Les MĂ©canismes perceptifs : modĂšles probabilistes, analyse gĂ©nĂ©tique, relations avec l’intelligence ()

Chapitre IV.
Les constances et la causalité perceptives a

Les activitĂ©s perceptives, en leur multiplicitĂ© de types ainsi que de niveaux de formation, nous sont apparues comme conduisant en principe Ă  des progrĂšs avec l’ñge dans la structuration de la perception (dĂ©centration), mais comme aboutissant aussi, en vertu mĂȘme des rapprochements nouveaux qu’elles entraĂźnent, Ă  des dĂ©formations nouvelles nĂ©es des recentrations que ces rapprochements dĂ©terminent. Nous en sommes venus, d’autre part, Ă  supposer que de telles activitĂ© perceptives se manifestent Ă  tout Ăąge (mais bien entendu selon des types qui varient avec les niveaux) et que les effets de champ ne constituaient pas autre chose que le produit de la sĂ©dimentation de ces activitĂ©s, une fois automatisĂ©es (sĂ©dimentation portant sur les dĂ©formations comme sur les structurations).

Ces interprĂ©tations, encore hypothĂ©tiques mais dont la suite de cet exposĂ© montrera peut-ĂȘtre la vraisemblance croissante, nous conduisent par consĂ©quent Ă  considĂ©rer les constances perceptives ainsi que la perception de la causalitĂ© (variĂ©tĂ© particuliĂšre de constance portant sur la conservation d’un mouvement d’un mobile Ă  un autre) comme des manifestations particuliĂšres d’activitĂ©s perceptives, et cela malgrĂ© la formation prĂ©coce de ces types assez gĂ©nĂ©raux et spĂ©cialement importants d’organisations de la perception. Telle est du moins l’hypothĂšse que nous allons chercher Ă  justifier en ce chapitre. Mais il faut insister sur le fait que ce n’est lĂ  qu’une hypothĂšse et que les constances perceptives pourraient au contraire ĂȘtre interprĂ©tĂ©es (ainsi que l’a soutenu la thĂ©orie de la Gestalt) comme le modĂšle des effets de champ, permanents et indĂ©pendants du dĂ©veloppement. Il y a donc lĂ  un problĂšme et on en saisit toute la signification pour la conception gĂ©nĂ©rale de la perception que nous dĂ©fendons en cet ouvrage. Trois questions sont Ă  examiner de prĂšs Ă  cet Ă©gard.

En premier lieu les constances semblent Ă©voluer et s’amĂ©liorer en moyennes avec l’ñge. Mais il restera Ă  expliquer pourquoi leurs variations sont relativement restreintes, et Ă  Ă©tablir s’il y a rĂ©ellement, en moyennes, variation continue et dirigĂ©e, ce qui serait un premier indice d’activitĂ© perceptive orientĂ©e dans le sens de l’adaptation. L’hypothĂšse contraire consisterait naturellement Ă  considĂ©rer les variations observĂ©es avec l’ñge comme dĂ©nuĂ©es de signification et comme imputables Ă  de simples considĂ©rations de techniques : nous discuterons Ă  cet Ă©gard les objections que Burzlaff (partisan de l’interprĂ©tation gestal- tiste) a adressĂ©es Ă  Brunswik et Ă  Beyrl (partisans de l’évolution des constances avec l’ñge).

En second lieu les constances semblent donner lieu Ă  partir d’un certain Ăąge Ă  des erreurs secondaires, sous la forme de « surconstances » consistant, par exemple, Ă  estimer un objet Ă©loignĂ© comme plus grand qu’il n’est en rĂ©alitĂ©, du seul fait qu’il est Ă©loignĂ©, ou (comme l’a montrĂ© PiĂ©ron) Ă  exagĂ©rer la constance de la forme. De tels faits seraient favorables Ă  l’interprĂ©tation des constances par des activitĂ©s perceptives, dans la mesure oĂč l’on pourrait montrer comment les rĂ©gulations responsables de la composition, en chaque situation particuliĂšre, des divers indices en jeu dans la constance aboutissent par leur extension mĂȘme Ă  des surestimations polarisĂ©es, comme nous avons vu que cela se produisait en gĂ©nĂ©ral sous l’effet d’activitĂ©s par ailleurs adaptatives. L’hypothĂšse contraire reviendrait Ă  assimiler les surconstances Ă  des fluctuations fortuites et nĂ©gligeables, comme le pensent sans doute les auteurs qui ont effectivement nĂ©gligĂ© d’en tenir compte.

En troisiĂšme lieu les expĂ©riences sur les constances montrent en fait que, dans la plupart des cas, la grandeur ou la forme « rĂ©elles », etc., sont perçues de façon immĂ©diate et coercitive Ă  la maniĂšre des effets de champ. Mais s’agit-il lĂ  d’un des rĂ©sultats d’une sĂ©dimentation progressive d’activitĂ©s perceptives et de leurs effets secondaires, conformĂ©ment Ă  l’interprĂ©tation que nous suggĂ©rons, ou d’effets de champ gĂ©nĂ©tiquement primaires rĂ©sultant d’une Ă©quilibration automatique et en quelque sorte physique, selon le modĂšle auquel nous a accoutumĂ© la thĂ©orie de la Gestalt ?

Or, l’enjeu du problĂšme gĂ©nĂ©ral que nous soulevons ainsi Ă  propos des constances nous paraĂźt assez considĂ©rable pour cette raison que les constances et la causalitĂ© perceptives constituent en fait les formes d’organisation de la perception les plus proches des compositions opĂ©ratoires. Dans le cas des

constances perceptives comme dans celui des opĂ©rations de l’intelligence, les compositions en jeu aboutissent, en effet, Ă  la constitution d’invariants ou de conservations. Dans les deux cas, en outre, ces invariants apparaissent comme liĂ©s Ă  l’élaboration d’un systĂšme de compensations. Dans l’exemple (opĂ©ratoire) d’un liquide transvasĂ© d’un verre bas et large en un verre haut et Ă©troit, l’enfant de 7-8 ans dĂ©couvrira ainsi, aprĂšs une longue pĂ©riode de non-conservation, que la quantitĂ© de liquide demeure identique parce que le niveau atteint dans ce deuxiĂšme verre est plus haut mais la largeur plus petite et que ces deux variations se compensent. Dans le cas de la constance perceptive des grandeurs, le sujet percevra de mĂȘme que la grandeur apparente de l’objet Ă©loignĂ© diminue mais que la distance augmente, et tout se passe comme si ces deux modifications de sens inverse Ă©taient perçues comme se compensant, la grandeur rĂ©elle de l’objet constituant comme la rĂ©sultante d’une composition multiplicative sous la forme d’un rapport. Il est alors d’une grande importance thĂ©orique d’établir si une telle composition rĂ©sulte d’un Ă©quilibre instantanĂ©, comme celui des effets de champ issus d’interactions immĂ©diates entre tous les Ă©lĂ©ments perçus simultanĂ©ment, ou si elle constitue le produit d’activitĂ©s proprement dites, sous forme de mises en relations ou de rĂ©gulations actives, avec intervention de choix, de dĂ©cisions, d’une recherche de rĂ©fĂ©rences, etc. L’importance d’un tel problĂšme tient Ă  cette raison bien claire que tous les effets de champ Ă©tudiĂ©s aux chap. I et II de cet ouvrage sont essentiellement dĂ©formants, tandis que les activitĂ©s perceptives analysĂ©es au chap. III sont orientĂ©es dans le sens des structurations adaptatives avant d’engendrer par leur nouveaux rapprochements certains effets dĂ©formants secondaires : si les constances relevaient sans plus du domaine des effets de champ, nous nous trouverions donc dans cette situation contradictoire — celle prĂ©cisĂ©ment que la thĂ©orie de la Gestalt n’est point parvenue Ă  surmonter — qui consisterait Ă  admettre l’existence de mĂ©canismes primaires aboutissant tantĂŽt Ă  des ensembles de dĂ©formations systĂ©matiques, tantĂŽt Ă  des organisations adĂ©quatement structurĂ©es. Dans la mesure, au contraire, oĂč les dĂ©formations sont liĂ©es aux champs de centration, tandis que les structurations adaptatives le sont aux dĂ©centrations actives, on comprend que les activitĂ©s perceptives seules conduisent aux structurations adĂ©quates, tout en pouvant donner lieu par leurs progrĂšs mĂȘmes Ă  des recentrations dĂ©formantes ; mais il est alors logiquement nĂ©cessaire d’attribuer la formation des constances Ă  ces activitĂ©s, sans les mettre sur le mĂȘme plan que

les effets primaires de champ. L’isomorphisme partiel entre les compositions propres aux constances et les compositions opĂ©ratoires prĂ©senterait de ce fait une signification trĂšs instructive quant Ă  la nature des activitĂ©s perceptives, opposĂ©es Ă  ces effets de champ, tandis qu’il serait incomprĂ©hensible dans l’hypothĂšse inverse.

§ 1. L’évolution de la constance des grandeurs avec l’ñge
en comparaisons par paires.

11 importe donc, pour toutes ces raisons, de peser de prĂšs la valeur des arguments favorables ou dĂ©favorables Ă  l’hypothĂšse que nous dĂ©fendons, en commençant par celui de l’évolution ou de la non Ă©volution des constances avec l’ñge. Les psychologues de la Gestalt ont bien saisi le caractĂšre dĂ©cisif de cette question, puisqu’ils se sont proposĂ© de dĂ©montrer la permanence des constances perceptives et leur indĂ©pendance Ă  l’égard de tout dĂ©veloppement gĂ©nĂ©tique. C’est pourquoi W. KƓhler s’est appliquĂ© Ă  retrouver la constance des grandeurs chez les anthropoĂŻdes et H. Frank 1 chez le jeune enfant (dĂšs 11 mois), tandis que K. Koffka2 et surtout W. Burzlaff3 s’attachaient Ă  opposer des arguments mĂ©thodologiques Ă  l’évolution de fait qu’observaient les Viennois F. Beyrl4 et S. KlimpfingerB, collaborateurs d’E. Brunswik ; celui-ci a repris lui-mĂȘme avec E.C. Tolman le problĂšme de la constance des grandeurs d’un nouveau point de vue probabiliste 6.

Rappelons en deux mots cette ancienne discussion de mĂ©thodes parce qu’elle a inspirĂ© nos propres travaux avec Lam- bercier sur le sujet (ainsi que ceux de Lambercier seul) et surtout parce qu’elle est trĂšs rĂ©vĂ©latrice de l’opposition des conceptions difĂ©rentes de la constance des grandeurs fondĂ©es sur la structure du champ ou sur l’activitĂ© du sujet percevant. Les psychologues de Vienne ayant montrĂ© une Ă©volution de toutes

1 Frank, Die SehgrĂŽssenkonstanz bei Kindern, Psychol. Forsch., t. 10 (1928), pp. 102-106.

2 K. Koffka, Principles of Gestalt psychology, New York (Harcourt Brace) 1933.

3 Burzlaff, Methodologische Beitrage zum Problem der Farbenkonstanz, Z. Psychol., vol. 109 (1931), pp. 117-235.

4 F. Beyrl, Ueber die Grossenauffassung bei Kindern, Z. Psychol., t. 100, (1926), pp. 344-371.

5 S. Klimpfinger, Die Entwicklung der Gestaltkonstanz nom Kind zum Erwachsenen, Arch. Ges. Psychol., 88 (1933), pp. 599-628.

6 E.C. Tolman a. E. Brunswik, The organism and the causal texture of environment, Psychol. Rev., 42 (1935), pp. 43-77.

les constances de 2 Ă  10-11 ans avec des mesures par couples (Beyrl ne trouve ainsi la constance des grandeurs que chez le 50 % des sujets Ă  2 ans, le 66 % Ă  3-4 ans, le 80 % Ă  7 ans et le 100 % Ă  10 ans), Koffka et Burzlaff se refusent Ă  interprĂ©ter les rĂ©sultats de la mĂȘme maniĂšre. Ce n’est pas qu’ils contestent les faits, et Burzlaff lui-mĂȘme les retrouve en employant la mĂȘme technique, mais ils leur opposent les faits contraires obtenus par d’autres techniques, la discussion portant alors sur les conditions de structures caractĂ©risant ces situations diverses. Ces faits contraires sont de deux sortes. Les premiers sont dus Ă  H. Frank et semblent montrer l’importance de l’écartement latĂ©ral entre l’élĂ©ment proche et l’élĂ©ment Ă©loigné : tandis que cet Ă©cart n’est que de 20 cm dans la technique de Beyrl (avec regard dominant), H. Frank obtient moins d’erreurs avec un Ă©cart latĂ©ral « beaucoup plus grand ». Mais, d’une part, la prĂ©cision de ses expĂ©riences est certainement moindre que celle des mesures de Beyrl, et d’autre part, elle admet en dĂ©finitive une lĂ©gĂšre Ă©volution durant les premiĂšres annĂ©es. C’est nĂ©anmoins sur cette base fragile que Koffka a rĂ©interprĂ©tĂ© les courbes d’évolution obtenues par l’école de Vienne, si semblables pour les diverses variĂ©tĂ©s de constances, et les a attribuĂ©es Ă  une simple diminution avec l’ñge des effets dĂ©formants de proximité : dans les comparaisons ρa⅛ couples avec faible Ă©cart latĂ©ral, les Ă©lĂ©ments seraient d’autant plus interdĂ©pendants que l’enfant est plus jeune, d’oĂč les Ă©volutions observĂ©es. Les seconds faits contraires sont ceux qu’a mis en Ă©vidence Burzlaff (en faisant estimer un cube Ă  distance avec choix parmi cinq cubes proches sĂ©riĂ©s en ordre de grandeur) et que Y. Akishige 1 a longuement Ă©tudiĂ©s de son cĂŽté : les constances semblent s’amĂ©liorer Ă  tout Ăąge lorsque les Ă©lĂ©ments (mesurants ou mesurĂ©s) sont distribuĂ©s en ordre sĂ©rial, parce qu’alors ils font partie d’un systĂšme d’ensemble (dans lequel les interdĂ©pendances locales sont sans doute censĂ©es se neutraliser, par opposition aux comparaisons par couples avec faible intervalle latĂ©ral) et parce que, ajoute Burzlaff, on se trouve alors plus prĂšs des circonstances de la vie quotidienne, oĂč les Ă©lĂ©ments Ă  comparer font toujours partie d’un ensemble plus ou moins sĂ©riable.

Telle étant la position du problÚme au début de nos recherches, nous nous sommes alors, avec Lambercier, posé qua-

1 Y. Akishige, Experimentelle Untersuchungen ĂŒber die Struktur des Wahrnehmungsraumes II. Mltt. Jur. Litt. Fak. Kuysha Univ., vol. IV (1937). pp. 23-118.

trĂšs sortes de questions particuliĂšres : (a) Tout d’abord de comparer aux diffĂ©rents Ăąges la constance des grandeurs Ă©tudiĂ©e sur des couples d’objets, en opposant un petit Ă©cart latĂ©ral (5 cm) Ă  un grand Ă©cart (3 m de distance latĂ©rale entre les objets ce qui correspond Ă  1 m dans le plan du point de vue du sujet), mais en faisant ainsi varier la position de l’étalon ou de la variable (proches ou Ă©loignĂ©es, le facteur ayant Ă©tĂ© nĂ©gligĂ© sauf par Akishige). (b) Ensuite, de comparer aux diffĂ©rents Ăąges la constance des grandeurs avec disposition sĂ©riale dans le plan fronto-parallĂšle ou avec des jalons intermĂ©diaires Ă©tagĂ©s entre l’élĂ©ment proche et l’élĂ©ment lointain, (c) Puis de comparer aux diffĂ©rents Ăąges l’estimation de la grandeur rĂ©elle Ă  distance (constance) et l’estimation de la grandeur projective, de maniĂšre Ă  Ă©tablir si, Ă  la sous- constance Ă©ventuelle des jeunes sujets, correspond ou non une meilleure estimation de la grandeur apparente, (d) Enfin de comparer aux diffĂ©rents Ăąges l’estimation de la grandeur rĂ©elle de l’objet Ă©loignĂ© (constance) avec l’estimation des distances, de maniĂšre Ă  Ă©tablir s’il y a corrĂ©lation ou non.

