Chapitre VI.
DiffĂ©rences, ressemblances et filiations possibles entre les structures de la perception et celles de l’intelligence a

L’interprĂ©tation gĂ©nĂ©tique qui semble au premier abord la plus naturelle, en prĂ©sence des donnĂ©es de fait actuellement connues, est celle d’une continuitĂ© linĂ©aire entre la perception et l’intelligence, les structures perceptives s’élargissant et s’assouplissant progressivement jusqu’à engendrer les structures opĂ©ratoires. Si nous comprenons bien W. Koehler et M. Wertheimer, par exemple, c’est selon un schĂ©ma unitaire de ce genre qu’ils ont interprĂ©tĂ©, l’un les formes sensori-motrices Ă©lĂ©mentaires de l’intelligence et l’autre la constitution des structures logico-mathĂ©matiques. Selon une seconde interprĂ©tation, au contraire, il conviendrait de distinguer, Ă  tous les niveaux du dĂ©veloppement des fonctions cognitives, un aspect opĂ©ratif 1 (de la motricitĂ© aux opĂ©rations intellectuelles) et un aspect figuratif (perception, image, etc.) : tandis que les structures opĂ©ratives s’engendreraient par filiation continue, Ă  partir des activitĂ©s sensori-motrices et jusqu’à l’intelligence opĂ©ratoire, les structures figuratives au contraire leur seraient constamment subordonnĂ©es et ne se dĂ©velopperaient pas par filiation directe les unes Ă  partir des autres, mais bien par enrichissements progressifs Ă  partir des structures opĂ©ratives et de leurs interactions avec les donnĂ©es de l’expĂ©rience.

Selon la premiĂšre de ces deux interprĂ©tations, les effets perceptifs de champ seraient Ă  considĂ©rer comme primitifs ; leur extension Ă  distances plus grandes engendrerait les activitĂ©s perceptives, qui se prolongeraient elles-mĂȘmes en activitĂ©s sensori-motrices ; celles-ci Ă  leur tour s’intĂ©rioriseraient en activitĂ©s reprĂ©sentatives et aboutiraient finalement aux opĂ©rations intellectuelles. Selon la seconde interprĂ©tation au contraire, les effets de champ dĂ©riveraient dĂšs le dĂ©part de certaines activitĂ©s perceptives et s’enrichiraient sous l’influence de nouvelles activitĂ©s perceptives au fur et Ă  mesure de la constitution de ces derniĂšres ; les activitĂ©s perceptives dĂ©pendraient elles-mĂȘmes dĂšs le dĂ©part des activitĂ©s sensori-motrices et s’enrichiraient Ă  partir de celles-ci au fur et Ă  mesure du dĂ©veloppement ; aux niveaux de l’intĂ©riorisation des activitĂ©s sensori-motrices en activitĂ©s prĂ©opĂ©ratoires puis opĂ©ratoires, les activitĂ©s perceptives continueraient de s’enrichir, par rĂ©percussions directes ou indirectes des activitĂ©s intelligentes, et de se sĂ©dimenter en nouveaux effets de champ, cependant que la fonction symbolique et la reprĂ©sentation rendraient possibles la constitution d’autres structures figuratives telles que les images et les reprĂ©sentations imagĂ©es.

Pour dĂ©cider entre ces deux hypothĂšses que l’on pourrait appeler l’une unitariste 2 et l’autre interactionniste 3, nous adopterons la mĂ©thode suivante. Nous commencerons par nous livrer Ă  une comparaison systĂ©matique des structures perceptives et de celles de l’intelligence, en insistant successivement sur les diffĂ©rences et sur les isomorphismes. À propos de ceux-ci, nous nous demanderons si les diffĂ©rences rencontrĂ©es peuvent ĂȘtre annulĂ©es au cours du dĂ©veloppement, autrement dit si l’écart entre les deux extrĂȘmes peut ĂȘtre comblĂ©, par simple modification interne des perceptions dans le sens de l’extension et de la mobilitĂ© croissantes, ou si la transformation exige de nouveaux apports extĂ©rieurs Ă  la perception. Parvenus Ă  ce point, nous chercherons (au chap. VII) Ă  fournir un certain nombre d’autres faits sur les relations entre quelques concepts ou structures opĂ©ratoires et les donnĂ©es perceptives correspondantes, pour vĂ©rifier si les premiers sont « abstraits » des secondes ou pour dĂ©terminer en quoi les premiers ajoutent de nouveaux Ă©lĂ©ments aux secondes. Cette analyse nous servira ainsi de contrĂŽle pour interprĂ©ter le passage de la perception Ă  l’intelligence dans le sens soit d’une gĂ©nĂ©ralisation ou extension croissantes (hypothĂšse unitariste) soit d’un ensemble d’apports nouveaux et extĂ©rieurs (hypothĂšse interactionniste).

§ 1. Les diffĂ©rences fondamentales entre la perception et l’intelligence

Au premier abord, il semble qu’un ensemble de diffĂ©rences fondamentales sĂ©parent la perception sous sa forme la plus spĂ©cifique (effets de champ) des structures les plus caractĂ©ristiques de l’intelligence (structures opĂ©ratoires). Ces diffĂ©rences peuvent ĂȘtre groupĂ©es sous deux chefs : (1) celles qui relĂšvent des relations entre le sujet et l’objet ; et (II) celles qui sont relatives aux structures ou aux formes comme telles. Nous allons d’abord les Ă©numĂ©rer simplement, sans discussion critique ; aprĂšs quoi nous indiquerons les isomorphismes partiels qui tempĂšrent ces diffĂ©rences, ainsi que les intermĂ©diaires s’étageant, pour chaque diffĂ©rence, entre la situation propre aux effets de champ et celle qui caractĂ©rise les structures opĂ©ratoires :

I. Relations entre le sujet et l’objet. (1) En tant que toujours liĂ©e Ă  un champ sensoriel 4 la perception est subordonnĂ©e Ă  la prĂ©sence de l’objet, dont elle fournit Ă  cet Ă©gard une connaissance par liaison immĂ©diate : un rectangle dessinĂ© au trait ne peut ainsi ĂȘtre perçu que comme une figure Ă  caractĂšres bornĂ©s par les donnĂ©es prĂ©sentĂ©es (forme, dimensions absolues et relatives des cĂŽtĂ©s, couleur, etc.). Au contraire l’intelligence peut Ă©voquer l’objet en son absence par voie symbolique (imagerie, connotation verbale, etc.) et, mĂȘme en sa prĂ©sence, elle ne l’interprĂ©tera que par les liaisons mĂ©diates Ă©laborĂ©es grĂące Ă  des cadres conceptuels : le rectangle perçu sera ainsi interprĂ©tĂ© comme un cas particulier des rectangles en gĂ©nĂ©ral (indĂ©pendamment des dimensions, et surtout des aspects matĂ©riels de la figuration : Ă©paisseurs des traits, couleurs, etc.) ou mĂȘme des quadrilatĂšres en gĂ©nĂ©ral (indĂ©pendamment de l’égalitĂ© des angles, du parallĂ©lisme des cĂŽtĂ©s deux Ă  deux, etc.).

(2) L’effet perceptif de champ n’est pas seulement subordonnĂ© Ă  la prĂ©sence de l’objet, mais encore Ă  des conditions limitatives de proximitĂ© dans l’espace et dans le temps : regardant une touffe d’herbes dans un jardin je ne peux pas ne pas percevoir simultanĂ©ment les touffes voisines, mais je ne peux plus voir en mĂȘme temps un arbre Ă©loignĂ© sur la gauche ou la maison qui est dans mon dos ; ou regardant une pleine lune, je ne puis percevoir au mĂȘme moment le quartier de lune qu’évoquent mon souvenir ou mon intelligence. De plus les Ă©lĂ©ments perçus simultanĂ©ment grĂące Ă  leur proximitĂ© entrent en interaction immĂ©diate les uns avec les autres, d’oĂč un ensemble de dĂ©formations possibles, tandis que l’intelligence, qui peut rapprocher n’importe quel Ă©lĂ©ment de tel autre, indĂ©pendamment des distances spatio-temporelles, peut Ă©galement dissocier par la pensĂ©e les objets voisins et raisonner sur eux en toute indĂ©pendance.

(3) La perception est essentiellement Ă©gocentrique, et Ă  tous les points de vue : liĂ©e Ă  une certaine position du sujet percevant par rapport Ă  l’objet (centration), elle est en outre strictement individuelle et incommunicable (sinon par le truchement du langage ou du dessin, etc.). Ce caractĂšre Ă©gocentrique des effets de champ est de plus, non pas seulement limitatif, mais encore source de dĂ©formations systĂ©matiques comme on l’a vu Ă  propos de la centration (chap. I-II), Le propre des opĂ©rations de l’intelligence est au contraire d’aboutir Ă  la constitution de connaissances indĂ©pendantes du moi (non pas indĂ©pendantes du sujet humain en gĂ©nĂ©ral, c’est-Ă -dire des activitĂ©s communes Ă  tous les sujets individuels Ă  partir du mĂȘme niveau, mais indĂ©pendantes du moi, c’est-Ă -dire de ce qui est spĂ©cial au point de vue de tel sujet individuel particulier) et Ă  la constitution de connaissances communicables, c’est-Ă -dire universalisables.

(4) De ces diffĂ©rences (1) Ă  (3) on peut en tirer une quatriĂšme, qui n’en est pas indĂ©pendante mais qui est sans doute plus gĂ©nĂ©rale qu’elles : la perception « primaire » est phĂ©nomĂ©niste, en ce sens qu’elle s’en tient Ă  l’apparence (phĂ©nomĂ©nale) des objets. Cela signifie d’abord qu’elle porte essentiellement sur ce qui est donnĂ© (prĂ©sence et proximitĂ©), et relativement Ă  un certain point de vue (Ă©gocentrisme), ce qui, jusqu’ici n’ajoute rien aux diffĂ©rences prĂ©cĂ©dentes ; mais cela signifie aussi que le donnĂ© perçu demeure essentiellement donnĂ© et ne se prolonge pas en reconstruction dĂ©ductive : percevant une boĂźte fermĂ©e, je la perçois bien comme un objet Ă  trois dimensions, prĂ©sentant donc un volume et un intĂ©rieur, mais pour dĂ©cider de son contenu j’ai besoin d’autres mĂ©canismes que ceux de la perception actuelle (ou d’une perception antĂ©rieure agissant perceptivement sur la perception actuelle, sans se traduire par un souvenir-image, etc.). Au contraire, l’intelligence, mĂȘme au contact de l’objet prĂ©sent et donnĂ©, dĂ©passe sans cesse ce donnĂ© dans le sens d’une reconstruction interprĂ©tative : le (contenu de la boĂźte comme la composition interne d’un solide opaque sont objets de pensĂ©e autant que leur apparence.

