Problèmes de psychologie génétique ()
7.
Ce qui subsiste de la théorie de la gestalt dans la psychologie contemporaine de l’intelligence et de la perception a
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Deux principes de la psychologie de la Gestalt demeurent fondamentaux dans les domaines qui nous intéressent en cette étude.
Le premier de ces principes est que tout processus relevant de la perception ou de l’intelligence est caractérisé par une marche vers l’équilibre. Cela avait été souvent dit dans le domaine de l’affectivité, où le besoin selon Claparède témoigne d’un déséquilibre et la satisfaction d’une rééquilibration. Mais c’est sans doute avec la théorie de la forme que la notion d’équilibre a pris une signification précise sur le terrain des fonctions cognitives et a inspiré une série d’expériences décisives : c’est ainsi que la notion d’« effets de champs », dans l’étude des perceptions, et celle de rééquilibrations par paliers successifs, dans l’étude des actes d’intelligence sont des notions qui semblent définitivement acquises.
Le second principe essentiel est que les formes d’équilibre se constituant au terme de ces processus d’équilibration consistent en « structures totales », caractérisées par des « lois d’organisation » relevant de la totalité comme telle et non pas par de l’association entre éléments isolés préalables. Devenue banale dès 1890 et les débuts de ce siècle, la notion de totalité a également reçu de la théorie de la Gestalt une forme précise dont la signification est expérimentale.
Nous retiendrons pleinement ces deux notions centrales de la psychologie de la Gestalt. Notre but, en cet examen critique, n’est pas de les mettre en cause, mais au contraire de rechercher à pousser plus loin l’analyse. Nous retiendrons en particulier chacune des « lois d’organisation » (les lois de la « bonne forme », etc.) mises en évidence par les études gestaltistes sur la perception et presque tous les faits (à part quelques exagérations quant à la prétendue absence d’évolution avec l’âge de certains mécanismes, par exemple en ce qui concerne les constances perceptives).
Mais nous considérons les formes d’équilibre ou structures d’ensemble décrites par la psychologie de la Forme comme demeurant incomplètes : elles sont valables en certains domaines, tandis que, en d’autres domaines, elles nous paraissent céder la place à d’autres structures d’ensemble non prévues par la théorie initiale de la Forme.
Or, si l’on complète les « Gestalten » par ces autres structures d’ensemble que nous n’appellerons plus « Gestalten », il devient nécessaire de faire certaines retouches importantes à la théorie, en suite du changement de perspective dû à des adjonctions.
La théorie de l’intelligence🔗
Les théoriciens de la Gestalt sont partis de la perception ou bien ont été rapidement dominés par les modèles perceptifs même lorsqu’ils se sont mis à l’étude de l’intelligence.
Or, les perceptions constituent des totalités « non additives » et par conséquent essentiellement irréversibles (au sens logique du mot). Comme telles, elles correspondent bien à certaines « physische Gestalten », comme l’a montré Koehler, c’est-à -dire aux systèmes irréversibles caractérisés par leurs déplacements d’équilibre et dans lesquels chaque partie est constamment subordonnée au tout selon un mode de composition non additif.
D’où la conception que Koehler nous a donnée de la Gestalt et que l’on peut précisément définir par ce caractère essentiel de non-additivité. D’un tel point de vue (et pour en rester à la Gestalt physique de manière à ne point préjuger des affirmations psychologiques qui vont suivre), la composition des forces en mécanique classique ne constitue point une « Gestalt », tandis qu’une bulle de savon ou la surface d’une eau tranquille constituent des « Gestalten ».
Je sais bien que pour d’autres auteurs le terme de « Gestalt » tend à s’appliquer à bien d’autres variétés de structures totales. Mais alors, si tout est Gestalt, je crains que cette notion ne perde sa saveur propre. Demeurons-en donc, pour cette discussion, à la définition de Koehler qui correspond à la conception classique des théoriciens de la Gestalt.
Or, lorsque ceux-ci en sont venus à l’étude de l’intelligence, ils se sont servis du même modèle que pour la perception. Concevant l’acte d’intelligence comme une restructuration des données ou comme le passage d’une moins bonne à une meilleure structure, ils ont conçu toutes les structures, perceptives ou intellectuelles, comme obéissant aux mêmes lois conçues comme générales.
