Les Mécanismes perceptifs : modèles probabilistes, analyse génétique, relations avec l’intelligence ()

Introduction a

On peut étudier la perception à de nombreux points de vue, dont le plus classique est le point de vue psycho-physiologique. Nous avons au contraire entrepris les recherches dont cet ouvrage résume et développe les résultats en nous posant deux sortes de problèmes généraux qui ont peu préoccupé la plupart des spécialistes de la perception (à part de notables exceptions comme A. Michotte).

I. Le premier de ces problèmes est celui des relations entre la perception et l’intelligence et il s’est imposé à nous de façon particulièrement pressante en étudiant les structures de la pensée préopératoire chez le petit enfant, qui sont manifestement plus liées aux configurations perceptives que ce n’est le cas des structures opératoires ultérieures. Ce premier problème comporte lui-même deux sous-questions principales. L’une est de déterminer si, comme on le dit ordinairement, les notions sont abstraites de la perception ou si elles se bornent à utiliser les produits de celle-ci pour les englober en des systèmes plus complexes qui les corrigent et les complètent par un ensemble d’apports d’origine non perceptive. L’autre est d’établir les analogies et les différences entre le fonctionnement de la perception et celui de l’intelligence, ainsi qu’entre les diverses structures issues de ces fonctionnements.

Le second problème général à la solution duquel nous nous sommes constamment intéressé (et qui ne constitue qu’une extension du précédent) est celui de la valeur épistémologique des perceptions comparée à celle des autres formes de connaissance. La question est d’abord de décider si la perception nous fournit une information plus riche, plus adéquate ou plus « authentique »1 sur les objets et les événements physiques que les modes plus médiats ou plus indirects d’approche. Et dans le cas où 1’« objectivité » constituerait au contraire un produit tardif, dû aux constructions de l’intelligence, la question serait ensuite de comprendre pourquoi la perception ne

1 « Authentique » au sens de : se rapprochant davantage des sources.

nous conduit pas de façon assurée dans l’intimité des objets et quels éléments subjectifs de transposition ou de déformation font obstacle à cette lecture en apparence immédiate des propriétés du milieu extérieur.

II. Pour résoudre ces problèmes, nous avons comme d’habitude utilisé la méthode génétique, mais en l’appliquant cette fois aux mécanismes perceptifs. Nous avons choisi un certain nombre d’épreuves classiques (« illusions » optico-géométriques, etc.), ainsi que d’autres récentes ou imaginées par nous, et nous nous sommes d’abord demandé comment les réactions à ces dispositifs évoluaient avec l’âge. Cette question n’a d’ailleurs rien de bien nouveau et Binet déjà (qui a abordé les domaines les plus divers avec une infatigable curiosité) avait distingué à cet égard les « illusions » qui diminuent quantitativement en fonction du développement et celles qui augmentent au contraire avec l’âge. Mais le recours au développement, outre les données qu’il fournit à la psychologie de l’enfant et aux comparaisons entre l’enfant et l’adulte, nous a paru surtout intéressant du point de vue des problèmes énoncés à l’instant.

En effet, sur le terrain des perceptions comme sur celui des notions et des opérations intellectuelles, la méthode génétique présente cet avantage irremplaçable de nous renseigner, au moins partiellement, sur le mode de construction des mécanismes en jeu. Lorsqu’une réaction apparaît pour la première fois à un âge donné (ce qui est rare dans le domaine perceptif mais fréquent dans celui des opérations) ou augmente d’importance avec l’âge, il est alors en général possible de déterminer les facteurs (ou certains d’entre eux) de cette apparition ou de ce développement. Lorsqu’une réaction diminue d’importance avec l’âge (par exemple quant à la valeur quantitative de ses résultats, comme c’est le cas des « illusions » que nous appellerons primaires), c’est donc qu’un facteur antagoniste se développe et son explication nous renseignera probablement en retour sur les mécanismes de l’effet décroissant contraire. Lorsqu’une réaction demeure rigoureusement la même à tout âge (comme certains effets de stéréoscopie) il est donc probable qu’il relève, au moins en partie, de quelque mécanisme physiologique inné. En bref, l’examen comparatif des diverses formes de développement conduit déjà à lui seul à une première approximation dans la direction de l’explication.

III. Mais la méthode génétique est plus riche et nuancée et ne se réduit pas à cette comparaison des courbes de dévelop-

pement. En premier lieu, il convient de compléter celle-ci par celle des apprentissages. Une raison préalable en est que l’apprentissage est une acquisition se déroulant dans le temps, et qu’il constitue déjà à lui seul une sorte de développement. Par exemple, à la distinction des « illusions » optico-géométriques qui diminuent ou qui augmentent de valeur quantitative avec le développement (de l’enfant à l’âge adulte) correspond une autre distinction, sans doute aussi importante, entre les illusions qui diminuent de valeur avec la répétition et celles qui augmentent dans la même situation ; et il n’est pas exclu que ces deux couples de catégories opposées de réaction coïncident dans les grandes lignes. Mais une raison tout aussi essentielle d’unir l’étude du développement proprement dit (c’est-à-dire en fonction de l’âge) à celle des effets de répétition ou d’apprentissage est que ces derniers effets se modifient eux aussi avec l’âge et constituent ainsi l’un des caractères ou peut-être même l’un des facteurs du développement : par exemple certaines diminutions (pouvant aller chez l’adulte jusqu’à l’annulation) d’une illusion « primaire » avec la répétition ne débutent que vers 7 ans, tandis qu’en moyenne les petits de 5 ans ne présentent pas cette forme d’apprentissage.