Nous traiterons au cours des § § suivants les points (b), Ă©tudiĂ© par Lambercier seul, (c), Ă©tudiĂ© en collaboration et (d), confiĂ© finalement Ă  Marianne Denis-Prinzhorn, pour ne discuter ici que le point (a). Mais il faut insister d’emblĂ©e sur le fait que ces quatre questions sont solidaires et que, pour dĂ©montrer que la constance relĂšve effectivement d’activitĂ©s perceptives, il nous paraĂźt indispensable de montrer, non seulement que la constance croĂźt avec l’ñge en comparaisons linĂ©aires et mĂȘme sĂ©riales, mais encore que sa composition s’affine avec le dĂ©veloppement sous la forme d’une mise en relation entre la grandeur apparente et la distance.

Tabl. 89. Erreurs systĂ©matiques dans les comparaisons de grandeurs (rĂ©elles) en profondeur (3 ou 4 m) de 5-7 ans Ă  l’adulte (en % de l’étalon)1 :

A. Etalon :

5-7 ans

7-8 ans

8-10 ans

10-12 ans 12-14 ans Adultes

proche (XII) ..

— 

— 2

+ 3

+ 6 +9 +10

 » (III) ..

— 6,87

— 2,15

— 

_ _ +2,50

B. Variable :

 

 

 

 

proche (111) ..

+4,35

0

— 

— — +11,95(9,00) 2

 » (XXIX)

— 

+4

+ 18

<-+16→ +24

X L’erreur nĂ©gative reprĂ©sente une sous-estimation de l’élĂ©ment Ă©loignĂ© et l’erreur positive sa surestimation (surconstance). Chiffres romains : v. p. suivante.

2 9,00 avec Ă©limination d’un cas sur 14 avec erreur de + 20,00.

Pour ce qui est, d’abord, de la constance des grandeurs dans les comparaisons par paires 1 avec faible intervalle latĂ©ral (3-5 cm), nous pouvons rĂ©unir en un seul tableau (cf. tabl. 4 de la Rech. XXIX) les rĂ©sultats obtenus dans les Rech. III, XII et XXIX : voir le tabl. 89.

On constate d’abord que (sauf exceptions) les Ă©lĂ©ments Ă©loignĂ©s sont perçus comme plus grands lorsqu’ils jouent le rĂŽle d’étalons que lorsqu’ils sont variables, l’erreur de l’étalon interfĂ©rant ici avec l’erreur en profondeur avec effets cumulatifs dans la situation B et antagonistes dans la situation A. Il n’en est que plus significatif de retrouver, dans les deux situations A et B la mĂȘme loi d’évolution conduisant de la sous-constance en moyennes gĂ©nĂ©rales Ă  5-7 ans (ou d’une surconstance due Ă  l’erreur de l’étalon) Ă  une surconstance moyenne progressive de 8-10 ans Ă  l’ñge adulte, avec erreur nulle en moyenne d’ensemble Ă  7-8 ans.

Mais si la position de la variable et de l’étalon semble ainsi jouer un rĂŽle apprĂ©ciable dans les comparaisons par couples en profondeur, nous n’avons pas trouvĂ© avec Lamber- cier de faits significatifs justifiant l’importance que H. Frank, Koffka, etc., ont voulu attribuer au facteur d’écart latĂ©ral. En effet, Ă  confronter globalement les rĂ©actions des enfants de 5-8 ans ainsi que des adultes dans les situations prĂ©cĂ©dentes (Ă©cart latĂ©ral de 3-5 cm) et dans des situations avec Ă©cart latĂ©ral objectif de 3 m (ce qui correspond Ă  un Ă©cart effectif de 1 m en plan), on trouve :

Tabl. 90. RĂŽle de l’écart latĂ©ral dans les comparaisons en profondeur par couples :

On voit que la diffĂ©rence d’écart latĂ©ral ne modifie qu’à peine les rĂ©actions enfantines et peut-ĂȘtre un peu plus (relativement) les rĂ©actions adultes, mais en ce dernier cas, dans le

1 II s’agit ici de comparaisons de tiges verticales, dont l’étalon a 10 cm. sur 16 enfants de 5-7 ans, 59 de 7-8 ans, 41 de 8-10 ans, 55 de 10-14 ans et 68 adultes.

sens d’une plus forte surconstance pour les petits Ă©carts. Ce facteur d’écart latĂ©ral ne saurait donc nullement expliquer rĂ©volution de la constance avec l’ñge puisque, pour les deux sortes d’écarts (100 ou 3-5 cm), avec Ă©talon proche ou Ă©loignĂ©, on retrouve le mĂȘme dĂ©veloppement dans le sens d’une surconstance progressive et cela Ă  partir d’une sous-constance renforcĂ©e ou marquĂ©e par l’erreur de l’étalon.

En rĂ©servant le cas des effets sĂ©riaux (dont nous verrons d’ailleurs au § 2 qu’ils ne contredisent en rien les prĂ©sentes conclusions), on peut donc dĂ©jĂ  relever l’existence de deux faits qui semblent contredire l’un et l’autre l’hypothĂšse d’une constance conçue Ă  titre d’effet de champ permanent et indĂ©pendant du dĂ©veloppement. Le premier est celui de la sous- constance chez les enfants de moins de 7 ans, que tous les auteurs ont notĂ©e dans les comparaisons par couples et que nous retrouvons dans les Ă©carts de 1 m (l’erreur nĂ©gative avec Ă©talon proche Ă©tant toujours un peu plus grande que l’erreur positive avec variable proche). Mais le second fait nous paraĂźt encore plus significatif et Ă©claire le premier d’une maniĂšre instructive : l’état d’équilibre relatif auquel aboutit cette Ă©volution de la constance des grandeurs n’est pas celui d’une constance exacte — celle qu’on imaginerait en partant de l’hypothĂšse d’un Ă©quilibre de champ comparable Ă  un Ă©quilibre physique — mais au contraire celui d’une « surconstance » visible dĂšs 8-10 ans et atteignant chez l’adulte de 2,5 Ă  10 % avec Ă©talon proche et de 9 Ă  24 % (en moyennes !) avec variable proche.

Or, l’existence d’une telle surconstance si gĂ©nĂ©rale en moyenne est particuliĂšrement rĂ©vĂ©latrice du point de vue des activitĂ©s perceptives. On ne peut guĂšre, en effet, l’interprĂ©ter que de deux maniĂšres, et encore sans doute reviennent-elles au mĂȘme. La premiĂšre consisterait Ă  faire intervenir des rĂ©gulations (telles que celles dont on peut supposer l’existence dans la coordination des grandeurs apparentes et des distances) et Ă  admettre que les rĂ©gulations, une fois amorcĂ©es, aboutiraient Ă  des sortes de surcompensations. La seconde consisterait Ă  supposer que dans les coordinations en jeu interviennent des formes inconscientes de « dĂ©cisions » (au sens des infĂ©rences inductives dĂ©crites dans la thĂ©orie de la dĂ©cision) et que, par imputation des gains et des pertes d’information possibles, le sujet dĂ©ciderait dans le sens de la prĂ©caution contre l’erreur (en vertu du critĂšre de Bayes ou mĂȘme d’un critĂšre minimax’). Mais, dans les deux cas, on doit donc recourir

Ă  des coordinations et Ă  des prĂ©cautions (que celles-ci soient le rĂ©sultat d’une hyperrĂ©gulation ou d’une dĂ©cision, peu importe pour le moment) : il est alors bien difficile de ne pas considĂ©rer ces coordinations comme « actives », par opposition aux effets automatiques d’un Ă©quilibre physique, et cela dans la mesure prĂ©cisĂ©ment oĂč elles dĂ©passent le point d’équilibre objectif.

Mais ce recours aux activitĂ©s perceptives, dont il nous paraĂźt difficile de faire l’économie en ce domaine si remarquable par ces hyperrĂ©gulations, n’exclut naturellement en rien la cristallisation, l’automatisation ou la sĂ©dimentation (selon le mĂ©taphore que l’on prĂ©fĂ©rera) de telles activitĂ©s en effets de champ, en ce sens que l’estimation de la grandeur en profondeur peut devenir immĂ©diate et paraĂźtre sans dĂ©tour.1 C’est ce que dĂ©montre le fait que, Ă  des temps trĂšs courts de prĂ©sentation comme 0,1 sec, la constance des grandeurs demeure inchangĂ©e chez l’adulte (tandis que celle des formes est profondĂ©ment modifiĂ©e et celle des couleurs amĂ©liorĂ©e !)2 Mais cela ne prouve pas qu’il en soit de mĂȘme chez l’enfant, et si, Ă  chaque niveau de dĂ©veloppement, les activitĂ©s perceptives antĂ©rieures peuvent se traduire en effets instantanĂ©s, leur Ă©tude gĂ©nĂ©tique n’en rĂ©vĂšle pas moins la complexitĂ© de formation.

§ 2. L’évolution de la constance des grandeurs
en comparaisons sériales.

Si les comparaisons par couples donnent ainsi lieu Ă  une Ă©volution avec l’ñge trĂšs rĂ©vĂ©latrice du point de vue des activitĂ©s perceptives, qu’en est-il des comparaisons sĂ©riales dans lesquelles W. Burzlaff et K. Koffka ont voulu voir le modĂšle des comparaisons « naturelles » ? M. Lambercier s’est chargĂ© d’étudier le problĂšme avec disposition sĂ©riale des Ă©lĂ©ments Ă©loignĂ©s dans le plan fronto-parallĂšle (I) ainsi qu’avec intercalation d’élĂ©ments sĂ©riĂ©s ou non sĂ©riĂ©s entre l’étalon proche et la variable Ă©loignĂ©e (II) et nous avons interprĂ©tĂ© ensemble dans la Rech. VIII les rĂ©sultats de ces Rech. VI (situations I) et VII (situations II), Ă  la lumiĂšre d’une autre expĂ©rience sur

1 Un excellent psychologue amĂ©ricain qui visitait notre laboratoire et doutait de l’existence des surconstances s’est prĂȘtĂ© Ă  l’expĂ©rience : or, il a identifiĂ© sans hĂ©siter une tige de 6,5 cm (Ă  4 cm) Ă  un Ă©talon de 10 cm (Ă  6 cm), manifestant ainsi une surconstance de 35 % !

2 H. Leibowitz, P. Chinetti et J. Sidowski, Science, t. 123 (1956), p. 668.

les relations entre la transposition perceptive et la transitivité opératoire (voir plus loin, chap. VII, § 4).

I. A commencer par la sĂ©riation dans le plan fronto-paral- lĂšle, Lambercier a pu mettre en Ă©vidence le rĂ©sultat essentiel suivant, qui nous paraĂźt clore le dĂ©bat Beyrl-Burzlaff, etc. : lorsque le mĂ©dian de la sĂ©rie prĂ©sentĂ©e est de grandeur Ă©gale Ă  celle de l’étalon, il y a effectivement une consolidation de la constance Ă  presque tous les Ăąges (encore qu’à 5-6 ans il y ait, mĂȘme en cette situation, une lĂ©gĂšre sous-constance) ; mais lorsque l’étalon est Ă©gal Ă  un autre terme de la sĂ©rie que le mĂ©dian, la constance (par rapport Ă  ces Ă©talons) est alors moins bonne en comparaison sĂ©riale qu’en comparaison binaire ! Voici les rĂ©sultats obtenus pour des sĂ©ries de 15 Ă©lĂ©ments (tiges verticales avec des diffĂ©rences de 0,5 cm), et un Ă©talon de 10 cm identique pour toutes les sĂ©ries :

Tabl. 91. Comparaisons sĂ©riales avec Ă©talon identique (10 cm) et variation des mĂ©dians des sĂ©ries de 15 Ă©lĂ©ments1 (en termes d’égalisation subjective) :

Médians 2

7

8

10

11

13

16

 

(3,5 Ă  10,5)

(4.5 Ă  11,5)

(6,5 Ă  13,5)

(7,5 Ă  14,5)

(9,5 Ă  16,5)

(12,5 Ă  19.5)

5-6 ans

8,5

9,5

10,5

11,0

12,4

13,7

6-7 ans

8,3

9,0

10,0

10,3

12.2

13,4

7-8 ans

8,4

8,9

9,8

10,1

11,1

13,0

Adultes

8,6

9,3

10,2

10,4

10,9

12,7

 

On constate d’abord qu’à 5-6 ans encore l’égalisation subjective pour un mĂ©dian de 10 cm est de 10,5 en moyenne : en fait (voir Rech. VI, p. 214, et fig. 3 Ă  la p. 176), l’enfant de 5-6 ans choisit le mĂ©dian de la sĂ©rie comme Ă©gal Ă  l’étalon lorsque le mĂ©dian est de 11 cm, et il faut un mĂ©dian de 9 pour qu’il Ă©galise l’étalon Ă  un Ă©lĂ©ment de 10 cm. MĂȘme en comparaison sĂ©riale, la sous-constance persiste donc Ă  5-6 ans.

Mais, Ă  part cette exception, d’ailleurs fort instructive, on voit que la constance n’est ainsi prĂ©cise que pour un mĂ©dian de 10 (de 6-7 ans Ă  l’ñge adulte), tandis que pour des mĂ©dians infĂ©rieurs Ă  l’étalon de 10 il y a surconstance apparente Ă  tout Ăąge et, pour des mĂ©dians supĂ©rieurs Ă  10 cm, il y a sous-cons-

1 Extrait du tabl. 22 de la Rech VI (Lambercier), p. 212.

2 Entre parenthĂšses les termes extrĂȘmes des sĂ©ries.

tance apparente Ă  tout Ăąge ! La comparaison sĂ©riale, soit disant plus « naturelle » que la comparaison binaire, entraĂźne donc en rĂ©alitĂ© des effets plus ou moins artificiels d’échelle et la constance apparente pour un Ă©talon Ă©gal au mĂ©dian de la sĂ©rie dĂ©pend donc sans doute elle aussi de ces effets d’échelle.

Cherchons d’abord Ă  expliquer la dĂ©tĂ©rioration de la constance dans le cas oĂč l’étalon (10 cm) n’est pas Ă©gal au mĂ©dian de la sĂ©rie. Le facteur essentiel Ă  cet Ă©gard est celui des centrations relatives, qui aura pour effet de dĂ©valoriser, en proportion de leurs longueurs, les tiges infĂ©rieures au mĂ©dian et de valoriser, proportionnellement aussi, les tiges supĂ©rieures au mĂ©dian. Le second facteur est celui de la transposition des diffĂ©rences, qui tendra Ă  maintenir Ă©gales les diffĂ©rences entre chaque Ă©lĂ©ment de la sĂ©rie et les Ă©lĂ©ments contigus. Mais, d’une part, le second facteur augmente d’importance avec l’ñge et ne joue qu’un rĂŽle restreint chez les jeunes enfants (ce que nous confirmerons dans la suite). D’autre part, s’il tend Ă  freiner l’action du premier facteur, il ne l’annule pas et un compromis est possible, sous la forme d’une perception de diffĂ©rences Ă©gales mais Ă  la fois un peu plus fortes que les diffĂ©rences objectives et un peu plus faibles que si les actions de centrations jouaient seules. Cela dit, lorsque le mĂ©dian est plus petit que l’étalon, le point d’égalisation subjective est cherchĂ© parmi les Ă©lĂ©ments plus grands que le mĂ©dian : mais, comme ils sont surestimĂ©s par effets de contraste (centrations relatives), il suffit alors d’un Ă©lĂ©ment plus petit que l’étalon pour lui paraĂźtre Ă©gal, d’oĂč la surconstance apparente Ă  tout Ăąge. Lorsqu’au contraire le mĂ©dian de la sĂ©rie est plus grand que l’étalon, le point d’égalisation est cherchĂ© parmi les Ă©lĂ©ments plus petits que le mĂ©dian ; mais comme ils sont dĂ©valorisĂ©s, il en faut un qui soit plus grand que l’étalon pour lui paraĂźtre Ă©gal, d’oĂč la sous-constance apparente Ă  tout Ăąge.

