L’Équilibration des structures cognitives : problème central du développement ()
Chapitre III.
Quelques aspects du développement des structures sensori-motrices perceptives et spatiales
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$ 15. Constructions, régulations et compensations.🔗
— Dans la belle publication posthume de K. Bühler, qu’a fait paraître l’Académie autrichienne des Sciences, le grand psychologue allemand explique entre autres pourquoi la théorie de la Gestalt ne lui suffit pas pour suppléer aux lacunes de l’associationnisme : c’est, nous dit-il, parce que le propre de la vie mentale n’est pas d’atteindre l’équilibre, mais bien de créer sans cesse de nouvelles relations et de nouveaux instruments de pensée. Si l’on conçoit l’équilibre à la manière gestaltiste, comme la résultante des facteurs constitutifs d’un « champ » au sens physique du terme, il est clair qu’il est difficile de concilier de tels modèles limités avec la créativité propre à la vie de l’esprit, puisque alors la structure de Gestalt demeure la même à tous les niveaux de développement. Mais, d’autre part, invoquer sans plus un pouvoir de construction ne saurait satisfaire tant que l’on ne fournit pas les raisons de cette productivité. Aussi bien la solution que nous avons sans cesse poursuivie en nos travaux et dont nous espérons nous être rapprochés en cet ouvrage consiste-t-elle à recourir, non pas à des formes prédéterminées d’équilibre, mais à des processus successifs d’équilibration « majorante » (§ 6) entre-
[###]coupés de déséquilibres, de telle sorte que le passage de ceux-ci ou des formes imparfaites d’équilibre à des formes « meilleures » suppose à chaque étape l’intervention de constructions nouvelles, mais elles-mêmes déterminées par les exigences des compensations et des rééquilibrations : en un tel modèle l’équilibre et la créativité ne sont donc plus antagonistes, mais étroitement interdépendantes.
Dans les pages qui précèdent, l’aspect de constructivité est exprimé par le fonctionnement des interactions de types I et II (§ 9 à 12), tandis que les diverses formes d’équilibre correspondent aux conduites α à γ (§ 13), qui répondent, par leurs réactions compensatrices, aux perturbations (ou déséquilibres) s’opposant à ces constructions. Mais pour que cette conciliation ne demeure pas verbale, il nous reste à montrer dans les faits que les mises en relation progressives entre les observables et les nouvelles coordinations qui en résultent paliers par paliers exigent toutes deux, et de façon nécessaire, les compensations multiples mais graduelles dont nous faisons l’hypothèse. En d’autres termes, ce qu’il s’agit d’établir maintenant, c’est la correspondance obligée entre les divers types de mise en relation des observables ou les diverses variétés de coordinations constructives (en tant qu’inférentielles) et les multiples formes de compensations.
L’interprétation que nous allons développer en prolongement des hypothèses du chapitre I revient donc à admettre que si toute construction, et à tous les niveaux, tend à parvenir à une forme d’équilibre que l’on peut considérer comme interne par rapport au système construit, c’est que, dès le départ, cette construction joue un rôle de compensation par rapport à certaines perturbations, un tel rôle pouvant être vérifié par l’analyse des régulations intervenant au cours de la construction. En d’autres termes, le processus général que l’on retrouverait sans exceptions débuterait en chaque cas par l’exercice d’un schème initial d’assimilation dont l’activation se trouverait tôt ou tard entravée par des perturbations : les compensations qui en résulteraient se traduiraient alors par une nouvelle construction, dont les régulations caractérisant ses phases seraient donc à la fois compensatrices, eu égard à la perturbation (en impliquant ainsi la formation au moins virtuelle de négations) et formatrices par rapport à la construction, et
[###]cela jusqu’à la constitution d’une nouvelle structure équilibrée et au déroulement ultérieur de processus analogues. Quant au schème considéré comme initial, ou bien il serait acquis et proviendrait donc lui-même d’un développement semblable mais antérieur, ou bien il serait inné et constituerait alors le produit de régulations ou compensations de nature organique.
Avant de chercher à justifier cette conception, notons encore qu’elle représente une synthèse possible du structuralisme génétique dont tous nos travaux antérieurs sont l’expression, et du fonctionnalisme en jeu dans l’œuvre de J. Dewey, dans celle de E. Claparède et à bien des égards dans la psychanalyse freudienne. Selon la perspective fonctionnaliste, en effet, toute activité mentale, et en particulier cognitive, procède d’une tendance à satisfaire un besoin, celui-ci consistant lui-même en un déséquilibre momentané et sa satisfaction en une rééquilibration. Le besoin se traduit, par ailleurs, sous la forme d’« intérêts » et cela selon deux aspects indissociables : d’une part, l’intérêt est une relation entre les besoins du sujet et les caractères de l’objet, celui-ci devenant « intéressant » dans la mesure où il répond aux besoins (compensation) ; d’autre part, l’intérêt est, disait Claparède, un dynamogénisateur qui libère les énergies du sujet et anime l’action dans la direction de l’objet, ce qui constitue une régulation à feedback positifs qui rappelle de près les notions de « cathexis » et de « charges » énergétiques du freudisme.
Or, dans l’interprétation que nous défendons quant aux connexions entre toute construction cognitive et les perturbations extérieures avec les réactions compensatrices qui en résultent (et dont c’est le rôle de la construction que de les engendrer), il va de soi qu’une place essentielle doit être réservée au besoin et par conséquent aux intérêts. D’une part, en effet, l’intérêt est l’aspect motivationnel ou de valeur de tout schème d’assimilation, un objet étant intéressant pour ce schème dans la mesure où il peut l’alimenter (dans ses études sur l’Attention-cathexis, le meilleur théoricien de la psychanalyse, D. Rapaport a lui-même insisté sur la parenté, qui lui paraissait claire, entre la cathexis et notre notion d’une alimentation des schèmes d’assimilation). D’autre part, le besoin est alors l’expression du non-fonctionnement momentané d’un schème et, du point de vue cognitif, il correspond ainsi à une lacune ou à un déficit,
[###]c’est-à -dire à l’aspect négatif des perturbations. En un mot les concepts de déséquilibre et de rééquilibration assurent, comme déjà suggéré au § 5, la possibilité d’une soudure entre les points de vue fonctionnalistes et celui qui est propre à notre structuralisme génétique.
$ 16. Les regulations sensori-motrices.🔗
— Pour analyser les régulations intervenant dans l’enregistrement des observables et dans leurs mises en relation (voir les Obs. S et O dans les interactions de type II, § 10-12), et pour vérifier qu’elles orientent bien dans le sens des compensations les constructions qui leur sont soumises, il est indispensable de remonter aux niveaux sensori-moteurs. En effet, en un grand nombre de cas observés en détail, on constate que le sujet réussit, au moyen de ses actions elles-mêmes en leur aspect simplement pratique et sensori-moteur, à construire certaines relations et à obtenir certains résultats ou performances, sans prendre conscience des moyens qu’il a employés. Rappelons à cet égard que la prise de conscience ne se borne nullement à éclairer les mécanismes de l’action sans leur ajouter rien de plus que cette lumière à elle seule : elle consiste au contraire à les intérioriser sous forme de représentations, c’est-à -dire à les interpréter au moyen d’une conceptualisation qui peut être plus ou moins adéquate. Ce que nous avons appelé « observables » (dans les interactions de type II) étant relatif à cette conceptualisation, un problème préalable se pose donc qui est d’établir ce que sont les régulations proprement sensori-motrices : il s’agit d’établir si leurs mécanismes sont analogues à ceux des paliers supérieurs, mais avec une avance dans leur formation en raison de leur caractère plus élémentaire, ou s’ils constituent des processus orientés de façon différente.
1° Relevons d’abord le fait que les schèmes d’assimilation initiaux sont à la fois innés, peu nombreux et très généraux quant aux domaines assimilables : sucer (schème qui débordera rapidement les frontières de la seule tétée), regarder, écouter et toucher (avec le réflexe palmaire et une activation ultérieure de plus en plus étendue jusqu’à la préhension intentionnelle). Il en résulte que les perturbations pouvant faire obstacle à l’exercice de ces schèmes consisteront d’abord en simples
[###]lacunes (besoin momentané non satisfait, faute de tétée actuelle, etc.) (1). En une seconde phase, qui fait la transition entre la précédente et la troisième, la perturbation est liée à ce que l’on peut appeler les distances spatio-temporelles entre l’objet assimilable et le sujet : par exemple l’objet regardé sort du champ visuel, ou une modification d’ensemble du champ perceptif fait succéder un nouveau tableau global à celui au sein duquel l’assimilation était en exercice. Enfin, en une troisième phase seulement, et qui est assez tardive (vers le stade IV de nos six stades sensori-moteurs) (2), la perturbation tient à un objet ou à un événement bien délimités et manipulables. Il est donc essentiel de se rappeler cette évolution des perturbations elles-mêmes pour pouvoir juger de la nature des régulations compensatrices, puisque ce n’est qu’avec la troisième de ces phases que nous retrouverons des situations comparables, du point de vue de la signification des perturbations et compensations, à celles qui ont été analysées dans la Partie I de cet ouvrage.