Enfin un problème qui semble ne comporter aucun rapport avec la méthode génétique est celui des effets de la durée de présentation des dispositifs lors de la mesure d’une réaction perceptive. Nous avons constaté, par exemple, que certaines illusions (avec centration du regard sur tel ou tel point de la figure), passent par un maximum pour certains temps très courts d’exposition au tachistoscope ; et l’on peut généraliser ce genre de recherches sur le « maximum temporel » en l’appliquant à l’étude de réactions perceptives diverses. Mais, d’une part, il s’agit dans ces phénomènes comme dans ceux des actions de la répétition, d’une sorte de « genèse actuelle », puisque l’on voit croître puis diminuer un effet perceptif en fonction d’un facteur temporel. Et surtout, d’autre part, le maximum temporel peut varier avec l’âge, pour une même figure, du point de vue de la durée optimale de présentation, du point de vue de la valeur quantitative de l’effet atteinte pour la durée optimale et même en certains cas du point de vue qualitatif (l’illusion maximale, au temps optimum, pouvant être positive à un certain âge et négative à un autre, ce qui signifie que cette dernière réaction résulte de la considération d’une autre partie de la figure que la partie mesurée). Pour être complète dans le domaine perceptif, la méthode génétique doit donc englober une comparaison des effets de durée de présentation en même temps

qu’une comparaison des effets de répétition et qu’une comparaison des courbes de développement en général.

IV. De la méthode génétique, utilisée selon les trois dimensions que nous venons de caractériser, nous attendons alors trois sortes de services, les premiers concernant la classification des différentes catégories d’effets perceptifs, les seconds se rapportant aux explications éventuelles que nous chercherons à trouver et les troisièmes à la solution des deux problèmes généraux énoncés au début de cette Introduction (sous I).

V. Pour ce qui est de la classification, tout d’abord, Binet avait déjà réparti les illusions optico-géométriques en « innées » ou « acquises », selon qu’elles diminuent ou augmentent avec l’âge. Nous préférerons nommer « primaires » les premières, car elles dépendent peut-être davantage de facteurs d’équilibre et de déséquilibre que de l’hérédité proprement dite. Quant aux deuxièmes, que nous appellerons « secondaires », elles dépendent sans doute d’activités perceptives qu’il s’agira de distinguer selon leurs divers niveaux et qui ne sont pas toutes facteurs d’« illusions ». Parmi ces illusions secondaires elles- mêmes, il s’agira encore de distinguer 1 celles qui augmentent avec l’âge sans discontinuer ou avec un plateau final et celles qui augmentent jusqu’à un certain âge pour diminuer quelque

1 D’un point de vue exhaustif on pourrait distinguer cinq possibilités : (1) pas d’évolution avec l’âge ; (2) effets diminuant sans discontinuer jusqu’à un palier moyen ; (3) effets diminuant jusqu’à un certain âge pour augmenter ensuite ; (4) effets augmentant jusqu’à un palier moyen ; (5) effets augmentant jusqu’à un certain âge pour diminuer ensuite. Les trois variétés distinguées sous V correspondent donc aux possibilités 2, 4 et 5. Or, les effets (1), dans les rares cas où on les observe, correspondent à deux possibilités bien distinctes : (a) les réactions dues à un montage physiologique paraissant héréditaire (par exemple, les évaluations stéréoscopiques dépendant de la convergence et de la disparation) ; (b) les réactions (par exemple à une illusion optico-géométrique) présentant des erreurs moyennes relativement constantes avec l’âge. Mais ce cas (b) ne constitue alors qu’une variété limite de (2) car il suffit de soumettre les sujets à une expérience de répétition (apprentissage ou exercice) pour constater une diminution de l’erreur systématique plus forte chez l’adulte que chez le jeune enfant. Quant aux effets (3) nous ne les avons pas observés sous une forme générale, mais avons trouvé certains faits limités qui s’en rapprochent : pour certaines grandeurs absolues du cercle intérieur constant, dans l’illusion de Delbœuf, ou pour les mesures sur un cercle extérieur constant, il arrive que l’illusion diminue de 5 à 10-12 ans et qu’elle augmente quelque peu chez l’adulte. Mais en de tels cas (non généraux pour les différents dispositifs utilisés), on peut toujours se demander, soit si la population « adulte » choisie est suffisamment représentative (on utilise en général les étudiants en psychologie, mais leurs attitudes professionnelles peuvent compliquer leurs réactions), soit s’il n’intervient pas alors quelque facteur « secondaire » tel que des comparaisons plus faciles à distance (dans le cas des grandes figures), etc. En cette dernière hypothèse les effets du type (3) seraient des combinaisons de (2), jusqu’à un certain âge, et de (4), aux âges supérieurs.

peu dans la suite (et cette dernière forme d’évolution exigera naturellement un essai particulier d’explication). Ces deux ou trois variétés d’illusions seront, il va de soi, à mettre en relation avec les réactions perceptives (et avec leur développement) non productrices d’« illusions », qu’elles en soient au contraire correctrices ou appartiennent à d’autres variétés de perceptions (constances, etc.).