(5) Toute donnĂ©e perceptive comporte une signification, et cela sans sortir des frontiĂšres de la perception, mais les « signifiants » et les « signifiĂ©s » propres Ă  ces significations perceptives ne dĂ©passent pas le cadre des « indices » et demeurent ainsi relativement indiffĂ©renciĂ©s et interchangeables, par opposition aux « symboles » et aux « signes » qui sont des signifiants diffĂ©renciĂ©s de leurs signifiĂ©s et de moins en moins interchangeables avec eux. Par exemple, percevant les branches enchevĂȘtrĂ©es d’un arbre mort, je ne puis d’abord distinguer si la branche a est en avant ou en arriĂšre de la branche b jusqu’au moment oĂč, atteignant leur point d’intersection, je vois passer a sur b et b sous a : cette relation « a sur b » acquiert alors le rĂŽle d’un indice dont l’utilisation me permet de structurer immĂ©diatement l’ensemble des positions relatives des autres segments de a et de b. Mais cet indice n’est ainsi qu’une partie ou un aspect de l’ensemble total constituant le signifiĂ©. Et il n’en constitue qu’une partie interchangeable, car j’aurais pu percevoir d’abord que a est plus proche de moi que b, ce qui m’aurait conduit Ă  anticiper, en cherchant le point d’intersection, le passage de a sur b : en ce cas, l’évaluation globale des distances m’eĂ»t servi d’indice ou de signifiant perceptif et la position de a sur b en leur intersection eĂ»t Ă©tĂ© par exemple Ă©clairĂ©e par cet indice, si elle avait Ă©tĂ© peu visible (devenant ainsi « signifiĂ©e »). De mĂȘme, la moitiĂ© visible a d’un cercle dont l’autre moitié b est masquĂ©e par un Ă©cran donne l’impression perceptive non pas d’un cercle coupĂ©, mais d’un cercle entier dont la partie b est recouverte : mais si a est ainsi signifiant et si b fait partie du signifiĂ©, il suffira de dĂ©placer l’écran pour renverser ces rĂŽles. En bref, l’indice perceptif est dĂ©jĂ  un signifiant, mais ne constituant qu’un aspect partiel et interchangeable du signifiĂ©, tandis qu’un symbole (en tant qu’image ou mĂȘme en tant qu’objet prĂ©sent reprĂ©sentant un objet absent) et a fortiori un signe sont de plus en plus diffĂ©renciĂ©s de leurs signifiĂ©s.

(6) Enfin, il existe une sixiĂšme diffĂ©rence, liĂ©e aux cinq prĂ©cĂ©dentes mais ne s’y rĂ©duisant pas sans plus : la perception primaire ignore l’abstraction : en prĂ©sence d’un objet (cf. 1) et des Ă©lĂ©ments proches (cf. 2) considĂ©rĂ©s d’un certain point de vue (cf. 3) et en s’en tenant au donnĂ© phĂ©nomĂ©nal (cf. 4), la perception ne peut pas, mĂȘme si elle est d’abord orientĂ©e par l’utilisation d’un indice partiel (cf. 5), ne pas apprĂ©hender simultanĂ©ment tout le domaine restreint ainsi dĂ©limitĂ©, c’est-Ă -dire qu’elle ne peut pas se borner Ă  retenir certains Ă©lĂ©ments ou caractĂšres de l’objet, en « faisant abstraction » des autres. Le propre de l’intelligence est au contraire de choisir, au sein du donnĂ©, ce qui est nĂ©cessaire pour rĂ©soudre le problĂšme de raisonnement en jeu ; or, rĂ©soudre un problĂšme revient par ailleurs Ă  dĂ©passer le donnĂ©, la construction dĂ©ductive et l’abstraction Ă©tant ainsi solidaires. Il convient Ă  cet Ă©gard de prĂ©ciser que, lors d’une Ă©preuve perceptive, la question posĂ©e ne constitue pas un « problĂšme » (dĂ©ductif) et ne requiert donc justement pas d’abstraction : lorsque, par exemple, devant les figures classiques de MĂŒller-Lyer, le sujet est priĂ© de comparer les deux mĂ©dianes horizontales, il n’y a pas de problĂšme dĂ©ductif, puisque la question est seulement de comparer pour « voir » ; et, mĂȘme si le sujet s’efforce de percevoir les mĂ©dianes en les isolant perceptivement des pennures externes et internes (ce qui constitue dĂ©jĂ  une attitude sortant des frontiĂšres de la perception primaire, et une attitude impossible en prĂ©sentation tachistoscopique) il n’y parvient prĂ©cisĂ©ment pas, tandis qu’une mesure au double-dĂ©cimĂštre (opĂ©ration mĂ©trique d’un certain niveau, et inaccessible au jeune enfant) pourra porter sur ces mĂ©dianes avec abstraction complĂšte des pennures.

11. DiffĂ©rences de structure. Les diffĂ©rences (1) Ă  (6) relĂšvent de la maniĂšre dont le sujet (percevant ou pensant) prend connaissance de l’objet et comportent naturellement, et par cela mĂȘme, certaines diffĂ©rences de structure dans l’élaboration de ces connaissances (perceptives ou notionnelles) par le sujet et quel qu’en soit l’objet :

(7) La perception primaire constitue une totalitĂ© d’un seul tenant, que nous pouvons qualifier en ce sens de « rigide » mĂȘme s’il s’agit de la perception d’un dĂ©placement ou d’une vitesse, tandis qu’une totalitĂ© opĂ©ratoire prĂ©sente ce premier caractĂšre fondamental d’ĂȘtre mobile en ce sens que le sujet lui-mĂȘme peut Ă  volontĂ© la dĂ©composer et la recomposer. Certes la perception d’une forme peut donner lieu Ă  des explorations ce qui dĂ©passe d’ailleurs dĂ©jĂ  le niveau de la perception primaire) et par consĂ©quent Ă  des variations d’estimations selon la fixation momentanĂ©e : mais la forme d’ensemble n’en change pas pour autant, et, lorsqu’il y en a deux de possibles de façon Ă©quivalente (comme dans les figures renversables, dites Ă  tort rĂ©versibles), la perception ne peut s’affranchir des deux Ă  la fois. Au contraire, n’importe quelle classification ou structure numĂ©rique peut donner lieu Ă  un ensemble indĂ©fini de manipulations internes (dĂ©compositions et autres compositions) ou externes (gĂ©nĂ©ralisations).

(8) Dans le domaine perceptif la forme est indissociable de son contenu, tandis que dans le domaine opĂ©ratoire il est possible de se livrer Ă  des manipulations portant sur la forme indĂ©pendamment de son contenu et mĂȘme de construire ou de manipuler des formes sans contenu. En effet, dans les perceptions les plus Ă©lĂ©mentaires, il n’y a pas d’abord un contenu (sensations, etc.) et ensuite une forme qui le structure, mais le contenu est perçu d’emblĂ©e en fonction d’une forme, bonne ou mauvaise, stable ou instable, etc., mais qui est toujours une forme (des objets en dĂ©sordre constituent encore une certaine forme perceptive). RĂ©ciproquement on ne perçoit jamais une forme sans contenu : une forme gĂ©omĂ©trique perceptive est encore une figure sensible, se dĂ©tachant sur un fond, pourvue d’une couleur, etc. Les opĂ©rations logico-mathĂ©matiques, au contraire, comportent, Ă  partir d’un certain niveau (que nous appelons pour cette raison (celui des opĂ©rations formelles) des enchaĂźnements indĂ©pendants de leur contenu et rendent ainsi possible la construction de formes pures sans contenu concret et appuyĂ©es sur de simples symboles.

(9) Une diffĂ©rence voisine de la prĂ©cĂ©dente mais ne coĂŻncidant qu’en partie avec elle consiste en ceci que les compositions perceptives sont Ă  la fois incomplĂštes et mal dĂ©limitĂ©es (faute d’abstraction), tandis que les compositions opĂ©ratoires sont Ă  la fois bien dĂ©limitĂ©es et complĂštes dans le domaine ainsi dĂ©limitĂ©. Par exemple, lorsque l’on cherche Ă  mesurer une illusion telle que celle du rectangle (cf. chap. I, § 3), on n’est jamais certain d’avoir Ă©puisĂ© tous les facteurs en jeu : on se propose d’atteindre les relations quantitatives entre le grand et le petit cĂŽtĂ©, mais il faut aussi tenir compte de la grandeur absolue de la figure, de l’épaisseur et de la couleur des traits, des dimensions du fond, de celles des marges comprises entre la figure et les bords du carton, etc. Si l’on parvient nĂ©anmoins Ă  exprimer l’illusion par une Ă©quation (cf. la prop. 4), c’est par une abstraction due Ă  l’expĂ©rimentateur qui raisonne par approximation en supposant « toutes choses Ă©gales d’ailleurs », mais sans abstraction de la part du sujet qui perçoit tout Ă  la fois. Or, malgrĂ© cette surdĂ©termination des facteurs de la composition perceptive, celle-ci demeure incomplĂšte, c’est-Ă -dire caractĂ©risĂ©e par une probabilitĂ© infĂ©rieure à 1 et sans nĂ©cessitĂ© stricte : cela tient au fait que le sujet ne perçoit jamais tout Ă  la fois selon la mĂȘme intensitĂ© et au mĂȘme instant, mais, ou bien ne dispose que d’une seule centration (aux durĂ©es courtes) et disperse alors ses « rencontres » de façon hĂ©tĂ©rogĂšne, ou bien explore librement, mais avec des effets de succession, de polarisation, etc. La composition perceptive rĂ©sultant ainsi de l’ensemble des relations apprĂ©hendĂ©es est donc incomplĂšte autant que mal dĂ©limitĂ©e. Au contraire, en une composition opĂ©ratoire, mĂȘme nullement formelle et consistant par exemple Ă  totaliser la somme de trois sous-collections dĂ©nombrĂ©es, soit 3 + 2 + 5 = 10, la composition est Ă  la fois bien dĂ©limitĂ©e et complĂšte. Elle est bien dĂ©limitĂ©e parce que, s’agissant de dĂ©nombrer, on peut faire abstraction des qualitĂ©s des objets, de l’ordre du dĂ©nombrement, de la tempĂ©rature du local, etc. Et ainsi dĂ©limitĂ©e, elle est complĂšte parce que 2 + 3 + 5 donnent exactement 10 et non pas un peu plus ou un peu moins selon les contextes.

(10) Des deux diffĂ©rences (8) et (9) en dĂ©coule une troisiĂšme, qui ne les recouvre d’ailleurs pas entiĂšrement : une bonne forme perceptive n’atteint que la « prĂ©gnance », tandis qu’une bonne forme opĂ©ratoire s’impose avec « nĂ©cessité ». Il est vrai que les gestaltistes considĂšrent prĂ©cisĂ©ment la nĂ©cessitĂ© logique comme une variĂ©tĂ© de prĂ©gnance, mais la diffĂ©rence n’en demeure pas moins fondamentale. La prĂ©gnance relĂšve, en effet, de la causalitĂ© puisque en prĂ©sence d’une forme telle que ➏ le sujet se trouve contraint par un dĂ©terminisme psychophysiologique prĂ©cis, Ă  percevoir un carrĂ© et ne peut nullement « voir » l’infinitĂ© des figures qu’il serait possible de construire en reliant les quatre points selon toutes les trajectoires imaginables. La nĂ©cessitĂ© logique constitue, au contraire, une forme d’obligation comparable Ă  l’obligation morale, en ce sens que le sujet ne se sent obligĂ© par cette nĂ©cessitĂ© que dans la mesure oĂč il raisonne « honnĂȘtement » et ne rejette pas par mauvaise foi ou par intĂ©rĂȘt personnel, etc., tel Ă©lĂ©ment de la dĂ©monstration : notamment dans la mesure oĂč il accepte un certain nombre de principes nĂ©cessaires Ă  cette dĂ©monstration. Dans le cas de cette figure Ă  quatre points, il y aura ainsi nĂ©cessitĂ© logique Ă  reconnaĂźtre l’existence d’une infinitĂ© de trajets possibles pour relier les quatre points, mais, pour se sentir « obligé » par cette dĂ©monstration, il faudra s’accorder sur un certain nombre d’axiomes ou d’hypothĂšses prĂ©alables, la nĂ©cessitĂ© de la forme la plus Ă©voluĂ©e (actuellement) n’étant donc pas de nature absolue mais bien de caractĂšre hypothĂ©tico-dĂ©ductif.

(11) Du fait que, dans les perceptions primaires, la forme est toujours indissociable de son contenu, il faut donc s’attendre Ă  ce que le dĂ©tail des formes logiques ne soit pas entiĂšrement isomorphe Ă  celui des formes perceptives, mais que l’isomorphisme Ă©ventuel demeure trĂšs affaibli ou partiel. C’est le cas notamment en ce qui concerne la structure particuliĂšre de « classes », qu’admettent les opĂ©rations logico-mathĂ©matiques et qu’ignore la perception primaire : on ne perçoit, en effet, pas de classes, tandis que l’on peut se les reprĂ©senter et les manipuler opĂ©ratoirement. Mais il faut, Ă  cet Ă©gard, dissocier deux questions distinctes : celle des collections, perceptibles en tant que collections et celle des schĂšmes perceptifs susceptibles d’intervenir Ă  tous les niveaux de la perception.

