5.
Perception, apprentissage et empirisme a
b
Le but du Centre dâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique de GenĂšve est de chercher Ă contrĂŽler par des mĂ©thodes psycho-gĂ©nĂ©tiques (ou encore par des mĂ©thodes plus thĂ©oriques quâexpĂ©rimentales mais complĂ©tant directement la recherche psychologique 1) un certain nombre dâhypothĂšses Ă©pistĂ©mologiques vĂ©rifiables sur le terrain des faits. Ă cet Ă©gard, il importait, entre autres, dâĂ©prouver la validitĂ© des interprĂ©tations de lâempirisme sur les deux terrains privilĂ©giĂ©s quâil invoque classiquement pour sa justification : celui de la perception, qui est censĂ©e nous fournir une connaissance « immĂ©diate » de la rĂ©alitĂ© extĂ©rieure ; et celui de lâapprentissage, processus considĂ©rĂ© comme conduisant Ă une acquisition des connaissances en fonction de la seule expĂ©rience. Ce sont nos rĂ©sultats relatifs Ă ces deux points que jâaimerais briĂšvement rĂ©sumer ici.
Le problĂšme gĂ©nĂ©ral que nous nous sommes posĂ© au cours de nos deux derniĂšres annĂ©es dâĂ©tudes peut sâĂ©noncer comme suit. Du point de vue de lâempirisme, et particuliĂšrement de sa forme rajeunie et contemporaine qui est lâ« empirisme logique », il existe deux formes de connaissances : a) des connaissances empiriques fournies par lâexpĂ©rience (perception et apprentissage) indĂ©pendamment de toute logique et antĂ©rieurement aux coordinations logico-mathĂ©matiques ; b) des connaissances logico-mathĂ©matiques consistant en coordinations aprĂšs coup et liĂ©es en particulier Ă lâusage du langage. Les hypothĂšses que nous proposions de vĂ©rifier reviennent au contraire Ă admettre a) quâĂ tous les niveaux (y compris la perception et lâapprentissage) lâacquisition des connaissances suppose la mise en Ćuvre dâactivitĂ©s du sujet sous des formes qui prĂ©parent Ă des degrĂ©s divers les structures logiques ; et que b) les structures logiques tiennent donc dĂ©jĂ Ă la coordination des actions elles-mĂȘmes et sont ainsi Ă©bauchĂ©es dĂšs le fonctionnement des instruments les plus Ă©lĂ©mentaires servant Ă la formation des connaissances.
Une premiĂšre maniĂšre de circonscrire un tel problĂšme, sur le terrain de la perception, consiste Ă chercher sâil existe des constatations pures, sous la forme dâun simple enregistrement des donnĂ©es perceptives, ou, si, dĂšs la perception la plus Ă©lĂ©mentaire, la constatation se prĂ©sente sous la forme dâun composĂ© dâenregistrements et dâinfĂ©rences.
Le problĂšme nâest pas nouveau puisque, dĂšs les dĂ©buts de la psychologie expĂ©rimentale, Helmholtz faisait intervenir dans la perception un jeu de quasi-infĂ©rences, contredit en cela par Hering au nom dâun physiologisme soi-disant plus exigeant. Or, on assiste aujourdâhui Ă un retour Ă Helmholtz, notamment dans la psychologie amĂ©ricaine avec le « new look » de Krech, Portman, Bruner 2, etc., avec la « transaction theory » dâIttelson et Kantril, etc. Ă noter spĂ©cialement la maniĂšre dont W. P. Tanner et ses collaborateurs de lâuniversitĂ© de Michigan ont pu renouveler la thĂ©orie des seuils perceptifs en recourant Ă la thĂ©orie statistique de la dĂ©cision : le donnĂ© sensoriel ne serait selon ces auteurs jamais enregistrĂ© Ă lâĂ©tat pur, mais en liaison avec des « bruits » relatifs au contexte physique et physiologique, de telle sorte que pour percevoir son existence au niveau du seuil, il sâagirait de dissocier lâexcitant du « bruit », donc de se « dĂ©cider » avec les risques que cela comporte en termes de gains ou pertes dâinformation, et ainsi de se livrer Ă une prĂ©infĂ©rence inductive.