VI. Quant à la recherche des explications, il convient d’abord de distinguer les problèmes et, pour ce faire, de dissocier en toute réaction perceptive ce qui est ou peut être constant avec l’âge (par exemple sa forme qualitative) et ce qui varie avec le développement (par exemple sa valeur quantitative, quand ce n’est pas sa forme elle-même).

En ce. qui concerne les illusions optico-géométriques primaires, la forme qualitative demeure la même à tout âge. Pour établir ce fait, nous considérerons une à une les figures classiques donnant lieu à de telles déformations perceptives et nous en ferons varier les proportions.

Par exemple, pour étudier l’illusion de Delbœuf, (voir chap. I, paragr. 11), on choisit deux cercles concentriques (c’est-à-dire une partie seulement de la figure complète de Delbœuf) en laissant d’abord invariant le cercle intérieur de diamètre A et en faisant varier le cercle extérieur de diamètre B (A’ étant alors la largeur de l’intervalle entre eux deux) selon un certain nombre de rapports A’ = A : n, jusqu’à A’ = A, puis selon un certain nombre de rapports A’ = nA. En comparant alors le cercle intérieur constant à un cercle libre variable servant de mesurant, on établit la courbe des erreurs en fonction des divers rapports entre A et A’. Cette courbe étant obtenue sur des sujets adultes, on répète l’expérience aux différents niveaux d’âge où elle est possible : 5 ans, 6 ans, etc. jusqu’à 11 et 12 ans1.

Réciproquement, on maintiendra le grand cercle B constant et l’on fera varier le cercle intérieur de diamètre A selon les mêmes rapports A’ > A, A’ =A et A’ < A pour construire à nouveau une courbe des erreurs, mais cette fois sur le cercle B (mesuré au moyen d’un cercle libre de dimensions subjectivement comparables). L’expérience se fera également âge par âge et donnera naturellement des résultats bien distincts des précédents.

On étudiera de même la surestimation du grand côté du rectangle en le maintenant constant et en faisant varier l’autre ;

1 On fera varier de même les dimensions absolues de la figure, mais ce facteur ne présente qu’une importance réduite, relative à la seule valeur quantitative de l’illusion.

ou la sous-estimation de la grande diagonale du losange en la laissant constante, ainsi que la longueur des côtés, et en faisant varier l’angle. Etc., etc.

En possession de tels documents, il est alors facile de distinguer en toute illusion primaire les deux aspects annoncés à l’instant :

(1) La forme qualitative de la courbe des erreurs est la même à tout âge (aux niveaux accessibles à l’expérimentation). Cette courbe présente dans la règle un maximum que nous appellerons spatial (pour le distinguer du maximum temporel dont il a été question sous III) et qui correspond à certaines proportions définies de la figure (par exemple A = 6A’ ou A = 3B : 4 dans l’illusion de Delbœuf mesurée sur A). Ce maximum est positif en ce qui concerne les surestimations. Mais, dans la règle également, il existe aussi un maximum spatial négatif lorsque, pour certaines proportions, la surestimation se transforme en sous-estimation (c’est le cas, pour l’illusion de Delbœuf, lorsque A’ > A, avec maximum négatif vers A’ = 1,8 A dans le même exemple). Or, la permanence de la forme qualitative des erreurs se marque au fait que, à tous les âges, on retrouve respectivement en moyenne le maximum spatial positif, le maximum négatif et l’erreur médiane pour les mêmes proportions objectives de la figure.

(2) Par contre, ce qui varie avec l’âge est la valeur quantitative de l’illusion : tout en correspondant aux mêmes proportions objectives de la figure, le maximum positif sera représenté par des valeurs sensiblement plus fortes à 5-6 ans que chez l’adulte et par des valeurs décroissant plus ou moins régulièrement avec l’âge. En d’autres termes, les courbes d’erreurs auront la même forme, mais se superposeront plus ou moins exactement selon les niveaux d’âges quant à la valeur métrique des illusions.

On voit que deux problèmes bien distincts sont ainsi posés du point de vue de l’explication des processus perceptifs :

(a) Il s’agit d’abord de rendre compte de la loi qualitative constante des erreurs pour une figure donnée, c’est-à-dire de comprendre pour quelles raisons les maxima positif et négatif et l’erreur nulle médiane correspondent respectivement à telles proportions objectives de cette figure. Il s’agit surtout, bien entendu, de chercher une loi commune aux différentes illusions primaires, susceptible de permettre un calcul de la position des

tnaxima pour n’importe quelle figure simple et de trouver, dans la mesure du possible, les raisons d’une telle loi.

(b) Mais il s’agit ensuite, et c’est là un autre problème, de comprendre selon quel mécanisme une même erreur qualitative peut être forte ou faible et pour quelles raisons ce genre d’erreurs primaires diminue avec l’âge. La discussion de ce second problème suppose alors naturellement la comparaison des courbes d’évolution avec les courbes d’apprentissage (répétition) à tout âge et avec les courbes de croissance de l’illusion en fonction des durées tachistoscopiques (également à tout âge).