Dans le cas, maintenant, oĂč le mĂ©dian est de hauteur Ă©gale Ă  celle de l’étalon, le mĂ©dian prĂ©sente d’abord une grandeur exactement Ă©quilibrĂ©e par les effets contraires de centrations relatives d’une part (autant d’élĂ©ments supĂ©rieurs qu’infĂ©rieurs Ă  lui) et par les effets de transposition d’autre part (autant de diffĂ©rences Ă©gales d’un cĂŽtĂ© que de l’autre). De par cette consolidation, interne Ă  la sĂ©rie, le mĂ©dian sera donc plus rĂ©sistant que les autres Ă©lĂ©ments aux effets de dĂ©valuation ou de surestimation en profondeur : ce n’est donc qu’à 5-6 ans que la dĂ©valuation en profondeur l’emporte sur cette conso-

lidation sĂ©riale, tandis que dĂšs 6-7 ans, le mĂ©dian est perçu selon sa grandeur rĂ©elle. D’autre part, si l’on demande pourquoi la lĂ©gĂšre sous-estimation moyenne des Ă©lĂ©ments Ă©loignĂ©s, Ă  6-7 ans, et surtout leur surestimation croissante (surconstance de plus en plus forte) dĂšs 8-10 ans, ne modifient pas subjectivement la sĂ©rie toute entiĂšre jusqu’à tenir en Ă©chec ces effets de centration, il faut rĂ©pondre que les altĂ©rations de la constance (en surconstance comme en sous-constance) sont dues, elles aussi, Ă  des effets de centration mais portant sur l’estimation des grandeurs apparentes et l’estimation des distances (ces effets se coordonnant alors selon des mĂ©canismes que nous chercherons Ă  dĂ©crire au § 5) : en ce cas, la configuration sĂ©riale entraĂźne la possibilitĂ© de compensations, car prĂ©cisĂ©ment parce qu’un Ă©lĂ©ment est fixĂ© par le regard, les autres ne le sont pas et ils demeurent tous solidaires sous l’effet des transpositions qui augmentent avec l’ñge ; la consolidation interne du mĂ©dian suffit alors Ă  lui conserver une situation privilĂ©giĂ©e lorsqu’il est Ă©gal Ă  l’étalon, d’oĂč l’absence de surconstances gĂ©nĂ©ralisĂ©es.

En bref, les effets sĂ©riaux, que l’on a voulu invoquer pour justifier la thĂšse de la permanence de la constance Ă  tout Ăąge, n’interviennent sous cette forme que dans un cas trĂšs particulier et assez artificiel (par opposition au caractĂšre « naturel » des sĂ©ries, invoquĂ© par Burzlaff), celui oĂč le mĂ©dian de la sĂ©rie est Ă©gal Ă  l’étalon. En outre, ces effets sĂ©riaux, loin de supprimer la sous-constance Ă  tout Ăąge (puisqu’il y a exception Ă  5-6 ans), tendent surtout Ă  modĂ©rer la surconstance aux Ăąges supĂ©rieurs. Il nous reste Ă  cet Ă©gard Ă  montrer maintenant que les transpositions des diffĂ©rences, dont nous venons d’invoquer le rĂŽle stabilisateur, augmentent effectivement d’importance avec l’ñge.

Tabl. 92.1 Pourcentage des « refus » dans les comparaisons sériales du tabl. 91 :

1 II s’agit ici du tabl. 18 de Lambercier (Rech. VI).

On peut le prouver d’une façon indirecte, par l’examen de ce que Lambercier a appelĂ© les « refus » ou impossibilitĂ©s de retrouver dans la sĂ©rie un Ă©lĂ©ment Ă©gal Ă  l’étalon. Outre les effets dĂ©crits jusqu’ici, on observe Ă  ce propos des « effets secondaires » qui augmentent nettement avec l’ñge et avec l’asymĂ©trie des sĂ©ries par rapport Ă  l’étalon (et Ă  Ă©carts Ă©gaux, de prĂ©fĂ©rence lorsque le mĂ©dian est plus petit : par exemple pour 7 comparĂ© Ă  13, etc.). Voir le tabl. 92.

Or, ces refus sont naturellement liĂ©s aux effets de transposition et sont orientĂ©s en sens inverse des actions de centrations relatives (lesquelles tendent Ă  dĂ©valoriser les petits Ă©lĂ©ments et Ă  valoriser les grands). Lorsque le mĂ©dian est plus petit que l’étalon, l’ensemble des Ă©lĂ©ments infĂ©rieurs Ă  celui-ci (et qui constituent donc la majoritĂ© des termes de la sĂ©rie) entraĂźne par transposition un rapetissement gĂ©nĂ©ral des Ă©lĂ©ments de la sĂ©rie, et lorsque le mĂ©dian est plus grand que l’étalon les Ă©lĂ©ments supĂ©rieurs Ă  ce dernier (Ă  nouveau en majoritĂ©) entraĂźnent un agrandissement gĂ©nĂ©ral des termes de la sĂ©rie, d’oĂč dans les deux cas l’impossibilitĂ© de retrouver un Ă©lĂ©ment Ă©gal Ă  l’étalon. Il est probable que, dans ces cas (exceptĂ© naturellement la sĂ©rie 16 oĂč le refus est objectivement motivĂ©), la diffĂ©rence entre un Ă©lĂ©ment et le suivant est dĂ©valuĂ©e par contraste avec la diffĂ©rence entre le mĂ©dian et l’étalon, cette diffĂ©rence dĂ©valuĂ©e Ă©tant alors gĂ©nĂ©ralisĂ©e par transposition. Quoi qu’il en soit de ce point, le rĂŽle de la transposition est ici indĂ©niable et l’évolution des refus avec l’ñge montre donc l’importance croissante de cette transposition des diffĂ©rences au cours du dĂ©veloppement.

IL Pour ce qui est maintenant des configurations sĂ©riales relatives aux Ă©lĂ©ments intercalĂ©s entre l’étalon proche (tige de 10 cm, Ă  1 ni du sujet) et la variable Ă©loignĂ©e (tiges de 3,5 Ă  21 cm prĂ©sentĂ©es en ordre concentrique), Lambercier a Ă©tudiĂ© les quatre situations suivantes : (A) comparaisons linĂ©aires, reprises plusieurs fois (A1 Ă  A4 intercalĂ©es entre les situations B Ă  D), sans Ă©lĂ©ments intercalĂ©s entre l’étalon et la variable ; (B) comparaisons binaires avec disposition, dans la partie droite du champ, de quatre rĂšgles d’écolier Ă©gales placĂ©es horizontalement et transversalement de 60 en 60 cm entre 1,60 m et 3,40 m (du sujet) ; (C) comparaisons binaires avec disposition, dans la partie droite du champ Ă©galement (pour ne pas gĂȘner la comparaison principale) de quatre tiges verticales de 12, 14, 10 et 13 cm tous les 60 cm ; (D) les quatre tiges prĂ©cĂ©dentes sont remplacĂ©es par quatre tiges verticales de

10 cm, Ă©gales Ă  l’étalon et placĂ©es Ă  nouveau sur la droite du champ.

Tabl. 93. Erreurs systématiques1 dans les comparaisons binaires avec éléments intercalés :

Situations 2

A1

B

a 2

c

a3 D

A4

5-6 ans 8 (8)

— 14,7

— 12,5

— 14,7

— 14,1

— 13,7 — 14,1

— 14,1

6-7 ans (8)

— 14,4

— 12,8

— 10,3

— 9,7

— 10,0 — 10,3

— 11,2

7-8 ans (8)

— 6,9

— 6,7

— 6,9

— 6,2

— 6,2 — 7,8

— 8,1

Adultes (17)

+ 1,2

— 1,3

— 0,7

— 1,6

— 1,7 +1,2

+0,7

 

Ages :

5-6 ans

6-7 ans

7-8 ans

5-8 ans

Adultes

SituĂąt. B

+ 1,5

— 0,1

— 11,5

+3,3

+ 5,4

 » C

+4,7

— 0,1

+3,6

+ lÎČ

+ 34,3

 » D

— 4,8

+ 15,3

+7,1

+8,9

+ 61,9

 

Il est intéressant de connaßtre en outre le gain obtenu dans les situations B, C et D par rapport à la situation A sur les erreurs arithmétiques ou brutes (tabl. II de Lambercier, Rech. Vil) :

Tabl. 94. Gains de la moyenne arithmétique (en %) des erreurs dans les situations B à D :

De ces faits on peut alors conclure ce qui suit :

(1) Les jalons posĂ©s dans la situation B tendent Ă  amĂ©liorer l’estimation de la distance et la question Ă©tait de savoir si cette amĂ©lioration Ă©ventuelle modifierait la constance de la grandeur. Les gains obtenus semblent indiquer un lĂ©ger effet chez l’enfant (+3,3) et chez l’adulte (+5,4) mais nous ne saurions en tirer aucune interprĂ©tation avant de revenir systĂ©matiquement sur le problĂšme gĂ©nĂ©ral du rĂŽle de la distance (cf. § 4).

1 L’erreur nĂ©gative correspond Ă  une sous-constance.

2 En ordre chronologique.

3 Entre parenthĂšses le nombre des sujets (cf. tabl. I de Lambercier, Rech. VIII}.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

(2) La situation C (intercalation de tiges inĂ©gales) ne produit presque pas d’effet chez l’enfant mais entraĂźne chez l’adulte une amĂ©lioration nette (+34,3 %) avec, en moyenne, suppression de la surconstance (mais sans dĂ©falcation de l’erreur de l’étalon, qui lui est ici antagoniste). Cette diffĂ©rence dĂ©jĂ  considĂ©rable de rĂ©actions (et qui s’accentue encore dans la situation B) est Ă©videmment due au fait que l’activitĂ© perceptive en jeu dans les comparaisons adultes est alors orientĂ©e par une certaine transitivitĂ© opĂ©ratoire, qui manque aux enfants de moins de 7-8 ans et sur laquelle nous allons revenir. Mais la question est de savoir comment mĂȘme des Ă©lĂ©ments inĂ©gaux peuvent servir de rĂ©fĂ©rences utiles. La rĂ©ponse est sans doute qu’en multipliant les relations de distances et de grandeurs apparentes ainsi que les relations entre ces deux sortes de donnĂ©es, les rĂ©fĂ©rences intercalĂ©es favorisent les compensations entre erreurs, ce que montre d’ailleurs le contraste entre l’erreur moyenne (algĂ©brique) de — 1,6 chez l’adulte (erreur pratiquement nulle) et le gain (arithmĂ©tique) de +34,3.

(3) La situation D, enfin, met en Ă©vidence le rĂŽle des transpositions d’égalitĂ©s puisque les tiges intercalaires sont toutes Ă©gales Ă  l’étalon et permettent ainsi de transposer de proche en proche sa hauteur sur la variable Ă©loignĂ©e en profondeur. Mais pourquoi, en ce cas, l’erreur des enfants de 5-8 ans n’est-elle amĂ©liorĂ©e que de 8,9 % en moyenne arithmĂ©tique, tandis que celle des adultes l’est de 61,9 %? 11 n’y a Ă  cela qu’une explication possible : c’est que l’activitĂ© de transposition est diffĂ©remment orientĂ©e ou dirigĂ©e dans l’un de ces cas et dans l’autre, et que cette orientation nouvelle avec l’ñge est due Ă  quelque mĂ©canisme de niveau supĂ©rieur Ă  la perception. Lambercier parle Ă  cet Ă©gard de « dĂ©tours » (Re∖ch. VU, p. 314), qui seraient malaisĂ©s pour l’enfant et aisĂ©s pour l’adulte, et ce facteur de dĂ©tour relĂšve assurĂ©ment de l’intelligence, qui dirigerait en ce cas les activitĂ©s perceptives. Il faut ajouter, nous semble-t-il, que le dĂ©tour, consistant Ă  passer d’un Ă©lĂ©ment E1 (l’étalon) Ă  un Ă©lĂ©ment EÎČ (la variable) par l’intermĂ©diaire des Ă©lĂ©ments E2 (=El)=E3=Ei = E5, comporte en outre un caractĂšre de transitivitĂ© opĂ©ratoire (et donc aussi d’« associativité », Ă©quivalent opĂ©ratoire du dĂ©tour), ce qui soulĂšve alors la question des relations entre la transitivitĂ© opĂ©ratoire et la transposition perceptive. C’est pourquoi nous avons consacrĂ© Ă  ce point une recherche spĂ©ciale avec Lambercier (Rech. VIII), dont il sera question plus bas au § 4 du chap. VIL

§ 3. Constance objective et grandeurs projectives.

Les donnĂ©es des § § 1 et 2 nous ont montrĂ© d’abord que la constance des grandeurs Ă©volue avec l’ñge, dans des proportions assurĂ©ment peu considĂ©rables, mais qu’on est trop portĂ© Ă  minimiser lorsqu’on oublie la surconstance adulte : le tabl. 89 fournit par exemple, entre 5-7 ans ou 7-8 ans et l’ñge adulte, des diffĂ©rences s’échelonnant entre 7,6 % et 20 % (en moyenne 12 %), alors que la constance des grandeurs s’ébauche dĂšs 5-6 mois. Ces transformations avec l’ñge, que ne suffisent nullement Ă  contredire les comparaisons sĂ©riales, conduisent alors, jointes aux rĂ©gulations hypercompensatrices dont tĂ©moignent les surconstances croissantes (de 8-10 ans Ă  l’ñge adulte), Ă  la conclusion que les constances relĂšvent d’activitĂ©s perceptives et pas seulement d’effets de champ automatiques. En quoi peuvent, en ce cas, consister de telles activitĂ©s perceptives ? Le moment est venu de le rechercher.

L’hypothĂšse courante, que nous adopterons, consiste Ă  interprĂ©ter la constance des grandeurs comme le produit d’une coordination entre la grandeur apparente de l’objet Ă©loignĂ© et la distance, perçues comme solidaires et comme se compensant approximativement. Il s’agit donc maintenant d’examiner l’évolution avec l’ñge de ces deux sortes d’estimations et de les comparer avec les transformations de la constance elle- mĂȘme.

Mais il convient, en abordant cette analyse, de prĂ©venir un malentendu possible, qui risquerait d’en fausser le sens. S’il s’agissait d’une composition opĂ©ratoire entre la grandeur apparente Ga et la distance Di dont le produit fournirait la grandeur rĂ©elle Gr sous la forme Ga×Di=Gr, il est clair que les composantes Ga et Di devraient conserver la mĂȘme valeur, qu’elles soient conçues Ă  titre de composantes isolĂ©es ou qu’elles soient conçues au sein mĂȘme de la composition : d’oĂč les transformations inverses Gr : Di = Ga ou Gr : Ga = Di. Par contre, s’il s’agit d’une composition perceptive, dont la nature est prĂ©cisĂ©ment en question et dont nous ne savons rien d’avance, il se peut fort bien (et c’est mĂȘme la situation la plus probable par analogie avec toutes les autres compositions perceptives examinĂ©es jusqu’ici) que, la grandeur rĂ©elle Gr, la grandeur apparente Ga et la distance Di Ă©tant toujours perçues simultanĂ©ment (bien qu’à des degrĂ©s divers de diffĂ©renciation selon que l’un des aspects donne lieu plus que les

deux autres Ă  un effort d’attention), leurs valeurs respectives ne demeurent pas les mĂȘmes selon qu’on les considĂšre au sein mĂȘme de la composition de Gr effectuĂ©e par le sujet, ou Ă  titre de grandeurs que le sujet s’efforce de diffĂ©rencier en vertu de la question posĂ©e. Autrement dit, il faut considĂ©rer dĂšs le dĂ©part comme possible, et mĂȘme comme le plus probable, que la composition en jeu n’est pas rĂ©versible et qu’en cas de dissociation de Ga et de Di, une dĂ©formation P (ou transformation non compensĂ©e) peut surgir du fait de cette dissociation comme telle. D’oĂč1 :

(44) Ga = (GaDi : Di) + P(Gr)

Il en rĂ©sulte que, si nous cherchons Ă  mesurer l’estimation des grandeurs projectives ou des distances, chez l’adulte et chez l’enfant, ces estimations ne prĂ©senteront pas nĂ©cessairement (et mĂȘme trĂšs probablement pas) des valeurs Ă©quivalentes Ă  celles qu’elles possĂšdent au sein mĂȘme de la composition des grandeurs rĂ©elles. Ce n’est naturellement pas une raison pour ne pas tenter une telle analyse, mais c’est une raison dĂ©cisive pour ne lui attribuer qu’une signification relative aux conditions de cette dissociation et Ă  l’irrĂ©versibilitĂ© sans doute gĂ©nĂ©rale des compositions perceptives.

Cela dit, nous avons cherchĂ© avec Lambercier (Rech. XII et XXIX) Ă  dĂ©terminer chez l’enfant et chez l’adulte l’estimation des grandeurs apparentes en profondeur, donc des grandeurs projectives et non pas objectives ou « rĂ©elles ». Nous avons procĂ©dĂ© par comparaison de tiges verticales situĂ©es l’une Ă  1 m et l’autre Ă  4 m du sujet. Dans une premiĂšre technique A (Rech. XII), la tige proche servait d’étalon (10 cm) et il s’agissait d’égaliser sa grandeur apparente Ă  celle d’une variable Ă©loignĂ©e, celle-ci devant donc prĂ©senter 40 cm de hauteur en cas d’estimation projective exacte. Dans une seconde technique B (Rech. XXIX), on prĂ©sentait au sujet un Ă©talon Ă©loignĂ© de 40 cm de hauteur, et il s’agissait d’égaliser sa grandeur apparente Ă  celle d’une variable proche, celle-ci devant donc prĂ©senter 10 cm en cas d’estimation projective correcte.