Un second fait fondamental domine tout le développement des conduites sensori-motrices. Si l’on cherche à les traduire en termes des interactions de types IIA à C (§ 10-12), on constate qu’au cours des premiers stades (et précisément aux niveaux où les perturbations restent de types primitifs), les observables enregistrés sur les objets (Obs. O) et sur l’action propre (Obs. S) demeurent essentiellement indifférenciés. Par exemple, le nourrisson, avant de considérer ses mains comme des organes dépendant de lui ou de ses intentions et appartenant à un système bien délimité qui constitue le corps propre, les regarde comme des tableaux étrangers parcourant le champ visuel et peut même en être effrayé quand ces objets non dirigés viennent toucher par hasard son visage. Ou lorsqu’il amène un solide à sa bouche pour le sucer, il ne possède encore aucune connaissance de cette bouche ni de sa tête, sinon par voies tactilo-
(1) Mais dès ce niveau on observe des compensations par exemple la succion à vide rappelant les Leerlauf que K. Lorenz a signalés pour tant d’instincts chez l’animal.
(2) Voir La naissance de l’intelligence chez l’enfant et La construction du réel chez l’enfant. Le stade I est celui des réflexes et des mouvements spontanés ; le stade II celui des premières habitudes ; le stade III celui des réactions circulaires secondaires ; le stade IV celui de la coordination des moyens et des buts ; le stade V, celui de la découverte des moyens nouveaux et le stade VI celui des inventions par compréhension soudaine.
kinesthésique ou gustative, et il ne se représente en rien le trajet spatio-temporel selon lequel l’objet est rapproché de la bouche. Il n’existe donc, aux niveaux initiaux du développement sensori-moteur, que des observables globaux, que nous pouvons appeler Obs. OS, qui ne sont pas des observables relatifs aux objets, puisque ceux-ci ne sont pas dissociés des propriétés qui les relient au corps propre (= objet à sucer, etc.), ni relatifs aux actions du sujet puisque celui-ci ne les connaît pas comme telles, n’en perçoit pas le détail et ignore tout de son moi ainsi que de son corps en tant que propre. Pour tout dire, en effet, il ne constitue pas encore un sujet, pas plus qu’il ne conçoit des objets en tant que permanents, localisables, etc.(1)
Il va de soi, a fortiori, qu’il ne saurait alors exister, aux débuts de différenciation permettant de distinguer les coordinations entre actions (Coord. S) et entre objets (Coord. O). La première raison en est que les coordinations causales entre objets apparaissent nettement plus tard qu’entre les actions du sujet et les objets : c’est même là un des enseignements décisifs de la période sensori-motrice, et la causalité perceptive visuelle de Michotte n’y change rien, car elle s’appuie sur la causalité tactio-kinesthésique qui tient aux actions du sujet. En second lieu, si les coordinations reliant des objets et des actions du sujet apparaissent donc antérieurement à ces Coord. O proprement dites, elles n’utilisent d’abord que des Obs. OS, avant que le sujet réussisse à régler dans le détail ses propres actions (ce qui permet alors éventuellement un début de prise de conscience, dans la mesure où ce réglage suppose des choix ou une certaine « vigilance »). Mais, en troisième lieu, ces coordinations fondées sur des Obs. OS (et qui ne consistent d’abord qu’en assimilations réciproques entre schèmes) ne sont elles-mêmes pas immédiates et ne débutent qu’à un stade II au cours duquel se forment les premières habitudes acquises,
(1) Il est à noter que nous classons les schèmes dans les « observables », au sens du § 8 et non pas dans les « coordinations », puisque celles-ci reposent sur des inférences considérées comme nécessaires, tandis qu’un schème particulier, tout en demeurant inconscient en tant que schème, se manifeste par les analogies que perçoit le sujet lorsqu’il lui assimile un objet. Quant à ce que nous appellerons dans la suite des coordinations entre schèmes, elles constituent la forme la plus élémentaire des coordinations car, tout en ne débutant que par des inférences inductives (par exemple un observable sonore permettant d’escompter la présence d’un observable visuel), elles font intervenir un lien causal sitôt que la préhension intervient.
tandis qu’au stade I ne s’observe aucune coordination entre schèmes ou actions.
2° En d’autres termes, avant que puissent se constituer des processus conformes au modèle général IIA du § 10 (sous 6°) les débuts de cette équilibration ne présentent que la forme suivante :
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Le passage de ces réactions initiales à celles des interactions de type IIA (avec tous les intermédiaires que l’on pourrait distinguer dans le détail) correspond ainsi à une transformation d’ensemble assez radicale sur laquelle nous avons souvent insisté et que nous avons comparé à une sorte de révolution copernicienne durant les premiers mois de l’existence, l’univers du nourrisson ne consiste qu’en tableaux mouvants, sans objets permanents ni causalité entre objets, et entièrement centrés sur le corps et l’action propres, mais sans que le sujet s’en doute puisque avant les coordinations Coord. S3 il n’y a même pas de sujet différencié ; au cours de la seconde année au contraire, le corps et l’action propres sont situés dans l’espace-temps d’un univers cohérent, à titre d’objet permanent et de centre de causalité, tous deux parmi les autres. Or, ce renversement total des perspectives, conduisant d’un égocentrisme si radical qu’il s’ignore totalement à un système décentré de transformations solidaires et intelligibles, tient d’abord à la différenciation des observables OS en observables de l’action elle-même (Obs. S) et des objets (Obs. O), et par conséquent à la constitution des coordinations différenciées (Coord. S et Coord. O) que cette différenciation rend possible. Le problème est alors, et on voit qu’il était indispensable de commencer par là , d’établir si cette vaste construction, dont la portée est considérable pour le développement ultérieur des fonctions cognitives en leur ensemble, tient déjà elle aussi
[###]à des processus d’équilibration par compensations, et si les régulations en jeu sont significatives à cet égard. Or, il y a là un premier exemple, et très significatif, d’équilibre général entre la différenciation des sous-systèmes des schèmes ou de ceux-ci chacun à part et l’intégration d’ensemble qui les compense et aboutit à la décentration rappelée à l’instant. Mais il reste à examiner le détail des régulations en jeu, d’abord indépendantes, puis intérieures à cette intégration globale.
3° Or, dès le niveau des schèmes innés on voit se constituer certaines régulations. En ce qui concerne par exemple la succion il est facile de constater qu’elle est plus assurée après quelques jours qu’au début et surtout que le nourrisson retrouve plus facilement le mamelon s’il a été lâché par hasard : en ce cas les mouvements tendant à le retrouver s’orientent en sens inverse de celui qui l’a éloigné de la bouche de l’enfant, ou décrivent des allées et venues d’amplitude décroissante. Il y a donc là une régulation motrice assurant une compensation de type α (pour faibles perturbations : § 13 sous 2°). De même, pour l’action de regarder, si un objet fixé par le sujet se déplace en périphérie du champ visuel, un léger mouvement de la tête et des yeux déplace ce champ jusqu’à ce que l’objet se retrouve en son centre (même compensation de type α).
Quant aux premières habitudes (acquises par réactions circulaires primaires), qui constituent en fait les constructions nouvelles (en tant qu’acquises) les plus élémentaires, elles consistent en de nouvelles actions, mais intégrées en des schèmes innés à titre de prolongement de ceux-ci : sucer son pouce par adduction systématique et non plus par hasard, retrouver du regard un objet sorti du champ visuel (extension du réflexe oculo-céphalogyre), etc. A ne considérer que leur état achevé et consolidé, les compensations qu’elles assurent ne reviendraient qu’à satisfaire des besoins momentanés, mais à examiner les régulations qui président à la formation de telles habitudes, on constate que les réactions de début consistent à ramener le pouce dans la bouche quand il vient d’en sortir après une rencontre fortuite, à prolonger le mouvement réflexe quand l’objet suivi par le regard vient de lui échapper, etc. ; or, ce sont là à nouveau des compensations de type α, mais que les progrès de la régulation étendent ensuite en amplitude.
[###]Il reste le cas des acquisitions par conditionnement. Or, on sait qu’elles soulèvent un joli problème d’équilibre puisqu’une conduite conditionnée n’est stable qu’à la condition de la « confirmer » périodiquement en présentant à nouveau l’excitant absolu à la suite du stimulus conditionnel. Il est donc clair que la soi-disant « association » invoquée par les auteurs est en fait une assimilation conférant une signification au signal en l’incorporant dans le schème, dont dépendent le besoin et la satisfaction, et que le propre de la régulation s’effectuant au cours du dressage consiste à répartir cette satisfaction (donc l’alimentation du schème) en deux étapes, grâce à un remplacement momentané de la nourriture par son indice annonciateur : en ce cas la perturbation par lacune, ou modification de la distance spatio-temporelle (voir sous 10), est compensée par un remplacement ou modification de sens contraire (substitution). Dans les interprétations actuelles, le signal constituerait même plus qu’un indice de nourriture : il serait directement assimilé comme un aspect ou une partie du tout initial « nourriture + signal » par une sorte de remplacement pur et simple du stimulus absolu par le conditionné.
