7.
Ce qui subsiste de la thĂ©orie de la gestalt dans la psychologie contemporaine de l’intelligence et de la perception a b

Deux principes de la psychologie de la Gestalt demeurent fondamentaux dans les domaines qui nous intéressent en cette étude.

Le premier de ces principes est que tout processus relevant de la perception ou de l’intelligence est caractĂ©risĂ© par une marche vers l’équilibre. Cela avait Ă©tĂ© souvent dit dans le domaine de l’affectivitĂ©, oĂč le besoin selon ClaparĂšde tĂ©moigne d’un dĂ©sĂ©quilibre et la satisfaction d’une rééquilibration. Mais c’est sans doute avec la thĂ©orie de la forme que la notion d’équilibre a pris une signification prĂ©cise sur le terrain des fonctions cognitives et a inspirĂ© une sĂ©rie d’expĂ©riences dĂ©cisives : c’est ainsi que la notion d’« effets de champs », dans l’étude des perceptions, et celle de rééquilibrations par paliers successifs, dans l’étude des actes d’intelligence sont des notions qui semblent dĂ©finitivement acquises.

Le second principe essentiel est que les formes d’équilibre se constituant au terme de ces processus d’équilibration consistent en « structures totales », caractĂ©risĂ©es par des « lois d’organisation » relevant de la totalitĂ© comme telle et non pas par de l’association entre Ă©lĂ©ments isolĂ©s prĂ©alables. Devenue banale dĂšs 1890 et les dĂ©buts de ce siĂšcle, la notion de totalitĂ© a Ă©galement reçu de la thĂ©orie de la Gestalt une forme prĂ©cise dont la signification est expĂ©rimentale.

Nous retiendrons pleinement ces deux notions centrales de la psychologie de la Gestalt. Notre but, en cet examen critique, n’est pas de les mettre en cause, mais au contraire de rechercher Ă  pousser plus loin l’analyse. Nous retiendrons en particulier chacune des « lois d’organisation » (les lois de la « bonne forme », etc.) mises en Ă©vidence par les Ă©tudes gestaltistes sur la perception et presque tous les faits (Ă  part quelques exagĂ©rations quant Ă  la prĂ©tendue absence d’évolution avec l’ñge de certains mĂ©canismes, par exemple en ce qui concerne les constances perceptives).

Mais nous considĂ©rons les formes d’équilibre ou structures d’ensemble dĂ©crites par la psychologie de la Forme comme demeurant incomplĂštes : elles sont valables en certains domaines, tandis que, en d’autres domaines, elles nous paraissent cĂ©der la place Ă  d’autres structures d’ensemble non prĂ©vues par la thĂ©orie initiale de la Forme.

Or, si l’on complĂšte les « Gestalten » par ces autres structures d’ensemble que nous n’appellerons plus « Gestalten », il devient nĂ©cessaire de faire certaines retouches importantes Ă  la thĂ©orie, en suite du changement de perspective dĂ» Ă  des adjonctions.

La thĂ©orie de l’intelligence

Les thĂ©oriciens de la Gestalt sont partis de la perception ou bien ont Ă©tĂ© rapidement dominĂ©s par les modĂšles perceptifs mĂȘme lorsqu’ils se sont mis Ă  l’étude de l’intelligence.

Or, les perceptions constituent des totalitĂ©s « non additives » et par consĂ©quent essentiellement irrĂ©versibles (au sens logique du mot). Comme telles, elles correspondent bien Ă  certaines « physische Gestalten », comme l’a montrĂ© Koehler, c’est-Ă -dire aux systĂšmes irrĂ©versibles caractĂ©risĂ©s par leurs dĂ©placements d’équilibre et dans lesquels chaque partie est constamment subordonnĂ©e au tout selon un mode de composition non additif.

