Chapitre VII.
Origine perceptive ou non perceptive des structures de l’intelligence (notions et opĂ©rations) a

Les deux hypothĂšses gĂ©nĂ©tiques les plus probables quant aux relations entre la perception et l’intelligence nous ont paru ĂȘtre (chap. VI, Introd.), dans l’état actuel des connaissances, celle d’une filiation directe conduisant des effets perceptifs de champ aux structures opĂ©ratoires par l’intermĂ©diaire des activitĂ©s perceptives, puis sensori-motrices et enfin reprĂ©sentatives prĂ©opĂ©ratoires, ou celle d’un dĂ©veloppement autonome de l’intelligence Ă  partir de l’action (activitĂ©s sensori-motrices), avec enrichissement continuel des structures perceptives sous l’effet de ce dĂ©veloppement des structures de l’action et de l’intelligence, par l’intermĂ©diaire Ă  nouveau (mais en sens inverse) des activitĂ©s perceptives et avec sĂ©dimentation progressive de ces derniĂšres en effets de champ.

Pour dĂ©cider entre ces deux hypothĂšses, nous avons commencĂ© (chap. VI) par analyser les diffĂ©rences et les ressemblances entre les structures de la perception et celles de l’intelligence, et avons constatĂ©, Ă  propos de presque chacune de ces diffĂ©rences, que le passage des premiĂšres structures aux secondes comporte l’intervention d’apports nouveaux, issus des actions ou des opĂ©rations, et qu’il ne s’explique pas par simples extensions ou assouplissements des structures perceptives. Mais ce n’était lĂ  qu’une simple introduction Ă  l’étude de ces questions et il reste Ă  montrer par des faits, d’une part, l’action du dĂ©veloppement des structures de l’intelligence sur celui des activitĂ©s perceptives particuliĂšres, et, d’autre part, la sĂ©dimentation de ces derniĂšres en nouveaux effets de champ.

Le moment est donc venu de poser le problĂšme en sa gĂ©nĂ©ralitĂ©, ce que nous chercherons Ă  faire sous la forme suivante. Si la premiĂšre des deux hypothĂšses gĂ©nĂ©tiques rappelĂ©es Ă  l’instant est la vraie, la consĂ©quence minimale qu’entraĂźnera cette hypothĂšse unitariste sera la vĂ©rification de l’opinion classique suivant laquelle les notions Ă©laborĂ©es par l’intelligence sont « abstraites » de la perception et tirent ainsi leur origine du donnĂ© sensoriel quels que soient les remaniements auxquels donnent lieu les abstractions de degrĂ©s successifs et les gĂ©nĂ©ralisations qui les accompagnent ou les dirigent. Quant Ă  sa consĂ©quence maximale, elle consistera Ă  vĂ©rifier que les opĂ©rations elles-mĂȘmes de l’intelligence (dont l’abstraction et la gĂ©nĂ©ralisation constituent les produits) sont issues des lois gĂ©nĂ©rales d’organisation dĂ©jĂ  Ă  l’Ɠuvre dans la perception, Ă  la maniĂšre dont M. Wertheimer a tentĂ© d’élargir le concept de Gestalt perceptive pour en tirer les structures opĂ©ratoires de la pensĂ©e productive y compris les structures logico-mathĂ©matiques. Si la seconde de nos deux hypothĂšses gĂ©nĂ©tiques est la vraie, il s’ensuivra au contraire que ni les opĂ©rations de l’intelligence ni mĂȘme les notions ne sont tirĂ©es de la perception. En ce qui concerne les opĂ©rations, une analyse directe de leur formation nous semble pouvoir montrer ce qu’elles introduisent d’irrĂ©ductible aux organisations figuratives. Mais pour ce qui est des notions, la justification la plus dĂ©cisive du second des deux systĂšmes d’interprĂ©tation consisterait Ă  prouver que, dans tous les domaines de connaissance oĂč il existe, d’une part, un systĂšme notionnel et, d’autre part, un systĂšme de perceptions correspondantes (exemples : l’espace, la vitesse, le temps, la causalitĂ© notionnels et perceptifs, etc.), la notion n’est en fait jamais « abstraite » de la perception, mais au contraire engendrĂ©e grĂące Ă  un ensemble d’actions et d’opĂ©rations dĂ©butant avec l’organisation sensori-motrice et dont les activitĂ©s perceptives ne reprĂ©sentent qu’un secteur particulier, limitĂ© par ses propres conditions de fonctionnement c’est-Ă -dire par la structuration du donnĂ© spatialement bornĂ© et temporellement actuel (« hic et nunc »).

C’est cette dĂ©monstration que nous allons tenter de fournir dans ce chapitre, en rĂ©sumant trĂšs schĂ©matiquement l’ensemble des recherches que nous avons pu faire ou diriger sur les divers terrains oĂč il est possible de confronter le dĂ©veloppement opĂ©ratoire d’une notion avec les donnĂ©es perceptives correspondantes, analysĂ©es aux mĂȘmes Ăąges en leur Ă©volution Ă©ventuelle. Nous chercherons Ă  Ă©viter la tentation d’un exposĂ© trop gĂ©nĂ©ral (le chap. VI suffit Ă  cet Ă©gard) en nous limitant aux quelques points spĂ©ciaux sur lesquels nous sommes en possession de rĂ©sultats effectifs. Mais ils sont, croyons-nous, suffisamment variĂ©s pour permettre au lecteur de se faire une opinion sur l’interprĂ©tation d’ensemble Ă  laquelle ils semblent conduire et que nous tenterons de dĂ©gager en conclusion.

Nous allons donc chercher Ă  montrer ce qui suit en distinguant quatre formes de relations entre les notions et les perceptions correspondantes : (I) Lorsque les donnĂ©es perceptives correspondant Ă  la notion qu’il s’agit d’expliquer consistent en effets de champ assez « primitifs » pour qu’il ne soit pas possible de retracer leur genĂšse (genĂšse due Ă©ventuellement Ă  des activitĂ©s perceptives primaires, mais de niveau trop Ă©lĂ©mentaire pour ĂȘtre reconstituĂ©es), en ce cas la notion suppose l’intervention de cadres nouveaux, sans relation directe avec ces effets de champ. (II) Lorsque les donnĂ©es perceptives considĂ©rĂ©es consistent en activitĂ©s relativement prĂ©coces et que le schĂšme d’intelligence Ă  expliquer est pour sa part constituĂ© par un schĂšme sensori-moteur (prĂ©reprĂ©sentatif), il y a alors isomorphisme assez poussĂ© (cf. la « prĂ©figuration » dont il sera question sous III) entre ces activitĂ©s perceptives et les activitĂ©s sensori-motrices correspondantes, mais avec action rĂ©ciproque et non pas Ă  sens unique. (III) Lorsque les donnĂ©es perceptives de dĂ©part consistent Ă©galement en activitĂ©s (par opposition aux effets de champ) et que la notion Ă  expliquer est d’apparition sensiblement plus tardive, on peut dire avec Michotte que les premiĂšres « prĂ©figurent » la notion, mais non pas au sens oĂč celle-ci serait simplement abstraite de celles-là : la perception prĂ©figure au contraire la notion en ce sens que les activitĂ©s perceptives engendrant la structure des perceptions considĂ©rĂ©es prĂ©sentent des modes de composition partiellement isomorphes aux modes opĂ©ratoires Ă  l’Ɠuvre dans la construction de la notion, avec filiations communes Ă  partir d’activitĂ©s sensori-motrices. (IV) En certains cas, la prĂ©figuration en question conduit Ă  une action en retour de la structure notionnelle et opĂ©ratoire sur les compositions dues aux activitĂ©s perceptives, et, Ă  la limite, la correspondance observĂ©e entre certaines donnĂ©es perceptives et la notion apparemment tirĂ©e d’elles se rĂ©duit Ă  une action des opĂ©rations dirigeant les activitĂ©s perceptives.

§ 1. Situations de forme (I) : évolutions divergentes des notions et des perceptions correspondantes

Nous sommes en possession de deux bons exemples illustrant la premiĂšre des quatre possibilitĂ©s Ă©numĂ©rĂ©es Ă  l’instant : l’exemple des notions projectives et celui de l’estimation des longueurs de deux horizontales dĂ©calĂ©es.

IA. À Ă©tudier tout d’abord l’évolution chez l’enfant des reprĂ©sentations projectives Ă©lĂ©mentaires (dessiner ou reconnaĂźtre sur des dessins la forme que prĂ©sentera d’un certain point de vue un crayon, ou un ensemble de trois montagnes ou de trois bĂątiments), on constate que cette Ă©volution est orientĂ©e en sens inverse de celle des perceptions correspondantes. Nous avons, en effet, constatĂ© (chap. IV § 3) que la perception des grandeurs projectives est d’autant meilleure que l’enfant est plus jeune ; que cette perception se dĂ©tĂ©riore entre 7-8 et 10-11 ans, puis s’amĂ©liore un peu dans la suite mais sans que l’adulte non exercĂ© retrouve le niveau de 6-7 ans. Or, dans le dessin spontanĂ© des enfants c’est en gĂ©nĂ©ral vers 9-10 ans seulement qu’apparaissent les perspectives. Quant aux expĂ©riences de gĂ©omĂ©trie projective rappelĂ©es Ă  l’instant, elles montrent que la reprĂ©sentation des modifications dues Ă  la perspective ne dĂ©bute que vers 6 œ-7 ans et ne s’organise qu’entre 7-9 ans pour un seul objet, tandis que la comprĂ©hension des modifications liĂ©es aux changements de points de vue pour trois objets (selon les relations gauche-droite et devant-derriĂšre) n’est acquise que vers 9-10 ans. En bref, on peut donc dire (a) qu’au niveau oĂč la perception projective est la meilleure, la notion (ou reprĂ©sentation imagĂ©e) n’existe pas encore ; (b) qu’aux niveaux oĂč la perception projective se dĂ©tĂ©riore la notion est en voie d’organisation, et (c) qu’aux Ăąges moyens oĂč la perception est la moins bonne, la structuration notionnelle atteint au contraire son premier palier d’achĂšvement Ă©quilibrĂ©.

Cette situation est d’autant plus paradoxale que l’on ne saurait nier le rĂŽle jouĂ© par la perception visuelle dans l’élaboration des notions projectives : en sa source historique, la gĂ©omĂ©trie projective a d’abord constituĂ© une thĂ©orie des transformations inhĂ©rentes aux changements des « points de vue », et F. EnriquĂšs, qui cherche Ă  rattacher les diverses formes de la gĂ©omĂ©trie aux diffĂ©rents domaines sensoriels, trouve son exemple le plus facile dans cette liaison des notions projectives et du domaine visuel. Mais autre chose est de reconnaĂźtre un lien entre les perceptions et les notions projectives et autre chose est de se borner Ă  soutenir avec l’empirisme que les secondes sont « abstraites » des premiĂšres. Notre hypothĂšse consiste au contraire Ă  supposer que les notions ajoutent aux donnĂ©es perceptives un Ă©lĂ©ment essentiellement nouveau, et qui leur demeure irrĂ©ductible, sous la forme d’un cadre susceptible de les relier et par consĂ©quent de les incorporer ou souvent mĂȘme de les corriger. Or, ce cadre n’est point tirĂ© lui-mĂȘme des donnĂ©es perceptives (par simples abstractions et gĂ©nĂ©ralisations), pour cette raison fondamentale qu’il constitue un systĂšme de transformations et non pas de (configurations. Dans le cas particulier des notions projectives, un tel cadre consiste en une « coordination des points de vue » et c’est prĂ©cisĂ©ment cette coordination dont on peut suivre pas Ă  pas la construction laborieuse entre 6-7 et 10-11 ans : or, la perception projective se borne Ă  fournir les configurations visuelles correspondant en fait (et avec erreurs multiples) Ă  tel ou tel point de vue, mais elle ne fournit Ă  elle seule ni cette correspondance elle-mĂȘme ni surtout la coordination de ces points de vue, en tant que systĂšme de transformations permettant de passer de maniĂšre rĂ©versible et associative (au sens logique du terme) d’un point de vue dĂ©terminĂ© Ă  un autre. En premier lieu (la perception projective ne suffit pas Ă  Ă©tablir la correspondance entre les configurations perçues et les points de vue, et cela pour deux raisons. D’une part, en effet, savoir que l’on perçoit un objet d’un certain point de vue consiste Ă  distinguer celui-ci des autres points de vue possibles (plus prĂšs ou plus loin, d’un autre cĂŽtĂ©, etc.) : or, pour les distinguer, il faut les comparer, ce qui suppose au minimum l’intervention de schĂšmes sensori-moteurs et, pour autant qu’il s’agit d’une comparaison complĂšte, de schĂšmes reprĂ©sentatifs, puisque de tels points de vue ne sont pas simultanĂ©s, mais successifs. D’autre part, dans le cas le plus Ă©lĂ©mentaire oĂč le sujet se borne Ă  comparer en succession immĂ©diate deux points de vue seulement (faire varier la grandeur apparente en s’éloignant ou en se rapprochant de l’objet), les variations de la perception sont alors subordonnĂ©es Ă  un systĂšme de mouvements. On dira peut-ĂȘtre qu’en ce cas l’on ne sort pas des domaines perceptifs, puisque les mouvements du corps propre sont eux-mĂȘmes signalĂ©s par voie proprioceptive. Mais la question se pose d’abord de savoir si pour relier deux domaines perceptifs hĂ©tĂ©rogĂšnes (visuel et proprioceptif), la perception suffit encore ou si le mĂ©canisme qui les relie n’est pas dĂ©jĂ  de nature supraperceptive : en effet, la correspondance entre le rapetissement apparent de l’objet et l’éloignement du sujet ou entre l’agrandissement du premier et le rapprochement du second ne consiste pas simplement Ă  associer (au sens psychologique du terme) une sensation musculaire Ă  une perception visuelle, mais Ă  mettre en relation cette perception avec un changement de position, dont les termes sont les uns visuels et les autres proprioceptifs, et une telle mise en relation n’est en elle-mĂȘme ni visuelle ni proprioceptive. Par consĂ©quent, si nous appelons « schĂšme » l’instrument de cette mise en relation (pour autant qu’elle est susceptible de se rĂ©pĂ©ter en toute situation analogue), nous devons d’emblĂ©e constater (et serons conduits Ă  y insister toujours davantage dans la suite) qu’un schĂšme peut agir sur les perceptions, en modifiant et en enrichissant leur structuration, mais qu’il n’est pas lui-mĂȘme un objet de perception. Cette affirmation est d’autant plus claire, dans le cas particulier, que le mĂȘme schĂšme reliant les grandeurs apparentes et les positions s’assimilera trois sortes de situations perceptivement hĂ©tĂ©rogĂšnes : celle oĂč l’objet visuel est immobile avec dĂ©placements du corps propre, celle oĂč le corps propre est immobile avec dĂ©placements de l’objet et celle oĂč le sujet, sans changer de position, Ă©loigne ou rapproche l’objet par manipulations. En bref, la correspondance entre les perceptions projectives et les points de vue suppose une rĂ©fĂ©rence Ă  l’action entiĂšre et, si chaque mouvement (ou absence de mouvement), position, ou grandeur apparents sont en eux-mĂȘmes perceptibles, le schĂšme sensori-moteur qui les relie ne saurait ĂȘtre perçu comme tel et constitue une instance de niveau supĂ©rieur Ă  celui de la perception.

Quant Ă  la coordination des points de vue, dĂ©jĂ  amorcĂ©e par le passage d’une position Ă  une autre, elle suppose bien davantage encore et c’est pourquoi elle ne s’achĂšve qu’au niveau opĂ©ratoire de 9 Ă  10 ans : elle implique, en effet, que, une perception Ă©tant donnĂ©e d’un objet pour une position particuliĂšre du sujet, celui-ci puisse reconstituer ou anticiper ce que seraient les perceptions du mĂȘme objet en fonction de positions diffĂ©rentes et non pas seulement voisines : il ne s’agit plus alors de transformations perçues, mais de transformations dĂ©duites et en quelque sorte calculĂ©es, grĂące Ă  un systĂšme spĂ©cial d’opĂ©rations qui sont prĂ©cisĂ©ment les opĂ©rations de la gĂ©omĂ©trie projective. Or, si le schĂšme de l’action en jeu dans les transformations perçues dĂ©passe dĂ©jĂ  Ă  lui seul les frontiĂšres de la perception elle-mĂȘme, il va de soi que les schĂšmes opĂ©ratoires permettant d’infĂ©rer ce que l’on verrait d’un massif de trois montagnes (ou d’un ensemble de trois maisons), en passant d’un point de vue donnĂ© aux autres points de vue possibles, n’a plus rien de commun avec les mĂ©canismes perceptifs. De tels schĂšmes opĂ©ratoires constituent, en effet, un cadre mobile (ou systĂšme de transformations comme telles), dans lequel les perceptions s’insĂšrent Ă  titre de contenus et peuvent jouer un rĂŽle de vĂ©rification (tout en Ă©tant d’ailleurs corrigĂ©es grĂące aux coordinations en jeu), mais ce cadre lui-mĂȘme n’est pas tirĂ© de la perception. Son origine est Ă  chercher, pour autant que les opĂ©rations constituent des actions intĂ©riorisĂ©es, dans les schĂšmes sensori-moteurs qui coordonnent les perceptions aux positions. Mais, si ces derniers schĂšmes ne sont plus objets de perception, les opĂ©rations et leurs systĂšmes d’ensemble le sont encore moins.

C’est donc en ces multiples sens que les notions projectives ne sont point abstraites des perceptions correspondantes, mais les insĂšrent au contraire, tout en les corrigeant, dans des cadres issus de l’action elle-mĂȘme et qui, palier par palier, se superposent aux perceptions au lieu d’en ĂȘtre tirĂ©s. On comprend donc pourquoi l’évolution des perceptions projectives et celle des notions correspondantes ne prĂ©sentent pas de rapports directs et semblent mĂȘme orientĂ©es en sens contraire l’une de l’autre.