En ce qui concerne les collections d’élĂ©ments discontinus (une rangĂ©e, un ensemble d’élĂ©ments disposĂ©s en carrĂ©s, etc.), on ne saurait les assimiler Ă  des classes pour cette raison que la forme spatiale de la collection perçue fait partie intĂ©grante de ses propriĂ©tĂ©s perceptives : il s’agit donc ici non pas de , classes, au sens oĂč la classe est indĂ©pendante de la disposition spatio-temporelle de ses Ă©lĂ©ments, mais d’« infraclasses » au sens d’une rĂ©union d’élĂ©ments en une totalitĂ© spatiale ou temporelle d’un seul tenant 5. Mais une infraclasse logico-mathĂ©matique comporte des lois de composition isomorphes Ă  celles des classes. Dans le fini, en particulier, elle prĂ©sente une composition additive Ă©lĂ©mentaire : la somme des segments AB, BC, etc. d’une droite AE est Ă©gale Ă  la longueur AE. Dans le cas des infraclasses perceptives chacun sait au contraire qu’il n’y a pas composition additive, ce qui revient Ă  dire que la perception ne connaĂźt que des « prĂ©infraclasses » (oĂč le prĂ©fixe « pré » est relatif au niveau de dĂ©veloppement gĂ©nĂ©tique et oĂč le prĂ©fixe « infra » prĂ©sente le sens dĂ©fini Ă  l’instant sans rĂ©fĂ©rence aux considĂ©rations gĂ©nĂ©tiques).

Fig. 56

En effet, dans une figure telle que la droite B = A + A’ (fig. 56) oĂč A(> A’) est surestimĂ© sous l’influence de A’, le segment A ne demeure pas identique Ă  lui-mĂȘme selon qu’il est liĂ© Ă  A’ ou qu’il demeure isolĂ©. On a donc

(52) (A+A’) − A’ ≠A

D’oĂč :

(52 bis) A + A’ ≠ B

Ces deux prop. 52 et 52 bis expriment ainsi la non-additivitĂ© caractĂ©ristique des prĂ©infraclasses perceptives et que l’on retrouve en toutes les situations analogues Ă  celles de la fig. 56 c’est-Ă -dire dans toutes les « illusions ». Quant aux bonnes formes, on sait qu’elles ne sont pas elles-mĂȘmes exemptes de dĂ©formations (diagonale du carrĂ©, diamĂštre du cercle, etc.) et que dans les cas exceptionnels oĂč leur composition est additive ce n’est que par compensation entre dĂ©formations de sens contraires.

Quant aux schĂšmes perceptifs, on ne saurait non plus les assimiler Ă  des classes pour cette raison que le sujet n’en connaĂźt pas l’extension. Reconnaissant une forme x en tant que familiĂšre le sujet se borne, en effet, Ă  assimiler en comprĂ©hension les propriĂ©tĂ©s de x Ă  celles des autres x perçus antĂ©rieurement, mais il ne rĂ©unit jamais perceptivement « tous les x » en une classe Ă  extension dĂ©terminĂ©e (et s’il perçoit ensemble quelques x, nous retombons dans la situation des infraclasses spatiales). Le schĂšme perceptif n’est donc qu’un schĂšme temporel avec assimilations successives et sans la possibilitĂ© de rĂ©union en un tout simultanĂ© qui caractĂ©riserait la classe.

(12) Ce que nous venons de dire des classes se retrouve dans le domaine des relations oĂč une diffĂ©rence fondamentale oppose Ă©galement les relations perceptives aux relations opĂ©ratoires : les premiĂšres sont dĂ©formantes en ce sens que la perception d’une relation entre deux termes A et B modifie en rĂšgle gĂ©nĂ©rale ces termes eux-mĂȘmes du seul fait qu’elle les relie ; tandis que les relations opĂ©ratoires sont conservantes en tant que ne modifiant pas les termes qu’elles mettent en connexion. Si l’on a, par exemple, A < B et B < C (objectivement), B sera surestimĂ© perceptivement s’il est mis en relation avec A et sous-estimĂ© s’il est perçu en relation avec C. En Ă©crivant B(A) pour dĂ©signer le fait que B est reliĂ© à A on aura donc perceptivement :

(53) B(A) > B et B(C) < B ; B(A) > B(C)

Du point de vue opératoire on a au contraire naturellement :

(53 bis) B(A) = B et B(C) = B ; B(A) = B(C)

Ce qui signifie donc que les relations opératoires ne modifient pas les termes reliés.

(13) La perception comporte dĂ©jĂ  certains processus infĂ©rentiels, mais qui ne dĂ©passent pas le niveau des « prĂ©infĂ©rences » immĂ©diates et non contrĂŽlables par le sujet au cours de leur composition ; au contraire dans les infĂ©rences propres Ă  l’intelligence, le sujet peut distinguer les donnĂ©es et les conclusions et surtout peut contrĂŽler la maniĂšre dont celles-ci sont composĂ©es en partant de celles-lĂ  (composition rĂ©glĂ©e). Que la perception comporte en ses mĂ©canismes certains processus infĂ©rentiels, cela dĂ©coule Ă  la fois de l’existence des indices perceptifs et de celle des schĂšmes perceptifs. Cela dĂ©coule de l’existence des schĂšmes, car si un schĂšme prĂ©sente les caractĂšres x, y et z, il peut suffire au sujet, dans une situation oĂč x et y sont bien distincts et oĂč z est mal perceptible, de percevoir x et y pour percevoir en mĂȘme temps z : en ce cas la perception du caractĂšre z est due Ă  une sorte d’implication (au sens large, que nous appellerons « prĂ©implication ») entre x, y et z plus qu’à un enregistrement direct de z. Mais en de tels cas le sujet ne diffĂ©rencie pas les caractĂšres x et y qu’il a effectivement enregistrĂ©s et le caractĂšre z qu’il a prĂ©infĂ©rĂ© et non pas enregistré ; et il parvient encore moins Ă  contrĂŽler la maniĂšre dont il a compris z Ă  partir de x et de y : il perçoit donc la rĂ©sultante z de la composition en mĂȘme temps que les donnĂ©es x et y, et ne se livre ainsi Ă  aucun rĂ©glage conscient de la composition. On peut dire, d’autre part, qu’il en va de mĂȘme dans tous les cas oĂč un indice perceptif oriente une perception, car si x ou y entraĂźnent z, on peut considĂ©rer x et y comme indices (signifiants) et z comme signifiĂ©, ou encore on peut diffĂ©rencier au sein de x et de y leurs propres indices et leurs significations. Dans le domaine de la perception, la distinction des liaisons de signifiants (indices) Ă  signifiĂ©s et d’impliquants Ă  impliquĂ©s n’est que relative puisque l’indice perceptif ne constitue qu’une partie ou qu’un aspect partiel du signifiĂ© total ; au contraire sur le terrain des opĂ©rations intellectuelles les liaisons de signifiant Ă  signifiĂ© (dĂ©signation) et d’impliquant Ă  impliquĂ© (implication) sont distinctes, puisque les signifiants (symboles ou signes) sont diffĂ©renciĂ©s de leurs signifiĂ©s et puisque l’implication ne concerne alors que les rapports des signifiĂ©s entre eux.

(14) Une derniĂšre diffĂ©rence fondamentale entre les structures perceptives et les structures opĂ©ratoires rĂ©sume les prĂ©cĂ©dentes (7 à 13) mais est plus gĂ©nĂ©rale qu’elles : la perception est irrĂ©versible et l’opĂ©ration est rĂ©versible. Une telle affirmation comporte trois significations distinctes et complĂ©mentaires.

(a) En premier lieu si les compositions correspondant aux infraclasses et aux relations sont non additives, cela signifie qu’aux processus en sens direct de rĂ©union ne peuvent correspondre des processus en sens inverse de dissociation ou soustraction. Nous pouvons exprimer la chose en disant qu’en toute composition perceptive intervient une « transformation non compensĂ©e P qui n’est autre que la « dĂ©formation » elle-mĂȘme ou « illusion ». On aura donc :

(54) B = A + A ± P

pour ce qui est des préinfraclasses. Et pour les relations :

(55) B(A) = B + P et B(C) = B − P

L’existence de la dĂ©formation P constitue ainsi la mesure de l’irrĂ©versibilitĂ© perceptive en ce premier sens qui est relatif Ă  l’inversion.

(b) Mais la perception est Ă©galement irrĂ©versible au sens de la rĂ©ciprocitĂ©, c’est-Ă -dire que les estimations perceptives dĂ©pendent toujours de l’ordre suivi dans les comparaisons. On peut exprimer la chose sous la forme suivante :

(56) A(B) + B(C) + 
 ≠ 
 C(B) + B(A)

oĂč A(B) signifie comme prĂ©cĂ©demment « A comparĂ© Ă  B ».

(c) Enfin l’on peut parler d’irrĂ©versibilitĂ© perceptive en un sens extrinsĂšque (c’est-Ă -dire relatif aux diffĂ©rences 1 à 5) et non plus seulement intrinsĂšque (diffĂ©rence 6 à 11), pour exprimer le fait suivant : la perception dĂ©pend Ă  chaque instant du flux irrĂ©versible des Ă©vĂ©nements extĂ©rieurs et ne peut comme la pensĂ©e remonter le cours du temps. Si l’on modifie, par exemple, une figure par adjonction ou suppression d’élĂ©ments, la nouvelle perception ne peut revenir par transformation perceptive Ă  la perception antĂ©rieure (et, si l’on annule la modification extĂ©rieure, il n’y a pas non plus de retour exact puisque chaque perception est modifiĂ©e par les prĂ©cĂ©dentes). On peut certes retourner Ă  la perception antĂ©rieure par le souvenir ou la reconstitution dĂ©ductive, mais il ne s’agit plus alors de perceptions. Dans le domaine des opĂ©rations, au contraire, toute modification extĂ©rieure peut ĂȘtre inversĂ©e en pensĂ©e par un jeu de transformations appropriĂ©es qui libĂšrent la dĂ©duction de l’irrĂ©versibilitĂ© des Ă©vĂ©nements temporels.

Telles Ă©tant les diffĂ©rences essentielles entre les structures de la perception primaire et celles des opĂ©rations, il s’agit donc maintenant d’examiner dans quelle mesure la distance entre ces deux extrĂȘmes pourra ĂȘtre franchie par une simple extension progressive ou par un assouplissement des premiĂšres ou dans quelle mesure au contraire le passage entre les extrĂȘmes comportera l’intervention nĂ©cessaire d’apports extĂ©rieurs Ă  la perception et excluant toute filiation directe.

§ 2. Les ressemblances (isomorphismes partiels) et les intermédiaires entre les structures perceptives primaires et les structures opératoires

Pour rĂ©soudre ce problĂšme, il s’agit d’abord de remarquer que les diffĂ©rences inventoriĂ©es au § 1 ne sont aussi considĂ©rables qu’en opposant, comme nous l’avons fait par mĂ©thode, les seules situations extrĂȘmes constituĂ©es par les effets perceptifs primaires et par les structures opĂ©ratoires de l’intelligence. Mais en rĂ©alitĂ© ni la perception ni l’intelligence ne se rĂ©duisent respectivement Ă  ces extrĂȘmes, puisqu’il existe, outre les effets de champ, des activitĂ©s perceptives multiples et de niveaux variĂ©s, et puisque l’intelligence opĂ©ratoire est elle-mĂȘme rĂ©partie en niveaux distincts et se trouve surtout prĂ©cĂ©dĂ©e gĂ©nĂ©tiquement par l’intelligence sensori-motrice puis par les formes prĂ©opĂ©ratoires d’intelligence reprĂ©sentative. Il va donc de soi que, entre » les structures extrĂȘmes opposĂ©es les unes aux autres au cours du § 1, vont s’échelonner des sĂ©ries d’intermĂ©diaires, qui soulĂšvent alors les trois questions suivantes conditionnant toutes trois le problĂšme central de filiation discutĂ© en ce chapitre.

