DĂ©fense de l'Ă©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique. Implication, formalisation et logique naturelle (1962) a đ
Iđ
Nous nous proposons, dans cette courte note, de rĂ©pondre Ă quelques objections que certains philosophes, notamment sous lâinfluence de Husserl, adressent Ă lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique et, de façon gĂ©nĂ©rale, Ă toute Ă©pistĂ©mologie sâappuyant, en son ensemble ou en partie, sur la psychologie 1. Ces objections se rĂ©duisent toutes dâailleurs Ă deux principales. La premiĂšre est que la psychologie, Ă©tant une science, suppose elle-mĂȘme des normes et relĂšve par consĂ©quent des normes inconditionnĂ©es et absolues de la philosophie. La seconde est que, quand le psychologue sâoccupe de normes (et il y est bien obligĂ©, soit quâil les applique, soit quâil Ă©tudie comment ses sujets dâexpĂ©rience les appliquent eux-mĂȘmes), il procĂšde sans cesse du fait Ă la norme, ce qui est irrecevable. En bref, le philosophe veut bien reconnaĂźtre lâexistence et lâintĂ©rĂȘt de la psychologie en tant que science, mais il sâoppose Ă toute application de la psychologie Ă lâĂ©pistĂ©mologie dans lâhypothĂšse que cette application comportera toujours une part de « psychologisme », câest-Ă -dire (par dĂ©finition) de passage du fait Ă la norme ou de confusion des questions de fait et de validitĂ©.
Nous aimerions rĂ©pondre Ă cela en ne nous bornant pas Ă rappeler comment lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique parvient Ă Ă©viter tout psychologisme, mais en cherchant aussi Ă montrer quâune certaine maniĂšre phĂ©nomĂ©nologique de poser le problĂšme des normes est plus proche du « psychologisme » quâil ne paraĂźt et surtout que, Ă vouloir nĂ©gliger les problĂšmes de fait, on tombe frĂ©quemment dans le « logicisme », câest-Ă -dire dans le passage (Ă©galement irrecevable) de la norme au fait et par consĂ©quent Ă nouveau dans la confusion des questions de fait et de validitĂ©.
Il est indispensable, pour clarifier la discussion, de commencer par distinguer trois catĂ©gories de normes en jeu, car elles sont au nombre de trois et ne se rĂ©duisent pas aux deux premiĂšres seulement, ce qui fausserait dĂšs lâabord la signification du dĂ©bat :
(1) Il y a dâabord les normes que nous appellerons Ph et que le philosophe dĂ©couvre en lui-mĂȘme par les mĂ©thodes qui lui sont propres (par exemple par rĂ©duction phĂ©nomĂ©nologique). Certains philosophes considĂšrent ces normes comme absolues et inconditionnĂ©es, par consĂ©quent comme universelles. Câest lĂ justement le problĂšme principal et nous ne prĂ©jugerons pas de sa solution, notre effort consistant simplement Ă chercher par quelles mĂ©thodes un tel problĂšme pourrait ĂȘtre rĂ©solu.
(2) Il y a en second lieu les normes que nous dĂ©signerons par Ps et qui sont celles du psychologue lui-mĂȘme en tant que psychologue, câest-Ă -dire celles dont il fait usage dans son travail scientifique (expĂ©rimentation et interprĂ©tation thĂ©orique), et non pas en tant que sujet quelconque.
(3) Il y a enfin les normes Su, qui Ă©ventuellement pourraient ĂȘtre multiples (Su1, Su2, etc.) et qui sont celles des sujets en gĂ©nĂ©ral, sauf le philosophe (normes Ph) et le psychologue (normes Ps).
Les problĂšmes qui se posent reviennent alors Ă dĂ©gager les relations entre ces trois sortes de normes : relations PsSu, relations PhSu et relations PhPs. Lâexamen des relations entre les normes Ps et Su nous conduira Ă prĂ©ciser comment le psychologue Ă©vite le « psychologisme ». Les relations entre les normes Ph et Su soulĂšvent la question de lâuniversalitĂ© des normes. Quant aux relations entre les normes Ph et Ps, elles conduisent Ă dĂ©terminer soit lâautonomie de la psychologie, soit sa subordination aux normes de la philosophie. On remarquera en outre que nous nâavons pas consacrĂ© de mention spĂ©ciale aux normes de la logique formelle. La raison en est que, dans la perspective du philosophe, elles constituent une certaine catĂ©gorie de normes Su, les normes Su Ă©tant multiples et la formalisation caractĂ©risant une forme particuliĂšre et diffĂ©renciĂ©e de la pensĂ©e du sujet. Câest donc aprĂšs analyse et non par a priori que nous dĂ©ciderons de la position des normes Lo du logicien pur, par rapport aux normes Ph, Ps et Su.
En ce qui concerne les relations PsSu, que nous pouvons aborder dâemblĂ©e, il nous suffira de relever que lâaccusation de psychologisme souvent soutenue par certains philosophes sur ce point prĂ©cis contre la psychologie ou lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tiques, repose sur une simple mĂ©connaissance des mĂ©thodes employĂ©es par celles-ci. En effet, dâune part, le psychologue, en Ă©tudiant les normes Su des sujets, ne prescrit aucune norme aux sujets et se garde bien de leur imposer les normes Ps ou mĂȘme dâidentifier inconsciemment les normes Su aux normes Ps (ou encore aux normes Su que le psychologue peut admettre en tant que sujet ordinaire, indĂ©pendamment de son activitĂ© professionnelle). Dâautre part, en Ă©tudiant les normes Su, le psychologue ne cherche pas Ă en tirer un systĂšme de normes valables pour qui que ce soit : il se borne Ă constater que les sujets se donnent ou reconnaissent certaines normes Su et Ă chercher Ă comprendre comment ils en sont venus lĂ . En dâautres termes, les normes Su ne sont des normes que pour les sujets qui les reconnaissent, tandis que pour le psychologue Ă©tudiant ces sujets, ce sont des faits particuliers parmi les autres. On appelle « fait normatif » (en sociologie juridique, etc.) ces sortes de rĂ©alitĂ©s qui sont des faits pour lâobservateur et des normes pour le sujet, et il nây a lĂ aucun passage du fait Ă la norme ou lâinverse, ni aucune confusion des questions de fait et de validitĂ©, mais la simple reconnaissance dâune dualitĂ© de points de vue. Il nâen reste pas moins, et de lĂ naissent les problĂšmes, que cette Ă©tude objective des normes peut prĂ©senter quelque intĂ©rĂȘt pour le normaticien. En premier lieu, elle conduit Ă poser la question (et, comme nous le verrons dans la suite, elle est peut-ĂȘtre la seule mĂ©thode capable de la rĂ©soudre) de savoir si certaines normes sont communes Ă tous les sujets ou non. En second lieu, dans la mesure oĂč, lâon observera une variation des normes Su selon les catĂ©gories de sujets, une telle mĂ©thode objective permettra sans doute dâĂ©tablir si les normes Su Ă©voluent au hasard ou si lâon peut Ă©tablir aprĂšs coup quelque direction (par exemple une formalisation croissante, etc.) dans le dĂ©veloppement de ces normes. Or, dans la mesure oĂč la psychologie gĂ©nĂ©tique et comparĂ©e permet lâĂ©tablissement de telles lois de direction, ces lois sont dâun intĂ©rĂȘt certain pour le normaticien sans que le psychologue lui-mĂȘme ait Ă prescrire aucune norme ni Ă trancher aucune question de validitĂ©. Câest sur cette collaboration possible de lâanalyse gĂ©nĂ©tique et de lâanalyse normative quâest fondĂ©e lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique, mais sans quâil y ait jamais passage du fait Ă la norme : en effet, lâĂ©volution rĂ©guliĂšre dâune norme Suâ Ă une norme Suâ ne sera jamais, pour le psychologue, quâun fait plus ou moins gĂ©nĂ©ral, tandis que, pour le sujet lui-mĂȘme (ou pour le logicien en tant que sujet dâun certain niveau Ă©voluĂ©), ce sera une transformation reposant sur des raisons dont on peut estimer la validitĂ© et cette validitĂ© sera jugĂ©e (mais donc par le logicien et non pas par le psychologue) indĂ©pendamment de la plus ou moins grande gĂ©nĂ©ralitĂ© expĂ©rimentale du fait correspondant. Il existe dĂ©jĂ de nombreux exemples oĂč un processus gĂ©nĂ©tique explicable psychologiquement correspond Ă une transformation normative justifiable logiquement 2.
