Chapitre II.
Le fonctionnement de l’équilibration et les Ă©tapes de la compensation a

AprĂšs avoir tentĂ© de fournir un schĂ©ma explicatif de l’équilibration il est utile d’examiner comment celle-ci se dĂ©roule concrĂštement lors des interactions entre le sujet et les objets. En ces situations concrĂštes que nous avons Ă©tudiĂ©es dans le dĂ©tail Ă  propos de La prise de conscience des actions et des relations entre RĂ©ussir et comprendre, il s’agit d’abord d’une Ă©quilibration des observables sur l’action propre et sur l’objet en distinguant Ă  propos de celui-ci les caractĂšres qui lui appartiennent en son contenu (d’oĂč l’abstraction empirique) et ceux (ordre, correspondances, etc.) qu’y ont introduit Ă  titre de formes les actions coordonnĂ©es d’un sujet. Il s’agit ensuite de l’équilibre des coordinations infĂ©rentielles construites par le sujet sur ses propres actions et celui des coordinations attribuĂ©es aux objets au cours des essais d’explication causale, etc. Il conviendra surtout de dĂ©gager la forme de cycles (ou de spirale (tant que le cycle n’est pas achevĂ©)) que prendra l’équilibration des observables et des coordinations.

Cela fait, nous pourrons reprendre le problĂšme des perturbations et des compensations, en insistant alors, non plus sur leurs caractĂšres communs comme au § 5, mais au contraire sur les Ă©tapes trĂšs diffĂ©rentes qu’elles prĂ©sentent au cours d’une Ă©quilibration majorante, jusqu’à changer assez profondĂ©-

ment de signification par intĂ©riorisation dans les systĂšmes cognitifs : tandis que les perturbations dĂ©butent sous la forme d’accidents extĂ©rieurs, que les compensations ont pour fonction d’annuler ou de neutraliser, toutes deux finissent, en effet, par ĂȘtre intĂ©grĂ©es dans les systĂšmes opĂ©ratoires, les perturbations Ă  titre de variations prĂ©visibles ou mĂȘme dĂ©ductibles des objets, et les compensations Ă  titre d’opĂ©rations inverses.

C’est en examinant ce processus gĂ©nĂ©ral d’intĂ©riorisation (voir le § 13) que l’on comprendra en quoi l’équilibration comporte nĂ©cessairement une compensation exacte des nĂ©gations et des affirmations, alors que les dĂ©sĂ©quilibres initiaux tiennent Ă  un primat systĂ©matique des Ă©lĂ©ments positifs, les nĂ©gations ne pouvant pas encore ĂȘtre construites par le sujet et se rĂ©duisant Ă  celles qui sont pour ainsi dire imposĂ©es du dehors.

$ 8. Les observables et les coordinations.

— Commençons par quelques dĂ©finitions.

1° Un observable est ce que l’expĂ©rience permet de constater par une lecture immĂ©diate des faits donnĂ©s eux-mĂȘmes, tandis qu’une coordination comporte des infĂ©rences nĂ©cessaires et dĂ©passe ainsi la frontiĂšre des observables. Seulement, une telle distinction n’est claire qu’à des niveaux oĂč le sujet est capable d’observation objective et d’infĂ©rences logiquement valables, tandis que la question de leur dĂ©limitation est plus dĂ©licate lorsque les constatations sont en fait inexactes et que les infĂ©rences comportent de fausses implications. Il serait donc trĂšs insuffisant de vouloir dĂ©finir l’observable par ses seuls caractĂšres perceptifs, puisque le sujet croit souvent percevoir ce qu’en rĂ©alitĂ© il ne perçoit pas, ainsi que de caractĂ©riser les coordinations par leur formulation verbale, adĂ©quate ou entachĂ©e d’erreurs, puisque les infĂ©rences implicites jouent un rĂŽle aussi grand, sinon plus, que les explicitations partielles.

2° A commencer par les observables, il faut donc les dĂ©finir au moyen de ce que le sujet croit constater et non pas simplement de ce qui est constatable. Cela revient Ă  dire qu’une constatation n’est jamais indĂ©pendante des instruments d’enregistrement (donc d’une assimilation) dont dispose le sujet et que ces instruments ne sont pas purement perceptifs, mais

consistent en schĂšmes prĂ©opĂ©ratoires ou opĂ©ratoires appliquĂ©s Ă  la perception actuelle et pouvant en modifier les donnĂ©es dans un sens soit de prĂ©cision supplĂ©mentaire soit de dĂ©formation. Mais, comme ces schĂšmes sont par ailleurs ceux qu’utilisent les coordinations, les observables eux-mĂȘmes sont le plus souvent conditionnĂ©s par des coordinations antĂ©rieures. Si donc, dans un Ă©tat N, on part des observables pour rendre compte des coordinations s’établissant Ă  ce niveau N, il faut toujours se rappeler que de tels observables ne constituent pas des faits premiers, mais dĂ©pendent ordinairement eux-mĂȘmes des observables et des coordinations du niveau N — 1, et ainsi de suite. Quant aux niveaux les plus Ă©lĂ©mentaires, voisins de la naissance du sujet lui-mĂȘme, il est clair que leurs observables s’inscrivent eux aussi dans un rĂ©seau de coordinations, mais en partie innĂ©es (rĂ©flexes, etc.) et non pas seulement progressivement infĂ©rĂ©es.

3° A noter encore que nous distinguerons les observables constatĂ©s par le sujet sur ses propres actions et les observables enregistrĂ©s sur l’objet. Par exemple, dans le cas de la boulette d’argile transformĂ©e en boudin, il intervient au moins un observable relatif Ă  l’action, qui concerne alors l’acte d’étirer, et au moins un observable relatif Ă  l’objet, c’est-Ă -dire son allongement. Ici encore la frontiĂšre peut ĂȘtre malaisĂ©e Ă  Ă©tablir, mais comme l’un des facteurs essentiels de l’équilibration propre Ă  un niveau donnĂ© N est prĂ©cisĂ©ment le rejaillissement de ces seconds observables (objet) sur les premiers (action), la question des dĂ©limitations demeure secondaire, l’accent Ă©tant Ă  mettre sur les interactions du sujet et de l’objet.

4° Quant aux coordinations, elles sont donc Ă  caractĂ©riser par les infĂ©rences, implicites ou explicites, que le sujet considĂšre ou utilise comme si elles s’imposaient Ă  lui, avec tous les intermĂ©diaires entre cette Ă©vidence subjective et la nĂ©cessitĂ© logique. Le critĂšre de ces infĂ©rences nĂ©cessaires ou pseudo-nĂ©cessaires est qu’il ne s’agit pas simplement de gĂ©nĂ©ralisations inductives, donc du passage extensionnel de quelques constatations Ă  « toutes » en ce qui concerne les relations observables, mais bien de la construction de relations nouvelles dĂ©passant la frontiĂšre de l’observable : par exemple, l’anticipation du fait que le choc d’une boule A contre une boule B sera toujours suivi d’un

mouvement de B ne sera pas appelĂ©e « coordination », tandis que ce terme s’appliquera Ă  l’hypothĂšse d’une transmission telle que l’« élan » de A a passĂ© Ă  B, puisqu’une transmission de mouvement n’est jamais observable en elle-mĂȘme.

5° Seulement, comme les observables sont souvent mal observĂ©s (voir 2° et 3°), ne faudrait-il pas appeler infĂ©rence nĂ©cessaire ou coordination toute erreur portant dĂ©jĂ  sur l’observable ? Il convient ici de distinguer deux cas. Le premier est celui oĂč l’observation erronĂ©e rĂ©sulte d’une coordination ellemĂȘme trompeuse mais bien dĂ©limitĂ©e : par exemple, l’idĂ©e que toute transmission mĂ©diate implique une lĂ©gĂšre translation des mĂ©diateurs portera le sujet de 7-10 ans Ă  « voir » bouger des mĂ©diateurs immobiles. En ce cas il est facile de distinguer la mauvaise constatation de la coordination illusoire, quand mĂȘme la premiĂšre rĂ©sulte de la seconde. En second lieu, il peut y avoir constatation fausse inspirĂ©e non pas par une coordination infĂ©rentielle bien dĂ©terminĂ©e, mais par des coordinations lacunaires ou trop globales : par exemple un niveau d’eau peut ĂȘtre « observé » en tant que non horizontal parce que conçu comme ne dĂ©pendant que de la forme du bocal, sans relation avec des rĂ©fĂ©rences extĂ©rieures et interfigurales. En ce cas, l’observable n’est pas directement dĂ©duit des coordinations en jeu, mais se situe simplement dans leur cadre d’application, avec indĂ©pendance relative, et la distinction entre ce qu’est l’observable et son contexte gĂ©nĂ©ral demeure a fortiori facile.

6° Enfin, il convient de distinguer les coordinations entre les actions, qui sont des prĂ©opĂ©rations ou des opĂ©rations du sujet, et les coordinations entre les objets en tant qu’ils sont censĂ©s agir les uns sur les autres. En ce second cas, il s’agit d’opĂ©rations attribuĂ©es aux objets, donc d’un modĂšle causal. Un exemple du premier cas est celui de la transitivitĂ© de relations Ă©tablies par le sujet. Un exemple du second est celui dĂ©jĂ  citĂ© de la transmission du mouvement entre objets, qui est encore une sorte de transitivitĂ©, mais attribuĂ©e aux pouvoirs des objets eux-mĂȘmes.

7° Or, il existe un troisiĂšme cas qui est celui de la coordination portant sur des propriĂ©tĂ©s momentanĂ©es des objets, mais introduites en eux par le sujet : par exemple l’équivalence

entre deux rangĂ©es de jetons que le sujet aura ordonnĂ©s en correspondance terme Ă  terme. En ce cas il va de soi qu’il s’agira d’une coordination entre actions ou opĂ©rations du sujet et non pas entre objets, bien que la lecture des rĂ©sultats s’effectue sur les objets, mais en tant que les opĂ©rations en jeu leur sont appliquĂ©es (abstraction « pseudo-empirique »). En effet : a) L’action qui porte sur les objets ne les modifie pas (ou pas seulement) en utilisant leurs propriĂ©tĂ©s antĂ©rieures (par exemple pour les pousser, etc.), mais elle leur ajoute des propriĂ©tĂ©s nouvelles et qui demeurent momentanĂ©es : ordre, correspondance perceptible, somme de chaque rangĂ©e, etc. b) La lecture de ce cadre opĂ©ratoire imposĂ© aux objets ne porte que sur son aspect extra-temporel, en nĂ©gligeant, conformĂ©ment aux intentions du sujet, les durĂ©es, vitesses et le dynamisme des actes qui ont prĂ©sidĂ© Ă  ces arrangements. c) Cette lecture nĂ©glige a fortiori les caractĂšres cinĂ©matiques et dynamiques des objets (rĂ©sistance, poids, etc.). d) Les coordinations en jeu dans ces situations sont donc de nature logico-mathĂ©matiques (coordination entre les relations d’ordre, entre les sommes, etc.) et font abstraction des coordinations causales. e) En ce cas, les coordinations entre les observables constatĂ©s sur les objets sont identiques Ă  celles des actions et non pas seulement analogues ou approximativement isomorphes comme c’est le cas entre coordinations causales et logico-mathĂ©matiques. f) En effet, les opĂ©rations en jeu ne sont alors qu’appliquĂ©es et non pas attribuĂ©es aux objets, puisque ceux-ci ne se mettent pas d’eux-mĂȘmes en correspondance, etc., mais ne servent que de points d’application aux opĂ©rations du sujet.