Mais câest sur le terrain gĂ©nĂ©tique que nous avons cherchĂ© Ă mettre en Ă©vidence le rĂŽle des prĂ©infĂ©rences perceptives. On prĂ©sente par exemple Ă un jeune enfant 3, durant un temps court, deux rangĂ©es parallĂšles de quatre jetons, lâune Ă©tant plus espacĂ©e que lâautre : le sujet Ă©prouvera alors lâimpression que la rangĂ©e la plus longue est la plus nombreuse. On lui montre ensuite les deux mĂȘmes rangĂ©es, mais telles que les Ă©lĂ©ments de lâune soient reliĂ©s Ă ceux de lâautre par des traits introduisant ainsi une liaison matĂ©rielle de caractĂšre soit biunivoque (I) soit non (II : en ce dernier cas, le premier Ă©lĂ©ment de la premiĂšre rangĂ©e est reliĂ© par deux traits Ă deux Ă©lĂ©ments distincts de la seconde rangĂ©e, le second et le troisiĂšme Ă©lĂ©ment de la premiĂšre rangĂ©e sont reliĂ©s par un seul trait aux Ă©lĂ©ments 3 et 4 de la seconde et lâĂ©lĂ©ment 4 de la premiĂšre demeure sans liaison). Les plus jeunes sujets, ne possĂ©dant pas le schĂšme de la correspondance biunivoque, perçoivent une inĂ©galitĂ© de jetons sur la figure pourvue de traits (I) comme sur la figure sans traits. Ă un second niveau de dĂ©veloppement, lâenfant perçoit au contraire lâĂ©galitĂ© en I (mais ne la perçoit pas sans les traits) ; il la perçoit aussi en II, se contentant alors dâune liaison globale et non plus biunivoque. Ă un troisiĂšme niveau, il perçoit lâĂ©galitĂ© en I, mais pas en II. Ă un quatriĂšme niveau, il la perçoit Ă nouveau en II, en dissociant alors la perception des jetons de celle des traits. Une telle expĂ©rience montre donc que les mĂȘmes donnĂ©es matĂ©rielles (fig. I et II) sont perçues diffĂ©remment selon les schĂšmes dont dispose le sujet. Lâapplication de ces schĂšmes au donnĂ© actuel suppose alors lâintervention dâĂ©lĂ©ments non actuels dans la perception et par consĂ©quent dâinfĂ©rences (disons plutĂŽt de prĂ©infĂ©rences inconscientes) Ă partir de ces Ă©lĂ©ments, prĂ©infĂ©rences nĂ©cessaires pour confĂ©rer telle ou telle signification aux donnĂ©es actuelles.
En de tels cas on ne saurait donc dissocier la constatation de lâinfĂ©rence, le problĂšme de leurs relations se posant ainsi Ă lâintĂ©rieur mĂȘme de la perception et non pas, comme on lâimagine gĂ©nĂ©ralement, aux seules frontiĂšres entre la perception (conçue comme le prototype de la constatation) et lâinterprĂ©tation notionnelle (conçue comme seul siĂšge des processus infĂ©rentiels).