D’oĂč la conception que Koehler nous a donnĂ©e de la Gestalt et que l’on peut prĂ©cisĂ©ment dĂ©finir par ce caractĂšre essentiel de non-additivitĂ©. D’un tel point de vue (et pour en rester Ă  la Gestalt physique de maniĂšre Ă  ne point prĂ©juger des affirmations psychologiques qui vont suivre), la composition des forces en mĂ©canique classique ne constitue point une « Gestalt », tandis qu’une bulle de savon ou la surface d’une eau tranquille constituent des « Gestalten ».

Je sais bien que pour d’autres auteurs le terme de « Gestalt » tend Ă  s’appliquer Ă  bien d’autres variĂ©tĂ©s de structures totales. Mais alors, si tout est Gestalt, je crains que cette notion ne perde sa saveur propre. Demeurons-en donc, pour cette discussion, Ă  la dĂ©finition de Koehler qui correspond Ă  la conception classique des thĂ©oriciens de la Gestalt.

Or, lorsque ceux-ci en sont venus Ă  l’étude de l’intelligence, ils se sont servis du mĂȘme modĂšle que pour la perception. Concevant l’acte d’intelligence comme une restructuration des donnĂ©es ou comme le passage d’une moins bonne Ă  une meilleure structure, ils ont conçu toutes les structures, perceptives ou intellectuelles, comme obĂ©issant aux mĂȘmes lois conçues comme gĂ©nĂ©rales.

C’est sur le premier point qu’il nous est difficile de suivre la thĂ©orie classique de la Gestalt. En effet, l’intelligence obĂ©it bien, elle aussi, Ă  des lois d’équilibre et Ă  des lois de totalitĂ©, mais il ne s’agit plus des mĂȘmes structures totales que les perceptions : les structures totales intervenant dans le domaine des opĂ©rations logiques et mathĂ©matiques sont, Ă  la diffĂ©rence des structures perceptives, caractĂ©risĂ©es par leur rĂ©versibilitĂ© (sous forme d’inversion ou de rĂ©ciprocitĂ©) et par leur composition additive.

Songeons par exemple Ă  la suite des nombres entiers. Une telle structure est un modĂšle de composition additive puisque 2 = 1 + 1. Et cependant il s’agit bien d’une totalitĂ© comportant ses lois d’organisation, puisqu’un nombre entier n’existe pas indĂ©pendamment de la suite caractĂ©risĂ©e par l’opĂ©ration n + 1 et puisque cette suite prĂ©sente, en tant que totalitĂ©, des lois structurales qui sont celles du « groupe » (et du « corps » si l’on rĂ©unit en un seul systĂšme le groupe additif et le groupe multiplicatif). Voici donc le cas d’une structure additive et rĂ©versible, qui, psychologiquement, prĂ©sente tous les caractĂšres d’une totalitĂ© organisĂ©e, et qui n’est pas une « Gestalt » au sens prĂ©cis du terme.

Nous en pouvons dire autant de toutes les structures logiques, dont nous avons Ă©tudiĂ© pas Ă  pas le dĂ©veloppement chez l’enfant et chez l’adolescent. Que l’on envisage les classifications et les sĂ©riations, les correspondances, etc., dans le domaine des « groupements » d’opĂ©rations concrĂštes (classes et relations), ou les groupes et rĂ©seaux d’opĂ©rations propositionnelles, etc., partout on retrouve des totalitĂ©s Ă  structure d’ensembles caractĂ©risĂ©es par des lois d’organisation dĂ©passant les Ă©lĂ©ments particuliers, et cependant il s’agit de structures rĂ©versibles Ă  composition additive : les intuitions de dĂ©part (Ă©quilibre et totalitĂ©) de la thĂ©orie de la Gestalt s’y vĂ©rifient profondĂ©ment, et cependant on se trouve en prĂ©sence de totalitĂ©s qui ne sont pas des « Gestalt ».