Quant aux illusions secondaires de divers types, elles soulèvent des problèmes analogues mais en termes quelque peu modifiés. En premier lieu elles ne comportent pas toujours de caractères qualitatifs constants avec l’âge : par exemple la surestimation de l’élément supérieur de deux verticales situées en prolongement l’une de l’autre, qui est assez générale chez l’adulte, ne domine plus chez l’enfant pour certains intervalles entre ces deux éléments ; dans la figure en équerre, l’adulte surestime la verticale même avec fixation sur l’horizontale, ce qui n’est plus le cas à 5-7 ans. En second lieu, l’augmentation de telles illusions secondaires avec l’âge ne relève plus d’un seul mécanisme général, mais d’activités perceptives multiples qui ne sont point par elles-mêmes productrices d’illusions ou déformations (mais seulement en relation avec certaines situations données mettant en jeu par ailleurs des facteurs primaires 1) et le problème sera de rendre compte de ces activités perceptives en leurs mécanismes divers.

Enfin ces activités perceptives donnent lieu à de multiples réalisations positives telles que les constances, la perception de la causalité, la plupart des formes de perception de la vitesse, etc. Ordinairement accompagnées d’ailleurs d’erreurs systématiques, ces réalisations présentent chacune les deux mêmes caractères de mécanismes communs et d’évolution avec l’âge qui soulèvent le problème général de la structure et du fonctionnement des activités perceptives dans leurs relations avec ceux des autres activités sensori-motrices et finalement des adaptations intelligentes.

1 Par exemple deux éléments inégaux A < B engendreront un effet de contraste (facteur primaire) s’ils sont proches. S’ils sont éloignés l’un de l’autre, ils ne produiront aucun effet, sauf si une activité perceptive de transport conduit à les mettre en relation. En ce dernier cas, l’activité de transport, non déformante par elle-même, aboutira à déclencher l’effet primaire de contraste qui ne se serait pas produit sans eUe.

VIL Ces problèmes spécifiquement perceptifs ainsi distingués, qui constituent la partie principale du programme du présent ouvrage, il s’agit maintenant de préciser à quels types d’explications nous devons recourir pour résoudre ces questions particulières et, en fin de compte, pour aborder la discussion des problèmes généraux annoncés sous I.

Pour choisir ces méthodes d’interprétation, il convient de prendre dès le départ une conscience claire de la position inconfortable qu’occupe la psychologie de la perception en opposition avec les points de vue strictement psycho-physiologiques, pour la plupart desquels la psychologie n’est qu’une « phénoménologie » (au sens étymologique et non pas philosophique du terme), non explicative par sa nature même, et avec le point de vue de la psychologie de l’intelligence, laquelle, par les caractères de l’objectif étudié, est plus indépendante en ses méthodes d’analyse.

Par leurs racines, en effet, les mécanismes perceptifs relèvent du domaine de la physiologie du système nerveux, tandis que leurs formes supérieures, pour autant que l’on est conduit à distinguer plusieurs paliers au sein des activités perceptives, rejoignent les adaptations élémentaires de l’intelligence. 11 s’agit donc de trouver une méthode d’analyse susceptible de satisfaire à la fois les neurologistes et les psychologues de l’intelligence, ou (si l’on préfère plus de réalisme et moins de candeur), une méthode susceptible de ne conduire à des contradictions, ni avec les données physiologiques (dont on sait combien rapidement elles se renouvellent), ni avec les considérations relatives aux structures opératoires de l’intelligence mathématique ou logique.

La précaution essentielle à prendre à cet égard est de n’utiliser, pour l’analyse des phénomènes perceptifs, qu’un langage et une conceptualisation demeurant purement relationnels, c’est- à-dire qui ne fassent appel à aucune entité, faculté ou facteur en plus des relations elles-mêmes et de leurs interliaisons. En ce cas, les relations subsisteront comme telles, quel que soit le modèle physiologique que l’on fera correspondre au phénomène perceptif considéré, tandis qu’une entité psychologique risque toujours, au contraire, de se dissoudre en cas d’explication neurologique correcte.

Or, le langage relationnel est aisé à appliquer à toutes les structures perceptives, à la fois du point de vue de leur caractère adaptatif (acquisition d’une information adéquate) et du point de vue de leur caractère déformant (« illusion » ou erreur systématique).

Par exemple, en comparant un segment de droite A à un autre segment B plus long que le premier, le sujet perçoit une inégalité A < B, qui est une relation exprimant une information adéquate, mais en même temps il surestime B et sous-estime A, ce que nous écrirons A (B) < A c’est-à-dire « A comparé à B est subjectivement plus petit que A seul » et B (4) > B « B comparé à A est plus grand que B isolé » : or, ce sont là encore des relations, mais exprimées en leur aspect déformant. Le caractère spécifique de la plupart des relations perceptives est, en effet, de modifier (de « déformer ») leurs propres termes, par opposition à une relation logique dans laquelle on aura A(B) = A : « A comparé à B reste identique à A seul ». Quant à la comparaison elle-même, exprimée par la parenthèse (B), il ne s’agit pas d’une entité, car son mécanisme peut être traduit en pures relations. En effet, elle peut résulter de l’interaction instantanée des éléments A et B dans le même champ de centration du regard ou d’un transport A sur B (ou l’inverse) supposant un déplacement entre deux centrations. Mais ni la centration Ct ni le transport Tp ne sont des entités car ils sont réductibles à des complexes de relations. La centration correspond à un espace dont les différentes régions peuvent se dilater ou se contracter selon un mécanisme probabiliste à établir et le transport consiste en une mise en relation à distance en liaison avec les centrations.