$ 9. Les interactions élémentaires ou de type I.

— Le modĂšle gĂ©nĂ©ral d’interaction qui nous servira Ă  poser le problĂšme de l’équilibration du point de vue fonctionnel, et que nous appellerons le modĂšle de type II, reviendra entre autres Ă  montrer comment les observables enregistrĂ©s sur l’action se subordonnent Ă  ceux qui relĂšvent de l’objet d’oĂč une coordination mieux conceptualisĂ©e des actions du sujet, qui est en fin de compte appliquĂ©e ou attribuĂ©e aux objets. Le problĂšme prĂ©alable est alors de comprendre comment sont mis en relation les observables de l’action et ceux de l’objet sur lequel elle porte, et c’est cette interaction Ă©lĂ©mentaire que nous dĂ©si-

guerons du nom de type I. C’est donc elle qu’il s’agit d’analyser d’abord, Ă©tant entendu qu’elle interviendra Ă  titre de mĂ©canisme partiel au sein des processus d’ensemble de type II.

1° Parmi les interactions de type I, il faut encore distinguer deux variĂ©tĂ©s, en fonction de ce que l’on vient de voir des diffĂ©rences entre les actions causales et logico-mathĂ©matiques. En effet, une action du sujet peut ĂȘtre considĂ©rĂ©e en ses aspects matĂ©riels ou physiques et en tant qu’elle modifie causalement les objets sur lesquels elle porte, mais elle peut aussi ne les transformer qu’en les enrichissant de formes intemporelles (ordre, rĂ©unions, etc.), abstraction faite des composantes cinĂ©matiques ou dynamiques. Nous distinguerons alors, en ce qui concerne les interactions de type I, qui sont donc relatives aux seuls observables (sans que s’effectuent encore de coordinations infĂ©rentielles), les deux cas suivants : le type IA, oĂč les observables en jeu interviennent au sein d’une action causale, et le type IB oĂč les observables sont relatifs Ă  une action logico-mathĂ©matique. Or, il y a intĂ©rĂȘt Ă  commencer par le cas IA, parce que faisant mieux comprendre par analogie le cas IB que l’inverse n’est vrai.

2° Partons donc de la situation causale la plus prĂ©cocement assimilĂ©e, celle oĂč le sujet se borne Ă  pousser un objet, et qui intervient dĂ©jĂ  dans la causalitĂ© perceptive de nature tactilo-kinesthĂ©sique. Appelons Ms le mouvement du sujet en direction de l’objet ou dans la direction imprimĂ©e Ă  l’objet. Appelons Ps la poussĂ©e exerçée par le sujet sur l’objet. Rappelons, en outre, que cette poussĂ©e peut ĂȘtre plus ou moins forte et que la rĂ©gulation de cette force est indissociable de celle du mouvement Ms : le « sentiment de l’effort » constitue Ă  cet Ă©gard un simple indice observable de ce que Janet nommait la « conduite de l’effort » et qu’il caractĂ©risait par une rĂ©gulation d’accĂ©lĂ©ration ; celle-ci intĂ©resse donc Ă  la fois Ps et Ms.

3° Cela dit, distinguons maintenant les deux observables relatifs Ă  l’objet et correspondant Ă  Ps et Ă  Ms : d’une part, la rĂ©sistance de l’objet, soit Ro, qui peut ĂȘtre forte, faible ou quasi nulle par rapport Ă  Ps ; d’autre part, le mouvement de l’objet, soit Mo, qui dĂ©pend Ă  la fois de sa rĂ©sistance et de l’action du sujet.

4° Or, Ă  s’en tenir aux dĂ©pendances fonctionnelles, autrement dit aux covariations orientĂ©es mais observables, sans encore aucune infĂ©rence causale ou coordination dĂ©passant l’observable, nous obtenons les deux fonctions suivantes dont le sujet prend conscience et qu’il conceptualise Ă  cet effet :

a) Le complexe (Ms → Ps) dĂ©pend de la rĂ©sistance Ro de l’objet, puisque l’effort du sujet est dosĂ© en fonction de cette rĂ©sistance perçue Ro.

b) RĂ©ciproquement, le mouvement de l’objet Mo est fonction de ce complexe (Ms → Ps), puisque ce mouvement Mo est constatĂ© varier selon l’action du sujet.

5° On a ainsi l’interaction Ă©lĂ©mentaire de type IA :

[?]

Rappelons que, contrairement aux interactions de type II oĂč, en plus des observables, interviendront des coordinations infĂ©rentielles, on ne considĂšre donc ici que des observables, relatifs soit Ă  l’action du sujet (Ms et Ps) soit Ă  l’objet (Ro et Mo). Quant aux deux fonctions a et b, de directions croisĂ©es, ce ne sont encore que des donnĂ©es constatables, mais de nature relationnelle, autrement dit des mises en relation directes et perceptivement contrĂŽlables sous forme de covariations (1). Pour ce qui est de ces relations fonctionnelles a entre Ro et Ms, Ps ou b entre Ms, Ps et Mo nous parlerons donc de mises en relation entre observables (ou interactions de type I), elles-mĂȘmes observables en opposition avec les coordinations infĂ©rentielles intervenant dans les interactions de type II. Certes, pour atteindre les observables a et b, et mĂȘme Ms, Ps, Ro et Mo, le sujet a besoin d’instruments d’enregistrement, sous la forme de prĂ©opĂ©rations ou parfois d’opĂ©rations proprement dites (classes, relations, fonctions, identitĂ©s, etc.), mais elles

(1) Ces covariations Ă©tant orientĂ©es et exprimant des dĂ©pendances sont donc des fonctions et l’interaction IA (comme d’ailleurs IB) constitue ainsi une forme Ă©lĂ©mentaire de « catĂ©gorie » au sens de McLane et Eilenberg, disons une « prĂ©catĂ©gorie ». Insistons, Ă  cet Ă©gard, sur le fait qu’il s’agit de fonctions et non pas d’implications, les flĂšches indiquant simplement les directions de celles-lĂ .

ne servent que d’intermĂ©diaires logico-mathĂ©matiques dans la lecture des faits physiques (de l’action ou de l’objet) et non pas d’instruments infĂ©rentiels tels qu’ils interviennent dans les coordinations du type II.

6° Mais pour fixer les idĂ©es donnons d’emblĂ©e un exemple de ces coordinations infĂ©rentielles en jeu dans le type II : celles que le sujet peut tirer, et tire mĂȘme immanquablement, de l’interaction de type IA analysĂ©e sous 5°. En effet, de ce que son action (Ms → Ps) est rĂ©glĂ©e sur l’objet (Ro) et de ce que le mouvement acquis par l’objet (Mo) dĂ©pend rĂ©ciproquement de cette action (Ms → Ps), le sujet en dĂ©duira (soit par une infĂ©rence reprĂ©sentative, soit mĂȘme en certains cas par une prĂ©infĂ©rence fondĂ©e sur les rĂ©gulations perceptives ou motrices) qu’il s’est transmis quelque chose entre l’action du sujet et l’objet. Or, cette transmission n’est pas observable comme telle : mĂȘme en des situations purement perceptives, on ne « voit » ou ne « sent » rien passer de l’agent au patient et on se borne Ă  percevoir lĂ  une rĂ©sultante globale. Il intervient donc en ce cas un mĂ©canisme infĂ©rentiel (ou prĂ©infĂ©rentiel), donc une coordination propre au type II, se traduisant sous les deux aspects d’une « production » (changement d’état de l’objet) et d’une conservation au moins partielle (Mo provient de Ms).

7° Notons encore, avant de passer au type IB, que l’interaction IA (sous 5°) est spĂ©cifique des cas relatifs Ă  l’action du sujet. S’il s’agit simplement de deux objets A (actif) et B (passif) on retrouve bien les observables MA, PA, RB et MB, mais, sauf si l’expĂ©rimentateur fait varier MA et PA en fonction d’une rĂ©sistance RB connue d’avance, la fonction a n’intervient pas. Dans la causalitĂ© perceptive visuelle de Michotte, l’observable RB (que nĂ©glige d’ailleurs Michotte) n’est connu qu’en fonction de MB. C’est pourquoi nous croyons que la causalitĂ© perceptive visuelle suppose la causalitĂ© tactilo-kinesthĂ©sique, qu’elle se borne Ă  la transposer ou Ă  la traduire en terme d’indices visuels lorsque le sujet ne touche pas les objets.

8° Abordons maintenant les interactions de type IB qui relient les observables dans les actions de formes logico-mathĂ©matiques. Nous distinguerons alors les quatre observables suivants : As qui exprime l’activitĂ© ou opĂ©ration du sujet

(sĂ©riation, classification, correspondance, etc.) ; Fs qui est l’application de l’opĂ©ration, donc la forme imposĂ©e par le sujet aux objets (enchaĂźnement de relations, classement, etc.) ; Ro qui est la rĂ©sistance rĂ©elle ou nulle prĂ©sentĂ©e par les objets en leur contenu Ă  cette mise en forme (donc la soumission ou le refus des objets qui se laissent ordonner, etc., ou non) ; et Mo qui est la modification de la collection des objets, enrichie (grĂące Ă 
As → Fs) d’une forme nouvelle qu’elle ne prĂ©sentait pas avant les manipulations. On a ainsi :

[?]

La grande diffĂ©rence entre ce type IB d’interaction et le prĂ©cĂ©dent est que, dans le cas IA, les observables Ms et Ps correspondent Ă  des dĂ©penses pour le sujet (dĂ©penses d’effort, donc de mouvement et de poussĂ©e) et un gain Mo de mouvement pour l’objet ; dans le cas IB, au contraire, la forme Fs que le sujet applique aux objets n’est pas perdue pour ce sujet et ne constitue donc pas une dĂ©pense pour lui, mais la production d’un morphisme qui enrichit sa connaissance. Quant Ă  la dĂ©pense d’activitĂ© As, elle ne joue pas de rĂŽle en Mo pour autant que les formes logico-mathĂ©matiques font abstraction de la dynamique et de la cinĂ©matique de l’action.

D’autre part, la rĂ©sistance des objets (Ro) constitue dans le cas IA une force (rĂ©action) orientĂ©e en sens contraire de l’action, tandis que dans le cas IB il ne s’agit en principe que d’une acceptation (correspondance entre la forme et le contenu) ou d’un refus partiel ou total relatifs Ă  l’opĂ©ration envisagĂ©e, et, s’il y a alors incompatibilitĂ©, le sujet utilise d’autres opĂ©rations. Seulement nous verrons aux § 22 et 23 combien les relations entre la forme et le contenu sont en rĂ©alitĂ© complexes lorsque la premiĂšre ne se contente pas de retenir certains aspects du second, mais en Ă©carte momentanĂ©ment d’autres, et sans le savoir, alors qu’ils devraient jouer un rĂŽle significatif.