4° Le problème principal que soulève le niveau suivant est celui de la coordination entre schèmes. Les formes les plus précoces sont celles qui relient la vision et l’audition (regarder dans la direction d’un son pour trouver le tableau visuel correspondant), puis la succion et la préhension (amener à la bouche ce qui est saisi en dehors du champ visuel). La plus importante (vers 4-5 mois) coordonne la vision et la préhension (saisir ce qui est vu, conduire devant les yeux ce qui est atteint sans le secours de la vision et regarder dans la direction d’une main que l’on retient). Il y a là une assimilation réciproque de schèmes différents et l’explication en est simple : puisque les situations sont fréquentes où un même objet peut être à la fois vu et entendu, sucé et touché, ou vu près de, puis dans la main qui l’a heurté sans le chercher, ces intersections de schèmes produisent ou laissent alors une lacune lorsque l’un des deux est activé sans l’autre, c’est-à -dire qu’un objet entendu sans être vu demande à être regardé, etc. (et dans la suite un objet regardé et saisi sera secoué pour établir s’il produit un son). Or, du point de vue des régulations par
[###]tâtonnements qu’il est facile de suivre durant l’acquisition de ces coordinations (et qui interviennent probablement dès la maturation des connexions nerveuses rendant possibles les assimilations réciproques), le processus est le suivant : en partant de la situation d’intersection où les objets considérés présentent à la fois les propriétés x et y, la situation contraire où les objets sont x sans y ou y sans x est caractérisée par une distance spatio-temporelle entre x et y (= sorti du champ visuel tout en étant entendu, ou à distance des mains tout en étant regardé, etc.), et la perturbation constituée par cet éloignement est compensée par un mouvement de sens contraire qui relie x et y (compensations qui sont encore de type α : § 13 sous 20).
Ces coordinations constituent ainsi la source de nouveaux schèmes xy en plus des schèmes de caractères x ou y. Il en résulte alors la possibilité des réactions circulaires secondaires qui vont en engendrer bien d’autres par différenciation à partir de ces schèmes multiplicatifs xy. Par exemple le sujet, cherchant à saisir un objet suspendu, le heurte sans l’entourer de sa main et, s’intéressant en ce cas au spectacle inattendu provoqué par hasard s’applique à le retrouver par une assimilation reproductrice consistant en fait en une suite de régulations ou corrections jusqu’à stabilisation du succès. Or, du point de vue de l’équilibre et des relations entre perturbations et compensations, il y a là un paradoxe : le fait nouveau, qui est le balancement de l’objet, représente sans doute au moins pendant un court instant une perturbation par rapport à l’intention du sujet, qui était de le saisir simplement ; néanmoins, il y a aussitôt transfert d’intérêt par substitution et la perturbation supposée semble immédiatement intégrée, par une conduite annonçant le type β (§ 13) au schème général consistant à déplacer les objets au moyen de la main, et devient constitutive d’un sous-schème différencié. Il y a donc là un problème qui est celui de l’intérêt immédiat s’attachant à l’événement perturbateur et le transformant en un but fortement désiré (qu’on se rappelle le fils de Preyer soulevant 119 fois de suite le couvercle d’une boîte pour le laisser retomber alors qu’il s’agissait apparemment aussi d’une perturbation initiale).
La solution de cette question consiste naturellement à nous rappeler le caractère relatif de la notion de perturbation et cela encore aux stades les plus évolués : pour un savant qui
[###]tient à une théorie un fait inattendu est perturbateur, tandis que pour un autre, dont le but est de la réviser, le même contre-exemple est immédiatement assimilable. Or, rappelons-nous deux aspects fondamentaux des débuts de la période sensori-motrice. Le premier est le caractère très général des schèmes utilisés : lors de la coordination de la vision et de la préhension, l’essentiel est moins de saisir l’objet que d’exercer sur lui les pouvoirs de la main, tels que de le déplacer, le rapprocher, etc., et, si la main le fait balancer, cette extension des pouvoirs n’est pas une perturbation mais une généralisation inattendue. En second lieu, il n’y a pas encore, à ces niveaux élémentaires, de différenciation ou de frontière entre le monde des objets (faute de permanence substantielle) et celui des actions ou des pouvoirs du moi (faut précisément d’un « moi »). Le balancement de l’objet suspendu n’est donc encore qu’un Obs. SO, c’est-à -dire un pouvoir indifférencié, qui est à la fois celui de l’objet et celui du sujet. Il est donc très normal que la régulation déclenchée par cet événement tende à le reproduire ou à le conserver (feedback positifs) et non pas à l’annuler en tant que perturbation : ne nous hâtons donc pas de conclure à l’apparition précoce d’une compensation par intégration (conduite β du § 13) puisque, dans le présent cas il n’y a pas eu de conduite antérieure d’annulation, ensuite seulement suivie d’intégration, et bornons-nous à y voir une conduite de transition résultant des coordinations de schèmes et annonçant les réactions circulaires tertiaires qui, elles, sont de type β.
5° Pour ce qui est du niveau des différenciations et coordinations entre moyens et buts (stade IV), rappelons les premiers exemples observés dans nos études antérieures : enlever un coussin qui gêne le mouvement de la main pour atteindre un objet ou mettre la main d’un adulte dans la direction de l’objet trop éloigné pour l’enfant. Il est alors clair que la première de ces conduites consiste à compenser une perturbation en écartant l’objet perturbateur, tandis que, dans la seconde, le sujet utilise la main d’un adulte pour compenser par le mouvement qu’elle fera une distance spatio-temporelle perturbant la préhension directe. Il est à noter que dans le premier de ces deux cas, nous sommes en présence d’un début des négations construites
[###]par le sujet, tandis que dans le second il s’agit encore de celles qui sont imposées par l’objet.
Quant à la permanence de l’objet, qui se constitue peu après, elle s’élabore en fonction de ces deux mêmes mécanismes. Aux niveaux précédents, lorsque l’objet désiré est masqué par un écran au moment où il allait être saisi, il y a bien sûr perturbation, mais sans compensation parce que l’univers est encore compris comme une succession de tableaux globaux et que l’objet appartenant au tableau précédent s’est simplement résorbé sans retour dans le tableau suivant. Lorsque, au contraire, aux compensations très globales des premiers niveaux succèdent les coordinations et multiplications de schèmes (sous 4°) et les conduites intelligentes coordonnant les moyens et les buts, les régulations compensatrices qui se différencient alors consistent donc à compenser les distances spatio-temporelles perturbatrices par des trajets de sens inverse et à déplacer un obstacle ou objet perturbateur pour annuler son intervention : en ces cas l’écran qui masque l’objet désiré n’est plus solidaire de tout un nouveau tableau global, mais est conçu comme un mobile dont on peut corriger la venue en l’écartant ; de même les positions successives de l’objet en ses disparitions, après avoir été négligées (au profit de la position privilégiée où l’action de le retrouver a réussi une première fois), sont peu à peu comprises comme des distances spatio-temporelles compensables. En un mot, la possibilité de rejoindre l’objet en déplaçant l’écran et la réversibilité croissante des déplacements sont autant de manifestations d’une généralisation des régulations compensatrices qui vont alors profondément modifier les conduites au cours des stades V et VI.
Mais quel est le moteur de cette généralisation ? Rappelons d’abord que les compensations par annulation, au sens des modifications de sens contraire (§ 13 conduites α), peuvent prendre deux formes distinctes, selon qu’il s’agit de petites ou de grandes perturbations : dans le premier cas, le déplacement perturbateur est corrigé par un déplacement de direction opposée, tandis que si la perturbation est grande elle est simplement écartée au sens de négligée. Or, dans le cas des objets disparaissant derrière des écrans, la perturbation est conçue comme grande ou globale dans la mesure où le sujet ne dispose que de peu de schèmes et où une modification d’effets aussi sensibles
[###]paraît solidaire d’un changement total du tableau d’ensemble : en cette perspective le sujet ne sait quoi compenser et renonce. Au fur et à mesure, au contraire, où les schèmes se multiplient et permettent des connexions de moyens à buts, ce changement d’échelle affine les régulations et ce qui paraissait une grande perturbation devient relatif aux modifications de détail ou locales que les schèmes plus nombreux permettent d’atteindre. C’est alors que l’intervention d’un écran est considérée comme une perturbation faible parce que partielle et qu’elle devient compensable par la modification inverse. Du point de vue des négations ce changement de perspective a son importance : tandis que le simple changement de tableaux ne consiste qu’en différences, le fait d’enlever l’écran conçu comme un obstacle constitue à nouveau une négation (quoique entièrement pratique) construite par le sujet.
6° Ce niveau IV, avec la coordination des moyens et des buts qui marque le début des actes d’intelligence proprement dite et avec les premières formes de permanence de l’objet, inaugure, d’autre part, la seconde période du développement sensori-moteur au cours de laquelle on assiste, et de plus en plus aux niveaux V et VI, à l’équilibration progressive des différenciations et des intégrations, qui rendra finalement compte du renversement total des perspectives rappelé plus haut ; mais il reste à en examiner le détail du point de vue des régulations compensatrices. En son principe cette équilibration ne constitue d’ailleurs qu’un vaste prolongement des rapports d’équilibre entre l’accommodation, source des différenciations, et l’assimilation réciproque entre les sous-systèmes, source de l’intégration totale, mais toutes deux moyennant de multiples régulations partielles.
