Les trois structures fondamentales de la vie psychique : rythme, régulation et groupement (1942) a

À la suite, en particulier, des beaux travaux de la « Gestaltpsychologie », qui ont renouvelé sur bien des points les problèmes et les techniques de la psychologie expérimentale, les psychologues contemporains sont préoccupés par les problèmes de « structure d’ensemble » des phénomènes mentaux. La psychologie classique, qui était atomistique d’inspiration, ne connaissait qu’un seul type de structure : l’« association » entre éléments donnés antérieurement à l’état discontinu et indépendant (sensations et images). Or, sur le terrain même de l’analyse des sensations et des perceptions, la « Gestalttheorie » a mis en évidence l’existence de totalités s’organisant d’emblée comme telles et simultanément à l’apparition de leurs éléments. Cette notion de « totalité » rencontre par ailleurs les courants de pensée les plus divers : Dilthey, l’école du Meaning, la psychanalyse, P. Janet, Claparède et bien d’autres en ont sans cesse souligné l’importance, dans les domaines les plus éloignés, de l’inconscient affectif au système des « significations » intelligentes, des sentiments élémentaires (intérêts, etc.) aux régulations de l’action tout entière. Mais il ne suffit pas de parler de « totalité » pour énoncer des vérités claires et distinctes et le problème se pose toujours davantage, pour notre science, de construire une morphologie générale de la vie mentale, dont les termes pourraient être définis et reconnus avec quelque précision.

Nous aimerions, dans ce qui suit, exposer schématiquement les linéaments de la classification dont nous avons été conduits à nous servir, et chercher à montrer sa généralité. Nous commencerons par l’analyse des fonctions, qui, du réflexe à l’intelligence en passant par l’habitude et la perception, sont relatives à la technique de l’action (fonctions sensori-motrices et intellectuelles au sens large du terme) pour examiner ensuite les fonctions qui, des tendances instinctives (Trieb opposé à Instinkt) à la volonté, et aux sentiments supérieurs, sont relatives aux valorisations de l’action (fonctions affectives).

I. Les processus sensori-moteurs et cognitifs

Les formes les plus élémentaires des techniques de l’action, celles que l’on observe presque seules durant les premières semaines de l’existence et qui marquent le point de jonction de la vie organique et de la vie mentale, revêtent toutes l’aspect de rythmes, lequel traduit, sans doute, le caractère le plus général des processus psychophysiologiques. Que l’on considère les « mouvements impulsifs » que le nouveau-né manifeste au moyen de ses bras, de ses jambes, de sa tête, ou les réflexes intéressant directement le développement psychique ultérieur, tels que ceux de la succion, on retrouve toujours les mêmes caractères : 1° L’action élémentaire consiste en mouvements qui se répètent tels quels, qu’ils soient relativement simples ou coordonnés en suites complexes, peu importe : dans ce dernier cas c’est le bloc indissociable constitué par eux qui donne lieu comme tel à la répétition. 2° Les mouvements qui composent les actions sont caractérisés par deux phases alternatives : une phase ascendante ou positive (p. ex. ouvrir la bouche ou déplacer un membre), et une phase descendante ou antagoniste (p. ex. fermer la bouche ou replacer le membre en sa position initiale). 3° Cette périodicité est à intervalles plus ou moins réguliers, selon qu’elle dépend de facteurs internes ou externes.