9° Quant aux coordinations inférentielles (interactions de type II) naissant de ces interactions IB, de telles coordinations opératoires sont alors simplement « appliquées » aux objets,

et non pas « attribuĂ©es » comme dans le cas IA des actions causales, oĂč par exemple la transmission infĂ©rĂ©e (voir 6°) n’est plus une opĂ©ration du sujet, mais un processus physique inhĂ©rent Ă  des objets (main ou mobile passif) conçus comme Ă©tant eux-mĂȘmes les opĂ©rateurs. Il en rĂ©sulte que, dans le cas de ces interactions IB (ou IIB), les observables relatifs aux actions ou opĂ©rations (As ou Fs, etc.) se retrouvent sur les objets (Mo) sous des formes identiques, du moins jusque (inclusivement) au stade des opĂ©rations dites « concrĂštes », parce que s’effectuant seulement au moyen d’actions exercĂ©es sur ces objets. Il va de soi, par contre, qu’au niveau des opĂ©rations hypothĂ©tico-dĂ©ductives les objets matĂ©riels peuvent ne plus intervenir et ĂȘtre remplacĂ©s par de simples symboles. Il est Ă©galement clair que si, jusqu’au niveau des opĂ©rations concrĂštes (y compris), l’activitĂ© du sujet As doit parfois ĂȘtre distinguĂ©e de l’application des formes Fs imposĂ©es aux objets, cette distinction perd tout sens au stade des opĂ©rations formelles, puisque l’activitĂ© As se rĂ©duit alors Ă  la construction purement mentale (et non plus matĂ©rielle) de ces formes Fs.

Enfin, il est Ă  noter que si (on l’a vu au § 8) les observables dĂ©pendent toujours de coordinations antĂ©rieures (prĂ©opĂ©ratoires ou causales), une diffĂ©rence notable opposera Ă  cet Ă©gard les interactions IA (ou IIA) et IB (ou IIB) : dans le premier cas interviendra un mĂ©lange d’abstractions empiriques (Ă  partir des objets) et rĂ©flĂ©chissantes (Ă  partir des coordinations des actions du sujet), tandis que dans le second seules seront en jeu les secondes, ainsi que des abstractions « pseudo-empiriques », puisque les propriĂ©tĂ©s Mo ne rĂ©sultent que de la projection des formes Fs, elles-mĂȘmes tirĂ©es des coordinations antĂ©rieures du sujet (prĂ©opĂ©ratoires ou proprement opĂ©ratoires).

Au total, ces interactions de type I expriment la forme la plus simple de l’équilibration (symbolisĂ©e par la double flĂšche ↔) celle qui s’établit entre l’assimilation au moyen d’un schĂšme (Ms + Ps ou As + Fs) et l’accommodation aux objets (Ro + Mo).

$ 10. Les interactions de type IIA.

— Sous le nom de types II, il s’agira des interactions oĂč interviennent Ă  la fois les observables du type I (A ou B) et des coordinations infĂ©rentielles. Dans ce qui suit nous rĂ©unirons donc les obser-

vables Ms et Ps (ou As et Fs), etc., sous le terme global des Obs. S ou « observables relatifs Ă  l’action du sujet » et les observables Ro et Mo, etc., sous la dĂ©signation de Obs. O ou « observables relatifs aux objets ». Il s’y ajoutera les composantes Coord. S, soit les « coordinations infĂ©rentielles des actions (ou opĂ©rations) du sujet » et Coord. O ou « coordinations infĂ©rentielles entre objets », de nature cinĂ©matique et dynamique, donc causale, ce qui est le cas des opĂ©rations attribuĂ©es Ă  ces objets (IIA). Ces Coord. O resteront par contre seulement opĂ©ratoires dans le cas (IIB) des opĂ©rations simplement appliquĂ©es.

1° Cela dit, Ă  ne considĂ©rer qu’un seul Ă©tat de type IIA, et non pas encore une succession de paliers avec Ă©quilibration croissante, nous pouvons partir de la forme gĂ©nĂ©rale suivante (oĂč le signe ↔ marque un Ă©quilibre global, durable ou momentanĂ©) :

[?]

Les deux processus en jeu (OS et SO) avec leurs rĂ©gulations et leurs Ă©quilibrations locales concernent, l’un les observables et l’autre les coordinations, et ne prĂ©sentent donc pas la symĂ©trie relative des fonctions a et b des interactions de type I. Ils n’en traduisent pas moins l’interaction fondamentale (en forme de cycle) du sujet et des objets au sein de toute dĂ©marche cognitive : d’une part, le sujet ne parvient Ă  une connaissance claire de ses propres actions qu’à travers leurs rĂ©sultats sur les objets ; mais, d’autre part, il ne rĂ©ussit Ă  comprendre ces derniers que par le moyen d’infĂ©rences liĂ©es aux coordinations de ces mĂȘmes actions.

2° La signification du processus OS est donc essentiellement relative Ă  la prise de conscience (en ses insuffisances ou son adĂ©quation) de l’action propre. Il ne faut pas, en effet, se reprĂ©senter cette prise de connaissance comme si la conscience se rĂ©duisait Ă  un simple Ă©clairage illuminant Ă  un moment donnĂ© ce que les adaptations et rĂ©gulations motrices ont effectuĂ© lors de la rĂ©ussite ou de l’échec des actes prĂ©cĂ©dents. Le proces-

sus est plus complexe (1) : la prise de conscience d’une action matĂ©rielle consiste en son intĂ©riorisation sous forme de reprĂ©sentations, et celles-ci de leur cĂŽtĂ© ne s’identifient nullement Ă  de simples images mentales copiant les dĂ©marches motrices, mais comportent une conceptualisation due Ă  la nĂ©cessitĂ© de reconstruire sur le palier de la conscience ce qui n’était atteint jusque-lĂ  que par voie motrice ou pratique. Il est donc normal que les observables relatifs Ă  l’action (Obs. S) demeurent, non seulement incomplets, mais encore souvent erronĂ©s et parfois mĂȘme systĂ©matiquement dĂ©formĂ©s, tant qu’ils ne sont pas mis en relation prĂ©cise avec les observables relatifs aux objets (Obs. O), puisque ceux-ci indiquent les rĂ©sultats de l’action et que la prise de conscience part de la pĂ©riphĂ©rie pour remonter au mĂ©canisme producteur, et n’est donc pas centrifuge.

3° Ce processus OS comporte ainsi Ă  lui seul une interaction de type I, sous ses formes causales (IA) ou opĂ©ratoires (IB) ou les deux rĂ©unies (en particulier lorsqu’il s’agit de structurations spatiales, l’espace du sujet Ă©tant opĂ©ratoire et celui des objets toujours liĂ© Ă  une dynamique). On pourrait donc songer Ă  considĂ©rer ce processus OS comme Ă©tant Ă  double sens : d’une part, le sens conduisant des Obs. O aux Obs. S (comme la fonction a dans l’interaction I) et, d’autre part, le sens inverse de S Ă  O (comme la fonction b dans l’interaction I). Seulement il convient de se rappeler que l’interaction I, ne portant par dĂ©finition que sur les observables, rĂ©sulte par mĂ©thode d’un dĂ©coupage artificiel et se prolonge toujours dans les conduites en coordinations infĂ©rentielles (on l’a vu sous 6° au § 9). Dans la rĂ©alitĂ©, la comparaison des observables Obs. S et Obs. O (donc des fonctions a et b de l’interaction I) donne donc naissance aux coordinations infĂ©rentielles Coord. S et l’interaction I dĂ©crit simplement les mises en relation entre les observables de l’action et de l’objet qui prĂ©pare ces Coord. S, lesquelles comportent en plus des infĂ©rences nĂ©cessaires (subjectivement ou objectivement).

Au total, le processus OS comporte donc une direction dominante conduisant des Obs. O aux Obs. S puisque ce sont ceux-ci qui, une fois Ă©clairĂ©s par ceux-lĂ , permettent la formation des Coord. S. Cette direction dominante n’exclut naturellement pas

(1) Voir nos études antérieures sur La prise de conscience et Réussir et comprendre.

de multiples rĂ©gulations, donc l’intervention de rĂ©troactions locales de la forme :

 

[?]

Mais, comme le processus reliant les Coord. S aux Coord. O comporte obligatoirement la direction SO, pour les raisons qu’on va voir, il est clair que le processus OS, qui en constitue la condition prĂ©alable, prĂ©sente nĂ©cessairement la direction dominante rĂ©ciproque Obs. O → Obs. S.

4° Le processus SO, conduisant des coordinations de l’action Coord. S Ă  celles de l’objet Coord. O, exprime, en effet, ce fait fondamental que pour comprendre et mĂȘme pour dĂ©couvrir les relations causales entre les objets, le sujet est obligĂ© de passer par l’intermĂ©diaire de ses propres opĂ©rations. La raison en est Ă©vidente : du fait que les relations causales dĂ©passent les frontiĂšres de l’observable, toute coordination dynamique entre les objets suppose l’emploi d’infĂ©rences nĂ©cessaires (par opposition aux gĂ©nĂ©ralisations inductibles, ou simplement extensionnelles, qui demeurent lĂ©gales et ne sont pas nĂ©cessaires, ne connaissant d’autre contrĂŽle qu’une vĂ©rification logiquement insuffisante Ă  partir des observables (1). Or, ces infĂ©rences ne peuvent ĂȘtre, si elles sont nĂ©cessaires, qu’opĂ©ratoires ou prĂ©opĂ©ratoires, c’est-Ă -dire fondĂ©es sur les coordinations gĂ©nĂ©rales de l’action (ordre, emboĂźtements, correspondances, transitivitĂ©, etc.) ; et cette source endogĂšne du processus SO, qui s’impose dans le cas des interactions de forme IIA se retrouvera a fortiori dans celui des formes IIB, mais avec Ă  nouveau et naturellement possibilitĂ©s de feedback locaux du type dĂ©crit sous 3°, rĂ©sultant des actions en retour des contenus sur les formes. Tout ce que nous avons trouvĂ© dans nos nombreuses recherches sur la causalitĂ© montre ce recours inĂ©vitable aux compositions opĂ©ratoires du sujet (donc les Coord. S) pour atteindre les coordinations entre objets, et cela en tant que celles-ci dĂ©bordent la frontiĂšre des observables. Rappelons que des opĂ©rations isolĂ©es interviennent dĂšs la lecture de ces observables, mais ce qui

(1) Sauf Ă  invoquer la « falsifiabilité » de Popper, mais qui les subordonne aussi Ă  des infĂ©rences dĂ©passant l’observable.

relĂšve d’infĂ©rences nĂ©cessaires et dĂ©passe ainsi l’observable suppose en plus le recours aux compositions Coord. S.