IIđ
Venons-en aux relations PhSu entre les normes du philosophe et celles du sujet en gĂ©nĂ©ral, car leur examen nous paraĂźt justifier mieux encore ce qui vient dâĂȘtre dit. Supposons un philosophe (par exemple phĂ©nomĂ©nologiste) qui dĂ©couvre en sa pensĂ©e des normes et qui les considĂšre comme absolues et inconditionnĂ©es, ce qui revient Ă dire quâelles sont universelles et communes Ă tous les sujets : Ph = Su. Nous demandons alors comment justifier cette universalitĂ©.
Ce ne peut ĂȘtre, semble-t-il, que par deux mĂ©thodes seulement : ou bien lâon dĂ©montrera par des raisonnements adĂ©quats, que tout sujet, pour penser normalement, doit appliquer de telles normes universelles ; ou bien lâon constatera par des observations adĂ©quates que tous les sujets (ou un Ă©chantillonnage statistiquement reprĂ©sentatif) les appliquent en fait.
Pour ce qui est de la dĂ©monstration, vĂ©ritable instrument de la recherche normative, il se trouve quâelle suppose lâemploi dâune technique particuliĂšre. Il y a des dĂ©cennies que les problĂšmes de fondement normatif ont Ă©tĂ© soumis Ă un examen de plus en plus minutieux et, quelle que soit la philosophie que lâon adopte, on ne saurait plus discuter des questions de normes logiques sans tenir compte de la logique formelle elle-mĂȘme, en lâĂ©tat actuel de ses travaux. Il rĂ©sulte alors des dĂ©veloppements de cette technique spĂ©cialisĂ©e de la dĂ©monstration un curieux renversement des valeurs : tandis que Husserl, par exemple, a Ă©tĂ© longtemps considĂ©rĂ© comme lâadversaire le plus rĂ©solu du psychologisme, un logicien contemporain, E. W. Beth, traitant des fondements des mathĂ©matiques dans leurs rapports avec la pensĂ©e rĂ©elle, parle aujourdâhui du « prĂ©tendu antipsychologisme » 3 de Husserl. Et effectivement, quel que soit le mode de rĂ©flexion philosophique que lâon emploie, il est clair que, si lâon se dispense de recourir aux techniques spĂ©cialisĂ©es de la logique, on se borne par le fait mĂȘme Ă utiliser une variĂ©tĂ© plus ou moins raffinĂ©e dâintrospection : on manipule des concepts Ă©laborĂ©s par sa propre pensĂ©e et lâon ne sâappuie ainsi en dĂ©finitive que sur une activitĂ© du sujet, mais saisie du dedans par le sujet lui-mĂȘme et non pas du dehors ou objectivement selon les mĂ©thodes gĂ©nĂ©tiques et comparĂ©es du psychologue. Il en rĂ©sulte que, pour le logicien, il y a lĂ un passage du fait (expĂ©rience intĂ©rieure) au droit ou Ă la norme, aussi irrecevable que lâancien psychologisme des anciens psychologues eux-mĂȘmes.
Lâautre mĂ©thode consistant Ă constater que les normes Ph se retrouvent chez tous les sujets et coĂŻncident ainsi en tout ou en partie avec les normes Su, ne soulĂšve pas moins de problĂšmes. De mĂȘme que pour attribuer aux normes Ph une universalitĂ© valable en droit, il faut une technique spĂ©ciale, qui est celle de la logistique, de mĂȘme pour leur reconnaĂźtre une universalitĂ© de fait, il faut une technique portant sur le contrĂŽle et lâinterprĂ©tation des faits. Certes, on peut penser que, sans sortir de sa bibliothĂšque, le philosophe est en Ă©tat de contrĂŽler si tous les auteurs dâĂ©crits imprimĂ©s utilisent des normes logiques analogues aux siennes (Ă cette rĂ©serve prĂšs que, pour dĂ©gager les normes communes Ă toutes les Ă©pistĂ©mologies mathĂ©matiques et Ă toutes les logiques, il lui faudra sâassimiler la logistique). Mais lorsquâil sâagira dâĂ©tablir si les mentalitĂ©s collectives propres aux sociĂ©tĂ©s de tous les niveaux, si lâhomme dans la rue et si lâenfant aux diffĂ©rents stades de son dĂ©veloppement obĂ©issent aux mĂȘmes normes, il sera nĂ©cessaire de recourir Ă des techniques particuliĂšres dâobservation et dâexpĂ©rimentation. Nous retombons ainsi dans lâĂ©tude des faits normatifs, avec ses exigences, comme dâailleurs avec ses dangers (car le passage de la gĂ©nĂ©ralitĂ© de fait Ă la validitĂ© de droit nâest pas plus lĂ©gitime sous la forme de lâargument du consensus universel que sous nâimporte quelle autre forme).
En bref, lorsque le philosophe dĂ©sire se soustraire aux exigences de la psychologie en invoquant des normes absolues et universelles, il soulĂšve par cela mĂȘme la question de la mĂ©thode valable pour Ă©tablir cette universalitĂ©. Alors, de deux choses lâune : ou bien il prescrit ses normes aux sujets et en ce cas ce ne peut ĂȘtre quâau nom du droit que confĂšre la rigueur des dĂ©monstrations, dâoĂč un recours nĂ©cessaire Ă la logique formalisĂ©e ; ou bien il recourt Ă lâaccord des esprits et au consensus universel, mais câest lĂ soulever une question de fait, dâoĂč un appel nĂ©cessaire aux mĂ©thodes objectives et gĂ©nĂ©tiques de la psychologie ou de la sociologie.
IIIđ
Aussi bien les meilleurs des philosophes des sciences ont-ils recouru Ă cette mĂ©thode objective quâest la mĂ©thode historico-critique et qui consiste, exactement comme lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique, Ă Ă©tudier le dĂ©veloppement de faits normatifs et de normes Su, mais sur ces sujets de niveaux supĂ©rieurs que sont les crĂ©ateurs et les animateurs de sciences particuliĂšres. On sait combien nos maĂźtres L. Brunschvicg et A. Reymond, qui utilisĂšrent cette mĂ©thode avec profondeur, ont reconnu sa parentĂ© avec les recherches psycho- et sociogĂ©nĂ©tiques. Il nâen est que plus curieux de constater comment lâune des hĂ©ritiĂšres les plus directes de cette tradition a pu chercher Ă en fausser le sens en lâinsĂ©rant dans une perspective phĂ©nomĂ©nologique et en rompant une lance contre le soi-disant psychologisme (on me permettra de retourner ici lâexpression de Beth) de lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique.
Dans un ouvrage dâune haute tenue et dont le corps mĂȘme constitue un apport historico-critique dĂ©cisif 4, Suzanne Bachelard cherche Ă dĂ©montrer que lâidĂ©al de la physique mathĂ©matique est distinct de celui de la physique thĂ©orique. Celle-ci ne travaillerait que dans lâattente dâune vĂ©rification expĂ©rimentale (p. 29) et demeurerait « dans ses visĂ©es essentielles, une physique » (p. 30). Celle-lĂ , au contraire, tout en sâattachant à « des problĂšmes posĂ©s par le rĂ©el » (p. 31), nâen resterait pas moins une mathĂ©matique car « dĂ©jĂ , dans son dĂ©veloppement historique, elle connaĂźt la rĂ©gularitĂ© propre Ă la pensĂ©e mathĂ©matique » (p. 30). Le but que poursuit S. Bachelard est alors double. Il sâagit, dâune part, de vĂ©rifier ces hypothĂšses par un examen historico-critique, ce Ă quoi parvient lâauteur dans sa partie II (p. 52-176) dâune maniĂšre brillante et originale, mais sans aucune rĂ©fĂ©rence Ă la phĂ©nomĂ©nologie. Il sâagit, dâautre part, « de donner Ă cette diffĂ©rence tout son sens phĂ©nomĂ©nologique, en vivant comme une Ă©mergence de la conscience le passage du fait Ă la norme (câest nous qui soulignons), le passage de lâassertorique Ă lâapodictique » (p. 27).
Les questions que nous poserons sont par consĂ©quent de dĂ©terminer, dâun cĂŽtĂ©, si lâanalyse phĂ©nomĂ©nologique de S. Bachelard ajoute quoi que ce soit Ă sa dĂ©monstration historico-critique, et, dâun autre cĂŽtĂ©, si cette analyse justifie rĂ©ellement les rĂ©serves que lâauteur formule Ă lâendroit de lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique.
Il est assez paradoxal, en effet, de constater que lâauteur dâune excellente analyse historico-critique puisse, sans sentir cette inconsĂ©quence, objecter Ă lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique que dâĂ©tudier en tant que « faits normatifs » le dĂ©veloppement des normes revient, selon lâexpression de Husserl, à « niveler la diffĂ©rence entre la pensĂ©e logique et la pensĂ©e naturelle » (p. 7) ; car une telle affirmation appelle aussitĂŽt deux remarques.
