiĂ©s. Les rĂšgles et le langage, comme la nature, sont remplis de contingences et de bizarreries fortuites dont seule une explication sui generis tenant compte des hasards de tout dĂ©veloppement historique peut rendre raison. Lâenfant, qui nâa en aucune maniĂšre ces notions de hasard et de dĂ©veloppement historique veut immĂ©diatement tout justifier, ou sâĂ©tonne de ne pouvoir le faire.
Si nous insistons Ă nouveau sur cette vĂ©ritĂ© banale, câest que lâabondance de ces « pourquoi » de justification, venant sâajouter Ă lâabondance des « pourquoi dâexplication causale » manifestant la mĂȘme tendance Ă la justification Ă tout prix, rend dâautant plus extraordinaire la pauvretĂ© des questions de Del en « pourquoi de raison logique ». Il semblerait que, puisque Del et les enfants de son Ăąge sont portĂ©s Ă tout justifier, leur langage doive ĂȘtre plein de raisonnements dĂ©ductifs, de « parce que » et de « pourquoi » reliant une idĂ©e Ă une⣠idĂ©e et non un fait Ă une idĂ©e ou un fait Ă un fait. En rĂ©alitĂ© il nâen est rien. Sur 74 « pourquoi de justifica-
tion », 5 seulement sont des « pourquoi de justification ou de raison logique ». Inutile de redire la raison de ce paradoxe : lâenfant nâest pas un intellectualiste, câest un « rĂ©aliste intellectuel ».
Essayons plutĂŽt dâanalyser cette « justification logique » et de chercher comment elle se dĂ©gage des « pourquoi » prĂ©cĂ©dents. Les « pourquoi » relatifs au langage nous fournissent, en effet, plusieurs cas de transition qui nous acheminent vers les « pourquoi » logiques. Ce sont les « pourquoi » dâĂ©tymologie : « Pourquoi on dit « égaré », ça veut dire perdu ? » â « Pourquoi il y a beaucoup de mots qui ont plusieurs noms, le lac de GenĂšve, le lac LĂ©man ? » â « Pourquoi on lâappelle Mon Repos [un parc de GenĂšve] ? » â « Pourquoi « cafĂ© noir », tous les cafĂ©s sont noirs ? » Au premier abord il semblerait que ce sont lĂ de purs « pourquoi » de justification logique, qui relient une dĂ©finition Ă une idĂ©e lui servant de raison. Câest vrai du dernier de ces « pourquoi », que nous classerons donc avec les quatre suivants dans la justification logique. Quant aux autres, ils visent surtout lâintention psychologique. En outre ils sont encore entachĂ©s de rĂ©alisme intellectuel : on sait que pour lâenfant le nom est encore liĂ© Ă la chose. Expliquer une Ă©tymologie, câest expliquer la chose elle-mĂȘme. Le lapsus de Del « des mots qui ont plusieurs noms » pour dire « des choses qui ont plusieurs noms » est significatif Ă cet Ă©gard 1. On ne peut donc pas dire quâici ce soit une
1 Un enfant Ă qui nous demandions : « Les mots ont-ils de la force ? » nous a rĂ©pondu que sâils dĂ©signent des choses qui ont de la force, ils en ont, sinon pas. Nous lui avons demandĂ© un exemple. Il nous a citĂ© le mot « boxe ». « Pourquoi a-t-il de la force ? â Ah non 1 je me suis trompĂ©, nous a-t-il rĂ©pondu, je croyais que câĂ©tait le mot qui tapait 1 »
idĂ©e qui est liĂ©e Ă une idĂ©e : les idĂ©es sont liĂ©es aux choses elles-mĂȘmes.
Les seuls cas oĂč lâon puisse dire quâil y ait justification logique sont donc les cas de pure dĂ©finition, et les cas de dĂ©monstration, dans lesquels lâintelligence cherche Ă faire la preuve, de maniĂšre Ă rendre possible les dĂ©ductions rigoureuses.
Dans la dĂ©finition, la question obĂ©it au schĂ©ma suivant : « Si vous appelez x les objets ayant tels caractĂšres, pourquoi dites-vous que cet objet est un x ? » Il y a bien ici liaison entre une idĂ©e et une idĂ©e, ou plus prĂ©cisĂ©ment entre un jugement reconnu comme tel (un x estâŠ. etc.) et un autre objet (jâappelle tel objet un x) et non pas entre une chose et une autre. La distinction, pour subtile quâelle soit, est capitale au point de vue de la psychologie gĂ©nĂ©tique. Jusquâici la pensĂ©e procĂ©dait uniquement sur les choses et leurs relations sans avoir conscience dâelle-mĂȘme et surtout sans avoir conscience de dĂ©duire. Dans la justification logique, la pensĂ©e prend conscience de son indĂ©pendance, de ses erreurs possibles, de ses conventions : ce quâelle cherche Ă justifier, ce ne sont plus les choses en elles-mĂȘmes, ce sont ses propres jugements. Une telle opĂ©ration est tardive dans lâĂ©volution psychologique. Les chapitres prĂ©cĂ©dents nous ont fait prĂ©voir quâelle nâapparaissait pas avant 7-8 ans. Le petit nombre des « pourquoi de raison logique » de Del confirme cette maniĂšre de voir.
De mĂȘme, dans toute dĂ©monstration, la liaison Ă©tablie entre les « parce que » et les « pourquoi » porte sur les jugements et non sur les choses. Dans lâexemple suivant
« Pourquoi lâeau du RhĂŽne ne remonte-t-elle pas ? », si lâon attend une explication, il faut rĂ©pondre « parce que le poids de lâeau lâentraĂźne dans le sens de la pente », mais si lâon attend une dĂ©monstration, il faut rĂ©pondre « parce que lâexpĂ©rience le montre » ou « parce que tous les fleuves descendent ». Dans le premier cas, la liaison unit la direction de lâeau Ă la pente, elle porte donc sur les choses elles-mĂȘmes, et est causale, dans le second cas, la liaison porte sur les jugements en tant que tels et est logique. Aussi tous les « pourquoi » de dĂ©monstration seront-ils des « pourquoi logiques ». Mais lâopĂ©ration de la dĂ©monstration est rare avant 7-8 ans. Les deux premiers chapitres nous ont montrĂ© que les discussions dâenfants sâabstenaient prĂ©cisĂ©ment de toute recherche de contrĂŽle ou de dĂ©monstration.
Bref les « pourquoi logiques » portent en droit sur nâimporte quoi, puisquâils embrassent tous les « pourquoi » portant sur les dĂ©finitions et les dĂ©monstrations. En fait, voici les seules questions qui, chez Del, peuvent sâinterprĂ©ter comme ressortissant Ă ce groupe (outre la question sur le « cafĂ© noir », que nous venons de rappeler) :
« Pourquoi [dites-vous « chat »] ? Une chatte câest une maman chat. Un chat est le bĂ©bĂ© chatâŠ. Je veux Ă©crire « un papa chat. » â « Câest des torrents. â Pourquoi pas des riviĂšres ? » â  « Ce nâest pas un os, câest une bosse. â Pourquoi ? Si on me tuait est-ce quâil Ă©claterait ? » â « Ăa câest de la neige ? [question de classification], â Non, ce sont des rochers. â Alors pourquoi câest blanc ? »
Le dernier de ces « pourquoi » est discutable, mais
câest sans doute une forme elliptique signifiant « pourquoi dites-vous que ce sont des rochers puisque câest blanc ». NĂ©anmoins il se peut que â ce soit un simple « pourquoi dâexplication causale ». Il nây a donc que quatre « pourquoi de raison logique » authentiques. Ils se reconnaissent Ă ce fait que lâon peut sous-entendre sous le mot interrogatif lui-mĂȘme la phrase « pourquoi affirmez-vous queâŠ. » ce qui nâest jamais possible dans les autres catĂ©gories. En bref, les « pourquoi de justification logique » cherchent la raison dâun jugement reconnu comme tel et non pas de la chose sur laquelle porte ce jugement. De tels « pourquoi » sont donc trĂšs rares avant 7-8 ans. Lâenfant qui cherche Ă tout justifier nĂ©glige prĂ©cisĂ©ment la seule justification lĂ©gitime, celle des opinions et des jugements comme tels. AprĂšs 7-8 ans, par contre, il est probable que ces questions sont plus frĂ©quentes. Lâun de nous a situĂ© Ă 11-12 ans la date Ă laquelle apparaĂźt la pensĂ©e formelle, câest-Ă -dire la pensĂ©e portant sur des hypothĂšses que lâon tient pour telles et se bornant Ă chercher si les conclusions tirĂ©es de ces hypothĂšses sont justifiĂ©es ou non, du seul point de vue de la dĂ©duction et sans recourir au rĂ©el 1. Entre lâĂ©poque du pur rĂ©alisme intellectuel (jusquâĂ 7-8 ans) et les dĂ©buts de la pensĂ©e formelle, il doit donc y avoir un stade intermĂ©diaire, oĂč les enfants cherchent Ă justifier les jugements comme tels, sans pour autant savoir entrer dans le point de vue des interlocuteurs ni par consĂ©quent manier la dĂ©duction formelle. Lâappa-
1 J. Piaget. Essai sur la multiplication logique et les débuts de la pensée formelle chez l,enfant. Journ. Psych., 1922, p. 222-261.
rition des « pourquoi de justification logique » doit correspondre à celle de ce stade intermédiaire.
En conclusion, les rĂ©sultats de ce paragraphe viennent confirmer celui de notre Ă©tude des « pourquoi dâexplication causale ». Il nây a pas plus chez Del de « pourquoi de raison logique » quâil nây a de « pourquoi » de causalitĂ© pure. Par consĂ©quent la pensĂ©e de Del doit avoir des intĂ©rĂȘts intermĂ©diaires entre celui de lâexplication mĂ©canique et celui de la dĂ©duction logique : câest en cette indistinction du point de vue causal et du point de vue logique, qui tous deux sont encore confondus avec le point de vue de lâintention ou du motif psychologique, que consiste le caractĂšre principal de la prĂ©causalitĂ© enfantine.
Enfin, il peut ĂȘtre intĂ©ressant de signaler ici un phĂ©nomĂšne bizarre, qui vient Ă lâappui de cette hypothĂšse que lâenfant confond encore souvent des notions pour nous bien diffĂ©renciĂ©es : câest le fait que parfois Del prend le mot « pourquoi » dans le sens de « parce que », et se sert ainsi du mĂȘme mot pour exprimer la relation de raison Ă consĂ©quence et celle de consĂ©quence Ă raison. Voici un exemple qui concerne prĂ©cisĂ©ment un « parce que » ou un « pourquoi » logiques : « Lâeau du ciel est bonne. â Câest pourquoi (= parce que) câest une source ? » Or câest lĂ un phĂ©nomĂšne que nous avons dĂ©jĂ relevĂ© Ă propos des explications dâenfant Ă enfant (chap. III, § 5) et que nous retrouverons dans notre Ă©tude des conjonctions de causalitĂ© (vol. II). Il est frĂ©quent de lâobserver dans la vie courante, chez les enfants de 3 Ă 6 ans. Nous avons vu, en particulier un jeune Grec de 5 ans, qui a appris trĂšs convenablement le français mais emploie systĂ©matiquement le mot
« pourquoi » Ă la place du mot « parce que », lequel est absent de son vocabulaire : « Pourquoi le bateau se tient sur lâeau ? â Pourquoi (= parce que) il est lĂ©ger », etc. En fait il nây a dans ce phĂ©nomĂšne quâune confusion de mots. Mais cette confusion montre combien lâenfant a de peine Ă distinguer des relations que la langue a diffĂ©renciĂ©es.
§ 6. Conclusions.
On voit la complexitĂ© des « pourquoi » de Del, et la nĂ©cessitĂ© de les classer en partie par matiĂšres, faute de pouvoir dâemblĂ©e reconnaĂźtre Ă quels types de relation (explication strictement causale, finaliste, logique, etc.) ils font appel. Voici, rĂ©sumĂ©es en un tableau, les frĂ©quences obtenues sur nos 360 « pourquoi » :
Les « pourquoi de motivation » lâemportent donc de beaucoup sur lâensemble. Ce rĂŽle prĂ©pondĂ©rant indique-t-il que les autres types de « pourquoi » diverge-
raient Ă partir de ce groupe comme Ă partir dâun centre unique ? Il le semble. Les « pourquoi » dâexplication causale se rattachent, en effet, Ă la motivation par toute la sĂ©rie des « pourquoi » anthropomorphiques, des « pourquoi » finalistes et de ceux qui relĂšvent de la prĂ©causalitĂ© elle-mĂȘme. Dâautre part les « pourquoi » de justification se rattachent Ă ceux de motivation par la sĂ©rie des « pourquoi » relatifs aux usages sociaux et aux rĂšgles conçues comme obĂ©issant Ă des motifs psychologiques. Quant aux relations entre les deux groupes de lâexplication causale et de la justification, elles sont moins Ă©troites. La notion de prĂ©causalitĂ© suppose bien une confusion entre lâexplication causale et la justification logique, mais cette confusion nâest possible que grĂące prĂ©cisĂ©ment au fait que toutes deux sont encore mal diffĂ©renciĂ©es de la motivation psychologique. En bref, la source des « pourquoi » de Del paraĂźt ĂȘtre la motivation, la recherche de 1â« intention » qui est sous les actions et sous les Ă©vĂ©nements. De cette source divergeraient deux courants, lâun formĂ© des « pourquoi » qui cherchent Ă interprĂ©ter la nature de maniĂšre intentionnelle, lâautre formĂ© de ceux qui portent sur les usages et les rĂšgles qui en dĂ©coulent. Entre ces « pourquoi » finalistes et ces « pourquoi » de justification, lâinteraction demeurerait naturellement possible. Enfin des « pourquoi » de prĂ©causalitĂ© sortirait la causalitĂ© proprement dite et des « pourquoi » de justification sortirait la justification logique proprement dite. Telle serait Ă peu prĂšs la gĂ©nĂ©alogie des « pourquoi » de Del. Essayons de la rĂ©sumer en un tableau :
Tableau génétique des « pourquoi » de Del.