5° Cela dit, deux faits fondamentaux conduisent Ă  considĂ©rer les interactions de type II comme constitutives d’un processus sĂ©quentiel d’équilibration portant sur un nombre n d’états successifs et dĂ©passant donc la considĂ©ration d’un seul Ă©tat, comme celui qui a Ă©tĂ© dĂ©crit sous 1°.

Le premier de ces faits est que, comme on l’a dĂ©jĂ  indiquĂ© au § 8, un observable dĂ©pend en gĂ©nĂ©ral, directement ou indirectement, de coordinations antĂ©rieures en leurs succĂšs ou en leurs insuffisances. Cela est en particulier vrai en ce dernier cas, lorsque les constatations erronĂ©es sont dictĂ©es par de fausses prĂ©suppositions. Il est donc Ă©vident que l’état dĂ©crit sous 1° dĂ©pend lui-mĂȘme d’états antĂ©rieurs, y compris les Obs. S et O.

RĂ©ciproquement, il va de soi que les coordinations dĂ©crites en cet Ă©tat (Coord. S et O) provoqueront tĂŽt ou tard la dĂ©couverte de nouveaux observables pour des raisons de meilleure constatation ou d’un dĂ©but de recherche de la vĂ©rification. Par exemple, lorsque dans des expĂ©riences sur le choc d’une boule contre le cĂŽtĂ© d’une autre (et non pas en plein fouet), le sujet commence Ă  comprendre pourquoi le mouvement de la boule passive ne saurait prolonger en sa direction celui de l’active, il observe mieux les directions ainsi que la situation exacte des points d’impact, etc. Il est donc clair que, jusqu’à l’accĂšs ordinairement tardif Ă  des modĂšles suffisamment prĂ©cis, on assistera Ă  une succession d’états tĂ©moignant d’une Ă©quilibration progressive, les Ă©tats initiaux n’atteignant que des formes instables d’équilibre Ă  cause de leurs lacunes, de perturbations et surtout de contradictions actuelles ou virtuelles.

6° Le modÚle général doit donc prendre la forme suivante :

[?]

Chaque Obs. S d’un rang donnĂ© est ainsi fonction (traits gras et obliques) des Obs. S et Coord. S de rang prĂ©cĂ©dent et il en est de mĂȘme des Obs. O par rapport aux Obs. O et Coord. O du palier antĂ©rieur. Il en va Ă©galement ainsi des Obs. du rang initial par rapport aux niveaux plus Ă©lĂ©mentaires.

7° Il devient alors possible de combler les lacunes dĂ©jĂ  signalĂ©es en ce qui concerne notre modĂšle initial (1) et c’est ce que l’on verra plus clairement dans la suite en reprenant des exemples. En premier lieu ce nouveau modĂšle s’applique Ă  la causalitĂ© autant qu’aux opĂ©rations du sujet. En second lieu il porte sur un nombre quelconque d’observables et de coordinations. En troisiĂšme lieu chaque Ă©tat comporte sa propre forme d’équilibre, stable ou instable, caractĂ©risĂ©e d’un cĂŽtĂ© par les interactions entre le sujet du niveau considĂ©rĂ© et les objets dont il atteint certaines propriĂ©tĂ©s, et, d’un autre cĂŽtĂ©, par les relations entre les observables et les coordinations. En quatriĂšme lieu la nature de ces relations ou interactions, en un Ă©tat particulier, entraĂźne selon les cas, soit une cohĂ©rence suffisante pour stabiliser l’équilibre, soit des dĂ©sĂ©quilibres dus aux erreurs, aux lacunes ou au manque de nĂ©cessitĂ© intrinsĂšque, conduisant alors Ă  la recherche d’un meilleur Ă©quilibre. En outre, on voit d’emblĂ©e le rĂŽle possible des contradictions, entre les observables eux-mĂȘmes, lorsqu’ils sont insuffisamment conceptualisĂ©s, ou entre ces observables et les coordinations destinĂ©es Ă  les relier par infĂ©rences orientĂ©es vers la nĂ©cessitĂ©.

Mais surtout la diffĂ©rence entre ce nouveau modĂšle et le prĂ©cĂ©dent tient aux rapports entre l’abstraction empirique (Ă  partir des objets ou des observables) et l’abstraction rĂ©flĂ©chissante (Ă  partir des coordinations d’actions). Dans le modĂšle dĂ©passĂ© le moteur initial consistait en probabilitĂ©s de rencontre avec les caractĂšres observables de l’objet, l’abstraction rĂ©flĂ©chissante n’intervenant que dans la suite lors des coordinations opĂ©ratoires ou de leurs Ă©bauches quasi opĂ©ratoires. Dans le prĂ©sent modĂšle, au contraire, il y a dĂšs le dĂ©part interaction entre les observables et les coordinations, donc collaboration Ă  tous les niveaux entre les abstractions empiriques et rĂ©flĂ©chissantes, celles-ci jouant par consĂ©quent de façon continue un rĂŽle moteur nĂ©cessaire.

On voit ainsi que, malgrĂ© l’accent constamment mis, en ce chapitre, sur la causalitĂ© et sur l’action des objets dans toutes les formes Ă©lĂ©mentaires de connaissance, nous n’en diminuons pas pour autant (et mĂȘme au contraire) l’importance des activitĂ©s du sujet, dont l’intervention demeure indispensable Ă  tous les niveaux cognitifs.

8° En ce qui concerne ces divers points, donc le fonctionnement mĂȘme de l’équilibration, il convient d’abord de noter que, puisque la lecture de nouveaux observables prĂ©cĂšde leur coordination, les quatre termes en jeu aboutissent Ă  un cycle, mais dans l’ordre de constitution suivant :

Obs. O → Obs. S → Coord. S → Coord. O → Obs. → O → etc.

(’) Vol. II des « Etudes », Logique et Ă©quilibre.

Trois possibilités sont alors à envisager :

a) Il y a accord rapide entre les observations conceptualisĂ©es relatives aux objets (Obs. O) et aux actions (Obs. S), ainsi qu’au sein des coordinations entre elles ou entre les coordinations et les observables : en ce cas le cercle se referme simplement, c’est-Ă -dire que la flĂšche finale (soit Coord. O → Obs. O) ne conduit Ă  aucune autre modification : un Ă©quilibre relativement stable est alors atteint, tant que de nouvelles observations ou des infĂ©rences rĂ©organisĂ©es n’interviennent pas (donc si le problĂšme est momentanĂ©ment rĂ©solu).

b) Il peut y avoir contradictions Ă©pisodiques, et alors rĂ©gulations locales entre les Obs. O et Obs. S, les Obs. S et Coord. S, les Coord. S et Coord. O (ou encore au sein des Coord. S ou des Coord. O si les unes ou les autres utilisent plusieurs structures et que la compatibilitĂ© entre ces utilisations ne soit pas immĂ©diate), et surtout finalement entre les Coord. O (par exemple l’explication causale obtenue au terme des constatations et infĂ©rences) et les Obs. O (rĂ©inspection des donnĂ©es relatives Ă  l’objet). En ce cas il y a tĂątonnements de courtes durĂ©es, puis Ă  nouveau Ă©quilibre relatif susceptible de stabilisation plus ou moins durable.

c) En troisiĂšme lieu l’une ou plusieurs des contradictions prĂ©cĂ©dentes peuvent se rĂ©vĂ©ler en fin de compte plus rĂ©sistantes que les prĂ©cĂ©dentes et ne pas pouvoir ĂȘtre levĂ©es par des rĂ©ajustements locaux : ce cas est celui des conflits, actuels ou virtuels, entre les coordinations et les observables, notamment entre Coord. O et Obs. O, ou entre les coordinations elles-mĂȘmes, en tant que sous-systĂšmes d’étendues variables. Il en rĂ©sulte alors, soit la dĂ©couverte de nouveaux observables qui avaient Ă©chappĂ© jusque-lĂ  aux constatations trop sommaires, soit une nouvelle conceptualisation des observables prĂ©cĂ©demment enregistrĂ©s, ce qui, dans les deux cas, conduit Ă  de nouvelles coordinations : d’oĂč un dĂ©sĂ©quilibre et une rééquilibration nĂ©cessaire, conduisant d’un Ă©tat n Ă  un Ă©tat n + 1, etc. (traits gras et obliques dans le modĂšle).

$ 11. Les interactions de type IIB et l’abstraction rĂ©flĂ©chissante.

— De mĂȘme qu’aux interactions de type IA correspond un type IB qui porte sur les seules opĂ©rations ou

prĂ©opĂ©rations du sujet, de mĂȘme au type IIA rĂ©pond un type IIB prĂ©sentant les mĂȘmes caractĂšres que IB, mais avec en plus les coordinations de l’action ou des objets, autrement dit les compositions opĂ©ratoires effectuĂ©es par le sujet ou appliquĂ©es aux objets (avec le caractĂšre spĂ©cifique de telles compositions, qui est d’atteindre des infĂ©rences logiquement nĂ©cessaires).

1° En ce qui suit, nous partirons des situations oĂč le sujet applique ses prĂ©opĂ©rations ou opĂ©rations Ă  des objets matĂ©riels, ce qui est encore le cas gĂ©nĂ©ral au niveau des opĂ©rations concrĂštes, mais ce qui peut s’observer aussi au stade de 12 Ă  15 ans (par exemple pour les combinaisons, permutations et arrangements) et mĂȘme Ă  diffĂ©rentes Ă©tapes de la pensĂ©e scientifique, selon la difficultĂ© des problĂšmes Ă  rĂ©soudre. Par contre, le problĂšme se pose en ces derniers cas de comprendre par quel mĂ©canisme d’équilibration progressive le sujet en arrive Ă  pouvoir effectuer ses opĂ©rations sur de purs symboles, ce qui conduit tĂŽt ou tard Ă  la formalisation.