IB. Un second exemple aussi frappant d’évolution discordante des perceptions et des notions correspondantes est celui que nous avons Ă©tudiĂ© avec S. Taponier (Rech. XXXII) Ă  propos de l’estimation des longueurs de deux horizontales dĂ©calĂ©es. Du point de vue de la notion, on sait 1 que si l’on prĂ©sente Ă  l’enfant deux rĂ©glettes de longueurs jugĂ©es Ă©gales (par perception en position de congruence) et que si l’on dĂ©cale ensuite l’une des rĂ©glettes par rapport Ă  l’autre, les jeunes sujets cessent en gĂ©nĂ©ral de croire Ă  la conservation des longueurs et indiquent comme Ă©tant devenue « plus longue » la tige qui a dĂ©passĂ© l’autre dans le sens du mouvement (cette derniĂšre condition n’étant d’ailleurs pas toujours observĂ©e). En moyenne, nous n’avons ainsi trouvĂ© Ă  GenĂšve que 15 % de conservation de l’égalitĂ© Ă  5 ans, contre 70 % Ă  8 ans et 100 % Ă  11 ans. À examiner les rĂ©ponses des sujets, on constate d’emblĂ©e qu’ils jugent alors de la longueur de l’une des tiges par son dĂ©passement eu Ă©gard Ă  l’autre, sans s’occuper du fait que cette seconde tige dĂ©passe rĂ©ciproquement la premiĂšre de l’autre cĂŽtĂ©. Nous nous sommes nĂ©anmoins demandĂ© s’il n’intervenait pas en ces rĂ©actions un facteur perceptif, notamment en raison des difficultĂ©s supposĂ©es de l’estimation des longueurs de deux horizontales en cas de dĂ©calage, et avons cherchĂ© avec S. Taponier Ă  Ă©tablir s’il existait une corrĂ©lation quelconque entre les rĂ©actions de non-conservation et telle ou telle erreur perceptive systĂ©matique. Or, non seulement nous n’avons rien trouvĂ© dans cette direction, mais encore nous avons pu obtenir ce rĂ©sultat paradoxal d’une meilleure estimation perceptive des longueurs en jeu chez les petits de 5 ans que chez les grands de 8 ans, etc., alors que ces petits rĂ©agissent notionnellement comme si l’une des tiges Ă©tait devenue plus longue que l’autre en cas de dĂ©placement et de dĂ©calage. L’expĂ©rience perceptive a Ă©tĂ© faite au moyen de cartons blancs sur lesquels Ă©taient dessinĂ©s, en noir, deux traits horizontaux de 6 cm dĂ©calĂ©s l’un par rapport Ă  l’autre de 3 cm. L’intervalle vide sĂ©parant en hauteur les traits horizontaux est de 3 cm Ă©galement ou de 1 cm. Voici les principaux rĂ©sultats obtenus :

Tabl. 117. Erreurs systĂ©matiques sur la variable (horizontale supĂ©rieure), en % de l’étalon
[Âge] [Nombre de sujets] Intervalle 3 cm Intervalle 1 cm
5 ans (16 et 15) − 0,73 − 1,32
8 ans (15) − 2,69 − 2,40
11 ans (16 et 15) − 2,46 − 0,62
Adultes (15) − 2,25 − 1,54

Tout se passe donc comme si le dĂ©calage, avec les comparaisons en direction oblique qu’il exige, gĂȘnait moins les petits de 5 ans que les grands de 8 ans et davantage (avec diffĂ©rences moindres pour un intervalle vertical de 1 cm). On peut expliquer la chose (comme dans le cas des figures que nous avions proposĂ©es Ă  WĂŒrsten : voir chap. III § 4) par un dĂ©faut de structuration de l’espace perceptif selon les axes naturels de coordonnĂ©es, tandis que les progrĂšs de cette structuration rendent plus sensible l’inclinaison et dĂ©favorisent alors la comparaison. Mais, s’il en est ainsi, comment expliquer que, du point de vue notionnel, les petits n’utilisent pas leur facilitĂ© d’estimation perceptive et en arrivent Ă  cette idĂ©e Ă©trange que, en cas de dĂ©placement Ă  partir d’une situation de congruence, la tige dĂ©placĂ©e devient plus longue parce qu’elle « dĂ©passe » l’autre ? C’est que prĂ©cisĂ©ment, Ă  ce niveau de 4-6 ans la notion de longueur utilisĂ©e par l’enfant ne correspond pas sans plus Ă  la longueur perceptive mais rĂ©sulte d’une structuration bien diffĂ©rente (encore que peut-ĂȘtre analogue Ă  celle qui aurait dĂ©terminĂ© les perceptions initiales, mais en ce cas Ă  un niveau bien antĂ©rieur Ă  celui de 5 ans). Étant donnĂ© que la longueur d’une droite est conditionnĂ©e (1) par l’une des extrĂ©mitĂ©s de cette droite (= son point d’arrivĂ©e en cas de dĂ©placement), (2) par l’autre extrĂ©mitĂ© (= son point de dĂ©part), et (3) par l’intervalle compris entre ces deux points, l’enfant ne commence pas, sur le plan notionnel, par un mode mĂ©trique d’évaluation fondĂ© sur les intervalles (3), mais il dĂ©bute par un mode ordinal fondĂ© sur la comparaison des seuls points d’arrivĂ©e (1) : en ce cas une rĂ©glette ou un chemin seront dits « plus longs » que d’autres s’ils arrivent « plus loin », indĂ©pendamment des points de dĂ©part (2) et des intervalles (3). Ce n’est que par une Ă©volution progressive, comparable Ă  celle qui caractĂ©rise le passage de la vitesse ordinale (vitesse-dĂ©passement) Ă  la vitesse mĂ©trique (v = e : t), que l’enfant tiendra ensuite compte des points de dĂ©part (2) pour se contenter finalement des seuls intervalles (3).

La notion de la longueur mĂ©trique ou longueur-intervalle, est en effet plus complexe que celle de la longueur ordinale (« plus long » = « plus loin »), parce que l’intervalle (3) entre les extrĂ©mitĂ©s (1 et 2) d’une droite est essentiellement relatif en tant qu’indĂ©pendant de la position absolue de ces points (1) et (2) : en comparant la longueur de deux droites, donc celle de deux intervalles 2 3 et 3’, il convient donc de tenir compte des quatre points 1 et 1’, plus 2 et 2’, tandis que le « plus loin » ne se rĂ©fĂšre qu’aux points 2 et 2’ sans les points  et 1’ ni les intervalles 3 et 3’. C’est pourquoi, au niveau de 5-6 ans encore la notion ne retient qu’un seul dĂ©passement entre les horizontales dĂ©calĂ©es, tandis que la perception, qui embrasse tout simultanĂ©ment (rĂ©serve faite en ce qui concerne les stades initiaux, c’est-Ă -dire les premiers mois de l’existence), apprĂ©hende les deux dĂ©passements Ă  la fois (Ă  gauche et Ă  droite) ce qui ne gĂȘne pas les petits, mais ce qui gĂȘnera les grands en les contraignant Ă  une comparaison tenant compte de l’orientation oblique de la figure.

On dira sans doute alors qu’une notion ordinale de la longueur fondĂ©e sur l’équivalence « plus long » = « plus loin » est Ă©galement abstraite de la perception, en retenant de celle-ci un (mais un seul) dĂ©passement. Pour comprendre cette situation comparons-la Ă  d’autres analogues, car elles sont assez gĂ©nĂ©rales aux mĂȘmes niveaux. Entre trois et quatre ans, par exemple, l’enfant dessinera un carrĂ©, un triangle et un cercle sous la forme d’une mĂȘme courbe fermĂ©e, approximativement circulaire : tout en percevant naturellement fort bien les diffĂ©rences entre ces figures il n’en retient donc notionnellement que le caractĂšre topologique de fermeture en nĂ©gligeant leurs propriĂ©tĂ©s mĂ©triques et l’on pourra soutenir (dans le mĂȘme sens que pour le caractĂšre topologique d’ordre dans la notion de la longueur ordinale) que cette fermeture est elle aussi abstraite de la perception.

Mais autre chose est de tirer des objets perçus le caractĂšre x pour les rĂ©unir sans plus en une classe ne possĂ©dant que ce caractĂšre x, ce qui constitue alors le processus que nous appellerons d’abstraction et de gĂ©nĂ©ralisation « simples » (celui qu’invoque l’empirisme classique) et autre chose est de reconnaĂźtre en un objet un caractĂšre x pour l’utiliser Ă  titre d’élĂ©ment d’une structure diffĂ©rente de celle des perceptions considĂ©rĂ©es, ce que nous dĂ©signerons alors du nom d’abstraction et de gĂ©nĂ©ralisation « constructives ». Or, dans les exemples en question, l’abstraction d’un seul dĂ©passement aboutit Ă  une autre Ă©valuation de la longueur que la perception de l’intervalle et l’abstraction de la fermeture Ă  une autre forme perceptive que la figure d’un carrĂ© ou d’un triangle : bien que, dans ces cas particuliers le niveau de la notion (demeurant topologique) reste en retard sur celui de la perception (dĂ©jĂ  mĂ©trique ou euclidienne) ces notions n’en rĂ©sultent pas moins d’une autre construction structurale que celle des perceptions auxquelles elles empruntent certains Ă©lĂ©ments.

Quant aux niveaux ultĂ©rieurs oĂč la notion rejoint la perception (longueur mĂ©trique pour l’estimation des tiges dĂ©calĂ©es ou forme euclidienne pour le carrĂ© et le triangle), on dira a fortiori que celle-lĂ  est abstraite de celle-ci puisqu’en ce cas leurs caractĂšres convergent sur tous les points. Et une telle interprĂ©tation serait assurĂ©ment inattaquable si l’on ne connaissait pas les stades antĂ©rieurs Ă  ces niveaux de convergence (7-8 ans pour l’estimation de la longueur par l’intervalle et 4-5 ans pour les « bonnes formes » euclidiennes). Mais l’existence du dĂ©tour conduisant Ă  ces notions mĂ©triques par l’intermĂ©diaire des notions topologiques (ordinales, etc.) prĂ©alables montre qu’il s’agit en fait d’une construction complexe, avec convergence tardive entre la perception et la notion et non pas d’une abstraction « simple » de cette derniĂšre Ă  partir de la premiĂšre.

Par contre, il est possible que, dans le cas de ces Ă©volutions divergentes entre certains effets de champ perceptifs et les notions correspondantes (divergentes mais avec convergence ultĂ©rieure Ă©ventuelle), ces effets de champ rĂ©sultent d’activitĂ©s perceptives antĂ©rieures et que, entre les niveaux de construction caractĂ©risant ces activitĂ©s antĂ©rieures et les niveaux correspondants de construction notionnelle il y ait isomorphisme partiel, mais avec de grands dĂ©calages dans le temps (et, il va de soi, de grandes diffĂ©rences d’extension et de gĂ©nĂ©ralisation). Par exemple, il est possible que la longueur-intervalle aisĂ©ment perçue Ă  5 ans caractĂ©rise le stade final d’une Ă©volution perceptive ayant commencĂ© elle aussi par la longueur ordinale (cette derniĂšre caractĂ©risant par exemple les 4 ou 5 premiers mois de l’existence), la mĂȘme Ă©volution se rĂ©pĂ©tant alors avec d’autres instruments sur le plan de la notion, mais de façon beaucoup plus lente et quelques annĂ©es plus tard. Il est possible de mĂȘme que les perceptions projectives ne soient pas adĂ©quates dĂšs le dĂ©part (et cela s’imposerait mĂȘme si la perception des longueurs ou grandeurs n’était pas immĂ©diatement donnĂ©e) et qu’une coordination Ă©lĂ©mentaire de points de vue prĂ©figure en petit au niveau perceptif ce que deviendra ultĂ©rieurement la coordination opĂ©ratoire des perspectives. Si ces hypothĂšses pouvaient se vĂ©rifier, la forme III de correspondance entre les perceptions et les notions, c’est-Ă -dire la « prĂ©figuration », constituerait le cas gĂ©nĂ©ral et seules les sĂ©dimentations des activitĂ©s perceptives en effets de champ entraĂźneraient les Ă©volutions divergentes partielles dont nous venons de donner deux exemples. Mais, comme nous le verrons, de telles prĂ©figurations, dans les cas oĂč l’on peut contrĂŽler l’existence (parce que s’agissant d’évolutions perceptives plus tardives), n’implique en rien une abstraction « simple » de la notion Ă  partir de la perception, mais seulement une convergence des lois de construction due au fait que la notion dĂ©rive d’activitĂ©s sensori-motrices qui, par ailleurs, dirigent l’évolution de la perception. C’est ce que nous allons entrevoir maintenant par l’examen de la forme II de correspondance.

§ 2. Situations de forme (II) : actions réciproques entre schÚmes perceptifs et schÚmes sensori-moteurs

Il A. Au cours de la seconde moitiĂ© de la premiĂšre annĂ©e se constitue le schĂšme sensori-moteur de l’objet permanent, caractĂ©risĂ© par le fait que l’enfant se met Ă  rechercher les objets disparus derriĂšre des Ă©crans aprĂšs avoir longtemps rĂ©agi comme si la disparition perceptive de l’objet Ă©quivalait Ă  son anĂ©antissement momentanĂ© ou Ă  sa rĂ©sorption provisoire. Ce schĂšme est naturellement solidaire de schĂšmes spatiaux de localisation et de dĂ©placements, l’achĂšvement des conduites relatives Ă  la permanence substantielle coĂŻncidant avec celui du « groupe » des dĂ©placements.

Deux problĂšmes se posent alors Ă  propos d’un tel schĂšme : dĂ©rive-t-il lui-mĂȘme de la perception ? Sinon, quels sont ses rapports avec la perception ?

Certains auteurs, comme Szuman (de Cracovie) ont admis qu’il suffisait pour expliquer la construction du schĂšme de l’objet, de faire appel Ă  son caractĂšre polysensoriel : pouvant ĂȘtre saisi manuellement en mĂȘme temps que perçu visuellement, l’objet acquerrait par cela mĂȘme sa consistance spĂ©cifique. Mais, si un tel caractĂšre joue un rĂŽle indĂ©niable de solidification Ă  l’intĂ©rieur des champs perceptifs, il n’explique pas la recherche de l’objet disparu perceptivement. Il existe, en effet, un niveau oĂč le nourrisson renonce Ă  chercher un jouet sur lequel on vient de poser un mouchoir ou Ă  chercher son biberon disparaissant (Ă  portĂ©e de l’enfant) derriĂšre le bras de l’expĂ©rimentateur, quand mĂȘme il parvient facilement Ă  soulever le mouchoir ou Ă  atteindre l’objet derriĂšre le bras, s’il voit une partie du jouet ou du biberon dĂ©passer les frontiĂšres de ce mouchoir ou de ce bras : comme Ă  ce niveau l’objet perçu est dĂ©jĂ  polysensoriel (ce qui est le cas aprĂšs la coordination de la vision et de la prĂ©hension), ce caractĂšre ne suffit donc pas Ă  expliquer la permanence de l’objet une fois sorti du champ de la perception.

Des Ă©lĂšves de Michotte (Mlle Sampayo, etc.) ont par contre tentĂ© d’expliquer cette permanence par l’intervention de deux des effets dĂ©crits par le psychologue belge : l’« effet-Ă©cran » au cours duquel on voit un objet s’engager progressivement « sous » un autre 3 au lieu de diminuer simplement de grandeur selon l’une de ses dimensions (comme on devrait le percevoir si l’on s’en tenait aux donnĂ©es sensorielles) ; et l’« effet tunnel » selon lequel le mobile qui ressort de l’autre cĂŽtĂ© de l’écran est identifiĂ© Ă  celui qui est entrĂ©, le trajet invisible de cet objet derriĂšre l’écran Ă©tant perçu de façon « amodale » (= non sensorielle) avec sa vitesse approximative et une localisation continue (en cas de mouvement uniforme et sous certaines conditions restrictives quant aux vitesses).

Seulement, tout en reconnaissant pleinement la pertinence d’un rapprochement entre la formation du schĂšme de l’objet permanent et les effets « écran » et « tunnel », tous deux remarquables et assurĂ©ment assez prĂ©coces, nous ne saurions accepter l’interprĂ©tation proposĂ©e et cela pour deux raisons diffĂ©rentes. La premiĂšre est qu’il existe un fait inexplicable au moyen des effets Ă©cran et tunnel. Nous avons observĂ© une phase sur deux de nos enfants (et d’aussi bons observateurs que K. Lewin et Kathe Wolf nous ont dit avoir constatĂ© les mĂȘmes faits) au cours de laquelle le sujet, voyant disparaĂźtre l’objet sous un coussin A situĂ© Ă  gauche, le recherche 4 et le retrouve en A ; mais, voyant que l’on glisse ensuite le mĂȘme objet sous un coussin B situĂ© Ă  sa droite, l’enfant se dirige alors en sens inverse de B et le recherche Ă  nouveau en A, c’est-Ă -dire au point oĂč l’action a rĂ©ussi une premiĂšre fois. En ce cas, le dĂ©but de la recherche de l’objet disparu tĂ©moigne encore d’un dĂ©faut surprenant de localisation que n’explique en rien le mĂ©canisme des effets Ă©cran et tunnel, Ă  supposer qu’ils existent dĂ©jĂ  Ă  ce niveau. Notre seconde raison de doute tient Ă  ce second point : nous n’avons aucune preuve que les effets Ă©cran et tunnel soient congĂ©nitaux et s’ils sont acquis, il est bien peu probable qu’ils se constituent dĂ©jĂ  au stade oĂč il n’y a aucune recherche de l’objet disparu, ni mĂȘme durant la phase oĂč dĂ©bute cette recherche mais avec les erreurs de localisation que nous venons de rappeler. Loin d’expliquer la formation du schĂšme de l’objet permanent, les effets Ă©cran et tunnel, si incontestablement perceptifs soient-ils, sont donc vraisemblablement d’élaboration ultĂ©rieure Ă  celle de ce schĂšme ou du moins contemporaine. En ce cas rien n’empĂȘche que le schĂšme sensori-moteur de la permanence ne collabore au dĂ©veloppement de ces effets perceptifs, ou encore qu’il y ait une action rĂ©ciproque en ce sens que le schĂšme sensori-moteur constituerait une condition nĂ©cessaire (mais non suffisante) des effets Ă©cran et tunnel et que ceux-ci, une fois Ă©laborĂ©s, faciliteraient la recherche de l’objet disparu et affineraient ainsi le schĂšme sensori-moteur dont la formation est loin d’ĂȘtre instantanĂ©e.

D’autre part, on peut Ă©galement supposer que les constances perceptives de la grandeur et de la forme, dont les dĂ©buts prĂ©cĂšdent en partie la formation du schĂšme de l’objet permanent, peuvent collaborer Ă  cette formation. Mais ici Ă  nouveau la question est de savoir s’il s’agit d’une action Ă  sens unique ou d’une action rĂ©ciproque. En ce qui concerne, en particulier, les relations entre la conservation de l’objet et la constance de la forme, nous pouvons citer l’observation suivante 5 qui semble assez instructive :

Le sujet Laurent ne recherche systĂ©matiquement les objets disparus derriĂšre un Ă©cran qu’à partir de 0 ;9 (17) et peut-ĂȘtre dĂšs 0 ;8 (29). DĂšs 7 mois exactement, il tient, d’autre part, son biberon en buvant : or, lorsque je le lui prĂ©sente Ă  l’envers, il ne sait pas le retourner et suce le mauvais bout (sauf s’il aperçoit Ă  l’arriĂšre-plan la tĂ©tine de caoutchouc rouge). De 0 ;7 (4) 0 ;8 (24) il continue au cours de douze expĂ©riences successives et sĂ©parĂ©es, Ă  retourner fort bien le biberon prĂ©sentĂ© de trois quarts ou presque renversĂ©, mais Ă  sucer le mauvais bout ou Ă  refuser l’objet (en pleurant, etc.) quand je le lui prĂ©sente Ă  l’envers. Cependant lorsqu’on Ă©loigne un peu le biberon en le replaçant verticalement, il le parcourt des yeux attentivement et centre notamment chaque extrĂ©mitĂ©. Par contre, dĂšs 0 ;9 (9) et 0 ;9 (10) il retourne le biberon instantanĂ©ment.