La reprĂ©sentation conceptuelle est-elle, elle-mĂȘme, susceptible de modifier un processus perceptif dans le mĂȘme sens prĂ©infĂ©rentiel ? F. Bresson a imaginĂ©, Ă notre Centre, une ingĂ©nieuse expĂ©rience consistant Ă prĂ©senter aux sujets une figure masquĂ©e en sa partie supĂ©rieure et pouvant correspondre aux chiffres 1 ou 7, de telle sorte que seule lâinclinaison attribuĂ©e Ă la barre principale permette de dĂ©cider sâil sâagit dâun 1 ou dâun 7. Le sujet perçoit le chiffre au terme dâune sĂ©quence de couples (telle que 65, 66 et 67) pouvant le conduire Ă anticiper soit un 1 soit un 7, et la perception se traduit, non pas seulement par une lecture verbale, mais encore par une rĂ©action dâajustement permettant de reproduire sur un dispositif appropriĂ© lâinclinaison de la barre principale. Or, ici encore, la perception sâest rĂ©vĂ©lĂ©e modifiable en fonction des infĂ©rences ou des prĂ©infĂ©rences du sujet 4. Bresson a construit Ă ce propos un beau schĂ©ma probabiliste de cette forme dâapprentissage perceptif qui consiste Ă discriminer toujours plus finement les stimuli des ensembles voisins grĂące Ă un nombre croissant dâindices : fondĂ© sur la thĂ©orie de lâinformation et sur les codes de Hamming, le schĂ©ma de Bresson fournit un modĂšle trĂšs suggestif des liaisons entre la perception et la logique (des classes, relations et infĂ©rences) au sein de cette variĂ©tĂ© essentielle dâadaptation perceptive 5.
De maniĂšre plus gĂ©nĂ©rale, lâauteur de cette note, avec la collaboration dâA. Morf, a cherchĂ© Ă dĂ©gager les isomorphismes partiels entre les structures perceptives et les structures de classes, de relations et dâinfĂ©rence 6, pour en tirer cette conclusion non pas naturellement que la logique serait prĂ©formĂ©e dans la perception, mais que la perception ne saurait fonctionner sans lâintervention dâun schĂ©matisme sensori-moteur solidaire de lâaction entiĂšre et qui serait alors lui-mĂȘme au point de dĂ©part des structures logiques ultĂ©rieures. La perception comme telle ne saurait, en effet, rendre compte de la formation dâaucune notion logico-mathĂ©matique (ni mĂȘme dâaucune notion physique, car toute notion suppose elle-mĂȘme, pour sâĂ©laborer, lâintervention dâun cadre logico-mathĂ©matique). Par contre, toute perception, sans doute mĂȘme au niveau des effets de champ les plus Ă©lĂ©mentaires, est structurĂ©e par des activitĂ©s sensori-motrices plus larges quâelle et dont les coordinations prĂ©parent les structures logiques.
De mĂȘme, lâauteur de ces lignes, mettant au point une idĂ©e quâil dĂ©veloppe depuis longtemps, a cherchĂ© Ă montrer 7 que dans tous les domaines (perception et « association ») oĂč le sujet acquiert quelque connaissance par lecture de lâexpĂ©rience, cette « lecture » ne consiste pas en enregistrements cumulatifs, mais bien en « assimilations », câest-Ă -dire en incorporations du donnĂ© Ă des schĂšmes sâorganisant grĂące aux activitĂ©s du sujet autant quâaux propriĂ©tĂ©s de lâobjet. Câest ainsi quâaux temps courts de prĂ©sentation (au tachistoscope : recherches effectuĂ©es en collaboration avec V. Bang et B. Matalon) les illusions optico-gĂ©omĂ©triques passent en gĂ©nĂ©ral (et pour certains points de centration) par un maximum pour 0,1 Ă 0,5 seconde, ce qui suppose lâexistence de deux facteurs au moins : lâun dâenregistrement (« rencontres » entre les parties de la figure et celles des organes rĂ©cepteurs), lâautre de mise en relation (« couplages » entre les rencontres), lâun comportant une source de dĂ©formation, lâautre une source de corrĂ©lations possibles. MĂȘme en ces situations oĂč sâobservent les contacts les plus Ă©lĂ©mentaires entre le sujet et lâobjet, un modĂšle dâassimilation assez complexe doit ĂȘtre substituĂ© Ă celui dâune simple « lecture ».