Bref, on peut construire un système de notions définissables en langage de pures relations et n’utiliser que celles-ci pour la description et l’explication des phénomènes perceptifs. Ces relations seront métriques toutes les fois que cela sera possible, et coordonneront ainsi directement les mesures prises dans les expériences. Elles seront en d’autres cas spatiales au sens de topologiques, ou encore probabilistes. Lorsque les phénomènes ne pourront trouver d’emblée une expression mathématique, nous nous servirons de symboles logiques, mais sans que cela signifie ipso facto l’intervention de facteurs logiques dans les mécanismes perceptifs : nous n’utiliserons de tels symboles qu’à titre d’expressions mathématiques non encore quantifiées inétriquement.

Une telle méthode relationnelle ne présente ainsi aucune objection du point de vue physiologique. Mais, en ce cas, on dira sans doute qu’elle n’explique alors rien et demeure par sa nature purement descriptive. Or, nous croyons au contraire qu’elle est en mesure de remplir intégralement les deux fonctions de toute méthode scientifique : (1) établir des lois (= description) et (2) les déduire dans la mesure où elles sont déductibles et leur conférer par cela même un certain degré de

nécessité (= explication). Dans la plus avancée des sciences expérimentales, c’est-à-dire la physique, l’explication ne consiste, en effet, qu’en une déduction des lois, non pas seulement, il va de soi, par simple insertion des lois particulières en des lois générales (ce qui n’explique encore rien), mais par construction à partir de structures spatiales ou probabilistes comportant leur propre nécessité logico-mathématique (par exemple des structures de groupes, de réseaux, etc.).

Or, à une échelle infiniment plus modeste, la méthode relationnelle dans l’étude de la perception peut conduire, non seulement à énoncer correctement les lois des phénomènes, mais encore à construire des modèles susceptibles de conférer une nécessité hypothético-déductive à certaines de ces lois, ce qui revient proprement à les expliquer. Par exemple, on est sur la voie d’une explication de ce genre lorsque l’on tente de déduire la loi de Weber à partir d’un schéma probabiliste. Le fait que cette loi se retrouve en de nombreuses situations d’excitations physiologiques et jusqu’en physique, par exemple dans l’impression d’une plaque photographique (où elle résulte alors d’une correspondance entre la progression arithmétique des impressions et la progression géométrique des probabilités selon lesquelles les photons projetés sur la plaque rencontrent les particules de sel d’argent dont elle est composée) ne constitue encore en rien une explication, mais sa réduction à un modèle de probabilité de rencontres est déjà explicative.

Mais, même sur les points où elle devient explicative, la méthode relationnelle ne saurait en droit provoquer de conflits avec la physiologie. En effet, à supposer que la psychologie de la perception aboutisse à un système de lois bien formulées et à un système d’explications fondées sur la construction de modèles purement géométriques ou probabilistes, on ne voit nullement en quoi l’adjonction d’une analyse proprement causale parce que neurophysiologique pourrait mettre en défaut ces schémas géométriques ou probabilistes dans la mesure où ils sont adéquats : s’ils sont exacts, ceux-ci subsisteraient au contraire intégralement dans la nouvelle perspective. Par exemple, si la surestimation de forme B(A) > B est due à un mécanisme probabiliste, ce n’est pas le fait de savoir en plus quelle est la part de la rétine (par exemple de l’induction rétinienne utilisée par Motokawa) ou d’une autre source d’action, qui contredirait le mécanisme probabiliste en jeu. Les auteurs à tendance organiciste éprouvent, il est vrai, à l’égard des modèles abstraits l’impression qu’ils constituent de simples vues de l’esprit dont la valeur demeure inexistante à côté d’une expli-

cation bien concrète, parce que matérielle et matériellement causale. Mais ils oublient le rôle de la déduction logico-mathé- matique en physique et ils oublient surtout ceci : la neurophysiologie ne reste « concrète » que parce qu’elle en demeure encore à ses débuts et, dans la mesure où elle deviendra exacte, elle prendra précisément une forme physico-mathématique, donc de plus en plus abstraite. Ce jour-là, les schémas géométriques ou probabilistes que pourrait élaborer une bonne psychologie de la perception lui serviront peut-être d’instruments déductifs ! Loin d’être antiphysiologique, la méthode relationnelle constitue au contraire la meilleure préparation à une physiologie intégrale, mais dont l’élaboration est à peine entreprise.

Il faut bien comprendre, en effet, que la vraie différence entre une saine psychologie et la neurophysiologie ne tient pas à la présence d’entités mentales qu’utiliserait la première et que bannirait la seconde : elle tient uniquement, à notre point de vue, au fait que la seconde est exclusivement causale, tandis que la première se réfère au contraire à la fonction implica- trice. La raison en est que la seconde porte sur des états physico-chimiques qui admettent une causalité entière, tandis que les états de conscience et les comportements mentalisés ne relèvent pas de la causalité et constituent exclusivement des systèmes de significations ou d’actions significatives, ces significations étant alors reliées entre elles par des « implications » au sens large du terme. Une saine psychologie consiste en ce cas à substituer aux implications imprécises et incomplètes de la conscience un système d’implications logico-mathématiques qui constituent un savoir cohérent et adéquat aux données d’expériences. Or, entre la causalité physico-chimique et l’implication psychologique ainsi entendue, il ne saurait y avoir de conflits, pas plus qu’entre l’expérience physique ou matérielle et la déduction logico-mathématique servant à l’interpréter : entre la causalité et l’implication il y a isomorphisme (source du parallélisme psycho-physiologique) et l’avenir des rapports entre la physiologie causale et l’analyse implicatrice est à imaginer sur le modèle des relations qui existent aujourd’hui entre la physique expérimentale ou causale et la physique mathématique ou implicatrice.