2° Pour les cas des niveaux antérieurs, nous retrouvons un modÚle de forme identique à celle du précédent, mais avec les significations suivantes :

a) Les observables sur l’action (Obs. S) expriment ici la prise de conscience des intentions opĂ©ratoires du sujet. Selon le niveau de ce dernier, ces intentions peuvent demeurer vagues et ĂȘtre modifiĂ©es en cours d’exĂ©cution (stade prĂ©opĂ©ratoire), ou au contraire correspondre Ă  un schĂšme anticipateur prĂ©cis, autrement dit ĂȘtre dĂ©jĂ  dominĂ©es par les coordinations (Coord. S), donc par les compositions opĂ©ratoires antĂ©rieures (comprenant, par exemple, la transitivitĂ© infĂ©rentielle dans le cas de la sĂ©riation par opposition aux sĂ©riations empiriques sans transitivitĂ© conçue comme nĂ©cessaire).

b) Les observables relatifs aux objets (Obs. O) consistent en constatations effectuĂ©es sur les objets en tant que ceux-ci ont Ă©tĂ© modifiĂ©s, c’est-Ă -dire groupĂ©s selon diffĂ©rentes formes nouvelles, par l’action elle-mĂȘme du sujet : arrangĂ©s en sĂ©rie ordonnĂ©e, en collections ou classes, en correspondances, etc. Il s’agit donc de la rĂ©alisation matĂ©rielle des intentions (Obs. S) du sujet.

c) Les coordinations de l’action (Coord. S) reprĂ©sentent les compositions prĂ©opĂ©ratoires ou opĂ©ratoires que le sujet projetait et vĂ©rifie, ou qu’il dĂ©couvre aprĂšs coup mais dans les deux cas aprĂšs comparaison des Obs. O et Obs. S. Ces coordinations ou compositions varient naturellement selon le niveau de dĂ©veloppement cognitif du sujet.

d) Les coordinations des objets (Coord. O) sont alors identiques Ă  celles des opĂ©rations du sujet (Coord. S), par isomorphisme complet, et non pas seulement approchĂ© comme lors des « attributions » Ă  l’objet de compositions opĂ©ratoires prenant alors une signification causale. En effet, dans le prĂ©sent cas les objets ne constituent pas des opĂ©rateurs indĂ©pendants du sujet, mais sont coordonnĂ©s en tant que revĂȘtus de propriĂ©tĂ©s (ordre, classes, etc.) confĂ©rĂ©es par les opĂ©rations mĂȘmes de ce sujet. Il s’agit donc ici d’une simple (mais prĂ©cise) « application » des compositions opĂ©ratoires Ă  des objets, autrement dit d’un « morphisme » permettant une lecture sur les objets des structures opĂ©ratoires du sujet.

3° Cela Ă©tant, il est clair que le passage d’un Ă©tat n au suivant n + 1 ne peut guĂšre ĂȘtre dĂ» Ă  des contradictions qu’aux niveaux prĂ©opĂ©ratoires. Lorsque les compositions opĂ©ratoires sont acquises, le systĂšme est plus ou moins rapidement Ă©quilibrĂ© de maniĂšre stable, mĂȘme si le sujet a besoin des lectures Obs. O et des coordinations entre objets Coord. O pour dominer ses propres opĂ©rations (Coord. S), comme c’est le cas au niveau des opĂ©rations « concrĂštes ».

4° SitĂŽt atteint ce niveau, le progrĂšs conduisant d’un Ă©tat n Ă  son successeur est alors dĂ» Ă  de nouveaux besoins, naissant, par exemple, de la rĂ©sistance des objets (voir Ro dans l’interaction de type IB, § 9) en fonction d’un problĂšme non connu, ce qui oblige Ă  la construction de nouvelles opĂ©rations une fois constatĂ©e l’insuffisance des compositions opĂ©ratoires prĂ©cĂ©dentes. Mais cette construction ne modifie alors pas les opĂ©rations antĂ©rieures et les enrichit seulement en les intĂ©grant dans un systĂšme plus large. Il s’agira donc en ce cas de nouvelles opĂ©rations construites sur les prĂ©cĂ©dentes et par leur intermĂ©diaire (mais non pas en se substituant Ă  elles), telle la multiplication arithmĂ©tique Ă  partir de l’addition ou

l’« ensemble des parties » (simplexe) par combinaison n Ă  n des associations multiplicatives de classes. Il importe donc de prĂ©voir la formation de « coordinations de coordinations » dues aux activitĂ©s rĂ©flexives portant sur le systĂšme.

5° Lors de ces constructions d’opĂ©rations sur des opĂ©rations, le rĂŽle des objets (Obs. O) se modifie alors peu Ă  peu et de plus en plus profondĂ©ment. Du fait qu’ils peuvent ne pas changer physiquement, mais ĂȘtre simplement disposĂ©s selon d’autres formes, il faut, en ce cas, distinguer les Ă©tapes suivantes : Ă  un niveau n ils constituent le contenu de la premiĂšre forme qui leur est appliquĂ©e, mais au niveau ultĂ©rieur n + 1 c’est cette forme qui devient un contenu pour la forme de type supĂ©rieur, tandis que les objets ne constituent plus qu’un contenu de contenu. A l’étape n + 2 c’est la forme n + 1 qui se trouve contenue en la nouvelle, tout en Ă©tant dĂ©jĂ  une forme de forme, tandis que les objets perdent davantage encore de leur rĂŽle significatif, etc. On voit alors pourquoi il devient tĂŽt ou tard facile au sujet de remplacer l’objet concret par des objets symboliques et de s’engager dans la voie qui finalement conduira aux formalisations.

6° En de telles situations les flĂšches obliques (et grasses) du prĂ©sent modĂšle correspondent Ă  des abstractions purement rĂ©flĂ©chissantes, tandis que dans le modĂšle gĂ©nĂ©ral du § 10 (sous 6°), et en particulier causal, il s’agit d’un mĂ©lange d’abstractions empiriques (Ă  partir des observables) et rĂ©flĂ©chissantes (Ă  partir des coordinations opĂ©ratoires). Plus prĂ©cisĂ©ment seules subsistent les flĂšches de droite (Coord. S n ↙ Obs. S n + 1) des deux couples de traits inclinĂ©s et non pas celles de gauche (Obs. S n ↘ Obs. S n + 1), sauf si les observables de l’objet sont pris comme indices de compositions opĂ©ratoires. En outre et surtout, comme les activitĂ©s du sujet (Obs. S) se confondent de plus en plus avec la construction mĂȘme des nouvelles coordinations, le modĂšle final se rĂ©duit Ă  un passage des coordinations de rang n Ă  celles de rang n + 1, avec identitĂ© des coordinations d’objets et d’actions ou opĂ©rations : c’est le niveau qu’atteignent les dĂ©marches de la pensĂ©e en mathĂ©matiques « pures ».

7° Au total le modĂšle gĂ©nĂ©ral du § 10 (sous 6°) est celui de l’équilibration des connaissances dans lesquelles intervient un

mĂ©lange d’observables expĂ©rimentaux et de structures logicomathĂ©matiques appliquĂ©es ou attribuĂ©es aux objets. Le prĂ©sent modĂšle au contraire est celui de l’équilibration des connaissances logico-mathĂ©matiques Ă  elles seules : or, si celles-ci comportent elles aussi, en leurs phases initiales, une part d’expĂ©rimentation (mais avec abstraction Ă  partir des coordinations d’actions et non pas des objets, sauf quant aux propriĂ©tĂ©s momentanĂ©es qu’acquiĂšrent ceux-ci sous l’effet de ces coordinations), elles s’en libĂšrent plus ou moins rapidement. Il reste nĂ©anmoins que, parmi ces structures logico-mathĂ©matiques, les plus simples (classes et relation) prĂ©sentent des contenus non dĂ©terminĂ©s par les formes (exemple : classes des objets selon des qualitĂ©s donnĂ©es au prĂ©alable), tandis que l’évolution dĂ©crite de 3 Ă  6 (de ce § 11) conduit Ă  la construction de formes dĂ©terminant entiĂšrement leurs contenus (ce qui est dĂ©jĂ  le cas du nombre) : d’oĂč l’épuration qui accompagne cette Ă©quilibration progressive.

$ 12. Les interactions entre objets (type IIC).

— Les interactions examinĂ©es jusqu’ici (IA et B, IIA et B) englobent toutes des actions du sujet et, dans les modĂšles susceptibles de revĂȘtir une signification causale (IA et IIA), ce sont ces actions elles-mĂȘmes qui jouent le rĂŽle de causes. Quant aux modĂšles IB et IIB les activitĂ©s du sujet constituent en eux la source des structurations opĂ©ratoires. Il nous reste donc Ă  examiner le cas oĂč les objets agissent les uns sur les autres et oĂč le sujet n’intervient matĂ©riellement qu’au moyen d’expĂ©riences ayant pour seul but de dissocier les facteurs ou de les faire varier, mais Ă  la maniĂšre dont la nature pourrait y parvenir elle-mĂȘme sans plus de manipulations de la part de l’observateur que chez les astronomes Ă  l’égard des mouvements cĂ©lestes.

1° En de telles situations, ce que nous avons appelĂ© jusqu’ici les Obs. S seront donc Ă  remplacer par les observables portant sur la variation des facteurs prĂ©sumĂ©s, soit Obs. X, et les Obs. O feront place aux observables relatifs aux rĂ©sultats constatĂ©s sur les variables dĂ©pendantes, soit Obs. Y dans l’hypothĂšse oĂč Y = f(X), et oĂč naturellement cette expression globale pourra recouvrir plusieurs lois distinctes, de formes b = f(a), etc.

2° Cela dit la synthĂšse de ces dĂ©pendances fonctionnelles ou lois aboutira nĂ©anmoins Ă  un modĂšle structural de nature logico-mathĂ©matique, donc nĂ©cessairement construit au moyen des opĂ©rations du sujet : nous pourrons par consĂ©quent l’appeler comme prĂ©cĂ©demment Coord. S. Par contre, il va de soi que, dans la mesure oĂč ce modĂšle pourra ĂȘtre « attribué » aux objets, sans se rĂ©duire Ă  un simple langage conventionnel, il se traduira sous la forme d’une explication causale, que nous nommerons Coord. O.

3° En ce cas l’interaction se prĂ©sentera comme suit :

[?]

La mise en relation YX des rĂ©sultats observĂ©s Obs. Y avec les variations de facteurs Obs. X aboutit donc aux fonctions Y = f(X), tandis que l’attribution du modĂšle Coord. S Ă  la coordination des objets Coord. O en exprime la causalitĂ©. Si cette explication causale reste alors en accord avec les observables Y (et X), le systĂšme est en Ă©quilibre. Sinon les contradictions dues aux faits ou Ă  leur conceptualisation entraĂźnent des rĂ©visions dans le sens de systĂšmes mieux Ă©quilibrĂ©s n + 1, n + 2, etc., comme dans le modĂšle du § 10 (sous 6°).

Si triviales que soient ces remarques, elles montrent (et c’était leur seul but) que le modĂšle IIA peut ĂȘtre gĂ©nĂ©ralisĂ© aux situations courantes des interactions entre objets.

$ 13. Les étapes de la compensation.

— Nous pouvons maintenant reprendre le problĂšme des compensations (§ 5) pour dĂ©gager, non plus leurs mĂ©canismes communs, mais les profonds changements de signification fonctionnelle qu’elles prĂ©sentent au cours des Ă©quilibrations majorantes et de l’évolution des rĂ©gulations. Il s’agira en outre de montrer la rĂ©percussion de ces modifications sur l’intĂ©riorisation des nĂ©gations et leur construction par le sujet.