Â
Une telle systĂ©matisation est-elle le produit dâune mentalitĂ© spĂ©ciale Ă un individu, dâun type particulier, autrement dit, ou bien constitue-t-elle un caractĂšre gĂ©nĂ©ral de la pensĂ©e de lâenfant avant 7-8 ans ? Câest Ă dâautres monographies de rĂ©pondre Ă cette question. Ce que nous savons par dâautres recherches nous porte Ă croire quâil sâagit lĂ dâun schĂ©ma trĂšs gĂ©nĂ©ral, mais nous ne nous servirons pour le moment de cette supposition que comme dâune hypothĂšse de travail.
II. Les questions ne se présentant pas sous forme de « pourquoi ».
Abordons maintenant dans son ensemble le problĂšme des questions de Del. Les « pourquoi » nous ont servi dâintroduction. Ils constituent, en effet, un groupe bien dĂ©limitĂ©, en partie homogĂšne, et qui nous a permis dâĂ©tablir un schĂ©ma de classification : le moment est venu de vĂ©rifier ce schĂ©ma et de le complĂ©ter par les
renseignements que pourront nous fournir les autres questions de Del.
§ 7. Classification des questions de Del ne se présentant pas sous forme de « pourquoi ».
Il nous est encore moins possible que prĂ©cĂ©demment de classer les questions de Del simplement par la matiĂšre sur laquelle porte la curiositĂ© de lâenfant. En effet, un mĂȘme objet, par exemple un phĂ©nomĂšne physique, peut donner lieu Ă des questions trop diffĂ©rentes les unes des autres : « Quand sâest-il produit », « comment », « est-il vrai queâŠ. », « quâest-ce que câest queâŠ. », etc. Aussi nous faut-il user dâune classification mixte. Cette classification recouvrira en partie celle que nous avons adoptĂ©e pour les « pourquoi » mais la dĂ©bordera naturellement aussi. Il importe, en effet, dĂšs maintenant, de se rappeler quâĂ tout « pourquoi » peut correspondre une question dâune autre forme ayant le mĂȘme sens que lui mais que la rĂ©ciproque nâest pas vraie.
Un premier groupe est formĂ© des questions dâexplication causale, ces mots Ă©tant pris exactement dans le mĂȘme sens que prĂ©cĂ©demment. En voici des exemples : « [En parlant dâune bille qui roule sur une terrasse en pente] : Quâest-ce qui la fait marcher ? » â « Quâest-ce qui fait couler le lac ? » â « Pour construire des gommes est-ce quâil faut du feu ? » Il faut probablement adjoindre Ă ce groupe les questions de la forme suivante : « A quoi il sert [un lĂ©vrier] ? », Ă©tant donnĂ© la grande connexion du finalisme et de lâexplication causale chez lâenfant. Certaines de ces questions sont donc exactement ana-
logues Ă des « pourquoi », dâautres se placent Ă des points de vue diffĂ©rents, mais toujours relatifs Ă lâexplication causale, prĂ©causale ou finaliste.
Un second groupe, trĂšs important lui aussi, et dâapparition antĂ©rieure par rapport au prĂ©cĂ©dent, (au moins en ce qui concerne les questions de lieu), est constituĂ© par ce que nous appellerons les questions de rĂ©alitĂ© et dâhistoire. Ces questions portent non pas sur lâexplication dâun fait ou dâun Ă©vĂ©nement, mais sur leur rĂ©alitĂ© ou sur les circonstances de lieu et de temps de leur apparition, indĂ©pendamment de leur explication : non pas « quelle est la cause de x ? » mais « est-ce que x sâest produit, ou se produira ? » ou « quand x sâest-il produit, ou se produira-t-il ? », ou encore « oĂč x sâest-il produit ? », etc. Une telle classe de questions nâa Ă©videmment aucun Ă©quivalent dans les « pourquoi » puisque ceux-ci ont toujours pour fonction de porter sur la cause, ou la raison, ou le motif des faits et des Ă©vĂ©nements, et jamais sur leur simple histoire ou leur simple existence. Voici des exemples : « Il trouve la nourriture [le poisson] ? » â « Des fois ça existe [des hommes qui coupent des enfants] ? » â « Dans combien de temps câest NoĂ«l ? » â « Schaffhouse câest en Suisse ? » Comme on le voit, beaucoup de nuances sont possibles dans ce genre de questions : histoire, temps, lieu, existence, mais la fonction centrale de lâensemble reste bien visible. Le critĂ©rium Ă adopter pour reconnaĂźtre si une question appartient Ă ce groupe est donc le suivant : toutes les fois quâune question porte sur un objet, un fait ou un Ă©vĂ©nement autre quâune personne ou une action humaine et que lâenfant ne de-
mande ni la cause ni la classe ou le nom de cet objet, fait ou événement, la question appartient à la présente catégorie.
Un troisiĂšme groupe participe par la forme aux deux prĂ©cĂ©dents, et constitue probablement leur source commune, câest lâensemble des questions posĂ©es sur les actions personnelles et les personnes elles-mĂȘmes, abstraction faite de leur nom et des rĂšgles sociales ou scolaires. Ce sont donc les questions portant sur les actions et intentions humaines. Il semble au premier abord que lâon pourrait subdiviser ce groupe en deux sous-groupes, lâun comprenant les questions sur la cause des actions et correspondant aux « pourquoi » de motivation, lâautre comprenant les questions sur les actions elles-mĂȘmes, indĂ©pendamment de leur cause, et correspondant au dernier groupe de questions (rĂ©alitĂ© et histoire). Mais, en fait, toutes les transitions sont possibles entre ces deux points de vue et lâon ne peut les sĂ©parer fermement. Dâautre part, il est utile de classer sĂ©parĂ©ment tout ce qui concerne les actions humaines et de sĂ©parer ainsi les prĂ©sentes questions de celles du groupe prĂ©cĂ©dent. Voici des exemples : « Est-ce que vous vouliez vous mettre ici ce matin ? â Oui. â Parce quâil ne fait pas beau temps ? » â « Vous vĂ©nirez ? â Peut-ĂȘtre. » â « Est-ce que je peux manger cette poire ? » â « Est-ce que vous aimez mieux avoir une vilaine figure ou une jolie figure ? » On le voit, la premiĂšre de ces questions est lâexact analogue dâun « pourquoi de motivation », les autres sâĂ©loignent de lâexplication psychologique pour se rapprocher des questions de fait, sans idĂ©e
de cause. Néanmoins ce groupe est bien homogÚne.
Un quatriÚme groupe correspond à certains des « pourquoi de justification » : ce sont toutes les questions relatives aux rÚgles et aux usages : « Comment on écrit [un nom] ? », etc.
On peut distinguer aussi une catégorie des questions sur le calcul, mais leur nombre est trÚs restreint. La forme en est, par exemple, celle-ci : « 9 et 9, ça fait combien ? »
Enfin, il existe tout un groupe de questions de classification et dâĂ©valuation, qui portent sur les noms, les classes, les comparaisons et la valeur des objets. Nous classons dans ce groupe les questions impliquant des jugements de valeur (Ă©valuation) car entre la classe (« câest grand ? ») et la valeur (« câest joli ? ») il y a tous les intermĂ©diaires. Voici des exemples : « Câest une abeille ? » â « Est-ce que câest des montagnes ? » â « Quâest-ce que câest ces balles avec 1 [des croches] ? » â « Quâest-ce que câest une tasse ? » â « Câest joli, nâest-ce pas ? » etc. Ce groupe de questions soulĂšve une sĂ©rie de problĂšmes de frontiĂšres. Il est parfois malaisĂ©, par exemple, de dĂ©cider si lâon classera une question dans le prĂ©sent groupe ou dans les questions de rĂ©alitĂ© ou dâhistoire, bien quâen principe les critĂ©riums soient nets. Dâautre part, entre les rĂšgles concernant le nom des choses et la classification, il y a Ă©galement bien des transitions, qui rendent parfois dĂ©licate la distinction du groupe prĂ©sent dâavec le prĂ©cĂ©dent.
Néanmoins, dans les grandes lignes, ces groupes correspondent bien à des fonctions distinctes et essentielles
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de lâintelligence, et nous verrons dans le dĂ©tail quâil est trĂšs possible de trouver pour chacun des critĂšres stables.
§ 8. Les questions dâexplication causale.
Essayons de vérifier, au moyen des présentes questions, les résultats obtenus sur les « pourquoi » correspondants : artificialisme et fmalisme des questions portant sur les objets naturels, absence des relations de causalité pure, etc.
Voici, parmi les questions posées sur les objets physiques, celles qui semblent le moins équivoques :
[Del voit rouler une bille sur un terrain en pente.] Quâest-ce qui la fait marcher ? » â Câest parce que la terre nâest pas plate, elle est en pente, ça descend. [Un instant aprĂšs] : « Elle [la bille,- roulant dans la direction de Mlle V.] sait que vous ĂȘtes lĂ -bas ? » [Quelques secondes aprĂšs] : « Câest en pente nâest-ce pas ? » (Cette derniĂšre question devrait ĂȘtre placĂ©e dans les questions de rĂ©alitĂ© si lâon ne voyait nettement son sens causal).
« Qui fait aller si vite le RhĂŽne ? » â « Mais quâest-ce qui fait couler le lac ? » â â  « [Quelques mois aprĂšs] : Câest drĂŽle, la terre est [ici] bien aplatie, et comment ça [lâeau] peut descendre ? »
« Comment on en construit une [source] ? » â « Est-ce quâil faut aussi pour faire une source la pelle ? » â « Mais comment la pluie elle se fait dans le ciel ? Il y a des tuyaux ou des torrents qui coulent ? » â  « [AprĂšs explication] : Alors elle se dĂ©colle ? Alors quand elle tombe câest la pluie ? » â « AprĂšs il [le fleuve] devient un glacier ? » â « Mais il [le glacier] fond, tout Ă coup on le voit plus ? » â « Alors souvent il tombe des nuages [sur les montagnes] ? »
« [En parlant dâun aimant] : Je voudrais bien savoir comment ça se fait ? » â « Vous voyez, ça lâattire [une clef]. Quâest-ce qui la fait avancer ? »
« Mais comment elle fait la neige, quand on va se luger, au lieu de fondre, elle reste bien aplatie ? »
On voit donc que les seules questions de lâordre de la causalitĂ© proprement dite sont celles qui portent sur des phĂ©nomĂšnes quâon a expliquĂ©s Ă Del par la mĂ©canique (rĂŽle de la pente, etc.). Or Del interprĂ©tait ces mĂȘmes phĂ©nomĂšnes tout autrement, comme le montrent les questions posĂ©es avant lâexplication. En outre, on peut rapprocher de la causalitĂ© mĂ©canique les deux derniĂšres de ces questions, mais avec les rĂ©serves que voici. On remarque tout dâabord la forme verbale « faire » (comment elle fait, etc.), qui a souvent frappĂ© les psychologues. M. BĂŒhler, par exemple, a justement interprĂ©tĂ© la frĂ©quence de ce verbe « machen » en parlant des choses et en conclut que lâenfant prĂȘte aux objets une activitĂ© anthropomorphique 1. Mais ceci peut ĂȘtre un simple rĂ©sidu de stades antĂ©rieurs, les formes verbales Ă©tant toujours plus lentes Ă Ă©voluer que la comprĂ©hension elle-mĂȘme. Ce qui semble plus curieux, câest que dans les deux cas (questions de lâaimant et de la neige), lâexplication semble ĂȘtre cherchĂ©e par lâenfant dans une force intĂ©rieure par rapport Ă lâobjet et non dans un contact mĂ©canique. Del a beau dire que lâaimant attire la clef, cela ne le satisfait pas. De mĂȘme, il y a sĂ»rement une idĂ©e latente de force dans le fait que la neige ne fonde pas. Si ces explications sont causales, on voit donc que cette causalitĂ© est plus dynamique que mĂ©canique (par contact).
1 K. Buhler, Die geistige Entwicklung des Kindes i Jena 1921, 2 mÎČ Ă©d., p. 389.
Ce dynamisme est exprimĂ© dâune maniĂšre frappante par la question sur la bille : « Elle sait que vous ĂȘtes lĂ -bas ? » LâhypothĂšse minimum, pour ainsi dire, est quâil y a lĂ une question de fabulation : Del personnifierait la bille par le jeu, comme en jouant il animera un caillou ou un morceau de bois. Mais en disant « fabulation » on est loin dâavoir tout dit : il est permis de se demander si, Ă propos dâun problĂšme comme celui-lĂ , lâenfant pourrait faire autre chose que de fabuler. DâoĂč lâhypothĂšse maximum : Del attribue-t-il Ă la bille une force analogue Ă celle dâun ĂȘtre vivant ? Une question bien curieuse sur les feuilles mortes va nous montrer tout Ă lâheure que vie et mouvement spontanĂ© se confondent encore pour Del 1. Rien dâĂ©tonnant, dĂšs lors, que le problĂšme se pose aussi Ă propos dâune bille, dont Del ne comprend pas le « pourquoi » du mouvement. Quand bien mĂȘme Del fabulerait en ce qui concerne la bille elle-mĂȘme, le fait de poser la question sous cette forme, et avec lâaccent du sĂ©rieux, reste un indice du dĂ©sintĂ©rĂȘt et de lâinsatisfaction de lâenfant Ă lâĂ©gard de la causalitĂ© mĂ©canique. On saisit donc dans un cas comme celui-ci les racines de lâexplication prĂ©causale : la cause motrice et le motif sont confondus pour lâenfant parce que les phĂ©nomĂšnes sont animĂ©s de vie proprement dite ou dâun dynamisme qui dĂ©rive de la vie.