On trouvera le détail des techniques dans les Rech. XII et XXIX, notamment en ce qui concerne les difficultés à vaincre pour faire comprendre la question aux enfants 2 (avec impossi-

1 Voir Ă  cet Ă©gard J. Piaget et A. More, Les isomorphismes partiels entre les structures logiques et les structures perceptives (Etudes d’EpistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique, t. VI), p. 100, prop. 26.

2 Difficultés de caractÚre notionnel (compréhension de la consigne verbale) et non pas perceptif, comme on le verra par les résultats.

bilitĂ© de descendre en dessous de 6-7 ans). Indiquons simplement ici que les comparaisons projectives se font en trois temps : (I) mesure de l’estimation projective aprĂšs les explications prĂ©alables sur la question posĂ©e ; (II) nouvelle mesure, mais aprĂšs un exercice (par peinture sur une vitre plane verticale) portant sur l’évaluation de la grandeur des bonshommes proches ou Ă©loignĂ©s ; (III) derniĂšre mesure, mais cette fois aprĂšs exercice (par repĂ©rage sur une vitre verticale munie d’échelons horizontaux Ă©quidistants) portant sur l’évaluation de la grandeur projective des tiges elles-mĂȘmes.

Etant donnĂ© que l’erreur A (Ă©talon proche) est de 1— x/400 et l’erreur B (Ă©talon Ă©loignĂ©) de 1 — 100/y, nous avons obtenu, pour les situations A et B et les mesures I-1II, les rĂ©sultats suivants :

Tabl. 95. Erreurs systématiques en comparaisons projectives dans les situations A (étalon proche) et B (étalon éloigné), selon les mesures I-III1 :

Le fait essentiel se dĂ©gageant de ce tableau est que dans les mesure I (sans apprentissage) les erreurs sont bien moindres Ă  6-8 ans qu’à 10-14 ans et mĂȘme que chez l’adulte. 11 est instructif de fournir Ă  cet Ă©gard le dĂ©tail des rĂ©sultats des mesures I, mais en termes cette fois d’égalisations subjectives et non pas d’erreurs systĂ©matiques 2 :

Tabl. 96. Egalisations subjectives (en cm) en comparaisons projectives selon les mesures I :

1 De 17 Ă  42 sujets par Ăąges pour la situation A et de 12 Ă  17 nouveaux sujets pour la situation B.

2 MĂȘmes sujets qu’au tabl. 95, La rĂ©ponse correcte est de 40,0 pour A et de 10,0 pour B.

On voit ainsi que la variable qui devrait avoir 40 cm de grandeur projective (Ă  4 m) est estimĂ©e en moyenne de 22 cm Ă  6-8 ans (mais avec un maximum de 40,5) et de seulement 12,5 cm Ă  16 cm entre 10-12 ans et l’ñge adulte (avec des maxima de seulement 17 Ă  26 cm). RĂ©ciproquement la tige Ă©talon qui devrait avoir 10 cm de grandeur projective Ă  1 m (situation B) est Ă©valuĂ©e en moyenne comme ayant 19,5 cm Ă  6-8 ans et comme ayant 25,1 Ă  22,2 cm entre 12 ans et l’ñge adulte. L’erreur projective augmente donc de 6-8 ans Ă  10-12 ans pour dĂ©croĂźtre lĂ©gĂšrement ensuite, mais le fait fondamental est que l’estimation projective est meilleure chez les sujets les plus jeunes dont on a pu prendre les mesures que dans la suite du dĂ©veloppement.

Avant de chercher Ă  dĂ©gager la portĂ©e de cette constatation, notons encore que les situations A et B ne sont pas psychologiquement symĂ©triques. Au point de vue de la consigne, autre chose est d’agrandir projectivement un Ă©talon proche et de diminuer projectivement un Ă©talon Ă©loignĂ© pour les comparer aux variables : cette derniĂšre situation B est plus difficile Ă  comprendre pour l’enfant. Perceptivement, d’autre part, l’intervalle entre le sommet de l’étalon et le pied de la variable est constant en A, tandis que l’intervalle entre le sommet de la variable et le pied de l’étalon est fluctuant en B ce qui complique les comparaisons. Les mesures obtenues en A sont donc plus sĂ»res que les mesures en B.

Notons, d’autre part, le rĂŽle Ă©vident de l’exercice en passant des mesures I aux mesures II et surtout III, et un rĂŽle qui croĂźt en gĂ©nĂ©ral avec l’ñge. L’importance de ce facteur d’exercice va d’ailleurs de soi si l’on songe que, dans la vie courante, la grandeur objective est la seule qui soit utile dans les estimations Ă  distance, tandis que la grandeur projective ne sert pratiquement Ă  rien sauf pour ceux qui s’adonnent au dessin en perspective : or, parmi nos sujets adultes, seuls deux habituĂ©s Ă  la peinture de paysage ont prĂ©sentĂ© des erreurs minimes.

Cela dit, l’évolution des estimations projectives avec l’ñge semble comporter les enseignements suivants :

(1) A tous les Ăąges Ă©tudiĂ©s (rappelons cependant que la difficultĂ© notionnelle de comprĂ©hension de la question empĂȘche de descendre en dessous de 7 ou exceptionnellement 6 ans), mais spĂ©cialement chez les grands et chez l’adulte, on observe une rĂ©sistance systĂ©matique Ă  dissocier la grandeur projective de la grandeur « rĂ©elle » ou objective, la « grandeur apparente »

indiquĂ©e par le sujet consistant en fait en un compromis entre les deux sortes de grandeurs ; et en un compromis plus proche (> 0,5) de la grandeur rĂ©elle que de la grandeur projective. (2) L’erreur augmente avec l’ñge jusque vers 10-12 ans pour diminuer ensuite quelque peu. Cet Ăąge d’inversion de sens de la courbe coĂŻncide curieusement avec le niveau d’achĂšvement des coordinations notionnelles et opĂ©ratoires Ă©lĂ©mentaires se rapportant Ă  la perspective, comme si les notions projectives se construisaient (entre 7 et 9-10 ans) au fur et Ă  mesure que les perceptions projectives se dĂ©tĂ©riorent, et comme si les opĂ©rations, une fois construites et coordonnĂ©es, contribuaient Ă  une amĂ©lioration, mais secondaire (aprĂšs 10-12 ans) de la perception. Nous reviendrons au chap. VII (§ 4) sur ce cas particulier de relations entre la perception et la notion.

(3) Sans faire d’hypothĂšses pour l’instant sur cette derniĂšre question, il semble tout au moins Ă©vident que les estimations relativement bonnes de 6-8 ans (relativement, puisque l’erreur est dĂ©jĂ  de 0,45 c’est-Ă -dire assez proche du 50 %) sont d’une autre nature que les estimations amĂ©liorĂ©es de l’adulte (aprĂšs la phase d’erreur maximale de 10-12 ans). Dans le cas de ces derniĂšres estimations, il intervient sans doute des activitĂ©s perceptives secondaires de transport, selon les fuyantes dĂ©terminĂ©es par l’expĂ©rience de l’éloignement ou du rapprochement progressifs d’un objet (que ces activitĂ©s soient facilitĂ©es ou non par des processus opĂ©ratoires qui les orienteraient). Dans le cas des estimations relativement meilleures observĂ©es Ă  6-8 ans, on a l’impression, au contraire, d’une perception plus directe, c’est-Ă -dire plus proche des donnĂ©es « immĂ©diates » fournies par une perception non nĂ©cessairement corrigĂ©e en fonction de l’évaluation des distances.

(4) Cette impression est renforcĂ©e par l’examen du graphique (fig. 52) de la courbe d’évolution, qui suggĂšre avec une certaine probabilitĂ© une extrapolation dans le sens d’estimations encore meilleures en dessous de 7-8 ans.

On peut donc soutenir, au total, qu’aux niveaux oĂč la constance de la grandeur rĂ©elle est la moins bonne, l’estimation projective est la meilleure, ce qui donne Ă  penser que la constance rĂ©sulterait d’une composition entre les donnĂ©es projectives plus ou moins « immĂ©diates » et une estimation de la distance. Etant admis, comme nous l’avons soulignĂ© au dĂ©but de ce § , que, faute de rĂ©versibilitĂ©, la dissociation des grandeurs rĂ©elle et projective demeure toujours incomplĂšte, il est naturellement exclu de mesurer, chez un sujet (mĂȘme Ă  6-8 ans)

son estimation projective, d’une part, et son estimation de la distance, d’autre part, pour en tirer par un calcul opĂ©ratoire la prĂ©vision de leur rĂ©sultante qui serait son estimation de la grandeur rĂ©elle. Mais, s’il est difficile pour le sujet de dissocier les grandeurs rĂ©elle et projective, ce qui rend illusoire une mesure de la corrĂ©lation individuelle entre ces deux sortes de variables, l’estimation des distances est par contre plus aisĂ©ment dissociable et l’existence d’une corrĂ©lation entre cette estimation et le degrĂ© de constance objective peut sans doute ĂȘtre contrĂŽlĂ©e de façon moins aven

tureuse. Il nous reste donc Ă  examiner cette question avant de chercher Ă  dĂ©velopper l’interprĂ©tation suggĂ©rĂ©e, car si les faits se trouvaient rĂ©vĂ©lateurs en ce qui concerne l’évolution des perceptions de distance avec l’ñge et leur corrĂ©lation avec le dĂ©veloppement de la constance, les donnĂ©es dĂ©crites en ce § concernant la succession gĂ©nĂ©tique des estimations projectives confirmeraient par cela mĂȘme l’hypothĂšse proposĂ©e.

§ 4. L’estimation des distances et la constance de la grandeur.

Nous avons donc priĂ© Mme M. Denis-Prinzhorn d’étudier l’évaluation des distances en fonction de l’ñge et sa relation avec l’évolution de la constance.

Sur le premier point, la mĂ©thode qui s’est montrĂ©e la plus efficace a consistĂ© en une simple dĂ©termination de la dissection subjective d’une distance en profondeur. L’hypothĂšse est que si la distance entre un Ă©lĂ©ment proche A et un Ă©lĂ©ment Ă©loignĂ© B est sous-estimĂ©e ou surestimĂ©e, elle le sera en fonction de cet Ă©loignement lui-mĂȘme : il en rĂ©sultera que si l’on intercale entre A et B un Ă©lĂ©ment mĂ©dian V, la distance VB sera dĂ©valorisĂ©e par rapport Ă  la distance AV en cas de sous-estimation gĂ©nĂ©rale de la distance AB en profondeur et sera surestimĂ©e par rapport Ă  AV en cas de surestimation gĂ©nĂ©rale. Le dispositif consiste alors Ă  prĂ©senter au sujet sur un grand plateau (toutes prĂ©cautions prises pour rĂ©gler la hauteur du regard, l’étendue du champ, l’absence de rĂ©fĂ©rences, etc.) trois tiges horizontales A, V et B (ou trois sphĂ©rules de plomb), dont les positions sont fixĂ©es en ce qui concerne les extrĂȘmes A et B (2 m 40 entre eux) ou variable en ce qui concerne V, et Ă  mesurer l’égalisation subjective AV = VB. Aucune diffĂ©rence significative n’a d’ailleurs Ă©tĂ© trouvĂ©e entre la technique par tiges horizontales de 20 cm, posĂ©es transversalement sur la table et la technique par « points » (= sphĂ©rules).

L’expĂ©rience se fait en deux temps, avec centration sur la partie Ă©loignĂ©e VB ou sur la partie proche AV. Il est intĂ©ressant de noter d’emblĂ©e qu’en cas de centration libre les adultes semblent fixer surtout VB et les enfants surtout AV, d’aprĂšs les impressions de Mme Denis. Si ce fait se confirme, il doit sans doute ĂȘtre mis en relation avec le premier rĂ©sultat essentiel de cette recherche : les sujets de 5-7 ans dĂ©valorisent en moyenne la distance (et donnent donc un intervalle VB plus grand que AV), tandis que les adultes la surestiment en moyenne (VB < AV) avec passage graduel entre deux :

Tabl. 97. Erreurs systématiques dans la bissection de la distance en profondeur :

 

Centration sur AV

Centration sur VB

 

Moy.

Min.

Max.

Moy.

Min.

Max.

5- 7 ans (45 et 31)

— 12,0

— 31,0

+ 8,5

— 5,2

— 24,0

+ 16,0

9-10 ans (30 et 30)

— 6,3

— 24,0

+ 14,5

— 3,0

— 19,5

+ 16,5

Adultes (30 et 30)

+ 3,0

— 26,0

+28,5

+8,5

— 24,5

+ 42,5

Les Mécanismes perceptifs 19

On voit ainsi que l’évolution des estimations de la distance obĂ©it Ă  une loi trĂšs analogue Ă  celle du dĂ©veloppement des constances elles-mĂȘmes. Il est donc intĂ©ressant de chercher s’il y a corrĂ©lation entre les deux sortes de mesures sur les mĂȘmes sujets. En ce but Marianne Denis a relevĂ© d’abord le niveau de constance de ces sujets, soit avec des tiges verticales (Ă  une distance de 376 cm entre elles et un Ă©cart latĂ©ral de 7 cm, la tige proche Ă©tant Ă  65 cm du sujet), soit avec des tiges horizontales analogues Ă  celles de l’expĂ©rience sur les distances :

Tabl. 98. Constance des grandeurs sur les sujets du tabl. 971 :

On retrouve ainsi pour les verticales la loi habituelle avec quelques fluctuations par rapport aux résultats décrits au § 1. Quant aux horizontales (non examinées aux § § précédents), on constate que la constance des adultes est en ce cas bien plus proche de la constance exacte (erreur moyenne nulle ; maximum et minimum répartis symétriquement), ce qui est intéressant et indique sans doute une utilisation des fuyantes, bien plus faciles à imaginer sur le plan horizontal que sur le plan sagittal.

Le problĂšme est alors de dĂ©terminer s’il y a corrĂ©lation aux diffĂ©rents Ăąges entre les rĂ©actions Ă  la distance et les rĂ©actions Ă  la grandeur rĂ©elle (constance). Mme Denis-Prinzhorn a trouvĂ© Ă  cet Ă©gard les corrĂ©lations suivantes :

1 Entre parenthĂšses le nombre des sujets. L’erreur — correspond Ă  une dĂ©valuation de la distance et l’erreur + à sa surestimation.

Tabl. 99. CorrĂ©lations entre l’estimation des distances et ce’.’e des grandeurs rĂ©elles (constance)1 :

 

Centration sur AV

Centration sur VB

 

Verticales

Horizontales

Verticales

Horizontales

5-7 ans (34, 17-20)

0,49(T.S.)

0,46(S.)

— 0,20(N.S.)

— 0,25(N.S.)

9-10 ans (19-20)

0,10(N.S.)

— 

0,27(N.S.)

— 

Adultes (20)

0,10(N.S.)

— 0,06(N.S.)

0,32(N.S.)

— 0,17(N.S.)

 

Ce tableau fournit quatre résultats intéressants :

(1) Une corrĂ©lation trĂšs significative Ă  5-7 ans entre l’estimation des distances avec centration sur la moitiĂ© proche (AV) et la constance des grandeurs verticales, et une corrĂ©lation encore significative pour les grandeurs horizontales.

(2) Une corrĂ©lation devenant non significative Ă  5-7 ans lorsque l’estimation des distances se fait sur la moitiĂ© Ă©loignĂ©e (ℱ).

(3) Une corrĂ©lation quasi-nulle Ă  partir de 9-10 ans et chez l’adulte lorsque l’évaluation de la distance se fait avec centration sur la partie proche du trajet (AV).

(4) Une corrĂ©lation plus forte quoique peu Ă©levĂ©e (0,32) et non significative Ă  9-10 ans et chez l’adulte lorsque la centration a lieu sur VB et la mesure des grandeurs sur les verticales.

Pour expliquer le rĂŽle de la centration dans ces constatations (1-2) et (3-4) il suffit de rappeler qu’en cas de centration libre l’enfant de 5-7 ans semble fixer la moitiĂ© proche AV et l’adulte la partie Ă©loignĂ©e VB. On peut donc supposer que, dans les deux cas, les sujets fournissent les meilleures corrĂ©lations dans les situations oĂč les centrations obligĂ©es coĂŻncident avec leur attitude la plus naturelle, tandis qu’une centration obligĂ©e qui les gĂȘne fausse la corrĂ©lation. Pour le prouver, Marianne Denis a examinĂ©, en plus des enfants de 5-7 ans du tabl. 99 (pour AV et Vertic.) 22 sujets du mĂȘme Ăąge et 30 adultes, mais avec centration libre. En ce cas la corrĂ©lation (avec tiges verti-

1 Entre parenthÚses, aprÚs les corrélations, la signification et, aprÚs les ùges, le nombre des sujets.

cales) s’est trouvĂ©e de 0,52 (correspondant Ă  un seuil de 1 %) Ă  5-7 ans et de 0,21 chez l’adulte.