La premiĂšre est quâen Ă©tudiant de façon objective (en tant que « faits ») les normes du sujet, le psychologue nâoublie en rien que ce sont effectivement des normes pour le sujet, sans quoi il ne parlerait que de faits tout court et non pas de faits « normatifs ». Câest donc prĂ©cisĂ©ment pour ne pas « niveler la diffĂ©rence entre la pensĂ©e logique et la pensĂ©e naturelle » que lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique distingue les faits normatifs des faits quelconques, Ă©tant entendu (a) que les premiers se retrouvent dans tous les domaines oĂč lâon peut retrouver une construction de normes, y compris lâhistoire des sciences et lâhistoire de la logique elle-mĂȘme ; et (b) que le terme de « faits » dans lâexpression « faits normatifs » signifie sans plus quâen Ă©tudiant les normes dâun sujet (enfant, crĂ©ateur scientifique ou logicien), lâobservateur (quâil soit psychologue, historien des sciences, etc.) les envisagera objectivement, câest-Ă -dire sans prendre parti lui-mĂȘme normativement mais en cherchant exclusivement dâoĂč elles proviennent et oĂč elles conduisent dans le dĂ©veloppement considĂ©rĂ© en tant que dĂ©veloppement (psychologique ou historique) 5.
Or â seconde remarque â , câest prĂ©cisĂ©ment cette mĂ©thode et exclusivement cette mĂ©thode quâutilise S. Bachelard dans la seconde partie de son ouvrage, sinon son analyse historico-critique ne prĂ©senterait aucune signification pour sa dĂ©monstration. Dâune part, elle ne dĂ©crit pas des « faits » quelconques, en faisant de lâhistoire pour lâhistoire, sans quoi les pĂ©ripĂ©ties quâelle retrace nâauraient point de portĂ©e Ă©pistĂ©mologique. Dâautre part, elle ne se place pas au point de vue normatif statique, câest-Ă -dire quâelle ne juge pas les mathĂ©maticiens et physiciens dont elle parle au nom de normes préétablies qui seraient les siennes propres, ce qui enlĂšverait Ă nouveau toute signification Ă la dĂ©monstration. S. Bachelard suit au contraire la construction progressive des normes en leur dĂ©veloppement mĂȘme et va jusquâĂ Ă©noncer son problĂšme en une formule essentiellement ambiguĂ« comme celui du « passage du fait Ă la norme  » (loc. cit., p. 27). Ce serait donc purement et simplement jouer sur les mots que de contester quâil sâagit lĂ dâune mĂ©thode fondĂ©e sur la notion de faits normatifs. Sans doute prĂ©cisera-t-on sans cesse quâil sâagit de dĂ©veloppement historique et non pas de « genĂšse » (comme si la genĂšse se rĂ©fĂ©rait jamais Ă un commencement absolu !), quâon ne sâoccupe pas de la « psychologie » des « sujets » considĂ©rĂ©s (comme si la psychologie ne sâintĂ©ressait quâaux particularitĂ©s individuelles des mathĂ©maticiens et nĂ©gligeait ce quâils prĂ©sentent de commun, ce que nous appelons le « sujet Ă©pistĂ©mique » opposĂ© au moi ou sujet individuel), etc. Il nâen reste pas moins que la tĂąche assignĂ©e par S. Bachelard Ă la mĂ©thode historico-critique, « dĂ©terminer les lignes de pensĂ©es scientifiques normalisĂ©es » (p. 8) implique la double considĂ©ration de « normes » Ă©laborĂ©es indĂ©pendamment de celles de lâobservateur (car sâil les juge en rĂ©fĂ©rence avec celles de la science contemporaine, câest en tant que celle-ci nous renseigne sur lâaboutissement historique des normes antĂ©rieures Ă©tudiĂ©es) et de « lignes de pensĂ©e » reconstituĂ©es historiquement, câest-Ă -dire objectivement : ce sont donc lĂ prĂ©cisĂ©ment les deux caractĂšres indissociablement unis dans la notion de « faits normatifs ».
Mais il y a plus et lâon peut se demander si le recours Ă la phĂ©nomĂ©nologie tentĂ© par S. Bachelard pour Ă©clairer ses rĂ©sultats historico-critiques nâinflĂ©chissent pas ceux-ci dans la direction dâun psychologisme beaucoup plus dangereux (parce quâinavouĂ©) que celui dont cet auteur croit trouver les traces dans lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique.
Il convient de faire ici une remarque prĂ©alable limitant la portĂ©e de ce que nous allons dire. Nous ne parlerons de la phĂ©nomĂ©nologie que dans la mesure oĂč lâutilise S. Bachelard et sans prĂ©tendre connaĂźtre lâensemble de cette philosophie. Nous savons certes que la signification principale de la phĂ©nomĂ©nologie est dâavoir dĂ©passĂ© lâopposition du rĂ©alisme et de lâidĂ©alisme en saisissant dans lâexpĂ©rience vĂ©cue lâinteraction indissociable entre un sujet actif et les objets tels quâils sâimposent Ă nous. Et une telle position du problĂšme nous intĂ©resse assurĂ©ment, car notre thĂšse centrale est aussi quâil est impossible dâatteindre les structures ou les activitĂ©s du sujet indĂ©pendamment de ses actions sur les objets et des rĂ©sistances de ceux-ci, et quâil est impossible dâatteindre les objets indĂ©pendamment des activitĂ©s du sujet, la mĂȘme interaction indissociable nous paraissant Ă©galement dĂ©passer lâidĂ©alisme et lâempirisme au profit dâune dialectique du sujet et de lâobjet. Mais lĂ oĂč la phĂ©nomĂ©nologie comme jadis le bergsonisme croit saisir dans la conscience une expĂ©rience premiĂšre, nous pensons quâon nâaboutit ainsi quâĂ une nouvelle interaction ; interaction entre les conduites antĂ©rieures dont lâĂ©tat actuel est une rĂ©sultante et la restructuration des expĂ©riences passĂ©es en fonction des structures actuelles. Il sâensuit que lĂ oĂč la phĂ©nomĂ©nologie dĂ©bouche trop souvent sur un structuralisme sans genĂšse, en rĂ©action Ă©videmment comprĂ©hensible contre un gĂ©nĂ©tisme sans structures, nous avons lâambition de saisir en toute structure le rĂ©sultat dâune genĂšse et dâexpliquer toute genĂšse Ă partir de structures antĂ©rieures que cette genĂšse modifie et enrichit, le cercle des structures et des genĂšses relevant ainsi dâune dialectique sans fin. Ă se couper par contre de toute construction gĂ©nĂ©tique la phĂ©nomĂ©nologie nous paraĂźt courir le risque de sâenfermer dans les frontiĂšres de la seule conscience introspective, et, de ce point de vue, nous avouons nâavoir jamais compris ce quâelle apporte de neuf par rapport Ă une psychologie tenant compte de la conscience du sujet et non pas exclusivement de son comportement matĂ©riel (donc une psychologie de la « conduite » entiĂšre, par opposition au pur behaviorisme). Pour essayer de saisir, nous nous sommes adressé 6 Ă lâun des meilleurs phĂ©nomĂ©nologistes au courant de la psychologie, Aron Gurwitch, qui par surcroĂźt utilise souvent nos propres rĂ©sultats en vue de la dĂ©fense de la phĂ©nomĂ©nologie. Tout ce que nous avons cru comprendre est que nous Ă©tions phĂ©nomĂ©nologiste sans le savoir et que, en analysant les structures logico-mathĂ©matiques aux divers niveaux du dĂ©veloppement, nous mettions les rĂ©actions du sujet « entre parenthĂšses » Ă la maniĂšre de Husserl pour dĂ©gager leurs structures sous-jacentes. Nous avons cru comprendre Ă©galement que la notion de lâassimilation par laquelle nous cherchons Ă caractĂ©riser le contact entre le sujet et les objets, par opposition aux notions de simple enregistrement propres aux thĂ©ories de la connaissance-copie, sâaccordait avec lâidĂ©e phĂ©nomĂ©nologique de divers plans ou niveaux de la conscience cognitive, etc.
Pour en revenir Ă lâouvrage de S. Bachelard nous espĂ©rions donc trouver enfin la rĂ©vĂ©lation de ce quâapporte la phĂ©nomĂ©nologie Ă une Ă©pistĂ©mologie qui ne mĂ©prise pas la considĂ©ration dâun dĂ©veloppement historique. Or, que nous apportent les trente-trois pages de la troisiĂšme partie de ce volume, consacrĂ©es aux « ProblĂšmes dâune phĂ©nomĂ©nologie de la connaissance discursive » ? La plus dĂ©cevante des rĂ©ponses, et dâautant plus dĂ©concertante quâelle fait un contraste complet avec la qualitĂ© de la deuxiĂšme partie.