1 Une enquĂȘte rĂ©cente, dont nous ne pouvons encore donner les rĂ©sultats ici, nous a montrĂ© que chez les garçons de GenĂšve jusquâĂ 7-8 ans et plus, les astres, le feu. le vent, Ă©ventuellement lâeau, etc. sont considĂ©rĂ©s comme vivants et conscients, parce quâils se meuvent tout seuls.
Dâautres questions prĂȘtent aux hommes ou aux dieux le pouvoir de faire les sources, la pluie, etc. par des moyens tout humains. Cet « artifĂŻcialisme », comme dit M. Brunschvicg, est-il dâorigine antĂ©rieure ou postĂ©rieure au type prĂ©cĂ©dent de prĂ©causalité ? Câest lĂ une question que nous ne voulons pas trancher ici, et qui est dâailleurs en dehors de notre sujet. Quâil nous suffise de remarquer que Del ne cherche en gĂ©nĂ©ral pas Ă prĂ©ciser qui est le fabricator de tel ou tel phĂ©nomĂšne.(sauf exception pour les sources et pour le RhĂŽne). Il faut donc interprĂ©ter la plupart des « pourquoi » correspondants comme cherchant simplement une intention dans âą les phĂ©nomĂšnes sans que cette intention soit attribuĂ©e Ă un ĂȘtre explicite. DâoĂč, Ă nouveau, lâexplication prĂ©causale qui confond motif et cause mĂ©canique. De ce point de vue il est possible que lâanimisme prĂ©cĂšde lâartificialisme, chez lâenfant comme dans la race.
Bref ces questions sur les objets physiques, dont fort peu seulement peuvent sâinterprĂ©ter comme proprement causales, confirment et prĂ©cisent notre hypothĂšse de la prĂ©causalitĂ©, en apparentant cette notion Ă lâanimisme bien connu des enfants en bas Ăąge. On trouvera sans doute que nous passons fort rapidement sur ces filiations et sur les divers types enfantins dâexplication, qui demanderaient une analyse autrement plus fouillĂ©e et des comparaisons avec des matĂ©riaux dâautres sources, mais, encore une fois, notre but nâest pas ici lâanalyse de la causalitĂ© chez lâenfant, mais lâĂ©tude de la logique enfantine, et, de ce point de vue, il nous suffĂźt
de savoir quâimplication logique et causalitĂ© physique ne sont pas encore diffĂ©renciĂ©es de la simple motivation, dâoĂč la notion de « prĂ©causalité ».
La conception enfantine selon laquelle les objets mobiles sont douĂ©s dâactivitĂ© propre rend spĂ©cialement importantes les questions de Del sur la vie et la mort. On se rappelle le rĂ©sultat auquel nous a conduit lâĂ©tude des « pourquoi, portant sur les animaux et les plantes : Câest que, le hasard nâexistant pas pour lâenfant, et tous les phĂ©nomĂšnes paraissant rĂ©glĂ©s selon lâordre et le decus, la vie est un phĂ©nomĂšne normal et nâa rien dâĂ©ton- nant, jusquâau moment oĂč lâenfant prend conscience de la diffĂ©rence entre la vie et la mort. La mort, dĂšs cet instant, dĂ©clenche la curiositĂ© enfantine prĂ©cisĂ©ment parce quâelle sollicite une explication spĂ©ciale si toute cause est doublĂ©e dâun motif. Lâenfant cherchera donc les critĂšres de distinction entre la vie et la mort, et cette Ă©tude lâamĂšnera Ă substituer en partie Ă lâexplication prĂ©causale, et Ă la recherche des motifs, lâexplication causale et mĂȘme par moments la conscience de lâaccidentel. Voici des exemples :
« Elles sont mortes [ces feuilles] ? â Oui. â Mais elles bougent avec le vent. » â Elle [une feuille que Del vient de couper] vive encore maintenant ?âŠ. â [Il la remet sur la branche] : Elle vive maintenant ? » â « Si on la met dans lâeau ? â Elle durera plus longtemps. â Encore un jour et puis ? â Elle sĂ©chera. â Elle mourra ? â  Oui. â Pauvre petite feuille ! » â « Si on plante ça [une â feuille] dans le sang, ça meurt [aussi] ? »
« Est-ce quâon a plantĂ© ça [un arbre] ou ça pousse tout seul ? » â « LâĂ©tĂ© quâest-ce qui fait pousser les fleurs ? » âÂ
« Papa mâa dit que la glycine ça pousse deux saisons, le printemps et lâĂ©tĂ©. Alors elle pousse deux fois ? »
On voit par la premiĂšre de ces questions la confusion du mouvement et de la vie, confusion qui est donc capitale pour lâintelligence de la prĂ©causalitĂ©, car elle nous donne Ă entrevoir que toute activitĂ©, pour lâenfant, est comparable Ă celle de la vie. DĂšs lors, faire appel Ă une cause motrice, câest en mĂȘme temps faire appel Ă une cause vivante, câest-Ă -dire conçue sur un modĂšle douĂ© de spontanĂ©itĂ© sinon dâintentions. On comprend donc comment naĂźt par contre-coup la curiositĂ© pour la mort puisque la mort fait obstacle Ă ces habitudes de penser, et, enfin, la curiositĂ© pour les causes de la vie (derniĂšres questions), en tant que la vie peut ĂȘtre perturbĂ©e par la mort.
Les questions sur les animaux tĂ©moignent des mĂȘmes prĂ©occupations, ainsi que des intentions et des pouvoirs de chacun :
« Si on le tue Ă ce petit bout dâaile [le pigeon], il meurt ? »
â « Elle [la chenille] sait quâelle doit mourir si elle devient un papillon ? » (cf. « Elle [id.] sait pas quâelle doit mourir trĂšs vite ? »), etc.
« [Les rennes tirent les traĂźneaux.] Ces bĂȘtes sont des personnes, pour quâelles entendent ce quâon leur dit ? » â  « [Un instant aprĂšs] : Comment conduit-on les chevaux ? » â « A quoi il sert le lĂ©vrier ? », etc.
Le corps de lâhomme donne lieu Ă des questions analogues 1Â :
1 Cf. « Est-ce quâil est mort ? » (une statue de GenĂšve : Carteret) â Oui. â Est-ce que je serai mort aussi ? etc.
« Est-ce quâon meurt [de manger un marron] ? » â « Si on respire le poison on meurt ? » etc. â « Comment qui les fait les points [taches de rousseur sur le bras] ? »
Inutile dâinsister : on voit par toutes ces questions, combien lâordre de causalitĂ© supposĂ© par lâenfant est peu mĂ©canique, mais anthropomorphique ou finaliste.
Enfin il convient de placer ici un groupe de questions sur les objets fabriqués, analogue au groupe des « pourquoi » correspondants :
« A quoi ça sert les rails ? » â « Cette machine-lĂ [qui tamise le sable] elle sert pas Ă celle-lĂ [une grue] ? » â « Si moi jâai un bateau, si on le trempe et quand on le met au soleil ça se recolle ? » â « Si on tire avec un canon sur un feu dâartificeâŠ. lâobus passe sur le feu et ça Ă©clate, nâest-ce pas ? »
En conclusion ce paragraphe vĂ©rifie les hypothĂšses admises Ă propos des « pourquoi dâexplication causale », en particulier en ce qui concerne la raretĂ© des questions dâordre strictement causal.
§ 9. Les questions de rĂ©alitĂ© et dâhistoire.
Les questions de la prĂ©sente catĂ©gorie, dâaprĂšs la dĂ©finition adoptĂ©e, sont celles qui portent sur les faits et les Ă©vĂ©nements sans porter sur leur cause ni leur structure causale. En pratique ce critĂ©rium nâest pas simple Ă appliquer et il existe tous les intermĂ©diaires entre le dernier groupe de questions et celui-ci. Cela nâa rien de surprenant dâailleurs, puisque la notion de rĂ©alitĂ© ne se construit pour lâintelligence que grĂące aux rapports de
causalitĂ© que celle-ci tisse entre les faits. NĂ©anmoins comme il faut des classifications stables, sur lesquelles tout le monde puisse sâentendre, il nous faut adopter un critĂ©rium, arbitraire assurĂ©ment, mais fixe.
Quand la question posĂ©e comporte une rĂ©ponse causale (commençant par un « parce que » causal, ou consistant Ă dire : « Câest Dieu qui lâa fait », ou « câest lâhomme, etc.), cette question est indubitablement causale. Mais nous avons rattachĂ© au groupe des questions dâexplication causale des questions telles que « si on respire le poison on meurt ? » ou « la bille sait que vous ĂȘtes lĂ -bas ? » qui paraissent des questions de fait. Dans ces cas le critĂšre est plus subtil. Ces questions touchent assurĂ©ment Ă la causalitĂ© puisquâelles reviennent Ă demander si le poison fait ou non mourir, si la bille roule dans une certaine direction parce quâelle est consciente ou pour une autre cause, etc. Au contraire une pure question de fait comme celle-ci : « Il y a aussi des petits poissons au bord ? » ne comporte aucune recherche ni aucun emploi de la relation causale. Nous adopterons donc faute de mieux la convention suivante : quand la relation entre les termes sur lesquels porte la question suppose un mouvement, une activitĂ©, ou une intention, la question est causale, si la relation est toute statique (existence, description et lieu), ou simplement temporelle, la question nâest pas causale.
La pratique seule montrera si ces distinctions arbitraires sont utiles. A supposer que lâon trouve par exemple une loi de dĂ©veloppement, en les appliquant Ă plusieurs enfants dâĂąge diffĂ©rent, ou que lâon trouve le
moyen de discerner des types distincts dâenfants questionneurs, il vaudra la peine de conserver ce schĂ©ma, sinon il aura le sort des classifications des grammariens ou des anciens logiciens ! Pour les problĂšmes qui nous occupent ici, qui sont des problĂšmes de psychologie gĂ©nĂ©rale et non individuelle, le prĂ©sent schĂ©ma nâa aucune espĂšce dâimportance.
Dâailleurs il convient de rĂ©partir les questions de rĂ©alitĂ© et dâhistoire en diverses catĂ©gories, dont la premiĂšre seule est difficile Ă distinguer des questions dâexplication causale. Câest celle des questions de faits ou dâĂ©vĂ©nements :
« Est-ce que câest trĂšs profond [cette mare] ? » â « Je me vois dans vos yeux, et vous ? » â « Il y a aussi des petits poissons, au bord ? » â « Ăa va jusquâau ciel [les fusĂ©es] ? » (on peut aussi classer cette question dans le lieu), « [les nuages sont] bien plus haut plus haut que notre toit ? â Oui. â Je ne peux pas le croire ! » (Id.) : « Quâest-ce quâil y a dedans [une boĂźte] ? » â « Il y a des baleines [dans le lac] ? » [Devant une carte de gĂ©ographie, en regardant le lac de Zoug, quâil prend pour un trou] : « Est-ce quâil y a des trous ? » â « Ses cornes sont dehors [Ă un escargot] ? » â « Il y a des mouches bleues et vertes ? » etc.
A ce premier groupe se rattache par toutes les transitions, une seconde catégorie, qui porte plus spécialement sur le lieu :
« OĂč ils abordent les grands bateaux ? » â « OĂč câest la Suisse allemande ? » â « OĂč câest le St-Bernard ? » â « Alors câest pas en Suisse Zermatt ? » etc.
Une troisiÚme catégorie est faite des questions concernant le temps :
« Dans combien de temps câest NoĂ«l ? » â « Est-ce que ma fĂȘte sera un lundi ? Je crois que câest un lundi, est-ce que câest vrai ? â Je ne sais pas. â Je croyais que les personnes pouvaient y penser ? » [A remarquer que lâidĂ©e de « penser Ă quelque chose » est confondue ici avec celle de « savoir », suivant une confusion ordinaire chez lâenfant.]
Un quatriĂšme groupe est formĂ© des questions de modalitĂ©, câest-Ă -dire portant non sur les faits ou les Ă©vĂ©nements, mais sur leur degrĂ© de rĂ©alitĂ©. Il y a naturellement toutes les nuances entre ce groupe et les prĂ©cĂ©dents, mais il peut ĂȘtre intĂ©ressant de le mettre Ă part :
« Des fois ça existe [des hommes qui coupent les enfants] ? » â « Câest vrai [que câest du poison] ? » â « Ăa câest pas une histoire ? » etc. A rapprocher de ces questions de modalitĂ© cette affirmation recueillie dans la bouche de Del, due assurĂ©ment Ă la fabulation mais pas moins suggestive pour autant : « Jean [un ami] nâexiste pas parce que je ne lâaime pas / »
Enfin, on peut placer ici tout le groupe des questions dâimagination et de fabulation, portant sur les faits et les Ă©vĂ©nements que Del sait nâĂȘtre pas vrais :
« Elle a brĂ»lĂ© maintenant la petite fille ? » â « Il a beaucoup mangĂ© ce monsieur J [la lettre majuscule J], hein ? » â « Les vagues sont mĂ©chantes sur le lac ? » (Est-ce de la fabulation ou Del veut-il dire « sont-elles dangereuses » ?)
Telles sont les cinq catĂ©gories dans lesquelles on peut rĂ©partir les questions de rĂ©alitĂ© et dâhistoire chez Del. Comme telles ces questions ne nous apprennent pas grandâchose que nous ne sachions dĂ©jĂ . Par contre un intĂ©rĂȘt des questions de rĂ©alitĂ© câest quâelles permettent en partie dâanalyser la nature des assomptions enfantines. On sait que Meinong a appelĂ© assomptions les propositions sur lesquelles le sujet raisonne sans y croire. A ses origines lâassomption, dit Meinong, câest le « si » du jeu des enfants, lâaffirmation sur laquelle lâenfant se plaĂźt Ă construire une dĂ©duction imaginaire.