On voit donc que si ce sujet prĂ©sente un dĂ©but de constance de la forme avant de savoir rechercher l’objet disparu (en ce sens qu’il reconnaĂźt et retourne le biberon presque renversĂ©, mais sans naturellement que ceci dĂ©montre l’attribution d’une forme entiĂšrement constante), il ne « comprend » pas l’existence d’un envers des objets, avec possibilitĂ© de le ramener au premier plan avec rotation de 180°, avant de possĂ©der le schĂšme de l’objet permanent : c’est donc au mĂȘme niveau de 9 mois, Ă  quelques jours prĂšs, qu’il parvient Ă  rechercher les objets disparus et qu’il parvient Ă  retourner un biberon pour en retrouver le bon bout, lorsque celui-ci est entiĂšrement masquĂ©. Cette derniĂšre conduite Ă©tant assurĂ©ment de nature Ă  favoriser (tout en la dĂ©passant) la constance perceptive de la forme, il semble ainsi que l’on puisse admettre l’existence d’une action rĂ©ciproque entre la constitution de l’objet permanent et la constance de sa forme, et il en va sans doute de mĂȘme avec la constance des grandeurs ; mais ces constances ne suffisent pas Ă  elles seules Ă  engendrer le schĂšme de l’objet permanent, puisque celui-ci suppose en plus une organisation, selon une structure de « groupe », des dĂ©placements en translation et, comme nous venons de le voir, en rotation. En conclusion, il semble exclu d’expliquer la formation du schĂšme de l’objet permanent au moyen de facteurs simplement perceptifs ou par simple abstraction Ă  partir de la perception. Les effets Ă©cran et tunnel pourraient donner lieu Ă  une telle abstraction, mais ils sont sans doute ultĂ©rieurs et non pas antĂ©rieurs aux dĂ©buts de la constitution du schĂšme en question.

Quant au caractĂšre polysensoriel et aux constances de la grandeur et de la forme, ils peuvent contribuer Ă  l’élaboration du schĂšme de l’objet permanent, mais ils n’y suffisent pas, car la permanence de l’objet au-delĂ  des frontiĂšres des champs perceptifs constitue l’invariant d’un « groupe » dans lequel l’action entiĂšre intervient et qui est le « groupe des dĂ©placements ». Croire que l’objet continue d’exister en dehors des champs perceptifs revient en effet Ă  le localiser, et Ă  le localiser en fonction des derniers de ses dĂ©placements successifs. C’est cette union indissociable du schĂšme de l’objet et du groupe des dĂ©placements qui confĂšre Ă  ce schĂšme sensori-moteur un caractĂšre supraperceptif et qui relĂšve de l’action en sa totalitĂ©. De plus, en ce cas particulier comme en ceux du § 1, les schĂšmes en question ne sont point perceptibles : si chaque mouvement et chaque position sont perceptibles et si l’objet est lui-mĂȘme perceptible en chaque position non cachĂ©e, le groupe comme tel des dĂ©placements et des positions ainsi que le schĂšme comme tel de la permanence de l’objet ne sont point accessibles Ă  la perception. Par contre, et tout en admettant que chacun des facteurs perceptifs invoquĂ©s plus haut collaborent soit Ă  la prĂ©paration soit Ă  l’achĂšvement de ce schĂšme de la permanence des objets, celui-ci agit sans doute en retour sur la perception, tant dans l’élaboration ou l’achĂšvement des schĂšmes perceptifs de l’écran et du tunnel que dans l’affinement des constances de la grandeur et de la forme. Nous avons vu (chap. IV § 5) qu’il Ă©tait difficile d’expliquer la formation de la constance des grandeurs sans faire appel Ă  la coordination de la vision et de la prĂ©hension et au fait que l’objet tactilo-kinesthĂ©sique conserve ses dimensions, que les mains l’éloignent ou le rapprochent. Or, la permanence de l’objet rĂ©sulte de la continuation de l’organisation des manipulations, une fois celle-ci structurĂ©e selon le groupe des dĂ©placements : il est donc fort vraisemblable que cette permanence continue Ă  son tour de favoriser la construction ou l’affinement des constances, car un solide permanent comporte en gĂ©nĂ©ral des dimensions et une forme constantes lorsqu’il est rĂ©sistant comme c’est le cas de la majoritĂ© sans doute des Ă©lĂ©ments de l’univers sur lequel portent les actions du nourrisson.

II B. Outre le schĂšme de l’objet permanent, l’intelligence sensori-motrice aboutit Ă  la constitution d’autres schĂšmes gĂ©nĂ©raux, d’importance considĂ©rable pour l’évolution ultĂ©rieure des notions et dont l’un des plus significatifs est celui de la causalitĂ©. La causalitĂ© sensori-motrice prĂ©sente une Ă©volution remarquable, dont l’allure se retrouvera, transposĂ©e et restructurĂ©e en termes de reprĂ©sentations et d’opĂ©rations, au cours de toute la pĂ©riode suivante qui s’étend de 2-3 Ă  11-12 ans environ. Au point de dĂ©part de cette Ă©volution sensori-motrice (et Ă©galement, de nouveau, Ă  celui du dĂ©veloppement reprĂ©sentatif), la causalitĂ© peut ĂȘtre dite « magico-phĂ©nomĂ©niste » en ce sens qu’une action ayant rĂ©ussi (par exemple secouer les jouets suspendus au toit du berceau en tirant le cordon qui pend de ce toit), elle est appliquĂ©e Ă  des situations entiĂšrement diffĂ©rentes (par exemple tirer le mĂȘme cordon pour faire continuer un balancement perçu Ă  deux mĂštres, ou des coups de sifflets rĂ©pĂ©tĂ©s derriĂšre un paravent) et cela sans souci des contacts ni des distances. Au terme de la mĂȘme Ă©volution (et Ă©galement Ă  celui de la causalitĂ© reprĂ©sentative devenant opĂ©ratoire), la causalitĂ© s’objective et se spatialise en ce sens que la causalitĂ© est dĂ©lĂ©guĂ©e de l’action propre aux objets eux-mĂȘmes et qu’elle exige des contacts spatiaux et cinĂ©matiques.

Cela Ă©tant, les problĂšmes qui se posent comme Ă  propos du schĂšme de l’objet permanent sont de savoir si cette causalitĂ© sensori-motrice puis notionnelle est abstraite de la perception ou, sinon, quels sont ses rapports avec la causalitĂ© perceptive. La thĂšse de l’origine perceptive de la notion de cause a Ă©tĂ© soutenue par Michotte, qui a rĂ©interprĂ©tĂ© de ce point de vue les faits que nous avions dĂ©crits jadis en ce qui concerne la causalitĂ© sensori-motrice. Mais quels que soient le talent de Michotte et la gĂ©nĂ©rositĂ© intellectuelle avec laquelle il a bien voulu discuter nos vues, il nous est difficile de le suivre dans sa tentative de rĂ©duction de la causalitĂ© notionnelle Ă  la causalitĂ© perceptive, et cela pour deux sortes de raisons complĂ©mentaires, dont les unes tiennent Ă  notre propre rĂ©interprĂ©tation de la causalitĂ© perceptive et les autres au mode d’évolution que nous venons de rappeler de la causalitĂ© sensori-motrice et reprĂ©sentative.

En ce qui concerne la causalitĂ© perceptive, nous avons vu (chap. IV § 6) que, pour expliquer sa formation ainsi que le systĂšme de compensations qu’elle parvient Ă  mettre en Ɠuvre, il semble nĂ©cessaire de faire l’hypothĂšse d’une assimilation rĂ©ciproque entre la causalitĂ© proprement visuelle et la causalitĂ© tactilo-kinesthĂ©sique. En effet, sans une telle assimilation progressive (et conforme Ă  tout ce que montre le dĂ©veloppement de la prĂ©hension, de l’imitation, etc., qui exigent, elles aussi une telle assimilation entre les claviers visuel et tactilo-kinesthĂ©sique), on ne saurait rendre compte des impressions dynamiques de poussĂ©e, choc, rĂ©sistance, etc., connues par voie tactilo-kinesthĂ©sique bien avant de trouver un Ă©quivalent visuel, ni par consĂ©quent du caractĂšre dynamique de la causalitĂ© elle-mĂȘme. C’est donc la causalitĂ© tactilo-kinesthĂ©sique qui constitue la source de la causalitĂ© perceptive, ce que confirme d’ailleurs son antĂ©rioritĂ© chronologique. Or, contrairement Ă  la causalitĂ© visuelle, qui porte sur les relations entre objets extĂ©rieurs aussi bien que sur les relations entre le corps propre et ces objets, la causalitĂ© tactilo-kinesthĂ©sique ne connaĂźt qu’un type de cause : la causalitĂ© inhĂ©rente au corps propre dans ses actions sur les objets extĂ©rieurs. Ainsi solidaire des actions propres 6, bien plus que ne l’est la causalitĂ© visuelle, la causalitĂ© tactilo-kinesthĂ©sique ne saurait ĂȘtre conçue comme constituant un domaine exclusivement perceptif, les schĂšmes perceptifs dont elle est composĂ©e prĂ©sentant de continuelles interactions avec les schĂšmes sensori-moteurs en gĂ©nĂ©ral, sans que ceux-ci puissent ĂȘtre considĂ©rĂ©s comme simplement abstraits de ceux-lĂ .

En ce qui concerne, d’autre part, l’évolution de la causalitĂ© sensori-motrice en gĂ©nĂ©ral, il est frappant de constater que ses formes initiales, que nous avons appelĂ©es pour cette raison « magico-phĂ©nomĂ©nistes » se libĂšrent de façon singuliĂšrement prĂ©coce des contacts et des distances, alors que chez l’enfant de 5-7 ans encore on trouve une grande difficultĂ© Ă  obtenir des effets de causalitĂ© perceptive visuelle sans contact et Ă  distance. Cette extension immĂ©diate du champ de la causalitĂ© sensori-motrice, qui prouve Ă  coup sĂ»r une remarquable indiffĂ©rence Ă  l’égard du dĂ©tail des contacts, semble Ă©galement dĂ©montrer une autonomie relative des schĂšmes sensori-moteurs de causalitĂ© (et cela vaut naturellement a fortiori pour les schĂšmes reprĂ©sentatifs) par rapport aux schĂšmes perceptifs.

En bref, la causalitĂ© sensori-motrice et reprĂ©sentative procĂšde d’une assimilation des sĂ©quences perçues aux schĂšmes de l’action propre, sans que la perception de ces sĂ©quences constitue nĂ©cessairement des formes de causalitĂ© perceptive. Mais comme, d’autre part, dans les conditions bien dĂ©limitĂ©es oĂč la causalitĂ© perceptive est possible, celle-ci est Ă©galement structurĂ©e en fonction des schĂšmes de l’action propre (Ă©tant donnĂ©e son origine tactilo-kinesthĂ©sique), il va de soi qu’il s’établit trĂšs tĂŽt des interactions entre les schĂšmes de la causalitĂ© perceptive et ceux de la causalitĂ© sensori-motrice : c’est pourquoi les dĂ©buts du dĂ©veloppement de la causalitĂ© relĂšvent de la situation de forme II que nous examinons en ce § .

Mais il y a plus et la suite de l’évolution de la causalitĂ© nous conduit Ă  une situation de forme III, c’est-Ă -dire Ă  ces prĂ©figurations de la notion par l’activitĂ© perceptive, telles que nous allons les examiner au § 3. En effet, la causalitĂ©, en devenant opĂ©ratoire, cesse de se prĂ©senter comme une simple assimilation des sĂ©quences extĂ©rieures Ă  l’action propre et se transforme en une assimilation de ces sĂ©quences au systĂšme des opĂ©rations, les causes Ă©tant conçues comme produisant leurs effets par analogie avec la maniĂšre dont ces opĂ©rations en se composant engendrent leur rĂ©sultat (ces opĂ©rations Ă©tant elles-mĂȘmes dĂ©rivĂ©es des actions selon un processus continu qui se retrouve dans le dĂ©veloppement de la causalitĂ©). Il en rĂ©sulte d’abord que la causalitĂ© opĂ©ratoire se constitue en liaison avec l’ensemble des opĂ©rations spatio-temporelles, et l’on assiste dĂ©jĂ  Ă  une orientation dans cette direction au niveau sensori-moteur lorsque la causalitĂ©, de magico-phĂ©nomĂ©niste qu’elle Ă©tait initialement, acquiert ses formes objectivĂ©es et spatialisĂ©es. Mais il en rĂ©sulte surtout que la causalitĂ© opĂ©ratoire prend la forme d’un systĂšme de compensations : causa ĂŠquat effectus, c’est-Ă -dire que ce que perd la cause est gagnĂ© par l’effet (notion dĂ©jĂ  implicite d’ailleurs dans la causalitĂ© par assimilation Ă  l’action propre, car ce que coĂ»te l’action est rĂ©cupĂ©rĂ© en son rĂ©sultat). Or, il est frappant que le schĂšme de compensation, qui caractĂ©rise ainsi la causalitĂ© en ses formes Ă©voluĂ©es (telles que la causalitĂ© mĂ©canique, forme la plus typique de la causalitĂ© opĂ©ratoire), se trouve prĂ©figurĂ© dans la causalitĂ© perceptive, si l’on admet l’interprĂ©tation que nous avons Ă©tĂ© conduits Ă  lui attribuer au § 6 du chap. IV. Michotte lui-mĂȘme insiste d’ailleurs Ă  plusieurs reprises sur cette analogie de sa causalitĂ© perceptive visuelle et de la causalitĂ© mĂ©canique.

Mais que signifie une telle « prĂ©figuration » ? Dans le cas particulier et sans prĂ©juger des autres exemples que nous allons discuter au § 3, elle montre simplement qu’il existe certains caractĂšres communs vers lesquels tend la causalitĂ© Ă  partir d’un niveau suffisant d’organisation et qu’on retrouve ces caractĂšres et ce niveau d’organisation aussi bien sur le terrain des activitĂ©s perceptives que sur ceux des activitĂ©s sensori-motrices et des activitĂ©s opĂ©ratoires. Ce niveau Ă©tant relativement tardif et non pas primitif sur les terrains sensori-moteur et reprĂ©sentatif, il est probable qu’au point de vue perceptif, les compensations achevĂ©es dĂ©crites au § 6 du chap. IV ne caractĂ©risent de mĂȘme qu’un stade relativement Ă©voluĂ© de la perception de la causalité ; et nous avons essayĂ©, dans la Rech. XXXIII, de reconstruire les stades antĂ©rieurs en nous basant sur les difficultĂ©s de structuration des plus jeunes sujets et sur les analogies avec les stades sensori-moteur et reprĂ©sentatif. S’il en est ainsi, la prĂ©figuration de la notion dans la perception ne dĂ©montre donc qu’une analogie de formation et n’atteste en rien que celle-lĂ  soit tirĂ©e ou abstraite de celle-ci. Au contraire, le fait que l’on reconnaĂźt les mĂȘmes processus formateurs sur les trois terrains de la perception, de l’activitĂ© sensori-motrice et de l’intelligence reprĂ©sentative ou opĂ©ratoire, et avec sans doute une certaine analogie entre les stades successifs que l’on retrouve respectivement et Ă  des pĂ©riodes chronologiques bien diffĂ©rentes en ces trois domaines, semble indiquer une fois de plus que l’organisation sensori-motrice constitue la source commune des activitĂ©s perceptives et des activitĂ©s intelligentes. En un mot, la causalitĂ© s’élaborerait donc sur le plan de l’action, cette causalitĂ© sensori-motrice orientant, d’une part, les activitĂ©s perceptives destinĂ©es Ă  permettre sa signalisation et se dĂ©veloppant, d’autre part, en causalitĂ© reprĂ©sentative prĂ©opĂ©ratoire puis opĂ©ratoire par intĂ©riorisation des actions ; si tel est le cas, la prĂ©figuration de la notion dans la perception n’atteste qu’une parentĂ© gĂ©nĂ©tique indirecte et pour ainsi dire collatĂ©rale, la filiation directe que l’on voudrait Ă©tablir entre le perceptif et le notionnel se fondant simplement sur l’oubli du domaine sensori-moteur.

§ 3. Situations de forme (III) : préfiguration de la notion par les activités perceptives

Quand les activitĂ©s perceptives aboutissant Ă  des schĂšmes de perceptions, tels que les constances de la grandeur et de la forme, prĂ©cĂšdent de peu l’achĂšvement d’un schĂšme d’intelligence correspondant (permanence de l’objet), on assiste, avons-nous vu, Ă  une sorte d’action rĂ©ciproque : d’une part, le groupe des dĂ©placements, constitutif du schĂšme de l’objet permanent, est en partie prĂ©figurĂ© par les mouvements plus simples qui interviennent dans les constances (transports en profondeur pour la grandeur et selon des rotations partielles pour la forme) ; mais, d’autre part, le schĂšme sensori-moteur favorise en retour l’amĂ©lioration des constances. La situation de forme III diffĂšre de la prĂ©cĂ©dente en ce qu’un dĂ©calage chronologique beaucoup plus long sĂ©pare la construction perceptive considĂ©rĂ©e de celle de la notion correspondante (notion en ce cas opĂ©ratoire), de telle sorte que si la premiĂšre prĂ©figure la seconde, on n’assiste pas ou peu Ă  une action en retour de la seconde sur la premiĂšre. Par contre, la situation IV nous permettra de discerner la possibilitĂ© de telles actions. Le problĂšme sera donc ici d’analyser sous leurs formes gĂ©nĂ©rales la signification de telles « prĂ©figurations », dĂ©jĂ  entrevues Ă  propos de la causalitĂ© et de chercher Ă  dĂ©terminer si elles impliquent ou non une abstraction de la notion Ă  partir de la perception.

III A. Un premier exemple qui prolonge les prĂ©cĂ©dents est celui des notions opĂ©ratoires de conservation dĂ©butant vers 7-8 ans et dont on peut dire Ă  certains Ă©gards qu’elles sont prĂ©figurĂ©es par les constances perceptives. En effet, le schĂšme de l’objet permanent constitue la premiĂšre des formes de conservation et nous venons de voir qu’il s’intĂšgre les constances de la grandeur et de la forme. Mais surtout les constances perceptives en gĂ©nĂ©ral reposent sur des systĂšmes de compensation (chap. IV) et l’on peut en dire autant des formes opĂ©ratoires de conservation (conservation des ensembles, des quantitĂ©s continues, etc., en cas de modification de la disposition spatiale des parties, etc.). Il existe donc une analogie assez frappante de constitution entre les constances perceptives et les conservations notionnelles, ce qui rend d’autant plus instructif le dĂ©calage d’environ sept annĂ©es qui sĂ©pare le dĂ©but de la formation des premiĂšres (5-6 mois) de celui de la formation des secondes (7-8 ans), abstraction faite du schĂšme sensori-moteur de l’objet permanent.

Cherchons d’abord Ă  rendre compte des raisons d’un tel dĂ©calage, ce qui nous aidera ensuite Ă  mieux comprendre les relations qui unissent en ce domaine la perception et la notion. La diffĂ©rence essentielle qui oppose les conservations notionnelles aux constances perceptives, malgrĂ© leurs mĂ©canismes communs de compensation, semble, en effet, la suivante. Dans le cas des constances, on peut distinguer (a) une qualitĂ© dĂ©formante, qui correspond Ă  la seule modification objective du systĂšme (ce sera, par exemple, la distance qui varie dans les perceptions de la grandeur rĂ©elle, ou la perspective qui varie dans les perceptions de la forme rĂ©elle, ou l’éclairement, etc.) ; (b) une qualitĂ© dĂ©formĂ©e, qui ne correspond par contre qu’à une modification subjective du systĂšme (grandeur, forme ou couleur apparentes) ; (c) la qualitĂ© constante, produit de la compensation des deux prĂ©cĂ©dentes. Dans le cas des conservations notionnelles, au contraire (sauf prĂ©cisĂ©ment dans celui du schĂšme sensori-moteur de l’objet permanent sur lequel nous reviendrons Ă  l’instant), les qualitĂ©s (a) et (b) correspondent toutes deux Ă  des modifications objectives du systĂšme, et varient donc solidairement de ce point de vue objectif (de telle sorte qu’on ne peut plus qualifier l’une de « dĂ©formante » et l’autre de « dĂ©formĂ©e ») : la qualitĂ© constante (c) constitue alors un produit de compensation entre les variations objectives (a) et (b), ce qui revient Ă  dire que le systĂšme entier est objectivement modifiĂ©, mais selon des transformations conçues comme complĂ©mentaires ou rĂ©ciproques et laissant invariantes leur rĂ©sultante (qualité c). Par exemple, dans le cas de la conservation d’une collection, les qualitĂ©s a et b sont la surface occupĂ©e (ou la longueur de la rangĂ©e) et la densitĂ© des Ă©lĂ©ments, tandis que la qualité c est le nombre ou l’extension logique de la collection.