RĂ©ponse dĂ©cevante parce que, dĂ©butant par des remarques Ă©pistĂ©mologiques de nature Ă©vidente, elle tourne ensuite Ă des constatations se rapprochant de plus en plus de simples introspections, mais sans que la mĂ©thode employĂ©e sâaccompagne de justification critique, sinon quâil ne sâagit pas lĂ de psychologie (celle-ci Ă©tant Ă nouveau considĂ©rĂ©e de façon erronĂ©e comme se limitant Ă lâĂ©tude des diffĂ©rences individuelles).
Ces remarques Ă©pistĂ©mologiques initiales nous paraissent Ă©videntes parce quâon pourrait les fonder aussi bien sur les considĂ©rations gĂ©nĂ©tiques que sur le contrĂŽle historico-critique : « la prĂ©pondĂ©rance progressive de la pensĂ©e discursive sur la pensĂ©e intuitive permet une explication plus profonde des phĂ©nomĂšnes physiques » (p. 180). « La gĂ©nĂ©ralisation est vraiment explicative » (p. 181), « et le recours Ă lâintuition est bien un dĂ©guisement qui masque les rĂ©alitĂ©s structurelles » (p. 182). Lâabstraction ne « double » pas simplement le savoir mathĂ©matique concret, mais est constructive (p. 185). NĂ©anmoins le mathĂ©maticien ne cherche pas Ă supprimer son savoir concret : il le met « entre parenthĂšses » pour dĂ©gager les structures sous-jacentes ; il en rĂ©sulte quâ« il pense vraiment Ă deux niveaux diffĂ©rents » (p. 186). DâoĂč cette remarque, qui nous a bien rĂ©joui : « le concept de niveau se rĂ©vĂšle un des concepts opĂ©ratoires dâune phĂ©nomĂ©nologie de la physique mathĂ©matique » (p. 191) ; mais cela dit sans que S. Bachelard paraisse se douter que câest aussi le concept opĂ©rationnel central de lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique (avec cette adjonction que les niveaux hiĂ©rarchiques de lâintelligence achevĂ©e correspondent aussi Ă des niveaux de dĂ©veloppement).
Ă la suite de ces remarques, qui attestent donc un accord parfait entre elle et nous, S. Bachelard ajoute naturellement quâil nây a lĂ aucune rĂ©fĂ©rence Ă la psychologie. « Disons plus, comment une phĂ©nomĂ©nologie de la connaissance pourrait-elle dĂ©fendre sa spĂ©cificitĂ© si elle nâĂ©tait pas antipsychologiste ! » (p. 192) 7. Mais ici, nous demandons Ă distinguer deux choses. Les remarques qui prĂ©cĂšdent nâont rien de phĂ©nomĂ©nologique, puisquâelles sont tirĂ©es de lâanalyse historico-critique, ni rien de spĂ©cifique, puisquâelles convergent entiĂšrement avec les rĂ©sultats des autres analyses gĂ©nĂ©tiques. La spĂ©cificitĂ© phĂ©nomĂ©nologique doit donc caractĂ©riser ce qui suit et non pas ce qui prĂ©cĂšde.
Or, ce qui suit consiste dâabord à « confronter en particulier les notions de discursivitĂ© et de mĂ©moire en vue de dĂ©gager lâoriginalitĂ© de la premiĂšre » (p. 192), ce qui, rĂ©vĂ©rence parler, sâappelle enfoncer une porte grande ouverte. Mais ce passage au travers des portes dĂ©jĂ bĂ©antes sâentoure dâune prĂ©caution dont il convient de peser tout le sens : tout en Ă©tant antipsychologiste, la phĂ©nomĂ©nologie « ne doit pas nĂ©gliger pour autant les « conditions » psychologiques dont la connaissance doit sâaffranchir » (p. 192). Ce texte signifie donc, si nous comprenons bien, que la connaissance suppose certaines conditions prĂ©alables (la suite indique quâil sâagit surtout de la mĂ©moire) et que la psychologie se borne Ă lâĂ©tude de ces conditions sans comprendre dans ses objets la connaissance comme telle : en bref, le domaine de la mĂ©moire serait psychologique, tandis que le discursif cesserait de lâĂȘtre ! Conception assurĂ©ment cohĂ©rente si lâon dĂ©cide de limiter la psychologie Ă lâĂ©tude des diffĂ©rences individuelles, mais dĂ©pourvue de toute signification si lâon veut bien considĂ©rer la psychologie telle quâelle existe en fait et en droit, en tant que portant sur les activitĂ©s gĂ©nĂ©rales de lâesprit, communes Ă tous les sujets, aussi bien que sur les aspects individuels diffĂ©rentiels.
Voyons alors Ă quelles dĂ©couvertes conduit cette mĂ©thode dite « antipsychologiste ». Chose curieuse, du point de vue de la spĂ©cificitĂ© de lâĂ©pistĂ©mologie phĂ©nomĂ©nologique, ces dĂ©couvertes convergent Ă nouveau toutes avec des assertions devenues banales en Ă©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique. Câest tout dâabord, en dĂ©saccord avec M. Merleau-Ponty, quâil faut « couper la science de ses « origines perceptives » qui⊠nous renvoient Ă une instance trĂšs pauvre de la vie psychique qui est devenue inopĂ©rante dans lâactivitĂ© spĂ©cifique de la pensĂ©e scientifique » (p. 193). Nous nous permettons sur ce point de signaler Ă S. Bachelard le simple titre dâune confĂ©rence que nous avons donnĂ©e en un milieu pourtant essentiellement « naturaliste » : « Le mythe de lâorigine sensorielle des connaissances scientifiques. 8 » Câest ensuite que, dĂšs lâanalyse de la mĂ©moire, on voit « se dissocier lâattitude rationnelle et lâattitude empirique » (p. 196). Ă propos de lâinterprĂ©tation gestaltiste de la mĂ©moire (lâauteur semble ignorer dâailleurs lâĆuvre de Sir F. Bartlett qui substitue aux Gestalts une notion de schĂšmes fondĂ©s sur lâactivitĂ© du sujet), S. Bachelard fait une remarque fort juste sur le caractĂšre trop gĂ©nĂ©ral de la notion gestaltiste dâorganisation ou de forme et oppose les « formes du savoir rationnel » Ă la simple Gestalt (p. 200-201). Or, il y a plus de vingt ans que nous cherchons Ă montrer gĂ©nĂ©tiquement que les structures opĂ©ratoires sont irrĂ©ductibles Ă des Gestalts et nous nous plaisons Ă constater que la thĂ©orie de la Forme, historiquement issue de la phĂ©nomĂ©nologie, confond ces deux sortes de structures, tandis que lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique, entiĂšrement Ă©trangĂšre Ă la phĂ©nomĂ©nologie, les distingue fondamentalement. Enfin, lâauteur revient sur lâidĂ©e de niveau, qui marque un accord de plus entre nous.
Mais si nous sommes en pareil accord, malgrĂ© les prĂ©tentions Ă la « spĂ©cificité », pourquoi continuer Ă disputer, dâautant plus que lâaffirmation rituelle qui revient au cours de tout lâouvrage : « Je ne fais pas de psychologie » (cf. Hypotheses non fingo !) est Ă la rigueur exacte si lâon commence par dĂ©finir la psychologie comme ce quâelle nâest pas, câest-Ă -dire la science de lâindividuel pur ? Nous continuons et continuerons Ă disputer pour deux raisons essentielles, lâune concernant la psychologie et lâautre lâĂ©pistĂ©mologie.
La premiĂšre de ces raisons est que S. Bachelard, comme les philosophes de son Ă©cole, intervient sans cesse dans les questions de fait. Que cette intervention soit baptisĂ©e du vocable que lâon voudra (phĂ©nomĂ©nologie ou psychologie), cela nâa pas la moindre importance : il reste que de parler de la mĂ©moire, du rĂŽle de la perception, de niveaux, des attitudes empiriques ou rationnelles, etc., soulĂšve des questions de faits. Or, le paradoxe est que les auteurs les plus fĂ©rus de normativisme et ceux qui comme S. Bachelard ne craignent pas de faire la leçon sur ce point aux pauvres psychologues, se permettent par ailleurs sans la moindre gĂȘne ni le plus petit scrupule de conscience intellectuelle de trancher dâun trait de plume les plus graves questions de faits, celles qui, pour un chercheur ayant le sens des responsabilitĂ©s, supposent des annĂ©es de recherches. Que S. Bachelard tombe en gĂ©nĂ©ral juste dans ses affirmations psychologiques ne nous paraĂźt nullement une rĂ©ponse Ă cette absence de tout souci de vĂ©rification : cela prouve simplement la parentĂ© des analyses historico-critiques et des analyses gĂ©nĂ©tiques et nous nous fĂ©licitons du fait quâun auteur qui a mis toute sa conscience dans ses recherches historico-critiques extrapole dâune façon correcte lorsquâil sâagit dâhypothĂšses gĂ©nĂ©tiques. Il nâen reste pas moins que lâouvrage de S. Bachelard demeure un exemple particuliĂšrement frappant de contraste entre le sĂ©rieux des vĂ©rifications historico-critiques et lâattitude prĂ©critique dĂšs quâil sâagit des rĂ©alitĂ©s mentales.