C’est sur le premier point qu’il nous est difficile de suivre la théorie classique de la Gestalt. En effet, l’intelligence obéit bien, elle aussi, à des lois d’équilibre et à des lois de totalité, mais il ne s’agit plus des mêmes structures totales que les perceptions : les structures totales intervenant dans le domaine des opérations logiques et mathématiques sont, à la différence des structures perceptives, caractérisées par leur réversibilité (sous forme d’inversion ou de réciprocité) et par leur composition additive.
Songeons par exemple à la suite des nombres entiers. Une telle structure est un modèle de composition additive puisque 2 = 1 + 1. Et cependant il s’agit bien d’une totalité comportant ses lois d’organisation, puisqu’un nombre entier n’existe pas indépendamment de la suite caractérisée par l’opération n + 1 et puisque cette suite présente, en tant que totalité, des lois structurales qui sont celles du « groupe » (et du « corps » si l’on réunit en un seul système le groupe additif et le groupe multiplicatif). Voici donc le cas d’une structure additive et réversible, qui, psychologiquement, présente tous les caractères d’une totalité organisée, et qui n’est pas une « Gestalt » au sens précis du terme.
Nous en pouvons dire autant de toutes les structures logiques, dont nous avons étudié pas à pas le développement chez l’enfant et chez l’adolescent. Que l’on envisage les classifications et les sériations, les correspondances, etc., dans le domaine des « groupements » d’opérations concrètes (classes et relations), ou les groupes et réseaux d’opérations propositionnelles, etc., partout on retrouve des totalités à structure d’ensembles caractérisées par des lois d’organisation dépassant les éléments particuliers, et cependant il s’agit de structures réversibles à composition additive : les intuitions de départ (équilibre et totalité) de la théorie de la Gestalt s’y vérifient profondément, et cependant on se trouve en présence de totalités qui ne sont pas des « Gestalt ».
Il existe donc deux formes distinctes d’équilibre au sein des processus cognitifs (comme d’ailleurs dans le monde physique) :
1. Les systèmes dont les conditions d’équilibre sont permanentes (exemple : les opérations logiques et mathématiques élémentaires qui se conservent la vie durant, une fois élaborées). Ces systèmes sont essentiellement réversibles, ce qui n’est pas surprenant puisque l’équilibre d’un système se définit par la compensation de toutes ses transformations virtuelles, c’est-à -dire précisément par la réversibilité.
Ce sont ces systèmes qui nous paraissent caractéristiques de la pensée logique à partir du niveau des opérations concrètes (dès 7-8 ans), et qui constituent ainsi les formes d’équilibre vers lesquelles tend tout le développement de l’intelligence (on en observe déjà des manifestations annonciatrices dès l’intelligence sensori-motrice du bébé ou du chimpanzé avec la constitution de l’objet permanent et du « groupe » pratique des déplacements).
2. Les systèmes à formes d’équilibre momentanées, donc caractérisés par leurs déplacements d’équilibre, et qui sont par conséquent seulement semi-réversibles ou plus ou moins irréversibles. En de tels systèmes les opérations logico-mathématiques ne sont point encore possibles, mais elles sont remplacées (et préparées) par des régulations ou mécanismes semi-réversibles 1. Tels sont les systèmes que l’on rencontre dans le domaine de la perception et de l’intelligence préopératoire, où jouent alors pleinement leur rôle les « Gestalten » à composition non additive.
Mais, s’il en est ainsi, on ne saurait plus considérer l’intelligence comme un prolongement des structures perceptives. La mobilité réversible de l’intelligence opératoire ne résulte pas d’un simple assouplissement des « Gestalten » non additives, mais exige dans la plupart des cas une sorte de dégel ou de dissolution de ces configurations élémentaires. La grande différence entre l’enfant de 4-6 ans et celui de 8-10 ans est que le premier s’appuie, pour raisonner, sur les configurations perceptives ou « Gestalten », tandis que le second raisonne sur les transformations qui conduisent d’une configuration à une autre ; or, subordonner les configurations aux transformations, ce n’est pas seulement se libérer des premières : c’est les entraîner dans un mouvement qui les transforme en leur faisant précisément perdre leurs caractères non additifs et irréversibles.