Cette assimilation est particuliĂšrement frappante dans le cas de la gĂ©omĂ©trie de la perception. On sait quâun mathĂ©maticien et psychologue amĂ©ricain, Luneburg, a cru pouvoir Ă©tablir que lâespace binoculaire avec convergence et disparation (et mouvement libre des yeux), prĂ©sente une structure lobatchevskienne, reconnaissable entre autres Ă la perception du parallĂ©lisme (entre des allĂ©es de points lumineux dans lâobscuritĂ©) lorsquâelle est en conflit avec celle de lâĂ©quidistance. A. Jonckheere, qui avait vĂ©rifiĂ© Ă Londres les donnĂ©es expĂ©rimentales de Luneburg (avec bonne vĂ©rification dans la mesure des courbures relevĂ©es empiriquement) a repris la question Ă notre Centre 8 au moyen dâun dispositif original : un cube Ă arĂȘtes de fil de fer tournant sur lui-mĂȘme en face dâun miroir qui rĂ©flĂ©chit son image sous la forme dâun second cube tournant Ă lâintĂ©rieur du premier. Il a alors posĂ© un problĂšme nouveau : celui des relations entre les donnĂ©es sensorielles et le jugement positif, notamment en ce qui concerne les dĂ©formations ou la rigiditĂ© apparentes du cube rĂ©flĂ©chi. Malheureusement, nous ne connaissons rien de ces « donnĂ©es sensorielles ». Tout ce quâon en peut dire est que, si elles consistaient en une projection des donnĂ©es objectives sur le « tableau » visuel du sujet, les rĂ©sultats observĂ©s parleraient en faveur, dans le cas particulier, dâune perception euclidienne (mais il nâen serait plus ainsi si la projection se faisait, par exemple, sur sphĂšre correspondant au champ des mouvements du regard). Mais il y a, Ă coup sĂ»r, assimilation complexe, ou, si lâon prĂ©fĂšre, « traduction » du donnĂ© en une structure perceptive, et, Ă comparer la structure lobatchevskienne des perceptions obtenues dans les dispositifs de Luneburg aux structures euclidiennes de la reprĂ©sentation courante, on voit que le sujet dispose de deux structures gĂ©omĂ©triques au moins. Un tel rĂ©sultat est alors ruineux aussi bien pour lâapriorisme (car si lâespace correspond Ă une « forme a priori de la sensibilité », une seule forme nĂ©cessaire devrait sâimposer) que pour lâempirisme (faute dâidentitĂ© entre lâespace perceptif et lâespace des objets tel que ce dernier est structurĂ© par lâexpĂ©rimentateur ou par le physicien aux petites Ă©chelles dâobservation).
Les quelques rĂ©sultats obtenus sur le terrain de la perception auraient Ă©tĂ© bien incomplets sans une Ă©tude parallĂšle sur celui de lâapprentissage. Il est en effet deux maniĂšres dâacquĂ©rir des connaissances en fonction de lâexpĂ©rience : ou bien par contact immĂ©diat (perception), ou bien par liaisons successives en fonction du temps et des rĂ©pĂ©titions objectives (apprentissage). Ce que nous avons constatĂ© dans le domaine perceptif donnait naturellement Ă penser quâil en serait de mĂȘme en ce qui concerne lâapprentissage, mais il fallait le vĂ©rifier (ce que nous avons fait au cours de notre troisiĂšme annĂ©e dâactivitĂ©). Les deux problĂšmes que nous nous sommes alors posĂ©s Ă cet Ă©gard sont les suivants : a) existe-t-il ou non un apprentissage des structures logiques et, si oui, est-il identique Ă celui de conduites quelconques ou de successions physiques ? b) Lâapprentissage des structures quelconques comporte-t-il lui-mĂȘme une logique, ou une prĂ©logique, inhĂ©rente aux mĂ©canismes nĂ©cessaires Ă son fonctionnement ?