En ce qui concerne les différenciations, il va d’abord de soi, qu’avec la bipolarité entre le sujet et les objets, introduite par le début de permanence substantielle attribuée à ceux-ci, les accommodations vont devenir plus précises, c’est-à -dire vont s’accompagner de régulations compensatrices plus poussées, puisqu’il va s’agir de réactions différenciées à des objets individualisés existant comme tels de façon stable et non plus à de simples tableaux perceptifs globaux et mouvants. D’où, d’une part, les accommodations plus différenciées lors des mises en
[###]relation des moyens et des buts. Mais, d’autre part, la permanence des objets va de pair avec celle des personnes (qui constituent même les premiers des objets permanents et qui donnent lieu du point de vue affectif à ces « relations objectales » dont on a montré le lien avec cette permanence). Or, comme l’a bien vu J. M. Baldwin, la formation du moi est liée à ces relations interpersonnelles et notamment à l’imitation qui, nous l’avons suggéré jadis, constitue un prolongement des accommodations (avec toutes les régulations détaillées et connues qui président à son acquisition). Tant au pôle du sujet qu’à celui de l’objet il y a donc là un premier ensemble considérable de différenciations solidaires d’accommodations avec toutes les compensations qu’elles comportent et les négations implicites qu’elles impliquent.
En second lieu, on assiste au stade V à des conduites nouvelles également issues des accommodations à l’objet et qui constituent un deuxième facteur important de différenciations : telles sont les réactions circulaires tertiaires ou « expériences pour voir » avec variations des facteurs. Or, elles reviennent par ailleurs à produire des modifications qui, jusqu’à ce niveau, auraient été considérées comme perturbatrices. C’est donc dès la période sensori-motrice, mais au plan de la seule action pratique sans représentations conceptuelles, que l’on voit les conduites de type α se transformer en réactions β (§ 13) par intégration des perturbations dans le système cognitif considéré et même par variation intentionnelle de facteurs qui cessent ainsi d’être perturbateurs par accommodation compensatrice. Il est à noter à cet égard la production de variations plus ou moins systématique en + et en — (par exemple laisser tomber ou lancer une balle de plus ou moins haut, plus ou moins fort, à gauche ou à droite, etc.), donc de différenciations pratiques entre les aspects positifs et négatifs de l’action.
Il s’ensuit alors un troisième ensemble important de différenciations prolongeant les précédentes et qui joue un grand rôle dans la conquête du monde des objets : c’est la découverte de moyens nouveaux, tels que de tirer à soi un objet éloigné en se servant comme intermédiaires de celui qui lui sert de support (tapis, etc.) ou de ficelle qui lui est attachée ou finalement d’un instrument proprement dit comme un bâton. Rien n’est alors plus instructif, au point de vue des régulations
[###]compensatrices, que de suivre les débuts de telles conduites ; par exemple, dans le cas du support, l’espèce de suppléance qui, au départ, conduit à s’occuper de celui-ci à la place de l’objectif trop éloigné, puis les corrections des mouvements en fonction du but à atteindre, etc.
Or, à ces ensembles de différenciations correspondent, pas à pas, un ensemble de coordinations assimilatrices conduisant à des intégrations d’ensemble et empêchant cette multiplicité de conduites différenciées d’aboutir au désordre ou à la simple juxtaposition de réactions sans liaisons entre elles. Du point de vue des objets devenus permanents, c’est d’abord la coordination des positions et des déplacements, aboutissant, au cours des stades V et VI à ce grand système spatio-temporel qu’est le groupe pratique des déplacements ; celui-ci, bien que procédant de proche en proche sans représentation d’ensemble, confère à l’univers sensori-moteur une unité remarquable de structure décentrée du corps propre. C’est ensuite la causalité qui, de magico-phénoméniste à ses débuts (parce que liée aux seules actions particulières d’un sujet qui s’ignore), se spatialise et s’objective en devenant le système des interactions entre les objets eux-mêmes. C’est, enfin, l’ensemble des assimilations réciproques entre les schèmes ou entre les sous-systèmes du sujet lui-même, qui rend possible les coordinations entre objets.
Or, il va de soi que chacune de ces intégrations témoigne de deux sortes d’équilibrations majorantes. Il s’agit d’une part, en chaque cas particulier, de l’ensemble des régulations nécessaires à la constitution de ces coordinations, et, dans le cas du groupe des déplacements, elles sont particulièrement claires au cours des tâtonnements qui conduisent à l’acquisition des conduites de retour (réversibilité du groupe) et de détours (associativité du groupe). Mais il intervient, d’autre part, un processus plus général d’équilibration entre les différenciations et les intégrations comme telles, en ce sens qu’à toute accommodation, source de nouveautés différenciées, correspond une assimilation qui la relie à des coordinations plus ou moins générales, à défaut de quoi les différenciations demeureraient à la fois chaotiques et sans effets durables.
Au total ce réexamen des régulations sensori-motrices semble fournir une première justification de notre hypothèse générale : que la genèse des constructions nouvelles se super-
[###]posant palier par palier n’est pas étrangère aux mécanismes compensateurs puisque l’élaboration de chacune de ces structures débute par une phase de régulations, qui sont compensatrices en même temps que formatrices. On peut même aller jusqu’à soutenir que la nouveauté d’un comportement (et c’est peut-être pendant la période sensori-motrice que ces innovations se succèdent le plus rapidement à voir le nombre de conquêtes obtenues en 18 mois) est proportionnelle à l’importance des perturbations qu’il a fallu compenser. L’utilisation du bâton, par exemple, qui constitue la première de ces conduites instrumentales si essentielles dans le développement de l’intelligence pratique et de la causalité, débute par un ensemble complexe de compensations : suppléer à l’éloignement de l’objectif par un prolongement du bras, corriger les déplacements désordonnés lors des premiers contacts du bâton avec l’objet, rectifier les directions non souhaitées par des poussées de sens inverse et finalement réduire la distance par une adduction suffisamment ajustée, il y a là une succession de régulations compensatrices dont seul un film au ralenti montrerait toute la richesse (1).
Quant à l’aspect formel de ces régulations, il est clair qu’il se traduit entre autres par la formation de multiples négations qui, quoique demeurant au plan de l’action, constitueront la source d’abstractions destinées à jouer plus tard leur rôle dans la construction laborieuse des négations conceptualisées.
$ 17. Les régulations perceptives.🔗
— Les observables Obs. S dont nous nous sommes occupés dans la première partie de cet ouvrage (type II d’interactions) supposent tous une action préalable du sujet, dont les mécanismes de base sont de nature sensori-motrice : il convenait donc de vérifier que dès les niveaux sensori-moteurs les constructions structurales en jeu procèdent par compensations de plus en plus fines. Les lacunes ordinairement constatées dans les formes élémentaires de ces observables du chapitre II n’en sont alors que plus instructives, puisqu’ils se situent au niveau de la concep-tualisation de l’action propre et non pas de son réglage sensori-
(1) Voir à cet égard l’ouvrage de P. Mounoud, Structuration de l’instrument chez l’enfant, Delachaux, 1970.
moteur et qu’ainsi l’équilibration graduelle de ces Obs. S (avec les Obs. O et les Coord. S et O) comporte de nouveaux processus et toute une reconstruction sur le plan supérieur qu’est celui de la prise de conscience ou conceptualisation. Mais ces observables relatifs aux activités du sujet et a fortiori ceux qui se rapportent aux objets (les Obs. O) supposent en plus une perception adéquate. Tout au moins le problème se pose d’établir s’ils sont bien perçus ou pourquoi les insuffisances dont ils peuvent témoigner au début ne trouvent pas un remède dans les mécanismes perceptifs. Il est donc également nécessaire, pour parvenir à une interprétation valable des régulations portant sur ces observables conceptualisés, de réexaminer la question des régulations perceptives, que celles-ci suffisent ou au contraire ne puissent parvenir à rendre compte de celles-là .
1° Le fait qu’il existe une équilibration perceptive et par conséquent un jeu de régulations propres à ce domaine est démontré par l’existence de certains apprentissages améliorant la perception sans aucun recours à des renforcements externes. C’est donc de tels faits qu’il nous faut partir et non pas de la notion d’équilibre propre à la théorie de la Gestalt, dont l’analyse n’est point psychogénétique et dont l’explication se réfère trop rapidement à des modèles physiques de champs sans construction par étapes temporelles (contrairement à ce qu’auraient pu donner les analogies thermodynamiques), ni régulations actives (puisqu’en un « champ » il n’y a pas de sujet et que le réglage est automatique autant qu’instantané).
[###]Lorsque l’on présente à des sujets de différents âges et un grand nombre de fois en succession immédiate la même configuration source d’illusions systématiques, comme l’ont fait à notre demande G. Nœlting (figure de Müller-Lyer) et S. Ghoneim (sous-estimation de la diagonale d’un losange), on observe des réactions assez différentes selon le niveau de développement. Jusque vers 7 ans l’illusion, mesurée lors de chaque présentation successive (par une méthode d’ajustement, peu rigoureuse mais rapide), ne change pas de valeur quantitative et oscille simplement autour d’une moyenne constante pour chaque sujet. De 7 à 12 ans, on assiste par contre à une amélioration graduelle, assez significative pour presque chaque sujet, mais encore plus pour la population, et qui s’accentue assez régulièrement par année : faible à 7 ans, elle rejoint peu à peu la réaction des adultes. Chez ceux-ci l’amélioration est en moyenne forte et certains sujets parviennent à une annulation complète de l’illusion, bien que naturellement aucun d’entre eux (et à aucun âge) ne soit informé de ses performances, mesure par
mesure. Notons en outre que l’illusion elle-même, indépendamment des répétitions, s’affaiblit avec l’âge, ce qui tient sans doute aux mêmes raisons que les effets de l’apprentissage, sinon l’amélioration avec cet exercice répété devrait être plus sensible chez les jeunes sujets puisqu’ils partent d’une illusion plus forte.