Or un gros problĂšme se pose Ă propos de ces assomptions : quel est le degrĂ© de rĂ©alitĂ© que leur accorde lâenfant ? Lâadulte a entre autres deux sortes dâassomptions Ă sa disposition, lâassomption physique et lâassomption logique. Lâassomption physique est celle qui assume un fait comme tel et en dĂ©duit un rapport de fait Ă fait. « Si le soleil disparaissait, alors on nây verrait plus », par exemple, signifie quâentre le fait assurĂ© (la disparition du soleil) et un autre fait (la nuit) il y a relation de causalitĂ©. Lâassomption logique, au contraire, assume simplement un jugement comme tel et en dĂ©duit un autre jugement : « Si vous appelez oiseau tous les vertĂ©brĂ©s qui ont des ailes, alors la chauve-souris est un oiseau. » Il y a donc rapport non plus entre deux faits mais entre deux jugements.
Or, de toutes les assomptions de Del, pas une nâest une assomption logique. Nous avons dĂ©jĂ vu des assomptions dans les questions dâexplication causale (« Si on respire le poison, on meurt »). Dâautres touchent Ă la
motivation psychologique (« Ăa ennuyerait votre maman si on tĂ©lĂ©phonait que vous Ă©tiez morte ? â Oui, elle viendrait te chercherâŠ. etc. â Et si jâĂ©tais parti ? â Elle dirait Ă la police. â Et si la police me trouverait pas ? â  Elle te trouverait. â Mais si elle ne me trouvait pasâŠ. etc. »), dâautres aux usages sociaux (« Les gendarmes dĂ©fendent [de se luger dans la rue] ? â Oui. â Si jâĂ©tais un juge alors je pourrais ? ») La plupart sont des questions de rĂ©alitĂ© ou dâhistoire, modifiant au grĂ© de lâenfant le rĂ©el, pour voir ce qui se passerait dans telle ou telle condition. Ce sont des « expĂ©riences pour voir », câest lâimagination dont parle Baldwin, qui a pour fonction de libĂ©rer lâesprit des choses et de lui permettre de construire le monde des idĂ©es dĂ©sintĂ©ressĂ©es. Par exemple :
« Est-ce que moi, si jâĂ©tais un ange, jâaurais des ailes et si je volerais dans le sapin, est-ce que je verrais des Ă©cureuils ou ils se sauveraient ? »
« Sâil y avait un arbre au milieu du lac quâest-ce quâil ferait ? âąâ Mais il nây en a pas. â Je sais bien quâil nây en a pas, mais siâŠ. (id.). »
« Mais alors si une fois ça sâarrĂȘtait [le cours des saisons] ? »
« Si je mettais un dragon et un ours, qui gagnerait ? â âŠ. Et si je mettais un bĂ©bĂ© dragon ? »
On voit donc que toutes ces assomptions sont physiques, ce sont des « expĂ©riences mentales » comme disent Ma ch et Rignano. Il y a donc lĂ une confirmation de nos hypothĂšses suivant lesquelles lâenfant avant 7-8 ans nâaime pas Ă manier les rapports logiques.
Mais il y a plus. Les assomptions enfantines tĂ©moignent dâune confusion entre lâordre logique et lâordre rĂ©el, comme la prĂ©causalitĂ© elle-mĂȘme confond lâimplication logique et lâexplication causale. Autrement dit, lâenfant conçoit le monde rĂ©el comme plus logique quâil nâest, grĂące Ă la notion de prĂ©causalitĂ©, il croit dĂšs lors quâil est possible de tout lier et de tout prĂ©voir, et les assomptions quâil fait lui paraissent avoir une valeur de dĂ©duction et de fĂ©conditĂ© que nous ne pouvons leur attribuer dans notre logique adulte.
En effet, le caractĂšre le plus apparent des assomptions dâenfants, câest que pour nous elles ne comportent aucune conclusion certaine, alors quâelles en devraient comporter pour eux. « Si jâĂ©tais un ange », « si je mettais un dragon et un ours », etc., on ne sait pas ce qui se passerait Del voudrait le savoir, il croit possible un raisonnement lĂ oĂč nous le croyons impossible faute de donnĂ©es. Tout dans la nature lui paraissant construit, intentionnel et cohĂ©rent, rien de plus naturel Ă ses yeux que de rĂ©pondre Ă tous les « si ». La structure des assomptions enfantines est donc probablement analogue Ă celle de la prĂ©causalité : confusion de lâordre causal ou physique (le rĂ©el) et de lâordre logique ou humain (la motivation).
En ce qui concerne le rĂ©el, nous avons vu quâĂ la limite il est dĂ©formable, pour Del, au grĂ© des dĂ©sirs (« Jean nâexiste pas parce que je ne lâaime pas »). Les assomptions de lâenfant porteront donc sur une rĂ©alitĂ© beaucoup plus floue que la nĂŽtre, passant incessamment du plan de jeu Ă celui de lâobservation et vice versa.
A cet Ă©gard le rĂ©el, pour lâenfant, est Ă la fois plus arbitraire et mieux rĂ©glĂ© que pour nous. Il est arbitraire parce que rien nâest impossible et que rien nâobĂ©it Ă des lois causales. Mais tout est toujours justifiĂ©, quoi quâil arrive, car, au fond des Ă©vĂ©nements les plus bizarres auxquels il croit, lâenfant dĂ©couvre toujours des motifs suffisants pour les justifier. Comme chez le primitif, par consĂ©quent, il y a dans les choses un grand luxe dâintentions arbitraires mais jamais de hasard.
DĂšs lors la notion du possible est beaucoup plus imprĂ©cise chez lâenfant que chez lâadulte. Chez lâadulte le possible est Ă un certain point de vue un simple degrĂ© de la rĂ©alitĂ© (possibilitĂ© physique) et, Ă un autre point de vue, lâensemble des assomptions logiques (hypothĂšses sur lesquelles porte la dĂ©duction logique).
Sur le plan du possible ou des hypothĂšses, lâadulte saura donc dĂ©duire indĂ©finiment, en tant quâil sait se conformer aux rĂšgles de la dĂ©duction logique, mais il nâaura pas lâillusion de construire ainsi du rĂ©el, sâil arrive Ă se rappeler que le monde des hypothĂšses est un monde soumis Ă celui de lâobservation. Chez lâenfant, au contraire, il nây a pas dâassomptions logiques. DĂšs lors le monde du possible ou des hypothĂšses nâest pas un monde infĂ©rieur par rapport au monde rĂ©el, un simple degrĂ© de lâĂȘtre. Câest un monde spĂ©cial, analogue au monde du jeu. Comme le rĂ©el est pĂ©nĂ©trĂ© de motifs et dâintentions, le possible câest le monde qui met Ă nu ces intentions, le monde sur lequel on peut jouer avec elles, sans frein ni contrĂŽle. DâoĂč les chaĂźnes que nous venons de voir : « SiâŠ. oui, mais siâŠ. oui, mais siâŠ. » etc.
Le possible nâest donc pas un degrĂ© infĂ©rieur de lâĂȘtre, câest un monde Ă part, aussi rĂ©el que lâautre, et lâassomp- tion ne diffĂšre pas dâune simple induction faite sur le monde rĂ©el.
Dâautre part, et câest le dernier point sur lequel il faut insister, la dĂ©duction chez Del, comme chez tous les enfants du mĂȘme Ăąge, nâest pas pure (dĂ©duction formelle), mais reste entachĂ©e de rĂ©alisme intellectuel. Ce qui fait la validitĂ© des dĂ©ductions adultes basĂ©es sur des assomptions logiques (et câest le cas dans toute dĂ©monstration) câest que la dĂ©duction se borne Ă lier des jugements Ă des jugements. Pour dĂ©montrer ce jugement dĂ©jĂ cité : « Si le soleil disparaissait, alors on nây verrait plus », on recourt forcĂ©ment Ă des assomptions logiques et Ă des dĂ©ductions dans le genre de celle-ci : « Si (vous admettez que) le jour nâest pas dĂ» au soleil, alors (vous devez admettre quâ) il doit faire jour aprĂšs le coucher du soleil, parce queâŠ. etc. » Del au contraire, ne cherche jamais Ă dĂ©montrer. Il ne fait pas dâassomp- tions logiques pour voir ce quâelles comporteraient, il raisonne directement sur le modĂšle imaginaire quâil construit et quâil prend pour rĂ©el.
En conclusion, ces questions sur la rĂ©alitĂ© corroborent ce que nous ont appris les questions dâexplications causales. Lâenfant tĂ©moigne dâun perpĂ©tuel rĂ©alisme intellectuel, câest-Ă -dire quâil est trop rĂ©aliste pour ĂȘtre un logicien et trop intellectualiste pour ĂȘtre un pur observateur. Le monde physique et le monde des idĂ©es ne constituent encore pour lui quâun complexus indiffĂ©renciĂ©, la causalitĂ© et la motivation sont encore confon-
dues. Chez lâadulte aussi, certes, sauf chez le mĂ©taphysicien ou chez le rĂ©aliste naĂŻf, la connexion des faits et celle des idĂ©es ne font quâun, en ce sens que logique et rĂ©alitĂ© constituent deux sĂ©ries indissolublement liĂ©es. Mais lâadulte sâest suffisamment dĂ©tachĂ© de son moi et de ses idĂ©es pour ĂȘtre un observateur objectif, et suffisamment dĂ©tachĂ© des choses pour savoir raisonner sur des assomptions ou des hypothĂšses tenues pour telles. Câest en quoi sa pensĂ©e, Ă©tant doublement libĂ©rĂ©e, est doublement adaptĂ©e. Chez lâenfant, au contraire, les idĂ©es gĂȘnent les observations, et les observations gĂȘnent les idĂ©es, dâoĂč une ignorance Ă©gale et corrĂ©lative de la rĂ©alitĂ© et de la logique.
§ 10. Les questions sur les actions humaines et les questions sur les rÚgles.
Comme les « pourquoi » correspondants, les questions sur les actions humaines portent tantĂŽt sur lâexplication psychologique proprement dite, tantĂŽt sur les actions toutes momentanĂ©es. Voici des exemples :
« Quâest-ce que vous aimez le mieux, câest moi ou maman ? â Câest toi. â On dit pas ça, câest un peu mal Ă©levĂ©. » â « Est-ce que tout le monde aime le petit JĂ©sus ? â Oui. â Et vous ? â Oui. â Sâil Ă©tait mĂ©chant est-ce quâil punirait ? » â « Vous auriez un peu le trac [de monter sur un arbre] ? » etc.
Et toute la sĂ©rie des questions de cette forme : « Quâest- ce que vous croyez, que je vais sauter [ou non] ? » â â « Mais aussi les messieurs font des fautes ? Je croyais que les personnes pouvaient y penser ? » (dĂ©jĂ citĂ© Ă propos dâune question de temps), etc.
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Il nây a dans ces questions dâintĂ©ressant pour notre sujet que le phĂ©nomĂšne suivant, lâomniscience que lâenfant prĂȘte aux adultes. Ce fait nâest certainement pas pour rien dans lâidĂ©e anthropomorphique que lâenfant se fait de la nature. Si lâadulte sait tout, prĂ©voit tout, donne rĂ©ponse Ă tout sâil le veut bien, câest que tout est rĂ©glĂ© harmonieusement et quâil y a une justification Ă tout. Le scepticisme progressif de lâenfant Ă lâĂ©gard de la pensĂ©e adulte est dĂšs lors dâune grande importance : câest lui qui entraĂźnera lâidĂ©e du donnĂ© comme tel, et du hasard. Aussi les questions comme celles que nous venons de relever sont-elles Ă noter soigneusement si lâon veut se rendre compte du moment oĂč le scepticisme est acquis Ă lâenfant. A lâĂ©poque oĂč ces questions ont Ă©tĂ© posĂ©es, la foi en lâadulte Ă©tait encore grande. A la fin de lâannĂ©e pendant laquelle nous avons Ă©tudiĂ© Del (7 ; 2), cette foi nâexistait plus : « Papa pourrait non plus pas tout savoir, alors moi non plus. »
Quant aux questions sur les usages et les rĂšgles, elles prĂ©sentent toutes les transitions avec les prĂ©cĂ©dentes, mais il peut ĂȘtre intĂ©ressant de les en sĂ©parer, dâabord parce quâelles correspondent Ă un groupe de « pourquoi » parallĂšles et ensuite parce que les questions de rĂšgles font de leur cĂŽtĂ© transition avec les questions de classification proprement dites, qui constituent un ensemble trĂšs considĂ©rable. NĂ©anmoins on peut discuter lâopportunitĂ© dâune classe Ă part pour les « questions de rĂšgles ».
Au point de départ, ces questions sont donc de simples questions psychologiques, mais portant sur les
usages sociaux : « Câest les dames qui commencent toujours Ă faire les jeux, Ă recevoir, nâest-ce pas ? » etc., mais immĂ©diatement il y a transition avec les rĂšgles scolaires : « Quâest-ce qui a dĂ©fendu [de mettre un k Ă quatre]. Ce sont les messieurs Ă Paris ? »
Puis une sĂ©rie de questions sur les rĂšgles en tant que telles : « Comment on Ă©crit [un nom] ? » â « On met un accent aigu ? » â « Câest juste ? » etc. Ces questions nâont rien de nouveau, et nous avons montrĂ© leur filiation Ă propos des « pourquoi » correspondants.
§ 11. Questions de classification et de calcul.