Il existe donc deux formes distinctes d’équilibre au sein des processus cognitifs (comme d’ailleurs dans le monde physique) :

1. Les systĂšmes dont les conditions d’équilibre sont permanentes (exemple : les opĂ©rations logiques et mathĂ©matiques Ă©lĂ©mentaires qui se conservent la vie durant, une fois Ă©laborĂ©es). Ces systĂšmes sont essentiellement rĂ©versibles, ce qui n’est pas surprenant puisque l’équilibre d’un systĂšme se dĂ©finit par la compensation de toutes ses transformations virtuelles, c’est-Ă -dire prĂ©cisĂ©ment par la rĂ©versibilitĂ©.

Ce sont ces systĂšmes qui nous paraissent caractĂ©ristiques de la pensĂ©e logique Ă  partir du niveau des opĂ©rations concrĂštes (dĂšs 7-8 ans), et qui constituent ainsi les formes d’équilibre vers lesquelles tend tout le dĂ©veloppement de l’intelligence (on en observe dĂ©jĂ  des manifestations annonciatrices dĂšs l’intelligence sensori-motrice du bĂ©bĂ© ou du chimpanzĂ© avec la constitution de l’objet permanent et du « groupe » pratique des dĂ©placements).

2. Les systĂšmes Ă  formes d’équilibre momentanĂ©es, donc caractĂ©risĂ©s par leurs dĂ©placements d’équilibre, et qui sont par consĂ©quent seulement semi-rĂ©versibles ou plus ou moins irrĂ©versibles. En de tels systĂšmes les opĂ©rations logico-mathĂ©matiques ne sont point encore possibles, mais elles sont remplacĂ©es (et prĂ©parĂ©es) par des rĂ©gulations ou mĂ©canismes semi-rĂ©versibles 1. Tels sont les systĂšmes que l’on rencontre dans le domaine de la perception et de l’intelligence prĂ©opĂ©ratoire, oĂč jouent alors pleinement leur rĂŽle les « Gestalten » Ă  composition non additive.

Mais, s’il en est ainsi, on ne saurait plus considĂ©rer l’intelligence comme un prolongement des structures perceptives. La mobilitĂ© rĂ©versible de l’intelligence opĂ©ratoire ne rĂ©sulte pas d’un simple assouplissement des « Gestalten » non additives, mais exige dans la plupart des cas une sorte de dĂ©gel ou de dissolution de ces configurations Ă©lĂ©mentaires. La grande diffĂ©rence entre l’enfant de 4-6 ans et celui de 8-10 ans est que le premier s’appuie, pour raisonner, sur les configurations perceptives ou « Gestalten », tandis que le second raisonne sur les transformations qui conduisent d’une configuration Ă  une autre ; or, subordonner les configurations aux transformations, ce n’est pas seulement se libĂ©rer des premiĂšres : c’est les entraĂźner dans un mouvement qui les transforme en leur faisant prĂ©cisĂ©ment perdre leurs caractĂšres non additifs et irrĂ©versibles.

En des analyses cĂ©lĂšbres, Wertheimer a cherchĂ© Ă  rĂ©duire Ă  des « Gestalten » les inclusions de classes intervenant dans le syllogisme, et Ă  ramener la conclusion du syllogisme Ă  une « Umzentrierung » qui dĂ©centre une classe (ou un individu) d’une autre pour la recentrer en une troisiĂšme. Mais cette interprĂ©tation ne saurait nous suffire : la vĂ©ritĂ© logique ne tient ni Ă  une configuration (A inclus dans B ou B dans C) ni Ă  une autre (A inclus dans C) mais au systĂšme mĂȘme des transformations (A + A’ = B ; B + B = C ; C − B’ = B ; B − A’ = A, etc.) : or ces transformations ne constituent plus une « Gestalt » comparable Ă  une figure, puisqu’elles sont par essence rĂ©versibles (+ et −) et de composition additive. Peut-ĂȘtre Wertheimer se serait-il finalement engagĂ© dans cette direction : le volume posthume si Ă©mouvant que ses amis ont publié 2 parle sans cesse de « grouping » et d’« operations ». Mais tant que la dualitĂ© des structures non additives et des structures rĂ©versibles n’est pas reconnue comme fondamentale, il subsiste une Ă©quivoque un peu troublante dans ces tentatives d’unification des formes logiques et des « Gestalten » proprement dites.