1° La mĂ©canique dĂ©finit l’équilibre par la somme algĂ©brique nulle des travaux virtuels compatibles avec les liaisons du systĂšme considĂ©rĂ©, autre-

ment dit par la compensation complĂšte de ses changements possibles (1). Il va de soi qu’en un systĂšme cognitif il ne saurait ĂȘtre question de forces ni de « travaux » (dĂ©placements d’une force), si l’on fait abstraction du mĂ©canisme psychophysiologique sous-jacent pour s’en tenir, comme c’est le cas ici, aux seuls aspects de connaissances. Par contre, si l’on parle simplement de modifications virtuelles, en pensant soit aux faits extĂ©rieurs intĂ©ressant le systĂšme mais non encore considĂ©rĂ©s par le sujet, soit aux actions ou opĂ©rations rĂ©alisables, mais non encore effectuĂ©es, la dĂ©finition garde tout son sens, car, ou bien ces modifications sont sources de perturbations possibles sans rĂ©actions compensatrices, et le systĂšme n’est alors pas en voie d’équilibre, ou bien il s’agit de transformations jusque-lĂ  virtuelles, mais prĂ©vues et englobĂ©es par le systĂšme (toutes les opĂ©rations d’un groupe, par exemple), et en ce cas elles sont d’avance compensĂ©es, ce qui tend Ă  assurer l’équilibre de l’ensemble.

Seulement si une dĂ©finition de l’équilibre des systĂšmes cognitifs par les modifications virtuelles et leurs compensations peut suffire, c’est Ă  la condition de prĂ©ciser avec soin les diffĂ©rentes significations que prendront les termes de « modifications », selon qu’elles seront ou non perturbatrices, et de « compensations », selon les procĂ©dures qu’elles emploient. On doit Ă  cet Ă©gard distinguer trois sortes de conduites assez diffĂ©rentes, que nous retrouverons sous des formes variĂ©es en examinant les niveaux successifs de l’équilibration dans les exemples qui suivront (Partie II).

Mais commençons par rappeler ce que nous entendons par systĂšmes cognitifs, en prenant ce terme dans le sens le plus large. Ce peuvent ĂȘtre d’abord de simples descriptions, comme lorsqu’il s’agit des observables Obs. O ou S, conceptualisĂ©s par le sujet Ă  l’occasion d’une action ou d’un Ă©vĂ©nement particulier. Ce seront aussi les instruments cognitifs dont se sert (explicitement ou implicitement) le sujet dans ces conceptualisations : classifications, systĂšmes de relations, sĂ©riations, nombres, mesures, etc., Ă  tous les niveaux prĂ©opĂ©ratoires ou opĂ©ratoires. Ce seront Ă©galement, et ceci Ă  propos des coordinations Coord. S et O, soit les compositions opĂ©ratoires particuliĂšres Ă©laborĂ©es par le sujet Ă  l’occasion du problĂšme posĂ©, soit ses explications causales. Enfin, tant ces compositions

(1) Plus prĂ©cisĂ©ment, les liaisons du systĂšme constituent la rĂ©alisation concrĂšte d’un « schĂšme de calcul analogique », engendrant des compensations en cas de dĂ©sĂ©quilibres. La fermeture et la nĂ©cessitĂ© du systĂšme s’appuient alors sur la comprĂ©hension de « comment le schĂšme calcule » et sur l’organisation corrĂ©lative de l’extension.

locales que ces explications se rĂ©fĂ©reront Ă  des structures plus larges (groupements, groupes, etc.), qui constituent le niveau supĂ©rieur de ces divers types de systĂšmes. De cette diversitĂ© rĂ©sulte le fait que les frontiĂšres d’un systĂšme cognitif demeurent en gĂ©nĂ©ral mobiles, qu’il soit lui-mĂȘme plus ou moins simple ou complexe, sauf lorsque, en vertu de leur spĂ©cificitĂ© progressive, les structures opĂ©ratoires finales se referment sur elles-mĂȘmes.

2° Cela dit, trois conduites principales sont à distinguer, quant aux rapports entre les modifications et les compensations :

α) Lorsque surgit un fait nouveau, il peut, selon les cas, ne produire aucune modification dans le systĂšme (exemple : un objet de plus dans une classification prĂȘte Ă  le recevoir) ou au contraire constituer une perturbation : par exemple un caractĂšre que l’expĂ©rience met en Ă©vidence et qui contredit la description antĂ©rieure du sujet ; un objet inattendu inclassable dans une classification antĂ©rieurement adoptĂ©e ; une relation non intĂ©grable dans une esquisse de sĂ©riation jusque-lĂ  suffisante, etc. En ces derniĂšres situations la rééquilibration qui se produit Ă  la suite du dĂ©sĂ©quilibre ainsi provoquĂ© sera obtenue par une conduite dite de type α dans les deux cas suivants. S’il s’agit d’une petite perturbation voisine du point d’équilibre, la compensation sera obtenue par une simple modification introduite par le sujet en sens inverse de la perturbation en question. Par exemple, un jeune enfant habituĂ© Ă  ne lancer une boule contre une autre qu’en plein fouet sera gĂȘnĂ© si l’on dĂ©place le point d’impact un peu de cĂŽtĂ©, ce qui constituera donc pour lui une perturbation : s’il la juge faible (ce qui se voit Ă  sa conduite), il la compensera en se dĂ©plaçant lui-mĂȘme de cĂŽtĂ©, de maniĂšre Ă  se retrouver en face du point d’impact et Ă  continuer de lancer sa boule en plein fouet. Par contre, la seconde rĂ©action de type α interviendra si la perturbation est plus forte ou jugĂ©e implicitement telle par le sujet : en ce cas, il l’annulera en la nĂ©gligeant sans plus ou en l’écartant simplement (par exemple en dĂ©plaçant l’objet perturbateur pour le placer en un second systĂšme). Dans le cas du choc sur le cĂŽtĂ© d’une boule le sujet n’en tiendra pas compte dans son lancement, ou bien respectera la consigne mais en admettant que la

boule passive partira en avant comme si elle Ă©tait frappĂ©e en plein fouet. Dans le cas du caractĂšre nouveau incompatible avec une description, le sujet le nĂ©gligera, quoique perçu, ou prĂ©tendra en tenir compte, mais en le dĂ©formant de maniĂšre Ă  le plier au schĂšme retenu pour la description (les exemples en sont innombrables : « ça a bougĂ© un peu quand mĂȘme », dira ainsi le sujet pour expliquer une transmission mĂ©diate, alors qu’on lui fait retenir Ă  la main un intermĂ©diaire immobile, etc.). Dans le cas de la classification, le sujet continuera Ă  construire sa collection figurale sans tenir compte des diffĂ©rences ou fera une collection Ă  part sans remanier ses arrangements antĂ©rieurs. Dans le cas d’une sĂ©riation, si l’enfant dĂ©bute par un couple ou un trio (« petit », « moyen », « grand »), les nouveaux Ă©lĂ©ments considĂ©rĂ©s seront placĂ©s en un second trio au lieu de modifier le premier en accroissant son extension, etc. Il va de soi que ces rĂ©actions de type α ne sont que partiellement compensatrices et que, par consĂ©quent, l’équilibre qui en rĂ©sulte demeure trĂšs instable.

ÎČ) La seconde conduite consistera, au contraire, Ă  intĂ©grer dans le systĂšme l’élĂ©ment perturbateur surgi de l’extĂ©rieur, la compensation consistant alors, non plus Ă  annuler la perturbation ou Ă  rejeter l’élĂ©ment nouveau, pour qu’il n’intervienne pas Ă  l’intĂ©rieur de l’ensemble dĂ©jĂ  structurĂ©, mais Ă  modifier le systĂšme par « dĂ©placement d’équilibre » jusqu’à rendre assimilable le fait inattendu : la description sera ainsi amĂ©liorĂ©e, la classification refondue pour coordonner la classe nouvelle avec les autres, la sĂ©riation sera Ă©tendue ou distribuĂ©e Ă  deux dimensions, etc. Ou encore une explication causale contredite par un fait imprĂ©vu sera complĂ©tĂ©e ou remplacĂ©e par une autre tenant compte du nouveau facteur. En un mot, ce qui Ă©tait perturbateur devient variation Ă  l’intĂ©rieur d’une structure rĂ©organisĂ©e, grĂące Ă  des relations nouvelles unissant l’élĂ©ment incorporĂ© Ă  ceux qui Ă©taient dĂ©jĂ  organisĂ©s, et ce sont ces nouveautĂ©s de la structure qui assureront la compensation, car il y a bien encore lĂ  une forme de compensation.

Ce n’est, en effet, pas jouer sur les mots que de parler ici de mĂ©canisme compensateur, bien qu’il s’agisse cette fois de compensations essentiellement conceptuelles et que, Ă  la suite du dĂ©placement d’équilibre produit par l’intĂ©gration de la

perturbation (et qui ne constitue pas encore en tant que tel une compensation), le remaniement qui s’ensuit dans la conceptualisation modifie plus ou moins profondĂ©ment le systĂšme initial ; le sujet substituera, par exemple, aux oppositions prĂ©dicatives (telles que « petit » et « grand ») des relations rĂ©ciproques (« plus ou moins grand » = « moins ou plus petit »), ou il introduira des solidaritĂ©s (telles qu’entre l’allongement et l’amincissement d’un boudin, puis inversement entre son raccourcissement et l’élargissement de son diamĂštre), ou de façon gĂ©nĂ©rale il raisonnera sur l’accroissement ou la diminution de valeur des variables d’une fonction, exprimant des dĂ©pendances de signification quelconques ou insĂ©rĂ©es dans un modĂšle causal, etc. Bref, en intĂ©grant ou intĂ©riorisant les perturbations dans le systĂšme cognitif en jeu, ces conduites ÎČ les transforment en variations internes, qui sont susceptibles de compensations encore partielles mais bien supĂ©rieures Ă  celles du type α.

Notons en outre que ces compensations de type ÎČ prolongent en un sens les annulations de type α (en cas de faibles perturbations) par une modification de direction Ă©galement opposĂ©e. Mais ici la modification de direction nouvelle ne vise pas Ă  annuler celle qu’introduit l’objet perturbateur elle modifie au contraire le schĂšme d’assimilation lui-mĂȘme pour l’accommoder Ă  l’objet et suivre son orientation. En ce cas il y a donc dĂ©placement d’équilibre, mais avec minimisation du coĂ»t (= conserver ce qui est possible du schĂšme d’assimilation) et maximum de gain (intĂ©grer la perturbation Ă  titre de variation nouvelle intĂ©riorisĂ©e dans le schĂšme). De plus, comme cette intĂ©gration par accommodation du schĂšme conserve une assimilation maximale compatible avec la variation nouvelle, la perturbation est de ce fait Ă©liminĂ©e en tant que perturbation.

Îł) La conduite de type supĂ©rieur consistera alors (ce qui est possible en toutes les situations logico-mathĂ©matiques et en certaines explications causales bien Ă©laborĂ©es) Ă  anticiper les variations possibles, lesquelles perdent en tant que prĂ©visibles et dĂ©ductibles leur caractĂšre de perturbations et viennent s’insĂ©rer dans les transformations virtuelles du systĂšme. C’est ainsi que, pour des sujets en possession de structures de perspective, la projection d’une ombre ou d’un cĂŽne lumineux, etc., ne constituera plus une perturbation, puisqu’elle rentrera

dans les transformations pouvant ĂȘtre infĂ©rĂ©es. Or ces transformations n’en comporteront pas moins un jeu de compensations, mais selon une signification nouvelle. Chaque transformation pouvant ĂȘtre entiĂšrement annulĂ©e par son inverse ou retournĂ©e par sa rĂ©ciproque, on retrouve lĂ  en un sens une situation comparable Ă  celles d’une modification perturbatrice et de sa compensation ; seulement la grande diffĂ©rence entre ces cas et celui de deux actions de sens contraires dont chacune tend Ă  annuler l’autre jusqu’à la production d’un compromis (comme une balance de deux forces), est que, faisant partie d’un mĂȘme systĂšme dont toutes les transformations sont solidaires, l’opĂ©ration T implique l’existence de T— 1, ainsi que celle du produit T. T— 1 = 0 : le sens de la compensation est par consĂ©quent celui d’une symĂ©trie inhĂ©rente Ă  l’organisation du systĂšme, et non plus d’une Ă©limination des perturbations.