En ce qui concerne le premier de ces deux problĂšmes, A. Morf a repris sur des enfants de 5 Ă 6 ans lâun de nos anciens rĂ©sultats concernant la quantification de lâinclusion. Ă la question : « Y a-t-il plus de B ou non que de A si tous les A sont des B et si tous les B ne sont pas des A ? » Lâenfant du niveau prĂ©opĂ©ratoire ne parvient en gĂ©nĂ©ral pas Ă rĂ©pondre correctement 9, car il nâarrive pas Ă comparer le tout B Ă sa propre partie A : sitĂŽt le tout dissociĂ© en pensĂ©e, la partie A nâest plus alors comparĂ©e quâĂ sa complĂ©mentaire Aâ (oĂč Aâ = B â A). Morf a alors essayĂ© de soumettre les sujets Ă diverses formes dâapprentissage, lâune consistant Ă faire compter les A et les B sur divers exemples successifs (ou Ă faire constater les extensions des A et des B), lâautre Ă laisser lâenfant manipuler librement les collections et la troisiĂšme Ă faire comprendre la possibilitĂ© dâintersections (x peut ĂȘtre Ă la fois un A et un B). Les rĂ©sultats obtenus sont instructifs : a) La simple lecture des donnĂ©es (quantitĂ© des A et des B) ne suffit pas Ă provoquer lâapprentissage de lâinclusion A < B et nâaboutit, dans les cas les meilleurs, quâĂ la constatation A < A + Aâ mais sans que la rĂ©union A + Aâ Ă©quivale, aux yeux du sujet, Ă la classe totale B et cela sans doute faute dâun rĂ©glage suffisant du « tous » et des « quelques ».
b) La manipulation libre, par contre, conduit dans un certain nombre de cas Ă la comprĂ©hension de lâinclusion A < B, lâapprentissage consistant alors en un exercice opĂ©ratoire proprement dit. c) Lâintersection peut Ă©galement conduire Ă lâinclusion, la structure opĂ©ratoire A < B Ă©tant en ce cas apprise en partant dâune autre structure opĂ©ratoire.
Au total, cette premiĂšre recherche semble ainsi montrer que lâapprentissage de la structure logique en jeu sâeffectue Ă partir dâautres opĂ©rations ou dâĂ©bauches dâopĂ©rations et non pas Ă partir de constatations analogues Ă celles dont procĂšde lâapprentissage dâune loi physique.
Une recherche de P. Greco sur lâinversion de lâinversion a abouti Ă des rĂ©sultats semblables. Trois Ă©lĂ©ments sont fixĂ©s dans lâordre ABC sur une tige rigide enfilĂ©e dans un tube, lequel, par une rotation de 180°, entraĂźne lâordre CBA et par deux rotations ramĂšne Ă lâordre initial, etc. 10 La constatation par les sujets de 5 Ă 6 ans des rĂ©sultats successifs obtenus lors de chaque manipulation conduit bien Ă un certain apprentissage des inversions dâinversions. Mais cet apprentissage est limitĂ© et nâaboutit pas Ă la construction de la structure proprement opĂ©ratoire : il ne sâagit, en fait, que dâune articulation un peu plus poussĂ©e des intuitions prĂ©opĂ©ratoires dont disposait dĂ©jĂ le sujet. Ici encore, par consĂ©quent, lâapprentissage de la structure consiste Ă exercer les Ă©bauches existantes, car pour utiliser les rĂ©sultats de lâexpĂ©rience, il faut les comprendre et pour les comprendre lorsquâil sâagit dâun ensemble organisĂ© selon une structure logico-mathĂ©matique (qui est ici une structure de groupe dâordre 2), il faut utiliser des instruments prĂ©alables de comprĂ©hension.
J. Smedslund a Ă©tudiĂ© de son cĂŽtĂ© lâapprentissage de la conservation et de la transitivitĂ© du poids. Faisant constater sur une balance par des sujets de 5 Ă 7 ans la conservation du poids lors dâune modification de la forme dâune boulette dâargile (dâanciennes recherches de Piaget et Inhelder avaient montrĂ© le caractĂšre en gĂ©nĂ©ral tardif de cet invariant qui est acquis, dans 75 % des cas, vers 9 ans seulement), il a obtenu ainsi un apprentissage trĂšs apprĂ©ciable de la conservation. Par contre, il nâest parvenu Ă provoquer aucun apprentissage immĂ©diat de la transitivitĂ©. Mais deux autres groupes de faits Ă©clairent ces rĂ©sultats. Dâune part, les sujets ayant acquis la conservation du poids ont tĂ©moignĂ©, quelques semaines plus tard, dâune acquisition de la transitivitĂ©. Dâautre part, lors de lâexamen prĂ©alable des sujets (destinĂ© Ă Ă©carter ceux dâentre eux qui possĂ©daient dĂ©jĂ la conservation), il sâest trouvĂ© une bonne corrĂ©lation entre le degrĂ© de justification de la conservation et celui de la transitivitĂ©. On peut donc interprĂ©ter ces donnĂ©es comme suit : a) lâaspect physique de la conservation du poids donne lieu Ă un apprentissage facile, ce qui nâentraĂźne pas ipso facto lâapprentissage de la conservation en tant que structure nĂ©cessaire et transitive ; b) les structures logiques en jeu, et spĂ©cialement la transitivitĂ©, ne donnent lieu quâĂ un apprentissage limitĂ© consistant surtout en une organisation spontanĂ©e et interne du donnĂ© empirique.