(a) La premiĂšre question est d’établir si, malgrĂ© des diffĂ©rences dĂ©crites au § 1, et surtout au vu des intermĂ©diaires que nous allons maintenant examiner, il existe nĂ©anmoins des Ă©lĂ©ments communs Ă  toutes ces variĂ©tĂ©s de structures cognitives et notamment aux structures perceptives primaires et aux structures opĂ©ratoires : c’est donc la question des isomorphismes partiels entre la perception et l’intelligence. Cette question n’aurait naturellement aucun sens si l’on ne se plaçait pas au point de vue gĂ©nĂ©tique, car on peut Ă©tablir des isomorphismes partiels entre n’importe quoi et n’importe quoi. Mais, du point de vue gĂ©nĂ©tique, il est au contraire utile de commencer par dĂ©terminer les Ă©lĂ©ments communs aux divers termes de chacune des sĂ©ries que nous allons Ă©tudier, ces Ă©lĂ©ments constituant en effet le cadre au sein duquel viennent s’inscrire les diffĂ©rences et en rĂ©fĂ©rence auquel la signification de ces diffĂ©rences peut alors ĂȘtre apprĂ©ciĂ©e quant aux filiations Ă  reconstituer.

(b) La seconde question est de dĂ©terminer, pour chacune des quatorze diffĂ©rences distinguĂ©es au § 1, la sĂ©rie des gradations qu’il est possible d’intercaler entre les termes extrĂȘmes considĂ©rĂ©s jusqu’ici.

(c) C’est alors au vu de ces gradations et des Ă©lĂ©ments communs que comportent Ă©ventuellement les Ă©chelons, que nous nous demanderons, pour chacune de ces quatorze sĂ©ries, si le passage de chaque Ă©chelon au suivant n’est affaire que d’extension progressive dans la direction conduisant de l’infĂ©rieur au supĂ©rieur ou si ce passage atteste l’intervention d’apports irrĂ©ductibles dans le sens d’une action du niveau supĂ©rieur sur l’infĂ©rieur.

(1) En ce qui concerne la diffĂ©rence initiale entre le caractĂšre immĂ©diat de la perception, liĂ©e Ă  la prĂ©sence de l’objet, et le caractĂšre mĂ©diat de l’intelligence opĂ©ratoire dont le fonctionnement n’est pas liĂ© Ă  une telle prĂ©sence actuelle, la mĂ©thode comparative prĂ©conisĂ©e Ă  l’instant rĂ©vĂšle dĂ©jĂ  ses avantages, car, Ă  rechercher les Ă©lĂ©ments communs Ă  l’immĂ©diat et au mĂ©diat ou Ă  la prĂ©sence de l’objet et Ă  son absence, on s’aperçoit que ces Ă©lĂ©ments communs, s’ils paraissent inexistants Ă  s’en tenir aux termes extrĂȘmes, s’imposent au contraire de maniĂšre fort instructive sitĂŽt que l’on rĂ©tablit la continuitĂ© des intermĂ©diaires. À ce dernier point de vue, le soi-disant « immĂ©diat » n’est qu’un cas limite du mĂ©diat : toute connaissance des objets comporte toujours une part d’élaboration ou de réélaboration, et cette reconstitution est seulement plus rapide en prĂ©sence de l’objet que par dĂ©duction et en s’appuyant sur ses seules reprĂ©sentations symboliques.

Notons d’abord que sur le terrain des activitĂ©s perceptives, on ne peut plus parler d’immĂ©diatetĂ© au sens strict. En « explorant », par exemple, une figure dont la grandeur dĂ©passe quelques cm, on modifie Ă  chaque instant les estimations de longueur de ses Ă©lĂ©ments en changeant de point de fixation, on transforme quelque peu les perspectives pour la mĂȘme raison et on fait intervenir des dĂ©placements apparents soulevant la question de savoir si le regard seul est en mouvement ou si la figure se dĂ©place avec lui : le fait que la figure soit perçue Ă  la fois comme immobile (ce qu’elle ne paraĂźt plus si l’on dĂ©place le globe oculaire par une pression du doigt) et comme constamment identique Ă  elle-mĂȘme (permanence plus Ă©lĂ©mentaire sans doute que la « constance de la forme », laquelle consiste Ă  percevoir la mĂȘme forme lors d’une mise en position objectivement diffĂ©rente) suppose une certaine Ă©laboration de la part du sujet consistant en transpositions internes entre les centrations successives et construction d’un schĂšme momentanĂ© du fait mĂȘme de ces transpositions 6. D’autre part, Ă  faire une comparaison entre deux Ă©lĂ©ments A et B par transport spatial Ă  distance et surtout par transport temporel en cas de prĂ©sentations successives, le sujet Ă©tend sa perception Ă  des objets qui ne sont plus simultanĂ©ment prĂ©sents dans le mĂȘme champ de centration et s’oblige Ă  relier des champs simplement voisins dans l’espace ou dans le temps, ce qui diminue naturellement l’immĂ©diatetĂ© de telles estimations perceptives. Les activitĂ©s de mise en rĂ©fĂ©rence Ă©loignent davantage encore la perception de l’immĂ©diatetĂ© pure, car une horizontale, une verticale ou l’inclinaison d’une oblique ne sont estimĂ©es qu’en fonction d’une Ă©laboration embrassant des cadres de plus en plus Ă©largis. Les transpositions et les anticipations perceptives sont fonctions d’une mise en relation active autant que des donnĂ©es « immĂ©diates ». La schĂ©matisation perceptive, enfin (chap. III § 8), constitue la meilleure preuve de l’intervention de processus mĂ©diats dans les activitĂ©s de la perception et la question se posera alors de savoir si, dans les effets de champ eux-mĂȘmes, une schĂ©matisation ne s’introduit pas nĂ©cessairement dans les structurations les plus Ă©lĂ©mentaires des figures.

Inutile de rappeler que sur le terrain des fonctions sensori-motrices, l’immĂ©diatetĂ© est moindre que dans le domaine perceptif. Certes l’intelligence sensori-motrice ne travaille que de proche en proche et seulement en prĂ©sence des situations perceptibles dĂ©clenchant l’activitĂ© de ses schĂšmes. Mais ces schĂšmes dĂ©passent les frontiĂšres du perçu actuel et la recherche de l’objet cachĂ© tĂ©moigne d’une permanence mĂ©diate en marge (c’est-Ă -dire encore proche des frontiĂšres, mais les dĂ©passant tout de mĂȘme) des champs perceptifs. L’achĂšvement du groupe des dĂ©placements et des sĂ©ries causales ou temporelles objectivĂ©es tĂ©moignent d’une mĂȘme capacitĂ©.

Au niveau de l’intelligence reprĂ©sentative prĂ©opĂ©ratoire, tout le systĂšme des prĂ©concepts Ă  verbalisation croissante marque le progrĂšs des processus mĂ©diats, mais les non-conservations de tous genres attestent les limites de cette mĂ©diatisation et la subordination encore tenace de la pensĂ©e aux configurations perçues de façon actuelle. Les opĂ©rations concrĂštes permettent Ă  l’enfant de s’affranchir de ces sujĂ©tions pour atteindre les transformations comme telles, mais il faut attendre les opĂ©rations formelles pour que l’appareil logico-mathĂ©matique de la pensĂ©e puisse enfin fonctionner en l’absence des « objets » (ce qui le rend d’autant plus apte Ă  structurer en leur prĂ©sence les conditions de l’expĂ©rience : dissociation des facteurs, etc.). Si telle est la gradation conduisant de l’immĂ©diat au mĂ©diat, les rĂ©ponses Ă  la question des Ă©lĂ©ments communs Ă  tous ces niveaux et Ă  celle des filiations deviennent alors plus faciles :

(a) La constitution des cadres mĂ©diats (schĂšmes, cadres conceptuels et structures opĂ©ratoires) ne s’effectue que pas Ă  pas et, jusqu’au stade final, en prĂ©sence de l’objet, pour ne s’en libĂ©rer qu’alors mais en atteignant de ce fait mĂȘme la possibilitĂ© d’une lecture toujours plus exacte de l’expĂ©rience, car les caractĂšres de l’objet sont d’autant mieux apprĂ©hendĂ©s que celui-ci est situĂ©, prĂ©cisĂ©ment grĂące aux cadres mĂ©diats, dans le systĂšme des comparaisons et des transformations possibles.

(b) Le fait essentiel, pour juger des relations entre le mĂ©diat et l’immĂ©diat, est donc que les propriĂ©tĂ©s de l’objet, mĂȘme en sa prĂ©sence, sont atteintes d’autant plus « objectivement » que le sujet dispose de cadres mĂ©diats plus riches, l’immĂ©diatetĂ© Ă©tant par contre source de dĂ©formations autant que d’informations, pour ces deux raisons que l’intervention dĂ©formante du point de vue du sujet ne peut ĂȘtre corrigĂ©e que par un nombre croissant de dĂ©centrations (perceptives et reprĂ©sentatives) et que les propriĂ©tĂ©s de l’objet sont trop riches pour ĂȘtre apprĂ©hendĂ©es en un bloc sans un jeu de comparaisons multiples et successives.

(c) Il en rĂ©sulte, d’une part, que la prĂ©sence obligĂ©e de l’objet, dans les perceptions les plus « immĂ©diates », ne correspond pas nĂ©cessairement Ă  un enregistrement exhaustif de ses propriĂ©tĂ©s, mĂȘme seulement apparentes ; et, d’autre part, que les enregistrements effectifs peuvent, mĂȘme sur le terrain des perceptions primaires, ĂȘtre facilitĂ©s par l’intervention de schĂ©matisations dues Ă  des activitĂ©s antĂ©rieures.

(d) À rechercher les Ă©lĂ©ments communs Ă  tous les niveaux, il faut donc dire que les distinctions entre l’immĂ©diat et le mĂ©diat et mĂȘme entre la prĂ©sence et l’absence de l’objet ne sont que de degrĂ©. En premier lieu, l’objet prĂ©sent perceptivement n’est pas, si l’on peut dire, prĂ©sent en sa totalitĂ© pour le sujet, mais n’est atteint que par un jeu de « rencontres » incomplĂštes et hĂ©tĂ©rogĂšnes. En second lieu, dans la mesure oĂč les « couplages » entre ces rencontres relĂšvent d’une activitĂ© et sont accessibles Ă  une schĂ©matisation, un dĂ©but de mĂ©diatisation intervient dĂšs le dĂ©part dans les perceptions les plus immĂ©diates. Or, si tel est le cas, les rencontres elles-mĂȘmes, qui dĂ©pendent des activitĂ©s au cours desquelles sont choisis les points de centration, peuvent ĂȘtre schĂ©matisĂ©es comme on le voit dans la perception tachistoscopique des verticales (chap. III, § 3). L’immĂ©diatetĂ© ne constitue ainsi, au total, qu’une limite jamais atteinte.