La seconde raison de notre rĂ©sistance est dâordre proprement Ă©pistĂ©mologique. Il est difficile de mieux illustrer que par les premiĂšre et troisiĂšme parties de lâĆuvre de S. Bachelard ce que E. W. Beth appelle le « prĂ©tendu antipsychologisme de Husserl ». Lorsque S. Bachelard annonce tout crĂ»ment (p. 27) quâelle va examiner « comme une Ă©mergence de la conscience le passage du fait Ă la norme », on se demande sâil se dissimule quelque astuce sous ce qui paraĂźt au premier abord une boutade. Mais non ! Il se trouve que ce sĂ©vĂšre auteur, qui cherche Ă trouver une paille dans la notion de « fait normatif », ne craint pas, dans sa troisiĂšme partie, de sâappuyer sur une poutre conduisant sans plus de la simple introspection aux consĂ©quences normatives ! LĂ oĂč lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique, par une collaboration de logiciens et de psychologues, prend toutes les prĂ©cautions pour Ă©tudier Ă part les sĂ©ries gĂ©nĂ©tiques, pour formaliser, dâautre part, les rĂ©sultats obtenus et pour confronter aprĂšs coup les donnĂ©es gĂ©nĂ©tiques et les formalisations de maniĂšre Ă chercher les correspondances ou les diffĂ©rences entre la pensĂ©e naturelle et les structures formelles, S. Bachelard parle sans plus dâune « émergence de la conscience » pour passer du fait Ă la norme sans paraĂźtre soupçonner le monde de problĂšmes de fait et de droit que cette simple « émergence » soulĂšve. Cette innocence sâexplique dâailleurs aisĂ©ment : on commence par condamner tout « naturalisme » et lâon Ă©carte par consĂ©quent toute psychologie ; aprĂšs quoi lâon introspecte sa conscience ainsi purifiĂ©e et lâon conclut que ce que lâon y trouve est alors phĂ©nomĂ©nologiquement « spĂ©cifique » (Ă©tant dĂ»ment dĂ©baptisĂ© et rebaptisĂ©) et peut donc servir, sans risque de « psychologisme », Ă nâimporte quelle Ă©laboration normative. Mais si par malheur ces condamnations prĂ©alables et cette « spĂ©cificité » ne reposaient que sur des mots, car une question de fait demeure une question de fait et une question de validitĂ© normative demeure une question de normes quelles que soient les formules verbales employĂ©es, alors le psychologisme ne coĂŻnciderait plus nĂ©cessairement, en une belle simplicitĂ©, avec les conclusions des psychologues, mais se retrouverait avec dâautant plus de virulence quâon manipule les donnĂ©es de la conscience avec moins de prĂ©cautions mĂ©thodologiques.
IVđ
Il nous reste Ă parler des relations entre les normes Ph du philosophe et les normes Ps du psychologue. Il va de soi, tout dâabord, que la psychologie, comme tout systĂšme de connaissances, est soumise Ă des normes. LâexpĂ©rimentation psychologique, en premier lieu, suppose certaines rĂšgles, qui relĂšvent de la logique de lâinduction et du calcul des probabilitĂ©s autant que de normes particuliĂšres au domaine considĂ©rĂ©. LâinterprĂ©tation des donnĂ©es et lâĂ©laboration des thĂ©ories explicatives, dâautre part, supposent la logique. Mais, si tout ceci est Ă©vident, en faut-il conclure que pour « fonder » la psychologie il soit nĂ©cessaire de recourir Ă une philosophie en tant que distincte de lâĂ©pistĂ©mologie des sciences en gĂ©nĂ©ral ? On aurait pu le penser avant le renouvellement de la logique. Mais depuis que la logique fait corps avec les mathĂ©matiques et que la thĂ©orie des fondements est devenue partie intĂ©grante des sciences avancĂ©es (comme les mathĂ©matiques et la physique), il est de plus en plus Ă©vident que la seule Ă©pistĂ©mologie valable dâune discipline scientifique procĂšde de la rĂ©flexion de cette science sur elle-mĂȘme, selon un double mouvement rĂ©troactif et progressif solidaire du dĂ©veloppement de cette science en son autonomie ou de ses interactions avec les autres disciplines scientifiques.
En dâautres termes, les relations PhPs sont comparables aux relations PhSu car les psychologues constituent une catĂ©gorie de sujets comme une autre. Ă supposer quâune philosophie particuliĂšre se donne pour tĂąche de « fonder » la psychologie en lui appliquant certaines normes, elle se heurterait donc Ă la mĂȘme alternative que prĂ©cĂ©demment : ou bien il sâagirait de prescrire ces normes, et le seul instrument valable de prescription dans le domaine des dĂ©monstrations est la logique, dont les attaches avec les sciences sont devenues aussi Ă©videntes que son indĂ©pendance vis-Ă -vis de toute philosophie dâĂ©cole ; ou bien il sâagirait simplement de montrer que certaines normes Ph se trouvent ĂȘtre, en fait, celles quâappliquent les psychologues. Mais, en ce dernier cas, toute vĂ©rification se heurterait Ă la difficultĂ© correspondant Ă celle que nous avons notĂ©e Ă propos des sujets en Ă©volution (collective ou individuelle) : toute science est un processus en devenir et, sâil est possible de dĂ©gager des lois dâĂ©volution de la pensĂ©e en ce qui concerne les stades rĂ©volus, on ne voit guĂšre sous quelle forme il serait lĂ©gitime de tirer des traites sur lâavenir.
Si nous insistons sur ces considĂ©rations banales, ce nâest pas seulement parce quâil nous arrive encore frĂ©quemment de rencontrer des philosophes conservant lâambition de « fonder » la psychologie sur la philosophie et de la rĂ©intĂ©grer en celle-ci, mais câest aussi parce que lâintĂ©ressante Histoire de la Psychologie de lâAntiquitĂ© Ă nos jours que vient de publier F. L. Mueller (Payot, 1960) sâinspire tout entiĂšre dâune attitude voisine, consistant, ne disons pas Ă dĂ©valoriser la psychologie scientifique, mais Ă en rĂ©duire le rĂŽle au minimum et Ă en suivre avec regret les tendances. Ă ne citer quâun indice, le chap. XXII, qui traite des Ă©coles et des champs de lâinvestigation, situe sur le mĂȘme plan que la psychophysiologie, la rĂ©flexologie et le behaviorisme, la Gestalttheorie et la psychologie gĂ©nĂ©tique, lâĆuvre de M. Merleau-Ponty comme exemple dâ« influence [de la phĂ©nomĂ©nologie husserlienne] sur les sciences psychologiques » ! (p. 403). On voit ce que M. Mueller appelle « sciences psychologiques »âŠ
Pour en demeurer sur le terrain du prĂ©sent article, qui veut dĂ©fendre lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique et non pas la psychologie scientifique (laquelle nâa plus besoin dâavocats), bornons-nous Ă signaler la position curieuse que F. L. Mueller adopte dans les pages sympathiques et surtout trĂšs honnĂȘtes quâil consacre Ă nos travaux du point de vue de leurs relations avec les problĂšmes philosophiques. Cette position pourrait, en effet, se rĂ©sumer en deux mots : interdiction au psychologue dâaborder les problĂšmes « philosophiques » et cependant reproche de ne pas le faire ! Ce qui naturellement nâest pas contradictoire dans lâesprit de lâauteur et revient sans doute simplement Ă ce double conseil : « Dans la perspective que vous adoptez, pas question dâextrapolations philosophiques ! Mais pourquoi donc ne pas changer de point de vue ? »
Pour F. L. Mueller, en effet, le dĂ©veloppement intellectuel, tel que nous le dĂ©crivons, ne permet dâatteindre quâune forme dâuniversalitĂ© vide, purement scientifique, qui laisse intacte la problĂ©matique inhĂ©rente Ă la situation de lâhomme dans lâhistoire ; de lâhomme « crĂ©ateur de valeurs » comme disait Nietzsche, appelĂ© Ă des dĂ©cisions « irrĂ©versibles ». « Je constate cela, non point pour diminuer lâĆuvre⊠de Piaget, mais seulement pour marquer ses limites du point de vue philosophique ; et par lĂ mĂȘme⊠de toute psychologie » (p. 426). Nous reviendrons Ă lâinstant sur les dĂ©cisions irrĂ©versibles. Commençons par ce que F. L. Mueller appelle avec une belle franchise notre « sĂ©cheresse ». Cela revient Ă dire que, pour un philosophe, expliquer comment se forment la pensĂ©e scientifique et notamment la logique ou les mathĂ©matiques, ce nâest ni toucher Ă la position de lâhomme dans lâhistoire, ni aborder le problĂšme de la crĂ©ation des valeurs ! Lâauteur ne reconnaĂźt-il donc que les valeurs esthĂ©tiques, morales et juridiques ? Nous prĂ©tendons alors que lâon pourrait construire (et que lâon construira certainement un jour) toute une axiologie gĂ©nĂ©tique, qui, en parallĂšle avec lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique, combinera lâutilisation de la formation avec les analyses psycho- et sociogĂ©nĂ©tiques.