Si la structure rythmique intéresse la psychologie, c’est qu’elle dépasse le domaine des montages héréditaires (techniques réflexes et instinctives) et commande également les débuts de l’habitude et les mécanismes élémentaires de la perception. Les habitudes les plus simples débutent, en effet, sous la forme de ce que Baldwin a appelé la « réaction circulaire ». Le nourrisson ayant découvert par hasard un résultat intéressant (p. ex. produire un son en frottant un objet contre le bord de son berceau) reproduira activement une série de fois les mouvements qui ont conduit à ce résultat : cette réaction circulaire constitue ainsi un cycle « rythmique » qui aboutira à l’automatisation de l’acquisition nouvelle et la fera entrer, à titre de schème stéréotypé, dans les ensembles ultérieurs plus complexes 1. De même, dans le domaine de la perception, chacun sait que toute mesure d’une donnée isolée (la grandeur d’une figure, la teinte d’un objet, etc.) donne lieu à des oscillations autour d’un point d’équilibre moyen comme si les sensations reposaient sur des rythmes élémentaires. Von Weizsäcker a pu mettre en évidence de tels rythmes 2 et A. Rey a retrouvé récemment ce phénomène en constatant dans la sensibilité cutanée l’existence de rythmes très réguliers 3.

Mais, dès que l’on entre dans le domaine des systèmes plus complexes d’action, tels qu’une coordination d’habitudes ou la perception d’une figure articulée d’ensemble, le rythme cède la place à des structures supérieures, qui en dérivent sans doute mais le dépassent à coup sûr et qui peuvent être définies par leurs régulations. Prenons comme exemple une illusion perceptive comme celles de Müller-Lyer ou Delbœuf. On sait ainsi que deux cercles concentriques agissent perceptivement l’un sur l’autre : s’ils sont proches ils ont une tendance à s’attirer, de telle sorte que le plus petit sera surestimé et le plus grand sous-estimé, tandis que, s’ils sont éloignés, ils se repoussent et le plus petit sera sous-évalué 4. Nous sommes donc en présence de deux tendances antagonistes dont l’une conduit à exagérer les rapports de ressemblance et l’autre ceux de différence. Si ces deux tendances l’emportaient alternativement, nous aurions encore à faire à un rythme, et il arrive effectivement que, fixant l’un des deux cercles, le sujet le voie tour à tour s’agrandir et rapetisser légèrement, selon le processus des oscillations élémentaires décrit tout à l’heure. Mais, en règle générale, les deux tendances s’équilibrent l’une l’autre en une forme perceptive stable. Seulement, au niveau des conduites que nous considérons maintenant et en opposition avec les conduites supérieures qui caractérisent l’intelligence, les conditions d’un tel équilibre restent particulières à la situation considérée et ne sont donc pas permanentes : si l’on change le rapport entre les deux cercles concentriques ou si l’on modifie les dimensions absolues de la figure, les conditions de l’équilibre vont changer elles aussi et tantôt c’est la ressemblance qui l’emportera sur la différence (= l’attraction sur la répulsion), tantôt l’inverse, etc., selon certaines valeurs définies. Or, ce qui est fondamental en de tels « déplacements d’équilibre », c’est qu’ils ne se produisent pas au hasard mais selon une loi qui semble générale : passées certaines limites, le déplacement d’équilibre s’effectue de telle manière qu’il tende à corriger les déformations dues aux modifications extérieures. C’est cette tendance à résister tôt ou tard à la tendance initiale (mécanisme, peut-être comparable en partie à ceux mis en évidence par le fameux principe de Le Châtelier en chimie physique) que nous appellerons régulation et on peut définir, en chaque cas, les régulations de façon précise, une fois connues les conditions expérimentales des « déplacements d’équilibre » 5. Une telle notion caractérise donc un processus essentiel à tous les systèmes perceptifs, sitôt dépassé le niveau des systèmes élémentaires.

Dans le domaine de l’habitude, il va de soi qu’il en sera de même. Pour expliquer le réglage des mouvements habituels simples il suffit de faire appel au jeu des conditionnements positifs et négatifs (inhibitions) qui participent au début du « rythme » lui-même, mais on passe insensiblement de ces mécanismes primitifs à celui de la régulation dès qu’un complexe sensori-moteur contient des habitudes antagonistes et aboutit ainsi à des formes d’équilibre susceptibles de déplacements (par opposition aux oscillations périodiques).