(e) Du point de vue des filiations, il va de soi que si un dĂ©but de mĂ©diatisation dĂ» aux activitĂ©s schĂ©matisĂ©es intervient dĂšs la perception primaire, cela signifie que celle-ci est subordonnĂ©e dĂšs le dĂ©part Ă  des activitĂ©s perceptives, comme nous en avons fait l’hypothĂšse (chap. III, § 9), Ă  propos de la rĂ©duction possible de toutes les courbes d’évolution au type III. D’autre part, les activitĂ©s perceptives n’étant elles-mĂȘmes que des variĂ©tĂ©s d’activitĂ©s sensori-motrices, il est probable que les premiĂšres sont, elles aussi dĂšs le dĂ©part, subordonnĂ©es aux secondes dans leur ensemble : il n’est sans doute pas indiffĂ©rent, par exemple, pour la structuration visuelle d’une figure, que celle-ci corresponde ou non Ă  la forme d’objets manipulables et qui ont Ă©tĂ© ou non explorĂ©s manuellement en mĂȘme temps que perçus visuellement. Mais ce n’est lĂ , naturellement qu’une hypothĂšse, et nous ne la retiendrons qu’aprĂšs examen de nouveaux faits, que l’on trouvera au chap. VII. Si ces suppositions se vĂ©rifient, cela signifierait donc que le passage de l’immĂ©diat relatif au mĂ©diat ne relĂšve pas d’un simple processus d’extension progressive, mais comporte des apports successifs des activitĂ©s perceptives aux effets de champ et des activitĂ©s sensori-motrices aux activitĂ©s perceptives.

(2) La deuxiĂšme diffĂ©rence fondamentale entre la perception et l’intelligence (dĂ©pendance puis libĂ©ration de la proximitĂ©) donne lieu Ă  des considĂ©rations analogues. Tout d’abord, malgrĂ© les apparences, il ne s’agit que d’une diffĂ©rence de degrĂ©, car tout champ perceptif comporte sans doute Ă  tous les niveaux l’intervention de certaines distances, si courtes soient-elles, entre les Ă©lĂ©ments perçus simultanĂ©ment, la « proximité » n’étant ainsi caractĂ©risĂ©e que par des distances faibles. D’autre part, c’est trĂšs progressivement et non pas brusquement que s’effectue la libĂ©ration de la proximitĂ©. Les activitĂ©s perceptives conduisent dĂ©jĂ  Ă  des comparaisons Ă  distances croissantes dans l’espace et dans le temps : les transports spatiaux et temporels, les anticipations, la constitution de points neutres « absolus », les systĂšmes de rĂ©fĂ©rence, etc. tĂ©moignent de ce fait. Les activitĂ©s sensori-motrices augmentent encore ces distances. Il en est naturellement de mĂȘme des activitĂ©s reprĂ©sentatives prĂ©opĂ©ratoires, puisque la fonction symbolique consiste prĂ©cisĂ©ment Ă  permettre les comparaisons indĂ©pendamment du contact perceptif : mais il est instructif de constater que cette libĂ©ration demeure longtemps trĂšs relative, puisque le propre des reprĂ©sentations prĂ©opĂ©ratoires est prĂ©cisĂ©ment de rester subordonnĂ©es aux configurations spatiales et par consĂ©quent Ă  certaines conditions de proximitĂ© mĂȘme si elles sont Ă©largies (cf. l’ensemble des diffĂ©rences entre les « collections » figurales, et mĂȘme non figurales, et les classes 7). Les opĂ©rations concrĂštes elles-mĂȘmes ne sont pas entiĂšrement affranchies de telles limitations (cf. les diffĂ©rences de difficultĂ© dans la quantification des inclusions portant sur les classes d’animaux et sur les classes de fleurs 8), et seule la pensĂ©e formelle atteint la libĂ©ration Ă  peu prĂšs complĂšte Ă  l’égard des distances.

Du point de vue des filiations, le problĂšme se pose alors de la maniĂšre suivante. Le fait essentiel Ă  expliquer Ă  cet Ă©gard est, non pas que de nouvelles fonctions (mouvements, images, opĂ©rations, etc.) permettent de construire des liaisons de plus en plus indĂ©pendantes de la proximitĂ© perceptive initiale, mais que le champ perceptif lui-mĂȘme s’élargisse en ce sens que les frontiĂšres du domaine des effets de proximitĂ© et d’interaction immĂ©diate s’écartent progressivement (ce qu’un gestaltiste comme R. Meili exprime en disant que l’adulte est moins asservi que le jeune enfant aux conditions de proximité : cf. § 1 du chap. III). C’est ainsi que dans les comparaisons dans le plan fronto-parallĂšle (Rech. II) nous avons constatĂ© que l’adulte reliait encore les tiges Ă  comparer en une « figure » d’ensemble Ă  des distances oĂč l’enfant de 5-7 ans ne voit plus de figure et compare les Ă©lĂ©ments en tant que sĂ©parĂ©s. Or, cet Ă©largissement du champ d’interaction immĂ©diate ou de proximitĂ© relative au sujet ne saurait ĂȘtre que le rĂ©sultat d’un exercice croissant et du dĂ©veloppement des activitĂ©s perceptives, car le nombre des cellules nerveuses n’augmente pas au cours de la croissance et l’extension du champ n’est pas proportionnel Ă  l’agrandissement minime des organes. Si cette interprĂ©tation est exacte, il y aurait lĂ  un bon exemple d’influence des activitĂ©s perceptives sur les effets de champ eux-mĂȘmes. Quant Ă  savoir si, sur ce point aussi, les activitĂ©s perceptives peuvent ĂȘtre dirigĂ©es et modifiĂ©es par les activitĂ©s sensori-motrices en gĂ©nĂ©ral puis par des activitĂ©s reprĂ©sentatives, on ne peut pour l’instant que rĂ©server la question, ce qui laisse Ă©galement ouverte celle du rĂŽle des extensions ou des apports extĂ©rieurs dans les relations, sur ce point particulier des conditions de proximitĂ©, entre l’intelligence et la perception.

(3) L’égocentrisme de la perception, opposĂ© Ă  la dĂ©centration opĂ©ratoire, constitue un troisiĂšme exemple, et cette fois particuliĂšrement clair, d’une Ă©volution continue au cours de laquelle on assiste sans cesse Ă  l’intervention d’apports nouveaux, sans filiation linĂ©aire entre les effets primaires et les formes supĂ©rieures de structuration. Du point de vue des Ă©lĂ©ments communs, tout d’abord, on retrouve Ă  tous les niveaux les exemples rĂ©pĂ©tĂ©s de ce mĂȘme processus fondamental suivant lequel l’acquisition d’une connaissance, et surtout d’un ensemble de connaissances (mais toute connaissance, y compris la perception d’un Ă©lĂ©ment isolĂ©, est solidaire d’un systĂšme, si Ă©lĂ©mentaire soit-il), ne s’effectue pas par voie exclusivement additive, mais comporte de continuelles rĂ©organisations Ă  partir d’élĂ©ments ou de relations initialement privilĂ©giĂ©s : donc de continuelles dĂ©centrations Ă  partir de centrations prĂ©alables. Nous avons suffisamment insistĂ© aux chap. 1 et II sur les processus de centration et de dĂ©centration perceptives pour n’y pas revenir ici. Notons seulement que si ces mĂ©canismes interviennent en chaque perception particuliĂšre, la centration relevant alors, par dĂ©finition, des effets de champ et la dĂ©centration d’un dĂ©but d’activitĂ© perceptive, on trouve Ă©galement, sur le terrain des activitĂ©s perceptives, des processus de dĂ©centration de plus grande Ă©chelle ne portant plus sur une perception momentanĂ©e mais sur l’ensemble d’un systĂšme perceptif. C’est ainsi que la construction progressive des coordonnĂ©es perceptives consiste Ă  dĂ©centrer, pour les mettre en relation avec des cadres de rĂ©fĂ©rence, les directions initialement jugĂ©es en fonction seulement des positions du corps propre : en ce cas la centration par rapport au corps propre et la dĂ©centration en faveur des relations entre objets prend un sens global et non plus seulement local. C’est surtout en ce sens global que l’on retrouve d’importants mouvements de dĂ©centration, Ă  partir d’un Ă©gocentrisme systĂ©matique initial, au cours du dĂ©veloppement sensori-moteur : l’espace sensori-moteur entier, les tableaux successifs sous lesquels se prĂ©sente l’univers avant la constitution du schĂšme de l’objet permanent, la causalitĂ© sensori-motrice initiale (que nous avons appelĂ©e magico-phĂ©nomĂ©niste par opposition Ă  la causalitĂ© spatialisĂ©e et objectivĂ©e des stades sensori-moteurs ultĂ©rieurs) et les sĂ©ries temporelles subjectives sont de bons exemples de cette centration systĂ©matique en fonction des actions propres, qui commande les premiers schĂšmes sensori-moteurs, tandis que la constitution d’un espace contenant tous les objets (y compris le corps propre), le schĂšme de l’objet permanent, la causalitĂ© spatialisĂ©e et les sĂ©ries temporelles objectivĂ©es sont le produit d’une dĂ©centration d’ensemble se poursuivant au cours de toute la constitution de l’intelligence sensori-motrice.

Il est inutile de rappeler combien le passage des reprĂ©sentations prĂ©opĂ©ratoires aux structures opĂ©ratoires concrĂštes est caractĂ©risĂ© par de tels processus. À ne considĂ©rer, par exemple, que l’espace projectif, il est facile de montrer comment la coordination des perspectives Ă  partir du primat de la perspective propre constitue une dĂ©centration analogue aux prĂ©cĂ©dentes. Quant aux niveaux ultĂ©rieurs, on retrouve sur chaque palier de nouvelles centrations systĂ©matiques et de nouvelles dĂ©centrations, l’histoire de toutes les sciences et notamment de l’astronomie pouvant illustrer jusque chez l’adulte la gĂ©nĂ©ralitĂ© d’un tel mĂ©canisme.

Or, du point de vue des filiations, il est clair que les formes supĂ©rieures de dĂ©centration ne constituent pas une simple extension des dĂ©centrations perceptives locales, telles qu’on les observe dans la perception d’une figure. Au contraire, ce sont les activitĂ©s perceptives qui sont responsables de cette dĂ©centration locale, en mĂȘme temps que, par leur gĂ©nĂ©ralisation, elles entraĂźnent ces formes globales de dĂ©centration indiquĂ©es plus haut Ă  propos des systĂšmes de rĂ©fĂ©rence par exemple. D’autre part, les formes sensori-motrices et reprĂ©sentatives de dĂ©centrations ne sauraient dĂ©river sans plus de celles qu’entraĂźnent les activitĂ©s perceptives, puisqu’il s’agit de liaisons nouvelles intĂ©ressant l’action entiĂšre et non plus seulement les perceptions correspondant Ă  un seul domaine sensoriel. Par contre, il peut arriver que ces dĂ©centrations globales de niveau supĂ©rieur contribuent Ă  diriger les dĂ©centrations dues aux activitĂ©s perceptives : nous verrons ainsi au chap. VII (§ 4) comment les systĂšmes opĂ©ratoires et notionnels de coordonnĂ©es rejaillissent sur l’élaboration des coordonnĂ©es perceptives en imposant des rĂ©fĂ©rences auxquelles la perception n’aurait pas recouru d’elle-mĂȘme.

(4) Entre le phĂ©nomĂ©nisme des perceptions primaires et la construction rationnelle propre aux structures opĂ©ratoires, de nombreux intermĂ©diaires s’étagent Ă  nouveau. Dans le domaine des activitĂ©s perceptives, les plus frappants sont les « constances » de la grandeur, etc., qui consistent prĂ©cisĂ©ment Ă  substituer aux grandeurs apparentes, etc. les grandeurs « rĂ©elles », etc., ainsi que la causalitĂ© perceptive qui consiste Ă  introduire un jeu de compensations dynamiques Ă  l’intĂ©rieur des successions cinĂ©matiques. Au niveau sensori-moteur la construction du schĂšme de l’objet permanent est un bel exemple de conquĂȘte sur le phĂ©nomĂ©nisme, mais dont les multiples non-conservations propres au niveau prĂ©opĂ©ratoire montrent qu’elle ne va pas loin et laisse subsister une part considĂ©rable de phĂ©nomĂ©nisme Ă  ce niveau de la reprĂ©sentation. Les opĂ©rations concrĂštes, en leur substituant les premiĂšres notions proprement dites de conservation, prolongent cette conquĂȘte mais seules les opĂ©rations formelles marquent la victoire dĂ©cisive de la dĂ©duction sur l’apparence.