Plus prĂ©cisĂ©ment, ce dernier cas est celui dans lequel, du fait de la composition mĂȘme de la structure en jeu, il y a donc anticipation de toutes ses transformations possibles. Leur symĂ©trie Ă©quivaut alors Ă  une compensation complĂšte correspondant Ă  celle des « travaux virtuels » et la fermeture de la structure Ă©limine ainsi toute contradiction Ă©manant du dehors, comme du dedans, tandis que sa nĂ©cessitĂ© intrinsĂšque dĂ©passe le niveau des simples rĂ©sultantes entre facteurs opposĂ©s mais contingents.

3° On voit ainsi qu’il y a progrĂšs systĂ©matique de la premiĂšre Ă  la troisiĂšme de ces conduites. Ce n’est pas Ă  dire qu’il s’agisse lĂ  de trois stades gĂ©nĂ©raux mais bien de phases que l’on retrouve assez rĂ©guliĂšrement selon les domaines ou les problĂšmes posĂ©s au cours des pĂ©riodes sensori-motrices, puis de 2 Ă  10-11 ans et enfin jusqu’au niveau des opĂ©rations formelles. Mais dans les grandes lignes cette succession fait comprendre le processus de l’équilibration des systĂšmes cognitifs. A tous les niveaux elle repose sur des compensations, mais dont la signification se modifie profondĂ©ment et qui caractĂ©risent par consĂ©quent des degrĂ©s d’équilibre bien distincts : Ă©quilibre instable et de champ trĂšs restreint pour la premiĂšre de ces trois rĂ©actions ; dĂ©placements d’équilibre selon de multiples formes pour la seconde rĂ©action, d’oĂč un grand nombre de possibilitĂ©s pour rendre compte du passage d’un niveau quel-

conque au suivant ; et équilibre mobile mais stable pour ce qui est du troisiÚme type de réactions.

Autrement dit, le propre de l’équilibration des systĂšmes cognitifs par opposition Ă  des systĂšmes physiques quelconques est qu’ils sont formĂ©s de schĂšmes dont l’extension et la comprĂ©hension sont susceptibles d’enrichissements notables par un double processus continu d’assimilation et d’accommodation, ce qui rend les notions de perturbation et de rĂ©action compensatrice entiĂšrement relatives aux niveaux des systĂšmes considĂ©rĂ©s, donc des instruments d’assimilation possible : ce qui Ă©tait perturbation au niveau le plus bas devient variation interne du systĂšme aux niveaux plus Ă©levĂ©s et ce qui Ă©tait rĂ©action compensatrice par essais d’annulation finit par jouer le rĂŽle de transformation symĂ©trique de la variation en jeu.

Le mĂ©canisme psychologique de ces intĂ©grations et neutralisations des perturbations initiales consiste entre autres en rĂ©gulations rĂ©troactives et anticipatrices, sources des opĂ©rations rĂ©versibles finales. La premiĂšre des trois sortes de conduites distinguĂ©es (sous 2°) est, en effet, caractĂ©risĂ©e par l’absence des rĂ©troactions et anticipations qui seraient nĂ©cessaires pour intĂ©grer les perturbations extĂ©rieures : d’oĂč une suite de dĂ©marches de proche en proche, tendant simplement Ă  annuler ces perturbations ou Ă  dĂ©placer leurs effets. Avec les conduites du deuxiĂšme type la possibilitĂ© de processus rĂ©troactifs permet les remaniements partiels ou les rĂ©organisations plus complĂštes, jusqu’à la neutralisation des perturbations par une intĂ©gration les incorporant au systĂšme : Ă  cette dĂ©marche correspondent alors naturellement des possibilitĂ©s d’anticipation, toute anticipation Ă©tant fonction d’informations antĂ©rieures et ces nouvelles informations Ă©tant fournies par les restructurations rĂ©troactives. Enfin les conduites du troisiĂšme type gĂ©nĂ©ralisent ces anticipations et rĂ©troactions sous la forme de compositions opĂ©ratoires directes et inverses, les compensations approchĂ©es du niveau prĂ©cĂ©dent atteignent en ce cas la forme de symĂ©tries complĂštes et ce qui Ă©tait initialement perturbations Ă©tant de ce fait entiĂšrement assimilĂ© en tant que transformations internes du systĂšme.

Il s’ajoute naturellement Ă  cette Ă©volution de α Ă  Îł dans le sens des rĂ©troactions et anticipations un dĂ©veloppement complĂ©mentaire dans le sens des diffĂ©renciations (par accommodation

progressive avec perturbations) et de l’intĂ©gration intĂ©rieure des systĂšmes (par assimilations enrichissant le cycle qui les constitue). Or, les relations entre la diffĂ©renciation et l’intĂ©gration interne des structures constituent, comme on l’a vu (§ 2, etc.), un cas particulier d’équilibre, qui joue naturellement un rĂŽle essentiel dans les modĂšles prĂ©cĂ©dents de type II, avec la multiplication croissante des observables et des coordinations, en passant de n Ă  n + 1, etc., donc de α Ă  Îł, multiplication qui est Ă  la fois diffĂ©renciatrice et intĂ©gratrice.

En sa note prĂ©liminaire sur quelques degrĂ©s d’équilibre (in Logique et Ă©quilibre, chap. I), B. Mandelbrot soutient entre autres qu’en cas de linĂ©aritĂ© des rĂ©actions et d’additivitĂ© des petites perturbations, celles-ci « et les rĂ©actions correspondantes forment toutes deux des groupes de modifications du systĂšme, dont tous les Ă©lĂ©ments se correspondent un Ă  un : en particulier les identitĂ©s des deux groupes sont en correspondance l’une avec l’autre. Cette derniĂšre propriĂ©tĂ© exprimera par dĂ©finition la rĂ©versibilitĂ© des petites perturbations et rĂ©actions prĂšs de l’équilibre » (p. 16). Mais comme l’effort de Mandelbrot a portĂ© sur les formes achevĂ©es d’équilibre et non pas sur le processus mĂȘme de l’équilibration, il faut se rappeler que, pour des systĂšmes cognitifs et non pas quelconques, les modes de rĂ©actions compensatrices diffĂšrent sensiblement d’un niveau au suivant et surtout les perturbations sont conçues par le sujet de façon bien diffĂ©rentes selon leur degrĂ© d’intĂ©gration au systĂšme : en ce cas, s’il y a dĂ©but de rĂ©versibilitĂ© dĂšs les rĂ©gulations Ă©lĂ©mentaires, mais alors seulement au voisinage du point d’équilibre, cette rĂ©versibilitĂ© s’accroĂźt avec les progrĂšs de la compensation. Il reste donc lĂ©gitime, ainsi que nous l’avons toujours soutenu, de considĂ©rer la rĂ©versibilitĂ© comme un rĂ©sultat de l’équilibration en tant que processus complexe embrassant les variations psychogĂ©nĂ©tiques des rĂ©actions compensatrices et des modes de comprĂ©hension ou d’assimilation des perturbations, et non pas comme un processus indĂ©pendant appelĂ© Ă  expliquer l’équilibre.

4° Cette incorporation des facteurs initialement perturbants et qui finissent par faire partie des systĂšmes, ainsi que cette intĂ©riorisation des compensations jusqu’à leurs gĂ©nĂ©ralisations en opĂ©rations inverses, ne sont pas seulement Ă  traduire en termes de diffĂ©renciations et d’intĂ©grations, ce Ă  quoi elles aboutissent en fin de compte, leur signification plus immĂ©diate est de contribuer au processus formel fondamental de l’équilibration : la construction des nĂ©gations, en correspondance avec les affirmations, autrement dit la rĂ©versibilitĂ© des opĂ©rations.

A cet égard, on constate que, dans les réactions de type α, le sujet subit du dehors, sans les construire, les négations en

quelque sorte matĂ©rielles que constituent les perturbations et qu’il y rĂ©pond par des nĂ©gations en action sans enrichissement du systĂšme cognitif. Au contraire, avec les conduites de type ÎČ la perturbation extĂ©rieure cesse d’ĂȘtre entiĂšrement nĂ©gative, puisqu’elle est incorporĂ©e Ă  titre de variation ou de diffĂ©rence ; Ă  l’enrichissement positif correspond alors la construction de nĂ©gations partielles, un nouveau sous-schĂšme ou sous-systĂšme ne possĂ©dant pas les propriĂ©tĂ©s spĂ©ciales des prĂ©cĂ©dents tout en participant aux propriĂ©tĂ©s communes. Mais si ce genre d’élaborations peut dĂ©buter dĂšs les niveaux prĂ©opĂ©ratoires, leur achĂšvement suppose naturellement un rĂ©glage des extensions (quantification des inclusions, etc.) et une relativisation des prĂ©dicats, ce qui n’est pas atteint d’emblĂ©e.

C’est avec les compensations du type Îł que cette correspondance des affirmations et des nĂ©gations devient enfin systĂ©matique et cela, non aprĂšs coup et en terme de tĂątonnements plus ou moins prolongĂ©s, comme lors des rĂ©actions ÎČ, mais selon les compositions virtuelles que comportent les structures opĂ©ratoires, et tant que chacune des opĂ©rations du systĂšme peut ĂȘtre inversĂ©e sous une forme ou une autre (inversions, rĂ©ciprocitĂ©s ou les deux). C’est ainsi que l’équilibration aboutit Ă  ses premiers achĂšvements, sous forme de compensations entre les affirmations et les nĂ©gations, aussi bien dans les rapports entre la diffĂ©renciation des parties et l’intĂ©gration en un tout, ou dans les connexions entre les sous-systĂšmes ou entre les schĂšmes que dans les relations Ă©lĂ©mentaires entre le sujet et les objets.