Ces résultats sont instructifs à deux points de vue au moins. En premier lieu, ils montrent qu’à partir d’un certain niveau (7 ans) l’exploration durable d’une même configuration perceptive atténue les déformations par des sortes de compensations spontanées (puisqu’il n’y a pas de renforcement externe par information sur les résultats obtenus). Si ces déformations sont dues à des effets déformants de centration du regard, comme nous avons cherché à le montrer (selon une probabilité de « rencontres » entre la vision et les éléments de l’objet perçu et une autre de « couplages » entre ces rencontres), cela signifierait qu’en multipliant les points de centrations, l’exploration perceptive conduit à en compenser les actions (en rendant plus complets les « couplages »). En d’autres termes, la réduction des déformations inhérentes à l’interaction immédiate des éléments en chaque champ de centration (= l’ensemble des relations perçues simultanément) serait due à des activités proprement dites (ici d’exploration) comportant donc un mécanisme régulateur.
Mais, en second lieu, ces régulations se développent avec l’âge. A étudier les mouvements et les centrations du regard sur une figure, comme nous l’avons fait avec Vinh Bang, on constate que les jeunes sujets choissent mal leurs points de fixation et savent donc relativement peu explorer systématiquement une configuration. L’activité exploratrice s’améliore donc avec l’âge, et, si l’on en cherche les raisons, il est difficile d’échapper à l’hypothèse selon laquelle, en plus de la perception visuelle qui enregistre plus ou moins bien ce qui est regardé, il intervient une instance supérieure qui décide du choix de ce qui doit être centré par le regard pour embrasser le plus d’information possible. En d’autres termes il ne suffit pas de « voir » au sens de percevoir visuellement : il reste à « savoir regarder » au sens de bien choisir ce qui doit être vu. Comme les progrès dans les exercices ou apprentissages précédents ne sont significatifs qu’à partir de 7 ans et augmentent régulièrement avec le développement cognitif, on est alors conduit à admettre
[###]que cette instance ou ce guidage dépendent des structures d’ensemble qui se construisent au cours de cette évolution, ce qui revient à dire de l’intelligence au sens large. Mais il importe de remarquer que ce guidage des activités d’exploration par l’intelligence présente lui aussi un aspect de compensation, qui renforce simplement ceux des paliers inférieurs. A l’échelon des centrations, chacune est déformante, mais deux centrations distinctes et successives se compensent en partie. A l’échelon moyen, l’exploration perceptive tend alors à parcourir les parties principales de la figure, de manière à réduire peu à peu ces déformations. Quant à un troisième échelon, l’intervention de l’intelligence consiste alors simplement à choisir les points de compensation maximale, fournissant le plus d’information avec le moins possible de pertes.
2° Mais à côté des activités perceptives dont les succès sont relativement tardifs, il en est d’autres qui évoluent aussi avec l’âge (et ne contredisent donc pas ce qui précède), mais sont de formation beaucoup plus précoce et présentent dès le départ certains mécanismes compensateurs. Telles sont les constances perceptives de la grandeur et de la forme, etc., dont chacune témoigne effectivement d’un jeu remarquable de compensations. C’est ainsi que, dans le cas des grandeurs qui sont perçues selon leurs valeurs réelles jusqu’à un certain éloignement malgré le rapetissement de l’image rétinienne, et donc de la grandeur apparente ou projective, cette diminution est compensée par l’augmentation de la distance, comme si la perception corrigeait la grandeur apparente et l’agrandissait en fonction de cette distance. La preuve en est que, si les jeunes sujets (et à nouveau jusque vers 7 ans) dévalorisent quelque peu les grandeurs à distance, on observe ensuite, en certaines situations expérimentales, une surestimation croissante des grandeurs en profondeur (1), pouvant être considérable chez certains adultes comme si leur mécanisme compensateur était renforcé par une stratégie de précaution contre l’erreur. Dans le cas de la constance des formes, la déformation perceptive qui intervient lorsqu’on modifie la position de l’objet est également compensée
(1) Par exemple une tige verticale de 8-9 cm à 4 m de distance sera perçue comme si elle avait 10 cm.
par une correction s’effectuant dans la direction d’un rétablissement de la position normale (de face), etc.
Or, ces constances, avec les régulations compensatrices qu’elles comportent, se constituent dès la période sensori-motrice et les travaux actuels semblent les montrer plus précoces encore que l’on ne l’avait constaté, ce qui laisse ouverte la possibilité d’un point de départ inné. Mais, même si c’était le cas, ce mécanisme initial ne suffirait pas à tout (car il existe toujours une solidarité nécessaire entre la maturation et l’exercice) et deux faits demeurent incontestables : le premier est qu’il y a (malgré les gestaltistes) amélioration des constances avec le développement des fonctions cognitives, et même parfois jusqu’aux surconstances ou surcompensations que l’on a vues. Le second est que dès le niveau sensori-moteur il existe des interactions entre ces constances perceptives et l’intelligence, par exemple entre la constance de la forme et la permanence de l’objet (1).
Cela dit il est clair qu’il faut admettre une certaine convergence entre les mécanismes compensateurs intervenant dans la formation des constances perceptives et ceux que nous signalerons (§ 19) dans la constitution des conservations opératoires (y compris la correspondance croissante des variations en + et en — ), et cette homologie est précieuse quant à la généralité des processus d’équilibration propres aux fonctions cognitives.
(1) Mais il y a plus. Un dispositif inné peut donner lieu, soit à une réponse invariable à son stimulus, comme les mouvements de succion au contact du sein, soit à des réponses graduées qui se prolongent ensuite en régulations acquises tel est, par exemple, le réflexe oculocéphalogyre, selon que le mobile qui le déclenche passe plus ou moins rapidement devant le sujet. En ce cas la réaction héréditaire est déjà compensatrice à des degrés divers. Or, les constances précoces de la grandeur observée par Bower font intervenir la parallaxe des mouvements de la tête, tandis que ni la parallaxe binoculaire, ni les indices de perspective ou de recouvrement, etc., ne semblent jouer encore de rôle. Ce que paraît fournir le mécanisme inné serait donc déjà un jeu de régulations possibles, quoique très incomplet. En ce cas, il va de soi que l’appel à l’innéité ne modifie guère les termes du problème. De même que le réflexe oculocéphalogyre n’explique pas la recherche de l’objet sorti du champ visuel (trop rapidement ou depuis trop de temps, etc.), ni surtout la constitution de l’objet permanent, mais constitue le point de départ d’une série de plus en plus complexe d’acquisitions dans lesquelles il pourra s’intégrer, de même les constances héréditaires, si elles existent, ne fournissent qu’une étape initiale des constructions ultérieures. Bien plus, comme elles seraient déjà régulatrices, la question qui se pose à leur sujet comme à propos de tout mécanisme régulateur inné (y compris les homéostasies physiologiques) est de savoir si le détail même des compensations intervenant en leur fonctionnement est réglé coup par coup de façon héréditaire, ou s’il intervient dès cette étape des lois générales d’équilibration. On sait, en effet, que celles-ci se retrouvent à tous les niveaux biologiques et constituent même, à celui du génome, une condition préalable et non pas un résultat de la transmission biogénétique.
Mais il est non moins évident que les conservations ne dérivent pas des constances, puisque sept bonnes années séparent ces deux constructions. La raison en est que les conservations sont inhérentes aux transformations de l’objet lui-même, tandis que les constances ne portent que sur les modifications de position ou de distance entre le sujet et l’objet, les corrections compensatrices pouvant donc être effectuées par voie de régulation perceptive, tandis que celle-ci ne saurait suffire à compenser une modification réelle des objets. Même dans le cas de la constance des couleurs, où l’objet semble modifié par l’éclairement, le jeu des compensations ne porte que sur les relations entre la perception du pouvoir réflexif de l’objet éclairé (albédo) et celle de la lumière réfléchie elle-même.
3° Notre problème étant d’établir si les régulations portant sur les observables en jeu dans les interactions de types I et II (§ 9 à 12) sont réductibles ou non à des régulations perceptives, nous voyons jusqu’ici que, malgré la généralité remarquable et les analogies de formes des mécanismes compensateurs aux deux plans de la perception et de l’intelligence, celle-ci est néanmoins tôt ou tard appelée à compléter celle-là , puisqu’il s’agit constamment pour le sujet de savoir quoi regarder (ou toucher, écouter, etc.) pour atteindre une certaine objectivité et réduire les déformations perceptives, une perception non guidée demeurant insuffisante pour remplir entièrement sa fonction d’enregistrement.