VIII. Ceci nous ramène, après un détour sur la méthode que nous avons jugé nécessaire, à nos deux problèmes centraux (énoncés sous I). A commencer par celui des relations entre la perception et l’intelligence ; on sait assez qu’il n’a rien de nouveau et qu’il a été soulevé sous certaines formes particulières

Les Mécanismes perceptifs 2

dès le début des études expérimentales sur la perception. C’est ainsi que Helmholtz faisait intervenir, parmi les mécanismes perceptifs, des « raisonnements inconscients », tandis que Hering lui opposait des explications purement « physiologiques » (comme si les inférences ne comportaient pas de concomitants ou de « parallèles » physiologiques, question à laquelle Pavlov a répondu depuis dans la perspective qui lui est propre). Ce conflit s’est retrouvé entre l’école de Gratz (Meinong, Benussi) et celle de la Gestalt ; etc. Or, c’est en présence de tels problèmes (et parfois aussi des pseudo-problèmes qu’ils peuvent entraîner) que la méthode relationnelle doit espérer introduire quelque rigueur. Qu’est-ce, en effet, que percevoir et en quoi cette réaction diffère-t-elle de celle d’inférer ou l’englobe-t-elle à des degrés divers ? Si ce ne sont pas là des mots vides de sens ils correspondent alors à des systèmes relationnels dont il est possible de caractériser les structures, non par des décisions arbitraires, mais en traduisant pas à pas en formules précises les comportements effectifs du sujet. Or, sitôt engagé dans cette voie, on s’aperçoit qu’il est impossible d’attribuer à toutes les « perceptions » une structure unique, et tout aussi impossible de réduire toutes les « inférences » (ou les « raisonnements » conscients ou inconscients) à une seule et même structure, mais que l’on se trouve en présence, d’une part, de tout un ensemble de structures perceptives de complexité croissante (et un ensemble dont il n’est pas assuré qu’on puisse le sérier linéairement en correspondance avec des étapes chronologiques), et, d’autre part, de toute une gamme de « préinférences » et d’inférences proprement dites (qu’il serait également dangereux de considérer a priori comme une série unique). C’est alors qu’il devient possible de contrôler avec quelque exactitude si telle ou telle structure perceptive comporte ou non l’intervention de telle ou telle forme d’inférence et, en cas de réponse affirmative, on est alors toujours libre de désigner ou de ne pas désigner cette dernière sous le terme de « raisonnement inconscient ».

D’un tel point de vue, il est possible de reprendre sur de nouvelles bases l’étude du problème fondamental soulevé par la théorie de la Gestalt de la continuité génétique entre les structures perceptives et celles de l’intelligence. On sait, en effet, que pour le gestaltisme l’acte d,intelligenj⅜) consiste en une restructuration orientée vers les formes les « meilleures » pour une situation donnée, ces formes obéissant aux mêmes lois que celles de la perception. A cet égard l’intelligence serait à concevoir comme un prolongement de la perception, avec

extension des mêmes structures aux éléments dépassant la frontière des champs perceptifs.

Une telle conception présente le mérite, que nous tenons à souligner fortement, de nous délivrer entièrement de la notion encombrante mais sans cesse renaissante d’une intelligence- faculté qui serait distincte des autres fonctions cognitives. Nous reconnaissons donc pleinement, en accord avec le gestaltisme, que l’intelligence n’est pas autre chose que le système d’ensemble des fonctions cognitives et que, pour en trouver les lois, il s’agit essentiellement de déterminer vers quelles formes d’équilibre tend un tel système lorsque le sujet se trouve en présence des tâches les plus difficiles et des problèmes dont la solution n’est point fournie d’emblée par une lecture perceptive. Nous avons constamment cherché à montrer que ces formes d’équilibre de niveau supérieur consistent alors en structures opératoires susceptibles de coordonner les ensembles de transformations, et nous constatons l’accord entre de telles suppositions et les thèses défendues par l’un des fondateurs de la théorie de la Gestalt1.

Entre les structures perceptives les plus élémentaires et les structures opératoires les plus complexes de l’intelligence, on trouve, d’autre part, effectivement une série ininterrompue d’intermédiaires. L’un des plus remarquables est fourni par l’intelligence représentative préopératoire de l’enfant, qui est constamment dominée par des formes de raisonnement portant, non pas sur les transformations comme telles, mais sur des configurations en fait très analogues aux configurations perceptives (par exemple l’absence d’homogénéité entre les espaces pleins et les espaces vides, la non-équivalence entre un tout non divisé et la même totalité répartie en morceaux séparés, etc., etc.).

