L’Équilibration des structures cognitives : problème central du développement ()
Chapitre V.
L’équilibration des observables et des coordinations
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$ 22. Les régulations concernant les observables sur l’objet (obs. o).🔗
— Un observable au sens où nous avons pris ce terme à propos des interactions de types I et II (§ 9 à 12) est un fait constatable. Or, chacun admet (et le « positivisme logique » a bien dû le reconnaître depuis l’époque où le Cercle de Vienne s’en tenait aux Protokollsätze fondés sur la seule perception) qu’un fait dépasse le donné perceptif et comporte toujours, et dès sa lecture même, une conceptualisation déjà engagée dans la direction de l’interprétation. C’est pourquoi nous avons admis que nos observables étaient tous conceptualisés aux niveaux considérés, ce qui va de soi pour ceux qui concernent les objets (Obs. O), mais reste tout aussi vrai de ceux qui portent sur l’action propre (Obs. S), car sa prise de conscience constitue, elle aussi, une conceptualisation.
1° Cela étant, il n’en reste pas moins que tout observable comporte, à titre de matière ou contenu de cette conceptualisation, un certain donné perceptif (au sens le plus large, qui, pour l’action propre est surtout de nature proprioceptive) et que, à cet égard déjà , il peut être à des degrés divers bien ou mal observé. Seulement, nous avons vu que les régulations perceptives ne relèvent de mécanismes purement perceptifs que dans des cas limites (effets de centration, etc., produisant de légères déformations compensées par d’autres centrations, etc.) ; et
[###]que, dans les cas intéressants pour nous, c’est le guidage dû à la conceptualisation qui oriente les activités perceptives vers les plus importantes des corrections. En ce qui suit nous ne reviendrons plus sur les régulations proprement perceptives et nous limiterons aux problèmes relatifs à la seule constatation conceptualisée, en les centrant sur les questions générales de cette Partie III : l’analyse des régulations compensatrices intervenant dans l’élaboration des observables et dans la construction des coordinations.
Dans le domaine des observables (par opposition aux coordinations inférentielles Coord. S et O), les constructions du sujet peuvent être de deux sortes : a) la conceptualisation elle-même de chaque observable et b) la mise en relation des observables entre eux et notamment des Obs. O et Obs. S ou Obs. Y et X (§ 10-12). Au premier abord ces constructions paraissent donc modestes. Mais il est clair que la conceptualisation a) dépendra bien vite, et virtuellement dès le départ, des mises en relation b). Il est ensuite à noter que ces mises en relation qui débutent par de simples comparaisons peuvent aller jusqu’aux dépendances fonctionnelles, qui relèvent encore de la constatation, donc des observables, comme cela reste vrai de la légalité en général (contrairement aux explications causales, qui les dépassent). Il va en outre de soi que ces conceptualisations et surtout ces mises en relation comportent l’emploi d’instruments préopératoires ou opératoires inventés à l’occasion des données actuelles ou appliqués à elles sous forme de nouveaux morphismes. On admettra donc que le terme de « constructions » n’a rien d’exagéré pour désigner cet ensemble, et alors le problème des compensations se pose de la façon la plus naturelle, puisque de telles constructions sont sans cesse menacées par des contradictions (entre les contenus perceptifs et les formes conceptuelles, entre celles-ci d’un observable à un autre, entre des observables et la relation construite pour les unir, etc.) et qu’une contradiction entre faits ou entre notions consiste toujours en une compensation incomplète.
Cela dit, cherchons donc, sur ce terrain des observables, à résoudre le problème des relations entre constructions et compensations en distinguant les différentes variétés de régulations et en essayant pour chacune de préciser les fonctions qu’elle assume.
[###]2° Les plus élémentaires des régulations sont alors celles qui consistent, pour un observable donné, à ajuster une forme conceptuelle à son contenu perceptif. Encore faut-il distinguer deux cas : celui où le contenu perceptif est relatif à un objet extérieur et celui où il se rapporte à l’action propre et où la forme conceptuelle fait donc partie de cette conceptualisation qui constitue la « prise de conscience ». Le premier cas est plus simple ; commençons donc par lui, et par deux remarques préalables. Notons d’abord que cette régulation par ajustement d’une forme à un contenu est spéciale à la pensée, donc aux structures cognitives s’appuyant sur la fonction sémiotique et n’existe pas aux niveaux sensori-moteurs, où le schème n’équivaut pas encore à un concept. En effet, une action sensori-motrice implique ou comprend des éléments perceptifs autant que moteurs, sans distinction entre forme et contenu, sinon par les répétitions et généralisations qui en dégagent alors le schème : mais si l’action ainsi schématisée, c’est-à -dire donc généralisée, s’applique à de nouveaux objets, ce n’est pas à la manière d’une forme conceptuelle qui s’ajuste à un contenu, puisque précisément l’objet n’est modifié en cette dernière situation qu’en s’enrichissant d’une forme, tandis que dans la première il est transformé matériellement. Remarquons en second lieu que la régulation forme-contenu dont nous allons discuter des exemples correspond à la relation a dans le modèle d’interaction IB (§ 9), c’est-à -dire à la jonction entre l’activité As du sujet et la résistance réelle ou nulle Ro de l’objet ; mais en ce modèle IB nous parlions de relation a en la généralisant aux cas où le sujet applique toute une structure (classification, etc.) à un ensemble d’objets, tandis que dans le présent cas il s’agira en outre de la conceptualisation d’observables isolés.
La régulation dont il convient maintenant d’examiner la nature intervient, en effet, dans toutes les situations où le sujet confère aux observables des qualités ne correspondant qu’insuffisamment à leurs caractères perceptibles, soit que l’une de ces qualités prédicatives soit appliquée par erreur, soit que les propriétés retenues demeurent incomplètes. Or, il va de soi que les conceptualisations initiales sont presque toujours insuffisantes à l’un ou l’autre de ces deux points de vue, le problème étant donc d’établir selon quel mécanisme régulateur va s’effectuer le réajustement de la forme conceptuelle au contenu
[###]perceptif. Un tel problème peut paraître inexistant ou banal, car, pour l’empirisme, les caractères de l’objet sont autant d’indices donnés tels quels, que le sujet se borne à enregistrer simultanément ou successivement par voie cumulative, sans qu’il y ait nécessité de réajustements. Dans la perspective de l’assimilation, au contraire, il doit toujours y avoir des raisons pour lesquelles le sujet commence par concevoir l’objet d’une manière ou exacte, ou déformante, ou encore incomplète, et c’est alors un problème réel que de chercher à comprendre par quelles régulations se constituera un équilibre entre les formes assimilatrices et le contenu auquel elles doivent s’accommoder.
Lorsqu’une qualité prêtée à l’objet est illusoire et déformante, c’est en général que ce faux Obs. O est dû à des coordinations elles-mêmes erronées ou incomplètes : par exemple la translation attribuée à des médiateurs immobiles sous l’influence d’une notion de la transmission conçue comme externe ou semi-interne. Mais il peut arriver aussi que la déformation soit due à une omission, c’est-à -dire à des observables insuffisamment analysés : par exemple la largeur constante (égale au diamètre de la boulette initiale) que l’enfant peut prêter à la saucisse (voir le § 19) lorsqu’il néglige son amincissement dans les expériences portant sur la conservation. Mais ordinairement les simples conceptualisations lacunaires des observables n’entraînent aucune déformation apparente : ce sont donc surtout elles qu’il nous faut examiner ici, car au premier abord les régulations qu’elles provoquent semblent se réduire à fournir des compléments ou remplissages de lacunes et, du point de vue de l’équilibre, une lacune ne constitue une perturbation entraînant une réaction compensatrice que dans la mesure où elle correspond à un schème déjà activé (1).