En des analyses célèbres, Wertheimer a cherché à réduire à des « Gestalten » les inclusions de classes intervenant dans le syllogisme, et à ramener la conclusion du syllogisme à une « Umzentrierung » qui décentre une classe (ou un individu) d’une autre pour la recentrer en une troisième. Mais cette interprétation ne saurait nous suffire : la vérité logique ne tient ni à une configuration (A inclus dans B ou B dans C) ni à une autre (A inclus dans C) mais au système même des transformations (A + A’ = B ; B + B = C ; C − B’ = B ; B − A’ = A, etc.) : or ces transformations ne constituent plus une « Gestalt » comparable à une figure, puisqu’elles sont par essence réversibles (+ et −) et de composition additive. Peut-être Wertheimer se serait-il finalement engagé dans cette direction : le volume posthume si émouvant que ses amis ont publié 2 parle sans cesse de « grouping » et d’« operations ». Mais tant que la dualité des structures non additives et des structures réversibles n’est pas reconnue comme fondamentale, il subsiste une équivoque un peu troublante dans ces tentatives d’unification des formes logiques et des « Gestalten » proprement dites.
Or, si l’intelligence constitue une activité opératoire aboutissant à la formation de structures réversibles, au lieu de consister simplement en une restructuration selon des lois identiques à celles des structures perceptives, alors il devient nécessaire de restituer à l’intelligence un certain nombre de caractères qui semblent avoir été quelque peu négligés par la description gestaltiste.
Le premier de ces caractères est l’activité proprement constructrice de l’intelligence : en « opérant » sur les objets, le sujet élabore par son action même des structures et n’est pas simplement le théâtre d’une restructuration ou d’une rééquilibration s’effectuant selon les lois de la Gestalt physique. Sinon (et c’est une impression que l’on a parfois en lisant certains travaux gestaltistes) la restructuration simultanée des objets et du sujet à l’intérieur du « champ » qui les embrasse tous deux nous ramènerait à une sorte d’empirisme, par suppression du rôle constructeur des opérations, à cette seule différence près que, les structures totales sont substituées aux associations de l’ancien empirisme associationniste.
On ne saurait non plus assimiler les structures réversibles de l’intelligence à des formes innées. Les gestaltistes à tendance maturationniste présentent souvent les « lois d’organisation » de la Gestalt comme des conditions de structuration indépendantes de toute expérience, ce qui revient à dire innées ou a priori. Mais la nécessité logique propre aux structures de l’intelligence n’est jamais donnée antérieurement à l’expérience : elle se constitue au contraire au terme d’un processus évolutif qui dépend en partie de l’exercice et de l’expérience, étant une nécessité finale, comme c’est le cas des formes d’équilibre (indépendamment, cela va de soi, de tout finalisme) et non par initiale comme c’est le cas des montages innés ou héréditaires ; elle est donc bien distincte d’une « prégnance » pour autant que celle-ci résulterait d’un mécanisme hérité (elle est d’ailleurs distincte de toute « prégnance » perceptive pour les raisons que l’on a vues plus haut).
En réalité, le sujet ne dépend ni seulement des objets extérieurs (configuration du champ) ni seulement de ses mécanismes innés, mais témoigne d’une activité qui est solidaire de sa propre histoire. Les structures de l’intelligence ne sont pas des « Gestalten » extemporanées, mais des schèmes qui dérivent les uns des autres par filiation progressive au cours d’une construction continue. L’empirisme associationniste considérait ces schèmes comme la simple résultante de l’expérience antérieure. Duncker a répondu avec raison que le sujet puise dans son passé ce dont il a besoin en fonction de la situation actuelle. En réalité la structure actuelle est un schème qui procède des schèmes antérieurs, mais qui réagit sur eux en se les intégrant. La conception intégrative appliquée à l’activité historique et constructive de l’intelligence dépasse ainsi simultanément les deux thèses adverses en réaccordant une part légitime à l’expérience mais sans réduire à celle-ci les formes d’équilibre elles-mêmes.