Or, ici encore, du point de vue des filiations, on ne saurait considĂ©rer les conservations opĂ©ratoires comme une simple extension des constances perceptives (nous y reviendrons au chap. VII, § 3) : l’intervention d’une sĂ©rie d’apports nouveaux explique seule, au contraire, l’intervalle des quelque six Ă  sept annĂ©es qui sĂ©pare le dĂ©but des constances de celui des conservations. Par contre il n’est nullement exclu que le schĂšme de l’objet permanent, inexplicable lui aussi en partant des seules constances, rĂ©agisse en retour sur l’élaboration initiale de celles-ci et constitue comme la clef de voĂ»te d’une construction sensori-motrice d’ensemble dont bĂ©nĂ©ficieraient au moins les constances naissantes de la forme, de la grandeur et de la couleur.

(5) Entre l’indice perceptif et les signifiants propres Ă  l’intelligence (symbole et signe) il existe de nombreux intermĂ©diaires :

(a) Il faut d’abord distinguer, parmi les indices perceptifs, des niveaux de complexitĂ©s variĂ©es Ă  partir des indices primaires intrafiguraux (par exemple les indices permettant de reconnaĂźtre un carrĂ© parmi plusieurs formes entrecroisĂ©es : 73 % de rĂ©ussites Ă  4 ans, voir § 8 du chap. III) jusqu’aux indices interfiguraux comme ceux dont tĂ©moigne, par exemple, l’activitĂ© perceptive de mise en rĂ©fĂ©rence (reconnaĂźtre l’horizontalitĂ© d’une ligne au moyen d’indices fournis par des cadres Ă©loignĂ©s).

(b) Il faut noter ensuite que la perception n’est pas seule Ă  se servir exclusivement d’indices par opposition aux signifiants diffĂ©renciĂ©s de leurs signifiĂ©s (symboles et signes) : l’ensemble des activitĂ©s sensori-motrices, dĂšs les rĂ©flexes absolus et conditionnĂ©s (les « signaux » intervenant dans le conditionnement ne sont que des indices) jusqu’aux formes raffinĂ©es d’intelligence sensori-motrice ne connaissent, en effet, que ces signifiants indiffĂ©renciĂ©s constituĂ©s par les indices et ignorent les signifiants Ă©laborĂ©s par la fonction symbolique. Mais ces indices utilisĂ©s par l’intelligence sensori-motrice sont bien plus complexes que les indices perceptifs, en ce sens qu’ils se rĂ©fĂšrent Ă  des schĂšmes d’action Ă  diffĂ©renciations et coordinations de plus en plus poussĂ©es (cf. les significations attribuĂ©es aux supports mobiles, aux ficelles et aux bĂątons dans les conduites de prĂ©hension par intermĂ©diaires).

(c) Entre les indices sensori-moteurs et les premiers symboles diffĂ©renciĂ©s, il faut encore signaler la prĂ©sence d’importants intermĂ©diaires. Sans invoquer ici les dĂ©buts de la fonction symbolique chez les anthropoĂŻdes ni les danses constituant le langage des abeilles (von Frisch), il importe par contre de noter que les premiers jeux symboliques de l’enfant s’appuient sur une imitation peu Ă  peu dĂ©gagĂ©e de son contexte sensori-moteur d’adaptation actuelle et que les images mentales (formes achevĂ©es du symbole diffĂ©renciĂ© par opposition aux indices prĂ©reprĂ©sentatifs) ne constituent sans doute que des imitations intĂ©riorisĂ©es. Ce serait donc l’imitation qui assurerait la transition du sensori-moteur au reprĂ©sentatif.

Du point de vue des filiations, deux conclusions semblent alors devoir ĂȘtre tirĂ©es d’un tel Ă©tat de fait. La premiĂšre est que l’on ne saurait tirer par filiation Ă  partir des indices perceptifs, ni naturellement les systĂšmes de signes (qui supposent la vie sociale avec ses aspects de conventions rĂ©glĂ©es, etc.), ni mĂȘme les systĂšmes de symboles. Ceux-ci peuvent, il est vrai, ĂȘtre conçus comme reliĂ©s aux manifestations sensori-motrices par l’intermĂ©diaire de l’imitation, mais l’imitation n’est pas un dĂ©rivĂ© de la perception. D’autre part, tout ce que nous savons aujourd’hui de l’image mentale montre qu’elle ne constitue pas un simple prolongement des perceptions, mais qu’elle suppose une reproduction active et schĂ©matisante comme prĂ©cisĂ©ment l’imitation elle-mĂȘme dont elle procĂšde sans doute par intĂ©riorisation. La seconde conclusion est que, si les signifiants supĂ©rieurs ne sont pas issus des indices perceptifs mais comportent une sĂ©rie d’apports nouveaux Ă  partir des fonctions sensori-motrices (qui les prĂ©parent donc grĂące Ă  l’imitation), les indices perceptifs peuvent fort bien, par contre, ĂȘtre influencĂ©s au cours de leur Ă©volution par les indices sensori-moteurs en gĂ©nĂ©ral, ce qui revient Ă  dire qu’ils peuvent, en bien des cas, se rĂ©fĂ©rer Ă  l’action en son ensemble et non pas seulement aux activitĂ©s proprement perceptives. Nous reviendrons sur ce point au § 4 du chap. VII, Ă  propos des schĂšmes intervenant dans certaines prĂ©infĂ©rences perceptives portant sur des correspondances, sĂ©riations, etc.

(6) En ce qui concerne le processus de l’abstraction, il est possible de trouver, au niveau des activitĂ©s perceptives supĂ©rieures, certaines conduites d’exploration « analytique » qui en reprĂ©sentent une forme Ă©lĂ©mentaire : par exemple, dans l’expĂ©rience de P. Dadsetan (voir la fig. 46), juger de l’horizontalitĂ© d’un trait en se rĂ©fĂ©rant au cadre Ă©loignĂ© et en cherchant Ă  « faire abstraction » du carrĂ© ou du triangle proches. Mais en de tels cas, l’effort de dissociation est dirigĂ© par des intentions relevant d’un niveau supraperceptif (schĂšmes conceptuels, etc.). D’autre part, il va de soi qu’entre ces conduites et l’abstraction opĂ©ratoire proprement dite il ne saurait y avoir de filiation, l’abstraction authentique Ă©tant solidaire de gĂ©nĂ©ralisations et d’opĂ©rations multiples qui impliquent des constructions nouvelles par rapport aux structures perceptives.

(7) Pour ce qui est, par contre, de la rigiditĂ© des structures perceptives et de la mobilitĂ© progressive de l’intelligence, on observe entre deux une sĂ©rie continue d’intermĂ©diaires. D’une part, en effet, le propre des activitĂ©s perceptives est prĂ©cisĂ©ment d’introduire un nombre croissant de relations mobiles entre les configurations ou entre leurs Ă©lĂ©ments. D’autre part, la mobilitĂ© opĂ©ratoire de l’intelligence ne se constitue qu’aprĂšs de nombreuses phases prĂ©opĂ©ratoires au cours desquelles la pensĂ©e du jeune enfant reste sur bien des points attachĂ©e Ă  des configurations relativement rigides qui rappellent celles de la perception. Bref on pourrait construire toute une Ă©chelle des progrĂšs de la mobilitĂ© entre les extrĂȘmes perceptifs et opĂ©ratoires, et les gradations s’y rĂ©vĂ©leraient innombrables. Mais comme en ce qui concerne les diffĂ©rences relatives Ă  la proximitĂ© (cf. 2), on ne saurait ici dĂ©cider si ces relations entre le dĂ©but de mobilitĂ© propre aux activitĂ©s perceptives et la mobilitĂ© des diverses formes d’intelligence sont Ă  concevoir sur le modĂšle d’une extension progressive ou d’apports successifs enrichissant la perception Ă  partir de l’intelligence. Par contre, il va de soi que les progrĂšs de la mobilitĂ© au sein des effets de champ (par exemple la diminution du syncrĂ©tisme : chap. III, § 1) sont dus Ă  l’influence des activitĂ©s perceptives.

(8) La question centrale des relations entre la forme et le contenu, indissociables au niveau des effets primaires et entiĂšrement dissociĂ©es Ă  celui des opĂ©rations formelles, est par contre d’un grand intĂ©rĂȘt au point de vue des connexions gĂ©nĂ©tiques entre la perception et l’intelligence.

Il convient d’abord de souligner le fait qu’à cette opposition entre les extrĂȘmes correspond un mĂ©canisme commun fondamental : les perceptions comme les diverses variĂ©tĂ©s d’intelligence comportent toujours des formes, que celles-ci soient ou non sĂ©parables de leur contenu. D’autre part, toute l’histoire du dĂ©veloppement des mĂ©canismes cognitifs est celle d’une libĂ©ration de ces formes, mais d’une libĂ©ration extrĂȘmement lente et laborieuse, puisque, mĂȘme au niveau des opĂ©rations concrĂštes, les formes opĂ©ratoires ne sont prĂ©cisĂ©ment pas encore aptes Ă  fonctionner sur n’importe quels contenus et indĂ©pendamment des influences intuitives qu’exercent toujours ceux-ci. Il importe donc de serrer de prĂšs les relations gĂ©nĂ©tiques entre les divers paliers, mais en insistant d’abord sur la question suivante : libĂ©rer les formes ou les dissocier de leur contenu revient-il Ă  construire des formes en partie nouvelles, ou bien les formes dissociables sont-elles isomorphes en tout aux formes indissociĂ©es Ă  part cette seule circonstance de leur libĂ©ration ? C’est pourquoi nous allons examiner conjointement cette dissociation comme telle, puis les modes de composition (9), le caractĂšre de nĂ©cessitĂ© (10), les classes (11), les relations (12) et la rĂ©versibilitĂ© (14), chacun de ces aspects du problĂšme Ă©tant solidaire des autres et la question gĂ©nĂ©rale Ă©tant celle-ci : les structures de l’intelligence ne rĂ©sultent-elles que d’une extension progressive de celles de la perception ou comportent-elles certains apports nouveaux, irrĂ©ductibles aux mĂ©canismes perceptifs primaires mais agissant en retour sur eux par l’intermĂ©diaire des activitĂ©s perceptives ?

Or, la rĂ©ponse Ă  ces diverses questions tient sans doute tout entiĂšre Ă  cette diffĂ©rence fort simple de situations, que les formes ou structures utilisĂ©es par l’intelligence sont le rĂ©sultat d’une fabrication proprement dite Ă  partir des actions et des opĂ©rations, tandis que les formes de la perception sont dĂ©couvertes dans l’objet, au moyen de certaines actions, Ă  nouveau, mais de domaine trĂšs restreint et qui se bornent Ă  reconstruire pour mieux dĂ©couvrir et ne parviennent pas Ă  inventer ou Ă  construire du neuf (et ne se le proposent mĂȘme pas). Il en rĂ©sulte alors en premier lieu que les formes se dissocient de leur contenu dans la mesure de leur fabrication, c’est-Ă -dire de leur nouveautĂ©. Et il en rĂ©sulte en second lieu que les formes de l’intelligence ne sont pas issues de celles de la perception mais rejaillissent au contraire en partie sur elles, en dirigeant les activitĂ©s perceptives, car on perçoit mieux ce que l’on peut construire et reconstruire.