3° Rappelons d’abord quelques exemples : celui de la sériation, où au niveau I le sujet néglige les hauteurs des tiges et où, au niveau II, il construit un couple puis un autre en en écartant les autres éléments ; celui de la classification où les seuls caractères de ressemblances entre objets sont d’abord retenus ; celui de la conservation de la substance où l’amincissement du
(1) Par exemple, dans l’effet Zeigarnik, la lacune provient d’une interruption du travail à accomplir et elle joue donc un rôle dans la mesure où un obstacle s’oppose à l’achèvement du projet.
boudin est d’abord entièrement ignoré. De même, dans les expériences sur le « travail », les jeunes sujets pensent tantôt au poids déplacé, tantôt au chemin parcouru en omettant chaque fois l’autre facteur. Dans les questions de compositions entre forces de directions différentes, ils font abstraction des angles, etc.
En quoi consistent alors ces lacunes ? Il est clair qu’il ne s’agit pas de choix délibérés ou d’abstractions intentionnelles, puisqu’en chacun de ces cas les régulations propres aux niveaux suivants consisteront à réintroduire (ou plus précisément introduire) ce qui manquait à l’assimilation initiale des données. Quoique les processus en jeu relèvent de la conceptualisation et non plus, ou plus seulement, de la perception, on se trouve en présence d’une situation analogue à celle de la centration perceptive, avec ses deux caractères fondamentaux : d’une part, une impossibilité de tout embrasser à la fois, faute de dimensions suffisantes du champ de fixation du regard ou de l’attention ; d’autre part, une déformation systématique, revenant à surestimer ce qui est centré et à dévaloriser ce qui demeure en périphérie. Certains des premiers niveaux de la sériation et de la classification sont typiques à cet égard : ne parvenant pas à élargir un champ (ou un « empan ») d’abord trop étroit d’assimilation, le sujet ne procède que par couples ou juxtapositions, en écartant momentanément les autres éléments ou leurs propriétés. En ces centrations, qui sont alors représentatives et non plus perceptives, on retrouverait donc par hypothèse le caractère déformant des éléments centrés, en tant que surestimés parce que objets de l’attention, et la dévalorisation des autres, en tant que non centrés ; mais il reste naturellement, pour dépasser les simples analogies métaphoriques, à préciser le dynamisme de ces processus et cela en termes d’interaction entre la forme conceptuelle adoptée et le contenu perceptif ou perceptible des objets assimilés. En effet, l’extension d’un champ de conceptualisation (comme c’est d’ailleurs déjà en partie le cas d’un champ perceptif) dépend de sa structure.
De deux choses l’une, alors : ou bien les éléments (objets ou propriétés) négligés ne sont pas perçus, ou bien ils le sont mais ils sont écartés et, dans les deux cas, il faut expliquer pourquoi. S’ils ne sont pas perçus, alors qu’ils étaient perceptibles, c’est donc qu’un facteur positif en a empêché la per-
[###]ception : or, nous avons rappelé à cet effet (§ 17 sous 3°) quelques-uns des multiples exemples montrant que le choix de ce qui est perçu et de ce qui ne l’est pas est dû à un guidage des activités perceptives par une instance supérieure relevant des notions, préopérations ou opérations. La différence est ainsi moindre entre les deux cas distingués qu’on n’aurait pu l’admettre, ce qui revient à dire que le contenu perceptible (qu’il soit ou non perçu) est toujours là avec ses réactions possibles aux contraintes qu’exercent les schèmes assimilateurs. Or, ces contraintes existent, car, si l’on n’est pas empiriste, le schème ne consiste pas en un simple organe d’enregistrement dont les connexions avec l’objet sont réglées par les seules probabilités de rencontre (sans couplages) ou par un filtrage sans activité. En fait, si le schème retient certains caractères ou objets, c’est en vertu de processus et d’une organisation internes qui les rend assimilables mais qui, par le fait même, exercent une pression négative sur les éléments écartés (1). Cette pression est alors comparable à une sorte de refoulement dû, non pas à des contradictions entre sentiments comme le refoulement affectif, mais à des formes cognitives de contradiction ou d’incompatibilités, telles que, par exemple, l’allongement d’un boudin, conçu d’une certaine manière, exclue son amincissement, etc. En ce cas, la valorisation de l’élément centré, et retenu par le schème, lui conférerait un certain pouvoir dans le système formé par l’ensemble des contenus perceptibles, tandis que, selon un mécanisme pouvant s’étendre de la simple opposition à la contradiction proprement dite, les éléments non centrés et dévalorisés sont de ce fait même l’objet d’une action négative consistant à les repousser.
4° Mais l’équilibre ainsi atteint entre la forme conceptualisée et le contenu perceptible ne saurait être qu’instable pour deux raisons évidentes. La première est qu’aux contraintes, c’est-à -dire aux actions de valorisation et de renforcement (interne) ou au contraire de répressions, exercées simultanément et solidairement par la forme sur le contenu vont correspondre dans les deux cas des actions de sens opposé du contenu sur la forme,
(1) Déjà au niveau cortical, K. H. PRIBRAM a montré l’existence d’un contrôle des inputs réglant « préalablement le mécanisme récepteur de telle sorte que certains inputs deviennent des stimuli » et que d’autres soient éliminés (Actes du Congrès internat. de Psychologie à Moscou, 1966).
puisque ce contenu demeure meublé d’observables en puissance en tant que perceptibles (et que peut-être sont-ils déjà perçus inconsciemment comme pourraient le montrer des recherches sur leur « subception »). La seconde de ces raisons d’instabilité est que la forme, c’est-à -dire le schème, reste en activité et peut donc se modifier sous l’effet de nouvelles relations ou coordinations, qui atténueront ou élimineront les oppositions ou contradictions : d’où, en ce cas ou sous l’effet des deux raisons conjointes, la possibilité de dégager de nouveaux observables. Il va alors de soi que le passage de l’état initial, avec éléments valorisés et d’autres écartés, à l’état final, où tous deux (ou les anciens plus certains des nouveaux) sont retenus et conceptualisés sur un pied d’égalité, sera assuré par des régulations de type normal : puisqu’il ne s’agit plus simplement de combler des lacunes, mais de lever les répressions des éléments jusque-là écartés, la perturbation sera constituée par le pouvoir naissant de ces éléments qui tendent à pénétrer dans le champ des observables reconnus (1), et la compensation consistera alors à modifier ces derniers jusqu’à acceptation possible. Or, comme cette modification consiste en une construction qui, si modeste soit-elle, revient à réorganiser quelque peu la conceptualisation, nous avons là un exemple de plus d’une construction issue d’une compensation.
$ 23. Les régulations relatives aux observables sur l’action (« obs. s ») et a la prise de conscience.🔗
— Il
(1) Comme exemple de cette tendance d’un élément d’abord « refoulé » à pénétrer dans le champ des observables, on peut (dans des expériences de transmission du mouvement d’une bille frappant un verre retourné, retenu à la main par l’enfant, avec départ d’une bille contiguë située de l’autre côté) citer le cas des sujets disant que le verre s’est déplacé, alors qu’ils l’ont à coup sûr perçu immobile puisqu’ils appuyaient fortement sur lui. En de telles situations il faut distinguer entre l’observable conceptualisé (quoique faussement = le verre en mouvement) et l’observandum en réalité perçu (= le verre immobile), avec tous les intermédiaires éventuels entre la subception et la perception, et tous les degrés possibles d’actualisation de l’observable (laquelle n’est ici effective que vers 10-12 ans). Ajoutons d’ailleurs qu’à notre point de vue la « subception » n’est probablement pas une perception « inconsciente » comme on a coutume de le dire, mais une perception dont la conscience demeure simplement brève, momentanée et évanescente faute d’une intégration dans la conscience conceptualisée. Il m’arrive souvent, par exemple, de tirer ma montre et de regarder l’heure sans me la traduire verbalement à moi-même. N’étant pas visuel je tire à nouveau ma montre quelques minutes après et me souviens alors de l’avoir déjà regardée. Ma perception visuelle n’était donc pas inconsciente, puisqu’il y a mémoire avec retardement, mais témoignait d’un état primaire de conscience sans « prise de conscience » conceptualisée et donc sans l’intégration qui en ferait une connaissance (en opposition à une simple action).