$ 14. Autres formulations possibles de l’équilibration

En ce qui prĂ©cĂšde, nous avons cherchĂ© Ă  caractĂ©riser les relations entre les perturbations et les rĂ©actions compensatrices en partant d’un modĂšle de modifications virtuelles en analogie plus ou moins lointaine avec le principe de la compensation des travaux virtuels utilisĂ©s en mĂ©canique. A vouloir recourir Ă  d’autres analogies, on pourrait Ă©voquer les notions de la mĂ©canique analytique selon lesquelles l’équilibre d’une situation se dĂ©finit par son Ă©nergie potentielle minimale (1) et celui d’une trajectoire par un minimum

(1) Rappelons que l’énergie potentielle ne se confond pas avec les travaux virtuels. Une bille posĂ©e au bord d’une table n’est pas en Ă©quilibre parce que sa chute possible correspond Ă  une Ă©nergie potentielle positive et que cette chute ne sera pas

de l’« action ». En termes de systĂšmes cognitifs et non plus physiques, on peut admettre que le critĂšre de moindre action correspond plus ou moins Ă  celui de « moindre effort », et que, si mĂ©taphysiques en leur langage qu’aient Ă©tĂ© les principes invoquĂ©s par Fermat et Maupertuis, ils n’ont sans doute pas Ă©tĂ© Ă©trangers Ă  une telle origine psychologique. Nous pouvons donc considĂ©rer d’un tel point de vue les caractĂšres « économiques » ou « praxĂ©ologiques » des rĂ©actions compensatrices en comparant leurs coĂ»ts aux gains qu’ils rapportent. Quant Ă  l’énergie potentielle minimale, gardons-nous naturellement de toute mĂ©taphore Ă©nergĂ©tique et bornons-nous Ă  lui faire correspondre, en nos systĂšmes cognitifs, le pouvoir de modification que prĂ©sentent les facteurs perturbateurs : il ne s’agira donc plus, en cette nouvelle perspective, d’établir comment ils sont compensĂ©s, mais simplement d’évaluer la grandeur ou l’importance des altĂ©rations qu’ils peuvent provoquer.

1° A commencer par ce dernier point, il est clair que c’est au niveau des conduites du premier type α, distinguĂ©es sous 2°, que les facteurs perturbateurs sont susceptibles de provoquer les plus grandes altĂ©rations. Les seules formes d’équilibre atteintes initialement Ă©tant de domaine ou champ trĂšs restreints et demeurant instables dans la mesure mĂȘme oĂč leur organisation reste incomplĂšte parce qu’elle nĂ©glige un ensemble d’observables susceptibles d’intervenir, il va de soi que ceux-ci, en tant prĂ©cisĂ©ment qu’observables nĂ©gligĂ©s, sont sources de grandes altĂ©rations possibles. La rĂ©action compensatrice existe, il est vrai, en ces conduites et consiste Ă  les Ă©carter, mais ce n’est pas en les dĂ©plaçant ou en les dĂ©formant que le sujet supprime leur pouvoir d’altĂ©ration et la preuve en est qu’ils interviendront dans la suite.

Avec les conduites du type ÎČ, les facteurs perturbateurs conservent un grand pouvoir de modification par rapport au systĂšme cognitif considĂ©rĂ©, mais moindre qu’auparavant puisqu’ils lui sont intĂ©grĂ©s par la rĂ©action compensatrice et aboutissent Ă  des dĂ©placements d’équilibre qui conservent une partie de la forme initiale et enlĂšvent aux altĂ©rations leur caractĂšre de perturbation.

Avec les conduites du troisiĂšme type Îł enfin, il n’y a plus de facteurs perturbateurs, puisque le systĂšme est Ă  la fois mobile et fermĂ© et que les donnĂ©es extĂ©rieures ne peuvent plus ĂȘtre sources de contradictions. Cela est vrai des systĂšmes opĂ©ratoires de nature logico-mathĂ©matique, mais c’est encore le cas d’une explication causale lorsqu’elle est adĂ©quate et que l’on fait intervenir des variations nouvelles dont elle admettait virtuellement la possibilitĂ©.

2° Quant aux coĂ»ts et aux gains caractĂ©risant les rĂ©actions compensatrices, autrement dit les stratĂ©gies utilisĂ©es par le sujet pour neutraliser les dĂ©sĂ©quilibres possibles, il reste trĂšs difficile de les traduire quantitativement en tables d’imputations propres Ă  la thĂ©orie des jeux, NĂ©anmoins, Ă  s’en tenir Ă  des remarques de sens commun, il semble clair qu’il y a lĂ  un aspect essentiel des trois types de conduites distinguĂ©es plus haut et avec variations notables d’un type Ă  l’autre.

compensĂ©e. TombĂ©e au fond d’un rĂ©cipient Ă  base concave, elle sera en Ă©quilibre parce que son Ă©nergie potentielle sera minimale et que ses travaux virtuels se compensent.

Celles du premier type (α) consistent Ă  partir de structures restreintes et faibles, donc peu coĂ»teuses, mais ne prĂ©voyant aucun gain dans le sens d’intĂ©grations nouvelles ou de compensations. Aussi bien, lors des perturbations, la rĂ©action ne consiste-t-elle qu’à les Ă©carter, ce qui est Ă  nouveau Ă  la fois peu coĂ»teux et peu profitable.

Avec les conduites du second type (ÎČ), par contre, la stratĂ©gie consiste Ă  incorporer les perturbations par un processus Ă  la fois rĂ©troactif et partiellement anticipateur jusqu’à en faire des variations internes du systĂšme. En ce cas le coĂ»t est un dĂ©placement d’équilibre avec modification de la forme antĂ©rieure, mais le gain est une extension plus grande du systĂšme et, en comprĂ©hension, un remaniement des relations dans le double sens d’une cohĂ©rence accrue et d’une sĂ©curitĂ© supĂ©rieure eu Ă©gard aux perturbations nouvelles.

Avec les conduites Îł, enfin, le coĂ»t se limite Ă  la construction des rĂšgles de composition par abstractions rĂ©flĂ©chissantes, tandis que le gain est l’ensemble des combinaisons rendues ainsi possibles, avec protection contre toute dĂ©formation. Dans la mesure oĂč celles-ci sont Ă  traduire en termes de dĂ©penses, la stratĂ©gie reviendrait donc Ă  les minimiser, ce qui rappelle le critĂšre « minimax ». En effet, sans la stabilitĂ© entiĂšre du systĂšme, chaque composition nouvelle donnerait lieu Ă  un nouveau travail d’adaptation, puisque les rĂšgles de composition varieraient. En outre, toute communication deviendrait laborieuse, quand ce n’est pas exclue, du fait que chaque partenaire pourrait utiliser des procĂ©dĂ©s diffĂ©rents et instables. Il est donc clair qu’un systĂšme stable de composition rĂ©duit au maximum les risques de perturbations, en utilisant une procĂ©dure de prĂ©correction dont le coĂ»t est minimum.

3° Lors d’un dĂ©placement d’équilibre physique avec modĂ©ration de la perturbation (principe de Le ChĂątelier-Braun), cette compensation partielle peut comporter une explication probabiliste par exemple en comprimant un gaz au moyen d’un piston en un rĂ©cipient rigide, il y a probabilitĂ© forte d’un accroissement du mouvement des molĂ©cules (chaleur), d’oĂč une probabilitĂ© accrue de chocs coutre les parois (pression) et finalement de rĂ©sistance au piston (modĂ©ration de la compression). De mĂȘme, en endocrinologie, l’équilibration entre l’incitation conduisant de l’encĂ©phale jusqu’à une glande donnĂ©e et le processus de sens inverse peut ĂȘtre programmĂ©e (pour un calcul Ă©lectronique) en termes de probabilitĂ©s bien quantifiĂ©es. Il y a donc intĂ©rĂȘt, dans le cas des systĂšmes cognitifs, Ă  nous demander si le jeu des compensations successives assurant l’équilibration par paliers hiĂ©rarchisĂ©s obĂ©it Ă  une loi de probabilitĂ©s sĂ©quentielles, comme nous l’avions suggĂ©rĂ© pour le modĂšle initial de 1957. Mais il s’agit d’évaluer ces probabilitĂ©s non plus seulement en fonction de la frĂ©quence des rencontres (ou occurrences) avec les observables extĂ©rieurs ou de leur pouvoir de perturbation, mais aussi en fonction de la rĂ©sistance et de la mobilitĂ© des systĂšmes cognitifs considĂ©rĂ©s.

A cet Ă©gard, les systĂšmes restreints et rigides du niveau de la conduite α sont les plus probables au dĂ©part Ă  cause mĂȘme de leur pauvretĂ©. Celle-ci est due, entre autres, Ă  ce qu’une probabilitĂ© multiplicative a.b est plus faible (si a et b sont indĂ©pendants) que celles de a ou de b sĂ©parĂ©ment : d’oĂč le dĂ©faut de mise en relation entre les termes d’une covariation et par

consĂ©quent l’absence de compensations effectives. La probabilitĂ© d’une compensation par simple nĂ©gation ou dĂ©formation est donc la plus forte aux dĂ©buts faute d’instruments relationnels d’assimilation et de mĂ©canismes rĂ©troactifs ou anticipateurs.

Un problĂšme plus intĂ©ressant est celui que soulĂšvent les conduites de type ÎČ : peut-on attribuer Ă  des raisons probabilistes les dĂ©placements d’équilibre dans le sens de la compensation par intĂ©gration des Ă©lĂ©ments perturbateurs ? Une raison gĂ©nĂ©rale en est que, sitĂŽt a et b mis en relation (et ils le sont dĂšs que b est senti comme perturbateur par rapport Ă  a au lieu d’ĂȘtre simplement Ă©cartĂ©), la probabilitĂ© conditionnelle ou multiplicative de ab s’accroĂźt par rapport Ă  l’état oĂč ils Ă©taient indĂ©pendants. Les rĂ©gulations en jeu rendent alors de plus en plus probable la dĂ©couverte de covariations rĂ©guliĂšres entre b et a, ce qui oblige tĂŽt ou tard Ă  diffĂ©rencier a Ă  l’intĂ©rieur du systĂšme, mais en fonction de b, d’oĂč une probabilitĂ© croissante d’intĂ©gration des variations perturbatrices.

Quant aux transitions entre les conduites du type ÎČ Ă  celles du type Îł il va de soi que, dans la mesure oĂč les perturbations extĂ©rieures sont assimilĂ©es sous la forme de variations intĂ©rieures au systĂšme, la probabilitĂ© d’une rĂ©versibilitĂ© entiĂšre (a.a’ = 0 par opposition Ă  a.a’ ≠ 0)[*] s’accroĂźt dans la mesure oĂč l’incohĂ©rence conduit Ă  des oscillations (autour de a.a’ = 0) qui sont peu Ă  peu rĂ©duites en leur amplitude.

En un mot la probabilitĂ© sĂ©quentielle et son accroissement entre les conduites α et Îł semblent dominĂ©s par un double processus : d’une part, la comprĂ©hension (par le passage des prĂ©dicats absolus aux relations) de la non-contradiction de qualitĂ©s ou variations qui paraissaient contradictoires, d’oĂč l’intĂ©gration progressive des perturbations ; d’autre part, une Ă©limination des contradictions rĂ©elles, d’oĂč la rĂ©versibilitĂ© entiĂšre. Le premier de ces processus est alors liĂ© aux probabilitĂ©s multiplicatives croissantes, tandis que le second l’est Ă  la rĂ©duction probable des oscillations autour du point de compensation T. T— 1 = 0.

[* Node Ă©dition FJP : "a.a’ ≠ 0" remplace le texte original "a.a’ 0".]