Cela Ă©tant, on peut alors admettre que les constances perceptives sont plus prĂ©coces parce que l’objet en jeu n’est pas objectivement transformĂ© mais donne lieu simplement Ă  une modification subjective : en ce cas le changement apparent (a) est plus facilement compensĂ© par la perception de la qualitĂ© dĂ©formante (b), car celle-ci ne constitue pas Ă  proprement parler une qualitĂ© de l’objet lui-mĂȘme, qui serait objectivement altĂ©rĂ©e, mais une qualitĂ© du systĂšme reliant l’objet au sujet (distance, position, Ă©clairement). Dans le cas des conservations notionnelles, au contraire, l’objet lui-mĂȘme est transformĂ©, de telle sorte que pour dĂ©gager la propriĂ©tĂ© invariante c Ă  travers les modifications objectives de a et b, il ne suffit plus de percevoir les variations de a et b et il est nĂ©cessaire de comprendre qu’elles se compensent l’une l’autre, ce qui suppose l’intervention d’un systĂšme d’opĂ©rations proprement dites avec leur rĂ©versibilitĂ©. En un mot, si les constances perceptives ne requiĂšrent qu’une compensation accessible Ă  la perception, sans recours Ă  la comprĂ©hension opĂ©ratoire, c’est qu’elles se bornent Ă  corriger une modification perceptive (la qualitĂ© modifiĂ©e ou « apparente » b) par la perception de la modification du rapport entre l’objet et le sujet (la qualitĂ© modifiante a), ces deux termes se compensant non pas (ou pas seulement) en vertu de la comprĂ©hension de leur solidaritĂ©, mais en vertu d’une expĂ©rience vĂ©cue de cette solidaritĂ© lors de l’exercice des schĂšmes inhĂ©rents Ă  l’action. Les transformations objectives a et b en jeu dans la conservation notionnelle excluent par contre cette solidaritĂ© vĂ©cue, puisque tous deux Ă©tant objectifs, l’un de ces changements peut ĂȘtre reprĂ©sentĂ© sans l’autre (ce qui est prĂ©cisĂ©ment le cas lors des stades initiaux, au cours desquels l’une des deux variations est seule « remarquĂ©e » bien qu’elles soient « perçues » simultanĂ©ment) : d’oĂč la nĂ©cessitĂ© d’une comprĂ©hension proprement conceptuelle, qui exige des annĂ©es d’élaboration.

Un indice significatif du bienfondĂ© de cette interprĂ©tation est que, dans le cas du schĂšme de l’objet permanent (qui s’apparente aux notions de conservation, mais sous une forme assez prĂ©coce pour ĂȘtre dominĂ©e dĂšs la fin de la premiĂšre annĂ©e), l’objet lui-mĂȘme n’est pas transformĂ©, mais seulement sa position : il en rĂ©sulte donc que la situation propre Ă  ce schĂšme sensori-moteur se rapproche de celle des constances perceptives (d’oĂč sa prĂ©cocitĂ©), sauf que, l’objet sortant alors du champ de la perception, un Ă©lĂ©ment de comprĂ©hension est nĂ©anmoins nĂ©cessaire, qui dĂ©passe les frontiĂšres exclusivement perceptives. Dans le cas de la conservation des longueurs de deux tiges dĂ©calĂ©es (7-8 ans), on ne saurait par contre dire qu’il en est de mĂȘme, car, si la position seule varie Ă©galement, le problĂšme n’est plus simplement de savoir si l’objet s’est conservĂ©, mais bien si sa longueur est restĂ©e inchangĂ©e alors que cette longueur est prĂ©cisĂ©ment conçue par l’enfant en termes de position des points d’arrivĂ©e.

On comprend alors simultanément en quoi les constances perceptives « préfigurent » en un sens les conservations notionnelles, bien que celles-ci ne soient nullement abstraites de celles-là, et en quoi les conservations introduisent des connexions nouvelles non comprises dans les constances.

Les constances prĂ©figurent les conservations en ce sens que toutes deux reposent sur un mĂȘme processus fonctionnel de compensations : dans les deux cas les variations de certaines propriĂ©tĂ©s a et b se compensent et assurent l’invariance, relative ou absolue, de la propriĂ©tĂ© c. Seulement il ne s’agit lĂ  que d’une analogie fonctionnelle, et tant les mĂ©canismes structuraux mis en jeu que la prĂ©cision finale de l’invariance obtenue diffĂšrent de l’un de ces cas Ă  l’autre. Dans celui des constances, la compensation s’obtient par un systĂšme de rĂ©gulations approximatives et l’invariance qui en rĂ©sulte Ă©volue d’une sous-constance systĂ©matique Ă  une surconstance assez systĂ©matique Ă©galement, qui tĂ©moigne des caractĂšres de prĂ©caution et de surcompensation propres Ă  ce type de rĂ©gulations. Dans le cas des conservations, au contraire, oĂč les variations des qualitĂ©s a et b sont toutes deux objectives, les rĂ©gulations reprĂ©sentatives aboutissent Ă  un systĂšme d’opĂ©rations proprement dites, dont la rĂ©versibilitĂ© stricte engendre alors un invariant Ă©galement strict, caractĂ©risĂ© par sa nĂ©cessitĂ© dĂ©ductive et non plus par des approximations probabilistes. Ainsi caractĂ©risĂ©es par des propriĂ©tĂ©s nouvelles, les conservations ne peuvent donc ĂȘtre abstraites des constances. Il existe cependant entre elles une parente gĂ©nĂ©tique Ă©vidente, mais indirecte et sans filiation linĂ©aire : les conservations constituent le produit d’une restructuration, sur le plan opĂ©ratoire, de l’organisation sensori-motrice dĂ©jĂ  orientĂ©e vers une certaine rĂ©versibilitĂ© (cf. le groupe pratique des dĂ©placements) qui aboutit sur son terrain limitĂ© au schĂšme de l’objet permanent ; or, nous avons vu (§ 2) qu’entre la constitution de ce schĂšme et les dĂ©buts de l’évolution des constances, il existe certaines interactions. Pour autant que l’on peut admettre une parentĂ© indirecte entre les constances et les conservations, c’est donc dans la direction d’une souche commune de nature sensori-motrice qu’il convient de la rechercher.

Remarquons pour terminer l’analogie de cette situation des constances et des conservations avec celle de la causalitĂ© (la causalitĂ© perceptive prĂ©sentant d’ailleurs, comme on l’a vu, une structure apparentĂ©e Ă  celle des constances). La causalitĂ© relevant de l’intelligence se prĂ©sente sous deux variĂ©tĂ©s, l’une sensori-motrice et l’autre reprĂ©sentative. Il en est de mĂȘme des structures de conservation, dont l’une est sensori-motrice (schĂšme de l’objet permanent) et les autres opĂ©ratoires. Or, dans les deux cas de la causalitĂ© et de la conservation, la variĂ©tĂ© sensori-motrice se constitue en interaction avec les structures perceptives (situations de forme II), tandis que la variĂ©tĂ© opĂ©ratoire est « prĂ©figurĂ©e » par ces structures perceptives (situations Ă  forme III). Et, dans les deux cas, cette prĂ©figuration provient non pas d’une continuitĂ© gĂ©nĂ©tique directe entre la perception et la notion, mais de leur origine commune sensori-motrice.

III B. Un autre exemple de prĂ©figuration de la notion dans la perception est celui du concept de vitesse, ou, plus prĂ©cisĂ©ment du premier des deux concepts de vitesse qui se succĂšdent au cours du dĂ©veloppement de l’intelligence. Le second de ces concepts, dont l’équilibre n’est atteint qu’au niveau des opĂ©rations formelles (avec la proportionnalitĂ© des espaces et des temps) est la notion classique de la vitesse conçue comme un rapport entre les espaces parcourus et les durĂ©es. Mais cette notion, dont l’apparition est donc relativement tardive, est prĂ©cĂ©dĂ©e par une notion ordinale fondĂ©e sur le dĂ©passement : est de vitesse supĂ©rieure celui des deux mobiles qui Ă  un moment antĂ©rieur Ă©tait situĂ© derriĂšre l’autre et qui, Ă  un moment ultĂ©rieur, se trouve devant l’autre 7. Or, cette premiĂšre notion, ne relevant que de l’ordre spatial et de l’ordre temporel, et sans recours ni aux intervalles spatiaux ni aux durĂ©es, constitue en fait un concept rationnel se suffisant Ă  lui-mĂȘme, puisque J. AbelĂ© et P. Malvaux ont pu l’utiliser dans leur refonte des concepts relativistes 8 pour Ă©viter le cercle vicieux, sinon inĂ©luctable, de la vitesse et du temps.

Si l’on se rĂ©fĂšre maintenant Ă  la perception de la vitesse (voir chap. V § 3), on constate l’existence d’une indĂ©niable parentĂ© entre cette notion de la vitesse-dĂ©passement et les structures perceptives correspondantes, tandis qu’il ne semble pas s’en prĂ©senter entre ces derniĂšres et la notion de la vitesse fondĂ©e sur l’espace-temps (voir chap. IV § 3).

En admettant, avec ce que nous avons vu prĂ©cĂ©demment, que la perception des vitesses est fondĂ©e sur des comparaisons ordinales soit entre deux mobiles, soit entre un mobile et les mouvements du regard, soit encore entre un mobile et les vitesses de passage des excitations et extinctions dans les organes rĂ©cepteurs, il semble donc clair qu’il existe une certaine parentĂ© entre ce rĂŽle perceptif des dĂ©passements et la notion ordinale de la vitesse rappelĂ©e prĂ©cĂ©demment. Il est, en particulier, frappant de constater qu’au moment oĂč un mobile en dĂ©passe un autre les sujets signalent de façon assez massive un effet d’accĂ©lĂ©ration apparente du dĂ©passant (ou de ralentissement apparent du dĂ©passĂ©). Rappelons, d’ailleurs, que la perception ne demeure pas Ă  cet Ă©gard attachĂ©e Ă  des structures purement ordinales, mais qu’elle atteint un niveau « hyperordinal » (au sens de Suppes), lorsque les intervalles croissants ou dĂ©croissants entre les mobiles sont comparĂ©s en termes de « plus grands » ou « plus petits ».

Cela Ă©tant, il est Ă  nouveau Ă©vident qu’une telle prĂ©figuration ne prouve pas Ă  elle seule, ni n’exclut d’ailleurs, que la notion de la vitesse-dĂ©passement soit abstraite de la perception, car cette prĂ©figuration pourrait rĂ©sulter d’une simple analogie fonctionnelle, l’organisation ordinale Ă©tant, dans les deux cas de la perception comme de la notion, plus simple que la structuration mĂ©trique. D’autre part, il est possible que, dans le cas de la vitesse comme dans les autres cas de prĂ©figuration, celle-ci tĂ©moigne d’une parentĂ© collatĂ©rale, la source commune des activitĂ©s perceptives et des activitĂ©s reprĂ©sentatives Ă©tant Ă  chercher dans les activitĂ©s sensori-motrices.

Malheureusement, nous ne savons rien des schĂšmes sensori-moteurs de vitesse, bien qu’ils existent certainement (cf. la maniĂšre dont, au niveau des rĂ©actions circulaires tertiaires, le bĂ©bĂ© est capable d’accĂ©lĂ©rer le balancement d’un objet suspendu ; etc.). Nous en sommes donc rĂ©duits Ă  nous demander dans quelle mesure les rĂ©actions reprĂ©sentatives Ă  la vitesse observĂ©es au cours du dĂ©veloppement de l’enfant sont abstraites ou non de la perception.

Il convient d’abord de rappeler que, en prĂ©sence de deux mobiles simultanĂ©ment perceptibles, la rĂ©action Ă  la vitesse n’est pas forcĂ©ment perceptive. Elle l’est si les vitesses sont suffisantes et si le champ de comparaison permet ainsi une estimation directe. Elle ne l’est plus lorsque ces conditions ne sont pas remplies, ce qui donne alors lieu Ă  une interprĂ©tation conceptuelle immĂ©diate, que l’on pourrait prendre pour perceptive Ă©tant donnĂ© ce caractĂšre immĂ©diat, mais qui en diffĂšre par ce fait fondamental que certains seulement des caractĂšres perçus sont abstraits en vue de l’interprĂ©tation et les autres nĂ©gligĂ©s : par exemple l’enfant tiendra compte des seuls points d’arrivĂ©e pour juger du dĂ©passement et nĂ©gligera les points de dĂ©part, confondant ainsi le devancement avec le dĂ©passement et intervertissant en ce cas les vitesses.

La question est alors de savoir si cette activitĂ© reprĂ©sentative prĂ©opĂ©ratoire puis opĂ©ratoire qui conduit Ă  la vitesse-dĂ©passement puis Ă  la vitesse espace-temps dĂ©rive ou non des activitĂ©s perceptives. Que le contenu de ces reprĂ©sentations (positions, dĂ©placements, etc.) suppose une signalisation perceptive, cela va de soi. Mais que leurs structures, d’abord ordinales puis mĂ©triques, soient abstraites des structures perceptives cinĂ©matiques, qui pourtant les prĂ©figurent, c’est lĂ  une tout autre question. La raison qui nous empĂȘche, dans le cas particulier, de l’admettre peut paraĂźtre paradoxale mais se trouve en fait de portĂ©e assez gĂ©nĂ©rale : c’est que la perception dĂ©bute avec une avance nette sur les structurations reprĂ©sentatives pour se laisser ensuite distancer de plus en plus. À un niveau, en effet, oĂč la reprĂ©sentation est Ă  peine ordinale (comprĂ©hension du dĂ©passement en certaines situations, mais sans gĂ©nĂ©ralisation, par exemple sans aucune anticipation fondĂ©e sur les semi-dĂ©passements), la perception est dĂ©jĂ  hyperordinale (comparaison des intervalles successifs entre deux mobiles). Dans la suite, par contre, la reprĂ©sentation atteindra un niveau mĂ©trique alors que la perception de la vitesse en restera Ă  son niveau hyperordinal.

Or, cette avance initiale de la perception avec retard ultĂ©rieur, dont on trouve tant d’autres exemples (perception des bonnes formes euclidiennes Ă  un niveau oĂč leur reprĂ©sentation demeure topologique, etc.) parle Ă©videmment davantage en faveur d’une reconstruction gĂ©nĂ©rale des structures sur le plan reprĂ©sentatif et opĂ©ratoire que d’une abstraction progressive de ces structures Ă  partir de la perception : en effet, si celles-ci Ă©taient tirĂ©es des structures perceptives, on comprendrait mal pourquoi elles le sont d’abord avec retard. RĂ©pondre simplement qu’il est plus difficile de se reprĂ©senter une structure que de la percevoir Ă©quivaut Ă  adopter l’autre solution, car si la comprĂ©hension reprĂ©sentative est plus difficile que la perception, c’est alors qu’elle implique une construction nouvelle et non pas seulement une abstraction ; et c’est cette construction nouvelle qui explique, d’autre part, pourquoi la reprĂ©sentation, partant avec retard, dĂ©passe ensuite la perception.

Mais surtout, et lĂ  est l’essentiel, cette avance initiale suivie d’un retard croissant ne caractĂ©rise pas seulement les rapports de la reprĂ©sentation et de la perception, mais tout autant ceux de la reprĂ©sentation avec l’activitĂ© sensori-motrice en gĂ©nĂ©ral (l’objet permanent est, comme nous l’avons vu, acquis au niveau de l’action dĂšs la seconde annĂ©e, tandis que les conservations reprĂ©sentatives ne le sont que dĂšs ou aprĂšs 7-8 ans). Or, ce fait est fondamental, car il n’y a, par ailleurs, pas de retard du sensori-moteur sur le perceptif : il en rĂ©sulte ainsi que toutes les conditions sont remplies pour que les structures sensori-motrices puissent jouer le double rĂŽle de rĂ©gulatrices par rapport aux activitĂ©s perceptives (cas particulier des activitĂ©s sensori-motrices) et de formatrices par rapport aux activitĂ©s reprĂ©sentatives et opĂ©ratoires ultĂ©rieures (nĂ©es de l’intĂ©riorisation de ces structures sensori-motrices et de leur structuration sur le plan symbolique, ce qui permet alors de les prolonger en constructions nouvelles). Nous reviendrons donc sur cette question gĂ©nĂ©rale en conclusion de ce chapitre (§ 5).

IIIC. En ce qui concerne la perception et la notion du temps, on retrouve de mĂȘme certaines analogies prĂ©figuratives. Deux aspects remarquables caractĂ©risent, en effet, l’évolution de la notion du temps. Le premier est qu’un cadre ordinal prĂ©alable (notion de l’ordre de succession des Ă©vĂ©nements) est nĂ©cessaire pour que puissent s’y introduire les intervalles de durĂ©e. La construction que l’on observe Ă  cet Ă©gard chez l’enfant est analogue Ă  celle que nous avons rappelĂ©e (§ 1 sous III) Ă  propos des longueurs ordinales (ordre de succession spatiale des points d’arrivĂ©e) et des longueurs mĂ©triques (intervalles). Chez l’adulte non cultivĂ©, il est frappant de constater combien l’abstraction de la durĂ©e (ou intervalle temporel) reste malaisĂ©e indĂ©pendamment de l’ordre : par exemple les paysans Ă  qui nous demandons, dans les Alpes, « combien faut-il de temps pour aller d’ici (leur village ou leur champ, etc.) à x (le village voisin, etc.) ? » ne rĂ©pondent presque jamais directement « une heure » ou « vingt minutes », etc., mais ont besoin, avant de donner cette rĂ©ponse, de consulter leur montre comme si une heure, etc., n’avait de sens concret pour eux qu’insĂ©rĂ©e entre deux points du temps ordinalement dĂ©terminĂ©s 9 (le raisonnement implicite Ă©tant alors d’une forme analogue à : il est sept heures, vous n’y serez pas avant huit heures, donc il faut « une heure »). Le second aspect remarquable de la formation de la notion de temps est qu’elle est solidaire de celle de la vitesse : les jugements portĂ©s par l’enfant sur la simultanĂ©itĂ© ou l’ordre de succession des arrĂȘts de deux mobiles, et surtout sur les durĂ©es de leurs trajets, dĂ©pendent longtemps des Ă©galitĂ©s ou inĂ©galitĂ©s de vitesses, de sorte que l’on peut concevoir la genĂšse de la notion de temps comme une coordination des vitesses, dans le mĂȘme sens que l’espace est une coordination des positions, ainsi que des dĂ©placements indĂ©pendamment de la vitesse.