Même dans les domaines de l’intelligence pratique et de l’intelligence intuitive ou prélogique, qui caractérise la pensée de l’enfant jusque vers 7 ans, la « régulation » demeure l’instrument de réglage essentiel tant que les opérations logiques ne sont pas constituées, et cela est bien naturel puisque les formes d’activité ou de pensée demeurent dominées par les mécanismes perceptifs avant d’atteindre le niveau des « opérations » rationnelles. Par exemple si l’on transforme une boulette d’argile en saucisse, les petits la croiront ou bien plus lourde parce qu’elle est devenue plus longue, ou bien plus légère parce qu’elle s’est amincie, mais s’ils l’estiment plus lourde il suffira de l’allonger encore pour qu’ils changent d’idée en la voyant s’amincir et s’ils remarquent d’abord l’amincissement ils insistent ensuite sur l’allongement 6.

Bref, on peut caractériser de façon générale les « régulations » en disant : 1° Lorsque les éléments de l’action ne donnent plus lieu à de simples répétitions, ils constituent alors des systèmes statiques d’ensemble définis par certaines conditions d’équilibre. 2° Les mouvements orientés en sens inverse les uns des autres et dont l’alternance constituait des phases successives au niveau du « rythme » deviennent alors simultanés et représentent les composantes de cet équilibre. 3° En cas de modification des conditions extérieures l’équilibre se « déplace » par accentuation de l’une des tendances en jeu, mais cette accentuation est tôt ou tard limitée par celle de la tendance contraire (régulation).

Or, si nous continuons à gravir l’échelle des fonctions cognitives ou intellectuelles, nous constatons que le mécanisme des régulations est dépassé dès qu’interviennent les « opérations » proprement dites de la pensée logique. Qu’est-ce, en effet, qu’une opération du point de vue de la psychologie ? Une opération arithmétique consiste p. ex. à réunir deux unités à deux autres pour en faire un nouveau tout : 2 + 2 = 4. Une opération logique consistera de même, p. ex. dans le cas de la boulette d’argile transformée en saucisse, à composer le tout B au moyen de la somme des éléments A + A’ = B : grâce à cette opération, le sujet comprendra alors que le poids ne peut pas varier si l’on n’enlève ni n’ajoute aucun élément et que l’on se borne à changer l’arrangement. Ou encore, l’opération consistera à mettre en relation la longueur L et l’épaisseur E de façon à comprendre que tout accroissement de L diminue E et vice versa. Du point de vue psychologique, l’opération est donc une action (action de réunir en un tout, ou d’allonger, d’amincir, etc.) mais c’est une action très particulière et très remarquable, si on la compare aux précédentes (réflexes, habitudes, perceptions, etc.) : c’est une action strictement « réversible ». En effet, l’action de réunir des unités (2 + 2 = 4) peut être inversée en action de soustraire (4 − 2 = 2 ou − 2 − 2 = − 4) ; celle de réunir des parties (A + A’ = B) s’inverse de même (B − A’ = A) ; l’action d’allonger s’inverse en action de raccourcir, celle d’amincir, en action d’épaissir, etc. C’est même cette « réversibilité » de l’opération qui la rend logique et sans cesse vérifiable et, du point de vue de son mécanisme psychologique, on peut définir l’intelligence rationnelle tout entière par ce caractère de réversibilité intégrale.