Quoi qu’il en soit de ce rĂŽle de la centration, le fait essentiel qui ressort de ce tabl. 99 est que la corrĂ©lation diminue avec l’ñge. D’une part, les meilleures corrĂ©lations adultes sont trĂšs infĂ©rieures aux meilleures corrĂ©lations Ă  5-7 ans. D’autre part, en comparant les corrĂ©lations de 5-6 ans Ă  celles de 6-7 ans, Mme Denis trouve dĂ©jĂ  une diffĂ©rence (dans le cas de la centration sur AV) : 0,60 (Vert.) et 0,49 (Horiz.) Ă  5-6 ans, contre 0,31 (Vert.) et 0,02 (Horiz.) Ă  6-7 ans.

En ce qui concerne la thĂ©orie des constances, ces corrĂ©lations trĂšs significatives Ă  5-6 ans, Ă  l’ñge oĂč l’estimation des grandeurs rĂ©elles prĂ©sente une sous-constance nette, mais oĂč celle des grandeurs projectives est sans doute bien supĂ©rieure Ă  celle de l’adulte, est d’un certain intĂ©rĂȘt et parle naturellement en faveur de l’hypothĂšse d’une composition entre la grandeur projective et la distance, avec pour rĂ©sultante la grandeur rĂ©elle. Mais ce qui est non moins instructif est que cette corrĂ©lation s’observe aux Ăąges de formation et s’affaiblisse de plus en plus aux Ăąges supĂ©rieurs. On aurait pu, au premier abord, s’attendre au rĂ©sultat inverse : incohĂ©rence au cours du dĂ©veloppement et corrĂ©lation une fois les structures achevĂ©es. Pour comprendre ces faits, qui contredisent donc cette prĂ©vision superficielle, il faut au contraire se rappeler les deux suppositions auxquelles nous ont conduit tout ce qui prĂ©cĂšde : d’abord que les activitĂ©s perceptives et leurs compositions tendent Ă  s’automatiser en effets de champ ; et ensuite que, plus une composition perceptive est avancĂ©e plus il est difficile au sujet de la dissocier inversement en ses composantes (voir le dĂ©but du § 3 et le fait que, chez l’adulte, la grandeur projective demeure bien plus indissociĂ©e que chez l’enfant de la grandeur objective ou rĂ©elle). Si ces hypothĂšses sont fondĂ©es, il s’ensuit alors que le rĂŽle de l’estimation des distances dans la composition de la grandeur rĂ©elle (constance) sera plus actuel ou plus effectif au cours mĂȘme de la construction de la constance ; et que, une fois consolidĂ©es les habitudes perceptives, la dissociation de la composition en ses composantes sera plus malaisĂ©e. Ces deux raisons conjointes nous paraissent suffisantes pour rendre compte de l’affaiblissement de la corrĂ©lation apparente avec l’ñge entre l’estimation des distances et celle des grandeurs rĂ©elles : il ne s’agit, en effet, que de corrĂ©lations (ou non-corrĂ©lations) apparentes, puisque l’on mesure en rĂ©alitĂ© la relation entre la rĂ©sultante d’une compo-

sition (grandeur rĂ©elle constante) et l’une de ses composantes (distance), mais sans ĂȘtre certain que la composante soit bien dissociĂ©e du tout (de la rĂ©sultante), et en ayant mĂȘme de sĂ©rieuses raisons pour penser que l’estimation des distances, mesurĂ©e isolĂ©ment ou Ă  part, n’est pas identique Ă  la mĂȘme estimation des distances lorsqu’elle se produit Ă  l’intĂ©rieur d’une composition de constance, c’est-Ă -dire Ă  l’occasion d’une Ă©valuation des grandeurs rĂ©elles.

§ 5. La constance des grandeurs : conclusions.

Tant la comparaison des estimations de la grandeur projective et de la grandeur rĂ©elle que celle des estimations des distances et des grandeurs rĂ©elles nous ont montrĂ© l’existence d’une relation entre ces trois catĂ©gories de rĂ©actions perceptives. Il s’agit donc maintenant de prĂ©ciser la nature de cette relation dans le sens des compositions Ă©ventuelles.

Notons d’abord que rien n’impose a priori l’hypothĂšse d’un seul type de composition, telle que la grandeur rĂ©elle en constitue la rĂ©sultante et que la grandeur projective ainsi que la distance n’en soient que les composantes. Il arrive frĂ©quemment, par exemple, que, pour juger d’une distance en montagne, on cherche un objet dont on connaĂźt la grandeur rĂ©elle (un arbre ou une maison) de maniĂšre Ă  lui comparer sa grandeur apparente et Ă  en tirer la distance : si une telle infĂ©rence est alors de nature reprĂ©sentative, rien n’empĂȘche qu’on trouve en certains cas l’analogue sur le plan perceptif. D’autre part, il pourrait arriver que pour estimer une grandeur projective ou apparente, on s’appuyĂąt sur la grandeur rĂ©elle et la distance combinĂ©es. Aussi bien, dans la corrĂ©lation entre les estimations des distances et celles des grandeurs rĂ©elles examinĂ©e au § 4, peut- on se demander si c’est la surestimation des distances qui entraĂźne chez l’adulte (en cas de convergence) la surconstance corrĂ©lative ou si c’est la surconstance qui valorise la distance ; et si c’est la sous-estimation des distances qui entraĂźne la sous-constance Ă  5-7 ans (lĂ  oĂč la corrĂ©lation est trĂšs significative) ou si c’est l’inverse


En rĂ©alitĂ© ces questions relatives au sens ou Ă  l’ordre des compositions se posent tout diffĂ©remment dans le cas des compositions opĂ©ratoires et dans celui des compositions perceptives. Dans le premier de ces deux cas, une opĂ©ration est donnĂ©e avec son inverse et, si l’on a x×y = z, on aura ipso facto x = z : y,

etc., de telle sorte qu’il est facile de caractĂ©riser le sens direct ou inverse du processus suivi dans un raisonnement donnĂ©. Dans le cas des compositions perceptives, au contraire, il n’y a pas d’inverse et les composantes sont malaisĂ©ment isolables une fois amorcĂ©e la composition : d’oĂč la difficultĂ© Ă  distinguer les processus correspondant au type x×y — z et ceux qui correspondent Ă  z : y = x parce que, perceptivement, l’aspect x conserve certains caractĂšres de y et de z et rĂ©ciproquement tour Ă  tour.

Il existe nĂ©anmoins un procĂ©dĂ© pour dĂ©cider du sens formateur gĂ©nĂ©ral de la composition : c’est le procĂ©dĂ© gĂ©nĂ©tique qui consiste Ă  comparer les Ă©volutions respectives des trois sortes de donnĂ©es en jeu. Or, un premier fait dĂ©cisif est que, si les distances et les grandeurs rĂ©elles donnent lieu Ă  des sous- estimations initiales, d’autant plus fortes que l’enfant est plus jeune, l’estimation des grandeurs projectives est par contre d’autant meilleure que l’on remonte vers les stades de dĂ©part : on peut donc dĂ©jĂ  supposer que cette estimation ne dĂ©pend pas de celles des distances ni des grandeurs rĂ©elles et ne constitue donc pas une rĂ©sultante, mais une composante Ă©ventuelle. Quant Ă  la relation entre les deux autres termes, il est difficile de concevoir que l’on puisse, Ă  aucun niveau, percevoir une grandeur constante (approximativement constante) sans tenir compte de la distance, tandis que l’on peut percevoir des relations de distances sans grandeurs d’objets : par exemple entre points sur un plan, ou en fonction de lignes transversales traversant le plan en sa totalitĂ© et ne prĂ©sentant donc pas entre elles d’inĂ©galitĂ©s de grandeurs. Mais surtout, l’identitĂ© frappante des rĂ©actions des enfants et des adultes quant Ă  la fusion avec disparation (source de profondeur) en vision stĂ©rĂ©oscopique 1 semble parler en faveur d’un mĂ©canisme assez primitif, sinon innĂ©, de perception en profondeur, ce qui n’exclut naturellement en rien que l’estimation mĂȘme des profondeurs comporte un exercice et un ensemble d’acquisitions au cours du dĂ©veloppement. Par contre, ce que nous savons aujourd’hui par Bruns- wik et Cruikshank et par les collaborateurs d’Akishige semble indiquer que les rĂ©actions de constance des grandeurs ne dĂ©butent pas avant 5-6 mois, ce qui n’exclut pas la possibilitĂ© d’une influence de la maturation sur la constance, mais ce qui situe (et ceci est fondamental) l’apparition d’un processus de constance aprĂšs et non pas avant la coordination de la vision et de la prĂ©hension (4 mois œ en moyenne), avec tout ce que cette

1 Recherches avec M. Lambercier, à paraßtre ultérieurement.

coordination comporte d’exercice quant à l’estimation des profondeurs et aux modifications des grandeurs projectives ou apparentes selon ces profondeurs.

La situation est alors la suivante. GĂ©nĂ©tiquement, l’estimation des grandeurs et des distances s’amĂ©liore lentement (du moins en tant que passage graduel de la sous-estimation Ă  la surestimation) pendant que l’évaluation des grandeurs projectives se dĂ©tĂ©riore (avec Ă  nouveau surestimation progressive, mais cette fois en sens inverse de la transformation rĂ©elle, et non pas dans le mĂȘme sens comme pour les distances, ou encore en sens inverse de l’erreur la plus probable, comme pour les constances). Cela Ă©tant, il faut alors admettre, ou que ces trois Ă©volutions sont indĂ©pendantes, ou que deux d’entre elles sont solidaires et la troisiĂšme indĂ©pendante, ou qu’elles sont reliĂ©es toutes trois. L’hypothĂšse de l’indĂ©pendance gĂ©nĂ©rale est peu vraisemblable Ă©tant donnĂ©e la corrĂ©lation des Ă©valuations de distances et des constances. En ce cas, seule l’estimation des grandeurs projectives pourrait ĂȘtre indĂ©pendante, mais on ne comprend alors, ni pourquoi elle se dĂ©tĂ©riore avec le progrĂšs des constances, ni surtout comment les distances et les constances pourraient ĂȘtre liĂ©es sans passer par la grandeur projective, car, en percevant simultanĂ©ment la grandeur rĂ©elle d’un objet Ă©loignĂ© et sa distance, on perçoit par le fait mĂȘme son rapetissement apparent. Etant alors conduit Ă  l’hypothĂšse de l’interaction entre les trois groupes de donnĂ©es il reste Ă  dĂ©cider s’il y a simple liaisons rĂ©ciproques ou composition : or, le fait que l’une des Ă©volutions en jeu soit rĂ©gressive et les deux autres progressives parle naturellement en faveur de la composition. D’autre part, la grandeur projective et la distance pouvant donner lieu Ă  des estimations plus indĂ©pendantes de celle de la grandeur rĂ©elle que l’inverse, il est plus probable que les deux premiĂšres constituent des composantes et la troisiĂšme une rĂ©sultante, pour les raisons dĂ©jĂ  indiquĂ©es.

Cela admis, et en supposant ainsi que la constance est un produit de la combinaison entre la grandeur apparente et la distance, le problĂšme essentiel nous paraĂźt ĂȘtre de comprendre pourquoi ces deux donnĂ©es ne se suffisent pas Ă  elles-mĂȘmes : autrement dit pourquoi y a-t-il constance perceptive, alors que le sujet pourrait percevoir les objets en tant que se rapetissant avec l’éloignement ou s’agrandissant avec le rapprochement et pourrait se borner Ă  corriger ces apparences par une continuelle interprĂ©tation notionnelle, sans composition proprement per-

ceptive. En effet, la situation dont nous dĂ©crivons ainsi la possibilitĂ© n’a rien d’absurde en droit, puisqu’elle se rĂ©alise en fait sitĂŽt dĂ©passĂ©e une certaine distance. Chacun sait qu’en montagne ou en avion il n’y a plus aucune constance perceptive de la grandeur pour des objets situĂ©s Ă  1.000 ou 2.000 m et qu’on perçoit les maisons comme de petites maisons de poupĂ©e et les arbres comme des jouets en miniature, ce qui n’empĂȘche en rien de leur attribuer, mais cette fois par la reprĂ©sentation et non plus par la perception, leurs grandeurs Ă  peu prĂšs rĂ©elles. Pourquoi n’en est-il pas ainsi dans l’espace proche, et s’il y absence de constance Ă  la naissance (et avec de trĂšs fortes sous-estimations des distances Ă  supposer qu’il y ait profondeur dĂšs le dĂ©part), comment expliquer que la perception elle-mĂȘme redresse les donnĂ©es sensorielles de façon si prĂ©coce, puisqu’on a dĂ©celĂ© un dĂ©but de constance dans l’espace de la prĂ©hension dĂšs l’ñge de 5-6 mois ?

Rappelons d’abord, Ă  cet Ă©gard, l’étroite relation existant entre l’estimation des grandeurs et l’action. L’estimation des grandeurs projectives, qui ne sert Ă  rien dans l’action, est trĂšs mauvaise chez l’adulte sauf chez les dessinateurs qui utilisent la perspective et exercent par consĂ©quent ce genre d’évaluations. La grandeur objective sert au contraire constamment l’action qui a besoin de repĂ©rer les caractĂšres invariants de l’objet en vue de leur manipulation. Si nous vivions fixĂ©s Ă  un solide comme les huĂźtres sur leur rocher, sans dĂ©placements ni manipulations, nos estimations projectives seraient sans doute excellentes, tandis que la constance des grandeurs ne se dĂ©velopperait peut-ĂȘtre pas. Notons en second lieu que la signification perceptive elle-mĂȘme (et non pas seulement notionnelle) des configurations ou des Ă©lĂ©ments figuraux se modifie en fonction de l’action, ce que nous verrons entre autres au § 4 du chap. VII Ă  propos des traits de rĂ©fĂ©rence imposant Ă  partir d’un certain niveau de dĂ©veloppement une perception d’égale numĂ©rositĂ© (fig. 57). Notons en troisiĂšme lieu le rĂŽle des assimilations perceptives entre le clavier visuel et le clavier tactilo-kinesthĂ©sique, dont nous constaterons sous peu l’importance Ă  propos de la causalitĂ© perceptive (§ 6 de ce chap.). Il est utile, enfin, de rappeler de quelle façon spectaculaire la liaison entre la perception visuelle et l’action a Ă©tĂ© mise en Ă©vidence par les expĂ©riences sur les lunettes dĂ©formantes (Erismann, I. Kohler, Pa- pert), le redressement des tableaux perçus en cas de renversement de 180°, par exemple, ne pouvant ĂȘtre dĂ» qu’à de continuelles influences (par rĂ©affĂ©rences, etc.) de la situation d’action

et des impressions tactilo-kinesthĂ©siques sur la perception visuelle elle-mĂȘme.