Cela rappelĂ©, il est alors frappant de constater, dans ce que nous savons de la perception du temps, un certain isomorphisme avec ces deux caractĂšres, donc une certaine « prĂ©figuration » de la notion dans la perception. D’une part, tous les travaux ont montrĂ© l’existence d’une meilleure perception de l’ordre de succession que des durĂ©es comme telles et surtout une tendance Ă  appuyer celles-ci sur celui-là 10. D’autre part, les recherches que nous avons commencĂ©es avec Y. Feller sur la perception des durĂ©es (voir chap. V § 4) semblent montrer une variation des estimations en fonction de la vitesse des mobiles dont la durĂ©e de trajet est Ă  Ă©valuer.

Mais il est Ă  nouveau clair que cette prĂ©figuration ne suffit pas Ă  dĂ©montrer l’origine perceptive de la notion du temps. D’une part, le temps notionnel repose sur des opĂ©rations de sĂ©riation des Ă©vĂ©nements, d’emboĂźtement des intervalles (ou durĂ©es) et finalement de mĂ©trisation, et ces opĂ©rations rĂ©sultent d’une longue construction 11 comme toutes les opĂ©rations. D’autre part, il existe un temps sensori-moteur qui n’est pas exclusivement perceptif, mais liĂ© aux schĂšmes des actions dans leurs ensembles respectifs, notamment lorsqu’il s’agit d’introduire un ordre de succession temporelle dans la coordination des moyens et des buts : en ces cas les successions perçues sont encadrĂ©es par les successions organisĂ©es en fonction de l’action, et il est exclu de rĂ©duire celles-ci Ă  celles-lĂ  pour cette raison dĂ©jĂ  invoquĂ©e que le schĂšme d’une action ne se rĂ©duit pas Ă  une mosaĂŻque de perceptions mais suppose une organisation totale d’ordre supĂ©rieur Ă  ses Ă©lĂ©ments perceptifs et moteurs.

En bref, pas plus la notion de temps que les notions spatiales et cinĂ©matiques examinĂ©es jusqu’ici ne peut ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme abstraite de la perception, puisqu’il existe un temps sensori-moteur plus large que le temps perceptif et qui est Ă  la source des opĂ©rations temporelles se dĂ©veloppant ultĂ©rieurement. En outre (et ceci est spĂ©cial au domaine du temps), il est trĂšs difficile de dĂ©terminer si ce qu’on « perçoit », lorsqu’on Ă©value la durĂ©e d’un son ou d’un mouvement, est une propriĂ©tĂ© de ces donnĂ©es physiques ou une durĂ©e intĂ©rieure projetĂ©e dans le phĂ©nomĂšne extĂ©rieur et de façon indissociable comme en toutes les assimilations Ă©lĂ©mentaires analogues). En ce dernier cas la frontiĂšre entre le perceptif et le sensori-moteur en gĂ©nĂ©ral devient bien plus malaisĂ©e Ă  tracer. Et surtout, les durĂ©es perçues Ă©tant trĂšs brĂšves, il est difficile de penser que le temps notionnel soit un abstrait ou un composĂ© de ces courtes durĂ©es perceptibles, tandis qu’on conçoit bien comment celles-ci peuvent rĂ©sulter d’une diffĂ©renciation ou d’un dĂ©coupage du temps sensori-moteur.

§ 4. Situations de forme (IV) : prĂ©figuration avec action en retour de l’intelligence sur les structures perceptives

Il s’agit ici de la mĂȘme situation que la prĂ©cĂ©dente (III), sauf que l’action en retour de l’intelligence est en certains cas dĂ©montrable, tandis que dans la situation III elle est inexistante ou non encore connue.

IV A. Un premier cas paraissant assez net est celui des coordonnĂ©es perceptives (chap. III § 4). On se rappelle que le point de dĂ©part de l’estimation des verticales et horizontales est Ă  chercher dans les mĂ©canismes relevant de la loi de Donders et que, comme l’ont montrĂ© Werner et Wapner elle est, d’autre part, dĂ©pendante des postures (« sensori-tonic field Theory »). Mais lorsqu’il s’agit d’évaluer la verticalitĂ© et l’horizontalitĂ© d’une ligne en un champ prĂ©sentant d’autres Ă©lĂ©ments, adjuvants ou perturbateurs, il intervient en plus un ensemble de mises en relations qu’il est intĂ©ressant d’étudier du point de vue des activitĂ©s perceptives et de leurs liaisons avec l’intelligence. En effet, ces relations, qui s’imposent automatiquement en cas de proximitĂ© suffisante, supposent au contraire des activitĂ©s de plus en plus complexes lorsqu’interviennent des distances croissantes et il importe alors de dĂ©terminer de quels facteurs dĂ©pend le progrĂšs avec l’ñge de cette coordination spatiale. On se trouve Ă  cet Ă©gard en prĂ©sence de deux sĂ©ries de faits, les uns perceptifs (analysĂ©s par Dadsetan, WĂŒrsten, etc. : voir chap. III) et les autres reprĂ©sentatifs (prĂ©vision de la position que prendra le niveau de l’eau en cas d’inclinaison du bocal qui la contient, etc. 12).

Les connexions entre ces deux sĂ©ries de rĂ©actions sont alors les suivantes. D’une part, il est clair que les coordonnĂ©es perceptives prĂ©figurent les coordonnĂ©es opĂ©ratoires, car, mettre en relation de direction les Ă©lĂ©ments perçus les uns avec les autres (ou dĂ©jĂ  avec les positions du regard et du corps propre) procĂšde d’une forme d’organisation analogue Ă  celle qu’utiliseront les coordonnĂ©es reprĂ©sentatives. Mais, d’autre part, cette parentĂ© devient si Ă©troite aux Ăąges oĂč l’on peut interroger les enfants sur leurs prĂ©visions reprĂ©sentatives autant que sur leurs rĂ©actions perceptives que Mlle Dadsetan a trouvĂ© une excellente corrĂ©lation entre elles. Faut-il en ce cas attribuer la prĂ©vision reprĂ©sentative (se reprĂ©senter l’orientation du niveau de l’eau dans le bocal inclinĂ©) Ă  une abstraction Ă  partir des rĂ©actions perceptives (estimer l’horizontalitĂ© d’une droite inscrite dans un triangle ou un carrĂ© Ă  bases inclinĂ©es en se servant des bords de la feuille pour contrecarrer l’influence perturbatrice de la figure), ou faut-il au contraire expliquer la rĂ©action perceptive par une influence de l’intelligence ? Dans le cas particulier, la solution ne semble pas faire de doute. La perception « primaire » (effets de champ) des petits Ă©tant limitĂ©e par les conditions classiques de proximitĂ©, ils ne se servent pas des rĂ©fĂ©rences fournies par le cadre extĂ©rieur (=les bords de la grande feuille de papier carrĂ©e au centre de laquelle est dessinĂ©e la figure), non seulement faute d’activitĂ© perceptive suffisante d’exploration et de mise en rĂ©fĂ©rence, mais encore parce qu’ils n’ont pas l’« idĂ©e » de telles rĂ©fĂ©rences possibles. À l’ñge (9-10 ans) oĂč ils recourent immĂ©diatement Ă  ces rĂ©fĂ©rences de cadre, il faut certes attribuer leur estimation Ă  peu prĂšs correcte de l’horizontale Ă  une activitĂ© perceptive de mise en relation et de mise en rĂ©fĂ©rence, mais il s’y ajoute le fait fondamental que cette activitĂ© perceptive ne procĂšde alors pas au hasard mais est chez presque tous les sujets de ce niveau orientĂ©e dĂšs 1e dĂ©part par l’« idĂ©e » de trouver de telles rĂ©fĂ©rences. Le propre de l’intelligence Ă©tant sans doute sa capacitĂ© d’effectuer des rapprochements Ă  des distances quelconques, de façon mobile et rĂ©versible, et le propre de l’activitĂ© perceptive Ă©tant de mettre en relation les centrations successives selon les liaisons inter-champs Ă  des distances croissantes, il va de soi que, tĂŽt ou tard selon les domaines, une telle activitĂ© peut ĂȘtre dirigĂ©e par les reprĂ©sentations dĂ©jĂ  organisĂ©es dans le domaine considĂ©rĂ©. Or, le systĂšme des coordonnĂ©es reprĂ©sentatives constitue prĂ©cisĂ©ment le modĂšle de ces schĂšmes de mises en relation Ă  distance, s’appliquant Ă  toutes les situations spatiales de type mĂ©trique : il serait donc fort Ă©trange qu’un sujet en possession d’un tel schĂšme opĂ©ratoire, puisse s’efforcer d’atteindre des mises en rĂ©fĂ©rences perceptives un peu complexes sans recourir Ă  ce schĂšme, c’est-Ă -dire sans subordonner son exploration perceptive aux habitudes acquises par ailleurs et consistant Ă  recourir d’emblĂ©e aux cadres Ă©loignĂ©s, ce qui aboutit Ă  l’économie d’une sĂ©rie de tĂątonnements devenus inutiles. Quant Ă  savoir d’oĂč provient ce schĂšme opĂ©ratoire lui-mĂȘme, il suffit de suivre pas Ă  pas la constitution des opĂ©rations de mesure, d’abord linĂ©aires, puis Ă  deux ou trois dimensions, pour voir que le systĂšme des coordonnĂ©es naturelles constitue la clef de voĂ»te ou la structure d’ensemble de l’espace euclidien, prĂ©parĂ©e par toutes les opĂ©rations particuliĂšres Ă  cet espace (conservation des distances, etc.) et s’achevant au mĂȘme moment que la coordination des perspectives ou structure d’ensemble de l’espace projectif. Il y a donc bien davantage, en un tel systĂšme opĂ©ratoire, que de simples abstractions Ă  partir de la perception : il s’agit en fait de la coordination gĂ©nĂ©rale des opĂ©rations spatiales rĂ©versibles de nature mĂ©trique ou euclidienne.

Au total, nous voyons donc (a) que le systĂšme opĂ©ratoire des coordonnĂ©es est prĂ©figurĂ© dans les mises en rĂ©fĂ©rence perceptives ; (b) qu’il n’en rĂ©sulte cependant pas sans plus mais lui ajoute l’ensemble des structures opĂ©ratoires euclidiennes ; et (c) qu’il agit en retour sur les coordonnĂ©es perceptives en orientant les activitĂ©s de mise en rĂ©fĂ©rence. Il n’est donc, une fois de plus, qu’une maniĂšre, nous semble-t-il, d’interprĂ©ter cette situation complexe, car on ne comprendrait pas comment une structure d’intelligence pĂ»t intervenir rĂ©troactivement dans les activitĂ©s perceptives si elle en Ă©tait issue : c’est que dĂšs le dĂ©part, sans doute, les coordonnĂ©es perceptives sont influencĂ©es par les structures sensori-motrices et sensori-toniques (H. Werner) ; les structures reprĂ©sentatives et opĂ©ratoires constituant par ailleurs l’achĂšvement d’un dĂ©veloppement issu des activitĂ©s sensori-motrices, ce serait donc Ă  tous les niveaux que les mises en rĂ©fĂ©rences perceptives dĂ©pendraient en partie de systĂšmes plus larges sur lesquels elles s’appuieraient pour Ă©laborer palier par palier les schĂšmes perceptifs qui en manifestent le reflet.

IV B. Un second exemple typique de situation de forme IV est celui des relations entre la transposition perceptive et la transitivitĂ© opĂ©ratoire, auxquelles nous avons consacrĂ© avec Lambercier notre Rech. VIII. Nous avons vu, au § 2 du chap. IV, qu’en intercalant entre l’étalon et la variable, dans les mesures de la constance en profondeur, des Ă©lĂ©ments Ă©gaux Ă  cet Ă©talon (situation D, en fin du § 2), on obtient Ă  partir d’un certain Ăąge une amĂ©lioration des estimations sans doute due au fait que les Ă©lĂ©ments intermĂ©diaires sont utilisĂ©s Ă  titre de moyens termes dans les comparaisons, ce qui supposerait un recours Ă  la transitivitĂ© logique E = M, M = V donc E = V (oĂč E = étalon, M = moyen terme et V = variable). Mais cette transitivitĂ© logique, si elle intervient, ne saurait s’actualiser dans le cas particulier qu’en orientant les comparaisons sous forme d’une transposition perceptive des Ă©galitĂ©s constatĂ©es. Nous nous sommes donc proposĂ© avec Lambercier d’analyser les rapports existant Ă©ventuellement entre cette transposition et cette transitivitĂ© et avons procĂ©dĂ© de la maniĂšre suivante, selon les cinq phases (a) Ă  (e) :

(a) L’étalon E de 10 cm est placĂ© Ă  1 m du sujet et la variable V Ă  4 m. Le moyen terme M n’est pas encore utilisĂ© et l’on mesure sans plus la comparaison de E et de V.

(b) L’étalon E est placĂ© Ă  0,60 m de la variable avec un Ă©cart latĂ©ral de 0,20 m.

(c) L’étalon E est comme en (a) Ă  1 m du sujet. On place prĂšs de lui un moyen terme M pour que le sujet constate l’égalitĂ© E = M, puis on le dĂ©place pour le mettre Ă  0,60 m de V (comme Ă©tait E en b). On mesure la comparaison entre E et V en demandant simplement si M peut « aider ».

(d) MĂȘme situation qu’en (c) mais avec comparaison entre V et M.

(e) Les Ă©preuves perceptives terminĂ©es on demande Ă  l’enfant comment il a procĂ©dĂ©, pour voir s’il s’est servi de M et on l’interroge de maniĂšre Ă  Ă©tablir s’il admet ou non la transitivitĂ© logique E = V si E = M et M = V.

En interrogeant une douzaine d’enfants de 5 ; 2 Ă  6 ; 10, une douzaine de 7 ; 0 Ă  8 ; 10 et quelques sujets de 9 Ă  11 ans nous avons trouvĂ© ce qui suit :

Tabl. 118. Transpositions perceptives dans la mesure de la constance avec moyen terme
Âges a b c d
5-7 ans − 16,0 − 2,7 − 12,1 − 4,0
7-9 ans − 11,0 − 2,0 − 5,7 − 3,7
9-11 ans − 6,6 0 − 2,5 —

Ces rĂ©sultats sont donc nets. Il y a, d’une part, dans les premiers groupes d’ñge, une forte diminution de l’erreur en situation b ainsi qu’en d et annulation complĂšte Ă  9-11 ans. D’autre part, dans la situation cruciale c, l’erreur redevient presqu’aussi forte Ă  5-7 ans qu’en a, diminue de moitiĂ© Ă  7-9 ans et tend Ă  s’annuler Ă  9-11 ans (comme chez les quelques adultes examinĂ©s).

Mais l’intĂ©rĂȘt principal de ces rĂ©actions est leur relation avec la comprĂ©hension opĂ©ratoire de la transitivitĂ©. On observe Ă  cet Ă©gard trois stades successifs. Au cours du premier (5-7 ans) l’enfant n’admet pas, sauf une ou deux exceptions, la transitivitĂ© E = V si E = M et M = V, et il est donc naturel que ces rĂ©actions perceptives ne soient pas modifiĂ©es dans la situation c par l’interposition d’un moyen terme M. Au cours du troisiĂšme stade (9-11 ans), les sujets admettent naturellement la transitivitĂ© et la consĂ©quence en est la quasi-suppression de l’erreur en c. Mais au cours du second stade (7-9 ans), on observe par contre ce fait curieux et instructif que les sujets admettent Ă©galement la transitivitĂ©, sans cependant que leur erreur en soit pour autant annulĂ©e en c : ces enfants savent donc que pour une variable V = M on a V = E mais ils continuent de voir V plus petit que E !

La succession de ces stades conduit alors Ă  deux conclusions. La premiĂšre est que, dans le cas particulier (pas plus qu’ailleurs sans doute), la transitivitĂ© logique n’est pas abstraite de la transposition perceptive, puisqu’elle la prĂ©cĂšde au stade II et finit par l’orienter entiĂšrement au stade III. Nous nous trouvons donc Ă  cet Ă©gard en prĂ©sence d’une situation analogue Ă  celle des coordonnĂ©es perceptives (voir sous IV A), mais en beaucoup plus net parce que disposant de stades bien dĂ©finis quant aux rapports entre la perception et l’opĂ©ration. Il faut alors sans doute admettre que la transitivitĂ© dĂ©rive de processus sensori-moteurs plus gĂ©nĂ©raux que les processus perceptifs (transferts, etc.) et rĂ©agit sur la perception au lieu d’en dĂ©river ; seulement comme ces processus sensori-moteurs gĂ©nĂ©raux de transfert, etc., comprennent eux-mĂȘmes Ă  titre de cas particulier les transpositions perceptives, il est naturel que celles-ci « prĂ©figurent » en un sens la transitivitĂ© opĂ©ratoire, mais sans filiation directe et avec parentĂ© simplement collatĂ©rale, puisqu’au contraire cette transitivitĂ© peut influencer en retour les transpositions elles-mĂȘmes.

La seconde conclusion est que cette action de la transitivitĂ© opĂ©ratoire sur la transposition perceptive n’est pas immĂ©diate, en ce sens qu’il ne suffit pas de « savoir » que V = M = E pour « percevoir » V = E. C’est ce que prouve Ă  nouveau l’existence du stade II. Or, dans ce cas particulier, il est possible de dĂ©terminer le mĂ©canisme de l’action de l’intelligence sur la perception, ce que permet l’examen du comportement des enfants au cours des trois stades du point de vue de l’organisation de leur activitĂ© perceptive. Dans les grandes lignes ce mĂ©canisme consiste en ceci que, orientĂ© par la transitivitĂ© quant Ă  l’aide perceptive pouvant rĂ©sulter d’un recours au moyen terme M, le sujet en vient Ă  faire ses comparaisons sous la forme d’un circuit total EMVE et EVME ou VEMV et VMEV ce qui facilite alors les transpositions de E = M et M = V sur la relation entre V et E. Au contraire les petits de 5-7 ans, faute d’ĂȘtre guidĂ©s par la transitivitĂ©, se bornent Ă  des comparaisons directes EV ou VE, sans « dĂ©tour » par M, ou Ă  des comparaisons sĂ©parĂ©es EM, EV, VM, etc. sans circuit total. On voit donc que cette action de l’intelligence sur la perception ne consiste pas, ou du moins pas seulement (et dans le cas particulier on n’a aucun indice qu’il en soit ainsi) Ă  modifier directement l’élaboration des enregistrements, mais simplement Ă  modifier l’orientation et l’organisation des activitĂ©s perceptives d’exploration et de transposition, ce qui a alors pour effet de compenser les erreurs en modifiant les trajets et surtout de transfĂ©rer les Ă©galitĂ©s perçues Ă  l’ensemble du systĂšme.

IV C. L’exemple prĂ©cĂ©dent, quoique dĂ©monstratif du point de vue de l’action de l’intelligence sur les activitĂ©s perceptives, n’en prĂ©sente pas moins deux lacunes : d’une part, l’action en retour de la transitivitĂ© sur la transposition qui la prĂ©figure s’exerce seulement au niveau opĂ©ratoire et, d’autre part, les activitĂ©s perceptives ainsi influencĂ©es par l’intelligence ne se sĂ©dimentent pas en effets de champ (sinon trĂšs momentanĂ©s). Dans les exemples qui suivent (du moins IV C et IV D), nous assisterons au contraire Ă  des actions en retour de l’intelligence Ă  tous les niveaux et Ă  des sĂ©dimentations en effets de champ proprement dits.