Comment passe-t-on de lâintĂ©rĂȘt pour la rĂšgle, pour le « on fait » ou le « on doit » Ă lâintĂ©rĂȘt logique, Ă la recherche de la raison qui fait adopter ou rĂ©cuser tel jugement ? Nous avons vu que les premiers « pourquoi logiques » apparus chez Del se rattachent Ă la dĂ©finition, et par lĂ semblent dĂ©river des « pourquoi de rĂšgles » relatifs au langage. Les questions suivantes vont confirmer cette filiation.
En effet, une catĂ©gorie intermĂ©diaire entre les questions de rĂšgles et les questions de classification, et qui probablement constitue leur souche commune, est lâensemble des questions concernant les noms. TantĂŽt câest la simple recherche du sens dâun mot inconnu, tantĂŽt câest lâanalyse dâune Ă©tymologie :
« Fin dâannĂ©e, quâest-ce que ça veut dire ? » â « Nez Ă nez, quâest-ce que ça veut dire ? » â « Quâest-ce que câest une lucarne ? » â « Quâest-ce que câest Rodolphe ? » âÂ
« Comment sâappellent les riviĂšres qui coulent entre les montagnes ? »
« Pic [il lit], oui, ça pique ? » â « Quâest-ce que ça veut dire « mar » [commencement de mardi] ? »
De ces questions de nom aux questions de classification, il y a progression nette. Les questions de classification, sont celles qui demandent en face dâun objet nouveau non plus « quel est son nom ? » mais « quâest-ce que câest ? » En outre ce sont les recherches de la dĂ©finition dâun objet dĂ©jĂ connu :
« Quâest-ce que câest ça ? Une mare ? â « Quâest-ce que câest ça ? Le hanneton ? »
« Quâest-ce que câest une tasse ? » â « âŠ. une nappe ?- » â « âŠ. un asile », etc. (le nom comme tel Ă©tant connu).
La gĂ©nĂ©alogie de ces questions est donc aisĂ©e Ă faire. Suivant une remarque de Sully et de CompayrĂ©, les enfants croient que toutes choses ont reçu un nom primordial et absolu, qui fait en quelque sorte partie de leur nature 1. Quand les enfants en bas Ăąge demandent « quâest-ce que câest » dâun objet inconnu, câest au nom de lâobjet quâils en veulent, et ce nom tient lieu pour eux, non seulement de symbole, mais de dĂ©finition et mĂȘme dâexplication. La premiĂšre question en date est donc celle du nom, parmi ces questions de rĂšgle et de classification. Mais cette question de nom Ă©tant Ă la fois normative et classificatrice, on comprend comment
1 M. Rougier a proposĂ© dâappeler ce phĂ©nomĂšne, en thĂ©orie de la connaissance, le « rĂ©alisme nominal ».
en dérivent des questions aussi différentes que celles de rÚgle, de classification et finalement de raison logique : Du réalisme nominal au réalisme intellectuel, et de ce dernier à la justification logique, toutes les étapes sont, en effet, concevables.
Il convient enfin de rattacher Ă la classification les questions dâĂ©valuation (jugements de valeur) : « Câest joli ? » â « Câest pas juste ? » â « Pas bien ? » etc.
Il faut par contre mettre Ă part les questions de calcul, qui sont en nombre minime chez Del, Ă cause de lâĂąge ou du type individuel de lâenfant : « Mon papa mâa dit que 1000 câest 10 fois 100 ? â â Oui. â Et pour faire 10,000 ? â  10 fois 1000. â ⹠Et pour faire 100,000 ? »
III. Conclusions
Il nous reste Ă dĂ©gager quelques rĂ©sultats gĂ©nĂ©raux des questions de Del, au point de vue statistique, au point de vue de lâĂąge et au point de vue de la psychologie de la pensĂ©e enfantine en gĂ©nĂ©ral.
§ 12. Résultats statistiques.
Pour comparer entre elles les questions de Del, au point de vue de la constance et de lâĂąge, nous avons dĂ©coupĂ© trois tranches de 250 questions successives, y compris naturellement les « pourquoi », soit les questions 201 Ă 450 (septembre au 3 novembre 1921), 481 Ă 730 (3 mars au 24 mars 1922) et 744 Ă 993 (3 juin au 23 juin 1922).
Voici le tableau obtenu :
| I | II | III | |
| I. Questions dâexplication causale : | |||
| Physique | 13 | 16 | 8 |
| Plantes | 6 | 3 | 3 |
| Animaux | 14 | 5 | 17 |
| Corps humain | 8 | 3 | 3) |
| PhénomÚnes naturels . . . | (41) | (27) | (31 |
| Fabrication | 14 | 5 | 17 |
| Total | (55) | (32) | 48) |
| II. Questions de rĂ©alitĂ© et dâhistoire : | |||
| Faits et ĂvĂ©nements | 24 | 19 | 50 |
| Lieu | 2 | 8 | 9 |
| Temps | 1 | 10 | 7 |
| Modalité | 3 | 1 | 1 |
| Histoire fabulée | 26 | 8 | 1 |
| Total | (56) | (46) | (68) |
| Total de lâexplication et de la rĂ©alitĂ© | (1â) | (78) | (116) |
| III. Questions sur les actions et les intentions | (68) | (97) | (71) |
| IV. Questions sur les rÚgles : | |||
| RĂšgles sociales | 6 | 3 | 0 |
| RĂšgles scolaires | 17 | 9 | 14 |
| Total | (23) | (12) | (14) |
| Total des actions et des rĂšgles. . . | (91) | (109) | (85) |
| V. Questions de classification : | |||
| Nom | 18 | 3 | 19 |
| Raison logique | 2 | 1 | 3 |
| Classification | 25 | 52 | 23 |
| Total | (45) | (56) | (45) |
| VI. Questions de calcul | 3 | 7 | 4 |
| Total du calcul et de la classification | (48) | (63) | (49) |
|
250 250 250 Au point de vue de la forme verbale de ces questions, |
|||
| voici les rĂ©sultats obtenus avec les mĂȘmes trois~sĂ©ries : | |||
|
Question » Coin- Est-ce Quâest- Qui est- simples Pourquoi ment que ? ce que ? ce qui ? Qui ? |
Com- OĂč ? Quand ? bien ? |
||
| I 95 91 7 28 27 â | â | â | 3 â |
| II 122 53 13 18 21 5 | 4 | 7 | 3 6 |
| III 143 41 8 21 29 â | 1 | â | â 4 |
| 360 185 28 67 77 5 | 5 | 7 | 6 10 |
Un certain nombre de conclusions semblent se dégager de ces tableaux, qui portent, en effet, sur un laps de temps de dix mois, chaque série étant séparée de la suivante par un intervalle de deux mois.
Câest tout dâabord la. constance relative des trois grands groupes de questions formĂ©s, le premier des questions dâexplication causale et de rĂ©alitĂ© (111, 78, 116), le second des questions portant sur les actions humaines et les rĂšgles (91, 109, 85) et le troisiĂšme des questions de classification et de calcul (48, 63,49). Cette constance est assez intĂ©ressante, si elle se vĂ©rifie dans la suite des recherches. Peut-ĂȘtre y a-t-il dans le dĂ©veloppement des questions une loi analogue Ă celle du dĂ©veloppement du langage : on sait, en effet, que le vocabulaire, tout en sâenrichissant considĂ©rablement avec lâĂąge, obĂ©it nĂ©anmoins toujours Ă des lois assez fixes rĂ©glant les proportions des diffĂ©rentes catĂ©gories de mots entre elles. Or la constance de nos grands groupes de questions, dans lâespace de dix mois, se maintient Ă peu prĂšs, malgrĂ© les fluctuations trĂšs nettes Ă lâintĂ©rieur de chaque groupe. âą
Tout dâabord, la fluctuation la plus nette est la diminution des « pourquoi » et lâaugmentation corrĂ©lative des questions sans mot interrogateur : 91, 53 et 41, et 95, 122 et 143 ! Ce fait est Ă mettre sans doute en relation avec la diminution des questions dâexplication causale par rapport aux questions de rĂ©alitĂ© et dâhistoire qui tendent Ă augmenter. Enfin, dernier fait, qui paraĂźt en contradiction avec les deux premiers, câest que les « pourquoi », quoique diminuant relativement au nom-
bre des questions (ce qui ne veut pas dire naturellement quâils diminuent absolument), prennent un sens de plus en plus causal, au sens large du terme. Nous avons dĂ©coupĂ©, pour Ă©tablir ce fait, trois tranches chacune de 60 « pourquoi » successifs, pris entre les questions 200 et 1125, Ă des dates oĂč les questions Ă©taient relevĂ©es intĂ©gralement. Voici le rĂ©sultat :
| I | II | III | |
| Pourquoi dâexplication causale | 15 | 21 | 30 |
| Pourquoi de motivation | 28 | 27 | 25 |
| Pourquoi de justification | 17 | 12 | 5 |
Â
AssurĂ©ment tous ces chiffres peuvent ĂȘtre lâeffet de modifications dâintĂ©rĂȘts particuliĂšres Ă Del, et particuliĂšres Ă lâannĂ©e pendant laquelle nous avons fait le relevĂ©. Aussi ne voulons-nous pas tirer de lois gĂ©nĂ©rales de ces quelques donnĂ©es. NĂ©anmoins il peut ĂȘtre intĂ©ressant de chercher si ces trois sortes de fluctuations sont indĂ©pendantes les unes des autres ou sont solidaires. Le problĂšme ainsi posĂ©, mĂȘme avec des donnĂ©es particuliĂšres Ă Del, est susceptible de gĂ©nĂ©ralisation.
Donc, dâune part les « pourquoi » diminuent de frĂ©quence relative, dâautre part les questions de rĂ©alitĂ© et dâhistoire augmentent par rapport aux questions dâexplication, et enfin le sens des « pourquoi » est de plus en plus le sens causal. Ces trois mouvements nous paraissent solidaires. Il est vrai quâon peut tout faire dire Ă une statistique, mais ici les inductions statistiques correspondent avec ce que rĂ©vĂšlent lâanalyse qualitative et lâexamen clinique.
Dâune part, en effet, si les « pourquoi » diminuent de frĂ©quence par rapport Ă lâensemble des questions, câest quâen rĂ©alitĂ© le « pourquoi », entre 3 et 7 ans, est une sorte de question Ă tout faire, qui demande indiffĂ©remment la raison de tout, mĂȘme lĂ oĂč il nây a pas de raison sinon par une confusion de lâordre psychologique et de lâordre physique. DĂšs lors il est naturel que lorsque ces deux ordres se diffĂ©rencient, lorsque lâidĂ©e du hasard ou du « donné » apparaissent, un grand nombre de questions se dĂ©tachent par la suite du « pourquoi » et prennent la forme du « comment » ou de questions simples, sans locution interrogative, et concernant la consĂ©quence ou le mĂ©canisme des phĂ©nomĂšnes autant que leur « raison ». La diminution des « pourquoi » serait donc lâindice du flĂ©chissement de la prĂ©causalitĂ©. Ce flĂ©chissement nous semble ĂȘtre visible Ă lâaccroissement des questions simples, pour autant que celles-ci tĂ©moignent de la recherche dâinformations supplĂ©mentaires par rapport au simple « pourquoi ».
Dâautre part, lâaugmentation des « pourquoi » dâexplication causale par rapport aux autres classes de « pourquoi » tient probablement Ă la mĂȘme raison. Câest parce que la prĂ©causalitĂ© ou plutĂŽt la tendance Ă tout justifier, est en baisse que la curiositĂ© de Del va moins Ă la justification Ă tout prix de rĂšgles qui ne comportent pas de telles motivations. Câest parce que le « pourquoi » se spĂ©cialise que les « pourquoi » dâexplication prennent le dessus (ce qui ne veut pas dire que les pourquoi de justification logique soient condamnĂ©s Ă diminuer, car ceux-ci nâapparaissent guĂšre quâaprĂšs 7 Ă 8 ans et Ă
propos de toute dĂ©monstration). AssurĂ©ment, pour prouver ces assertions, il faudrait pouvoir classer Ă part les « pourquoi » de prĂ©causalitĂ©, de causalitĂ© stricte, etc. et faire les pourcentages. Cette opĂ©ration nâĂ©tant pas possible actuellement sans arbitraire, force nous est de nous contenter de suppositions : or, la diminution des « pourquoi » concernant la justification des rĂšgles est un indice en faveur de lâhypothĂšse que le besoin de justification Ă tout prix diminue chez Del et dĂšs lors que la prĂ©causalitĂ© cĂšde le pas devant un besoin dâexplication plus strictement causale.
De ce point de vue on comprend aussi lâaccroissement des questions de rĂ©alitĂ© et dâhistoire par rapport aux questions dâexplication, Ă supposer que cet accroissement ne soit pas dĂ» Ă lâarbitraire des classements. Si les questions de fait et de circonstances se multiplient, câest, en effet, que lâenfant renonce Ă trouver la justification de phĂ©nomĂšnes qui sont simplement donnĂ©s, et quâil cherche dâautant plus Ă prĂ©ciser leurs circonstances historiques dâapparition, leurs conditions ou leurs consĂ©quences.