Enfin, il est indispensable de restituer à l’acte d’intelligence l’élément de contrôle ou de correction (se manifestant souvent par un tâtonnement proprement dit) que l’on a eu parfois tendance à oublier.
La théorie de la perception🔗
Sur ce terrain plus élémentaire, la psychologie de la Gestalt a eu pleinement raison d’insister sur l’existence de structures irréversibles à composition non additive (Gestalten au sens strict) et sur leurs lois d’organisation.
Mais, même en ce domaine particulièrement favorable à ses thèses, nous ne croyons pas que la théorie de la Gestalt corresponde à la totalité des faits perceptifs. Il est, en effet, très probable que les mécanismes perceptifs ne sont pas distribués sur un seul plan : il y a les effets de champ, ou interactions immédiates entre éléments perçus simultanément dans leurs relations mutuelles et c’est sur ce plan fondamental que la description gestaltiste garde toute sa valeur (tout en pouvant d’ailleurs être dépassée dans la direction de l’analyse des relations, mais sans que cela contredise les lois de la Gestalt) ; par contre il existe, au-delà des effets de champ, un ensemble d’activités perceptives mettant en relation à des distances toujours plus grandes, dans l’espace et dans le temps, les effets élémentaires, et ces activités perceptives débordent de plus en plus le cadre gestaltiste parce qu’elles s’orientent dans la direction de la réversibilité intelligente.
Dans un intéressant article, Révész 3 estime que la théorie de la Gestalt doit être révisée en ce qui concerne les perceptions tactiles car celles-ci ne sont pas simultanées et exigent une mise en relation continuelle entre les données successives. Nous avions fait des remarques analogues avec B. Inhelder 4 en ce qui concerne l’évolution de la stéréognosie chez l’enfant de 4 à 7-8 ans : tandis que les petits reconnaissent mal les formes parce que demeurant plus passifs, on assiste ensuite au développement d’une activité exploratrice de plus en plus systématique qui, pour des formes tactiles d’une dimension de quelques centimètres, permet seule d’en discerner les caractères spatiaux euclidiens (par opposition aux caractères topologiques élémentaires).
Mais cette activité exploratrice est loin d’être spéciale à la perception tactile. Dans le domaine visuel les gestaltistes ont bien été obligés de reconnaître qu’elle modifie également les structurations, et ils ont alors parlé d’« attitude analytique » (mais l’analyse n’est point une simple attitude : c’est une activité proprement dite). La question est alors d’établir si une telle activité relève encore simplement des lois de la Gestalt ou si elle s’en éloigne à des degrés divers.
Voici un exemple. En reprenant une idée développée par le regretté Rubin dans un article posthume, nous avons étudié, avec Maire et Privat, la résistance des bonnes formes, entre 5-6 ans et l’âge adulte, lorsque l’on combine un carré avec l’illusion de Müller-Lyer (en ajoutant des pennures externes au côté supérieur du carré et des pennures internes au côté inférieur). Or, au lieu de présenter le même degré de « prégnance » à tout âge, comme cela eût été conforme à la théorie, il s’est trouvé que la forme carrée est environ trois fois moins résistante (relativement aux valeurs respectives de l’illusion de Müller-Lyer) chez les petits enfants que chez l’adulte. Il intervient donc, dans le cas de la bonne forme, deux effets distincts : un effet de champ, qui existe à tout âge, mais qui donne seulement lieu à une forme demeurant assez « élastique » ; et un effet de comparaison (analyse) entre les côtés ou entre les angles. Ce dernier effet, qui augmente d’importance avec l’âge, donne alors lieu à un « schème perceptif » transposable par récognition et généralisation assimilatrices, et non pas simplement par restructurations automatiques et indépendantes ; et ce schème est alors beaucoup plus résistant que la bonne forme primaire due aux seuls effets de champ.