convient maintenant de discuter les mêmes questions mais en ce qui concerne les observables Obs. S constatés par le sujet sur ses propres actions et non plus sur les objets (Obs. O). Nous retrouvons ainsi la redoutable question de la prise de conscience en ses conceptualisations (puisqu’elle consiste à traduire l’action motrice en termes de représentations) (1). Il s’agit donc d’un problème analogue de relations entre une forme et un contenu : le contenu est ici l’ensemble des processus sensori-moteurs dont est faite l’action, tandis que la forme est le système des concepts utilisés par le sujet pour prendre conscience de cette action, donc pour conceptualiser ce contenu moteur. Or, l’analyse qui précède est de nature à faciliter quelque peu notre tâche car, si nous avons déjà été conduits à accorder à un contenu virtuel (constitué par les caractères perceptibles de l’objet) un certain pouvoir de réaction aux contraintes de la forme, il va par contre de soi que cette interprétation un peu osée cesse de paraître telle lorsque le contenu n’est plus simplement ce que le sujet perçoit ou peut percevoir sur l’objet, mais est lié à ce qu’il fait ou sait faire lui-même en son action et en sa motricité comme telle.
1° Mais le paradoxe est que, à s’en tenir aux observables Obs. S (c’est de ceux-ci seuls qu’il sera question ici, par opposition aux coordinations Coord. S dont l’activité et le pouvoir sont au contraire considérables), ils sont d’abord sensiblement plus pauvres et incomplets que les observables sur l’objet (Obs. O). Le problème de leurs lacunes initiales se pose donc en termes plus complexes que pour celles de ces observables sur l’objet, mais il sera d’autant plus intéressant de vérifier si le comblement de ces lacunes est dû à des régulations et compensations des mêmes types que pour les Obs. O. En effet, la raison bien claire du caractère d’abord très incomplet des observables sur l’action est que, durant les premiers stades, celle-ci est en avance sur la pensée. Nous avons rappelé, au § 16, jusqu’où aboutissent les coordinations et les régulations sensori-motrices pendant les 18 premiers mois de l’existence. Or, jusqu’assez tard l’enfant reste capable de réussir un certain nombre de performances pratiques, et cependant sans savoir
(1) Voir notre ouvrage sur La prise de conscience, P.U.F., 1974.
comment il a fait. Il est vrai que l’on désigne souvent sous le nom d’intelligence pratique la solution de problèmes d’opérations concrètes, mais posés en termes de réussite et non pas d’explication, et l’on observe en ce cas des réactions analogues à celles qu’on obtient dans les épreuves opératoires en général. Par contre, lorsqu’on parvient à dissocier l’action elle-même de sa traduction représentative, verbale ou graphique, on peut constater combien la conceptualisation est en retard sur la sensori-motricité. Le problème est alors d’analyser la nature de ces difficultés puis le mécanisme des régulations conduisant à les lever et à compléter les observables Obs. S et enfin d’établir en quoi les unes et les autres sont analogues ou non à ce que nous avons pu constater à propos des observables sur l’objet.
2° Rappelons d’abord quelques exemples. Lorsqu’on demande à l’enfant de faire rouler une balle de ping-pong de façon à ce qu’elle revienne à son point de départ, presque aucun jeune sujet n’y parvient ; par contre, souvent dès 5-6 ans le sujet arrive facilement à imiter l’action de l’adulte, mais ce n’est que vers 10-11 ans qu’il peut décrire adéquatement ce qu’il a fait. Lorsque avec un plot attaché au bout d’un fil (fronde) l’enfant est prié d’imprimer à ce fil un mouvement circulaire en le tenant à la main, puis de lâcher le fil au bon endroit pour que le plot atteigne une boîte, la réussite est obtenue dès 7-8 ans (sans imitations) ; par contre le sujet croit longtemps qu’il a lâché le plot face à la boîte et ce n’est qu’à 10-11 ans qu’il décrit correctement le mouvement tangentiel dont il s’est pourtant servi dans l’action. De même lorsqu’on demande aux jeunes sujets de pousser au moyen d’un crayon une plaquette dans une direction oblique, ils parviennent en action à toutes sortes de coordinations entre les translations et les rotations, mais sans prendre conscience ou conceptualiser ces relations qu’ils savent pourtant utiliser.
Quelques conclusions semblent assez clairement pouvoir être tirées de ces faits. En premier lieu, ce que le sujet a retenu de son action pour la conceptualiser, ou en d’autres termes ce qu’il a centré et valorisé, et non pas écarté, se réduit entièrement à ce qui était dès l’abord assimilable et compréhensible pour lui. Dans le cas de la balle de ping-pong il voit bien qu’il la lance en avant en la pressant sur l’arrière ; en ce qui concerne la fronde il voit bien qu’il fait tourner le plot, et le lâche en fonction du but à atteindre, etc.
Mais, en second lieu, une part essentielle de l’action, pourtant bien exécutée, échappe à cette prise de conscience : dans l’exemple de la balle, le sujet parvient donc à remarquer (mais
[###]pas toujours d’emblée) qu’il la presse sur sa partie arrière, mais il n’a pas conscience de la faire tourner en un sens de rotation inverse de celui de la poussée et il croit la projeter simplement comme si la balle allait, au terme de son trajet vers l’avant, se retourner d’elle-même à distance de la main. Dans le cas de la fronde le sujet croit avoir lâché la masse exactement en face de la boîte, comme si elle quittait sa trajectoire circulaire selon une droite perpendiculairement à cette boîte. Dans le cas des poussées le sujet ne remarque pas les diverses coordinations entre translations et rotations qu’il a pourtant effectuées en action, etc. Pourquoi donc ces lacunes s’accompagnent-elles même en bien des cas de déformations proprement dites ?
Dans ces derniers cas, il est clair qu’il ne s’agit pas d’éléments simplement négligés ou d’une conceptualisation incomplète du seul fait que le sujet n’aurait pas pu tout noter à la fois (champ de l’attention, etc.). Une raison plus précise intervient en ces situations : la notation qui manque a en fait été écartée, parce que contradictoire avec un schème conceptuel habituel. En effet, de faire tourner une balle en arrière quand elle part en avant paraît contradictoire, et il en est de même pour le trajet tangentiel de la fronde alors que pour le sujet le fait d’arriver dans une boîte implique une visée perpendiculaire à elle. Même dans les cas où il semble y avoir simple omission, comme lors des poussées, les coordinations non remarquées par le sujet sont celles qu’il juge irréalisables, donc incompatibles avec les données, parce qu’il ne se représente encore que des translations sans rotations ou l’inverse.
Troisièmement, il convient de préciser que ces éléments écartés de la prise de conscience sont bien l’objet d’une sorte de répression ou de refoulement cognitifs (1). En effet, le sujet ne commence pas par faire consciemment l’hypothèse d’une rotation en arrière, pour la balle, ou d’un départ tangentiel pour la fronde ; de manière à l’examiner réflexivement et à l’écarter ensuite comme contradictoire. On pourrait dire alors que, s’il ne fait pas de telles hypothèses, c’est qu’il n’en comprend simplement pas la possibilité et qu’en ce cas la soi-disant contradiction ne tient qu’à un défaut d’assimilation. Mais en ce
(1) Voir notre conférence sur Inconscient affectif et inconscient cognitif donnée en 1970 au Congrès de The American Psychoanalytic Association et parue en français dans la revue Raison présente, n° 19.
qui concerne la prise de conscience de l’action propre la réponse est facile : en fait le sujet a compris quelque chose de la notion qu’il se refuse à admettre en sa conceptualisation, mais il l’a comprise en action, c’est-à -dire précisément sous la forme d’un schème sensori-moteur et non pas d’une notion. Il est donc, non seulement légitime, mais obligatoire d’admettre que ce schème, dont l’existence n’est pas contestable à titre de schème d’action, donc de « savoir faire » (puisqu’il a été utilisé et par conséquent construit), est éliminé de la conceptualisation consciente par une sorte de rejet actif ou de répression, en tant qu’incompatible avec les autres concepts adoptés.