Smedslund nâavait pas trouvĂ© de diffĂ©rences, dans ses expĂ©riences sur lâapprentissage de la conservation du poids, entre les rĂ©actions aux simples changements de forme de la boulette dâargile et les rĂ©actions aux situations dans lesquelles lâenfant commence par assister Ă des additions ou soustractions de parties avant de juger de la conservation dans les modifications sans additions ni soustractions. J. Wohlwill a pensĂ© que ce faible rĂŽle de lâaddition et de la soustraction tenait peut-ĂȘtre au caractĂšre continu des quantitĂ©s en jeu et il sâest proposĂ© dâanalyser lâeffet dâun exercice de ces opĂ©rations additives sur la conservation dâun ensemble dâĂ©lĂ©ments discontinus (il sâĂ©tait occupĂ© par ailleurs de problĂšmes de perception et de conception du nombre). LâexpĂ©rience a effectivement montrĂ© un rĂŽle de lâexercice des opĂ©rations additives sur lâapprentissage de la conservation des ensembles et du nombre.
En conclusion, ces quelques recherches sur lâapprentissage des structures logiques montrent que celui-ci existe certainement, mais sous une forme Ă la fois limitĂ©e et spĂ©cifique : limitĂ©e, parce que lâon obtient seulement des sujets un certain progrĂšs dans la construction de la structure en jeu (et un progrĂšs conforme Ă lâordre des stades observĂ©s dans le dĂ©veloppement en situations non expĂ©rimentales), mais non pas cette structure entiĂšre (sauf quand le sujet a pu lâĂ©laborer par exercices spontanĂ©s) ; spĂ©cifique parce que pour « apprendre » une structure logique, il faut que le sujet utilise Ă titre de conditions prĂ©alables des Ă©bauches non apprises de cette structure ou dâautres structures qui lâimpliquent. Lâapprentissage des structures logiques repose donc sur une sorte de cercle ou de spirale, ce qui revient Ă dire que les structures ne constituent pas le produit de cet apprentissage seulement, mais aussi dâun processus interne dâĂ©quilibration.
Le deuxiĂšme de nos problĂšmes se pose alors nĂ©cessairement, de savoir si lâapprentissage de structures quelconques comporte lui aussi une logique ou une prĂ©logique indispensable Ă son fonctionnement.
Ă cet Ă©gard, B. Matalon a Ă©tudiĂ© lâapprentissage des successions alĂ©atoires ainsi que de doubles alternances (AA, BB, AA, etc.). Sans avoir encore terminĂ© cette recherche, il a pu constater lâexistence dâune intĂ©ressante Ă©volution chez les sujets, avec lâĂąge : tandis que les plus jeunes sont avant tout centrĂ©s sur la succession de leurs propres actions, les plus ĂągĂ©s marquent une dĂ©centration dans la direction des successions objectives. Lâapprentissage nâest donc pas seulement fonction de ces successions donnĂ©es et de leurs rĂ©pĂ©titions, mais Ă©galement de la coordination des actions du sujet, cette coordination comportant par sa nature mĂȘme une certaine logique (rappelons que nos analyses antĂ©rieures 11 nous avaient dĂ©jĂ conduits Ă situer les sources de la logique non pas, ou pas exclusivement, dans le langage, mais dans les coordinations dâactions).