Mais le fait curieux est que, voulant ainsi marquer les limites philosophiques de la psychologie, F. L. Mueller ne fasse pas la moindre allusion aux travaux du Centre dâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique, comme si pour un philosophe ils nâavaient aucun rapport avec les relations entre la psychologie et la philosophie authentique. Lâauteur se borne Ă mettre dans la bouche dâun dialecticien soviĂ©tique « que le psychologue ne devrait pas avoir la prĂ©tention dâexpliquer le monde », mais cette citation est tirĂ©e dâun rĂ©sumĂ© (que nous croyons pour notre part non entiĂšrement exact et peut-ĂȘtre lĂ©gĂšrement subjectif, donnĂ© par R. Zazzo (dans La Raison) dâune discussion que nous eĂ»mes en 1955 Ă lâAcadĂ©mie des Sciences de Moscou 9 (voir p. 425 de LâHistoire le compte rendu de cet exposĂ© de Zazzo).
La seule question prĂ©cise (mais demeurant implicite) que lâon trouve dans le passage citĂ© de F. L. Mueller est de savoir si une explication des normes fondĂ©e sur lâidĂ©e de rĂ©versibilitĂ© peut conduire Ă une interprĂ©tation des dĂ©cisions irrĂ©versibles. Question intĂ©ressante, mais Ă condition de la poser en termes formels exacts (notamment pour distinguer le rĂ©versible du renversable) et en termes psychologiques dĂ©taillĂ©s pour distinguer les diffĂ©rents plans ou niveaux considĂ©rĂ©s 10. Or, trĂšs schĂ©matiquement dit, la rĂ©versibilitĂ© est un caractĂšre des normes comme telles, envisagĂ©es ou non comme des faits normatifs, ou des opĂ©rations envisagĂ©es comme normatives du point de vue du sujet ; dans cette perspective dâune correspondance avec les normes du sujet, la constitution de structures rĂ©versibles explique certainement lâapparition de la « nĂ©cessité ». Par contre la dĂ©cision relĂšve de lâapplication de ces structures opĂ©ratoires Ă des situations particuliĂšres : au vu de telle situation ou tel ensemble de donnĂ©es admises, telle dĂ©cision sâimpose alors nĂ©cessairement, prĂ©cisĂ©ment en vertu des normes utilisĂ©es. Il nây a donc aucune contradiction Ă parler de normes rĂ©versibles et de dĂ©cisions irrĂ©versibles, car les mots nâont alors ni la mĂȘme signification ni le mĂȘme domaine dâapplication et câest pourquoi on parlera de « dĂ©cisions » en logique et en mathĂ©matiques aussi bien que sur dâautres terrains, quand bien mĂȘme les normes utilisĂ©es sont en ce cas Ă©videmment rĂ©versibles (ce que nous croyons encore vrai sur le terrain de la volontĂ© en gĂ©nĂ©ral). Sans aucun jeu de mots, câest donc le caractĂšre rĂ©versible des opĂ©rations normatives qui explique le caractĂšre nĂ©cessaire donc, en un autre sens, irrĂ©versible des dĂ©cisions qui en rĂ©sultent.
Pour conclure, F. L. Mueller soutient que notre position est « aussi incapable que la sociologie Ă tenir lieu dâanthropologie philosophique » (p. 424) et il en rĂ©clame une, en attendant les progrĂšs dâune science trop lente Ă se dĂ©velopper, car lâhomme, disait Ortega y Gasset, « ne peut vivre Ă crĂ©dit » (p. 426). Nous rĂ©pondrons simplement que si la majoritĂ© des hommes prĂ©fĂšre effectivement ĂȘtre payĂ© comptant, mĂȘme avec une monnaie douteuse, il existe des esprits pour lesquels la question prĂ©alable est celle de la valeur de la monnaie employĂ©e. Pour ceux-ci, les formules dâune « anthropologie philosophique » risquent de demeurer verbales tant que ne sont pas remplies les conditions dâune vĂ©rification expĂ©rimentale honnĂȘte et dâune cohĂ©rence formelle suffisante, et le premier devoir dâune anthropologie nâest pas de combler les lacunes actuelles du savoir par des improvisations subjectives mais bien de travailler soit Ă lâextension du savoir authentique soit Ă lâaffermissement de ses fondements.
En bref, sâil est entiĂšrement lĂ©gitime de construire des philosophies Ă titre de systĂ©matisation des expĂ©riences de vie collectives ou individuelles (et chacun a son systĂšme, original ou transmis, explicite ou implicite), il est difficile de considĂ©rer comme fondamentales les objections de telle ou telle philosophie particuliĂšre Ă des disciplines qui, comme la psychologie ou lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique, se sont prĂ©cisĂ©ment donnĂ© des rĂšgles collectives strictes pour Ă©chapper aux dangers de la spĂ©culation individuelle ou du dogmatisme dâĂ©cole. Le seul fait que, dans ces disciplines, la collaboration et lâaccord soient possibles entre les chercheurs qui, par ailleurs, sont partisans de philosophies trĂšs diffĂ©rentes, est un gage du degrĂ© dâobjectivitĂ© accessible. Nous ne reprocherons pas aux philosophies leur incapacitĂ© de rĂ©aliser un accord gĂ©nĂ©ral, puisque prĂ©cisĂ©ment leur objet, qui met en cause les jugements de valeur les plus personnels et par consĂ©quent les plus irrĂ©ductibles, rend irrĂ©alisable un tel consensus. Mais nous demandons que les disciplines limitant leurs ambitions Ă la poursuite dâobjectifs restreints et se donnant Ă elles-mĂȘmes les rĂšgles destinĂ©es Ă garantir les frontiĂšres ainsi tracĂ©es soient jugĂ©es dignes de cette autonomie intellectuelle dont toute science a dĂ» faire pĂ©niblement la conquĂȘte et dont on ne songe du reste plus Ă contester la lĂ©gitimitĂ© une fois que les habitudes prises sont transformĂ©es en traditions et notamment en usages dâenseignement.
Vđ
Les remarques qui prĂ©cĂšdent (I Ă Â IV) ne sâappliquent en rien au bel ouvrage de G. G. Granger sur « PensĂ©e formelle et sciences de lâhomme », car cet auteur ne sâoppose en rien aux mĂ©thodes de lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique et admet en particulier le langage des formes dâĂ©quilibre pour traduire les rapports du logique et du psychologique (p. 24). Mais si nous profitons de lâoccasion de cet article de dĂ©fense pour rĂ©pondre aux objections de dĂ©tail de G. G. Granger, câest quâelles soulĂšvent malgrĂ© tout certains problĂšmes de mĂ©thode quâil est intĂ©ressant dâexpliquer.
Le point de dĂ©part de ces objections (p. 25-31) nous paraĂźt relever dâune Ă©quivoque. « Et ce que le psychologue se doit de prĂ©senter comme les moments datĂ©s dâune genĂšse⊠il appartient Ă lâĂ©pistĂ©mologue dâen examiner la structure prise en elle-mĂȘme, ou plus exactement considĂ©rĂ©e comme mode de saisie dâun objet rĂ©el. Mais lorsque M. Piaget emploie, pour dĂ©signer la situation de rĂ©ciprocitĂ© que nous tentons de dĂ©finir, le mot dâaxiomatisation, il durcit et dĂ©forme inutilement peut-ĂȘtre la position du logicien » (p. 25). LâĂ©quivoque est alors que lâon semble sous-entendre lâĂ©quivalence Ă©pistĂ©mologiste = logicien. Or, la logique (G. G. Granger lâadmet quelques lignes plus loin) nâest pas une partie de lâĂ©pistĂ©mologie mais des sciences comme telles : et si elle Ă©tudie « la structure prise en elle-mĂȘme » câest bien en la formalisant ou axiomatisant. LâĂ©pistĂ©mologie au contraire Ă©tudie la structure « comme mode de saisie dâun objet rĂ©el » ce qui ne revient nullement au mĂȘme, et sur ce point nous sommes bien dâaccord avec G. G. Granger quâil ne sâagit plus dâaxiomatisation. Nous demandons donc Ă distinguer trois termes et non pas deux avec rĂ©ciprocité : le psychologue et le logicien, indĂ©pendants lâun de lâautre, puis enfin lâĂ©pistĂ©mologiste qui confronte leurs donnĂ©es et en fait la synthĂšse.