On voit que ces rĂ©sultats rappellent de trĂšs prĂšs ceux que M. Groos a obtenus par ses beaux travaux sur les questions provoquĂ©es. En prĂ©sentant aux enfants une proposition quelconque et en relevant la question posĂ©e Ă ce propos, M. Groos a montrĂ©, en effet, que les questions de causalitĂ© prises au sens large constituent un pour cent Ă peu prĂšs contant (40 %), quel que soit lâĂąge, entre 12 et 17 ans. Mais, ces questions causales peuvent se rĂ©partir en questions rĂ©gressives (cause) et
en questions progressives (consĂ©quence). Or les questions progressives augmentent trĂšs rĂ©guliĂšrement avec lâĂąge. Ce rĂ©sultat a Ă©tĂ© confirmĂ© dans les grandes lignes par les recherches de lâInstitut Rousseau sur des enfants en dessous de 12 ans (dĂšs 9 ans) 1. La transformation des questions causales en questions relatives Ă la consĂ©quence ne prouve donc nullement un affaiblissement de lâintĂ©rĂȘt pour la causalitĂ© en gĂ©nĂ©ral, mais indique seulement que lâintĂ©rĂȘt, se dĂ©tache du « pourquoi » pur et simple pour se porter sur le dĂ©tail du mĂ©canisme lui-mĂȘme. »
Quant Ă Del, nous pouvons conclure de nos statistiques quâil a progressivement perdu de son intĂ©rĂȘt pour la prĂ©causalitĂ©. On peut donc Ă©mettre lâhypothĂšse que le dĂ©clin de la prĂ©causalitĂ© est Ă situer entre 7 et 8 ans. Or nos derniers chapitres nous ont dĂ©jĂ montrĂ© lâimportance de cet Ăąge, au point de vue du dĂ©clin de lâĂ©gocentrisme, au point de vue de la comprĂ©hension des enfants entre eux et surtout des habitudes de pensĂ©e que supposent la discussion vĂ©ritable et la collaboration dans la pensĂ©e abstraite. Il y a donc probablement dans ce synchronisme lâindice de corrĂ©lations importantes. Avant de chercher Ă les dĂ©gager, essayons auparavant de contrĂŽler cette affirmation que la prĂ©causalitĂ© tend chez Del Ă cĂ©der le pas Ă la causalitĂ© vĂ©ritable Ă mesure quâil se rapproche de cet Ăąge de 7 ou 8 ans.
§ 13. Le déclin de la précausalité.
Il est un moyen bien simple de mesurer lâĂ©volution de Del en
1 âą IntermĂ©diaire des Ăducateurs >, 2ââ annĂ©e, 1913-14, p. 132 seq.
ce qui concerne la prĂ©causalitĂ©, câest de lui poser aprĂšs coup ses propres questions, ou du moins celles dâentre elles que lâon reconnaĂźt nettement prĂ©causales Ă la maniĂšre mĂȘme dont elles sont posĂ©es. Nous avons choisi Ă cet effet 50 questions dâexplication causale, etc., et les avons soumises Ă Del lui-mĂȘme Ă 7 ; 2 en lui disant que câĂ©taient des questions posĂ©es par un petit garçon de son Ăąge. Or, premier fait important, Del nâa pas eu le moindre soupçon quâil sâagissait lĂ de ses propres questions (il nâavait, on sâen souvient, jamais remarquĂ© que lâon notait sous ses yeux tout ce quâil demandait). Bien plus, il parsĂšme ses rĂ©ponses de remarques comme celles-ci : « Câest bĂȘte de demander ça quand câest si facile », « câest bĂȘte, ça va pas ensemble, câest tellement [bĂȘte] que jây comprends rien », etc. Mais ce fait seul nâest pas probant. La pensĂ©e dâun enfant de 6 Ă 7 ans est encore tellement peu dirigĂ©e et peu systĂ©matisĂ©e, autrement dit, elle est encore si subsconsciente, au sens freudien du mot, que lâoubli des questions posĂ©es Ă quelques mois de lâinterrogatoire et lâincapacitĂ© Ă y rĂ©pondre ne prouvent pas encore grandâchose quant Ă un changement de mentalitĂ©. Par contre, il y a un hiatus trĂšs net entre le genre de rĂ©ponse et la forme mĂȘme de la question, hiatus si Ă©trange parfois que nous avons tenu Ă vĂ©rifier si vraiment les questions posĂ©es avaient une signification prĂ©causale. Pour ce faire nous les avons soumises Ă dix enfants de 7 ans, en maniĂšre de contrĂŽle. Quelques-uns nous ont clairement rĂ©pondu sur le mode prĂ©causal, de la maniĂšre que le Del de 6 Ă 7 ans attendait en posant ses questions. Dâautres nous ont rĂ©pondu
comme le Del de 7 ; 2, tĂ©moignant par lĂ quâeux aussi avaient dĂ©passĂ© le stade prĂ©causal 1.
Voici quelques-unes des réponses de Del :
« Pourquoi il y a un petit SalĂšve et un Grand SalĂšve ? â Parce quâil y en a deux. Il y avait deux montagnes collĂ©es lâune contre lâautre. Alors on a dit que la grande serait le Grand SalĂšve et la petite le Petit SalĂšve. »
« Pourquoi les fait-on exister comme ça (les nĂšgres) ? » â Câest le soleil, parce que dans le pays des nĂšgres il fait chaud, encore plus chaud quâici. »
« Quâest-ce qui la fait marcher (une bille) ? â Câest quand ça descend. âąâ â Elle sait que vous ĂȘtes lĂ -bas ? â â Non, mais ça descend du cĂŽtĂ© de vous. »
« Qui fait aller si vite le RhĂŽne ? â Eh ! Parce que ça descend un peu. »
« Un petit garçon a Ă©crit son nom sur du bois. Le lendemain le nom nây Ă©tait plus. Il a demandé : « Pourquoi le bois et le fer effacent le crayon ? â Parce quâon met les mains dessus, on frotte et puis ça sâen va. Câest juste ? Il sâest trompĂ© parce que si on met du crayon sur du papier et quâon prend du fer et du bois et quâon frotte, ça efface pas. » On voit ici que Del nâa pas compris sa propre question.
« Le lac ne va pas jusquâĂ Berne, pourquoi ? â Parce que Berne câest loin et que le lac est tout petit. Mais le lac de GenĂšve est grand, mais il va pas jusquâĂ Berne. Si
1 Dira-t-on que si Del a passĂ© du stade prĂ©causal Ă une mentalitĂ© plus avancĂ©e, câest parce quâil a retenu les rĂ©ponses que lâadulte a faites aux questions quâil se posait auparavant ? Cela va de soi, mais ce nâest pas une explication. Le problĂšme subsiste toujours de savoir pourquoi lâenfant a acceptĂ© ces rĂ©ponses et surtout de savoir pourquoi il les a assimilĂ©es sans les dĂ©former. Or lâexpĂ©rience montre quâĂ un Ăąge donnĂ© certaines explications adultes sont toutes dĂ©figurĂ©es, Ă un Ăąge ultĂ©rieur pas. Câest de cette capacitĂ© dâincorporer les explications causales ou naturelles, dont nous parlons en disant que Del est entrĂ© dans un nouveau stade.
câĂ©tait la mer, oui, mais câest pas le pays, il sâappelle pas comme ça. »
« Qui fait couler le lac ? â Câest le RhĂŽne. »
« Est-ce quâon a plantĂ© (un arbre) ou si ça pousse tout seul ? On lâa plantĂ©. Quelques fleurs peuvent pousser toutes seules. »
« Ăa fait brun quand on met le rouge et lâorange, pourquoi ? â Je ne sais pas. Papa pourrait pas tout savoir, alors moi non plus. » On voit bien ici lâapparition du scepticisme de Del : Ă six ans et demi il nâaurait pas rĂ©pondu ainsi.
« Sâils sont pas dangereux pourquoi ils ont ça (des dents Ă venin) ? â Parce quâils vivent comme nous. Nous avons des ongles et ça sert Ă rien. »
A lire ces rĂ©ponses on en vient Ă douter de lâexistence dâune prĂ©causalité : il semble que Del nâait jamais eu en vue que des explications trĂšs positives et que lâapparence contraire soit due simplement Ă la maladresse de son style. En fait, si câĂ©tait le cas, il nâaurait posĂ© aucune de ces questions. Lâexplication donnĂ©e par Del au fait que les couleuvres ne sont pas dangereuses est significative Ă cet Ă©gard. Elle revient Ă dire que la question ne se pose pas, ou est mal posĂ©e. La rĂ©ponse Ă la question des dimensions du lac est dans le mĂȘme cas. La rĂ©ponse au « pourquoi » des deux SalĂšves prĂ©sente en partie le mĂȘme phĂ©nomĂšne. Quant au refus dâexpliquer pourquoi le rouge et lâorange donnent du brun, il est tout Ă fait caractĂ©ristique. Bref, dans tous ces cas, si Del avait attendu la rĂ©ponse quâil fait lui-mĂȘme Ă 7 ; 2, il nâaurait pas posĂ© la question. Quant aux questions sur les nĂšgres ou sur la vitesse du RhĂŽne, il est Ă©vident
aussi que les rĂ©ponses positives donnĂ©es par Del Ă 7 ; 2 ne doivent pas nous faire illusion sur le caractĂšre anthropomorphique et artificialiste quâavaient les questions Ă 6 ans. Sinon on ne comprendrait pas la forme verbale employĂ©e. Nous allons dâailleurs vĂ©rifier Ă lâinstant ces dires en Ă©tudiant comment dâautres enfants ont rĂ©pondu aux mĂȘmes questions.
Il y a donc discordance nette entre les questions de Del et la maniĂšre dont il a rĂ©pondu lui-mĂȘme quelques mois aprĂšs, ce qui semble indiquer quâil a renoncĂ© en partie aux explications prĂ©causales. Les questions Ă©taient, en effet, posĂ©es comme si lâexplication prĂ©causale Ă©tait possible, câest-Ă -dire comme si tout pouvait se justifier dans la nature, comme si tout Ă©tait animĂ© dâintentions, de telle sorte que la cause cherchĂ©e des phĂ©nomĂšnes se confondĂźt avec un motif dâordre psychologique ou une raison dâordre moral. La rĂ©ponse donnĂ©e par Del Ă 7 ; 2 marque au contraire que la distinction est en voie de se faire dans son esprit entre lâexplication causale stricte, la motivation psychologique et la justification logique. Non seulement, en effet, il renonce Ă tout justifier (question des deux SalĂšves et des dents Ă venin), mais encore il donne en rĂ©ponse tantĂŽt des explications causales proprement dites tantĂŽt des justifications logiques. Par exemple il explique le courant du RhĂŽne par la pente, la couleur des nĂšgres par le soleil, etc. (explications causales). Quant aux questions sur les deux SalĂšves et sur les dimensions du lac, dans les deux cas la rĂ©ponse commence par une simple justification logique (parce quâil y a deux SalĂšve, parce que Berne est
Ă©loignĂ© du lac). Il semble donc que la prĂ©causalitĂ© soit en dĂ©clin chez Del et que la distinction se fasse entre lâexplication causale stricte et les autres types de liaison.
A vraζdire, il ne faut pas pousser trop loin lâopposition entre la mentalitĂ© de Del Ă six ans et demi et celle de Del Ă 7 ; 2. Ne serait-ce que dans les quelques rĂ©ponses que nous rapportons ici, on voit que ni la causalitĂ© ni la justification logique ne se prĂ©sentent encore Ă lâĂ©tat pur. La rĂ©ponse Ă la question des dimensions du lac est Ă cet Ă©gard trĂšs confuse. Elle revient au fond Ă prĂȘter ou Ă refuser au lac des pouvoirs comme sâil Ă©tait, non pas tout Ă fait un corps douĂ© dâactivitĂ© spontanĂ©e (ainsi que semblent Ă lâenfant le vent ou le soleil) mais un grand fleuve qui va oĂč il veut : le lac pourrait aller Ă Berne, sâil Ă©tait la mer, mais il « ne sâappelle pas » (il nâest pas) comme elle, donc il ne peut pas.
Nous avons tenu Ă contrĂŽler ces rĂ©sultats en posant Ă 10 enfants de 7 Ă 8 ans, les mĂȘmes questions de Del. Cet interrogatoire nous a montrĂ©, dâune part, que ces questions Ă©taient bien interprĂ©tĂ©es comme des demandes dâexplication prĂ©causale, du moins par la plupart des enfants, que nous pouvons donc considĂ©rer comme lĂ©gĂšrement retardĂ©s par rapport Ă Del, et, dâautre part, que vers 7 Ă 8 ans plusieurs des rĂ©ponses sont dĂ©jĂ Ă peu prĂšs soit causales soit logiques, comme celles de Del Ă 7 ; 2.
Voici quelques exemples de réponses précausales :
« Pourquoi il y a un Grand et un Petit SalĂšve ? â Pour les enfants et le Grand pour les grandes personnes
(Au). Parce quâil y en a un pour les petits enfants, lâautre pour les grands (De). Parce que ceux qui veulent aller dans le petit ou bien dans le grand (Gia). Câest pour monter dessus le petit, aussi le grand (Ru). »
« Papa mâa dit que ça se faisait tout seul (la foudre, dans le ciel. Pourquoi ? â Câest le Bon Dieu qui lâa faite (Ri). Parce que câest le Bon Dieu qui le fait (Au). »
« Pourquoi les fait-on exister comme ça (les nĂšgres) ? â Parce que câest le Bon Dieu qui les punit. Ils Ă©taient mĂ©chants quand ils Ă©taient petits (Au). Parce quâils sont sales (Ga). Câest le Bon Dieu (Go). Parce quâils sont nĂ©s au monde comme ça (Gia) », etc.
« Qui fait aller si vite le RhĂŽne ? â Lâeau (Ru, Ant, etc.), les bateaux (Ri) ».
« Qui fait couler le lac ? â Les machines [les Ă©cluses] (Ri), le Bon Dieu (Ru, Go, etc.), les rochers (Au) », etc.
« Le lac va pas jusquâĂ Berne, pourquoi ? â Câest fermĂ© (Ru). Parce quâil est arrĂȘtĂ©. Câest un gros mur (Go). Parce que câest pas si grand. A Berne il y a un autre lac. Dans tous les pays il y a un lac (Au). Parce que câest un autre lac, le lac de Berne (De). Parce que câest pas tous les mĂȘmes lacs (Ant). Parce que câest trop loin (Gia) ».