Cela rappelĂ©, ce n’est donc sans doute pas sortir des frontiĂšres de la perception que d’invoquer, pour expliquer les dĂ©buts prĂ©coces de la constance des grandeurs, ces deux faits triviaux mais fondamentaux (1) que les objets changent de grandeur apparente non pas seulement quand ils s’éloignent ou se rapprochent du sujet, mais Ă©galement (et identiquement) quand le sujet s’éloigne ou se rapproche d’eux ; et (2) que, dans les deux cas, ces changements ne modifient pas les grandeurs tactilo-kinesthĂ©siques : dĂšs la coordination de la vision et de la prĂ©hension, un bĂ©bĂ© de 4-5 mois est donc Ă  mĂȘme de constater qu’en tenant un objet Ă  la main celui-ci change de grandeur apparente selon qu’il est tout prĂšs des yeux ou tenu Ă  bras tendu, mais qu’il ne perd pas pour autant sa grandeur tactilo-kinesthĂ©sique (et cela, que l’objet se dĂ©place de lui-mĂȘme, que l’enfant rapproche ou Ă©loigne sa tĂȘte de l’objet immobile ou qu’il le manipule en le dĂ©plaçant avec la main). L’exercice mĂȘme de la manipulation, situĂ© d’abord dans le simple contexte des mouvements propres Ă  l’espace de la prĂ©hension, puis de plus en plus dans celui de l’espace de la locomotion, impose donc une coordination croissante des distances et des grandeurs apparentes en mĂȘme temps qu’il vĂ©rifie sans cesse la permanence des grandeurs tactilo-kinesthĂ©siques. En ces conditions, l’enfant apprenant Ă  voir ce qu’il touche et Ă  toucher ce qu’il voit Ă©tablira une correspondance croissante ou une assimilation rĂ©ciproque entre les claviers visuel et tactilo-kinesthĂ©sique. 11 en rĂ©sultera, d’une part, le besoin d’une grandeur visuelle constante correspondant Ă  la permannence de la grandeur tactilo-kinesthĂ©sique (ce besoin restant Ă  satisfaire par une construction appropriĂ©e). Il en rĂ©sultera aussi, d’autre part, le fait que la distance visuelle devra ĂȘtre perçue en tant qu’espace Ă  parcourir (par l’objet ou par le sujet), c’est-Ă -dire qu’un objet vu Ă  distance sera perçu comme situĂ© Ă  un intervalle susceptible d’ĂȘtre franchi : d’oĂč le besoin d’un transport visuel en profondeur de caractĂšre particulier, qui ne se borne pas Ă  reporter sans changement un objet sur un autre, comme le transport visuel dans le plan fronto-parallĂšle, mais qui soit susceptible de reporter l’objet Ă©loignĂ© sur l’objet proche qui lui est comparĂ© (ou de le reporter simplement dans la direction du sujet) en modifiant sa grandeur apparente dans le sens d’un agrandissement au cours du rapprochement (ou vice-versa d’un rapetissement au cours de l’éloignement de l’objet proche).

En d’autres termes, dans la mesure oĂč la distance est perçue comme un espace Ă  parcourir, le transport en profondeur doit pouvoir permettre de percevoir l’objet Ă©loignĂ© comme s’il Ă©tait proche, sans avoir naturellement Ă  imaginer si c’est cet objet qui s’est rapprochĂ© ou si c’est le sujet (ou l’étalon proche) qui s’est dĂ©placĂ©.

La constance de la grandeur n’est alors pas autre chose que le rĂ©sultat le plus simple de la coordination de ces diverses activitĂ©s ou que la rĂ©duction la plus Ă©conomique de ces besoins. Rien n’excluerait en principe une perception visuelle s’en tenant aux seules grandeurs apparentes variables et aux distances. Seulement, d’une part, ces transformations de l’objet ne dĂ©pendraient pas seulement de ses dĂ©placements, mais encore de ceux du sujet. D’autre part, cette perception visuelle ne correspondrait plus aux perceptions tactilo-kinesthĂ©siques, ni statiquement, ni du point de vue des transports visuels en profondeur devant fournir un Ă©quivalent virtuel des transports manuels. D’oĂč une double complication. La coordination des claviers visuel et tactilo-kinesthĂ©sique, c’est-Ă -dire la construction de schĂšmes perceptifs communs aux deux domaines, conduit au contraire Ă  une composition telle que la grandeur apparente soit corrigĂ©e en fonction de la distance et aboutisse ainsi Ă  un produit relativement invariant qui est la grandeur constante : en ce cas les transformations des grandeurs projectives n’étant plus attribuĂ©es Ă  l’objet, seule la distance compte entre lui et le sujet (quel que soit l’élĂ©ment fixe et le mobile) et le conflit est supprimĂ© entre les informations visuelles et les enregistrements tactilo-kinesthĂ©siques.

Quant au processus de cette composition, il s’agit d’abord de prĂ©ciser les conditions de la centration et du transport en profondeur, car ni. l’un ni l’autre ne fournissent d’estimations univoques des distances ni des grandeurs. Pour ce qui est de la centration en profondeur, nous avions soutenu dans la Rech. III (pp. 298-303), et A. Rey a confirmĂ© la chose par une technique Ă©lĂ©gante {Rech. XXIII : deux traits parallĂšles tracĂ©s sur un bloc de verre), que, de deux Ă©lĂ©ments, celui qui est momentanĂ©ment centrĂ© semble simultanĂ©ment plus grand et plus proche que l’élĂ©ment momentanĂ©ment situĂ© en pĂ©riphĂ©rie : tant la grandeur que la distance apparentes varient ainsi avec la centration, et un facteur de dĂ©cision intervient donc au cours des dĂ©centrations pour choisir les valeurs Ă  retenir. Quant au transport en profondeur, il consiste Ă  comparer un Ă©lĂ©ment lointain Ă  un Ă©lĂ©ment proche en parcourant l’intervalle par un

mouvement du regard : celui-ci tend alors soit Ă  rapprocher ces Ă©lĂ©ments virtuellement, comme s’ils se dĂ©plaçaient dans le cadre des fuyantes, soit Ă  suivre ces fuyantes en s’efforçant de conserver les grandeurs rĂ©elles Ă  travers la perspective ; il est donc trĂšs probable que la prĂ©cision d’un tel transport dĂ©pend de l’expĂ©rience acquise des dĂ©placements rĂ©els d’objets en profondeur (lorsqu’il n’est pas dirigĂ© par des reprĂ©sentations gĂ©omĂ©triques) et, ici encore, il demeure une certaine marge d’approximation dans les Ă©valuations.

Cela Ă©tant, on comprend aisĂ©ment qu’une perception de grandeur puisse ĂȘtre corrigĂ©e en fonction de la distance, puisque, dĂšs les centrations et a fortiori les transports, les estimations donnent lieu Ă  fluctuations et Ă  corrections. Chacun a d’ailleurs pu observer sur lui-mĂȘme la maniĂšre dont un changement brusque de perception de la distance modifie instantanĂ©ment l’évaluation des grandeurs : un oiseau qui semblait petit et proche dans la brume apparaĂźt soudain comme grand si l’apparition d’une rĂ©fĂ©rence montre qu’il est Ă©loignĂ©, etc. On peut donc admettre ce qui suit en ce qui concerne l’évolution des constances avec l’ñge, mais en distinguant, pour la grandeur projective Ga et la distance Di, leurs valeurs supposĂ©es intervenant dans les compositions, soit Gac et Die, et leurs valeurs mesurĂ©es lors des essais de dissociation, soit Gad et Did :

(1) Chez le jeune enfant, il n’y a pas de raison pour que la grandeur projective Gac ne soit pas en moyenne estimĂ©e exactement, puisque la mesure de Ga dissociĂ©e (Gad) donne des rĂ©sultats d’autant meilleurs que l’enfant est plus jeune. Par contre il y a de bonnes raisons pour qu’il sous-estime les distance Die, si l’évaluation des distances dĂ©pend d’un exercice dĂ©butant avec la prĂ©hension et continuant avec les dĂ©placements. La composition Gac×Dic donnera donc une grandeur rĂ©elle Gr insuffisante, donc une sous-constance.

(2) Avec le dĂ©veloppement, et surtout chez l’adulte, l’évaluation des distances Die donnant lieu Ă  fluctuations dĂšs la centration et au cours des transports et le facteur de dĂ©cision intervenant bien davantage dans les estimations en profondeur qu’en plan fronto-parallĂšle 1, les distances Die sont en moyenne sur-

1 Lorsque l’on compare deux traits dans le plan fronto-parallĂšle, celui qui est momentanĂ©ment centrĂ© est surestimĂ©, mais en gĂ©nĂ©ral sans que le sujet s’en doute. En centrant alternativement les traits dessinĂ©s sur le bloc de verre de Rey (ce qui produit un effet de profondeur) le contraste est

estimĂ©es, non pas seulement Ă  cause de l’expĂ©rience acquise, qui permet d’éviter les dĂ©valuations, mais en vertu d’une rĂ©gulation de prĂ©caution consistant Ă  choisir, entre deux distances apparentes fournies alternativement par les centrations en profondeur, celle qui comporte le moins de risque de sous-estimation. A grandeur apparente Gac Ă©gale Ă  celle de l’enfant, la surestimation de Die suffit donc Ă  conduire Ă  des surconstances (+PGf), et a fortiori si les Gac sont surestimĂ©es.

(3) Si maintenant on cherche Ă  dissocier de telles compositions, c’est-Ă -dire Ă  mesurer des grandeurs apparentes Gad indĂ©pendamment des grandeurs rĂ©elles Gr, ou des distances Did indĂ©pendamment des grandeurs, les situations sont un peu diffĂ©rentes du fait que la dissociation est de difficultĂ© variable avec l’ñge et sans doute proportionnelle Ă  la stabilitĂ© des compositions ou surtout Ă  leur sĂ©dimentation en effets de champ. Mais sur ces points l’analyse est difficile du fait que nous ne savons pas de façon certaine si les Gac et Die se constituent avant les Gr, ou si la composition Gac×Dic = Gr dĂ©bute dĂšs le dĂ©part ou encore si Gac prĂ©cĂšde Die et Gr se constituant simultanĂ©ment, etc. Ce que nous connaissons expĂ©rimentalement se rĂ©duit aux courbes d’évolution des Gad, des Did et des Gr ainsi qu’à l’existence d’une corrĂ©lation entre Did et Gr Ă  5-7 ans, qui s’affaiblit ensuite. Il faut donc envisager toutes les possibilitĂ©s avant de pouvoir conclure avec un degrĂ© suffisant de probabilité :

(a) Notons d’abord que nos seules informations sur la stabilitĂ© de la composition sont relatives Ă  l’étendue des seuils d’égalitĂ©, un seuil peu Ă©tendu en moyenne (quelle que soit l’erreur systĂ©matique) constituant l’indice d’une composition stable. Or, en comparaisons binaires, les seuils de 5-8 ans sont de 7,4 en moyenne et ceux de l’adulte de 2,9 (Rech. III, tabl. I, p. 268) et, en comparaisons sĂ©riales (Rech. VI, fig. 5-7, p. 195), les seuils se rĂ©trĂ©cissent progressivement avec l’ñge (Ă©tant par ailleurs beaucoup plus Ă©troits Ă  tout Ăąge lorsque l’étalon est Ă©gal au mĂ©dian de la sĂ©rie). D’autre part, les seuils des Ă©galisations projectives Gad et des estimations de distances Did semblent obĂ©ir Ă  la mĂȘme loi d’évolution 1.

au contraire trÚs frappant entre la surestimation avec rapprochement de celui qui est centré et la dévalorisation avec éloignement apparent de celui qui demeure alors dans la périphérie.

1 II n’y a pas eu de mesures de seuils Ă  propos des distances, mais l’écart entre les trois mĂ©dianes passe de 7,1 (enfants) Ă  5,8 (adultes) pour la centration sur AV et de 5,5 (enfants) Ă  4,6 (adultes) pour la centration sur VB.

(b) Pour expliquer les meilleures Ă©valuations projectives Gad de l’enfant et les meilleures corrĂ©lations Ă  5-7 ans que plus tard entre les distances Did et les constances Gr on pourrait donc dire que, chez l’enfant, la composition Gac×Dic = Gr Ă©tant moins stable, sa dissociation est plus facile, ce qui signifie que les valeurs Gad et Did sont plus proches des valeurs Gac et Die : il en rĂ©sulterait alors sans plus une moindre erreur projective moyenne et une meilleure corrĂ©lation entre Did et Gr. Chez l’adulte, au contraire, la dissociation d’une composition plus stable serait plus malaisĂ©e, de telle sorte que les valeurs Gad et Did seraient plus Ă©loignĂ©es des valeurs Gac et Die : d’oĂč une plus grande erreur projective et une plus faible corrĂ©lation entre Did et Gr.

(c) Mais on pourrait aussi soutenir une hypothĂšse qui semble au premier abord contradictoire avec la prĂ©cĂ©dente et qui consisterait Ă  dire que les estimations Ga, Di et Gr, d’abord relativement indiffĂ©renciĂ©es chez l’enfant deviendraient de plus en plus indĂ©pendantes avec l’ñge. Cette indĂ©pendance de Did et de Gr se vĂ©rifierait d’emblĂ©e Ă  leur absence de corrĂ©lation statistique. Quant Ă  l’indĂ©pendance relative de Gad elle se marquerait Ă  la fois par la possibilitĂ© d’un apprentissage (chez les dessinateurs, etc. et dans les mesures II et III du tabl. 91) et, par le fait que l’erreur projective diminue de 10 ans Ă  l’ñge adulte sous l’influence de facteurs assurĂ©ment nouveaux, donc probablement indĂ©pendants. Chez l’enfant, au contraire, la distance Did et la grandeur rĂ©elle Gr seraient peu diffĂ©renciĂ©es, les deux estimations se faisant presque toujours de pair dans la vie ordinaire : d’oĂč la bonne corrĂ©lation Ă  5-7 ans. Quant Ă  la grandeur projective Gad elle ne donne pas lieu Ă  une erreur nulle, mais encore assez forte, tĂ©moignant ainsi d’une indiffĂ©renciation relative avec la grandeur rĂ©elle Gr.

(d) Mais ces deux hypothĂšses (b) et (c) ne sont contradictoires qu’en apparence, car autre chose est de dissocier une composition Gac×Dic = Gr en ses composantes de maniĂšre Ă  retrouver Gad = Gac et Did = Die et autre chose est de composer Gr avec des composantes Gac et Die diffĂ©renciĂ©es au dĂ©part ou relativement indiffĂ©renciĂ©es dĂšs le dĂ©part. L’hypothĂšse (b) affirme simplement qu’en dissociant Gr on ne retrouve ni Gad = Gac ni Did = Die, si la composition est forte ou stable, tandis qu’on les retrouve plus facilement si la composition est moins stable. L’hypothĂšse (c) affirme d’abord que ces Gad et Did (distincts de Gac et Die) sont susceptibles de donner lieu Ă  un apprentissage avec indĂ©pendance relative par rapport Ă 

Gr, ce qui n’a rien de contradictoire avec l’hypothĂšse (b) et en constitue mĂȘme un complĂ©ment assez naturel. L’hypothĂšse (c) affirme ensuite que Gac et Die peuvent ĂȘtre dĂšs le dĂ©part relativement indiffĂ©renciĂ©s de Gr (ou que c’est le cas entre Die et Gr avec diffĂ©renciation plus grande de Gac, ce qui revient Ă  dire que Die et Gr se construisent concurremment Ă  partir d’estimations Gac dominant tout au dĂ©part), mais cela n’est pas non plus contradictoire avec l’hypothĂšse (b) : au contraire une composition peut ĂȘtre instable prĂ©cisĂ©ment parce que fondĂ©e sur des composantes peu diffĂ©renciĂ©es, tandis que leur diffĂ©renciation ultĂ©rieure les rendrait plus complĂ©mentaires et stabiliserait ainsi la composition.

(e) Au total nous retiendrons donc les deux hypothĂšses (b) et (c) Ă  la fois. Le stade initial (inconnu) pourrait fort bien ĂȘtre caractĂ©risĂ© par un primat des grandeurs apparentes ou projectives Gac, avec absence de distances Die ou de grandeurs rĂ©elles Gr ou avec un faible dĂ©but de profondeur aux trĂšs petites distances Die. Dans la suite les estimations de distances Die se diffĂ©rencieraient un peu plus (donc Ă  partir de zĂ©ro et sous l’action des seuls dĂ©placements de prĂ©hension, etc., ou Ă  partir d’un faible pouvoir visuel mais avec renforcement et exercice ultĂ©rieurs sous l’action des mouvements et de la prĂ©hension). Quant Ă  la grandeur rĂ©elle Gr elle se composerait par combinaison de Gac et Die, soit Ă  partir des premiĂšres diffĂ©renciations de Die dues Ă  l’exercice soit un peu ultĂ©rieurement et cette composition demeurerait longtemps Ă  la fois peu stable et s’appuyant sur des composantes peu diffĂ©renciĂ©es (Gac par rapport Ă  Gr et Die par rapport aussi Ă  Gr). Enfin dans la mesure mĂȘme des stabilisations de la composition, sa dissociation en serait plus malaisĂ©e, d’oĂč une diffĂ©rence croissante entre les Gad ou Did dissociĂ©es et les Gac ou Die intĂ©grĂ©es, ce qui ouvre la voie Ă  une indĂ©pendance relative de ces Gad ou Did (nouveaux apprentissages, etc.).