Or, il est facile de voir que la réversibilité des opérations est l’aboutissement des « rythmes » et des « régulations » propres aux deux niveaux antérieurs, bien qu’elle constitue d’autre part une grande nouveauté relativement à eux. Les conduites « rythmiques » ne sont, en effet, pas réversibles mais orientées toujours selon un sens unique : exécuter un mouvement (ou un complexe de mouvements), l’arrêter et recommencer dans le même sens, telles en sont les phases successives, et, même si la phase descendante (arrêt ou antagonisme) met fin à la phase ascendante en ramenant la conduite à son point de départ, il ne s’agit pas là d’une seconde action ayant la même valeur que la première tout en l’inversant, mais d’un simple recul conditionnant un recommencement perpétuel toujours orienté dans la même direction. Néanmoins, la phase antagoniste du rythme est évidemment le point de départ de la régulation et on peut déjà concevoir tout rythme comme une double régulation alternative et toute régulation comme le produit d’un rythme dont les deux phases seraient devenues simultanées. Quant aux conduites caractérisées par les régulations (perceptions et habitudes) elles sont sans doute déjà plus réversibles que les précédentes (réflexes, etc.), mais, comparées à l’intelligence, leur irréversibilité reste évidente : une habitude, p. ex. est toujours à sens unique et apprendre à la renverser consiste à acquérir une nouvelle habitude. Quant à la perception, elle suit le cours extérieur des choses et si l’on peut la ramener du dehors à son point de départ, l’action des perceptions les unes sur les autres ou les interactions des rapports perçus en une même figure mettent toujours en œuvre des « transformations non compensées » qui démontrent son irréversibilité. Par exemple, si l’on compare quelques grandeurs successives à un même étalon, il se produit une action déformante du « mesurant » sur le « mesuré » qui n’est pas égale à l’action inverse et qui engendre des « erreurs systématiques » 7. Par contre, il suffit que les régulations aboutissent à des compensations complètes, pour que la réversibilité devienne possible et pour que l’« opération » apparaisse (dans le cas particulier ce sera l’opération de mise en relations). On peut donc concevoir le système des opérations de l’intelligence comme le point d’équilibre final vers lequel tendent les fonctions sensori-motrices et perceptives au cours de leur développement et cette conception permet de comprendre l’unité fonctionnelle profonde de l’évolution mentale tout en marquant les différences de nature qui distinguent les structures propres à ses étapes successives.

Mais il faut bien saisir que cet équilibre final permanent est un « équilibre mobile » et que l’opération intelligente n’existe jamais à l’état d’élément statique isolé. En effet, de par sa nature réversible elle-même, une opération fait toujours partie d’un ensemble en mouvement. C’est ainsi qu’un nombre n’existe mentalement qu’en fonction de la suite des nombres ; un concept ou classe n’est pensable qu’en fonction de la construction d’une classification ; une relation A < B n’est comprise qu’en fonction de la possibilité de bâtir la série, A < B < C, etc. L’étude du développement intellectuel de l’enfant montre à l’évidence l’existence de ces systèmes d’ensemble dont la construction est la condition de l’activité intelligente. Ce sont ces totalités, caractérisées à la fois par leur composition indéfinie et leur réversibilité, que nous appelons des « groupements » (par généralisation des « groupes » mathématiques sur lesquels reposent les nombres, les espaces ou les cinématiques). On peut prendre comme exemple la manière dont l’enfant apprend à sérier une suite de grandeurs en posant d’abord « le plus petit de tous » (= A), puis « le plus petit de tous ceux qui restent après A » (= B), et « le plus petit de tous ceux qui restent après A et B » (= C) et ainsi de suite. Pour établir cette suite A < B < C < D <… l’enfant doit donc comprendre que chaque terme intercalaire est à la fois plus grand que les précédents (p. ex. C > B et C > A) et plus petit que les suivants (C < D et C < E, etc.). Or, tant qu’il ne sait pas combiner ainsi l’opération directe (+ <) avec l’opération inverse (− < = >) il ne peut construire de série autrement que par tâtonnements empiriques. Dès qu’il sait inverser les relations, il parvient par contre du même coup à les « composer » (A < B ; B < C donc A < C), à les réunir associativement (A < C + C < D = A < B + B < D), à mettre en correspondance bi-univoque deux suites d’éléments, etc. Nous avons étudié ces dernières années un grand nombre de notions dont l’évolution chez l’enfant présente le même processus 8.