Cela dit, il peut être utile de rappeler encore trois exemples où les inférences de niveaux supérieurs guident ainsi la perception, mais, en ces cas particuliers, jusqu’à fournir aux activités perceptives des méthodes d’exploration qu’elles n’auraient pas trouvées à elles seules, tandis que dans les cas précédents, le guidage intelligent se borne à compléter les procédés de compensation déjà à l’œuvre dans les mécanismes perceptifs.
[###]Le premier de ces exemples tient aux mises en référence permettant de percevoir l’horizontalité ou la verticalité d’une ligne droite. On sait que ces notions, en tant que conceptuelles et opératoires, ne se constituent que vers 9-10 ans, tandis que la perception parvient en ce domaine à des réussites approximatives en se référant à la ligne du regard et à la position du corps. Par contre, dans les situations plus conflictuelles qu’à l’ordinaire (elles le sont toujours peu ou prou), on constate l’existence de réactions plus complexes. Soit par exemple un triangle dont la base est inclinée et près de
laquelle on a dessiné, à l’intérieur de la figure, une droite dont le sujet est appelé à percevoir si elle est horizontale ou non. Les plus jeunes enfants donnent des réponses relativement bonnes, négligeant le triangle lui-même (compensation par annulation !). De 5 à 8-9 ans ils sont par contre progressivement perturbés par le triangle et les erreurs s’accroissent faute de compensations. Vers 9-10 ans, au contraire, ils commencent à chercher des références extra- ou interfigurales et regardent les bords de la feuille de base qu’on a munis d’un grand cadre bien visible. Pourquoi à cet âge ? L’examen des mêmes sujets au moyen de l’épreuve opératoire habituelle (prévision de l’horizontalité du niveau de l’eau en un bocal dont on annonce qu’on va l’incliner) montre une corrélation étroite, mais avec une légère avance de l’intelligence : autrement dit il a fallu le guidage effectué par celle-ci pour que la perception se mette à recourir aux indices extérieurs au triangle, de manière à compenser les actions déformantes dues à ce dernier.
Un second exemple est celui des relations entre la transitivité opératoire et la transposition perceptive. On présente une tige verticale éloignée C (10 cm) et une autre proche A (10 cm également), puis on mesure l’erreur en profondeur (constance de la grandeur), qui est en général une sous-estimation jusque vers 7-8 ans et une surestimation au-delà . Après quoi on place une tige B (de 10 cm) près de A et ensuite près de C, et, dans cette dernière situation on prend une nouvelle mesure sur C comparée à A. Enfin on interroge le sujet sur la transitivité A = C si A = B et B = C. Les sujets de moins de 7 ans qui n’ont pas cette transitivité opératoire donnent, lors de la seconde mesure, une erreur égale à la première. Les sujets de 9 ans et plus ne font plus d’erreurs lors de l’intervention de B. Les sujets de 7 à 9 qui ont déjà la transitivité présentent encore une erreur perceptive mais affaiblie : « Je sais que A = C, dit ainsi un sujet, mais je la vois un peu plus petite. » On constate donc, en cette expérience, une avance et une action de guidage de l’inférence intelligence sur la régulation perceptive et même en un domaine aussi précocement réglé que la constance de la grandeur.
Un troisième exemple est celui de la perception des configurations sériales. On présente au sujet une trentaine de traits verticaux et parallèles ordonnés selon leurs grandeurs croissantes, avec différences égales (sériation simple), ou décroissantes (parabole), et l’on demande au sujet de comparer les différences entre deux éléments voisins vers le début de la série (ainsi 2-3) et vers la fin (25-26), ou entre des positions variables des couples. Or, les jeunes sujets se bornent à des comparaisons directes et commettent diverses erreurs, tandis qu’à un niveau ultérieur ils parcourent la ligne virtuelle des sommets et corrigent ainsi leurs estimations.
Au total on constate combien les régulations et compensations perceptives, quoique analogues en leurs formes à celles des niveaux préopératoires et parfois même opératoires (constances et conservations) de l’intelligence, demeurent insuffisantes pour atteindre un enregistrement complet des observables : d’une part, en effet, la conceptualisation de ceux-ci ne saurait
[p. 105]naturellement pas être tirée de la seule perception ; mais, d’autre part, et ceci est moins évident, c’est en de nombreux cas cette conceptualisation elle-même qui oriente les activités perceptives et conduit le sujet à percevoir ce qu’il n’aurait pas vu sans elle, ainsi que de compenser les déformations inhérentes à la perception non guidée.
$ 18. Les régulations de la représentation spatiale.🔗
— Avant d’en venir à l’examen des régulations portant sur les observables et les coordinations de caractères généraux qui interviennent en nos modèles d’interactions I et II (§ 9-12), il est utile de compléter les considérations introductives qui précèdent en réexaminant brièvement les questions de la construction de l’espace, mais dans la perspective des régulations compensatrices que nous avions en partie négligées jusqu’ici sur ce terrain.
1° Lorsque l’espace sensori-moteur dont il a été question au § 16 et l’espace perceptif commencent à être complétés sur un nouveau palier par l’espace représentatif, on constate avec quelque surprise qu’aux coordinations sensori-motrices déjà précises qui interviennent dans les conduites instrumentales (utilisation de supports, de bâtons, etc.) et dans le groupe pratique des déplacements, et que, aux bonnes formes et aux constances perceptives comportant déjà sur ce plan élémentaire toute une géométrie euclidienne et projective, ne corresponde encore rien de pareil dans les premières représentations spatiales, donc aux plans de la conceptualisation verbale ou même graphique : seuls sont retenus les caractères topologiques d’enveloppements, de continuité, de voisinages et séparations, de frontières (avec la fermeture et l’ouverture, ou l’intériorité et l’extériorité) et des débuts de l’ordre.
Ne revenons pas sur les expériences, longuement décrites ailleurs (1), mais rappelons que le primat initial de cette topologie représentative a été contesté, du fait que la distinction des traits linéaires ou curvilignes est presque aussi précoce et semble être de nature euclidienne. Or, en une belle étude de contrôle qualitatif et statistique de nos résultats, M. Lauren-
(1) Voir PlACET et INHELDER, La représentation de l’espace chez l’enfant, P.U.F.
deau et A. Pinard (1) ont vérifié le primat du topologique et ont montré que la distinction apparemment euclidienne qui restait en question pouvait elle-même s’expliquer par des facteurs topologiques de voisinage et d’enveloppement.
Cela dit, le premier problème d’équilibration et de régulation que soulève la construction de l’espace représentatif est de comprendre le pourquoi de ce primat des facteurs topologiques en termes de perturbations et de compensations. Il convient naturellement à cet égard de commencer par replacer la représentation spatiale dans l’ensemble des processus qui caractérisent l’assimilation conceptuelle à ses débuts, sitôt que la constitution de la fonction sémiotique ou symbolique, fondée sur l’imitation intériorisée et les signes verbaux, permet au sujet d’évoquer des objets absents, ce qui modifie naturellement aussi l’assimilation des objets présents. A cet égard, l’assimilation représentative naissante consiste essentiellement à utiliser les schèmes conceptuels en « compréhension » et non pas en « extension » (cf. § 20, les difficultés persistantes de l’extension dans le cas des collections figurales, etc.), autrement dit, en présence d’un objet, à le qualifier en lui reconnaissant les divers caractères d’utilisation ou de consistance, couleurs, formes, etc., qui permettent de lui appliquer le schème. Cela étant, et de façon très générale, les perturbations sont constituées par les qualités imprévues, les différences, etc., qui nécessitent une trop grande accommodation et la compensation revient à écarter les obstacles ou à les intégrer dans la mesure du possible.
Qu’en est-il alors des caractères de forme, qui sont spécifiques de l’espace, mais sont à replacer dans l’ensemble du processus assimilateur, puisqu’ils n’interviennent d’abord qu’au sein de ce mécanisme ? Les premières conditions pour qu’un objet se montre assimilable sont qu’il soit consistant, continu dans le temps et dans l’espace, que ses parties se tiennent, qu’il soit isolable et accessible à la manipulation, etc., autant de propriétés de nature très générale et intervenant avant que le sujet s’intéresse à la forme comme telle et considère ainsi ses attributs spatiaux indépendamment des autres. Il devient alors clair que les premières formes retenues seront celles qui
(1) M. LAURENDEAU et A. PINARD, Les premières notions spatiales de l’enfant, Delachaux, 1968.
qualifient l’objet en lui-même indépendamment des références extérieures, des déplacements et des perspectives, et celles qui par ailleurs (ou par cela même) fourniront les meilleures compensations aux altérations perturbatrices de tout genre. A cet égard, il est essentiel que l’objet forme un tout, enveloppé sur lui-même et séparé ou séparable des autres mais non disloqué en tant que totalité, que ses parties soient voisines et surtout qu’il possède des frontières assurant sa fermeture et protégeant son intérieur. Aussi bien n’est-il pas étonnant que la représentation graphique d’une forme quelconque, même quand les modèles présentés au sujet sont des carrés, des triangles, etc., distingue avec vigueur les formes fermées et ouvertes, l’intériorité et l’extériorité par rapport aux frontières, etc., mais ne retienne des formes particulières que ces caractères généraux de continuité, fermeture, etc., en négligeant les angles, certaines droites et les rapports métriques. Il y a donc là une compensation par annulation de caractères perceptibles et même perçus (puisque les figures euclidiennes sont distinguées et reconnues lors des choix perceptifs) et nous reviendrons (§ 22) sur le mécanisme de telles omissions qui sont en fait des répressions à des degrés divers, au sein desquelles les schèmes assimilateurs (ici topologiques) jouent un rôle compensateur par rapport à ces perturbations alors écartées.