Or, si l’intelligence constitue une activitĂ© opĂ©ratoire aboutissant Ă  la formation de structures rĂ©versibles, au lieu de consister simplement en une restructuration selon des lois identiques Ă  celles des structures perceptives, alors il devient nĂ©cessaire de restituer Ă  l’intelligence un certain nombre de caractĂšres qui semblent avoir Ă©tĂ© quelque peu nĂ©gligĂ©s par la description gestaltiste.

Le premier de ces caractĂšres est l’activitĂ© proprement constructrice de l’intelligence : en « opĂ©rant » sur les objets, le sujet Ă©labore par son action mĂȘme des structures et n’est pas simplement le théùtre d’une restructuration ou d’une rééquilibration s’effectuant selon les lois de la Gestalt physique. Sinon (et c’est une impression que l’on a parfois en lisant certains travaux gestaltistes) la restructuration simultanĂ©e des objets et du sujet Ă  l’intĂ©rieur du « champ » qui les embrasse tous deux nous ramĂšnerait Ă  une sorte d’empirisme, par suppression du rĂŽle constructeur des opĂ©rations, Ă  cette seule diffĂ©rence prĂšs que, les structures totales sont substituĂ©es aux associations de l’ancien empirisme associationniste.

On ne saurait non plus assimiler les structures rĂ©versibles de l’intelligence Ă  des formes innĂ©es. Les gestaltistes Ă  tendance maturationniste prĂ©sentent souvent les « lois d’organisation » de la Gestalt comme des conditions de structuration indĂ©pendantes de toute expĂ©rience, ce qui revient Ă  dire innĂ©es ou a priori. Mais la nĂ©cessitĂ© logique propre aux structures de l’intelligence n’est jamais donnĂ©e antĂ©rieurement Ă  l’expĂ©rience : elle se constitue au contraire au terme d’un processus Ă©volutif qui dĂ©pend en partie de l’exercice et de l’expĂ©rience, Ă©tant une nĂ©cessitĂ© finale, comme c’est le cas des formes d’équilibre (indĂ©pendamment, cela va de soi, de tout finalisme) et non par initiale comme c’est le cas des montages innĂ©s ou hĂ©rĂ©ditaires ; elle est donc bien distincte d’une « prĂ©gnance » pour autant que celle-ci rĂ©sulterait d’un mĂ©canisme hĂ©ritĂ© (elle est d’ailleurs distincte de toute « prĂ©gnance » perceptive pour les raisons que l’on a vues plus haut).

En rĂ©alitĂ©, le sujet ne dĂ©pend ni seulement des objets extĂ©rieurs (configuration du champ) ni seulement de ses mĂ©canismes innĂ©s, mais tĂ©moigne d’une activitĂ© qui est solidaire de sa propre histoire. Les structures de l’intelligence ne sont pas des « Gestalten » extemporanĂ©es, mais des schĂšmes qui dĂ©rivent les uns des autres par filiation progressive au cours d’une construction continue. L’empirisme associationniste considĂ©rait ces schĂšmes comme la simple rĂ©sultante de l’expĂ©rience antĂ©rieure. Duncker a rĂ©pondu avec raison que le sujet puise dans son passĂ© ce dont il a besoin en fonction de la situation actuelle. En rĂ©alitĂ© la structure actuelle est un schĂšme qui procĂšde des schĂšmes antĂ©rieurs, mais qui rĂ©agit sur eux en se les intĂ©grant. La conception intĂ©grative appliquĂ©e Ă  l’activitĂ© historique et constructive de l’intelligence dĂ©passe ainsi simultanĂ©ment les deux thĂšses adverses en rĂ©accordant une part lĂ©gitime Ă  l’expĂ©rience mais sans rĂ©duire Ă  celle-ci les formes d’équilibre elles-mĂȘmes.