Mais malgré l’existence de tels intermédiaires et d’une telle continuité, il n’en reste pas moins que les structures proprement opératoires de l’intelligence et les structures perceptives initiales diffèrent qualitativement les unes des autres. Toutes deux constituent des formes d’équilibre et toutes deux consistent en structures d’ensemble caractérisées par leurs lois de totalité, cela reste entendu. Mais à la composition non additive et irréversible des structures perceptives succèdent les compositions rigoureusement additives et réversibles des opérations, et il est donc exclu de réduire les structures supérieures aux inférieures et de s’en tenir à un seul type de structuration défini par la notion claire mais limitative de « Gestalt ».

1 Max Wertheimer, Productive Thinking, rééd. améric. 1960.

Or, si l’on cherche à comprendre pourquoi la théorie de la Forme a ainsi négligé ces oppositions structurales et a voulu soutenir ce paradoxe d’expliquer par les mêmes « lois d’organisation » les effets déformants propres aux illusions perceptives et des structures essentiellement rationnelles comme celles de l’espace euclidien ou du raisonnement logique, on s’aperçoit que la cause en tient à une insuffisante application de la méthode relationnelle. En effet, à l’idéal atomistique de la psychophysique et de la psychologie associationniste, qui poursuivaient la recherche de l’élément préalable ou « sensation » pour expliquer ensuite les totalités perceptives ou conceptuelles par des associations entre ces éléments, la théorie de la Forme a eu le mérite d’opposer les notions de champ et de totalité, ce qui semble impliquer un relativisme systématique, à tel point qu’on a pu comparer (avec quelque exagération) le renouvellement considérable que la théorie de la Gestalt a provoqué dans le domaine des études perceptives à la révolution déclenchée en physique par la théorie de la relativité. Mais, à y regarder de plus près, on s’aperçoit que la notion gestaltiste de totalité est demeurée à mi-chemin du relativisme parce qu’elle a peu à peu paru aux théoriciens de la Forme constituer une explication en elle-même, et non pas simplement un instrument de description, et qu’elle a ainsi conduit à négliger le problème des modes de composition. On s’est dès lors borné à rechercher des caractères de totalité, par opposition aux lois de construction ou de composition de la totalité, et cela a abouti sans plus à une simple énumération de ses caractères les plus généraux : simplicité, régularité, continuité, symétrie, ordre, ressemblance, proximité, principe de maximum et de minimum, etc. On a bien sûr contrôlé par des expériences minutieuses et fécondes l’action respective de chacun de ces caractères généraux, mais la séduction dangereuse de cette idée de totalité a conduit ainsi à considérer comme explicatives ce qui ne constituait que de bonnes descriptions de la subordination des parties au « tout ». Il n’est alors pas surprenant que ces caractères les plus généraux des « bonnes formes » aient paru imposer la thèse d’une identité de structure entre la perception et l’intelligence, parce qu’effectivement les caractères assignés de la sorte aux totalités et aux « bonnes formes » étaient si généraux qu’ils s’appliquaient à tout, et à l’intelligence comme à la perception. Il est, en effet, remarquable que la théorie de la Forme n’ait réussi à caractériser les structures perceptives par aucun caractère spécifique (car la « proximité » elle-même est un caractère topologique général, correspondant au « voisinage ») et n’ait

employé pour décrire les « bonnes formes » de la perception que des propriétés également valables pour les « bonnes formes » logico-mathématiques.

Mais il n’y a pas seulement deux modes d’interprétation : ’ atomisme ou Gestalt, correspondant en dernière analyse à deux I grandes conceptions d’ensemble : un génétisme sans structure 11 ou un structuralisme sans genèse. Tandis que l’atomisme psychologique considère le tout comme formé par des associations entre éléments préalables et que la Gestalt conçoit ces éléments comme simplement différenciés à l’intérieur d’une totalité présente dès le départ, la méthode relationnelle considère, avec le gestaltisme, que les éléments ne sont pas donnés au préalable puisqu’ils n’existent pas indépendamment des relations qui les unissent ; mais au lieu d’invoquer directement i’ un tout dont ces éléments ne seraient que le reflet, elle cherche l à composer le tout à partir de ces relations. A la notion d’une ’ totalité fournie sans explication, la méthode relationnelle substituera donc un effort pour construire ou composer le tout, non pas à partir des éléments, mais à partir de leurs relations, ce qui n’est pas la même chose. Et ces relations ne se réduisent pas non plus à une simple Gestalt, même si elles sont interdépendantes : en effet, un élément ou une relation élémentaire sont en relation avec « tous » les autres et non pas avec le « tout » comme tel ; par exemple, si un tout est formé de quatre éléments (comme les côtés d’un carré), chacun d’eux est en relation avec les trois autres et non pas avec les quatre en tant que tout (même si cet élément est aussi en relation « réflexive » avec lui-même) et le tout n’est que l’ensemble des n relations pouvant exister entre ces quatre éléments. Ceci n’exclut nullement l’existence de lois de totalité qui ne sont des lois ni des éléments, ni des relations élémentaires : mais ces lois n’expriment que la composition même des relations entre elles1 (exemples : un groupe, un réseau, une composition probabiliste, etc.).