Cela dit G. G. Granger est gĂȘnĂ© par la notion de « groupement », quâil trouve confuse en tant que flottant entre deux interprĂ©tations possibles : ou un systĂšme dâopĂ©rations en tant que transformations ou un systĂšme dâĂ©lĂ©ments munis dâune loi de composition. Or, selon lâauteur ni lâune ni lâautre de ces deux interprĂ©tations ne peuvent sâappliquer complĂštement Ă cette structure, de telle sorte que « la notion de groupement est en elle-mĂȘme complexe et ambiguĂ« (p. 30). Avant dâexaminer en leur dĂ©tail les raisons avancĂ©es, voyons la solution que propose G. G. Granger, car il ne conteste pas lâexistence du « groupement », mais bien sa formalisation, et en propose une autre. Il reconnaĂźt que le « groupement » nâest pas un groupe (Ă cause des identiques spĂ©ciales A + A = A), mais suggĂšre dâen faire un rĂ©seau ou treillis et regrette que nous ne soyons pas parti de cette structure, dĂ©jĂ Ă©laborĂ©e et axiomatisĂ©e, « pour explorer les premiĂšres tentatives de classification de la pensĂ©e enfantine » (p. 30).
Or, le « groupement », qui nâest pas un groupe faute dâassociativitĂ© complĂšte, nâest pas non plus un rĂ©seau, pour des raisons symĂ©triques : il ignore la combinatoire, gĂ©nĂ©ratrice du rĂ©seau, et ne connaĂźt que des bornes supĂ©rieures pour ce qui est des groupements additifs (toutes les bornes infĂ©rieures Ă©tant nulles entre Ă©lĂ©ments de mĂȘme rang) et que des bornes infĂ©rieures dans le cas des groupements multiplicatifs. LâintĂ©rĂȘt du groupement est donc prĂ©cisĂ©ment dâĂȘtre plus Ă©lĂ©mentaire que le groupe et que le rĂ©seau Ă la fois, tout en participant de certains aspects de chacun dâeux. Du point de vue gĂ©nĂ©tique, il leur est antĂ©rieur et, Ă partir des groupements dâ« opĂ©rations concrĂštes » qui se constituent dĂšs 7-8 ans, on voit se constituer simultanĂ©ment, dĂšs le niveau des opĂ©rations propositionnelles ou hypothĂ©tico-dĂ©ductives (de 11-12 Ă 14-15 ans), un groupe de quatre transformations (inverse, rĂ©ciproque, corrĂ©lative et identique) et le rĂ©seau avec sa combinatoire. Du point de vue logique, on peut de mĂȘme concevoir une gĂ©nĂ©alogie formelle correspondante, projet dont nous avions fourni une esquisse en 1950 11, et que J. B. Grize a rĂ©alisĂ© depuis (voir volume XV, Partie II).
Autre remarque prĂ©alable. Selon G. G. Granger lâopĂ©ration au sens des mathĂ©maticiens implique la notion des structures abstraites (p. 29), ce qui nâest Ă©videmment pas le cas des groupements. Mais, ici encore, il convient de se rappeler quâau point de vue gĂ©nĂ©tique il est indispensable de trouver des transitions entre le niveau prĂ©opĂ©ratoire, oĂč nâexistent pas de structures cohĂ©rentes, et les structures abstraites qui marquent lâachĂšvement (relatif et provisoire) dâun tel dĂ©veloppement. Le « groupement » constitue Ă cet Ă©gard une Ă©tape particuliĂšrement intĂ©ressante, non seulement parce que, gĂ©nĂ©tiquement, il constitue le point de dĂ©part simultanĂ© des groupes et des rĂ©seaux, mais encore parce quâil correspond Ă une forme de pensĂ©e encore en usage en certaines disciplines scientifiques : câest ainsi que les classifications propres Ă la Zoologie et Ă la Botanique systĂ©matiques ne comportent encore de structures ni de rĂ©seaux ni de groupes mais exclusivement de « groupements », tandis que la classification des Ă©lĂ©ments chimiques de Mendelejeff est dâun niveau nettement supĂ©rieur.
Aussi bien la conclusion de G. G. Granger nous satisfait-elle presque complĂštement, car elle correspond, Ă une petite rĂ©serve prĂšs, Ă nos propres intentions : « Lâintuition des structures proto-logiques dĂ©veloppĂ©e par M. Piaget est riche de sens, mais Ă la condition croyons-nous dây voir, non des systĂšmes axiomatisables, mais les prĂ©misses dâun dĂ©veloppement de pensĂ©e qui conduit prĂ©cisĂ©ment aux structures axiomatisĂ©es, vĂ©ritables formes dâĂ©quilibre de la pensĂ©e rationnelle, câest-Ă -dire aux mathĂ©matiques, entendues dans le sens le plus large. Le mouvement dâaxiomatisation est donnĂ© dans la science mĂȘme, et la pensĂ©e « qualitative », « intensive » du Groupement sây fait scientifique, câest-Ă -dire susceptible dâaxiomatisation » (p. 31). On ne saurait mieux, nous semble-t-il, exprimer ce que nous avons fait, mais rĂ©pĂ©tons-le, Ă une petite rĂ©serve prĂšs.
Cette rĂ©serve ne touche dâailleurs quâune question de mĂ©thode. Ătant entendu que les sujets qui utilisent la structure de « groupements » (les enfants dĂšs 7-8 ans et mĂȘme les zoologistes et botanistes) ne lâaxiomatisent pas eux-mĂȘmes, au nom de quelle interdiction empĂȘcherait-on un logicien de lâaxiomatiser dans le but de permettre aux Ă©pistĂ©mologistes de comparer les dĂ©marches de la pensĂ©e naturelle Ă celles des structures formelles correspondantes ? G. G. Granger nous fait trop dâhonneur en paraissant admettre que câest alors nous-mĂȘme qui voulions jouer le rĂŽle du logicien en plus de celui du psychologue, tandis que nous nous rĂ©servions simplement un mot Ă dire dans la discussion finale de lâĂ©pistĂ©mologiste. Nous avons, il est vrai, Ă©crit un TraitĂ© de logique, fort mal baptisĂ© ainsi (pour des raisons dâĂ©dition), mais prĂ©sentĂ© trĂšs explicitement, sans prĂ©tentions de formalisation et destinĂ© simplement Ă soulever, sur un plan intuitif, des problĂšmes de structure opĂ©ratoire et Ă livrer ces problĂšmes Ă la double mĂ©ditation des psychologues et des logiciens.
Or, un logicien a prĂ©cisĂ©ment repris certains de ces problĂšmes : J. B. Grize, qui a le premier fourni, mais cette fois en observant tous les usages techniques de la logique mathĂ©matique, une formalisation du « groupement » 12. Et le principal intĂ©rĂȘt de cette axiomatisation a Ă©tĂ©, sans parler des relations Ă©tablies avec prĂ©cision entre les « groupements », les groupes et les rĂ©seaux, de dĂ©gager les postulats limitatifs que lâon est obligĂ© dâintroduire si lâon veut conserver une correspondance significative entre les « groupements » propres Ă la pensĂ©e naturelle et les « groupements » dĂ»ment formalisĂ©s.
Cela dit, il est alors facile de rĂ©pondre aux objections de dĂ©tail de G. G. Granger. Celui-ci ne nous paraĂźt pas, en effet, distinguer suffisamment deux fonctions possibles de lâaxiomatisation : (a) axiomatiser des thĂ©ories scientifiques pour leur imposer une cohĂ©rence quâelles nâont peut-ĂȘtre pas encore atteinte, quitte Ă les modifier, etc. ; (b) dĂ©gager par un systĂšme dâaxiomes les lois dâune structure observĂ©e, de maniĂšre Ă en mieux comprendre lâĂ©conomie interne. Faute de reconnaĂźtre une telle distinction, lâauteur est alors conduit Ă juger du « groupement » du point de vue des mathĂ©matiques abstraites, alors que son intĂ©rĂȘt essentiel est dâĂȘtre prĂ©mathĂ©matique : câest ce point de vue abstrait qui est sans doute responsable de lâhypothĂšse selon laquelle le « groupement » se superposerait Ă une structure dâordre prĂ©alable, alors que, comme nous lâavons vu, le « groupement » nâest nullement un treillis et que les structures dâordre Ă©lĂ©mentaires gĂ©nĂ©tiquement (les sĂ©riations et leurs composĂ©s) sont justement des groupements.