Ces exemples IV C Ă  IV E sont empruntĂ©s au domaine des prĂ©infĂ©rences perceptives (voir chap. VI, § 1 et § 2, sous chiffre 13 dans les deux), c’est-Ă -dire Ă  un domaine oĂč il est Ă©vident qu’il y a prĂ©paration de la reprĂ©sentation et mĂȘme de l’opĂ©ration dans la perception, puisque les prĂ©infĂ©rences prĂ©figurent les infĂ©rences. De plus les prĂ©infĂ©rences constituent toujours des applications de schĂšmes (ou d’indices schĂ©matisĂ©s), et ici encore il y a prĂ©figuration, puisque les schĂ©mas perceptifs prĂ©figurent les concepts malgrĂ© toutes les diffĂ©rences qui les sĂ©parent (et qui sĂ©parent les prĂ©infĂ©rences elles-mĂȘmes des infĂ©rences reprĂ©sentatives).

Le fait que les prĂ©infĂ©rences sont liĂ©es de prĂšs aux propriĂ©tĂ©s des schĂšmes perceptifs va, d’autre part, nous permettre de donner quelques nouveaux exemples de ceux-ci Ă  diffĂ©rents niveaux et par cela mĂȘme de fournir Ă  propos de leur Ă©volution un ou deux nouveaux cas de sĂ©dimentation des activitĂ©s perceptives en effets de champ en mĂȘme temps que d’orientation des activitĂ©s perceptives sous l’influence du dĂ©veloppement de l’intelligence. Seulement il s’agit de prĂ©venir d’emblĂ©e une Ă©quivoque possible Ă  cet Ă©gard : notre but n’est nullement de tirer de ces faits la conclusion que les infĂ©rences propres Ă  l’intelligence interviennent au sein des mĂ©canismes perceptifs, sans quoi il deviendrait impossible de distinguer les prĂ©infĂ©rences perceptives des infĂ©rences reprĂ©sentatives immĂ©diates et inconscientes. C’est d’ailleurs parce que l’on a en gĂ©nĂ©ral interprĂ©tĂ© ainsi les « infĂ©rences inconscientes » de Helmholtz (ce que nous avons fait nous-mĂȘmes au dĂ©but de nos travaux sur la perception) qu’un certain discrĂ©dit a longtemps retardĂ© l’adoption de cette hypothĂšse. Or, les prĂ©infĂ©rences que nous allons citer constituent des processus authentiquement perceptifs, et, si l’intelligence intervient dans la formation des schĂšmes qu’elles utilisent, ce n’est qu’indirectement et en orientant les activitĂ©s perceptives constitutives de tels schĂšmes.

Fig. 57

Le premier groupe de faits Ă©tudiĂ©s de ce point de vue (avec A. Morf 13) est relatif Ă  la perception de la « numĂ©rosité », c’est-Ă -dire du caractĂšre plus, moins ou Ă©galement nombreux de deux collections, au sens oĂč Ponzo, par exemple, a montrĂ© qu’une rangĂ©e de quelques points paraĂźt contenir plus d’élĂ©ments quand elle est situĂ©e sur la ligne d’ouverture d’un angle aigu (Ă  cause de la surestimation de cet angle) que quand elle n’est pas sous l’influence de cet angle 14. Nous avons Ă  cet Ă©gard prĂ©sentĂ© Ă  140 enfants de 4 Ă  10 ans (20 par Ăąge) les trois figures ci-dessus (fig. 57) en leur demandant pour chacune s’ils voyaient autant d’élĂ©ments en haut qu’en bas, soit en prĂ©sence soit en l’absence des traits de rĂ©union. En certaines variantes, ces traits sont raccourcis, soit aux extrĂ©mitĂ©s soit en leur partie mĂ©diane, ou encore les Ă©lĂ©ments sont portĂ©s à 5 ou 6.

Les résultats ont été les suivants, pour quatre éléments et avec ou sans traits (en leur totalité) :

Tabl. 119. Impressions d’égalitĂ© (en % des sujets) pour les dispositifs I-III avec ou sans traits complets :

Figures Traits 4 ans 5 ans 6 ans 7 ans 8 ans 9 ans 10 ans
I Sans 70 80 100 100 100 100 100
Avec 100 100 100 100 100 100 100
II Sans 0 0 30 80 90 100 100
Avec 20 65 85 100 100 100 100
Sans 0 0 30 80 90 100 100
III Avec 20 65 70 40 35 45 90

On peut distinguer en ce tableau la présence de quatre stades :

Stade I (4-5 ans). Sans les traits de rĂ©fĂ©rence l’égalisation n’a lieu que pour la figure I dont les rangĂ©es d’élĂ©ments sont de mĂȘmes longueurs, mais non pas pour les figures II-III dont les rangĂ©es sont de longueurs inĂ©gales. L’action des traits de rĂ©fĂ©rence reste faible Ă  4 ans pour les trois figures (20 % pour les figures II et III, ces 20 % de sujets appartenant donc au stade II).

Stade II (5-6 ans). Les traits de rĂ©fĂ©rence entraĂźnent les Ă©galisations (65 % Ă  5 ans) pour la figure II alors que, sans les traits, les collections sont encore estimĂ©es inĂ©gales. Seulement les fausses rĂ©fĂ©rences (figure III) produisent le mĂȘme rĂ©sultat que les bonnes (figure II).

Stade III (7-9 ans). L’effet Ă©galisateur des traits se limite Ă  la figure II, les fausses rĂ©fĂ©rences de la figure III Ă©tant distinguĂ©es des bonnes. Seulement ces fausses rĂ©fĂ©rences empĂȘchent alors la perception de l’égalitĂ© des Ă©lĂ©ments eux-mĂȘmes.

Stade IV (9-10 ans). Les fausses rĂ©fĂ©rences de la figure III sont nĂ©gligĂ©es et n’exercent plus d’effet perturbateur sur les Ă©galisations.

On voit ainsi que la perception des traits de rĂ©fĂ©rence prĂ©sente une signification diffĂ©rente selon l’ñge, et la question est d’abord naturellement de savoir si ces changements de signification n’intĂ©ressent que l’interprĂ©tation notionnelle d’un donnĂ© perçu constamment identique Ă  lui-mĂȘme entre 4 et 10 ans, ou s’ils modifient la perception elle-mĂȘme de la numĂ©rositĂ©. Or, au cours du stade I (80 % des sujets de 4 ans, 35 % de ceux de 5 ans et 15 % de ceux de 6 ans) la perception des traits de rĂ©fĂ©rence ne change pas l’impression de l’inĂ©galitĂ© des Ă©lĂ©ments de la figure II, tandis qu’au stade II (20 % Ă  4 ans, 65 % Ă  6 ans, etc.) cette perception des traits impose une impression immĂ©diate d’égalitĂ© entre les Ă©lĂ©ments d’en haut et d’en bas sur les figure II et III : si la notion s’est transformĂ©e entre les stades I et II (= possibilitĂ© d’une Ă©galisation entre Ă©lĂ©ments appartenant Ă  des rangĂ©es de longueurs diffĂ©rentes), il est difficile de ne pas accorder qu’il en est de mĂȘme de la perception, puisque l’impression de numĂ©rositĂ© a passĂ© de l’inĂ©galitĂ© Ă  l’égalitĂ©. De mĂȘme, on constate que, pour la figure III, la prĂ©sence des traits de fausse rĂ©fĂ©rence reliant les Ă©lĂ©ments masque, chez le 55 Ă  65 % des sujets entre 7 et 9 ans (stade III), l’égalitĂ© de ces groupes d’élĂ©ments, tandis que la perception de cette mĂȘme figure III sans les traits aboutit aux mĂȘmes Ăąges Ă  une impression d’égalitĂ© dans le 80 Ă  100 % des cas. Enfin au stade IV les fausses rĂ©fĂ©rences de la figure III sont bien distinguĂ©es des bonnes rĂ©fĂ©rences de la figure II, mais ne masquent plus l’égalitĂ© des Ă©lĂ©ments. Il semble donc qu’aux Ăąges considĂ©rĂ©s les traits changent de signification selon les niveaux et que ces changements modifient la perception comme telle et non pas seulement son interprĂ©tation : on ne saurait dire, en effet, que les figures sont perçues de la mĂȘme maniĂšre lorsque les ensembles d’élĂ©ments sont vus Ă©gaux ou inĂ©gaux et cela selon que les traits de rĂ©fĂ©rence facilitent ou masquent la perception de ces Ă©galitĂ©s.

PrĂ©cisons d’abord la signification perceptive de ces traits. Au stade I ils n’en prĂ©sentent aucune pour les figures II et III, puisque l’adjonction des traits ne modifie pas la non-Ă©galisation des Ă©lĂ©ments, sauf pour le 20 % des sujets Ă  4 ans, mais qui appartiennent alors de ce fait mĂȘme au stade II. Il est vrai que l’égalisation des Ă©lĂ©ments de la figure I est amĂ©liorĂ©e au 100 % avec les traits, mais ceux-ci se bornent alors Ă  consolider la perception de l’égalitĂ© de longueur des rangĂ©es distantes de 10 cm l’une de l’autre, tandis que, sur les figures II et III ils ne suffisent pas Ă  compenser l’impression de l’inĂ©galitĂ© des Ă©lĂ©ments due aux longueurs diffĂ©rentes des rangĂ©es. Au stade II les traits acquiĂšrent au contraire la signification de relier les Ă©lĂ©ments deux Ă  deux et d’imposer ainsi leur Ă©galisation par couples malgrĂ© l’inĂ©galitĂ© de longueur de leurs rangĂ©es (65 % Ă  5 ans et 20 % dĂ©jĂ  Ă  4 ans). Mais deux remarques sont Ă  faire Ă  ce propos : (a) dĂšs le stade I le sujet perçoit dĂ©jĂ  souvent les traits de la figure II en tant que reliant les Ă©lĂ©ments (ils reproduisent alors la figure au moyen de ce qu’il leur arrive d’appeler des « haltĂšres », « deux ronds et une barre ») mais ce fait ne suffit pas alors Ă  donner l’impression d’égalisation ; (b) la figure III est perçue globalement Ă  ce stade II, sans que les rĂ©fĂ©rences inexactes soient distinguĂ©es des rĂ©fĂ©rences exactes de la figure II. Au stade III les traits ont Ă  nouveau la signification d’égalisateurs, mais seulement dans le cas oĂč ils sont situĂ©s en rĂ©fĂ©rences exactes, sinon ils masquent les Ă©galitĂ©s des Ă©lĂ©ments. Au stade IV, les traits ne servent plus Ă  rien.

Cela dit, rappelons la dĂ©finition des prĂ©infĂ©rences perceptives et cherchons Ă  Ă©tablir s’il en intervient ou non dans les faits qui prĂ©cĂšdent. Une structure perceptive quelconque Ă©tant caractĂ©risĂ©e par un certain nombre de propriĂ©tĂ©s, nous distinguerons d’abord, parmi ces derniĂšres, celles qui sont pratiquement donnĂ©es au moment de la perception (par exemple que les Ă©lĂ©ments Ă  Ă©valuer de la figure sont reliĂ©s par des traits, etc.) et celles qui ne sont pas physiquement donnĂ©es au moment de la perception, mais ajoutĂ©es par le sujet (en fonction d’expĂ©riences antĂ©rieures, etc.) : par exemple que les Ă©lĂ©ments supĂ©rieurs et infĂ©rieurs sont de numĂ©rositĂ© Ă©gale, ce qui est perçu au stade II et non pas au stade I et donc incorporĂ© entre temps au sein de la structure perceptive. On pourrait alors se borner Ă  dire qu’il y a prĂ©infĂ©rence quand ces derniĂšres propriĂ©tĂ©s sont entraĂźnĂ©es par la prĂ©sence des premiĂšres ; mais pour expliquer comment les unes entraĂźnent les autres (et de façon variable selon les niveaux), il convient sans doute de distinguer les quatre Ă©lĂ©ments suivants :

(a) Les propriétés physiquement données : présence des traits, etc.

(b) Les propriĂ©tĂ©s ajoutĂ©es en tant que signification des premiĂšres : par exemple que ces traits relient les Ă©lĂ©ments deux Ă  deux ou autrement (correspondance globale, ou correctement analysĂ©e). Cette signification dĂ©rive sans plus de l’assimilation des propriĂ©tĂ©s a Ă  un schĂšme comportant par ailleurs les propriĂ©tĂ©s b (b1 ou b2, etc.).

(c) Les propriĂ©tĂ©s ajoutĂ©es en tant que rĂ©sultantes de a et de b : les traits Ă©tant prĂ©sents et perçus en tant que signifiant une correspondance b, entraĂźnent l’égalisation c des Ă©lĂ©ments.

(d) Les facteurs de composition assurant le passage entre b et c : il s’agit alors d’une sorte de « prĂ©implication » reliant les propriĂ©tĂ©s b et c d’un mĂȘme schĂšme. La liaison entre a et b consiste-t-elle dĂ©jĂ  en une telle prĂ©implication, n’étant qu’une relation de signifiĂ© Ă  signifiant due au fait que a, en plus de ses aspects, sert d’indice permettant de l’assimiler au schĂšme lui confĂ©rant la signification b, tandis que la prĂ©implication a relie une signification b Ă  une autre c ? Comme nous l’avons prĂ©cĂ©demment notĂ© (§ 1 sous 5 et 13 du chap. VI) la liaison de signifiĂ© Ă  signifiant est moins distincte de celle d’impliquant Ă  impliquĂ© dans le domaine perceptif que sur le terrain reprĂ©sentatif, de telle sorte que l’on pourrait se borner Ă  distinguer les caractĂšres donnĂ©s a, les caractĂšres impliquĂ©s b et c, etc. et la prĂ©implication d. Cependant il y a peut-ĂȘtre intĂ©rĂȘt Ă  distinguer en gĂ©nĂ©ral l’assimilation Ă  un schĂšme (activitĂ© confĂ©rant une signification) et la prĂ©implication entre les caractĂšres de ce schĂšme.

Quant Ă  la distinction entre les prĂ©infĂ©rences perceptives et les infĂ©rences reprĂ©sentatives, leur diffĂ©rence essentielle en est que, dans les premiĂšres, le sujet ne dissocie pas les Ă©lĂ©ments a, b, c et d mais perçoit a, b et c en un seul tout sans aucun rĂ©glage conscient de d, tandis que, dans les secondes, le sujet constate a, invoque b Ă  titre distinct et conclut à c moyennant un appel diffĂ©renciĂ© et rĂ©glable aux implications d. Dans le cas de la pensĂ©e prĂ©opĂ©ratoire de l’enfant de 2-6 ans nous avons vu qu’il peut intervenir des infĂ©rences reprĂ©sentatives quasi immĂ©diates et bien difficiles Ă  distinguer des prĂ©infĂ©rences perceptives. Mais dans le cas des prĂ©sentes expĂ©riences sur la correspondance, les facilitations et les masquages et le fait que les Ă©galisations diminuent rĂ©guliĂšrement, soit en passant de 4 Ă  5 ou 6 élĂ©ments, soit surtout en raccourcissant les traits de liaison Ă  leur extrĂ©mitĂ© ou en leur rĂ©gion mĂ©diane montrent de façon assez convaincante que les phĂ©nomĂšnes sont, en partie au moins, de caractĂšre perceptif. Quant Ă  les expliquer par des effets de Gestalt, les grandes variations observĂ©es avec l’ñge s’y opposent nettement.

Les prĂ©infĂ©rences perceptives reposant ainsi sur l’intervention de schĂšmes, il reste par contre Ă  nous demander si ces schĂšmes sont de formation perceptive entiĂšrement indĂ©pendante ou si cette formation perceptive est elle-mĂȘme influencĂ©e par des activitĂ©s sensori-motrices, etc., et ainsi enrichie d’apports de niveaux supĂ©rieurs. Or, le seul fait que les traits reliant les Ă©lĂ©ments Ă  comparer changent de signification avec l’ñge et que, de simples droites touchant les Ă©lĂ©ments, ils deviennent organisateurs de liaison puis d’égalisation ou de non-Ă©galisation, au point qu’ils conservent ce rĂŽle quand on les raccourcit de diverses maniĂšres, montre que les schĂšmes en jeu, tout en se sĂ©dimentant progressivement en nouveaux effets de champ, dĂ©pendent de l’action en gĂ©nĂ©ral et non pas seulement des mouvements du regard, et que l’habitude acquise peu Ă  peu de mettre en correspondance manuellement influence la perception des configurations relatives Ă  ces actions et contribue pour une part Ă  la transformation des schĂšmes perceptifs. De telles affirmations se justifient comme suit : d’une part, les traits de correspondance acquiĂšrent, Ă  partir des stades II et surtout III, le statut d’effet de champ en tant qu’organisateurs d’égalisation, car il suffit, Ă  partir de ces stades, d’une prĂ©sentation de plus en plus brĂšve pour que le sujet perçoive les Ă©galitĂ©s entre Ă©lĂ©ments, et cela de façon directe et sans explorations. Or, ces nouveaux effets de champ Ă©tant ainsi acquis et non pas primitifs (puisqu’ils ne se manifestent pas au cours du stade I) il ne peut donc s’agir que de sĂ©dimentations d’activitĂ©s perceptives. Mais, d’autre part, l’apparition de ces activitĂ©s elles-mĂȘmes ne saurait s’expliquer par de simples explorations oculo-motrices, puisque les traits eux-mĂȘmes sont perceptifs Ă  tous les niveaux : ce qui s’acquiert est une nouvelle signification, donc un progrĂšs dans la schĂ©matisation, et c’est ce progrĂšs dont on voit mal comment en rendre compte sinon qu’entre les stades I et IV le sujet s’exerce par ailleurs Ă  construire, par manipulations effectives d’objets, des correspondances multiples (dessins, jeux de construction, etc.).

Toute notre hypothĂšse, sur ce second point, se rĂ©duit alors Ă  ces propositions que le sujet perçoit autrement les structures qu’il est par ailleurs capable de construire ou de reconstruire et celles qui ne rĂ©pondent encore Ă  rien dans son action quotidienne, et que cette diffĂ©rence perceptive ne peut alors tenir qu’à une diffĂ©rence de schĂ©matisation. C’est en ce sens, et en ce sens seulement, que les activitĂ©s perceptives peuvent ĂȘtre considĂ©rĂ©es comme orientĂ©es ou influencĂ©es par les activitĂ©s sensori-motrices puis reprĂ©sentatives en gĂ©nĂ©ral, tout en se sĂ©dimentant, au fur et Ă  mesure de leurs propres automatisations, en nouveaux effets de champ.