2° Les régulations conduisant de ces schèmes topologiques à l’espace euclidien sont alors très progressives. La première qui est encore de nature topologique, mais fait la transition avec les niveaux suivants, aboutit à dégager le schème fondamental d’ordre de ceux de voisinage : en un ordre ABCD…, le terme B est à la fois voisin de A et de C, mais C ne l’est plus de A, etc. ; or, lorsque le jeune sujet cherche à reproduire une suite ordonnée d’objets, on le voit d’abord commettre des erreurs dues au primat des voisinages positifs, par exemple DCB parce que C est voisin de D comme de B, puis les corriger parce que alors B ne serait plus voisin de A ; après quoi, mais après de nombreuses corrections (qui sont donc des régulations compensatrices), il saura conserver le même ordre, ou sens d’orientation, du début à la fin de la série au lieu d’être victime d’inversions dues à l’absence de composition des voisinages entre eux.
Ces régulations d’ordre se complètent, d’un autre côté,
[p. 108]par des partitions, résultant de la synthèse des voisinages et des séparations, et revenant, lorsque les besoins s’en font sentir, à introduire des séparations à l’intérieur d’un continu pour en distinguer et ordonner les secteurs. Mais cette partition préopératoire ne s’accompagne encore nullement d’une conservation quantitative du tout.
Après quoi vient la conquête essentielle de l’espace euclidien, elle-même condition de bien d’autres, et qui est la construction de la droite en tant que conservation des directions. La notion de direction dérive de celle de l’ordre, puisque celui-ci est toujours orienté selon une direction ou son opposée, et que la régulation transformant les voisinages en ordres consiste entre autres à maintenir l’une de ces directions en l’opposant à l’autre. Ceci étant, la direction appliquée aux segments d’un continu unidimensionnel ou à une suite d’éléments discrets mais voisins et successifs n’engendre d’abord qu’une ligne quelconque, et lorsque les jeunes sujets ont à relier deux points par un trait ou surtout en disposant des objets discrets entre deux (par exemple de petits arbres le long d’une route supposée) ils se contentent initialement d’une ligne topologique à ondulations irrégulières et non pas encore droite. La régulation qui conduit de là à la droite est alors évidente, et se manifeste entre autres lorsque le sujet utilise ses deux mains pour y parvenir, en les plaçant d’un côté et de l’autre de la ligne et en vérifiant de proche en proche son caractère de droite : les corrections régulatrices consistent en effet à compenser par une modification inverse toute déviation ou perturbation relativement à la direction du but de manière à conserver d’un bout à l’autre la même direction. En termes de partition et non plus d’ordre, cela revient à dire qu’un segment quelconque découpé sur la droite peut être reporté sur les suivants sans déviation, dans le cas où le point d’arrivée visé ne coïncide pas avec le point de départ, tandis que, s’il y a coïncidence des deux, la ligne est circulaire.
Mais si ces constructions sont donc toutes essentiellement compensatrices en même temps que productrices, la nature même des régulations qui président à leur formation explique leurs limitations : de ce que la droite s’appuie simplement d’abord sur l’ordre et la direction, la longueur de la droite n’est initialement évaluée qu’en fonction de son point d’arrivée, c’est-à -dire selon un critère de frontière en partie topologique.
[p. 109]C’est ainsi qu’en comparant une corde et son arc les jeunes sujets les estiment ordinairement de mêmes longueurs puisqu’ils ont les mêmes frontières, bien que l’une soit rectiligne et l’autre curviligne. Quant à deux droites parallèles, la plus longue est celle qui dépasse l’autre sans tenir compte des points de départ parce que si le sujet se place au point de vue de l’une des directions, c’est le point d’arrivée qui importe et que rien n’oblige d’abord à considérer la direction opposée (les régulations qui y conduisent ne débuteront en général qu’au niveau des systèmes de références).
Restent les déplacements, mais qui eux aussi procèdent d’une construction ordinale, puisqu’ils sont des changements d’ordre par rapport aux « placements » de départ. Or, à leur tour ils comportent des compensations et qui joueront dans la suite un rôle dans la constitution de la conservation des longueurs et surfaces : la place laissée libre est compensée par le nouvel emplacement de la figure déplacée ; autrement dit, en tout déplacement, l’addition d’espace occupé au terme compense la soustraction de cet espace au départ. Or, ce n’est pas là un jeu de mots et il s’agit bien de compensations réelles avec les régulations qu’elles supposent. Il y a à cela deux raisons. L’une est que, perceptivement, l’espace vide n’est pas homogène à l’espace plein, ce qui se retrouve assez systématiquement encore dans les représentations préopératoires des sujets (jusque vers 7 ans) (1) : c’est donc par des régulations, lors des déplacements d’une figure sur son fond ou d’un solide en son espace, que le sujet en viendra à compenser les places devenues vacantes et celles qui sont nouvellement occupées, donc à homogénéiser les espaces vides et pleins (ce qui est fondamental pour les conservations). En second lieu, ce début de régulations sera suivi d’autres analogues, qui conduiront aux conservations des longueurs et surfaces, comme on le verra dans la suite.
3° Un exemple voisin de ces régulations compensatrices, entre places vides et occupées lors d’un déplacement, est celui des compensations analogues lorsque plusieurs objets font irruption du dehors en une surface initialement dégagée. Nous nous sommes servis, pour concrétiser les surfaces égales, de deux cartons verts figurant des prés dont l’herbe est broutée par des vaches. Sur l’un de ces prés on place une maison en un coin et sur l’autre au centre : reste-t-il alors la même surface verte ? Une seconde maison étant
(1) Un espace vide compris entre deux objets immobiles A et B est censé diminuer de longueur si l’on intercale entre eux un objet plein tel qu’un mur (sauf si le mur a un trou, ce qui rétablit la continuité de l’espace vide !).
juxtaposée à la première dans le premier pré, et une seconde placée n’importe où dans le second pré, les surfaces vertes demeurent-elles égales ? Etc. En ce cas, le total des espaces inoccupés est, à chaque introduction d’une maison sur les deux prés, diminué de deux surfaces occupées égales (les maisons sont naturellement pareilles) et l’on retrouve donc le problème précédent, mais avec en plus l’axiome d’Euclide selon lequel il reste des quantités égales lorsqu’on en soustrait deux égales à deux totalités égales.
Or, ce problème n’est pas résolu avant 7 ans en moyenne et les régulations qui conduisent à sa solution ressemblent parfois de manière frappante aux compensations invoquées tout à l’heure : le sujet qui conteste d’abord l’égalité des restes verts déplace, par exemple, une maison située sur le second pré pour la placer en une même position que sa correspondante sur le premier pré et ensuite la replace par étapes jusqu’en sa position initiale, ce qui lui fait comprendre que la surface soustraite par elle demeure équivalente dans les deux cas.
Ce premier exemple de conservation d’une grandeur spatiale s’accompagne d’autres à ce niveau de 7-8 ans, entre autres de celle de la longueur lorsqu’une seule réglette est déplacée mais sans dépassements, et après un stade initial où elle est censée s’allonger, par indifférenciation entre l’allongement et la translation. Or, ces conservations naissantes, dont la formation requiert les régulations et compensations habituelles, permettent alors au sujet de se libérer en partie des quantifications simplement ordinales et d’accéder à la mesure. Comme on l’a montré ailleurs, celle-ci repose sur une synthèse de la partition et de l’ordre des déplacements d’une partie choisie comme unité, et elle suppose la transitivité des congruences obtenues par ces déplacements. Il est inutile d’insister sur les multiples régulations que comporte cette construction complexe, tout entière orientée, comme les conservations qu’elle complète, vers la compensation des nombreuses perturbations provoquées par les altérations locales comme il s’en produit en toute situation antérieure à la constitution des invariants. Mais, dans le domaine spatial, le mesure n’est qu’une étape, contrairement à l’achèvement que constitue le nombre sur le terrain des objets discontinus, parce qu’elle doit pouvoir s’effectuer selon trois dimensions : elle se prolongera donc en un système de coordonnées et c’est à propos de son élaboration que nous allons retrouver les questions les plus aiguës de compensations.
[p. 111]4° Il convient auparavant de rappeler la vaste construction parallèle à la précédente avec laquelle elle synchronise, et qui est celle de l’espace projectif et de la conceptualisation des perspectives. Ici encore, cette conceptualisation est tout autre chose qu’un processus perceptif, même fondé sur la constance de la forme : selon cette dernière, un objet qui habituellement est vu dans la perspective A (de face), conserve la même forme s’il est vu dans la perspective B, parce que en B il est perçu comme s’il était en A (par une compensation perceptive immédiate comme on l’a indiqué au paragraphe précédent) ; par contre, du point de vue de la compréhension conceptuelle, la question est d’établir par quelles transformations intermédiaires l’objet a passé des états A à B et sous quelle forme il se présentera, en se fondant sur ces transformations, si on le déplace de B dans la nouvelle perspective C (qu’il s’agisse d’éloignements pour la grandeur apparente, ou de rotations, etc.).