3° En un mot, si l’on distingue le contenu en tant que sensori-moteur et la forme en tant que conceptualisation exigée par la prise de conscience, il semble clair qu’on se trouve en présence de deux situations distinctes d’équilibre. D’une part la forme s’assimile certains éléments du contenu, et en ce cas il y a équilibre, mais par appui mutuel ou compensation adaptative (1) : à chaque concept assimilateur correspond une accommodation imposée par le contenu assimilé et tous deux s’équilibrent par ajustement réciproque. D’autre part, la forme rejette certains éléments du contenu et, en ce cas à la force exercée par la forme en ce rejet s’oppose celle qui est propre au contenu, mais l’intérêt est que, en cette situation instable d’équilibre, contrairement à la situation plus stable précédente, c’est la conceptualisation (ou forme) qui résiste et le contenu qui fait pression en opposition à cette résistance. C’est pourquoi, soit dit entre parenthèses, nous pensons que la situation est la même en ce qui concerne les observables sur l’objet Obs. O : en ce cas également, il peut y avoir, pour les parties de l’objet (contenu) qui sont conceptualisées par la forme, équilibre par compensations mutuelles entre l’assimilation par la forme et l’accommodation imposée par le contenu ; mais il peut de même se produire un équilibre instable entre la résistance de la forme (rejet d’autres parties du contenu) et la tendance des observables négligés à vaincre cette résistance. En effet, de même que dans l’action propre, certains schèmes utilisés de façon sensori-motrice mais non conceptualisés, demeurent présents et font
(1) Appelée au chapitre I « compensation par réciprocité ».
pression sur la conceptualisation dont ils tendent à ébranler la répression, de même l’objet, qui est manipulé de façon sensori-motrice avant de se prêter à la conceptualisation en tant que réunion d’observables, comporte un certain nombre d’observables latents ou virtuels dus (ou rendus sensibles) à cette manipulation sensori-motrice (d’où la vraisemblance de l’hypothèse des « subceptions ») et qui font alors pression en sens inverse de la répression.
On comprend mieux en ce cas le rôle des régulations qui, lors de la prise de conscience de l’action propre (Obs. S) ou de la prise de connaissance des objets (Obs. O), font passer un observable de l’état virtuel ou latent à l’état actuel ou conceptualisé. L’équilibre entre la forme conceptuelle qui rejette un tel observable latent (mais existant à l’état sensori-moteur) et la pression exercée par ce contenu est donc instable, mais pour une raison remarquable quant à ses aspects cognitifs : du point de vue des notions conscientes en jeu dans la conceptualisation, l’observable en puissance qui tend à forcer leur porte constitue une perturbation, et la compensation consiste donc d’abord à l’annuler, donc à la nier par le moyen du rejet (conduite α du § 13). Par contre, du point de vue du schème sensori-moteur, qui fait pression sur les concepts, c’est la répression exercée par eux contre lui qui constitue la perturbation, et la compensation consistera en l’action de sens inverse qui vaincra ce rejet. Il est alors clair que la régulation ultérieure reviendra donc précisément à renforcer cette compensation, qui demeure inopérante à un premier niveau mais l’emporte sous les effets de la régulation compensatrice. Or, par ailleurs, celle-ci est formatrice, puisque vaincre la répression c’est entraîner une modification de la conceptualisation qui s’y opposait et, sur ce terrain restreint, c’est ainsi imposer une réorganisation qui est une construction.
4° Ces diverses remarques sur les situations de prise de conscience (Obs. S) conduisent, comme on l’a dit ailleurs (1), à revoir sur certains points l’interprétation que Claparède avait proposée de celle-ci. On sait qu’à propos d’une jolie expérience sur la conscience des différences entre deux objets (plus ou moins aisément formulées par les jeunes enfants) et la conscience des ressemblances (sensiblement plus difficiles à atteindre, bien que les sujets de ces âges soient porté à généraliser à outrance, donc à utiliser les ressemblances), Claparède avait énoncé une « loi » de la prise de conscience selon
(1) Voir notre étude sur La prise de conscience dans les conclusions générales.
laquelle celle-ci se produirait à propos seulement des désadaptations (ici les différences, qui s’opposent aux généralisations), tandis qu’elle n’interviendrait pas, parce que inutile, lorsqu’il s’agit de mécanismes usuels dans la mesure où ils sont déjà adaptés. Nous avions déjà fait remarquer, à la suite de cette publication, que les désadaptations se produisent à la périphérie de l’action (contacts avec l’objet), tandis que la zone où le fonctionnement s’effectue sans obstacles est celle des mécanismes internes de l’action : d’où un énoncé plus général possible, revenant à soutenir que la prise de conscience procède de la périphérie au centre, c’est-à -dire part des résultats de l’action pour remonter à son mécanisme interne. Mais la présente analyse nous oblige, semble-t-il, à quelque correction en même temps qu’elle fournit l’occasion de quelque éclaircissement supplémentaire. A commencer par ce dernier, il est devenu clair que la prise de conscience des actions, en particulier en ce qui concerne leurs aspects sensori-moteurs, ne consiste pas en un simple éclairage de ceux-ci ou de celles-là en entier, mais qu’elle implique nécessairement une conceptualisation : s’il en est ainsi on comprend alors que la périphérie de l’action donne lieu à des conceptualisations plus faciles, tandis qu’atteindre ses mécanismes intimes de fonctionnement, donc ses aspects centraux, exige un travail réflexif supérieur (et des régulations plus complexes, comme nous le verrons dans la suite). Mais en ce qui concerne la périphérie elle-même, nous constatons maintenant que tout n’y est pas accessible à la prise de conscience et qu’en particulier sur les points de contact avec l’objet où la désadaptation est la plus forte (rotation inverse de la balle, trajet tangentiel du plot et de la ficelle, etc.), la prise de conscience est bloquée à cause des contradictions qu’on a signalées. Or, du point de vue d’une interprétation de cette prise de conscience par une nécessité de conceptualisation, il n’y a là qu’une exception apparente, car en ces cas une réorganisation réflexive est indispensable (par opposition aux cas de conceptualisation immédiate), comme s’il s’agissait de remonter aux compositions internes et quasi opératoires de l’action (ce qui est d’ailleurs en partie le cas). Au total, nous dirons donc que la prise de conscience est inversement proportionnelle au degré de pensée réflexive (1) qu’elle exige : facile lors d’une conceptualisation simple, c’est-à -dire de l’application directe d’une forme à un contenu (ce qui est en général le cas à la périphérie de l’action), elle est d’autant plus difficile, et par conséquent retardée, qu’elle exige une conceptualisation réflexive sur des compositions internes (préopératoires ou opératoires, c’est-à -dire sur des contenus qui sont eux-mêmes des formes, et cela d’autant plus que ces compositions sont plus élaborées), où qu’elle implique la réorganisation d’une conceptualisation initiale (ce qui suppose à nouveau une nouvelle forme portant sur un contenu qui est déjà une forme).