D’une manière générale, il existe donc des activités perceptives dépassant les effets de champ et qui correspondent à ce que l’on appelle ordinairement l’analyse ou l’exploration. Elles consistent en « transports » dans l’espace et dans le temps, en doubles transports ou comparaison (transport de l’un des termes comparés sur le second et réciproquement), en transpositions actives (ou transport d’un complexe de relations avec récognition et généralisation), en anticipations ou « Einstellungen », en mises en relation avec des éléments de référence de plus en plus éloignés, etc. Cette activité perceptive dépend de la motricité, du système postural (cf. la « sensori-tonic field theory » de H. Werner) et se trouve en liaison de plus en plus étroite avec l’intelligence par l’intermédiaire des schèmes sensori-moteurs.
La distinction entre les effets de champ et ceux de l’activité perceptible correspond à un critère génétique : les premiers diminuent quelque peu d’importance avec l’âge tandis que les seconds augmentent de valeur au cours du développement. C’est en ce sens que l’étude génétique des perceptions, que nous poursuivons avec Lambercier depuis une douzaine d’années, nous paraît fournir une dimension de plus à l’analyse des mécanismes perceptifs, tandis que la recherche des lois d’organisation constantes au cours du développement est devenue un peu trop exclusive chez la plupart des gestaltistes (avec certaines exceptions notables, par exemple dans les travaux de Meili) et a empêché d’apercevoir suffisamment la multiplicité des plans sur lesquels s’organise la perception.
Si nous en revenons alors aux effets de champ, ou effets primaires, on peut se demander si ce changement de perspective n’est pas de nature, non pas à ébranler les conceptions gestaltistes sur les lois d’organisation et les bonnes formes, mais à permettre un approfondissement dans le sens d’une théorie plus relativiste et surtout plus quantitative.
C’est une chose surprenante, en effet, que, après avoir fourni une excellente description qualitative des effets de champ, la théorie de la Gestalt n’ait point élaboré de lois quantitatives des déformations perceptives et des bonnes formes. Il est de même surprenant que tous les caractères attribués par la théorie à la bonne forme perceptive (simplicité, régularité, symétrie, ressemblance, proximité, etc.) se trouvent constituer par ailleurs des qualités essentielles aux structures logico-mathématiques (sauf la proximité, mais qui intervient à titre de voisinage dans les structures topologiques). La description gestaltiste est donc demeurée trop globale pour atteindre quantitativement (et même en partie qualitativement) ce qui différencie les structures primaires (effets perceptifs de champ) des structures de l’intelligence. Mais pourquoi ?
La raison en est, semble-t-il, que la notion de totalité est une notion dont les séductions sont dangereuses : excellente à titre de notion descriptive, elle paraît au premier abord constituer une notion explicative alors qu’à elle seule elle n’explique jamais rien. Dire, et répéter sans cesse, que « les parties sont déformées par le tout » n’est pas une explication : c’est un programme et un bon programme d’explications futures, mais l’explication réelle ne commence que lorsqu’on parvient à mettre la partie en liaison avec l’ensemble des autres parties selon un système de relations proprement dites. L’ancien associationnisme posait en premier lieu des éléments isolés et construisait le tout par associations entre eux. La théorie de la Gestalt a eu le mérite de montrer qu’il y a d’emblée totalité, mais elle a trop considéré le « tout » comme une espèce de cause qui agit sur les parties. Une troisième conception est possible, qui retient d’ailleurs l’essentiel de la seconde : c’est que le tout consiste, dès le départ, en un système de relations (non pas d’éléments, mais de relations dont les éléments sont d’emblée solidaires) ; ces relations peuvent alors être étudiées et formulées dans leur interdépendance même, ce qui permet l’élaboration de lois quantitatives.
Nous avons ainsi essayé de dégager la loi qui permet de déterminer les maxima et les minima dans le cas des illusions géométriques dont on fait varier un facteur : par exemple un rectangle dont l’illusion est mesurée sur l’un des côtés demeurant constant, tandis que l’autre varie ; ou l’illusion d’Oppel avec mesure de la longueur constante d’une ligne divisée, tandis que le nombre des divisions varie, etc.