Enfin, il est indispensable de restituer Ă  l’acte d’intelligence l’élĂ©ment de contrĂŽle ou de correction (se manifestant souvent par un tĂątonnement proprement dit) que l’on a eu parfois tendance Ă  oublier.

La théorie de la perception

Sur ce terrain plus Ă©lĂ©mentaire, la psychologie de la Gestalt a eu pleinement raison d’insister sur l’existence de structures irrĂ©versibles Ă  composition non additive (Gestalten au sens strict) et sur leurs lois d’organisation.

Mais, mĂȘme en ce domaine particuliĂšrement favorable Ă  ses thĂšses, nous ne croyons pas que la thĂ©orie de la Gestalt corresponde Ă  la totalitĂ© des faits perceptifs. Il est, en effet, trĂšs probable que les mĂ©canismes perceptifs ne sont pas distribuĂ©s sur un seul plan : il y a les effets de champ, ou interactions immĂ©diates entre Ă©lĂ©ments perçus simultanĂ©ment dans leurs relations mutuelles et c’est sur ce plan fondamental que la description gestaltiste garde toute sa valeur (tout en pouvant d’ailleurs ĂȘtre dĂ©passĂ©e dans la direction de l’analyse des relations, mais sans que cela contredise les lois de la Gestalt) ; par contre il existe, au-delĂ  des effets de champ, un ensemble d’activitĂ©s perceptives mettant en relation Ă  des distances toujours plus grandes, dans l’espace et dans le temps, les effets Ă©lĂ©mentaires, et ces activitĂ©s perceptives dĂ©bordent de plus en plus le cadre gestaltiste parce qu’elles s’orientent dans la direction de la rĂ©versibilitĂ© intelligente.

Dans un intĂ©ressant article, RĂ©vĂ©sz 3 estime que la thĂ©orie de la Gestalt doit ĂȘtre rĂ©visĂ©e en ce qui concerne les perceptions tactiles car celles-ci ne sont pas simultanĂ©es et exigent une mise en relation continuelle entre les donnĂ©es successives. Nous avions fait des remarques analogues avec B. Inhelder 4 en ce qui concerne l’évolution de la stĂ©rĂ©ognosie chez l’enfant de 4 Ă  7-8 ans : tandis que les petits reconnaissent mal les formes parce que demeurant plus passifs, on assiste ensuite au dĂ©veloppement d’une activitĂ© exploratrice de plus en plus systĂ©matique qui, pour des formes tactiles d’une dimension de quelques centimĂštres, permet seule d’en discerner les caractĂšres spatiaux euclidiens (par opposition aux caractĂšres topologiques Ă©lĂ©mentaires).

Mais cette activitĂ© exploratrice est loin d’ĂȘtre spĂ©ciale Ă  la perception tactile. Dans le domaine visuel les gestaltistes ont bien Ă©tĂ© obligĂ©s de reconnaĂźtre qu’elle modifie Ă©galement les structurations, et ils ont alors parlĂ© d’« attitude analytique » (mais l’analyse n’est point une simple attitude : c’est une activitĂ© proprement dite). La question est alors d’établir si une telle activitĂ© relĂšve encore simplement des lois de la Gestalt ou si elle s’en Ă©loigne Ă  des degrĂ©s divers.