$ 24. Les régulations portant sur les relations entre les observables.🔗
— Après avoir examiné les régulations se produisant à propos des observables Obs. O sur l’objet
(1) La pensée réflexive étant une conceptualisation à la seconde ou n-ième puissance.
et Obs. S sur l’action, il convient maintenant d’analyser les régulations portant sur les mises en relation entre observables quelconques, et en particulier entre ces Obs. O et Obs. S selon les trajectoires OS ou Y-X notées à propos des types II d’interactions (§ 10 à 13). Or, ces régulations sont de formes multiples, mais il convient de préciser que nous les distinguerons avec soin des régulations portant sur les coordinations elles-mêmes (Coord. S ou O), car celles-ci comportent par définition des inférences nécessaires, dépassant donc les frontières de l’observable, tandis que les relations entre observables, même si elles atteignent le niveau des fonctions quantifiées (1), donc de la légalité, sont elles-mêmes observables et, en cas d’inférences, n’en englobent pas d’autres qu’inductives, c’est-à -dire non nécessaires et consistant en simples généralisations des observables. Or, le modèle des interactions de types II distingue par méthode (bien qu’en fait cela soit moins aisé), les relations entre les Obs. O et S, donc le trajet OS, et les coordinations issues de ces mises en relation, ou plus précisément inférées à partir d’elles, donc les trajets Obs. S (reliés à Obs. O) à Coord. S et Coord. S à Coord. O, c’est-à -dire la flèche SO (bien distincte mais réciproque de OS). Ce dont nous parlerons ici ne concerne donc que les relations entre les Obs. S ou les Obs. O ou encore entre deux (trajet OS), mais pas encore les coordinations au sens strict.
1° Avant d’aborder les problèmes qui sont centraux pour une théorie de l’équilibration, des régulations inhérentes aux situations relationnelles de contradiction ou de différenciation de notions initialement globales et virtuellement contradictoires, la première question qu’il s’agit de discuter est celle de la construction des relations immédiatement cohérentes parce que exprimant des liaisons constatables sans difficultés pour le sujet. Mais pour nous, le problème est, conformément à notre programme, d’établir si ces constructions élémentaires reviennent déjà à compenser des perturbations, autrement dit si les régulations qui président à leur élaboration par corrections successives sont déjà compensatrices.
(1) Inutile de dire que nous prenons toujours ce terme au sens ordinaire de la quantification comme introduction des quantités sans référence aux notions de quanta ou de discontinuités.
Il est malheureusement très malaisé d’analyser les premières assimilations conceptuelles, car l’enfant qui commence à peine à parler (ce qui est le moment le plus intéressant à cet égard) n’est précisément pas capable de s’expliquer ni de répondre aux questions. Aussi de nombreuses et instructives recherches sont elles encore à faire sur la période s’étendant de 1½ - 2 à 3 ou 4 ans. Mais, à nous en tenir à quelques notations antérieures, nous pouvons tout au moins indiquer que, en opposition avec l’organisation limitée mais remarquablement cohérente des schèmes sensori-moteurs au stade VI de la période préverbale du développement, les premiers schèmes conceptuels se constituent en des situations fréquemment conflictuelles. La première forme de ces conflits se manifeste lors de l’utilisation des concepts en partie construits par le sujet et qui se trouvent alors partagés entre les deux exigences contraires de la stabilité et de la plasticité : ainsi l’un de nos enfants a désigné sous le terme de « vouvou », d’abord le chien d’une personne tous deux vus d’un balcon (ceci à plusieurs reprises espacées), puis des figures sur un tapis, puis le personnage sans son chien et enfin des chevaux, des chars et pratiquement tout gros animal ou véhicule aperçu depuis le même balcon. Lorsque ensuite la signification conceptuelle des mots est stabilisée sous la contrainte de l’entourage social, le conflit réapparaît sous une forme dérivée : l’application des termes conceptuels est alors partagée entre les deux possibilités de signifier le même individu (identique à lui-même) ou un autre individu mais représentant de la même classe ; une solution courante est alors celle d’un compromis, l’objet désigné demeurant à mi-chemin de l’individuel et du générique par une sorte de participation ou d’exemplarité. Un enfant de 3 ans demande par exemple à propos d’un nouvel orage séparé du précédent par un long intervalle, si c’est le même ou pas, mais considère sa nurse comme deux personnages distincts selon qu’elle est à Genève ou qu’il la retrouve dans la ville où habitent ses grands-parents. Les sujets qu’on interroge vers 4 ans hésitent encore entre « une » ou « la lune et pensent souvent que des ombres produites sur la table viennent de « dessous les arbres », ou que les petits courants d’air déclenchés par des mobiles sous leurs yeux émanent du « vent » qui s’introduirait dans la chambre malgré les fenêtres fermées. Or, l’assimilation des ombres produites sur la table et de celles de dessous les arbres ainsi que la comparaison d’un courant d’air et du vent sont parfaitement correctes s’il s’agit de cas particuliers relevant d’une même classe, mais faute de classes génériques le jeune sujet fait de ces assimilations des sortes de « participations » entre les objets individuels eux-mêmes.
Cela étant, il n’est donc nullement métaphorique de parler de perturbation lorsqu’un nouvel objet est confronté avec celui ou ceux qui sont déjà assimilés à un schème conceptuel. Le jeu des régulations consiste alors à doser les identités et équivalences ou différences selon les résistances de l’objet aux tendances assimilatrices variables. Pour ce qui est de l’identité, nous avons étudié de près (1) les difficultés de cette relation, qui peuvent
(1) Voir le volume XXIV des « Etudes d’Epistémologie génétique ».
faire problème pour les jeunes sujets lorsqu’un même liquide change de forme en passant d’un récipient dans un autre, ou qu’un fil de fer droit est ensuite courbé, ou qu’un même être vivant change de taille au cours de sa croissance : même l’identité, malgré le caractère d’évidence qu’elle prendra tôt ou tard en ces situations, résulte donc d’une compensation nullement immédiate qui, pour un même objet, s’oppose à des modifications de forme ou de grandeur. Réciproquement les différences peuvent nécessiter des régulations opposant des compensations aux indices qui favoriseraient l’assimilation. On a vu au § 20 la difficulté à équilibrer, en une classification, les différences avec les ressemblances, etc., ou, au niveau I de la sériation (§ 21), la difficulté à dégager les différences de hauteur quand une tendance assimilatrice impose le primat des équivalences et l’exemple du « vouvou » cité plus haut montre jusqu’où peuvent se généraliser celles-ci lorsque des régulations compensatrices relatives aux différences ne les modèrent pas.
Quant à déterminer en chaque cas les raisons du succès des différences ou des équivalences, nous retombons alors sur le problème de l’équilibre entre la forme et le contenu, dont il a été question au paragraphe précédent, les mêmes mécanismes de valorisation et de répression entrant en jeu lorsqu’il s’agit de relations que pour l’acceptation ou le rejet d’un observable singulier.
2° Un progrès sensible dans les régulations est par contre à noter lorsque les qualifications qui expriment les ressemblances et différences en fonction des possibilités (perturbations et compensations) de l’assimilation conceptuelle ne constituent plus seulement des formes s’appliquant directement aux contenus, mais comportent en plus des formes appliquées aux précédentes, autrement dit un début de conceptualisation de la conceptualisation elle-même : c’est le cas lorsque les ressemblances et différences sont conçues comme variables, autrement dit lorsque interviennent des degrés (« grand », « un peu grand », « très grand », etc.) qui sont en fait des différences de différences ou de ressemblances. Ce ne sont pas encore là des termes comparatifs et la relation est loin d’être encore complètement relative, si l’on peut dire, en ce sens qu’une moindre différence n’équivaut pas encore à une plus grande ressemblance, etc., mais c’est un début orienté dans cette direction.
[###]Nous retrouvons donc ici le problème de ce que nous avons appelé le passage des prédicats absolus aux structures relationnelles, mais, si ce vocabulaire est commode en pensant aux formes verbales employées, il faut d’abord en préciser le sens. En fait, les qualifications construites ou utilisées par le sujet dans ces conceptualisations les plus élémentaires des ressemblances et différences sont à la fois des prédicats, mais mal réglés faute de hiérarchies (celles-ci devant plus tard s’appuyer sur les extensions) et des relations, mais « prérelatives » faute de réciprocités, etc., et surtout faute de degrés et de continuité dans ces degrés (« plus ou moins grand », etc.), donc de sériabilité. C’est alors en raison de leurs lacunes et de leur indifférenciation qu’ils demeurent absolus. Or, c’est un premier pas dans la direction de ces degrés auquel nous assistons maintenant et le mécanisme en est à chercher dans une extension des régulations qui ont abouti à la constitution des simples différences et ressemblances. En effet, une fois opposées deux classes d’éléments individuels par leurs qualifications x et y (= non-x) il reste qu’ils peuvent être distingués eux-mêmes à l’intérieur de chaque classe par des oppositions analogues : en ce cas l’opposition x et non-x appliquée à l’intérieur des x enveloppe une contradiction (ou pseudo-contradiction) qui ne peut être levée qu’en nuançant la qualification, c’est-à -dire en introduisant une qualification de la qualification elle-même, ce à quoi serviront les termes « très peu », « un peu » x, etc., ou « très » et « un peu » y (= non-x).