Fig. 58

IV D. Un autre exemple de ces mĂȘmes processus est celui de deux segments contigus de droites dont les longueurs sont Ă  comparer, l’un horizontal et l’autre Ă©galement ou inclinĂ© Ă  135°, la comparaison se faisant soit sans l’intervention d’autres indices, soit avec rĂ©fĂ©rence possible Ă  un cercle dont le centre est situĂ© au point de jonction des deux segments de droite. La diffĂ©rence de longueurs entre ceux-ci Ă©tant proche du seuil 15 le cercle peut alors servir d’indice pour estimer les Ă©galitĂ©s ou inĂ©galitĂ©s et la question est Ă  nouveau d’établir si l’utilisation de cet indice et si les prĂ©infĂ©rences qu’il peut ainsi provoquer sont les mĂȘmes Ă  tout Ăąge ou se modifient avec le dĂ©veloppement. Voici les rĂ©sultats bruts obtenus (avec A. Morf) sur 20 sujets par Ăąge, avec (« A. cercle ») ou sans cercle (« S. cercle ») :

Tabl. 120. Utilisation du cercle dans les comparaisons de la fig. 58 (en % des sujets) 16

I-II III-IV
Figures Égaux InĂ©gaux Égaux InĂ©gaux
Segments A. cercle S. cercle A. cercle S. cercle A. cercle S. cercle A. cercle S. cercle
Âges M E I M E I M E I M E I M E I M E I M E I M E I
4-5 ans 90 5 5 85 5 10 80 5 15 75 5 20 80 5 15 80 5 15 70 10 20 85 10 5
6-7 ans 95 5 0 20 75 5 80 0 20 25 5 70 85 10 5 70 20 10 80 10 10 75 15 10
8-9 ans 90 5 5 70 90 0 10 40 55 5 85 5 10 40 10 50 15 75 10 80 5 15 30 0

On constate que, pour les figures I et II la prĂ©sence du cercle ne modifie pas les estimations Ă  4-5 ans, tandis que, dĂšs 6-7 ans, elle entraĂźne 75 % de jugements d’égalitĂ© pour les segments Ă©gaux et 70 % d’inĂ©galitĂ©s pour les segments inĂ©gaux. Quant aux figures III et IV ce n’est cette fois qu’à 8-9 ans que la prĂ©sence du cercle modifie les estimations, dans le 55 % des cas pour l’égalitĂ© et le 50 % pour l’inĂ©galitĂ© des segments. Cette diffĂ©rence de rĂ©actions selon que les segments Ă  comparer se prolongent l’un l’autre ou font un angle de 135° semble indiquer que le cercle n’agit pas de la mĂȘme maniĂšre Ă  6-7 et Ă  8-9 ans et l’on peut supposer qu’il intervient d’abord (6-7 ans) dans le sens d’une simple action de dĂ©passement (la droite dĂ©passant la circonfĂ©rence Ă©tant Ă©valuĂ©e plus longue), tandis qu’à partir de 8-9 ans il interviendrait en tant que « bonne forme secondaire » (voir chap. III, § 8), ses rayons Ă©tant perçus Ă©gaux indĂ©pendamment des directions. Pour contrĂŽler les hypothĂšses, nous nous sommes livrĂ©s avec A. Morf Ă  trois sortes de contre-Ă©preuves : (a) Les figures I bis et II bis ont Ă©tĂ© prĂ©sentĂ©es, semblables à I et II sauf que le point de jonction des deux segments de droite est excentrĂ© avec 15 % de diffĂ©rence de longueur (inĂ©galitĂ© immĂ©diatement perceptible dans le cercle : 95 % et 100 % de jugements corrects dĂšs 4-5 ans dans le cercle) ; (b) les cercles ont Ă©tĂ© remplacĂ©s dans une autre expĂ©rience par de simples arcs de cercle et mĂȘme dans un sondage sur 4-5 sujets par Ăąge par des petits traits verticaux, perpendiculaires aux droites Ă  estimer ; (c) des figures avec cercle mais avec dĂ©passement de chaque cĂŽtĂ© ont Ă©tĂ© prĂ©sentĂ©es aux mĂȘmes Ăąges de 4 Ă  9 ans. Sans qu’il soit nĂ©cessaire de fournir ici le dĂ©tail des rĂ©sultats de ces trois contre-Ă©preuves 17, notons simplement qu’ils ont confirmĂ© l’intervention d’un schĂšme de dĂ©passement Ă  6-7 ans (et dĂšs 5 ans pour les arcs de cercle), Ă  laquelle se substitue dĂšs 8-9 ans l’action du cercle comme bonne forme gĂ©omĂ©trique. On peut donc distinguer trois stades de dĂ©veloppement dans les rĂ©actions Ă  ces diverses Ă©preuves.

Au cours d’un stade I (4-5 ans), il n’y a pas encore utilisation des cercles de rĂ©fĂ©rence, ni en tant que cercles ni mĂȘme en tant que marquant un dĂ©passement. DĂšs 5 ans, par contre, les rĂ©actions aux arcs de cercle ainsi en partie qu’aux dispositifs dĂ©centrĂ©s indiquent un dĂ©but d’effet de dĂ©passement.

Au cours d’un stade II (6-7 ans) les rĂ©actions aux cercles, aux arcs (renversement des jugements du cĂŽtĂ© oĂč il y a dĂ©passement), aux dispositifs dĂ©centrĂ©s (idem), etc., indiquent l’intervention d’un schĂšme de dĂ©passement.

Au cours du stade III (dĂ©but Ă  8-9 ans) le cercle n’agit plus qu’en fonction de l’égalitĂ© des rayons.

On peut donc invoquer, pour rendre compte de ces rĂ©actions, deux sortes de prĂ©infĂ©rences, les unes s’appuyant sur l’indice du dĂ©passement (car si celui-ci agissait indĂ©pendamment de toute prĂ©infĂ©rence, on ne voit pas pourquoi il n’entraĂźnerait pas d’effet Ă  tout Ăąge), les autres sur l’indice de l’égalitĂ© des rayons du cercle. Mais, tant l’emploi du schĂšme ordinal du dĂ©passement que celui du schĂšme mĂ©trique de la bonne forme circulaire dĂ©pendent, sans doute, d’activitĂ©s perceptives de mises en relation, etc., puisqu’ils Ă©voluent avec l’ñge, mais il reste Ă  comprendre pourquoi ces activitĂ©s ne sont ni plus prĂ©coces ni plus tardives. Or, comme nous l’avons dĂ©jĂ  constatĂ© Ă  propos des correspondances (sous III C), il se trouve que cette Ă©volution se synchronise de façon assez remarquable avec celle des schĂšmes d’actions correspondants : l’intelligence prĂ©opĂ©ratoire est de plus en plus dominĂ©e entre 5 et 7 ans par des schĂšmes d’ordre et de dĂ©passement et les considĂ©rations mĂ©triques dĂ©butent vers 8 ans avec le dĂ©veloppement des opĂ©rations concrĂštes. Il faut donc admettre, ou que les faits citĂ©s n’intĂ©ressent pas la perception et dĂ©pendent d’infĂ©rences reprĂ©sentatives plus que de prĂ©infĂ©rences perceptives, ou que les activitĂ©s perceptives supposĂ©es constituent la source des schĂšmes reprĂ©sentatifs correspondants, ou enfin que les activitĂ©s (et avec elles le schĂ©matisme perceptif qu’elles engendrent et les prĂ©infĂ©rences rendues possibles par l’action de ces schĂšmes perceptifs) relĂšvent bien de la perception, mais sont susceptibles d’ĂȘtre orientĂ©es et enrichies par les schĂšmes plus gĂ©nĂ©raux de l’intelligence, ce qui rendrait compte des synchronismes observĂ©s. Or, ici Ă  nouveau, il est Ă  la fois difficile de nier que la perception n’entre pas en jeu (puisqu’on obtient des affinements du seuil qui ne sont pas l’effet de simples raisonnements) et difficile d’affirmer que la perception explique tout (puisqu’il reste Ă  expliquer les transformations des activitĂ©s perceptives) : la troisiĂšme solution semble ainsi la plus probable 18.

IV E. Elle l’est d’autant plus qu’un nouveau groupe de faits bien diffĂ©rents conduit Ă  des conclusions analogues. Il s’agira cette fois de configurations sĂ©riales (17 ou 81 tiges verticales situĂ©es Ă  distances Ă©gales sur 40 cm de longueur) avec diffĂ©rences de hauteur constantes (ligne des sommets formant une droite), croissantes (ligne des sommets formant une courbe parabolique concave) ou dĂ©croissantes (courbe parabolique convexe). On demande au sujet de comparer une diffĂ©rence a entre deux tiges voisines Ă  une diffĂ©rence b entre deux autres tiges voisines mais situĂ©es en des rĂ©gions de la sĂ©rie plus ou moins distantes de la rĂ©gion de a, et cela pour Ă©tablir si le sujet utilisera ou non comme indice perceptif la ligne totale des sommets ou s’il se livrera Ă  une comparaison directe des diffĂ©rences a et b sans passer par l’inspection prĂ©alable de cette ligne des sommets. On voit alors la nouveautĂ© de cette situation par rapport Ă  celle des expĂ©riences IV C et IV D : cette ligne des sommets n’étant pas dessinĂ©e, mais demeurant virtuelle, elle est donc Ă  construire perceptivement 19 avant de pouvoir servir de rĂ©fĂ©rence ou d’indice et l’on peut espĂ©rer assister Ă  une partie au moins de cette construction : il nous faudra donc distinguer ici (A) les prĂ©infĂ©rences Ă  caractĂšre inductif, ou passage de la partie au tout (du dĂ©tail de la figure Ă  la ligne des sommets, car il va de soi que pour 81 et mĂȘme 17 élĂ©ments le sujet ne regarde pas chacun d’entre eux mais procĂšde par Ă©chantillonnage avec intervention de dĂ©cisions et de gĂ©nĂ©ralisations comme en toute induction) et les prĂ©infĂ©rences Ă  caractĂšre dĂ©ductif (B) ou passage du tout Ă  la partie (comparaisons des diffĂ©rences a et b en passant par la ligne des sommets). Il s’y ajoutera les passages de la partie Ă  la partie (C) quand le sujet, sans recourir Ă  la ligne des sommets rapporte ce qu’il a perçu sur une seule diffĂ©rence sans enregistrement adĂ©quat de la seconde.

Pour analyser ces trois sortes de prĂ©infĂ©rences nous disposons des critĂšres suivants : (a) le recours Ă  la ligne des sommets ou le transport direct de la diffĂ©rence a sur b et rĂ©ciproquement ; (b) le fait que la ligne des sommets, souvent Ă©valuĂ©e d’abord comme hĂ©tĂ©rogĂšne (une premiĂšre partie rectiligne et la seconde concave ou convexe) se modifie subjectivement au cours des explorations (dĂ©placement de la frontiĂšre entre les deux parties initialement distinguĂ©es, ou correction de l’impression initiale) ; (c) le fait que les comparaisons locales d’un couple au suivant, souvent incohĂ©rentes au dĂ©but (par exemple a = b, b − c mais a < c ; etc.) peuvent donner lieu Ă  une cohĂ©rence graduelle.

Mais la difficultĂ© principale, en cette expĂ©rience, est naturellement de distinguer les prĂ©infĂ©rences perceptives des infĂ©rences reprĂ©sentatives. Lorsque ces derniĂšres sont de nature opĂ©ratoire, on les reconnaĂźt facilement au fait que le sujet se met Ă  raisonner et dĂ©crit la courbe des sommets en termes de quantification proprement dite. Lorsqu’il s’agit d’infĂ©rences reprĂ©sentatives prĂ©opĂ©ratoires, presque toujours implicites, le critĂšre le plus fin pour dĂ©cider si l’on demeure sur le terrain perceptif ou si le sujet se livre Ă  de telles interprĂ©tations infĂ©rentielles et notionnelles est la modification des seuils diffĂ©rentiels au cours des comparaisons.

Voici d’abord les rĂ©sultats obtenus sur la figure Ă  81 élĂ©ments. Les abrĂ©viations sont Ci = comparaisons entre couples contigus jusqu’à l’élĂ©ment 41 ; Cs = idem entre les Ă©lĂ©ments 42 et 81 ; Cd = comparaisons Ă  distance. Entre parenthĂšses les rĂ©ponses hĂ©sitantes (et entre parenthĂšses aprĂšs les Ăąges : le nombre des sujets) :

Tabl. 121 Pourcentage des réponses justes de comparaisons dans la série de 81 éléments
Lignes des sommets Convexe Concave Rectiligne
Ci Cs Cd Ci Cs Cd Ci Cs Cd
5 ans (20) 25 (12) 0 (0) 22 (11) 60 (20) 66 (0) 60 (30) 12 (12) 0 (0) 20 (20)
6 ans (17) 20 (40) 12 (25) 62 (25) 54 (9) 60 (20) 65 (34) 40 (30) 20 (20) 16 (33)
7 ans (31) 55 (45) 35 (17) 76 (24) 28 (32) 77 (18) 88 (0) 27 (27) 38 (11) 33 (3)
8 ans (26) 50 (50) 13 (18) 75 (25) 25 (15) 63 (25) 46 (11) 40 (16) 50 (0) 37 (26)
9 ans (25) 75 (20) 4 (13) 76 (24) 36 (36) 57 (35) 85 (0) 72 (13) 54 (9) 45 (13)
10 ans (20) 57 (43) 36 (26) 100 (0) — — — 45 (27) 66 (11) 60 (0)

On voit que seules les comparaisons Ă  distance donnent lieu Ă  une Ă©volution rĂ©guliĂšre avec l’ñge (avec une exception pour Cd concave Ă  8 ans), les comparaisons contiguĂ«s prĂ©sentant des fluctuations dues Ă  la diversitĂ© des mĂ©thodes (appel Ă  la ligne des sommets ou retour aux comparaisons directes).

Pour mieux analyser les rĂ©sultats examinons les rĂ©actions aux sĂ©ries de 17 élĂ©ments en distinguant : (1) Pg = les perceptions globales correctes (au dĂ©but, avant l’analyse de la ligne des sommets ; (2) Ds = description correcte de la ligne des sommets 20 ; (3) Ep = extrapolations perceptives ; (4) Pd = processus infĂ©rentiels ou prĂ©infĂ©rentiels avec passage du tout Ă  la partie ; (5) Co = CohĂ©rence entre les estimations locales. Les rĂ©sultats ont Ă©tĂ© les suivants :

Tabl. 122 Pourcentage des réactions aux séries de 17 éléments
Convexe Rectiligne
Pg Ds Ep Pd Co Pg Ds Pd Co
6 ans 0 0 10 0 10 0 0 0 0
7 ans 37 0 39 0 72 15 27 25 14
8 ans 40 0 44 0 43 40 33 33 54
9 ans 67 18 0 6 60 55 47 47 83
10 ans 100 37 0 28 67 100 89 89 100

De ces rĂ©sultats, Ă©voluant trĂšs rĂ©guliĂšrement avec l’ñge (sauf une exception mais cette fois apparente 21), nous pouvons alors conclure ce qui suit en relation avec ceux du tabl. 121. Trois stades peuvent d’abord ĂȘtre distinguĂ©s :

Au cours d’un premier stade, qui dure souvent jusqu’à 6-7 ans, il n’y a aucune rĂ©fĂ©rence Ă  la figure d’ensemble ni aucune infĂ©rence Ă  partir des jugements partiels. La figure d’ensemble demeure elle-mĂȘme hĂ©tĂ©rogĂšne (partie rectiligne pour les lignes de sommets paraboliques).

Au stade II (7-8 ans) on assiste Ă  la fois Ă  des extrapolations perceptives locales (catĂ©gorie C de prĂ©infĂ©rences distinguĂ©es plus haut) et Ă  un progrĂšs de la cohĂ©rence et de la perception globale : c’est donc le dĂ©but des processus prĂ©infĂ©rentiels de caractĂšre inductif (catĂ©gorie A), facteurs d’organisation perceptive de la figure.

Entre le stade II et le stade III on observe une sorte de fléchissement dans les cohérences, dû au fait que les extrapolations disparaissent et que les processus inférentiels passant du tout à la partie (catégorie B) ne sont pas encore assez organisés pour les remplacer.

Le stade III enfin est caractérisé par ces préinférences de type B (passage du tout à la partie) et par des inférences proprement dites, toutes deux consistant à appliquer les schÚmes de référence élaborés jusque-là : application plus précoce pour la figure rectiligne que pour les figures paraboliques, mais cependant tardive par le fait de la grandeur des figures.

En un mot cette Ă©volution exprime donc la construction puis l’application du schĂšme de rĂ©fĂ©rence correspondant Ă  la figure d’ensemble et surtout Ă  la ligne des sommets. Or, le caractĂšre tardif de cette construction et de cette application, si relatif qu’il soit Ă  la grandeur des figures (obligeant Ă  une activitĂ© continuelle de transports et d’exploration, tandis que des petites figures eussent donnĂ© lieu Ă  des effets immĂ©diats de champ), est fort instructif quant aux relations entre les schĂšmes perceptifs et l’intelligence. Rappelons, en effet, qu’il existe une sĂ©riation sensori-motrice (entasser des plots de grandeur dĂ©croissante, dĂšs 18-24 mois), que la sĂ©riation opĂ©ratoire dĂ©bute vers 7-8 ans et que, dĂšs 5 et 6 ans, on trouve le 55 et le 73 % de sujets qui savent anticiper correctement par le dessin une sĂ©riation de 10 rĂ©glettes de 10 Ă  16 cm en faisant figurer une ligne rĂ©guliĂšre des sommets (le 6 et le 22 % seulement des mĂȘmes sujets rĂ©ussissent ensuite la sĂ©riation opĂ©ratoire sans tĂątonnement) 22. On aurait donc pu s’attendre Ă  ce que, mĂȘme sur une figure de 40 cm de longueur, les comparaisons de diffĂ©rences fussent d’emblĂ©e orientĂ©es en fonction de la ligne des sommets. Or, non seulement il n’en est rien, mais encore la perception mĂȘme de cette ligne des sommets suppose toute une Ă©laboration prĂ©alable (stade II).

Ce qui nous intĂ©resse donc dans cette expĂ©rience sur les configurations sĂ©riales, n’est pas tant le mĂ©canisme des prĂ©infĂ©rences de type B (plus tardives que dans les expĂ©riences prĂ©cĂ©dentes et d’autant plus probablement mĂ©langĂ©es Ă  des infĂ©rences reprĂ©sentatives toujours possibles) : c’est la construction mĂȘme du schĂšme d’ensemble avec utilisation des prĂ©infĂ©rences de type C et A. Que cette construction soit en bonne partie perceptive, on n’en saurait douter, puisque, de façon gĂ©nĂ©rale, les configurations sĂ©riales sont des « bonnes formes » et que, dans le cas particulier, les extrapolations perceptives (Ep = type C) ainsi que les progrĂšs dans la cohĂ©rence (Co) ne relĂšvent pas du raisonnement mais d’ajustements progressifs dus aux explorations et aux transports. Mais ce qui est frappant est que cette construction perceptive soit si tardive alors que les activitĂ©s perceptives d’exploration et de transport peuvent fonctionner de maniĂšre beaucoup plus prĂ©coce. En ce cas, plus encore qu’en ceux de la correspondance ou du cercle de rĂ©fĂ©rence (voir sous III C et IV D), on en revient donc, faute d’autre explication acceptable, Ă  cette remarque triviale mais sans doute fondamentale que, sitĂŽt franchies les frontiĂšres des effets de champ restreints, habituels et coercitifs, on ne « voit » que ce qu’on a l’idĂ©e de regarder. En d’autres termes, dans les cas oĂč la perception requiert l’intervention d’une activitĂ© perceptive actuelle (par opposition aux effets de champ conçus, dans cette hypothĂšse, comme les produits de la sĂ©dimentation d’activitĂ©s perceptives antĂ©rieures), encore faut-il que cette activitĂ© actuelle soit dirigĂ©e par autre chose que par les seuls mĂ©canismes perceptifs, puisque ceux-ci ne parviennent Ă  enregistrer que ce que le sujet a appris Ă  percevoir cette direction ne saurait alors provenir que des schĂšmes de l’action considĂ©rĂ©e dans son ensemble, ce qui revient Ă  dire des schĂšmes de l’intelligence Ă  tous les niveaux de son dĂ©veloppement. Dans le cas particulier de ces configurations sĂ©riales, lorsque l’on demande aux petits de 5-6 ans de comparer deux diffĂ©rences a et b entre des paires d’élĂ©ments situĂ©es Ă  distance les unes des autres, ces jeunes sujets n’ont simplement pas l’« idĂ©e » de se servir de la ligne des sommets et font une comparaison par transport direct, tandis que les sujets de 8-9 ans habituĂ©s Ă  la sĂ©riation opĂ©ratoire ont cette « idĂ©e », ce qui ne signifie pas qu’ils raisonnent au lieu de percevoir mais que leur raisonnement les pousse alors Ă  orienter leurs mouvements d’exploration et de transports dans de nouvelles directions, en fonction de ce qu’il « faut regarder pour mieux voir » et c’est ce qui explique les rĂ©actions du stade III avec leur passage du tout Ă  la partie et des infĂ©rences de type dĂ©ductif (avec prĂ©infĂ©rences perceptives de type B encadrĂ©es dans ces activitĂ©s perceptives elles-mĂȘmes dirigĂ©es par l’intelligence). Mais dĂšs le stade II et avant que cette mĂ©thode devienne systĂ©matique, on assiste Ă  une construction progressive du schĂšme de la figure d’ensemble parce que, mĂȘme en dĂ©butant par transports directs entre les diffĂ©rences a et b, le sujet, habituĂ© aux configurations sĂ©riales qu’il sait donc anticiper par le dessin dĂšs 5-6 ans dans le 50-73 % des cas) en vient Ă  relier ses estimations perceptives successives et Ă  les relier perceptivement mais par des activitĂ©s perceptives de transpositions, etc., elles-mĂȘmes encadrĂ©es Ă  nouveau par l’intention intelligente qui leur imprime une direction sans intervenir dans le dĂ©tail de leurs mĂ©canismes (schĂ©matisation perceptive et prĂ©infĂ©rences de type C puis A).