Voici un exemple. En reprenant une idĂ©e dĂ©veloppĂ©e par le regrettĂ© Rubin dans un article posthume, nous avons Ă©tudiĂ©, avec Maire et Privat, la rĂ©sistance des bonnes formes, entre 5-6 ans et l’ñge adulte, lorsque l’on combine un carrĂ© avec l’illusion de MĂŒller-Lyer (en ajoutant des pennures externes au cĂŽtĂ© supĂ©rieur du carrĂ© et des pennures internes au cĂŽtĂ© infĂ©rieur). Or, au lieu de prĂ©senter le mĂȘme degrĂ© de « prĂ©gnance » Ă  tout Ăąge, comme cela eĂ»t Ă©tĂ© conforme Ă  la thĂ©orie, il s’est trouvĂ© que la forme carrĂ©e est environ trois fois moins rĂ©sistante (relativement aux valeurs respectives de l’illusion de MĂŒller-Lyer) chez les petits enfants que chez l’adulte. Il intervient donc, dans le cas de la bonne forme, deux effets distincts : un effet de champ, qui existe Ă  tout Ăąge, mais qui donne seulement lieu Ă  une forme demeurant assez « élastique » ; et un effet de comparaison (analyse) entre les cĂŽtĂ©s ou entre les angles. Ce dernier effet, qui augmente d’importance avec l’ñge, donne alors lieu Ă  un « schĂšme perceptif » transposable par rĂ©cognition et gĂ©nĂ©ralisation assimilatrices, et non pas simplement par restructurations automatiques et indĂ©pendantes ; et ce schĂšme est alors beaucoup plus rĂ©sistant que la bonne forme primaire due aux seuls effets de champ.

D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, il existe donc des activitĂ©s perceptives dĂ©passant les effets de champ et qui correspondent Ă  ce que l’on appelle ordinairement l’analyse ou l’exploration. Elles consistent en « transports » dans l’espace et dans le temps, en doubles transports ou comparaison (transport de l’un des termes comparĂ©s sur le second et rĂ©ciproquement), en transpositions actives (ou transport d’un complexe de relations avec rĂ©cognition et gĂ©nĂ©ralisation), en anticipations ou « Einstellungen », en mises en relation avec des Ă©lĂ©ments de rĂ©fĂ©rence de plus en plus Ă©loignĂ©s, etc. Cette activitĂ© perceptive dĂ©pend de la motricitĂ©, du systĂšme postural (cf. la « sensori-tonic field theory » de H. Werner) et se trouve en liaison de plus en plus Ă©troite avec l’intelligence par l’intermĂ©diaire des schĂšmes sensori-moteurs.

La distinction entre les effets de champ et ceux de l’activitĂ© perceptible correspond Ă  un critĂšre gĂ©nĂ©tique : les premiers diminuent quelque peu d’importance avec l’ñge tandis que les seconds augmentent de valeur au cours du dĂ©veloppement. C’est en ce sens que l’étude gĂ©nĂ©tique des perceptions, que nous poursuivons avec Lambercier depuis une douzaine d’annĂ©es, nous paraĂźt fournir une dimension de plus Ă  l’analyse des mĂ©canismes perceptifs, tandis que la recherche des lois d’organisation constantes au cours du dĂ©veloppement est devenue un peu trop exclusive chez la plupart des gestaltistes (avec certaines exceptions notables, par exemple dans les travaux de Meili) et a empĂȘchĂ© d’apercevoir suffisamment la multiplicitĂ© des plans sur lesquels s’organise la perception.

Si nous en revenons alors aux effets de champ, ou effets primaires, on peut se demander si ce changement de perspective n’est pas de nature, non pas Ă  Ă©branler les conceptions gestaltistes sur les lois d’organisation et les bonnes formes, mais Ă  permettre un approfondissement dans le sens d’une thĂ©orie plus relativiste et surtout plus quantitative.

C’est une chose surprenante, en effet, que, aprĂšs avoir fourni une excellente description qualitative des effets de champ, la thĂ©orie de la Gestalt n’ait point Ă©laborĂ© de lois quantitatives des dĂ©formations perceptives et des bonnes formes. Il est de mĂȘme surprenant que tous les caractĂšres attribuĂ©s par la thĂ©orie Ă  la bonne forme perceptive (simplicitĂ©, rĂ©gularitĂ©, symĂ©trie, ressemblance, proximitĂ©, etc.) se trouvent constituer par ailleurs des qualitĂ©s essentielles aux structures logico-mathĂ©matiques (sauf la proximitĂ©, mais qui intervient Ă  titre de voisinage dans les structures topologiques). La description gestaltiste est donc demeurĂ©e trop globale pour atteindre quantitativement (et mĂȘme en partie qualitativement) ce qui diffĂ©rencie les structures primaires (effets perceptifs de champ) des structures de l’intelligence. Mais pourquoi ?