De mĂȘme, M. Goustard a Ă©tudiĂ© lâapprentissage aux diffĂ©rents Ăąges dans une situation de labyrinthe analogue Ă celles dont il sâĂ©tait servi en psychologie animale. Il a obtenu ainsi aux diffĂ©rents niveaux dâĂąge des courbes dâapprentissage fort diffĂ©rentes : pas dâapprentissage Ă 5 ans (pour certaines situations), apprentissage de plus en plus rapide de 6 Ă 12-13 ans (mais avec recul Ă 8-9 ans) et comprĂ©hension immĂ©diate (« insight ») au-delĂ . Lâapprentissage est donc fonction des instruments logiques Ă la disposition du sujet : insuffisants Ă 5 ans, se modifiant vers 8 ans (le recul observĂ© Ă ce niveau correspond Ă un changement de mĂ©thodes dĂ» Ă lâapparition des symĂ©tries opĂ©ratoires) et donnant lieu dĂšs 13 ou 14 ans Ă une dĂ©duction immĂ©diate qui remplace lâapprentissage.
En bref, lâapprentissage des structures quelconques semble comporter lui-mĂȘme une logique inhĂ©rente Ă son fonctionnement, comparable au dĂ©part Ă cette prĂ©logique dĂ©jĂ en jeu dans la perception, et tendant ensuite Ă rejoindre les structures inductives et dĂ©ductives qui finissent par supplĂ©er Ă lâapprentissage comme tel.
Du point de vue Ă©pistĂ©mologique, lâensemble de ces recherches nous paraĂźt conduire aux conclusions suivantes. Il semble exclu, en premier lieu, dâinterprĂ©ter les structures logiques comme des formes a priori, puisque lâapprentissage et lâexpĂ©rience sont nĂ©cessaires Ă leur Ă©laboration. Il sâagit, il est vrai, dâune expĂ©rience dâun type spĂ©cial, qui ne comporte pas, comme lâexpĂ©rience physique, une abstraction Ă partir des propriĂ©tĂ©s de lâobjet mais bien une abstraction Ă partir des actions sâexerçant sur ces objets et des coordinations qui relient ces actions (expĂ©rience logico-mathĂ©matique). Lâapprentissage des structures logiques est donc lui-mĂȘme dâun type spĂ©cial, puisquâil consiste simplement Ă exercer ou Ă diffĂ©rencier des structures logiques ou prĂ©logiques antĂ©rieurement acquises.
Mais, en second lieu, de tels rĂ©sultats ne sont pas non plus conformes Ă lâinterprĂ©tation empiriste, et cela pour un certain nombre de raisons. La principale est que ni lâanalyse de la perception ni celle de lâapprentissage en gĂ©nĂ©ral ne nous mettent jamais en prĂ©sence dâun pur enregistrement des donnĂ©es extĂ©rieures, soit sous la forme dâune pure constatation perceptive, la perception comportant toujours une part dâinfĂ©rence ou de prĂ©infĂ©rence, soit sous la forme dâun enregistrement purement associatif, lâapprentissage comportant toujours un processus assimilateur qui fait intervenir lui-mĂȘme une logique ou une prĂ©logique. La relation fondamentale du stimulus et de la rĂ©ponse, mĂȘme si lâon conserve un tel langage, ainsi que les associations des stimuli et des rĂ©ponses, ne sauraient donc ĂȘtre interprĂ©tĂ©es dans le sens dâune soumission exclusive du sujet Ă lâobjet. Cette soumission existe certes, et se renforce mĂȘme au cours du dĂ©veloppement, mais elle nâest possible que grĂące Ă lâintervention dâactivitĂ©s coordinatrices propres au sujet et qui constituent, en derniĂšre analyse, la source la plus profonde des structures logiques. En bref, lâobjet nâest connu que dans la mesure oĂč le sujet parvient Ă agir sur lui et cette action est incompatible avec le caractĂšre passif que lâempirisme, Ă des degrĂ©s divers, attribue Ă la connaissance.