On le voit, toutes ces rĂ©ponses, probablement, sont prĂ©causales. Mais on voit aussi le polymorphisme de cette prĂ©causalitĂ©. Aussi nous est-il impossible dâentrer dĂšs maintenant dans lâanalyse de ces explications dâenfants. Des enquĂȘtes ultĂ©rieures restent nĂ©cessaires. Il faut donc nous limiter Ă cette conclusion, dâailleurs seule utile pour lâĂ©tude du raisonnement logique comme tel chez lâenfant, câest que la prĂ©causalitĂ© tĂ©moigne dâune confusion entre lâordre psychique et lâordre physique : dĂšs lors la justification logique ne sera jamais
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pure chez lâenfant, elle oscillera perpĂ©tuellement entre la justification et la motivation psychologique.
§ 14. Conclusion. Les « catĂ©gories », ou fonctions logiques, de la pensĂ©e chez lâenfant de 7 ans.
La question, dit ClaparĂšde « câest la prise de conscience du problĂšme ou de la difficultĂ© Ă rĂ©soudre, câest- Ă -dire de la direction dans laquelle il faudra chercher. Pour chercher dâune façon efficace il faut savoir ce quâon cherche, il faut sâĂȘtre posĂ© une question. La nature mĂȘme de cette question dĂ©terminera toute lâorientation des processus de recherche. La fonction de la question est donc claire : elle est un appel de lâactivitĂ© mentale dans une certaine direction en vue du rĂ©ajustementâŠ.
« âŠ. Les logiciens ont cherchĂ© Ă cataloguerâŠ. [les diffĂ©rentes sortes de questions], ou plutĂŽt les sortes de jugements qui en constituent les rĂ©ponses appropriĂ©es, et ils ont donnĂ© le nom de catĂ©gories aux diverses classes observĂ©es. Ce dĂ©nombrement des sortes de questions nâa pas grand intĂ©rĂȘt pour les psychologues, les questions que lâon peut se poser sont infinies, elles sont aussi nombreuses que les façons diverses dâĂȘtre dĂ©sadapté ; et la question de savoir si elles peuvent ĂȘtre groupĂ©es sous certaines rubriques nâa quâun intĂ©rĂȘt secondaire.
« Il est plus intĂ©ressant de se demander quelle est lâorigine biologique de ces diverses catĂ©gories de questions. Comment lâindividu en est-il arrivĂ© Ă questionner sur les causes, sur le but, sur le lieu, etc ? Ce problĂšme dâorigine se ramĂšne Ă celui de savoir comment lâindividu en est arrivĂ© peu Ă peu Ă sâintĂ©resser Ă la cause,
au but, au lieu, etc. Et lâon est en droit de penser que lâintĂ©rĂȘt ne sâest portĂ© sur ces « catĂ©gories » que lorsque lâaction sâest trouvĂ©e dĂ©sadaptĂ©e Ă lâĂ©gard de lâune dâelles. Câest le besoin qui crĂ©e la conscience ; et la conscience de la cause (ou du but, ou du lieu, etc) nâa jailli dans lâesprit que lorsque le besoin dâĂȘtre adaptĂ© sous le rapport de la cause (ou du but, etc) a Ă©tĂ© ressenti.
« Lorsque lâadaptation est purement instinctive, lâesprit ne prend pas conscience des catĂ©gories, mĂȘme si cet instinct agit comme sâil les prenait en considĂ©rationâŠ. parce que lâacte Ă©tant automatique, son exĂ©cution ne pose Ă notre esprit aucun problĂšme : pas de dĂ©sadaptation, donc pas de besoin, et consĂ©quemment pas de conscience de ce besoin ni de la direction dans laquelle le satisfaire.
« âŠ. Notons en passant combien notre conception des « catĂ©gories » diffĂšre de celle des philosophes. Pour la psychologie des facultĂ©s, les catĂ©gories seraient le rĂ©sultat dâune sorte dâintuition primitive de lâesprit ; mais lâobservation nous montre que ce nâest quâĂ propos dâun dĂ©faut dâadaptation que ces catĂ©gories surgissent. Pour lâassociationnisme, les catĂ©gories rĂ©sulteraient dâassociations rĂ©itĂ©rĂ©es, devenues insĂ©parables, mais lâobservation montre justement que, lorsque lâassociation est Ă son maximum dâautomatisme (instinct, habitude), lâindividu nâa pas conscience des catĂ©gories, parce que, nâĂ©tant pas dĂ©sadaptĂ©, il nâa pas besoin de se poser de question 1. »
Nous avons cité ce remarquable passage parce que
1 Ed. ClaparÚde, La psychologie de Πintelligence, Scientia 1917, p. 361-3.
nous ne pouvons quây souscrire pleinement Ă la fin de cette Ă©tude. En un sens nous sommes mĂȘme allĂ©s plus loin, dans la voie de la psychologie fonctionnelle, en admettant que le fait de prendre conscience dâune catĂ©gorie transforme celle-ci dans sa nature mĂȘme. Nous nâavons ainsi acceptĂ© cette formule : « Lâenfant est cause bien avant dâavoir la notion de cause », quâen nous rappelant ceci : seule une commoditĂ© de langage (et qui nous entraĂźne, si lâon nây prend garde, Ă toute une thĂ©orie rĂ©aliste de la connaissance, câest-Ă -dire en dehors de la psychologie) peut nous autoriser Ă parler de la « causalité », comme dâune relation entiĂšrement indĂ©pendante de la prise de conscience que lâon a dâelle. En rĂ©alitĂ© il y a autant de types de causalitĂ© que de types ou de degrĂ©s de prise de conscience. Lorsque lâenfant « est cause », ou agit comme sâil savait quâune chose est cause dâune autre, bien quâil nâait pas pris conscience de la causalitĂ©, il y a lĂ un premier type de relation causale et si lâon veut, lâĂ©quivalent fonctionnel de la causalitĂ©. Puis lorsque le mĂȘme enfant prend conscience du rapport en question, cette prise de conscience est susceptible, par le fait mĂȘme quâelle dĂ©pend des besoins et des intĂ©rĂȘts du moment, de revĂȘtir quantitĂ© de types diffĂ©rents : causalitĂ© animiste, artificialiste, finale, mĂ©canique (par contact), dynamique (force), etc. La succession de ces types ne peut jamais ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme close, et les types de relation dont usent actuellement lâadulte et le savant ne sont, probablement que provisoires, tout comme ceux dont se sont servis lâenfant ou le primitif.
A cet Ă©gard lâĂ©tude des catĂ©gories est bien comme le veut M. ClaparĂšde, une Ă©tude de psychologie fonctionnelle, et la loi de prise de conscience nous ouvre sur cette Ă©tude des horizons trĂšs vastes. Dâailleurs, les psychologues se rencontrent ici avec les historiens de la science et les logiciens modernes. Certes, pour la logique classique, que ce soit celle du rĂ©alisme scolastique ou celle de lâapriorisme kantien, les catĂ©gories Ă©taient considĂ©rĂ©es comme fixes et comme imposĂ©es soit aux choses soit Ă lâesprit, en un nombre dĂ©terminĂ© et sous une forme dĂ©finie une fois pour toutes. Cette hypothĂšse est psychologiquement fausse et W. James a exercĂ© sur elle toute sa verve, Ă une Ă©poque, dâailleurs, oĂč elle Ă©tait dĂ©jĂ dĂ©passĂ©e chez les logiciens eux-mĂȘmes. En effet, depuis Renouvier et Cournot, la thĂ©orie des catĂ©gories a pris un essor tout nouveau et quâil nâest pas exagĂ©rĂ© de caractĂ©riser par le souci de psychologie, puisque cette thĂ©orie sâest donnĂ© pour tĂąche de dĂ©finir les catĂ©gories par leur genĂšse dans lâhistoire de la pensĂ©e et par leur emploi progressif dans lâhistoire des sciences. Câest lĂ le point de vue que M. HĆffding 1, M. Brunschvicg 2 et M. Lalande 3 ont depuis lors trĂšs largement dĂ©veloppĂ©. De ce biais, le problĂšme des catĂ©gories doit donc se poser Ă propos du dĂ©veloppement intellectuel de lâenfant lui-mĂȘme : il importe pour le gĂ©nĂ©ticien de noter lâapparition et lâemploi de ces catĂ©gories Ă tous les stades que parcourt lâintelligence enfantine
1 La pensée humaine. Trad. j. de coussange (Alcan).
2 Les Ă©tapes de la philosophie mathĂ©matique. 2 mÎČ Ă©d. (Alcan)
3 Les ThĂ©ories de ÎInduction et de VExpĂ©rimentation. Paris (1929)
et de ramener ces faits aux lois~fonctionnelles de la pensée.
Câest dans cet esprit que nous aimerions tirer des questions de Del, une table, assurĂ©ment approximative, mais susceptible dâorienter les recherches ultĂ©rieures. Pour ce faire, il nous suffira de transcrire les classifications que nous avons adoptĂ©es et de les considĂ©rer du point de vue gĂ©nĂ©tique.
Tout dâabord, quelles relations faut-il admettre entre notre classification des questions et la tentative de gĂ©nĂ©alogie que nous avons admise Ă propos des « pourquoi » ? On sait, en effet, que les questions « quâest-ce que » et « oĂč » sont antĂ©rieures aux « pourquoi » (Stern, Mlle DescĆudres). Mais on peut admettre quâau moment oĂč apparaissent les « pourquoi », il se fait un remaniement des valeurs, dans la pensĂ©e de lâenfant, permettant de mieux apercevoir les relations qui unissent entre elles les diffĂ©rentes catĂ©gories de questions. Aussi ne nous occuperons-nous ici que de la pĂ©riode de 3 Ă 7-8 ans, câest-Ă -dire du second Ăąge questionneur de Stern.
Dans quelles circonstances, en effet, apparaissent les premiers « pourquoi » ? Câest approximativement au mĂȘme Ăąge que les trois phĂ©nomĂšnes fondamentaux que voici : l0La formation de deux plans distincts de rĂ©alitĂ©. Jusque vers 3 ans, le rĂ©el, peut-on dire, est simplement ce qui est dĂ©sirĂ©. Il existe bien, depuis 1 ; 9 ou 2 ans, un oui et un non, un rĂ©el et un non-rĂ©el, mais sans autres nuances. Vers 3 ans, au contraire, lâimaginĂ© se distingue du rĂ©el. Suivant une remarque de Stern, il apparaĂźt Ă
cet Ăąge des mots tels que « peut-ĂȘtre » 1, etc. qui marquent prĂ©cisĂ©ment cet Ă©cart entre lâimaginĂ© et le rĂ©el. Toujours dâaprĂšs Stern, il apparaĂźt Ă la mĂȘme date, des verbes tels que « penser », « croire »2, etc. A notre sens, la venue de ces mots ne marque nullement, malgrĂ© ce quâon a dit, la distinction du psychique et du physique, ou de la pensĂ©e et des choses, mais la mĂȘme distinction entre ce qui est imaginĂ© et ce qui se rĂ©alise. 2° Câest vers cette mĂȘme Ă©poque (2 ; 9 et 3 ; 10) que Scupin signale les premiers mensonges, câest-Ă -dire, suivant lâexcellente dĂ©finition de P. Janet, des « croyances par rapport au futur », en opposition avec les croyances par rapport au prĂ©sent. 3° Enfin, câest vers trois ans aussi quâapparaissent, dans le langage, les flexions, les cas et les temps un peu compliquĂ©s, les premiĂšres propositions subordonnĂ©es, bref tout lâappareil nĂ©cessaire aux premiers raisonnements formulĂ©s. Or ces raisonnements ont aussi pour fonction de construire, derriĂšre la rĂ©alitĂ© sensible et immĂ©diate, une rĂ©alitĂ© supposĂ©e et plus profonde que le monde simplement donnĂ©. Toutes ces transformations ont donc ceci de commun quâelles marquent une prise de conscience essentielle : lâenfant distingue dorĂ©navant le rĂ©el tel quâil apparaĂźt, immĂ©diat et purement sensible, et quelque chose qui prĂ©cĂšde les Ă©vĂ©nements et reste sous-jacent dans tous les phĂ©nomĂšnes. Ce quelque chose, dĂ©signons-le dâun terme trĂšs
1 Dans les listes de M ÏÎČ Descoeudres (Le DĂ©veloppement de Ventant de deux Ă sept ans, NeuchĂątel 1922) « peut-ĂȘtre » nâexiste que dans le langage de lâenfant de 5 ans, mais nous lâavons relevĂ© nous-mĂȘmes Ă 3 ans.
2 DâaprĂšs la mĂȘme source. « penser > est relevĂ© Ă 2 ; 9, « croire » Ă 5 ans.
gĂ©nĂ©ral : lâintention. TantĂŽt les intentions des gens ou des choses sont conformes aux souhaits de lâenfant, tantĂŽt pas, dâoĂč la distinction entre lâimaginĂ© ou le dĂ©sirĂ© et le rĂ©el. DâoĂč Ă©galement cette rĂ©sistance du rĂ©el qui nĂ©cessite les mensonges. TantĂŽt les intentions sont visibles dâemblĂ©e, cadrent spontanĂ©ment avec les Ă©vĂ©nements, tantĂŽt pas, dâoĂč la nĂ©cessitĂ© de les reconstituer, de les supposer derriĂšre les choses, bref, de raisonner au lieu de simplement constater.