La raison en est, semble-t-il, que la notion de totalitĂ© est une notion dont les sĂ©ductions sont dangereuses : excellente Ă  titre de notion descriptive, elle paraĂźt au premier abord constituer une notion explicative alors qu’à elle seule elle n’explique jamais rien. Dire, et rĂ©pĂ©ter sans cesse, que « les parties sont dĂ©formĂ©es par le tout » n’est pas une explication : c’est un programme et un bon programme d’explications futures, mais l’explication rĂ©elle ne commence que lorsqu’on parvient Ă  mettre la partie en liaison avec l’ensemble des autres parties selon un systĂšme de relations proprement dites. L’ancien associationnisme posait en premier lieu des Ă©lĂ©ments isolĂ©s et construisait le tout par associations entre eux. La thĂ©orie de la Gestalt a eu le mĂ©rite de montrer qu’il y a d’emblĂ©e totalitĂ©, mais elle a trop considĂ©rĂ© le « tout » comme une espĂšce de cause qui agit sur les parties. Une troisiĂšme conception est possible, qui retient d’ailleurs l’essentiel de la seconde : c’est que le tout consiste, dĂšs le dĂ©part, en un systĂšme de relations (non pas d’élĂ©ments, mais de relations dont les Ă©lĂ©ments sont d’emblĂ©e solidaires) ; ces relations peuvent alors ĂȘtre Ă©tudiĂ©es et formulĂ©es dans leur interdĂ©pendance mĂȘme, ce qui permet l’élaboration de lois quantitatives.

Nous avons ainsi essayĂ© de dĂ©gager la loi qui permet de dĂ©terminer les maxima et les minima dans le cas des illusions gĂ©omĂ©triques dont on fait varier un facteur : par exemple un rectangle dont l’illusion est mesurĂ©e sur l’un des cĂŽtĂ©s demeurant constant, tandis que l’autre varie ; ou l’illusion d’Oppel avec mesure de la longueur constante d’une ligne divisĂ©e, tandis que le nombre des divisions varie, etc.

Or cette loi 5 paraĂźt s’expliquer par des actions qui viennent aisĂ©ment s’inscrire dans le cadre de l’activitĂ© perceptive dĂ©crite prĂ©cĂ©demment, tout en maintenant l’originalitĂ© des effets de champ.

Pour interprĂ©ter les actions de champ relevant d’une telle loi, il suffit, en effet, de faire appel Ă  un mĂ©canisme dont nous avons cherchĂ© Ă  contrĂŽler l’influence effective : tout Ă©lĂ©ment centrĂ© par le regard (dans le cas de la perception visuelle, mais le phĂ©nomĂšne se retrouve en d’autres domaines) est de ce fait mĂȘme surestimĂ©, tandis que les Ă©lĂ©ments non actuellement centrĂ©s sont dĂ©valorisĂ©s par rapport Ă  lui, les surestimations ou sous-estimations Ă©tant proportionnelles aux grandeurs des Ă©lĂ©ments considĂ©rĂ©s. Au moyen d’un tel effet, on peut alors simultanĂ©ment expliquer les actions de contraste entre deux grandeurs inĂ©gales (lorsque cette inĂ©galitĂ© dĂ©passe la valeur des surestimations par centration) et les actions d’égalisation entre deux grandeurs voisines (lorsque leur inĂ©galitĂ© est infĂ©rieure Ă  cette mĂȘme valeur). C’est pourquoi un facteur essentiel des illusions gĂ©omĂ©triques est la diffĂ©rence entre les deux grandeurs principales comparĂ©es (L1 − L2).