Au total, l’ensemble des faits dĂ©crits aux § § 1 Ă  4 de ce chapitre et des interprĂ©tations qu’ils nous ont suggĂ©rĂ©es en ce § 5 parlent en faveur de l’hypothĂšse selon laquelle la constance des grandeurs ne se rĂ©duit ni Ă  un mĂ©canisme innĂ© tout montĂ© (mĂȘme si elle comporte une part d’innĂ©itĂ©, ce que l’on ne peut jamais exclure), ni Ă  un Ă©quilibre automatique de type physique, mais rĂ©sulte d’activitĂ©s perceptives prĂ©coces et de leur composition dans le sens d’une compensation entre les grandeurs apparentes et les distances, mais d’activitĂ©s et de composition se poursuivant au cours de tout le dĂ©veloppement et ne se sĂ©di-

mentant que peu Ă  peu en effets de champ. Ainsi conçue, la constance des grandeurs apparaĂźt comme un schĂšme perceptif de conservation, avec les compensations approchĂ©es qu’elle comporte et un dĂ©but, trĂšs approximatif aussi, de rĂ©versibilitĂ© dans la mesure oĂč le processus dĂ©clenchant la composition est le rapetissement ou l’agrandissement des grandeurs projectives selon l’éloignement ou le rapprochement en profondeur. Il est donc fort probable qu’il existe quelque lien entre cette composition perceptive de la constance et la construction du schĂšme sensori-moteur de l’objet permanent, qui s’effectue Ă  la mĂȘme pĂ©riode du dĂ©veloppement, mais avec un lĂ©ger dĂ©calage : ce schĂšme repose, en effet, aussi sur un « groupe » pratique de dĂ©placements, mais un groupe plus gĂ©nĂ©ral, ne considĂ©rant pas simplement les trajets ou distances en ligne droite, mais des trajets quelconques et surtout des trajets et des positions sortant des frontiĂšres des champs perceptifs. Le problĂšme se pose donc de la relation entre ces deux constructions, et nous en reprendrons la discussion au § 2 du chap. VI.

§ 6. La causalité perceptive visuelle et tactilo-kinesthésique.

Les impressions perceptives de causalitĂ©, dĂ©couvertes par Duncker et Metzger puis Ă©tudiĂ©es par A. Michotte avec l’ampleur que l’on sait, nous paraissent rentrer dans la catĂ©gorie des phĂ©nomĂšnes perceptifs de constances. Une constance perceptive se reconnaĂźt, en effet, Ă  trois caractĂšres : la conservation d’une propriĂ©tĂ© perçue malgrĂ© la transformation d’autres propriĂ©tĂ©s de l’objet ou de la figure ; un « dĂ©doublement phĂ©-1. nomĂ©nal » permettant de percevoir Ă  la fois les propriĂ©tĂ©s con-H servĂ©es et transformĂ©es ; et une compensation permettant d’assurer la constance en fonction des transformations en sens inverse des propriĂ©tĂ©s non constantes. Or, ces trois propriĂ©tĂ©s se retrouvent dans la perception de la causalitĂ©.

La conservation d’une propriĂ©tĂ© de l’objet au travers de la transformation des autres est le propre de toutes les constances : la grandeur rĂ©elle de l’objet se conserve malgrĂ© le rapetissement projectif apparent de ce dernier, la forme rĂ©elle de l’objet reste perçue malgrĂ© la transformation de la forme apparente (constance de la forme lors d’un changement de perspective), la couleur rĂ©elle de l’objet continue de s’imposer malgrĂ© les changements de la couleur apparente Ă  l’éclairement, etc. Dans le cas de la causalitĂ© perceptive, ce qui se conserve n’est

plus la propriĂ©tĂ© d’un seul objet mais une propriĂ©tĂ© transmise d’un premier objet (A) Ă  un autre (B) : Ă  savoir un mouvement passant de A Ă  B. Et cette conservation est bien perçue Ă  travers le changement d’autres propriĂ©tĂ©s, puisqu’il y a toujours modification du mouvement de B et, dans la plupart des cas, de A Ă©galement.

Il y a en second lieu dĂ©doublement phĂ©nomĂ©nal : dans la constance des grandeurs on perçoit Ă  la fois la grandeur rĂ©elle de l’objet et son rapetissement apparent (ce qui ne signifie pas qu’on puisse les estimer simultanĂ©ment tous deux avec prĂ©cision, puisque ces estimations respectives supposent une dissociation relative, cf. S§ 3 et 5, mais ce qui signifie qu’on les perçoit tous deux globalement). Dans la constance de la forme, on perçoit Ă  la fois la forme rĂ©elle et la forme apparente (perspective) et, pour les couleurs, la couleur rĂ©elle et la couleur apparente (Ă©clairement), etc. Dans la causalitĂ© perceptive, Michotte a bien montrĂ© qu’on perçoit le mouvement de l’objet patient B Ă  la fois comme un dĂ©placement de B et comme un prolongement du mouvement de l’agent A.

Les constances reposent en troisiĂšme lieu sur des compensations. Nous avons cherchĂ© Ă  dĂ©montrer (§ § 3 Ă  5) que la constance des grandeurs rĂ©sultait d’une compensation du rapetissement apparent par la distance, ce qui revient Ă  rĂ©tablir la grandeur rĂ©elle au moyen d’un rapprochement virtuel. Dans le cas de la constance de la forme, on pourrait montrer de mĂȘme que la dĂ©formation apparente est corrigĂ©e par un rĂ©tablissement virtuel de la position normale proportionnel au dĂ©placement angulaire qui a modifiĂ© la forme. La constance des couleurs rĂ©sulte de mĂȘme sans doute d’une composition compensatrice entre la couleur apparente et l’éclairement 1. Etc. Dans le cas de la causalitĂ© perceptive, Michotte n’a point dĂ©crit les phĂ©nomĂšnes en termes de compensation, mais selon son schĂ©ma de 1’« ampliation du mouvement » : en vertu d’une sorte de Gestalt cinĂ©matique, le mouvement de l’agent A serait perçu comme se prolongeant en celui de B lorsque sont remplies certaines conditions spatiales (mĂȘme direction et prioritĂ© spatiale de A), temporelles (prioritĂ© temporelle du mouvement de A et absence

1 Au tachistoscope (voir Leibowitz, Chinetti et Sidowski, art. citĂ© au § 1) la constance des couleurs est amĂ©liorĂ©e parce qu’on n’a sans doute le temps de percevoir ni l’éclairement ni la couleur apparente ; la constance de la forme est dĂ©tĂ©riorĂ©e, faute sans doute de temps pour effectuer la correction angulaire ; la constance des grandeurs reste au contraire inchangĂ©e, parce que la distance et la grandeur apparente sont perçues simultanĂ©ment dĂšs les temps trĂšs courts.

de pause trop longue entre les deux mouvements) et cinĂ©ma- tiques (vitesse de A Ă©gale ou supĂ©rieure Ă  celle de B). Mais nous avons, de notre cĂŽtĂ©, considĂ©rĂ© le schĂ©ma de l’ampliation comme une bonne description plus que comme une explication et cherchĂ© Ă  rendre compte de l’aspect proprement causal de ce genre d’impressions perceptives en recourant Ă  un modĂšle de compensation (voir Piaget et Lambercier, Rech. XXXIII, § § 11-13, etc.).

Le modĂšle de l’ampliation, lorsqu’il n’est pas complĂ©tĂ© par un schĂ©ma de compensation, nous paraĂźt, en effet, prĂ©senter deux sortes de difficultĂ©s. La premiĂšre est que l’on comprend mal comment, en ne combinant que des mouvements et des vitesses, on obtient finalement cette impression de « production » qui caractĂ©rise la perception de la causalitĂ© et qu’A. Michotte a lui-mĂȘme finement analysĂ©e : seul un mĂ©canisme de compensation faisant intervenir, outre les mouvements, des impressions de poussĂ©es (dĂ©jĂ  dĂ©crites par Michotte) mais aussi de rĂ©sistance, sera donc susceptible d’expliquer le caractĂšre causal des sĂ©quences cinĂ©matiques. En second lieu, l’ampliation au sens strict (avec homogĂ©nĂ©itĂ© de directions) prĂ©sente quelques exceptions : nous avons obtenu avec Lambercier des impressions causales sans Ă©lan avec mouvements apparents de A perpendiculaires Ă  ceux de B (Rech. XXXIII, § § 5 et 17) et H. E. Gruber a montrĂ© un bel effet causal (par film) lorsqu’un socle, sur lequel repose un objet en forme de planche (ou de tablier d’un pont), se dĂ©place et produit ainsi la chute de l’objet qu’il supportait. En ces cas, on peut toujours, si l’on veut, parler d’ampliation, mais alors au sens Ă©largi d’une transmission du mouvement : seulement la perception de cette transmission d’un mouvement ne saurait s’expliquer qu’en fonction d’un schĂ©ma de compensation entre mouvements, poussĂ©es et rĂ©sistances, et l’effet Gruber, notamment, met en Ă©vidence particuliĂšre cette impression de rĂ©sistance (c’est ici la suppression d’une rĂ©sistance et non pas Ă  lui seul le mouvement de l’agent A qui paraĂźt entraĂźner la chute de l’objet supportĂ© B).

Cela dit, le modĂšle de compensation que nous proposons est le suivant. Les trois premiers des facteurs invoquĂ©s sont ceux-lĂ  mĂȘmes que dĂ©crit sans cesse Michotte, et le quatriĂšme (rĂ©sistance) est ajoutĂ© par nous, mais en raison des contrĂŽles expĂ©rimentaux que nous dĂ©crirons ensuite :

(1) Il convient d’abord de considĂ©rer la perte de vitesse de l’agent A Ă  la suite de l’impact. En dĂ©signant par Ai le mou-

vement de A avant l’impact et par A2 son mouvement aprĂšs l’impact, ce premier facteur s’écrira donc Ai— A2.

(2) Vient ensuite l’impression de la poussĂ©e F exercĂ©e par l’agent A. Cette impression peut dĂ©pendre de la perception d’un contact T entre A et B, d’un choc C entre A et B, mais peut exister aussi sans choc ni mĂȘme contact et dĂ©pendre simplement de la vitesse de A, etc. Ce second facteur sera donc F(T, C) oĂč T et C peuvent ĂȘtre nuis.

(3) Vient maintenant le fait essentiel, complĂ©mentaire de (1), que le patient B est modifiĂ© par l’impact et gagne en gĂ©nĂ©ral un mouvement aprĂšs que A l’a perdu. Si nous appelons B1 le mouvement de B avant l’impact et B2 son mouvement aprĂšs l’impact, on aura donc B2— Bl = gain de vitesse de B aprĂšs l’impact.

(4) Mais ce gain B2— B1 ne compense pas toujours la perte de A, soit A1-A2, et mĂȘme avec l’adjonction du facteur F on ne saurait encore mettre la causalitĂ© perceptive en Ă©quation 1. Il est donc indispensable, si l’on suppose l’existence d’un mĂ©canisme de compensation, de recourir Ă  un quatriĂšme facteur R, que nous appellerons l’impression de plus ou moins grande rĂ©sistance produite par le patient B, et que nous dĂ©finirons simplement comme suit (sans aucune rĂ©fĂ©rence Ă  la notion physique exacte de rĂ©sistance) : l’impression que B est mis en mouvement « plus ou moins aisĂ©ment » par A. Ce facteur peut dĂ©pendre, comme F (dont il est la rĂ©ciproque) des chocs C et contacts T, ou en ĂȘtre indĂ©pendant.

L’équation gĂ©nĂ©rale de la causalitĂ© perceptive exprimera alors la compensation suivante entre les termes du premier et ceux du second membres :

(45) (A1-A2)+F(T, C) = (B2-B1)+R(T, C)

Il est, en effet, facile de constater que cette Ă©quation recouvre tous les cas particuliers d’impressions causales dĂ©crites par Michotte, Gruber, etc. ou retrouvĂ©s par nous dans notre Ă©tude gĂ©nĂ©tique avec Lambercier :

Tout d’abord, dans le cas de 1’« entraĂźnement » (A rejoint B immobile et l’entraĂźne sans perdre de vitesse), on a :

(46) O + F(T) = B2+O

ou, si B Ă©tait lui-mĂȘme en mouvement : O + F(T) = (B2— B1) + O.

1 Par exemple quand B2 < A1, donc a fortiori quand B2 < (A2 + F).

Dans le cas du « lancement » (A s’arrĂȘte Ă  l’impact et B jusque-lĂ  immobile part Ă  une vitesse Ă©gale ou moindre), on a : (47) A1 + F(C, T) = B2+ R(C, T)

Si B2 < A1 on Ă©prouve une plus grande impression causale, parce que B paraĂźt rĂ©sister davantage. En cas de « dĂ©clenchement » (B immobile jusqu’à l’impact, puis partant Ă  une vitesse supĂ©rieure Ă  celle de A) on a1 :

(48) A1+F[(T, C)→ O)] < B2+O

L’inĂ©galité < marque le fait que le dĂ©clenchement n’est plus une forme stricte de causalitĂ©, impliquant la conservation du mouvement et par consĂ©quent une compensation exacte. Il en est de mĂȘme de l’impression perceptive produite par l’arrĂȘt de A contre B immobile et qui, chez la plupart des adultes, ne constitue pas une impression proprement causale :

(49) A1 + F(T, C) > O + R(T, C)

L’inĂ©galité > exprime le fait que la perte de mouvement de A est plus grande que l’acquisition (nulle) de B, tandis que dans le dĂ©clenchement c’est l’inverse. Quant Ă  l’effet Gruber, ou aura si l’on appelle A le socle qui se dĂ©place et B l’objet supportĂ© qui tombe alors :

(50) A2— R = B2— F

oĂč A2 = mouvement du socle, — R = suppression de sa rĂ©sistance, B2 = chute de B et — F = suppression de sa pression sur A. Notons que si l’on considĂšre au contraire comme B le socle et comme A l’objet sĂŒpportĂ© on aura rĂ©ciproquement : A2— F — B2— R.

Ainsi toutes les situations connues (y compris les situations « paradoxales » : cf. prop. 6 et 7 de la Rech. XXXIII, p. 154) s’expriment par la mĂȘme Ă©quation (45) ou ses transformations. Mais il nous reste Ă  vĂ©rifier que la rĂ©sistance R n’est point introduite en ce schĂ©ma de compensation par simple besoin thĂ©orique et que le sujet Ă©prouve rĂ©ellement l’impression que l’objet patient B est « plus ou moins facilement dĂ©placé ». A cet Ă©gard, outre l’effet Gruber qui nous paraĂźt dĂ©cisif quant Ă  la nĂ©cessitĂ© d’invoquer R, nous avons fait les deux contrĂŽles suivants. En premier lieu nous avons modifiĂ© la vitesse apparente de l’élĂ©ment B d’une sĂ©quence causale (ou encore d’un

1 Le signe → signifie ici « tend vers », donc dĂ©pense trĂšs faible de F(T.C.).

mobile unique, sans sĂ©quence causale) en masquant simplement par un volet le point d’arrĂȘt de B, et nous avons demandĂ© aux sujets si le poids ou la lĂ©gĂšretĂ© apparents de l’objet B (ou du mobile unique) Ă©taient Ă©galement modifiĂ©s. Le rĂ©sultat a Ă©tĂ© qu’il existe une corrĂ©lation trĂšs significative entre les augmentations apparentes de vitesse et de lĂ©gĂšreté :

Tabl. 100. Relations entre la vitesse et la légÚreté apparentes (en % du nombre des comparaisons)1 :

Mais la question est naturellement de savoir si ces rĂ©ponses sont indĂ©pendantes, c’est-Ă -dire s’il n’y a pas eu dĂ©duction (notionnelle) de l’augmentation de lĂ©gĂšretĂ© Ă  partir de l’augmentation de vitesse et s’il y a lĂ  rĂ©ellement deux impressions perceptives corrĂ©latives. La question est d’autant plus complexe que, si (comme cela est trĂšs probable) il intervient en de telles impressions des cchĂšmes perceptifs antĂ©rieurement acquis, le sujet peut passer de l’augmentation apparente de vitesse Ă  celle de la lĂ©gĂšretĂ© par une prĂ©infĂ©rence perceptive, fondĂ©e sur les connexions internes de tels schĂšmes, et non pas seulement par une infĂ©rence notionnelle. Quoi qu’il en soit de ces points, il reste nĂ©anmoins, et lĂ  est l’essentiel, que ces sujets reconnaissent l’existence d’impressions perceptives de lĂ©gĂšretĂ© (ou moindre rĂ©sistance) aussi bien que de poussĂ©es, de chocs, etc. et, s’ils ne l’expriment pas toujours spontanĂ©ment (cela se produit pourtant), c’est qu’ils ne formulent pas tout (par exemple la soliditĂ© apparente des mobiles, que personne ne souligne mais que chacun admet et qui est trĂšs voisine de la rĂ©sistance elle- mĂȘme).