Quant à savoir d’où viennent ces degrés, c’est sans doute de la régulation elle-même. Celle-ci, qui consiste à compenser une perturbation, y aboutit d’abord par une assimilation (ressemblance) ou un refus suivi d’une assimilation à un schème opposé (différence). Mais, si ces assimilations ne sont pas immédiates et qu’il y a donc régulation préalable, celle-ci débute par des compensations plus ou moins poussées et comporte donc en elle-même des degrés et des oscillations en « plus » et en « moins ». C’est alors la prise de conscience de cette graduation immanente à la régulation, dans les cas où le contenu à assimiler impose la présence d’éléments intermédiaires, qui se traduit par une conceptualisation encore incomplète en « un petit peu », « un peu », « très », etc., mais qui suffit à lever les contradictions.
[###]3° Nous sommes ainsi conduits au problème central que soulève la régulation des relations entre observables et qui se posait d’ailleurs déjà à propos des observables conceptualisés en eux-mêmes (§ 22-23) : celui de la régulation des contradictions ou des pseudo-contradictions. Il est d’abord clair que toute régulation, et à tous les niveaux, comporte une certaine recherche de la non-contradiction : compenser une perturbation par une modification de sens contraire, c’est à la fois reconnaître une opposition, sinon la constituer, et tendre à la lever, ce à quoi aboutissent d’abord, dans le présent domaine, les relations de ressemblances et de différences x et non-x, mais appliquées à deux éléments individuels (ou à deux schèmes) distincts (sans quoi il y aurait précisément contradiction). C’est à ce niveau élémentaire que le sujet, comme nous l’avons vu à propos de la sériation, se refuse à considérer qu’un objet peut se trouver à la fois plus grand qu’un autre et plus petit qu’un troisième, puisqu’il ne saurait être simultanément grand et petit. La compensation est alors complète et même sur-complète puisqu’il ne s’agit d’éviter qu’une pseudo-contradiction, tandis que, dans le cas des contradictions réelles, elle demeure incomplète (comme dans l’exemple des petits bateaux qui flottent parce que légers et des grands parce que lourds) faute de compensation x.non-x = 0 ou + X — X = 0. Mais restons-en pour l’instant aux pseudo-contradictions.
Or, avec le début des graduations, dont il a été question sous 2°, la conception du contradictoire évolue. Supposons que, objectivement, les degrés possibles pour un ensemble se distribuent entre 1 et 10. Le sujet de ce niveau les répartira alors en 1 — 5 = x et 6 — 10 = y (= non-x). En faisant pour commencer abstraction des termes « moyens » éventuellement distingués entre x (petits) et y (grands), il y aurait néanmoins, déjà à l’intérieur des x et des y, les degrés désignés par « un petit peu x », « un peu x », etc. Or, jusqu’ici chaque élément de l’une des collections x ou y (non-x) était perturbateur pour ceux de l’autre, et chacun des deux schèmes x et y jouait un rôle compensateur. Désormais, au contraire, des relations analogues de différences et ressemblances se constituent à l’intérieur des deux schèmes et cela jusqu’assez loin, puisque, chaque élément étant tant soit peu différent des autres il y aura finalement autant de sous-schèmes que d’objets individuels
[###](étiquetage). En ce cas, du fait que l’instrument compensateur, autrement dit chaque schème assimilateur total x ou y, s’est assoupli et enrichi, il aura tendance à étendre son action, ce qui, puisqu’ils sont deux, les orientera vers l’assimilation réciproque. Or, si les caractères x et y sont incompatibles (d’où x.y = 0 ou + X — X = 0), les degrés voisins le sont moins, c’est-à -dire qu’il est plus facile de constituer des intersections entre « très petit » et « un petit peu petit », etc. De ce fait, la région frontière entre x et y finira par donner lieu elle-même à des intersections. Par exemple, « pas très petit » devenant très voisin de « un tout petit peu grand », ils peuvent être englobés en une sous-classe commune aux « petits » et aux « grands » : d’où la formation des « moyens » (terme d’abord lui aussi prédicatif mais prenant alors un sens semi-relatif).
Or, le progrès que constitue ce début d’intersection est que, à son intérieur mais seulement en ce secteur restreint pour commencer, une faible différence devient solidaire d’une certaine (et assez grande) ressemblance, ce qui est justement le double caractère finalement attribué aux « moyens ». D’où alors les deux étapes suivantes. Au cours de la première l’un des schèmes x ou y assimile tous les éléments de l’autre, moyennant la distinction des degrés : si l’enfant part de y (= les grands), alors les x (= les petits) deviennent de moins en moins y, et s’il part de x c’est l’inverse ; mais, comme il s’agit déjà d’une conceptualisation de conceptualisation (x ou y en « plus » et en « moins ») généralisée à l’ensemble, le sujet ne saurait d’abord se livrer à ces deux sortes de comparaisons à la fois. Lors de la seconde étape au contraire il y parviendra, chaque relation < pouvant s’inverser en > de telle sorte que 2e < 3e dans le sens xy équivaut à 8e > 9e dans le sens yx (en comptant les mêmes éléments de 1 à 10 mais dans les deux sens de parcours). Or, c’est là en fait le niveau de la sériation opératoire avec son caractère relationnel, sa réversibilité et sa transitivité, produits finals des régulations antérieures (§ 21).
Au total, et pour ce qui est des pseudo-contradictions, le point de départ de cette évolution est constitué par les régulations qui, pour un contenu donné, opposent des relations de ressemblances (donc imposent une forme assimilatrice) en compensation des perturbations constituées par les éléments ou aspects de ce contenu qui y résistent, et imposent des relations
[###]de différence (donc s’opposent à l’assimilation à un schème x pour la transférer sur y [= non-x]) lorsque le contenu serait déformé (faute d’accommodation) s’il était assimilé en x. Cela étant, le point de départ de la construction est constitué par les deux schèmes x et non-x (= y), non contradictoires quand ils s’appliquent à des objets différents, mais qui paraissent contradictoires (pseudo-contradiction) lorsqu’ils concernent le même objet (y compris sous les formes > et < quand on les suggère). L’évolution de ce processus régulateur initial conduit, par contre, à passer de ces deux collections disjointes x et y (= non-x) à des intersections croissantes, jusqu’à une identification finale par assimilation réciproque des deux classes et à une compréhension du fait qu’une petite différence équivaut à une grande ressemblance et réciproquement, avec compensation complète des relations < et >.