Or, eu égard aux compensations appelées à vaincre les perturbations constituées par ces changements de position, la situation est assez parallèle à celle que nous avons décrite pour les déplacements, sauf que les perturbations ne portent plus seulement sur les positions occupées par un mobile invariant, mais aussi sur les modifications de forme ou de grandeur apparente de l’objet comme tel. En effet, de même que, dans le cas du déplacement, il y a compensation entre les espaces occupés et ceux qui sont laissés libres, de même lors d’un changement de perspective pour un objet qui tourne sur lui-même, les parties de l’objet qui disparaissent du tableau (visuel) ou passent à l’arrière-plan sont compensées par celles qui apparaissent ou passent au premier plan ; en cas de simple éloignement, les pertes en grandeur apparente des objets sont compensées par le nombre d’objets nouveaux embrassés dans le tableau en fonction de ses dimensions invariantes. Du point de vue des opérations de sens commun les situations sont donc comparables.
[p. 112]En ce qui concerne maintenant les régulations elles-mêmes, on assiste dans les stades de formation (avant 7-8 ans) à un remarquable effort pour tenir compte de la perturbation prévue, mais en ne parvenant que partiellement aux compensations faute de se représenter le détail de la transformation. Par exemple, une montre plate dont on annonce qu’on la présentera non plus de face mais couchée, donc sur sa tranche, est dessinée comme une demi-lune, le sujet comprenant qu’une partie de la montre va disparaître
du tableau visuel mais ne voyant pas encore ce qui la remplacera, et supprimant donc simplement la moitié de l’objet comme s’il était néanmoins encore vu de face. Un crayon qu’on incline progressivement vers l’arrière jusqu’à n’être plus vu que « de bout » est dessiné comme incliné de côté (de manière à être toujours vu avec sa forme), et tantôt comme se raccourcissant simplement, mais tantôt même comme s’allongeant, soit par indifférenciation entre le déplacement et l’allongement (voir plus haut), soit pour compenser ce qui disparaît par quelque chose de nouveau : il est à noter à cet égard que la position finale (le « bout », correctement vu comme un petit cercle) est parfois prévue avant les positions intermédiaires voisines, sans doute pour cette même raison que la disparition d’une partie du crayon doit être compensée par une nouvelle autre.
Il est à remarquer en outre que dans les problèmes de rabattement par dépliement d’un cube, etc., à parois mobiles, le sujet réagit souvent avant les solutions opératoires en dessinant le début de l’action de déplier (en écartant légèrement un côté, etc.). Ici l’accent est donc mis sur la perturbation elle-même en tant que transformation, mais n’étant pas comprise suffisamment pour être intégrée (conduites β et γ du § 13), la compensation ne l’est pas non plus assez pour figurer tous les éléments jusque-là non visibles simultanément : le dessin donnera donc une partie au moins de la forme non dépliée et un ou deux des éléments rabattus. Un exemple ne relevant de la géométrie ni projective ni descriptive est néanmoins intéressant à citer, parce que relatif aux changements de position : un carré posé sur sa pointe n’est plus considéré par les jeunes enfants comme un carré mais comme un « double triangle » (losange), etc., en tant que, d’après les sujets, modifié dans sa forme et même dans ses dimensions : cependant l’essai de compensation va leur faire admettre que s’ils voient uniquement un losange, l’expérimentateur placé à 90 degrés d’eux (sur le côté adjacent de la table), voit alors bien un carré parce que étant en face de lui. Le déplacement du carré est alors compensé par le déplacement inverse du sujet qui le perçoit.
5° Au niveau de 9-10 ans la représentation de l’espace atteint deux sortes d’achèvements : du point de vue euclidien la généralisation de la mesure à trois dimensions conduit à la constitution d’un système général de références ou coordonnées orthogonales naturelles et du point de vue projectif le sujet parvient à prévoir les changements dus à la perspective pour plusieurs objets à la fois (un ensemble de trois montagnes en carton vues des quatre points cardinaux, etc.). Il nous reste donc à montrer que ces nouvelles constructions sont elles-mêmes animées par des processus compensateurs.
Pour ce qui est des coordonnées, partons de l’une des situations qui conduisent à la question des références extérieures aux figures : lorsque l’une de deux tiges, qui sont d’abord constatées égales par congruence, est légèrement poussée jusqu’à dépasser
[p. 113]l’autre d’une moitié environ, les sujets jusqu’aux environs de 9 ans considèrent en général ce mouvement comme un allongement et une translation indifférenciées, la tige qui dépasse dans le sens du déplacement étant donc devenue plus longue que l’autre. Il va de soi qu’alors les régulations qui précèdent l’opération déductive assurant la conservation vont invoquer tôt ou tard (mais avec de nombreuses oscillations) la compensation entre ce qui est gagné vers l’avant par la tige déplacée et ce qui est perdu en arrière, autrement dit l’égalité des deux dépassements de l’une par l’autre dans les deux sens de parcours (cf. plus haut l’interprétation des déplacements).
Mais en un tel exemple, c’est le recours à des références extérieures qui permet de prouver cette égalité des segments de tiges qui se dépassent des deux côtés (espaces pleins) ou des espaces laissés vides par ces dépassements. Il faudrait sans cela recourir à une mesure mais dont le sujet n’aura pas l’idée avant de faire l’hypothèse de la compensation, ni avant de supposer que relativement à la table servant de support, la tige déplacée occupera la même longueur qu’avant le déplacement (ce que rien ne contraint d’admettre au point de vue ordinal, qui est ici renforcé par le dépassement).
Quant au système des coordonnées, né de la généralisation des mesures à deux ou à trois dimensions, il ajoute à celle-ci la considération de références immobiles et, par rapport à elles, des compensations du même genre que la précédente. Soient, en effet, deux références immobiles A et B et, entre deux, un mobile passant de l’une à l’autre, la distance entre A et ce mobile étant de a, et celle qui s’étend entre lui et B étant de a’ : il est alors évident que si la somme a + a’ est jugée constante, toute diminution de a’ est compensée par une augmentation de a. Or, la difficulté des sujets jusque vers 9 ans à admettre l’égalité des dépassements à l’avant et à l’arrière lorsqu’une tige dépasse son égale et surtout l’indifférenciation assez résistante entre la translation d’une tige et son allongement (sauf dans le cas de la mesure où la tige servant d’unité médiatrice est appliquée aux parties d’un objet immobile qui joue alors le rôle de mesuré et non pas de référence), montre que l’évidence de cette compensation entre — a’ et + a n’est pas immédiate et requiert donc un jeu de régulations qui intervient dans la construction des systèmes de références.
[p. 114]Celles-ci sont plus délicates et donc plus faciles à observer dans les deux situations suivantes. La première est contemporaine de cette formation des systèmes de coordonnées et constitue leur équivalent du point de vue projectif : coordonner les effets des changements de perspective sur un ensemble d’objets, par exemple trois montagnes qui, selon les points de vue, passent du premier à l’arrière-plan ou l’inverse, et de droite à gauche ou l’inverse. Les compensations en jeu ne deviennent alors évidentes qu’après de nombreux tâtonnements que l’on peut suivre de 4-5 ans, où rien n’est censé changer avec les points de vue, jusque 9-10 ans, où les coordinations de perspectives sont acquises et les compensations comprises.
La seconde situation, dominée seulement au niveau suivant (11-12 ans), est celle où il devient nécessaire de coordonner deux systèmes de références à la fois, dont l’un est mobile et l’autre immobile, les déplacements d’un objet sur le système mobile pouvant être compensés par les mouvements en sens contraire du système mobile, la position par rapport au système immobile demeurant inchangée. En ce cas deux sortes de compensations interviennent : les unes par inversion (lorsque c’est le même objet ou système qui se déplace en un sens ou en l’autre), les autres par réciprocité (entre deux termes distincts), d’où la nécessité d’un groupe de quaternalité qui coordonne ces deux opérations.
Au total, il semble donc clair que, dès les structures topologiques initiales jusqu’à ces conduites supérieures, toute construction spatiale, si frappante que soit sa nouveauté par rapport à celles des niveaux précédents, s’oriente dès le départ dans le sens d’une compensation, parce que chaque nouveau problème surgit à l’occasion d’une perturbation relativement aux schèmes du niveau précédent. De plus, ces perturbations et leurs compensations suivent bien l’ordre des conduites décrites au § 13 : compensations par modification inverse ou annulation, aux niveaux inférieurs, puis par intégrations progressives de la perturbation, celle-ci devenant l’une des variations du système, et enfin par symétries, ces variations et leurs inverses étant promues au rang d’opérations proprement dites. Or, l’un des aspects fondamentaux de ce passage des conduites α à γ est l’intériorisation des négations, d’abord imposées du dehors puis intégrées sous forme de variations en plus et en moins et finalement sous la forme des opérations inverses propres aux structures opératoires. Mais ce rôle des négations et des affirmations est encore bien plus clair dans les compensations en jeu lors de la construction des structures exclusivement logico-mathématiques (l’espace participe encore de la géométrie des objets) et c’est ce que nous allons examiner maintenant.