Par opposition aux rythmes et aux régulations, on peut donc dire qu’en cette troisième grande période du développement : 1° Les agrégats jusque-là rigides s’articulent sous forme de systèmes d’opérations susceptibles de coordinations indéfinies (groupements) régies par des lois de composition. 2° L’équilibre de tels systèmes est assuré, sous une forme mobile, par le fait que les opérations sont réversibles : à chaque opération directe correspond une opération inverse qui la compense. 3° L’équilibre ainsi atteint par la pensée est d’ordre permanent et permet la constitution des notions de conservation grâce auxquelles les techniques rationnelles parviennent à dominer les modifications extérieures.

C’est donc selon ces trois moments essentiels du rythme, de la régulation et du groupement que l’intelligence finit par se dégager des activités sensori-motrices inférieures, selon un principe d’évolution dirigée par des lois d’équilibre interne. Il va de soi que si ces trois types de mécanismes apparaissent ainsi comme caractéristiques de paliers distincts et successifs, il faudrait nuancer ce schéma de multiples retouches pour faire apercevoir les phases de transition dans toute leur vivante complexité. Mais l’essentiel est de comprendre le mouvement évolutif unique qui procède du premier au troisième.

De ce point de vue, on peut se représenter les choses comme suit. La structure des rythmes ne pose pas de problème au seul psychologue puis qu’ils sont l’expression des périodicités biologiques internes. On passe, en second lieu, du rythme à la régulation dès que les forces de sens contraire, qui agissent alternativement dans le rythme en une succession continue et spontanée, se trouvent bloquées par interférence avec d’autres rythmes ou par influence d’une cause extérieure : agissant alors simultanément et non plus alternativement, elles cessent de donner lieu à une succession spontanée, mais chacune d’entre elles est à chaque instant renforcée ou diminuée par les modifications extérieures. Il s’ensuit alors une réaction en sens contraire des autres et c’est pourquoi tout rythme bloqué, pour ainsi dire, engendre un système d’ensemble caractérisé par ses régulations. Il suffit, en troisième lieu, que les régulations atteignent la réversibilité complète pour qu’un tel système parvienne à l’état de groupement. On voit donc la continuité évolutive de ces trois types de structures, malgré leurs différences fondamentales, et on saisit combien l’unité profonde de ce développement peut stimuler les études expérimentales sur l’évolution de l’intelligence et de la pensée de l’enfant.

II. Les processus affectifs

La vraisemblance d’un tel schéma s’accroît singulièrement lorsque par son moyen, l’on met en parallèle le développement de la vie affective avec celui des fonctions de coordination motrice et de connaissance.

On sait que pour la psychologie moderne, la vie affective constitue le domaine des mobiles de l’action, tandis que l’intelligence ou les habitudes en caractérisent la technique. C’est ainsi que Claparède assignait à l’intellect la fonction de découvrir les « moyens » à mettre en œuvre par l’activité, et aux sentiments celle de déterminer les « fins ». C’est ainsi également que pour les gestaltistes la vie affective constitue le système des « Aufforderungscharakter » de ce « champ total » dont les autres forces expliquent perceptions et intelligence. Mais c’est sans doute Pierre Janet qui a défini de la façon la plus claire le rapport des deux sortes de phénomènes en distinguant dans toute action : a) l’action primaire qui est la réaction du sujet aux objets extérieurs (réflexes, habitudes, perception, intelligence) et b) l’action secondaire qui est la réaction du sujet à sa propre action et qui constitue l’affectivité. Cette action secondaire consiste en conduites de terminaisons (succès = joies et échecs = tristesses) ou en actes d’accélération (sentiments d’effort, d’ardeur, de « pressions ») et de freinage (fatigues et « dépressions »). Les sentiments « fondamentaux » seraient ainsi reliés par un lien nécessaire aux autres caractères de l’action et l’on concevrait alors facilement un parallélisme entre les évolutions intellectuelle et affective.

Dès lors, et si l’on s’en tient aux éléments communs à ces diverses conceptions, il est aisé de retrouver aux principaux niveaux de la vie affective les mêmes trois structures de rythme, de régulation et de groupement que dans le développement des techniques de l’action.