Ces transformations contemporaines des premiers « pourquoi » ne sont pas sans relations avec ce mode de question. Jusquâici la rĂ©alitĂ© cadrait presque entiĂšrement avec le dĂ©sir. Elle sâĂ©talait sur un seul plan, pour ainsi dire, sans que lâenfant ait pris conscience dâintentions nettement contraires aux siennes ou nettement indĂ©pendantes des siennes. Les questions posĂ©es portaient donc simplement sur les noms des choses et sur le lieu quâelles occupent quand elles ont disparu. Vers trois ans, grosso modo, lâenfant prend conscience de la rĂ©sistance des choses et des gens : il y a discordance entre le dĂ©sir et la rĂ©alisation. Pour une mentalitĂ© qui nâa pas encore distinguĂ© la pensĂ©e et les choses, lâanimĂ© et lâinanimĂ© et mĂȘme le moi et le non-moi, cette discordance ne se conçoit que sous forme dâune rĂ©sistance intentionnelle des gens et des choses : le rĂ©el devient dĂšs lors peuplĂ© dâintentions prĂȘtĂ©es aux autres, puis aux choses, que ces choses soient conçues comme autonomes ou comme dĂ©pendant des personnes. Toute la rĂ©alitĂ© devient dĂšs lors Ă des degrĂ©s divers peuplĂ©e, non certes pas dâesprits personnifiĂ©s, car Ă cette Ă©poque lâenfant,
qui nâa pas conscience de lâunitĂ© de son moi, se soucie fort peu dâattribuer les intentions Ă des « moi » dĂ©finis, mais dâintentions impersonnelles, pour ainsi dire, en tout cas mal localisĂ©es et multiformes. DâoĂč les premiers « pourquoi », le « pourquoi » Ă©tant la question par excellence qui recherche lâintention cachĂ©e sous une action ou sous un Ă©vĂ©nement.
Les premiers « pourquoi » sont, en effet, gĂ©nĂ©ralement posĂ©s Ă propos dâactions humaines. Le premier « pourquoi » relevĂ© par Scupin sur « Bubi » est de cet ordre. La mĂšre de lâenfant Ă©tait Ă©tendue par terre. Le petit veut la relever : « âŠ.du bis ja nicht toi, warum stehste nicht immersu auf ? » Le second apparaĂźt lorsquâon dĂ©fend Ă lâenfant dâenlever des pĂ©tales aux fleurs : « Warum denn ? » Mais mĂȘme chez les enfants qui dĂ©butent par un « pourquoi dâexplication », il est difficile de ne pas voir dans lâexplication rĂ©clamĂ©e non seulement une explication prĂ©causale mais mĂȘme une explication oĂč la prĂ©causalitĂ© se confond presque entiĂšrement encore avec la causalitĂ© psychologique ou intentionnelle : « Pourquoi les arbres ont des feuilles ? »
Ce sont ces intentions, prĂȘtĂ©es aux gens et aux choses, qui vont donner naissance aux types de questions correspondant aux principales catĂ©gories de la pensĂ©e de lâenfant. Ces catĂ©gories, seront donc dâorigine intentionnelle, câest-Ă -dire quâelles naĂźtront de la prise de conscience dâopĂ©rations psychologiques relatives aux intentions, et non de la simple contatation du monde des perceptions. En outre, dans ces catĂ©gories intentionnelles viendront sâinsĂ©rer les catĂ©gories antĂ©rieures
chronologiquement (nom, lieu, etc.) pour ne plus faire quâun avec elles.
On peut distinguer deux catĂ©gories fondamentales issues de lâintentionalitĂ©, ou deux fonctions primitives de la pensĂ©e, la fonction explicatrice et la fonction impli- catrice, qui, Ă vrai dire, constituent deux moments de toute activitĂ© de la pensĂ©e, beaucoup plus que deux cadres fermĂ©s. La fonction explicatrice, câest le moment centrifuge, durant lequel la pensĂ©e tend vers le monde extĂ©rieur, la fonction implicatrice, câest le moment centripĂšte durant lequel la pensĂ©e tend Ă lâanalyse des intentions elles-mĂȘmes et de leurs connexions.
La fonction explicatrice rĂ©sulte, en effet, de ce besoin quâĂ©prouve lâenfant, dĂšs quâil a pris conscience de lâexistence dâintentions, de projeter en toutes choses ces intentions. Dâune part il est en prĂ©sence de personnes dont les actions deviennent prĂ©visibles et susceptibles dâĂȘtre motivĂ©es, dâautre part il assiste Ă un monde de phĂ©nomĂšnes et dâĂ©vĂ©nements, qui jusque lĂ ne rĂ©sistaient pas Ă la pensĂ©e et ne demandaient par consĂ©quent pas Ă ĂȘtre expliquĂ©s, mais qui maintenant deviennent un obstacle Ă la fantaisie tout comme les personnes elles-mĂȘmes. Cette dualitĂ© demande Ă ĂȘtre abolie : puisque les actions humaines ont un « pourquoi », il importe de soumettre au mĂȘme traitement tout ce qui se prĂ©sente. DâoĂč un universel besoin dâexplication prĂ©causale, venant de la confusion de lâintentionalitĂ© psychologique avec la causalitĂ© physique. La fonction explicatrice aura donc deux pĂŽles, explication psychologique et explication matĂ©rielle, pĂŽles rapprochĂ©s et indistincts au dĂ©but mais de
plus en plus distincts par la suite, bien que toujours reliĂ©s de par les circonstances qui sont Ă lâorigine du besoin dâexpliquer.
Dâautre part, du fait que la notion dâintention apparaĂźt Ă cause de la rĂ©sistance du rĂ©el et en particulier de la rĂ©sistance des personnes, tout paraĂźt Ă lâenfant obĂ©ir Ă une sorte de nĂ©cessitĂ© Ă la fois morale et physique. Il semble Ă lâenfant que tout doit ĂȘtre comme cela est. De telle sorte que la tendance de la pensĂ©e enfantine ne sera pas seulement de projeter en toutes choses des intentions pour expliquer les Ă©vĂ©nements, mais de chercher la justification de tout, de trouver la connexion des intentions entre elles. DâoĂč la fonction implicatrice. La direction de la fonction explicatrice Ă©tait centrifuge, en ce sens que de lâintention la pensĂ©e cherchait Ă dĂ©gager le rĂ©sultat matĂ©riel, lâacte ou lâĂ©vĂ©nement qui en dĂ©coulent, tandis que la direction de la fonction implicatrice est centripĂšte, en ce sens que de lâintention la pensĂ©e cherche Ă remonter au motif qui la dirige, Ă lâidĂ©e. La fonction explicatrice tend vers les choses, la fonction implicatrice vers les idĂ©es ou les jugements. Or, Ă lâorigine, la pensĂ©e de lâenfant est Ă©galement Ă©loignĂ©e des idĂ©es que des choses, elle occupe une position juste intermĂ©diaire entre les deux.
La fonction implicatrice aura donc elle aussi deux pĂŽles. Dâune part un pĂŽle psychologique, qui est commun avec celui de la fonction explicatrice. A ce pĂŽle, lâenfant se demande « pourquoi fait-on ainsi, etc. ». Les « pourquoi de justification » que nous avons recueillis Ă propos de Del, sont naturellement bien postĂ©rieurs Ă ces ques-
tions primitives, quoique constituant un cas particulier des « pourquoi » concernant ce qui doit ĂȘtre. Lâautre pĂŽle est constituĂ© par les questions posĂ©es sur les noms, les dĂ©finitions, la raison des jugements, bref tout ce qui concerne la justification logique. De mĂȘme quâentre lâexplication psychologique et lâexplication physique, nous venons de constater quâil existe toutes les transitions, de mĂȘme ici entre lâimplication des actions psychologiques (justification) et entre lâimplication des noms, des classes, et ultĂ©rieurement des nombres, il y a toutes les transitions. Le pĂŽle commun aux deux fonctions, câest-Ă -dire le pĂŽle psychologique (explication et justification psychologiques), sert donc en mĂȘme temps de point dâorigine et de divergence aux deux fonctions explicatrice et implicatrice, au dĂ©but confondues, puis de plus en plus distinctes. Nous proposons dâappeler fonction mixte, la fonction dâexplication et de justification psychologique, qui participe Ă la fois de lâexplication et de lâimplication.
Ce schĂ©ma paraĂźt ne valoir que pour les « pourquoi », mais il est Ă©vident que les autres types de questions, mĂȘme antĂ©rieurs aux « pourquoi » sont peu Ă peu incorporĂ©s Ă lui. Par exemple les questions de lieu (« oĂč estâŠ. etc. ») et les questions de nom (« qui est-ce que câest ? »). A mesure que se dĂ©veloppe la fonction explicatrice, les questions de lieu participent, en effet, davantage de ce grand groupe de questions de rĂ©alitĂ© et dâhistoire, auquel le besoin dâexpliquer donne un si grand essor. Quant aux questions de noms, qui sont primitivement indĂ©pendantes et ne ressortissent, comme telles, ni au
besoin dâexpliquer ni Ă celui de justifier ou dâimpliquer, leur fonction se modifie au fur et Ă mesure que la fonction implicatrice se dĂ©veloppe. Le nom, primitivement liĂ© Ă la chose, devient susceptible pour lâenfant dâune justification au mĂȘme titre que tout phĂ©nomĂšne, puis dâune justification de plus en plus logique (Ă©tymologies enfantines). Par lĂ mĂȘme, les questions de nom se solidarisent de plus en plus avec la fonction implicatrice. Il en est de mĂȘme des questions de classification et de dĂ©finition, les dĂ©finitions Ă©tant, comme on sait, dâabord simplement utilitaires (dĂ©finitions par lâusage), puis de plus en plus logiques.
On peut donc admettre, quâentre 3 et 7-8 ans, les catĂ©gories essentielles de la pensĂ©e de lâenfant rĂ©pondent au tableau suivant :
Il convient maintenant, pour conclure ce chapitre, dâessayer trĂšs briĂšvement de ramener les rĂ©sultats obtenus aux facteurs que nous avons dĂ©gagĂ©s au cours des chapitres prĂ©cĂ©dents, et en particulier Ă lâĂ©gocentrisme de la pensĂ©e de lâenfant.
Nous avons principalement soulignĂ©, dans le prĂ©sent chapitre, lâimportance de la prĂ©causalitĂ© et par consĂ©quent du rĂ©alisme intellectuel, autrement dit lâimpor-
Lance de ce fait paradoxal que la pensĂ©e de lâenfant est Ă©galement Ă©loignĂ©e de manier lâexplication causale stricte que lâimplication ou la justification logique proprement dite. Tout le mĂ©canisme des questions dâenfants, que nous avons vu, tient dans ce fait fondamental.
Quelle peut ĂȘtre la relation entre ce fait et lâĂ©gocentrisme de la pensĂ©e enfantine ? Une mutuelle dĂ©pendance assez Ă©troite puisque (voir § 12) la prĂ©causalitĂ© tend Ă disparaĂźtre au mĂȘme Ăąge que lâĂ©gocentrisme (7 Ă 8 ans). En effet, dâune part il y a dans toute explication strictement causale un effort dâadaptation au monde extĂ©rieur, un effort dâobjectivation, et, pourrait- on dire, de dĂ©personnalisation de la pensĂ©e. Sans cet effort la pensĂ©e est portĂ©e Ă projeter en toutes choses des intentions, ou Ă lier toutes choses par des liaisons subjectives, non fondĂ©es dans lâobservation, comme en tĂ©moigne la tendance enfantine Ă tout justifier et Ă ne rien concevoir comme fortuit. Or lâĂ©gocentrisme de la pensĂ©e entrave assurĂ©ment cet effort dâadaptation et de dĂ©personnalisation de la pensĂ©e. Il est une entrave directe, dâabord, car, plus le moi est au centre des intĂ©rĂȘts, moins la pensĂ©e saura se dĂ©personnaliser et se dĂ©faire de lâidĂ©e quâen toutes choses il y a des intentions ou favorables ou hostiles (animisme, artificialisme, etc.). Mais lâĂ©gocentrisme est aussi une entrave indirecte, car dans la mesure oĂč il sera Ă©gocentrique, lâenfant se souciera peu de confronter ses idĂ©es avec celles des autres, par consĂ©quent de faire la preuve de ce quâil est portĂ© Ă croire : dĂšs lors il se laissera aller Ă lâimpulsion primitive de toute pensĂ©e, Ă substituer aux choses
telles quâelles sont, un inonde construit de toutes piĂšces, oĂč tout a une fin et oĂč tout se justifie. Dâautre part il y a dans les habitudes logiques un effort de cohĂ©rence interne et de direction dans la pensĂ©e qui nâest pas donnĂ© non plus spontanĂ©ment Ă la pensĂ©e primitive, mais qui est une conquĂȘte progressive de la raison. Ici encore lâĂ©gocentrisme de la pensĂ©e est un obstacle rĂ©el Ă lâacquisition de ce besoin dâimplication ou de systĂ©matisation logique. Obstacle direct, parce que toute pensĂ©e Ă©gocentrique est, par sa structure, intermĂ©diaire entre la pensĂ©e autistique, qui est « non dirigĂ©e », câest- Ă -dire qui flotte au grĂ© des caprices (comme la rĂȘvasserie), et lâintelligence « dirigĂ©e ». LâĂ©gocentrisme obĂ©it donc encore au bon plaisir du moi plus quâĂ la logique impersonnelle. Obstacle indirect, Ă©galement, car seules les habitudes de la discussion et de la vie sociale mĂšnent Ă la logique et lâĂ©gocentrisme rend prĂ©cisĂ©ment ces habitudes impossibles.
On voit donc que, sans expliquer Ă proprement parler ces faits, lâĂ©gocentrisme de la pensĂ©e de lâenfant est en relation Ă©troite avec lâincapacitĂ© Ă lâexplication causale et Ă la justification logique strictes. On comprend, dĂšs lors, pourquoi la pensĂ©e de lâenfant flotte constamment entre ces deux voies convergentes et reste aussi Ă©loignĂ©e de lâune que de lâautre. DâoĂč les phĂ©nomĂšnes de la prĂ©causalitĂ© et du rĂ©alisme intellectuel, qui tĂ©moignent de cette position mitoyenne. DâoĂč aussi la tendance des enfants Ă la justification Ă tout prix, ou Ă tout lier Ă tout, que nous avons dĂ©jĂ notĂ©e au cours de notre prĂ©cĂ©dent chapitre.