Mais, en plus de ces actions de centration qui sont donc fondamentales dans les effets de champ, il intervient aussi des actions de dĂ©centration lorsque plusieurs centrations successives sont mises en relation et qui ont pour rĂ©sultat un ensemble de compensations relatives (d’oĂč les rapports L2/Lmax et 1/S qui interviennent aussi dans l’expression quantitative des illusions). Or, cette dĂ©centration constitue dĂ©jĂ  un dĂ©but d’activitĂ© perceptive ; c’est pourquoi nous disions Ă  l’instant que l’étude des relations intervenant dans les effets de champ vient s’inscrire dans le cadre de l’activitĂ© perceptive en gĂ©nĂ©ral, sitĂŽt que l’on procĂšde par composition dĂ©taillĂ©e et quantitative de ces relations.

Mais notre but n’est point ici de dĂ©velopper le rĂ©sultat de nos recherches sur ces questions complexes : il est simplement de montrer que tout en s’inspirant des notions d’équilibre et de totalitĂ© propres Ă  la Gestaltpsychologie, et tout en retenant sur le terrain perceptif la notion des totalitĂ©s irrĂ©versibles Ă  composition non additive (Gestalt proprement dite), on peut poursuivre plus avant l’analyse en se plaçant Ă  un point de vue Ă  la fois plus relativiste et plus quantitatif. Il convient d’ajouter que toute analyse quantitative conduit, sur ce terrain, Ă  un mode de composition probabiliste des structures perceptives, ce caractĂšre probabiliste de la perception opposĂ© au caractĂšre de nĂ©cessitĂ© intrinsĂšque propre aux structures logico-mathĂ©matiques Ă©tant sans doute ce qui rend compte prĂ©cisĂ©ment de l’opposition entre les compositions irrĂ©versibles ou non additives et les compositions rĂ©versibles.

 

En conclusion, il reste beaucoup Ă  retenir de la thĂ©orie de la Gestalt dans les investigations actuelles sur l’intelligence et sur la perception. Nous croyons mĂȘme, pour notre part, en conserver l’essentiel avec les notions d’équilibre et de totalitĂ© (ou de structures d’ensemble organisĂ©es).

Cependant il est nĂ©cessaire de complĂ©ter le point de vue de la Gestalt en invoquant d’autres structures encore, comme nous l’avons fait au sujet des structures rĂ©versibles de l’intelligence. Mais, en procĂ©dant ainsi, on ne s’éloigne pas, croyons-nous, des hypothĂšses fondamentales de dĂ©part qui ont inspirĂ© les travaux des premiers gestaltistes : on leur est presque, en un sens, plus fidĂšle qu’ils ne l’ont Ă©tĂ© eux-mĂȘmes
 En effet, faire appel Ă  la notion d’équilibre, c’est non seulement s’engager Ă  utiliser toutes les formes d’équilibre et non pas exclusivement ces formes particuliĂšres constituĂ©es par la Gestalt au sens strict ; mais c’est encore et surtout, s’engager dans la direction d’une utilisation pleine et entiĂšre de la notion de rĂ©versibilitĂ©, car l’équilibre se dĂ©finit prĂ©cisĂ©ment par la rĂ©versibilité ! Que l’on taxe de tels essais de contraires Ă  l’esprit de la thĂ©orie de la Gestalt, comme le font certains partisans orthodoxes de l’École, ou qu’on les baptise de « nĂ©ogestaltistes » comme l’a fait un jour notre ami Meili, cela n’a pas d’importance : nous tenions simplement, en concluant cette Ă©tude, Ă  marquer notre dette Ă  l’égard d’une doctrine qui a profondĂ©ment influencĂ© la psychologie contemporaine et dont sont redevables les chercheurs indĂ©pendants aussi bien que les autres.