Quant Ă lâobjection centrale de G. G. Granger, sur lâincohĂ©rence dâun systĂšme que lâon pourrait exprimer soit en termes dâopĂ©rations ou transformations (+, â, âŠ) soit en termes dâĂ©lĂ©ments ou objets (A, Aâ âŠ), elle tĂ©moigne dâun atomisme logique que la notion de « groupement » est prĂ©cisĂ©ment destinĂ©e Ă dĂ©passer. Dans le contexte Ă©pistĂ©mologique, tout dâabord, il est Ă©vident que les Ă©lĂ©ments et les opĂ©rations sont interdĂ©pendants : en une classification, par exemple, les classes sont dĂ©jĂ des produits de lâopĂ©ration de rĂ©union tandis que celle-ci ne peut sâappliquer quâĂ des classes (dont les classes singuliĂšres et nulles). Notons dâailleurs quâil en est de mĂȘme du groupe additif des nombres entiers positifs et nĂ©gatifs : les nombres ne sont que des produits dâadditions et celles-ci ne sâappliquent quâĂ des nombres. Ces remarques prĂ©alables sâappuient en dĂ©finitive sur le cercle bien connu des concepts et des jugements : le concept est le rĂ©sultat de jugements, tandis que ceux-ci relient nĂ©cessairement des Ă©lĂ©ments conceptualisĂ©s. â Du point de vue formel on surmonte alors aisĂ©ment cette dualitĂ© dâinterprĂ©tations (laquelle nâest donc pas Ă©pistĂ©mologiquement un dĂ©faut, mais une nĂ©cessitĂ©) en choisissant lâune ou lâautre ou en les conduisant toutes deux parallĂšlement. Dans lâinterprĂ©tation en langage dâĂ©lĂ©ments on parlera notamment dâĂ©lĂ©ments neutres et, du point de vue des transformations on parlera dâopĂ©ration identique sans quâil y ait lĂ de problĂšme. La tautification A + A = A sâintroduira spĂ©cifiquement, puisquâil ne sâagit ni dâun groupe ni dâun rĂ©seau. Quant Ă lâobjection selon laquelle la limitation des compositions aux Ă©lĂ©ments contigus rend la « perspective des transformations⊠peu adĂ©quate au Groupement » (p. 28) elle tombe pour la mĂȘme raison, puisquâil sâagit de transformations Ă la fois Ă©lĂ©mentaires et spĂ©cifiques.
En bref, les objections essentielles de G. G. Granger, selon lesquelles (a) le « groupement » comporte deux interprĂ©tations entre lesquelles le choix est impossible et (b) le « groupement » ne saurait donc ĂȘtre axiomatisĂ© proprement, nous paraissent tomber : (a) du fait que les deux interprĂ©tations possibles tiennent Ă la nature mĂȘme des relations entre opĂ©rations et Ă©lĂ©ments et (b) du fait que le systĂšme a Ă©tĂ© en fait axiomatisĂ© par un logicien qui en a tirĂ© toutes les consĂ©quences. Notons en particulier ce point fondamental que lâaxiomatisation de Grize permet le passage des « groupements » de classes et de relations Ă la sĂ©rie des nombres entiers, en parallĂšle Ă©troit avec lâanalyse gĂ©nĂ©tique : ce passage atteste alors simultanĂ©ment la spĂ©cificitĂ© du « groupement » par opposition aux groupes arithmĂ©tiques et la cohĂ©rence du systĂšme, mise en doute par G. G. Granger ; celle-ci est, en effet, ainsi confirmĂ©e rĂ©troactivement, car, comme lâa dit en substance E. W. Beth au Symposium oĂč Grize exposait sa dĂ©monstration : « MĂȘme si le passage de la classe au nombre ne se faisait pas ainsi, il reste intĂ©ressant de montrer quâil nây a pas de « crise » dans une telle forme de passage. 13 »
Un dernier point, puisque nous en sommes Ă rĂ©pondre aux critiques si amicales de G. G. Granger, mais un point sur lequel lâaccord est plus grand quâil ne lui semble. Granger croit au rĂŽle du langage plus que nous nây croyons, câest entendu. Mais il nous semble exagĂ©rer lorsquâil nous reproche « un total oubli de lâĂ©lĂ©ment linguistique dans la formation de la pensĂ©e scientifique » (p. 31 14) ainsi que lorsquâil rĂ©sume notre position sur ce point par lâexpression : « lâacquisition du langage accompagne la formation de la pensĂ©e logique, mais ne la dĂ©termine pas » (p. 31). Pour nous, le langage est au contraire une condition sans doute nĂ©cessaire de lâachĂšvement de la pensĂ©e logique, mais une condition qui nâest pas suffisante. Le langage semble certes nĂ©cessaire Ă la constitution de la logique des propositions et des opĂ©rations hypothĂ©tico-dĂ©ductives qui, chez lâenfant, libĂšrent la pensĂ©e formelle (de 12 Ă 15 ans) de ses conditions concrĂštes prĂ©alables. En effet, une hypothĂšse comme une proposition ne se conçoivent quâĂ©noncĂ©es verbalement et lâon ne conçoit pas comment, sans le langage, lâenfant en viendrait Ă dĂ©passer les groupements de classes et de relations dans la direction de la combinatoire propre au rĂ©seau et de la mobilitĂ© du groupe INRC. Par contre le langage en suffit nullement (et câest cela quâil importait de souligner contre une interprĂ©tation linguistique de la logique, sur le mode de lâempirisme logique) Ă engendrer les opĂ©rations logiques de dĂ©part, qui tiennent Ă la coordination mĂȘme des actions plus quâĂ leur expression verbale. Nous serions donc assez dâaccord avec la formule de Granger : « Le problĂšme fondamental de la connaissance scientifique⊠[est Ă situer] dans la collaboration dâune expression linguistique et dâune manipulation » (p. 32). Mais comme tout le monde aujourdâhui insiste sur lâexpression linguistique, il nous a paru utile de rappeler le rĂŽle des coordinations dâactions, car ce sont celles-ci qui fournissent les structures Ă©lĂ©mentaires dâordre, dâinclusion, etc., en dehors desquelles lâexpression linguistique ne serait pas possible.
Par exemple, G. G. Granger croit ajouter beaucoup Ă nos interprĂ©tations en soulignant le fait quâune dĂ©couverte enfantine telle que celle de la conservation dâun liquide transvasĂ© dâun rĂ©cipient en un autre de forme diffĂ©rente tient Ă une « expĂ©rience parlĂ©e » plus quâĂ une « expĂ©rience perçue » (p. 32). Or, cela va de soi. Mais le fait important nous paraĂźt ĂȘtre que telle relation fondamentale comme lâinclusion est saisie sur le plan de la manipulation parlĂ©e (par exemple reconnaĂźtre quâil y a plus de fleurs que de primevĂšres dans un bouquet de 10 fleurs dont 5 primevĂšres, ce qui est acquis seulement vers 7-8 ans) deux ou trois ans avant que cette relation soit dominĂ©e par le langage seul (vers 9-10 ans encore une expression telle que « quelques-unes de mes fleurs » est comprise comme synonyme de « toutes mes [quelques] fleurs). De tels faits concordent certes avec lâhypothĂšse selon laquelle le langage constituerait une condition nĂ©cessaire de lâachĂšvement dâune structure logique. Mais â et cela nous paraĂźt plus important dans la discussion de la plupart des thĂšses contemporaines, comme celles de lâempirisme logique â ils prouvent surtout que les liaisons verbales ne sont structurĂ©es quâen fonction dâune coordination suffisante des actions. Comme, dâautre part, les structures sensori-motrices antĂ©rieures Ă tout langage conduisent dĂ©jĂ Ă des structurations trĂšs poussĂ©es, la rĂ©duction de la logique Ă une syntaxe et Ă une sĂ©mantique combinĂ©e nous paraĂźt irrecevable, ce que nous tenions avant tout Ă montrer. Par contre, il nous semble y avoir accord gĂ©nĂ©ral entre les thĂšses de lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique et lâidĂ©e centrale propre Ă G. G. Granger de prĂ©senter « lâallure actuelle du problĂšme du transcendantal » comme « celui de la crĂ©ation des formes et de leur insertion dans une pratique » (p. 214), Ă©tant entendu que cette crĂ©ation nâest point indĂ©pendante de cette insertion, et surtout Ă©tant reconnu que cette insertion ne provient pas sans plus de gĂ©nĂ©ralisations verbales mais que toute praxis suppose une logique prĂ©alable des coordinations dâactions.