Il est clair, tout d’abord, que les tendances instinctives les plus élémentaires, celles qui sont liées aux besoins psycho-organiques, présentent le même caractère périodique que les techniques qui leur sont corrélatives : la faim, la soif, l’appétit sexuel, en sont soumis à des rythmes immédiatement observables et se distinguent en cela même des intérêts durables et besoins permanents qui leur succéderont dès le niveau des régulations. Les affects que l’on pourrait appeler perceptifs (agréable, désagréable, plaisir, douleur, etc.) donnent lieu à des oscillations bien connues également. L’émotion, dans la mesure où l’on peut avec Wallon la rattacher aux activités posturales, est elle-même en connexion avec les rythmes des attitudes, et Wallon a fourni dans L’Enfant turbulent de belles observations cliniques à ce sujet.

Or, entre ces affects qui dépendent encore plus ou moins directement des rythmes organiques et les « sentiments fondamentaux » qui gravitent autour des joies, des tristesses et des sentiments de « pression » ou de dépression, la théorie de Pierre Janet établit précisément une transition fondée sur le passage du rythme à la régulation 9. Les conduites, selon ce maître de la psychologie française, sont plus ou moins coûteuses ou économiques selon leur niveau, leur nouveauté, leur contexte physique ou social, etc. D’autre part, l’énergie psychique dont un individu dispose (et qui dépend de l’état de son système nerveux, de celui de ses glandes, de sa circulation, etc.) est fonction d’un rythme de production, de dépense et de récupération, variable d’un individu à l’autre et sujet à des troubles bien connus (de la psychasthénie à la cyclothymie). Le problème de l’économie de l’action consiste donc à ajuster sans cesse les forces disponibles au coût de l’action et c’est ce réglage qui constitue les « régulations » de l’« action secondaire » dont nous parlions à l’instant. Les régulations d’accélération (effort, ardeur et agitations diverses) sont destinées à renforcer l’action primaire par un appel aux réserves d’énergie. Les régulations de freinage (fatigues, dépressions) tendent au contraire à éviter l’épuisement. Quant aux régulations de terminaisons, elles consistent en dépenses de luxe après succès obtenu (joie, jubilations, triomphe) ou en faillites c’est-à-dire en reculs après échecs (tristesse, anxiétés, mélancolies).

Cette régulation de l’« économie de l’action » nous paraît effectivement très importante dans l’explication des mécanismes affectifs intra-individuels par opposition aux sentiments inter-individuels. M. Janet va, par contre, sans doute un peu loin lorsqu’il explique les sympathies et antipathies par le caractère économique, ou fatiguant des partenaires 10. D’une manière générale nous nous demandons si, même sur le plan intra-individuel, il ne faut pas distinguer, à côté des régulations de l’économie, des régulations de la valorisation qui détermineraient la finalité de l’action par opposition aux forces qu’elle mobilise. Pourquoi, en effet, un but donné a-t-il de la valeur pour un individu ? Est-ce seulement parce qu’il lui coûtera peu ou augmentera ses forces ? Ou est-ce en fonction de toutes les valeurs qu’il a reconnues antérieurement et qui tendent à se coordonner entre elles et à s’équilibrer les unes les autres par des régulations autonomes ?

M. Claparède, dans sa célèbre théorie de l’intérêt, nous paraît avoir rencontré les mêmes problèmes. D’une part, l’intérêt est un « dynamogénisateur d’énergie », c’est-à-dire que l’intervention d’un intérêt renforce toujours l’action en cours : de ce point de vue l’intérêt est un régulateur au sens « économique » de Janet. Mais, d’autre part, les intérêts se subordonnent ou se coordonnent les uns aux autres et constituent ainsi des systèmes d’ensemble qui règlent les buts ou « valeurs » de l’action. Nous dirons donc qu’outre les régulations énergétiques ou « économiques », qui marquent la transition, entre les rythmes psycho-organiques et les régulations proprement affectives il existe une régulation des « valeurs » qui caractérisent précisément les dernières. L’« intérêt » constituerait ainsi le point de jonction entre ces deux sortes de régulations.