Or cette loi 5 paraît s’expliquer par des actions qui viennent aisément s’inscrire dans le cadre de l’activité perceptive décrite précédemment, tout en maintenant l’originalité des effets de champ.
Pour interpréter les actions de champ relevant d’une telle loi, il suffit, en effet, de faire appel à un mécanisme dont nous avons cherché à contrôler l’influence effective : tout élément centré par le regard (dans le cas de la perception visuelle, mais le phénomène se retrouve en d’autres domaines) est de ce fait même surestimé, tandis que les éléments non actuellement centrés sont dévalorisés par rapport à lui, les surestimations ou sous-estimations étant proportionnelles aux grandeurs des éléments considérés. Au moyen d’un tel effet, on peut alors simultanément expliquer les actions de contraste entre deux grandeurs inégales (lorsque cette inégalité dépasse la valeur des surestimations par centration) et les actions d’égalisation entre deux grandeurs voisines (lorsque leur inégalité est inférieure à cette même valeur). C’est pourquoi un facteur essentiel des illusions géométriques est la différence entre les deux grandeurs principales comparées (L1 − L2).
Mais, en plus de ces actions de centration qui sont donc fondamentales dans les effets de champ, il intervient aussi des actions de décentration lorsque plusieurs centrations successives sont mises en relation et qui ont pour résultat un ensemble de compensations relatives (d’où les rapports L2/Lmax et 1/S qui interviennent aussi dans l’expression quantitative des illusions). Or, cette décentration constitue déjà un début d’activité perceptive ; c’est pourquoi nous disions à l’instant que l’étude des relations intervenant dans les effets de champ vient s’inscrire dans le cadre de l’activité perceptive en général, sitôt que l’on procède par composition détaillée et quantitative de ces relations.
Mais notre but n’est point ici de développer le résultat de nos recherches sur ces questions complexes : il est simplement de montrer que tout en s’inspirant des notions d’équilibre et de totalité propres à la Gestaltpsychologie, et tout en retenant sur le terrain perceptif la notion des totalités irréversibles à composition non additive (Gestalt proprement dite), on peut poursuivre plus avant l’analyse en se plaçant à un point de vue à la fois plus relativiste et plus quantitatif. Il convient d’ajouter que toute analyse quantitative conduit, sur ce terrain, à un mode de composition probabiliste des structures perceptives, ce caractère probabiliste de la perception opposé au caractère de nécessité intrinsèque propre aux structures logico-mathématiques étant sans doute ce qui rend compte précisément de l’opposition entre les compositions irréversibles ou non additives et les compositions réversibles.
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En conclusion, il reste beaucoup à retenir de la théorie de la Gestalt dans les investigations actuelles sur l’intelligence et sur la perception. Nous croyons même, pour notre part, en conserver l’essentiel avec les notions d’équilibre et de totalité (ou de structures d’ensemble organisées).
Cependant il est nécessaire de compléter le point de vue de la Gestalt en invoquant d’autres structures encore, comme nous l’avons fait au sujet des structures réversibles de l’intelligence. Mais, en procédant ainsi, on ne s’éloigne pas, croyons-nous, des hypothèses fondamentales de départ qui ont inspiré les travaux des premiers gestaltistes : on leur est presque, en un sens, plus fidèle qu’ils ne l’ont été eux-mêmes… En effet, faire appel à la notion d’équilibre, c’est non seulement s’engager à utiliser toutes les formes d’équilibre et non pas exclusivement ces formes particulières constituées par la Gestalt au sens strict ; mais c’est encore et surtout, s’engager dans la direction d’une utilisation pleine et entière de la notion de réversibilité, car l’équilibre se définit précisément par la réversibilité ! Que l’on taxe de tels essais de contraires à l’esprit de la théorie de la Gestalt, comme le font certains partisans orthodoxes de l’École, ou qu’on les baptise de « néogestaltistes » comme l’a fait un jour notre ami Meili, cela n’a pas d’importance : nous tenions simplement, en concluant cette étude, à marquer notre dette à l’égard d’une doctrine qui a profondément influencé la psychologie contemporaine et dont sont redevables les chercheurs indépendants aussi bien que les autres.