À commencer par la dissociation des formes et des contenus, on assiste Ă  cet Ă©gard Ă  une progression trĂšs nette entre l’intelligence sensori-motrice et les structures formelles supĂ©rieures. Les schĂšmes sensori-moteurs sont peu dissociĂ©s de leur contenu parce qu’ils consistent seulement en formes gĂ©nĂ©rales de l’action (par exemple tirer Ă  soi un objectif par l’intermĂ©diaire du support sur lequel il est placĂ©) et ne peuvent ĂȘtre Ă©voquĂ©s symboliquement en dehors de l’accomplissement mĂȘme de l’action, comme peut l’ĂȘtre un concept grĂące au mot et Ă  l’image visuelle ou gestuelle combinĂ©s. NĂ©anmoins ces schĂšmes sensori-moteurs sont bien plus dissociables que les schĂšmes perceptifs, Ă©tant donnĂ© leur pouvoir de gĂ©nĂ©ralisation tenant lui-mĂȘme au fait que les actions schĂ©matisĂ©es et gĂ©nĂ©ralisĂ©es constituent des constructions du sujet et non pas simplement des relevĂ©s de propriĂ©tĂ©s donnĂ©es dans l’objet. Avec la reprĂ©sentation prĂ©opĂ©ratoire les formes se dissocient davantage de leur contenu sous l’action de la fonction symbolique, mais elles adhĂšrent encore de façon remarquable aux configurations spatio-temporelles (collections figurales inaugurant les classifications, nombres figuraux, etc.). Au niveau des opĂ©rations concrĂštes, les classes, relations et nombres opĂ©ratoires constituent par contre des formes manipulables en elles-mĂȘmes, mais, comme nous l’avons dĂ©jĂ  rappelĂ©, ces manipulations demeurent encore liĂ©es aux contenus, en ce sens qu’elles procĂšdent domaine par domaine (quantitĂ© de matiĂšre, poids, volume, etc.) avec de grands dĂ©calages et sans gĂ©nĂ©ralisation immĂ©diate et formelle. Seule la combinatoire formelle affranchit enfin les formes de leurs contenus, entre 12 et 15 ans en moyenne.

ComparĂ©e Ă  cette Ă©volution, certes lente mais Ă  rĂ©sultats dĂ©cisifs, la dissociation des formes perceptives et de leurs contenus ne s’effectue qu’en proportions trĂšs restreintes. Au niveau des effets de champ tous deux sont indissociables, la forme Ă©tant perçue comme l’un des caractĂšres (ou comme le caractĂšre essentiel) de l’objet. Avec les transports, et surtout les transpositions et anticipations perceptives, on assiste par contre Ă  un dĂ©but de dissociation, se traduisant par une schĂ©matisation dont le rĂŽle essentiel, en prĂ©sence de l’objet, est de canaliser les explorations et les enregistrements en fonction de certains rapports anticipĂ©s (Ă©galitĂ© des cĂŽtĂ©s et des angles du carré : cf. les transformations dans la rĂ©sistance de cette bonne forme, chap. III, § 8). Or, il est bien clair que cette Ă©bauche de dissociation des formes perceptives et de leurs contenus ne constitue pas le point de dĂ©part de la dissociation progressive, rappelĂ©e Ă  l’instant, des formes construites par l’intelligence, bien que cette derniĂšre utilise naturellement les donnĂ©es perceptives mais en les enrichissant par toute une fabrication nouvelle. C’est au contraire dans la mesure oĂč les formes construites par l’intelligence sont manipulables de façon dissociĂ©e, qu’elles facilitent ou dirigent mĂȘme les activitĂ©s perceptives.

(9) Si telle est la situation, il est facile de comprendre la diffĂ©rence entre les compositions mal dĂ©limitĂ©es et incomplĂštes de la perception et les compositions complĂštes, parce que bien dĂ©limitĂ©es, de l’intelligence. Il va de soi, en effet, que dans la mesure oĂč les structures utilisĂ©es par cette derniĂšre constituent le produit d’actions proprement dites puis d’opĂ©rations, la dĂ©limitation des compositions tient simplement au choix de telle ou telle variĂ©tĂ© d’actions ou d’opĂ©rations en vue du but Ă  atteindre, tandis que, dans la perception d’une forme, il n’intervient pas de choix, tous les facteurs en prĂ©sence agissant concurremment puisque cette forme n’est alors pas librement composĂ©e mais dĂ©couverte ou reconstituĂ©e en fonction des donnĂ©es objectives. Il va de soi, d’autre part, qu’à la libre dĂ©limitation intervenant dans le premier de ces deux cas pourra correspondre une composition complĂšte parce que dĂ©cidable, tandis que la non-dĂ©limitation liĂ©e au second cas entraĂźne ipso facto une composition probabiliste et non plus (ou non plus entiĂšrement) dĂ©cisoire. Si la chose mĂ©rite cependant d’ĂȘtre notĂ©e, sans qu’il soit besoin de rappeler ici tous les intermĂ©diaires sensori-moteurs et reprĂ©sentatifs prĂ©opĂ©ratoires Ă©chelonnĂ©s entre les pĂŽles extrĂȘmes, c’est que, ici encore, les compositions dĂ©limitĂ©es et complĂštes des niveaux supĂ©rieurs ne sauraient rĂ©sulter d’une simple extension des compositions perceptives incomplĂštes et mal dĂ©limitĂ©es. MĂȘme Ă  considĂ©rer la dĂ©duction nĂ©cessaire comme le rĂ©sultat d’un ajustement compensateur entre inductions probabilistes, il reste que les structures supĂ©rieures comportent l’introduction d’une sĂ©rie de nouveaux apports comme nous allons y insister maintenant.

(10) On peut d’abord poser la question en termes de relations entre la prĂ©gnance perceptive et la nĂ©cessitĂ© logique. Entre ces deux pĂŽles s’intercalent en premier lieu un certain nombre de transitions. Si la nĂ©cessitĂ© hypothĂ©tico-dĂ©ductive, propre aux opĂ©rations formelles, est seule Ă  vĂ©rifier tous les critĂšres de la nĂ©cessitĂ© logique, sous son double aspect d’obligation intĂ©rieure et de modalitĂ© distincte du rĂ©el et du possible (mais solidaire de ce dernier), les opĂ©rations concrĂštes fournissent dĂ©jĂ  certaines formes de nĂ©cessité : « c’est forcé » dira, par exemple, un enfant de 7-8 ans pour caractĂ©riser une composition transitive (A = C si A = B et B = C). Mais on n’observera pas Ă  ce dernier niveau une diffĂ©renciation et une coordination aussi complĂštes entre le possible, le rĂ©el et le nĂ©cessaire qu’au stade des opĂ©rations formelles. Au niveau de la reprĂ©sentation prĂ©opĂ©ratoire, il est par contre difficile de repĂ©rer autre chose que des impressions momentanĂ©es de nĂ©cessitĂ© et il serait a fortiori aventureux d’en prĂ©ciser les indices dans le comportement sensori-moteur, mais la maniĂšre dont un bĂ©bĂ© de 18 mois trouvera sans hĂ©siter un objet cachĂ© avec emboĂźtements successifs (un objet x Ă©tant placĂ© sous l’écran B, l’enfant soulĂšve B et, ne voyant pas x, le cherche aussitĂŽt sous l’écran A, lui-mĂȘme disposĂ© d’avance sous B) semble cependant supĂ©rieure, Ă  une prĂ©gnance perceptive. Admettant donc une continuitĂ© relative d’intermĂ©diaires entre la prĂ©gnance perceptive et la nĂ©cessitĂ© logique, nous n’en conclurons cependant pas pour autant que la seconde dĂ©rive de la premiĂšre.

En effet, la nĂ©cessitĂ© n’est pas autre chose, du point de vue psychologique, que l’expression des compositions rĂ©glĂ©es d’une structure opĂ©ratoire fermĂ©e sur elle-mĂȘme, et ne laissant donc plus de part Ă  l’indĂ©cision. Mais encore faut-il que cette structure soit opĂ©ratoire, c’est-Ă -dire qu’elle relie des transformations dĂ©terminĂ©es les unes par les autres et ne se rĂ©duise pas Ă  une configuration statique. La prĂ©gnance n’étant, d’autre part, que l’effet coercitif produit en un champ perceptif par une forme dont les Ă©lĂ©ments aboutissent, grĂące Ă  leurs Ă©quivalences, Ă  compenser les dĂ©formations, il est clair que, malgrĂ© leurs parentĂ©s, la nĂ©cessitĂ© ne saurait procĂ©der d’une telle prĂ©gnance que dans la mesure oĂč un systĂšme de transformations pourrait ĂȘtre lui-mĂȘme tirĂ© d’une telle configuration : or, il va de soi que celui-lĂ  est plus riche que celle-ci, et que, en cas de dĂ©rivation, ce sont les transformations qui expliquent la configuration et non pas l’inverse. Nous ne voulons pas dire par lĂ  que la prĂ©gnance dĂ©coule de la nĂ©cessitĂ©, car la perception n’atteint prĂ©cisĂ©ment pas les transformations (ou si elle les apprĂ©hende c’est encore Ă  titre d’états : formes cinĂ©tiques, etc.) et c’est le plus grand apport ou la principale conquĂȘte de l’intelligence que d’insĂ©rer l’ensemble des configurations dans un systĂšme de transformations qui les dĂ©passent tout en les Ă©clairant.

Mais si la nĂ©cessitĂ© logique n’est pas source de la prĂ©gnance perceptive, on peut nĂ©anmoins supposer l’existence de certaines relations indirectes. Dans la mesure oĂč la structuration des bonnes formes est due Ă  une activitĂ© perceptive primaire (chap. III, Conclusions § 9) et oĂč les activitĂ©s perceptives secondaires en renforcent la rĂ©sistance (chap. III, § 8), il est mĂȘme fort probable que les activitĂ©s opĂ©ratoires de divers niveaux peuvent agir sur ces derniĂšres activitĂ©s perceptives en les orientant. Si tel est le cas, la nĂ©cessitĂ© logique propre Ă  ces activitĂ©s opĂ©ratoires aboutirait donc indirectement Ă  renforcer certaines prĂ©gnances, sans en constituer pour autant la condition de formation, de mĂȘme que les activitĂ©s perceptives primaires peuvent ĂȘtre influencĂ©es par les activitĂ©s sensori-motrices en gĂ©nĂ©ral.

(11) En ce qui concerne la diffĂ©rence entre les schĂšmes perceptifs et les classes logiques ainsi qu’entre les prĂ©infraclasses perceptives et les infraclasses opĂ©ratoires (classes d’élĂ©ments continus), nous connaissons bien la sĂ©rie des intermĂ©diaires qui passe par certains schĂšmes sensori-moteurs, par les « collections figurales » des dĂ©buts du niveau reprĂ©sentatif, puis par les collections non figurales mais sans inclusion rĂ©glĂ©e pour aboutir enfin aux diverses structures de la logique des classes. Or, ici encore, il est tout Ă  la fois exclu de dĂ©river les structures supĂ©rieures de leurs correspondants perceptifs et possible de montrer comment le dĂ©veloppement des premiĂšres Ă  partir des actions sensori-motrices est susceptible d’enrichir les cadres perceptifs par influence indirecte sur les activitĂ©s perceptives et de lĂ  par sĂ©dimentation dans les effets de champ.

Que les classes logiques ne dĂ©rivent pas des schĂšmes et des formes collectives de la perception, c’est ce qui rĂ©sulte du fait que ces classes logiques sont solidaires d’un systĂšme de transformations et d’opĂ©rations : Ă  savoir les additions et multiplications logiques ainsi que leurs inverses. Ici encore les transformations ne sont pas rĂ©ductibles aux configurations mais au contraire elles se les rĂ©duisent ultĂ©rieurement.

Par contre, que le dĂ©veloppement des classes se rĂ©percute sur l’organisation des schĂšmes perceptifs, c’est ce que montre toute la formation des « Gestalt empiriques » (schĂšmes d’objets caractĂ©risĂ©s par leurs significations courantes et non pas par de bonnes formes gĂ©omĂ©triques) et des « schĂšmes temporels » au moyen desquels E. Brunswik et J. Bruner expliquent la rĂ©cognition perceptive des objets familiers.