La régulation des valeurs est déjà bien distincte des régulations énergétiques sur le plan intra-individuel, puisqu’elle commande ainsi la finalité des actions par opposition à leur coût de production (leur « budget » comme dit Janet). Mais c’est elle qui l’emporte définitivement sur le plan inter-individuel sur lequel tous les sentiments peuvent se traduire en termes de valorisation ou de dévalorisation d’autrui et de soi-même (de soi-même par rapport à autrui 11). Or, que ces valeurs affectives obéissent à une structure de régulation, c’est ce qu’il est facile d’établir dès les observations les plus simples. Le jeu banal des sentiments amoureux en offre un exemple que tous les romanciers ont exploité : lorsque l’un des partenaires s’avance trop, l’autre recule et, quand le premier recule, le second avance à son tour. Bien entendu les affects inter-individuels sont aussi l’objet de modifications plus ou moins profondes dues aux sentiments moraux dont nous parlerons à l’instant, et, dans la mesure où ils sont ainsi transformés, ils dépassent le mécanisme de la simple régulation. Mais dans la mesure où ils demeurent spontanés les sentiments sont sujets à des fluctuations continuelles, telles que l’ensemble des valeurs positives et négatives d’un individu constituent à chaque instant un nouvel équilibre d’ensemble ; les événements extérieurs « déplacent » donc sans cesse cet équilibre, mais grâce au jeu des forces en présence, les déplacements donnent précisément lieu à des compensations qui sont entièrement parallèles aux « régulations » perceptives. La seule différence est qu’elles ne portent plus sur l’estimation des caractères objectifs des êtres, mais sur celle de leur désirabilité pour le sujet.

Le grand mérite des diverses écoles psychanalytiques est d’avoir montré combien les régulations ou compensations, dont le sens commun avait toujours observé la surface, dépassent le cadre de la conscience et relèvent d’un jeu de « complexes » et de mécanismes profonds, et il serait fort intéressant de construire une psychologie générale qui relierait ces données multiples avec celle de la psychologie expérimentale en une dynamique mentale commune à tous les compartiments de la vie de l’esprit.

Mais, de même que les régulations dépassent les rythmes élémentaires, de même elles demeurent elles-mêmes insuffisantes pour expliquer les sentiments supérieurs et elles se prolongent ainsi tôt ou tard en mécanismes plus stables et parallèles à ce que sont les « groupements » de l’intelligence. À cet égard, les sentiments moraux constituent l’exact parallèle, dans le domaine affectif, de ce que sont les opérations logiques sur le plan intellectuel.

La fonction essentielle des opérations logiques réversibles, du point de vue psychologique, consiste, en effet, à « conserver » les données perceptives qui sans elles, seraient sujettes à destructions perpétuelles. Lorsque l’on montre à un petit enfant non encore capable de logique, deux bâtons égaux A = B, puis le second et un troisième B = C, il ne sait pas conclure A = C parce qu’il n’a pas vu ces deux derniers ensembles. Mais grâce aux opérations il lui suffira, dans la suite de son développement, de conserver les données perceptives A = B et B = C, pour les rapprocher l’une de l’autre et voir ainsi en esprit la conclusion A = C. De même, dans le domaine des sentiments, nos affections et nos élans de sympathie seraient à chaque instant sujets à fluctuations et à déperditions sans un mécanisme de conservation et de composition et à cet égard, la « réciprocité » morale joue le même rôle que la « réversibilité » logique, toutes deux caractérisant un même processus de groupement qui dépasse la simple régulation.