Notre second contrĂŽle est plus dĂ©cisif et a portĂ© sur la comparaison des sĂ©quences causales en prĂ©sentation horizontale et verticale, et, en ce dernier cas, sur la comparaison des sĂ©quences en direction du bas vers le haut ou l’inverse. Or,

1 Entre parenthĂšses le nombre absolu des comparaisons.

presque tous les sujets exercĂ©s (au moins 9 sur 10) perçoivent une diffĂ©rence entre les prĂ©sentations horizontales et verticales, et, en ce dernier cas, entre les deux sens de parcours. Dans la situation de lancement avec contact, l’impression dominante est celle d’une plus grande activitĂ© du patient B Ă  la montĂ©e (cf. un ascenseur) et d’une plus grande passivitĂ© Ă  la descente , (comme si B Ă©tait freinĂ© par le milieu). 11 en est de mĂȘme pour ’j l’entraĂźnement S, etc. Bref, les impressions de poids et de rĂ©sis- J tance sont alors facilement explicitĂ©es, ce qui est de nature à | nous rendre prudents sur tout ce qui peut rester implicite, tout en intervenant Ă©galement, dans les prĂ©sentations horizontales ordinaires.

Mais, en admettant notre schĂ©ma de compensation pour expliquer la causalitĂ© perceptive, il reste l’ampliation du mouvement dans le sens large oĂč nous avons acceptĂ© cette supposition. Le problĂšme qui se pose alors, comme Ă  propos des constances simples (portant sur la conservation d’une propriĂ©tĂ© d’un seul objet et non pas sur la conservation d’un mouvement transmis d’un objet Ă  un autre, comme dans la causalitĂ© perceptive) est d’établir si cette compensation engendrant la liaison causale est le produit d’un effet de champ automatique ou le rĂ©sultat d’activitĂ©s perceptives avec rĂ©gulations compensatrices. Or, trois sortes de considĂ©rations nous paraissent dĂ©cisives Ă  cet Ă©gard.

La premiĂšre est que, en fait, la conservation du mouvement, c’est-Ă -dire sa transmission de l’agent A au patient B, ne donne jamais lieu Ă  un enregistrement sensoriel direct portant sur le passage de ce mouvement entre A et B, mais se traduit exclusivement par la perception d’une rĂ©sultante. En termes concrets, cela signifie qu’on ne « voit » jamais rien « passer » de A Ă  B (un flux, une onde, un mouvement phi, etc.) : on voit seulement que quelque chose « a passé », ce qui est tout diffĂ©rent. Autrement dit encore, il n’existe pas, en tant que substrat de l’impression perceptive de causalitĂ©, de « passage sensible » entre le mouvement-cause (le mouvement de A) et le mouvement-effet (le mouvement de B), car l’on ne voit pas le mouvement lui-mĂȘme passer de A Ă  B (contrairement Ă  l’hypothĂšse de Duncker et de Metzger, que Michotte rĂ©fute avec raison) : ce qui est donnĂ© perceptivement n’est qu’un passage immĂ©diatement reconstituĂ©, donc une impression de passage mais en tant que rĂ©sultante ou que produit d’une composition. En un tel cas, 11 est dĂ©jĂ  clair que cette composition ne saurait correspondre Ă  une simple « Gestalt » visuelle, telle qu’un

effet figurai de champ, mais qu’elle rĂ©sulte d’activitĂ©s plus complexes, du type des rĂ©gulations compensatrices dont nous avons pressenti la prĂ©sence Ă  propos de la constance des grandeurs.

En second lieu, il est possible, dans le cas de la perception de la causalitĂ©, de fournir un modĂšle assez simple de ces activitĂ©s perceptives et du mĂ©canisme de compensation qu’elles utilisent. Le sujet suit d’abord du regard le mouvement A1 de A et se livre ainsi Ă  un transport rĂ©el Tp de A, de sa position initiale Ă  sa position finale, puis il fait de mĂȘme en ce qui concerne le mouvement de B. Mais, dans la mesure oĂč le mouvement de B suit celui de A (par prolongement spatio-temporel simple ou parce qu’il y a eu contact, etc.) et oĂč la rencontre de A et de B a modifiĂ© les mouvements ou positions de A et de B, alors, le transport rĂ©el de A jusqu’à l’impact se continue par un transport virtuel Tpv fournissant le mouvement qu’il aurait conservĂ© sans la rencontre avec B, tandis que le transport rĂ©el de B depuis l’impact s’accompagne de l’estimation de l’intervalle qu’il n’aurait pas parcouru sans l’arrivĂ©e de A. Dans le cas du lancement et du dĂ©clenchement, c’est alors la diffĂ©rence TpvA — TpB, et (en cas d’inĂ©galitĂ© de vitesses A1>B2) le freinage du transport virtuel TpvA prolongeant TpA, qui dĂ©clencheraient les impressions dynamiques sous leur forme visuelle (impression visuelle de rĂ©sistance consĂ©cutives Ă  celles de poussĂ©e, etc., qui se sont produites Ă  l’impact). Dans le cas de l’entraĂźnement, le transport rĂ©el de A se conserve sans entraĂźner de transport virtuel, mais le transport de B s’accompagne d’un transport virtuel TpvB si B Ă©tait dĂ©jĂ  en mouvement avant l’impact et Ă  une vitesse moindre : on aura donc Ă  nouveau une diffĂ©rence TpB— TpvB avec assimilation de TpB a TpA ; si B Ă©tait immobile avant l’impact, le transport rĂ©el de B reste dominĂ© par cette immobilitĂ© initiale (par un TpvB=0 qui est une sorte de rappel de l’immobilitĂ© antĂ©rieure) et est donc ainsi assimilĂ© Ă  celui de A. En tous les cas, le mĂ©canisme des transports rĂ©els et virtuels semble ainsi expliquer pourquoi le transport de B est subordonnĂ© Ă  celui de A (ce qui rejoint simplement l’« ampliation du mouvement » de Michotte), mais aussi pourquoi les modifications de vitesses provoquent le besoin d’un schĂšme de compensations, les ralentissements objectifs se traduisant en rĂ©sistances qui empĂȘchent les transports virtuels d’égaler les transports rĂ©els et les accĂ©lĂ©rations ou mises en marche se traduisant en actions directes d’un transport sur le suivant. En un mot, le jeu des transports suf-

fit Ă  expliquer pourquoi le mouvement de A se conserve au sein des mouvements de B et comment les modifications apparentes sont compensĂ©es en termes de freinage et d’accĂ©lĂ©ration.

Mais il reste Ă  expliquer pourquoi ces divers effets sont perçus par le sujet en termes de poussĂ©es et de rĂ©sistances objectives, donc de causalitĂ© matĂ©rielle extĂ©rieure et non pas simplement de causalitĂ© oculo-motrice (rĂ©sistances, etc., perçues par voie proprioceptive) 1. C’est ici qu’intervient une troisiĂšme raison pour attribuer la causalitĂ© perceptive Ă  des activitĂ©s complexes et non pas Ă  de simples effets de champ : il existe sans doute des schĂšmes communs Ă  la causalitĂ© perceptive visuelle et Ă  la causalitĂ© perceptive tactilo-kinesthĂ©sique, et ces schĂšmes permettraient alors la traduction ou mise en correspondance des impressions tactilo-kinesthĂ©siques en impressions visuelles et rĂ©ciproquement. Il existe, en effet, une causalitĂ© perceptive tactilo-kinesthĂ©sique (d’ailleurs sans doute antĂ©rieure gĂ©nĂ©tiquement Ă  la causalitĂ© visuelle) et elle prĂ©sente tous les Ă©lĂ©ments d’un schĂšme de compensation : mouvement de l’agent A avec poussĂ©e sur le patient B, puis mouvement de B mais avec une rĂ©sistance directement et explicitement perçue (poids, etc). D’autre part, il est Ă©vident que, Ă  partir de la coordination de la vision et de la prĂ©hension (dont nous avons dĂ©jĂ  vu le rĂŽle sur la constance des grandeurs) puis au cours de tout l’apprentissage de l’imitation, l’enfant de 5 œ Ă  18 mois et au-delĂ  est conduit Ă  faire correspondre sans cesse ses impressions tactilo-kinesthĂ©siques aux impressions visuelles et rĂ©ciproquement, et par consĂ©quent Ă  construire des schĂšmes communs permettant de les assimiler les unes aux autres. Notre hypothĂšse est donc que les aspects dynamiques attribuĂ©s aux sĂ©quences cinĂ©matiques objectives par la causalitĂ© perceptive visuelle (impressions de poussĂ©e de choc et de rĂ©sistances diverses) ne sont que l’expression d’une traduction en impressions visuelles des impressions tactilo-kinesthĂ©siques correspondantes, traduction rendue possible Ă  la fois par l’action de schĂšmes communs aux deux claviers et par lĂ  dynamique des transports proprement visuels (celle-ci Ă©tant alors 1 assimilĂ©e Ă  ceux-lĂ ).

Or, deux sortes de faits viennent Ă  l’appui d’une telle hypothĂšse. Les premiers tiennent Ă  l’évolution de la causalitĂ©

1 Ce qui arrive d’ailleurs parfois : un de nos sujets, en comparant les prĂ©sentations horizontales, prĂ©tend ressentir en son propre corps les impressions de poussĂ©e, etc.

visuelle de l’enfant Ă  l’ñge adulte. Nous n’avons pas trouvĂ© avec Lambercier de grandes diffĂ©rences sauf une entre les divers niveaux d’ñge de la causalitĂ© visuelle (sinon que la causalitĂ© chez l’enfant est un peu plus large, englobant par exemple certaines actions d’arrĂȘt, etc., mais structurĂ©e avec moins d’exactitude et comportant ainsi une marge plus approximative de compensations) : la seule diffĂ©rence notable, mais d’autant plus instructive, est que l’enfant, tout en prĂ©sentant un seuil ( beaucoup plus large quant Ă  la perception des contacts, n’ad- (met en gĂ©nĂ©ral pas d’impressions causales sans contact, tandis que le lancement Ă  distance, qui relĂšve plus spĂ©cifiquement des transports visuels, est couramment perçu chez l’adulte comme l’a dĂ©jĂ  montrĂ© Yela1. Or, il est difficile de ne pas considĂ©rer cette exigence de contact chez les jeunes sujets comme un indice du fait que leur causalitĂ© perceptive visuelle reste plus proche de ses sources dynamiques tactilo-kinesthĂ©- siques, encore que le lancement sans contact, tout en procĂ©dant de simples transports visuels, est frĂ©quemment assimilĂ© chez l’adulte et parfois chez l’enfant Ă  un schĂšme empirique de compression (lorsqu’on a suggĂ©rĂ© Ă  l’enfant la possibilitĂ© de dĂ©placer un papier Ă  distance par le souffle). Voici un exemple des rĂ©ponses obtenues pour des effets de lancement (vitesse 6 :1 et 3 : 1 pour A et B) et de dĂ©clenchement (vitesses 1 : 6 et 1 : 3) Ă  distances variables (tabl IV de la Rech. XXX11I) :

Tabl. 101. Contacts perçus (T : réels ou apparents), poussées (F) et compressions (Pc) :

 

Vitesses 6

: 1 et

3 : 1

Vitesses 1

: 6 ei

t 1 : 3

 

16 enfants (6-8 ans)

.12

adultes

16 enfants

12

adultes

 

F T Pc

F

T Pc

F T Pc

F

T Pc

Nombre

134 92 38

190

36 38

110 99 23

96

32 76

 

On voit que l’enfant perçoit beaucoup plus de contacts que l’adulte (seuil plus large), soit que le contact perçu entraüne l’impression causale, soit que celle-ci entraüne un contact apparent soit plus probablement qu’il y ait interaction entre les deux

1 M. Yela, Phénoménal causation at a instance, Quaterl. Journ. of Exper. Psychol., t. IV, pp. 139-154.

effets, mais il Ă©prouve beaucoup moins d’impressions causales sans contact, sauf en cas de compression (mais en ce cas avec suggestion avant l’expĂ©rience pour favoriser l’acceptation d’une causalitĂ© Ă  distance).

Mais, outre ce rĂŽle initial du contact, qui semble ainsi ne pouvoir provenir que d’une correspondance avec la causalitĂ© tactilo-kinesthĂ©sique chez les sujets enfantins dont on aurait pu au contraire attendre qu’ils acceptent n’importe quoi, un second groupe de faits peut ĂȘtre invoquĂ© en faveur d’une origine tactile des effets de poussĂ©e et de rĂ©sistance : c’est la possibilitĂ© de provoquer par l’expĂ©rience des Ă©changes entre les impressions causales visuelles et tactilo-kinesthĂ©siques. Nous avons Ă  cet Ă©gard Ă©tudiĂ© avec J. Maroun (Rech. XXXIV) la localisation de l’impact dans la causalitĂ© tactilo-kinesthĂ©sique. Chacun sait qu’en touchant le sol avec l’extrĂ©mitĂ© de sa canne ou mieux encore, avec la pointe d’un fil Ă  plomb (Ă  fil flexible), on localise l’impact non pas dans la main mais au point de contact entre la canne ou le plomb et le sol. Les auteurs attribuent en gĂ©nĂ©ral cet effet Ă  une action du clavier visuel sur le clavier tactilo-kinesthĂ©sique, ce que semblent confirmer les expĂ©riences classiques de Stratton. Nous nous sommes donc demandĂ© si, en faisant pousser avec une sorte de rĂąteau une suite de boĂźtes de diffĂ©rents poids espacĂ©s le long d’une glissiĂšre, on obtiendrait, avec les yeux ouverts ou fermĂ©s, une dĂ©lĂ©gation des impressions d’impact et de rĂ©sistance de l’extrĂ©mitĂ© du rĂąteau Ă  celle de la premiĂšre boĂźte (lorsqu’elle touche la seconde), puis Ă  l’extrĂ©mitĂ© de la seconde boĂźte (lorsqu’elle touche la troisiĂšme), etc. Voici les rĂ©sultats obtenus sur 16 enfants de 6-7 ans (172 Ă  246 jugements) et 36 adultes (308 Ă  530 jugements ) :

Groupe I (Y.F. d’abord)

Groupe II (Y.O. d’abord)

Y.F. Y.O.

Y.F. Y.O.

D R B M D R B

M DRBM DR BM

6-7 ans 16,6 57,2 19,86,4 19,4 44,9 21,9 13,8 34,9 31,2 8,9 25,0 42,4 25,6 15,2 16,8

Adultes 28,4 56,8 9,1 5,7 47,2 45,4 3,8

3,6 48,5 38,4 7,9 5,2 53,2 37,0 4,5 5,3

 

Tabl. 102. Pourcentage des localisations de type D (délégation aux boßtes), R (extrémité du rùteau), B (marche du rùteau) et M (mains ou bras seuls), en % des réponses :

(Y.F. = yeux fermés et Y.O. = yeux ouverts.)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

On constate ainsi trois faits intĂ©ressants. Le premier est que les effets de dĂ©lĂ©gation (et aussi les effets D+R car R est LĂ©galement une sorte de dĂ©lĂ©gation) augmentent de frĂ©quence J avec l’ñge, ce qui semble exclure la simple imagination. Le se- ’ cond est que, en commençant les yeux ouverts (groupe II) l’ef- met D est notablement plus fort que les yeux fermĂ©s (groupe I, Y.F), ce qui confirme le rĂŽle de la vision. Le troisiĂšme fait est le plus instructif : les sujets du groupe II qui continuent l’expĂ©rience les yeux fermĂ©s ont un effet D plus fort que les yeux ouverts et sensiblement plus fort que les sujets du groupe I avec les yeux ouverts : l’action de la vision sur les impressions tactilo-kinesthĂ©siques se conserve donc et se renforce mĂȘme un peu une fois les yeux fermĂ©s.

Il existe ainsi des influences de la causalitĂ© visuelle sur la llcausalitĂ© tactilo-kinesthĂ©sique, ce qui rend l’influence rĂ©cipro- ∣*que tout aussi probable au cours du dĂ©veloppement (sans parler de l’action gĂ©nĂ©rale des liaisons tactilo-kinesthĂ©siques sur les liaisons visuelles mises en Ă©vidence par les expĂ©riences d’I. Kohler sur les lunettes dĂ©formantes). Il est donc lĂ©gitime d’attribuer les facteurs dynamiques (poussĂ©e et rĂ©sistance) de la causalitĂ© perceptive visuelle Ă  une mise en correspondance avec les donnĂ©es de la causalitĂ© tactilo-kinesthĂ©sique et ceci par l’intermĂ©diaire de leurs schĂšmes communs. Quant aux incidences de cette interprĂ©tation sur le problĂšme des relations entre la perception de la causalitĂ© et la notion de cause, nous y reviendrons au § 2 du chap. VII.