Pour ce qui est maintenant des contradictions réelles, comme dans l’exemple des petits et grands bateaux, la différence est que les deux classes x et y de départ (légers et lourds) comportent plus que ces deux qualifications, et que les concepts utilisés sont hétérogènes parce que indifférenciés : le bateau léger n’est pas fort mais est porté par l’eau qui est forte, tandis que le bateau lourd est fort et peut se porter tout seul sur l’eau, la notion du lourd impliquant donc le concept de fort et celui-ci englobant des composantes multiples (selon que c’est l’eau qui « porte » ou le bateau qui « se porte ). Mais il est remarquable que, malgré cette différence essentielle, les régulations qui conduiront peu à peu l’enfant à surmonter ces contradictions sont analogues à celles qui lui permettent de se libérer des pseudo-contradictions, parce que, en appliquant la même méthode des compensations progressives entre les plus et les moins (> et <), le sujet ne peut que s’apercevoir du fait qu’elle conduit en certains cas à des conséquences acceptables (relations cohérentes), tandis qu’en d’autres les compensations ou symétries demeurent incomplètes et les conséquences absurdes. En effet, si le plus lourd est bien l’équivalent du moins léger, la qualité de « mieux se porter sur l’eau » ne l’est pas d’« être moins porté par l’eau », puisqu’il y a deux causes en présence, l’eau et le bateau, et que la notion de force est prise en deux sens distincts, porter et se porter. Si le sujet procédait par degrés comme dans une sériation, il arriverait
[###]même à cette conclusion qu’à mi-chemin des relations extrêmes le bateau médian ne serait plus guère porté par l’eau, parce que trop lourd, et ne se porterait pas suffisamment lui-même parce que trop léger. Aussi bien, lorsqu’il veut généraliser la relation entre la force de l’eau et le poids des bateaux, l’enfant dira-t-il que l’eau les porte toujours, et que, si elle y parvient pour les grands, c’est que ceux-ci sont, il est vrai, lourds pour nous », mais sont « légers pour le lac ». Enfin le sujet rendra la notion de poids relative au volume et parviendra ainsi aux compensations entières : moins lourd × plus grand = plus lourd × plus petit.
En ces cas les deux classes initiales des lourds et des légers finissent également par fusionner en une classe totale des poids relatifs aux volumes, avec réciprocité des relations > et <, mais les concepts de grandeur, de poids et de force donneront lieu à des sous-classes différenciées, à relations distinctes, mais cohérentes, selon leurs diverses significations possibles. La solution de ce problème de l’élimination des contradictions réelles semble donc relever des mêmes compensations entre relations que pour les pseudo-contradictions, selon les différents modes successifs propres aux régulations initiales et aux symétries opératoires finales.
4° Nous sommes ainsi conduits à examiner la question des relations fonctionnelles ou dépendances entre variables, dont le rôle est évident dans l’exemple précédent. Mais il faut pour cela remonter aux niveaux examinés sous 2° et 3° où les relations globales initiales commencent à se quantifier en termes de « plus » et de « moins ». En effet, sitôt une différence reconnue comme variable et comportant donc des degrés, le sujet devient capable de constater la liaison possible entre deux séries distinctes de variations, ce qui constitue une fonction. La source en peut être déjà la liaison entre un événement B et sa condition A, au cas où la suppression de A entraîne celle de B (sublata causa, tollit effectus), mais il s’y ajoute, en cas de variations de a et de b, qu’à chaque valeur de a peut en correspondre une sur b. Ces covariations entraîneront alors la formation des fonctions constituantes, encore simplement quantitatives et ordinales (et sans conservations) vers 5½ -7 ans, mais qui se quantifieront sous forme de fonctions constituées
[###](= quantifiées) dès le niveau des compositions et conservations opératoires.
Du point de vue des régulations, les fonctions sont d’un intérêt particulier, car ce n’est jamais sans tâtonnements que le sujet les découvre, soit en faisant varier les observables sur l’objet lorsqu’il s’agit des rapports entre objets seuls (modèle IIC, § 12, fonction XY), soit par un réglage de l’action propre dans les cas IIB et surtout IIA (§ 11 et 10), où les résultats Obs. O sont fonction des ajustements de l’action, connus par les Obs. S. Dans le cas des relations entre objets, les variations de la variable indépendante x, dans y = f(x), peuvent être dites perturbations, en tant que modifiant l’état antérieur, et les variations de y seront les compensations qui conservent la relation, encore que pendant la phase de découverte de la fonction, c’est souvent à partir des variations de y que le sujet remonte à celles de x (et que, du point de vue de sa prise de connaissance, les rôles sont alors renversés). Mais, pour ce qui est des relations entre les Obs. O et les Obs. S lorsque l’action propre intervient à titre de facteur, la situation est bien plus complexe. Comme on l’a rappelé au § 23, la prise de conscience procède en général à partir des résultats (périphériques) de l’action dans la direction de son mécanisme (central), les premiers étant souvent eux-mêmes malaisés à analyser. Il en résulte que, tout en visant un résultat, globalement conçu comme fonction de son action, le sujet peut demeurer d’abord en une ignorance assez grande des variations en jeu. De deux choses l’une, alors. En premier lieu l’action peut commencer par un échec, d’où la nécessité d’un meilleur réglage actif : en ce cas les variations de l’objet apparaissent comme perturbatrices et les corrections dues au réglage de l’action sont compensatrices, mais, comme ce sont les observables sur l’objet (Obs. O) qui seuls permettent de rectifier les observables sur l’action, les Obs. S dépendent donc des Obs. O et compensent ensuite à nouveau leurs variations (qui sont perturbatrices par rapport aux Obs. O et S antérieurs). Par exemple, le sujet commence par échouer lorsqu’il essaie de lancer une boule contre un but donné après ricochet contre une paroi. En ce cas le point touché contre la paroi joue un rôle perturbateur et le sujet va régler son tir (compensation) ; mais ne sachant pas s’il doit viser la paroi à gauche ou à droite
[###]du point précédent, ce sont les constatations suivantes (Obs. O) qui corrigeront ces observables sur l’action (Obs. S). Ou bien, au contraire, l’action réussit plus facilement, mais il n’y a pas davantage conscience, donc conceptualisation adéquate de son fonctionnement, et ce sont une fois de plus les observables sur l’objet (Obs. O) qui permettent de corriger (par régulation cette fois conceptuelle et non plus matérielle comme au cas précédent) les erreurs sur les Obs. S par un jeu de compensations. Par exemple, dans la situation précédente des ricochets, c’est la variation des essais, même lorsqu’ils sont couronnés de succès, qui permet au sujet de prendre conscience de la manière dont il a orienté ses mouvements (en fonction des angles d’incidence et de réflexion). On voit donc pourquoi, dans le modèle IIA (§ 10), nous considérons la direction OS dans les relations entre les deux sortes d’observables Obs. O et Obs. S comme primant assez constamment la direction SO.
En conclusion, l’examen des régulations portant sur les relations entre les observables montre qu’en ces cas autant que lors des conceptualisations des observables de départ (§ 22 et 23), les constructions nécessaires au passage d’un niveau de développement à un autre sont orientées par les compensations.
$ 25. Les régulations des coordinations (« coord. s et o »).I : la causalité.🔗
— Mais qu’en est-il des coordinations elles-mêmes, c’est-à -dire des mécanismes inférentiels des structures cognitives d’ensemble ? L’équilibration par régulations progressives ne se présentera-t-elle alors que comme un mécanisme secondaire et correcteur intervenant après chaque essai de construction pour en améliorer la forme et le fonctionnement, ou apparaîtra-t-elle à nouveau comme formatrice et constitutive, en tant que toute construction cognitive comporte à titre de condition nécessaire une dimension compensatrice, complémentaire (au double sens psychogénétique et logique) de son caractère de nouveauté constructive ? Nous allons essayer de montrer que, s’il existe toujours des mécanismes compensateurs dans les structures cognitives achevées, c’est que le fonctionnement logique et valablement déductif qu’ils assurent en ces états de fermeture finale constitue l’aboutissement d’un progrès continu dans les compensations dont témoi-
[###]gnent les régulations en jeu durant les périodes de formation : d’un tel point de vue la compensation est pour ainsi dire à la fois cause et effet, ou, si l’on préfère, facteur et résultat des structurations : cause ou facteur lors des régulations formatrices et effet ou résultat comme partie intégrante de la structure finale.
1° C’est dans le domaine de l’explication causale que la situation est la plus claire. En effet, d’une part, la causalité consiste essentiellement en un système de compensations entre ce que perd le mobile actif et ce que gagnent le ou les mobiles passifs. D’autre part, sa conceptualisation prend naissance au sein de l’action propre, et en fonction d’un jeu de régulations portant sur les mouvements du sujet et les modifications constatées sur l’objet. En ce cas, les structures finales sont donc préparées dès les régulations initiales, parce que celles-ci s’appliquent à des mouvements matériels qu’elles règlent dès avant leur intériorisation, tandis que, dans le cas des structures logico-mathématiques les compensations opératoires finales constituent l’aboutissement de celles qui sont constitutives du mécanisme interne lui-même de toute régulation et non pas de ses effets matériels (relatifs aux actes ou conceptualisés), comme lorsqu’il s’agit de la causalité.