D’un tel point de vue, mais d’un tel point de vue seulement nous semble-t-il, il devient possible de dépasser l’antagonisme factice d’un génétisme sans structure ou d’un structuralisme sans genèse : toute genèse part de structures antérieures pour en construire de nouvelles et toute structure comporte ainsi une genèse, en une régression naturellement sans fin (sans « com-

1 Nous prenons naturellement le terme de relation au sens le plus large de « liaison » ou de « connexion » et non pas au sens strict de la logique des relations. En ce sens, une classe est une liaison, une opération est a la fois une liaison et une source de liaisons nouvelles, etc.

mencement absolu »). C’est alors, mais seulement si l’on se place à ce point de vue de la composition des relations, que l’on peut espérer découvrir les différences, aussi bien que les continuités, entre les structures de la perception et celles de l’intelligence. Toutes deux comportent des structures d’ensemble possédant leurs propres lois de totalité (exemple : la suite des nombres présentant une structure de « corps », etc.). Mais ces .i structures ne sont pas les mêmes dans les deux cas, puisque les unes sont irréversibles et les autres réversibles. La méthode j relationnelle nous servira donc à les caractériser jusque dans le détail et à dégager à la fois leurs différences et leurs analogies sans s’enfermer d’avance dans l’alternative de l’associationnisme ou de 1a Gestalt.

IX. Mais cet effort pour caractériser en leur spécificité les multiples structures perceptives et les multiples structures de l’intelligence jusqu’aux structures opératoires elles-mêmes n’a de sens que s’il prépare la solution du problème de la filiation ou de la non-filiation entre les secondes et les premières et ce problème de filiation est en définitive inséparable de la question de la signification épistémologique de la perception, enten- 1 due comme la question (indépendante en droit de toute philosophie et susceptible de demeurer sur le strict terrain des faits) des relations entre le sujet percevant et les caractèrs connus ; par ailleurs (par la mesure physique, etc.) de l’objet perçu.

Le problème de filiation se pose de deux manières : l’une générale, l’autre par analyse des concepts particuliers. La manière générale consiste à chercher, une fois établies les différences comme les caractères communs entre les structures perceptives et les structures de Γinte11igence, si les secondes dérivent des premières par simple extension à des situations plus complexes (distances spatio-temporelles croissantes, etc.), par mobilité progressive, passage des régulations semi-réversibles aux opérations réversibles, etc., ou si 1a continuité éventuelle des transitions ne s’explique au contraire que par la subor- . dination graduelle des structures perceptives au schématisme | sen≤Qij-moteur en généra ! qui constituerait alors la source authentique du développement de l’intelligence.

Mais cette discussion globale peut et doit être complétée par une analyse particulière de chacun des domaines où se constituent simultanément une structuration perceptive et une conceptualisation (finalement opératoire). Il existe, par exemple, une perception de l’espace, du mouvement, de la vitesse, du

temps, de la causalité, etc., comme des notions préopératoires puis opératoires, structurant les mêmes contenus. Le problème est alors de déterminer si la notion dérive ou non de la perception correspondante, ou, plus précisément, ce qu’elle emprunte et ce qu’elle ajoute à la perception. Il va de soi qu’une telle analyse ne peut être conduite que sur le terrain strictement génétique (comparaison des perceptions et des notions correspondantes aux différents niveaux du développement), mais que, sur le terrain, elle est susceptible d’éclairer singulièrement la discussion générale considérée précédemment.

Or, à confronter pas à pas l’évolution d’un concept avec celle des perceptions correspondantes (par exemple l’espace projectif avec les perceptions de la grandeur projective ; les coordonnées de l’espace euclidien et les coordonnées perceptives, etc. etc.), on se trouve constamment en présence de trois questions distinctes et non pas simplement des deux annoncées à l’instant : (1) celle des informations que la notion tire de la perception ; (2) celle des éléments nouveaux (coordinations ou propriétés nouvelles, etc.) que la notion ajoute à la perception ; (3) celle des corrections éventuelles, et non pas seulement des compléments, que la notion introduit dans ce qu’elle emprunte à la perception.

Si ces questions se posent effectivement toutes trois en chacune des situations où la confrontation est accessible, cela revient alors à dire qu’il est impossible de comparer la connaissance perceptive et la connaissance notionnelle ou opératoire sans s’interroger par le fait même sur leur degré respectif (ou éventuellement sur leur forme respective) d’objecti- (vité : or c’est soulever là, qu’on le baptise ainsi ou non, le pro- i blême de la signification épistémologique de la perception1./! Il nous restera donc à conclure l’étude des filiations du concept et du percept par une brève analyse épistémologique de la perception, de manière à juger si celle-ci parvient ou non à assurer ce contact immédiat entre le sujet et l’objet que l’empirisme a de tout temps considéré comme la garantie fondamentale de l’objectivité, tandis qu’une analyse authentiquement génétique doit avant tout se demander si l’objectivité se construit ou est donnée dès le départ, et si c’est la structuration

1 Un auteur aussi peu suspect de délectation épistémologique que Henri Pléron, conclut son bel ouvrage, purement psycho-physiologique, sur La sensation, guide de vie (Gallimard 1945) en insistant sur le fait que la sensation est essentiellement un « symbole », mais dont la valeur d’information est bien inférieure à celle des équations mathématiques (p. 413).

opératoire ou la structuration perceptive qui constitue le principal instrument de cette élaboration éventuelle (et cela jusque dans la constatation dite « perceptive » que le savant fait au terme d’une expérience de laboratoire).