Du point de vue de la formation des sentiments moraux, Baldwin a montré, il y longtemps déjà, comment, en construisant son moi par imitation et comparaison avec celui des autres, le petit enfant rencontrait ce « moi supérieur » que représente la personne des parents et comment l’idéal inaccessible constitué par ce « moi supérieur » (les psychanalystes ont depuis lors parlé de « surmoi ») engendrait les sentiments de bien et de devoir moraux. M. Bovet a depuis lors précisé ce processus en montrant que deux conditions sont nécessaires et suffisantes pour que le sentiment du devoir apparaisse chez l’enfant : les consignes (ou ordres à échéance indéfinie) données par les parents et le sentiment du respect (amour et crainte mêlés) de l’enfant pour l’adulte, qui poussera le premier à accepter les consignes et les lui fera sentir comme obligatoires 12. Nous avons pu montrer nous-même qu’à ce « respect unilatéral » source du devoir hétéronome succédait un « respect mutuel » source des sentiments de réciprocité et de « bien » autonome 13. Quoi qu’il en soit de ces variétés du respect, ce sont de tels liens sociaux qui, en rendant certaines valeurs « obligatoires », les rendent par cela même durables et complètent ainsi les régulations spontanées par ce système de conservation affective que constituent les sentiments moraux.

D’où, enfin, la solution du fameux problème de la volonté. S’il existe, en effet, une possibilité de conservation obligée des valeurs, le mécanisme psychologique de la volonté pourra être comparé au travail opératoire qui caractérise les « groupements » de la pensée logique. On définit aujourd’hui la volonté, jadis trop souvent confondue avec l’acte intentionnel (Wundt, etc.), comme une fonction de réajustement intervenant en cas de conflit des tendances. Comme l’ont bien montré W. James et à sa suite Claparède, lorsqu’une tendance inférieure se trouve aux prises avec une tendance supérieure, il y a intervention de la volonté lorsque la conduite fait primer la seconde, c’est-à-dire s’engage sur la ligne de plus grande résistance, et défaite de la volonté dans le cas inverse. Mais on voit alors le paradoxe si l’on examine les choses du point de vue énergétique : si la volonté consiste à faire triompher la tendance « faible » sur la « forte » d’où provient ce surplus d’efficience ? James avouait le mystère et baptisait du nom de « fiat » l’acte créateur que constitue toute action volontaire. Blondel et d’autres ont fait intervenir les impératifs collectifs pour rendre compte de l’excédent d’énergie nécessaire, à quoi l’on peut répondre qu’alors le rôle de la volonté deviendrait inutile. En réalité le paradoxe disparaît si l’on compare l’acte volontaire à l’opération logique. L’intelligence consiste, elle aussi, à faire triompher une tendance supérieure mais faible (= la conclusion d’un raisonnement) sur une tendance inférieure et forte (= les apparences perceptives) et, si elle y réussit, c’est simplement que, grâce à la réversibilité opératoire, elle parvient soit à conserver les données perceptives antérieures, de manière à leur permettre de compenser celles qui leur ont succédé, soit à anticiper des données futures susceptibles de jouer le même rôle. De même, quand la volonté assure le triomphe d’une valeur morale sur une valeur passionnelle, la première, d’abord plus faible, finit par l’emporter sur la seconde pour cette raison que celle-ci demeure relative au présent seul (régulations…), tandis que la première s’appuie sur des connexions passées et futures, dont l’opération volitive a précisément pour résultat de les faire revivre ou de les anticiper. Il y a donc là un « groupement » des valeurs et le caractère réversible de ses enchaînements explique comment l’acte volontaire parvient à insérer l’affectivité du moment dans un système durable de moyens et de fins qui la situe « sub specie aeternitatis ». C’est pourquoi il demeurera toujours quelque vérité en cette affirmation de l’un des meilleurs connaisseurs des passions humaines, Spinoza, qui en est venu à considérer la volonté et l’intelligence logique comme une seule et même chose.

Rythme, régulation et groupement constituent ainsi les trois phases du mécanisme évolutif de la vie affective aussi bien que du développement de la connaissance.