(12) Si les relations perceptives sont dĂ©formantes et les relations logiques conservantes, c’est Ă  nouveau qu’entre deux s’élaborent des systĂšmes opĂ©ratoires qui dĂ©rivent de l’action et non pas de la perception : les sĂ©riations et les correspondances sĂ©riales pour les relations asymĂ©triques, les compositions additives et multiplicatives d’équivalences pour les relations symĂ©triques. Il faut donc redire Ă  ce propos que la sĂ©rie des intermĂ©diaires (et il faudrait citer ici, non seulement les relations sensori-motrices, mais encore tout l’ensemble des « prĂ©relations » du niveau prĂ©opĂ©ratoire, qui sont Ă  la fois reprĂ©sentatives et cependant dĂ©formantes) ne prouve en rien l’origine perceptive des relations logiques, car il est exclu de rendre compte de la formation des systĂšmes opĂ©ratoires sans recourir Ă  des apports tirĂ©s de l’action entiĂšre, qui sont donc d’origine extĂ©rieure Ă  la perception. Par contre, en ce domaine encore, on peut assister Ă  des modifications des activitĂ©s perceptives (et de lĂ  sans doute Ă  de nouvelles sĂ©dimentations au sein des effets de champ) sous l’influence du dĂ©veloppement des relations propres Ă  l’intelligence. Nous avons fourni avec Lambercier quelques faits typiques Ă  cet Ă©gard, sur lesquels nous reviendrons au chap. VII, § 4 : en certains cas, en effet, la constitution de la transitivitĂ© logique des Ă©quivalences peut conduire, en orientant les activitĂ©s perceptives de transposition, Ă  une amĂ©lioration des transpositions d’égalitĂ© de grandeur.

(13) En ce qui concerne les infĂ©rences en gĂ©nĂ©ral, il est facile de distinguer une sĂ©rie de niveaux intermĂ©diaires entre les prĂ©infĂ©rences perceptives les plus Ă©lĂ©mentaires et les infĂ©rences opĂ©ratoires logiquement rĂ©glĂ©es, mais il est non moins clair que le passage d’un niveau au suivant ne tient pas seulement Ă  l’extension des structures du niveau prĂ©cĂ©dent mais surtout Ă  la construction des nouveaux schĂšmes qui rendent possible les infĂ©rences du niveau suivant. Les prĂ©infĂ©rences perceptives les plus Ă©lĂ©mentaires sont probablement celles qui interviennent au niveau du seuil et qui consistent en « dĂ©cisions » du sujet ayant pour effet de choisir entre ce qu’il estime devoir ĂȘtre attribuĂ© Ă  l’excitant extĂ©rieur et ce qui rĂ©sulte du « bruit » accompagnant l’excitation 9. En de tels cas, la prĂ©infĂ©rence consiste sans plus Ă  assimiler les Ă©lĂ©ments prĂ©perceptifs (« rencontres » et « couplages ») Ă  un schĂšme de prĂ©sence ou absence, ou d’égalitĂ© ou inĂ©galitĂ©, mais dans la mesure oĂč il y a dĂ©cision il y a bien infĂ©rence puisqu’il s’agit de choisir en fonction d’indices favorables ou dĂ©favorables. Le niveau suivant est constituĂ© par le passage des aspects x ou y d’un schĂšme Ă  l’aspect z non directement enregistrĂ© (voir § 1 de ce chapitre, sous 13) 10. Les niveaux ultĂ©rieurs sont relatifs aux activitĂ©s perceptives secondaires : les prĂ©infĂ©rences qui s’y rapportent consistent alors, non plus Ă  passer directement d’un aspect Ă  un autre d’un mĂȘme schĂšme figural, mais Ă  utiliser des mises en relations plus complexes qui sont alors elles-mĂȘmes assimilĂ©es Ă  des schĂšmes (de transpositions, d’anticipations, de coordonnĂ©es spatiales, etc.), qui entraĂźnent enfin la rĂ©sultante perçue. De tels processus interviennent couramment dans les situations dans lesquelles l’estimation d’une grandeur constante ou d’une relation perceptive de causalitĂ© dĂ©pend de plusieurs variables. Le niveau immĂ©diatement supĂ©rieur Ă  celui de ces diverses prĂ©infĂ©rences perceptives est constituĂ© par l’ensemble des infĂ©rences sensori-motrices, qu’il s’agirait naturellement de subdiviser en dĂ©tail mais dont nous noterons seulement que, si elles dĂ©butent par des prĂ©infĂ©rences analogues, sans contrĂŽle par le sujet des diverses Ă©tapes de la composition, elles aboutissent par contre Ă  des infĂ©rences en partie contrĂŽlĂ©es : lorsque l’enfant de 12 Ă  18 mois rĂ©sout un problĂšme par Ă©tapes en choisissant le moyen le plus adĂ©quat pour atteindre un but (mettre en boule une chaĂźne pour la glisser dans un orifice, trouver un objet sous plusieurs Ă©crans superposĂ©s, etc.), il distingue les antĂ©cĂ©dents des consĂ©quents et contrĂŽle activement le passage des premiers aux seconds. Les infĂ©rences reprĂ©sentatives prĂ©opĂ©ratoires fournissent Ă©galement toute une gamme de transitions entre des sortes de prĂ©infĂ©rences immĂ©diates et non contrĂŽlĂ©es, que l’on confondrait facilement avec des prĂ©infĂ©rences perceptives si elles ne faisaient pas intervenir des Ă©lĂ©ments nettement notionnels (par exemple comparer deux chemins parcourus en se rĂ©fĂ©rant aux seuls points d’arrivĂ©e, ce qui ne constitue pas une Ă©valuation perceptive mais une interprĂ©tation ordinale et non pas mĂ©trique de la longueur), et des infĂ©rences de plus en plus mĂ©diates et contrĂŽlĂ©es. Enfin apparaissent les infĂ©rences opĂ©ratoires ou rĂ©glĂ©es, dont le propre est d’utiliser les compositions internes d’un systĂšme d’ensemble fermĂ©.

Or, du point de vue des filiations, il semble Ă  nouveau clair que les structures supĂ©rieures d’infĂ©rences ne sauraient dĂ©river par simple extension des prĂ©infĂ©rences perceptives, et cela pour cette raison Ă©vidente que les progrĂšs accomplis dans le sens de la mĂ©diatetĂ© et du contrĂŽle des Ă©tapes de la composition ne se bornent pas Ă  expliciter des propriĂ©tĂ©s dĂ©jĂ  prĂ©sentes implicitement dĂšs le dĂ©part, mais consistent au contraire Ă  construire de nouveaux modes de composition au fur et Ă  mesure de l’élaboration de schĂšmes toujours plus riches et plus cohĂ©rents. C’est donc inversement que, dans les limites d’une action possible des schĂšmes sensori-moteurs sur les schĂšmes perceptifs, le dĂ©veloppement autonome des infĂ©rences sensori-motrices pourrait en bien des cas expliquer l’évolution des prĂ©infĂ©rences perceptives liĂ©es aux activitĂ©s secondaires ; c’est du moins ce que nous chercherons Ă  montrer sur un ou deux exemples au § 4 du chapitre VII.

(14) Enfin, en ce qui concerne la diffĂ©rence fondamentale qui oppose la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire Ă  l’irrĂ©versibilitĂ© de la perception, il est maintenant possible de dĂ©cider entre les deux solutions unitaire et interactionniste que nous distinguions au dĂ©but de ce chapitre. Selon la premiĂšre, il faudrait faire remonter les sources de la rĂ©versibilitĂ© logique jusqu’à ces compensations trĂšs approximatives qui modĂšrent, au sein des mĂ©canismes perceptifs, les erreurs traduisant leur irrĂ©versibilitĂ©. De telles rĂ©gulations (dĂ©butant dĂšs la dĂ©centration perceptive) aboutissant Ă  une semi-rĂ©versibilitĂ© seraient ensuite complĂ©tĂ©es par les rĂ©gulations sensori-motrices, puis reprĂ©sentatives et cela jusqu’au point oĂč les compensations croissantes aboutiraient Ă  la rĂ©versibilitĂ© entiĂšre. Selon le point de vue interactionniste dĂ©fendu de (1) Ă  (11), au contraire, il y aurait bien filiation en suivant la sĂ©rie qui mĂšne des rĂ©gulations sensori-motrices aux opĂ©rations rĂ©versibles (les activitĂ©s sensori-motrices comprenant bien entendu un aspect perceptif Ă  titre de partie intĂ©grante), mais les progrĂšs des rĂ©gulations perceptives dans la direction d’une semi-rĂ©versibilitĂ© seraient Ă  concevoir comme des rĂ©percussions plus que comme des conditions causales de la sĂ©rie gĂ©nĂ©tique centrale conduisant des actions aux opĂ©rations.

Pour dĂ©cider entre ces deux sortes d’interprĂ©tations, il suffit alors de se rappeler que la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire est liĂ©e Ă  la prĂ©sence d’opĂ©rations inverses et rĂ©ciproques et que ces opĂ©rations portent nĂ©cessairement sur des classes, des relations, des nombres ou des propositions, c’est-Ă -dire sur des rĂ©alitĂ©s prĂ©cisĂ©ment irrĂ©ductibles aux formes perceptives. Quant Ă  savoir comment le dĂ©veloppement de cette rĂ©versibilitĂ© liĂ©e aux actions et aux opĂ©rations peut influencer celui des activitĂ©s perceptives, il suffit Ă  nouveau d’invoquer les diverses rĂ©percussions dĂ©jĂ  dĂ©crites du progrĂšs de l’intelligence sur celui de ces activitĂ©s, car chacune de ces actions en retour comporte un affinement des rĂ©gulations perceptives, donc une modification orientĂ©e dans le sens de la rĂ©versibilitĂ©.

Remarque finale. — Au total, sauf en ce qui concerne la proximité (2) et la mobilité (7), Ă  propos desquelles on pourrait concevoir un dĂ©veloppement par extension continue conduisant de la perception Ă  l’intelligence opĂ©ratoire, l’analyse des autres diffĂ©rences nous a montrĂ© en chaque cas l’intervention d’apports nouveaux issus de l’action et d’apports agissant en retour sur la perception elle-mĂȘme. Les conditions de distance ou de proximitĂ© et de mobilitĂ© relevant, comme d’ailleurs aussi la rĂ©versibilité (14), des aspects les plus gĂ©nĂ©raux des conduites perceptives et intelligentes, le caractĂšre indĂ©cidable des indications fournies par leur Ă©volution ne saurait donc faire obstacle Ă  nos hypothĂšses gĂ©nĂ©rales.

Par contre ces hypothĂšses ne consistant jusqu’ici qu’en simples vues de l’esprit, il s’agit maintenant de les contrĂŽler. Deux sortes de faits peuvent Ă  cet Ă©gard ĂȘtre invoquĂ©s. En ce qui concerne l’irrĂ©ductibilitĂ© des structures opĂ©ratoires par rapport aux structures perceptives, tout le chap. VII sera consacrĂ© Ă  analyser les rapports entre certaines notions (ou certaines structures opĂ©ratoires) et les donnĂ©es perceptives correspondantes, ce qui permettra de montrer en quoi les premiĂšres ne sauraient ĂȘtre « abstraites » des secondes et en quoi, d’autre part, le recours Ă  l’action comme source des opĂ©rations n’est pas un recours dĂ©guisĂ© Ă  la perception, sous les espĂšces de la perception de l’action (parce que les schĂšmes de l’action, qui constituent la principale source des concepts, ne sont prĂ©cisĂ©ment pas perceptibles en tant que schĂšmes). Quant au problĂšme crucial de l’influence du dĂ©veloppement des actions et des opĂ©rations intellectuelles sur celui des activitĂ©s perceptives, avec sĂ©dimentations nouvelles et successives sur les effets de champ, il sera Ă©galement repris au cours du chap. VII, dont le § 4 fournira un certain nombre de faits nouveaux qui montreront de telles influences et illustreront ce qui a Ă©tĂ© dit en ce chap. VI Ă  propos de l’immĂ©diat et du mĂ©diat, des schĂšmes perceptifs et des prĂ©infĂ©rences perceptives auxquelles ces schĂšmes conduisent.