Au total ces quelques expĂ©riences IV C à E qui fournissent une vĂ©rification des interprĂ©tations proposĂ©es sous IV A et B aboutissent toutes aux deux mĂȘmes conclusions. (1) Les schĂšmes perceptifs, produits et sources des prĂ©infĂ©rences, sont Ă©laborĂ©s grĂące Ă  des activitĂ©s perceptives de formes et de niveaux multiples, mais qui, une fois schĂ©matisĂ©es puis automatisĂ©es, sont susceptibles de se sĂ©dimenter en nouveaux effets de champ. (2) Ces activitĂ©s perceptives ne se dĂ©veloppent elles-mĂȘmes que de maniĂšre partiellement autonome, Ă©tant toujours motivĂ©es par les besoins de l’action et par consĂ©quent encadrĂ©es et en partie dirigĂ©es par des schĂšmes plus gĂ©nĂ©raux que les schĂšmes perceptifs : schĂšmes sensori-moteurs, rĂ©gulateurs de l’action, et schĂšmes de l’intelligence en gĂ©nĂ©ral (de l’intelligence sensori-motrice Ă  l’intelligence opĂ©ratoire), chaque nouvelle structuration cognitive exprimant les nouvelles orientations de l’action et imprimant par cela mĂȘme de nouvelles directions aux activitĂ©s perceptives qui fournissent Ă  cette action ses Ă©lĂ©ments nĂ©cessaires de signalisation.

§ 5. Perceptions et notions

Au terme de ce chap. VII, que prĂ©parait le chap. VI mais qui fournit une sĂ©rie de faits sur lesquels peut maintenant porter la discussion, il convient de rechercher les Ă©lĂ©ments communs qui se dĂ©gagent des quatre situations en apparence si disparates examinĂ©es aux § 1 Ă  4. Or, en rĂ©alitĂ©, la diffĂ©rence entre ces situations n’est que de degrĂ© et tient essentiellement Ă  l’écart chronologique sĂ©parant les faits perceptifs et les faits reprĂ©sentatifs considĂ©rĂ©s. Dans la situation de forme I, oĂč l’on compare des effets de champ spatiaux avec des notions reprĂ©sentatives d’ordre spatial sans renseignements sur les activitĂ©s perceptives qui ont pu engendrer ces effets de champ ni sur les schĂšmes sensori-moteurs qui sont Ă  la source des reprĂ©sentations et des opĂ©rations, il y a discordance nette entre la perception et la notion. Mais il est fort possible qu’à un niveau assez Ă©lĂ©mentaire (ce qui nous renvoie aux premiers mois de l’existence) la perception dĂ©bute par des structures essentiellement topologiques (voisinages [cf. « proximité »] et sĂ©parations, continuitĂ©s et discontinuitĂ©s, ouvertures et fermetures, enveloppements, ordre, etc.), sans estimations des grandeurs rĂ©elles ni projectives, celles-ci n’apparaissant qu’avec les dĂ©buts des constances de la grandeur et de la forme. En ce cas, les rĂ©ussites perceptives prĂ©coces citĂ©es au § 1 seraient le produit d’activitĂ©s perceptives encore plus prĂ©coces et celles-ci « prĂ©figureraient » alors les activitĂ©s reprĂ©sentatives ultĂ©rieures (qui procĂšdent du topologique au mĂ©trique et au projectif simultanĂ©s), de telle sorte que les situations de forme I se rĂ©duiraient en fait Ă  celles de forme III, les comparaisons Ă©tablies n’étant que partielles au lieu de porter sur l’ensemble des dĂ©veloppements perceptifs, sensori-moteurs et reprĂ©sentatifs des domaines considĂ©rĂ©s. Quant aux situations II, III et IV, on a vu suffisamment leurs analogies pour qu’il soit inutile d’y revenir : interaction entre l’activitĂ© perceptive et l’activitĂ© sensori-motrice, lorsqu’elles sont contemporaines, prĂ©figuration de l’activitĂ© reprĂ©sentative dans l’activitĂ© perceptive lorsqu’il y a dĂ©calage entre elles et action en retour de l’intelligence sur l’activitĂ© perceptive Ă  tous les niveaux.

Lorsque l’on soutient que les perceptions prĂ©figurent les notions, on affirme donc simplement que les perceptions marquent une avance sur l’intelligence reprĂ©sentative alors qu’elles n’en prĂ©sentent aucune par rapport Ă  l’intelligence sensori-motrice. La question reste donc entiĂšre d’établir si les notions sont abstraites de la perception ou de l’activitĂ© sensori-motrice en son ensemble, puisque celle-ci prĂ©figure Ă©galement l’intelligence reprĂ©sentative et que l’activitĂ© perceptive ne prĂ©figure pas l’activitĂ© sensori-motrice mais lui est contemporaine et en constitue mĂȘme un cas particulier.

La vraie signification de la prĂ©figuration de la notion dans la perception est donc, non pas que celle-ci aboutit Ă  une construction dĂ©finitive, dans laquelle l’intelligence n’aurait qu’à puiser pour la gĂ©nĂ©raliser ou mĂȘme Ă©ventuellement pour la prolonger, mais (a) que la connaissance se construit ou se reconstruit sur chaque palier de dĂ©veloppement ou de hiĂ©rarchie des conduites selon des procĂ©dĂ©s analogues, en s’appuyant, il est vrai, sur les constructions antĂ©rieures mais pour les transporter puis pour les dĂ©passer ; et (b) que cette prĂ©figuration n’est pas directe ou linĂ©aire, mais indirecte ou collatĂ©rale puisque c’est entre l’activitĂ© sensori-motrice et l’activitĂ© reprĂ©sentative que se trouve la liaison principale.

Cela dit, le problĂšme de l’origine perceptive ou non des notions est bien plus dĂ©licat Ă  poser selon une telle perspective de reconstructions continue qu’en une conception stratigraphique de la vie mentale oĂč les Ă©tages se superposeraient simplement les uns aux autres.

La question prĂ©alable est d’établir si la notion est plus riche ou plus pauvre que la perception correspondante. Le schĂ©ma classique de l’abstraction et de la gĂ©nĂ©ralisation aboutit Ă  la conclusion d’une notion plus pauvre, car si elle est gĂ©nĂ©rale contrairement aux perceptions singuliĂšres, elle perd tout ce qu’elle n’a pas retenu en n’abstrayant que les caractĂšres communs Ă  cette multiplicitĂ© plus riche qu’elle. Dans la perspective des reconstructions avec dĂ©calages et dĂ©passements, la notion opĂ©ratoire est au contraire incontestablement plus riche que les perceptions correspondantes en ce qu’elle est solidaire d’un systĂšme de transformations (ou opĂ©rations) non donnĂ© dans les configurations particuliĂšres.

Cela admis, le fait qui semble dominer toute la question des relations entre la perception et l’intelligence est celui que nous avons dĂ©jĂ  notĂ© en passant (§ 3 fin de III B), mais dont la gĂ©nĂ©ralitĂ© peut maintenant ĂȘtre affirmĂ©e : c’est qu’en tous les domaines la perception dĂ©bute par une avance nette sur la reprĂ©sentation, pour ensuite ĂȘtre de plus en plus dĂ©passĂ©e par celle-ci. Si un tel fait Ă©tait spĂ©cial aux rapports entre les structures perceptives et les structures reprĂ©sentatives, il conserverait certes son intĂ©rĂȘt, mais pourrait sans doute ĂȘtre interprĂ©tĂ© de plusieurs maniĂšres distinctes. Or, il se trouve que l’évolution de l’intelligence nous fournit deux autres exemples de ce processus et deux exemples dont la signification Ă©claire de façon frappante ce qui apparaĂźt alors vraisemblablement comme une des lois les plus gĂ©nĂ©rales du dĂ©veloppement : celle de la reconstruction, palier par palier, des connaissances portant sur les mĂȘmes objets, mais au moyen de structures chaque fois nouvelles, plus riches et plus comprĂ©hensives. En effet, ce qui est acquis sur le plan de l’action (activitĂ© sensori-motrice) est ensuite reconstruit et dĂ©passĂ© sur celui des reprĂ©sentations et opĂ©rations concrĂštes ; et ce qui est acquis au moyen de ces derniĂšres est ensuite reconstruit et dĂ©passĂ© par la pensĂ©e formelle ou hypothĂ©tico-dĂ©ductive. Il convient donc de rappeler ce cadre pour nous demander ensuite ce que prĂ©figure en rĂ©alitĂ© la perception et ce qu’elle ne prĂ©figure pas et pour insister maintenant sur les limites de cette prĂ©figuration.

Si nous prenons comme exemple l’espace, nous constatons ainsi que l’espace de l’action sensori-motrice parvient au seuil des opĂ©rations rĂ©versibles avec le groupe des dĂ©placements acquis de façon pratique vers 1 ;6 Ă  2 ans dĂ©jĂ . Mais comme se reprĂ©senter ses dĂ©placements est tout autre chose que les effectuer, il faut attendre le niveau des opĂ©rations concrĂštes II (7 Ă  11 ans) pour que le groupe des dĂ©placements se reconstitue sur le plan reprĂ©sentatif et se complĂšte par un systĂšme de coordonnĂ©es, etc. Enfin comme la dĂ©duction verbale et hypothĂ©tico-dĂ©ductive est elle-mĂȘme encore tout autre chose qu’une dĂ©duction fondĂ©e sur la manipulation concrĂšte, il faut attendre le niveau des opĂ©rations formelles (12 Ă  15 ans) pour pouvoir donner un enseignement de la gĂ©omĂ©trie classique aux enfants.

Ces reconstructions par paliers entre l’action et les opĂ©rations Ă©tant ainsi rappelĂ©es, la question est alors de dĂ©terminer d’oĂč proviennent les systĂšmes de transformations opĂ©ratoires (classifications, sĂ©riations, transformations spatiales, cinĂ©matiques, etc.) et d’oĂč en sont abstraits les Ă©lĂ©ments. Or, comme nous y avons maintes fois insistĂ© ailleurs, il existe deux types d’abstraction ou d’expĂ©rience : l’abstraction Ă  partir des objets perçus, qui caractĂ©rise l’expĂ©rience matĂ©rielle ou physique, et l’abstraction Ă  partir des actions exercĂ©es sur les objets, qui caractĂ©rise l’expĂ©rience logico-mathĂ©matique. Rappelons en outre que, s’il existe (Ă  partir d’un niveau Ă©levĂ© de dĂ©veloppement) une connaissance logique ou mathĂ©matique pure, les connaissances physiques ou matĂ©rielles sont toujours insĂ©rĂ©es dans des cadres logico-mathĂ©matiques, du fait mĂȘme qu’on apprend Ă  connaĂźtre les objets dans la seule mesure oĂč l’on agit sur eux et du fait que cette action donne alors lieu Ă  une abstraction logico-mathĂ©matique (classification, ordre, etc.) en plus de l’abstraction matĂ©rielle. Cela dit, il est donc Ă©vident que l’aspect opĂ©ratoire des notions, c’est-Ă -dire cet Ă©lĂ©ment nouveau que la notion ajoute Ă  la perception, ne saurait provenir que d’un mĂ©canisme liĂ© Ă  l’action elle-mĂȘme.

Or, c’est ici qu’apparaĂźt la difficultĂ© centrale de notre problĂšme actuel. Toutes les analyses contenues dans les chap. I à V de cet ouvrage ont tendu Ă  souligner le caractĂšre actif de la perception et Ă  subordonner les effets de champ aux activitĂ©s perceptives. Ne pourrait-on donc pas soutenir, pour concilier l’origine perceptive des notions avec le caractĂšre opĂ©ratoire de celles-ci et avec l’originalitĂ© irrĂ©ductible des systĂšmes de transformations sur lesquelles elles se fondent, que ces derniers procĂšdent, non plus du donnĂ© sensoriel organisĂ© en effets de champ comme le croyait l’empirisme classique, mais bien des activitĂ©s perceptives, c’est-Ă -dire de ce qu’il y a de dĂ©jĂ  actif dans la perception comme telle ?

Mais deux arguments essentiels, tirĂ©s des § 1 Ă  4 qui prĂ©cĂšdent, nous empĂȘchent d’adopter cette solution. Le premier est que l’activitĂ© perceptive ne se suffit sans doute jamais Ă  elle-mĂȘme, et ne s’y suffit Ă  coup sĂ»r pas dans les cas oĂč son analyse un peu dĂ©taillĂ©e est possible (cf. constances, coordonnĂ©es, etc.). L’activitĂ© perceptive ne fonctionne qu’encadrĂ©e et orientĂ©e par l’action entiĂšre, ce qui revient Ă  dire par l’intelligence sensori-motrice ou mĂȘme reprĂ©sentative Ă  partir d’un certain niveau de dĂ©veloppement.

Le second est que c’est prĂ©cisĂ©ment de l’action entiĂšre et avant tout de ses coordinations que sont abstraits les systĂšmes opĂ©ratoires de transformations, constitutifs des notions Ă©laborĂ©es. Cela signifie que ces opĂ©rations ou ces systĂšmes de transformations ne sont pas abstraits de telle ou telle action particuliĂšre, mais du schĂ©matisme mĂȘme qui relie les actions et leur confĂšre leur unité : parler de l’action « entiĂšre » consiste donc Ă  se rĂ©fĂ©rer Ă  un mode d’organisation, hiĂ©rarchiquement supĂ©rieur au mode perceptif, et qui est celui du schĂšme au moyen duquel l’action est susceptible de se rĂ©pĂ©ter, de se gĂ©nĂ©raliser et de s’assimiler les situations diverses.

Or, le fait fondamental, dans le dĂ©but de la perception et de la notion, est que les schĂšmes d’action, tout en orientant Ă  tous les niveaux les activitĂ©s perceptives, ne sont eux-mĂȘmes pas perceptibles. On ne saurait donc dire que, si la perception des objets extĂ©rieurs est influencĂ©e par les actions, il ne s’agit alors que d’un composĂ© de seules perceptions portant les unes sur ces objets et les autres sur ces actions comme telles. En effet, ce n’est pas telle action particuliĂšre exĂ©cutĂ©e au moment de la perception extĂ©rieure, qui influence cette derniĂšre, mais bien son schĂšme gĂ©nĂ©ral. Or, seule cette action particuliĂšre est perceptible, tandis que le schĂšme ne l’est pas. Par exemple, quand s’effectue le redressement des situations, chez le sujet portant les lunettes renversantes d’I. Kohler, ce n’est pas l’action exĂ©cutĂ©e au moment du redressement, ni surtout la perception de cette action (par exemple de poser une bouteille sur sa base et non pas sur son bouchon), qui expliquent ce redressement : c’est son schĂšme gĂ©nĂ©ral, c’est-Ă -dire l’organisation sensori-motrice habituelle qui englobe Ă  la fois les caractĂšres moteurs de cette action et les perceptions proprio- et extĂ©roceptives qui s’y rapportent. Sans ce schĂšme, en effet, l’action particuliĂšre n’aurait point de signification et ne comporterait en rien un pouvoir de redressement.

Cela dit, il est alors clair que la source des notions est Ă  chercher dans ces schĂšmes sensori-moteurs ou ces schĂšmes d’actions en gĂ©nĂ©ral, et non pas dans les perceptions et dans les perceptions seules, que ces schĂšmes contribuent par ailleurs Ă  organiser. Et si la perception semble prĂ©figurer la notion, ou la prĂ©figure mĂȘme en un sens, c’est, nous l’avons vu sans cesse, que la premiĂšre est prĂ©cisĂ©ment influencĂ©e par les schĂšmes qui constituent la source de la seconde.

Ainsi l’examen des relations entre certaines notions et les perceptions correspondantes semble confirmer en tous points l’analyse abstraite du chap. VI : que l’intelligence ne procĂšde pas de la perception, par simples extensions ou introduction d’une mobilitĂ© croissante, parce que le facteur opĂ©ratoire relatif aux systĂšmes de transformations, demeure irrĂ©ductible aux structures figuratives, mĂȘme si celles-ci Ă©manent d’activitĂ© proprement dites, mais orientĂ©es vers la figuration comme le sont les activitĂ©s perceptives. Que l’on songe, par exemple, au plus simple des « groupes » de transformations, celui qui conduit d’un Ă©tat A Ă  un Ă©tat B, avec retour possible de B à A. La perception peut en ce cas fournir la connaissance des Ă©tats A et B en tant que configuration, ainsi que celle du passage de A à B ou du passage de B à A, mais cela sous la forme de mouvements, c’est-Ă -dire Ă  nouveau de configurations (car la thĂ©orie de la Gestalt a insistĂ© avec raison sur le caractĂšre figural de la perception du mouvement). Seulement, aucune de ces perceptions ni leur ensemble comme tel n’équivalent au systĂšme lui-mĂȘme constituĂ© par ce « groupe », si Ă©lĂ©mentaire soit-il, car celui-ci suppose la comprĂ©hension du fait que le passage BA n’est autre que le passage AB, mais inversĂ©, et suppose la subordination des Ă©tats A et B aux transformations comme telles : ce systĂšme constitue donc une nouvelle totalitĂ©, d’ordre supraperceptif et qui n’est plus perceptible en tant prĂ©cisĂ©ment que systĂšme. C’est pourquoi, si la perception dĂ©bute au moins dĂšs la naissance, il faut attendre sept ou huit annĂ©es pour que se constitue la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire, condition gĂ©nĂ©rale de l’élaboration des notions rationnelles.