La causalité débute dès les niveaux sensori-moteurs et perceptifs, et, dès ces formes élémentaires, en particulier tactilo-kinesthésiques, il est possible de distinguer : 1) les régulations portant sur les observables en tant, non pas encore que conceptualisés (puisqu’il n’y a pas de concepts à cette étape), mais que directement perçus et schématisés lors de leurs répétitions ; et 2) les régulations portant sur les coordinations en tant que compositions dépassant les frontières de l’observable. En effet, si l’on se réfère au modèle de l’interaction IA (§ 9), on y distingue, à titre d’observables sur l’action (Obs. S) les mouvements Ms et la poussée Ps effectués par le sujet, et sur l’objet (Obs. O), la résistance Ro et les mouvements Mo du mobile poussé. Cela étant, nous avons vu que les régulations sur les observables de l’action consistent : a) en un réglage de l’effort, c’est-à -dire en un dosage des mouvements Ms et poussées Ps, mais en fonction de la résistance Ro plus ou moins forte ou presque nulle de l’objet (flèche a sur le schéma du § 9) ; et
[###]b) en une mise en relation des mouvements de l’objet (Mo) et de ceux du sujet (Ms), mais qui est déjà fonctionnelle en ce sens que plus les Mo augmentent et plus les Ms s’accroissent de leur côté (flèche b sur le schéma). II est donc visible que ces régulations sur les observables sont déjà compensatrices, ce qui est bien connu de la « conduite de l’effort » et ce qui est évident aussi pour les mouvements.
Quant aux coordinations qui en rĂ©sultent (interaction IIA du § 10), ce sont elles qui constituent le lien causal, car, Ă s’en tenir aux observables prĂ©cĂ©dents et mĂŞme Ă leurs rĂ©gulations, il n’y a encore lĂ que des successions rĂ©gulières sans aucune nĂ©cessité : plus l’objet rĂ©siste, plus le sujet pousse ; et plus le sujet avance, plus l’objet se dĂ©place. Or, comme Hume l’a montrĂ© (1), il n’y a encore lĂ que des « conjonctions » sans aucune « connexion ». C’est alors qu’interviennent les coordinations, dues aux infĂ©rences du sujet (Coord. S), mais attribuĂ©es Ă l’objet (Coord. O) : de ce que les deux fonctions a et b (flèches a et b sur le modèle du § 9) sont de directions croisĂ©es, le sujet en conclut, mais sans le percevoir directement en tant que perception d’un passage visible ou sensible, que quelque chose s’est « transmis » de lui Ă l’objet, ou de façon gĂ©nĂ©rale de l’agent Ă l’objet passif. En quoi consiste en ce cas cette transmission, qui est Ă la fois production (en tant que le patient est modifiĂ©) et conservation (en tant que le mouvement transmis hĂ©rite du mouvement producteur) ? Elle revient Ă nouveau Ă admettre, mais en vertu d’une composition infĂ©rentielle et non plus d’une constatation, un jeu de compensations : ce qui est gagnĂ© par le patient (le mouvement Mo) est perdu ou dĂ©pensĂ© par l’agent, et c’est cette compensation nĂ©cessaire qui, Ă tous les niveaux d’interprĂ©tation, se retrouvera sous des conceptualisations diverses, jusqu’à la conservation de la quantitĂ© du mouvement transmis (mv) et de l’énergie cinĂ©tique transfĂ©rĂ©e (½ mv2). Or, aux niveaux sensori-moteurs et perceptifs il y a dĂ©jĂ lĂ une composition infĂ©rentielle ou prĂ©infĂ©rentielle et les rĂ©gulations inhĂ©rentes au schĂ©ma-tisme sensori-moteur ou Ă la perception qui l’assurent sont dĂ©jĂ
(1) En oubliant d’ailleurs le sujet, mais sur le terrain des observables rien n’empêche, en effet, de le remplacer par une boule de billard, les quatre observables restant les mêmes sauf que de simples variations fonctionnelles se substituent aux régulations actives.
compensatrices. Dans le cas des schèmes sensori-moteurs de causalité, cela est facile à établir en suivant les progrès de la spatialisation et de l’objectivation croissantes de la causalité (§ 16), avec leurs retentissements sur la causalité perceptive tactilo-kinesthésique. Quant à la causalité perceptive visuelle, il est également clair que l’« impression » causale constitue une résultante, et ne correspond pas à la perception d’un processus de passage (mouvement phi, etc.), que l’on verrait matériellement entre l’agent et le patient. Cette résultante est alors le produit des régulations perceptives portant sur les directions et vitesses des mouvements oculaires : par exemple, lorsque le regard a suivi le mouvement de l’agent et passe de là sur le patient, il y a « transport oculaire » à la fois de la direction, du mouvement et de la vitesse, de telle sorte que, si l’objet passif est plus lent que l’actif, il y a simultanément perception d’une résistance (1) et d’une continuité. Ce sont donc ces régulations perceptives qui assurent les compositions, avec notamment les « préinférences » qu’elles entraînent (au sens de Helmholtz, couramment admis aujourd’hui), de telle sorte que, même sur ce terrain élémentaire, la causalité comme telle est à concevoir comme une coordination (Coord. S), et non pas comme un observable si l’on distingue les observables directement perçus à titre individuel ou local et leur résultante globale.
2° Quant aux formes supérieures ou notionnelles de la causalité, on retrouve en chacune d’elles les coordinations inférentielles du sujet (Coord. S) mais attribuées en leurs résultats à l’objet lui-même (Coord. O), et comportant leur structure de compensations préparée ou assurée grâce au jeu de régulations déjà compensatrices. Par exemple, dans les coordinations successives conduisant à la transmission médiate des mouvements, le sujet qui en arrive à la concevoir comme un enchaînement externe de transmissions immédiates (une fois reconnu que toutes les billes ne partent pas et que la bille active ne passe pas derrière les autres), ne peut faire cette hypothèse de chocs successifs, avec arrêt de chacune à commencer par la bille active, sans mettre en compensation le mouvement de
(1) Résistance perçue par voie proprioceptive sur le mouvement oculaire ralenti et par voie visuelle sur le mobile lui-même.
départ gagné par la dernière bille passive avec ce qu’ont fait les précédentes. Lorsque débute la transmission médiate semi-interne inspirée par la transitivité opératoire, cette correction du schème conceptuel précédent satisfait le sujet parce qu’une transmission passant « à travers » les mobiles est, par sa nature même, quelque chose que « donne » toute bille active (« elle a donné son élan ») et que gagne celle qui le prend.
A traduire ces niveaux en termes de conduites α à γ (§ 13), il est clair que le facteur perturbateur, par rapport au schème acquis précocement de la transmission immédiate, est constitué par la présence des éléments intermédiaires entre les billes A à N. Or, au niveau initial, ils sont négligés (conduite α), ce qui revient à dire que la perturbation est écartée. Par contre, dans la suite il y a à la fois intégration de la perturbation (conduite β), puisque les intermédiaires donnent lieu à un enchaînement de transmissions immédiates, et déformation des observables puisqu’ils sont « vus » en mouvement. Mais ce mouvement imaginé est intéressant au point de vue des compensations fonctionnelles mentionnées au § 13, en ce sens que, s’il est censé augmenter, il en va de même de son effet, tandis que s’il est supposé supprimé, la transmission l’est également (sublata causa…). Au niveau suivant il s’y ajoute une autre relation compensable en ce sens que si A pousse B et si B pousse C, etc., la pensée du sujet remonte de C, etc., à A jusqu’à en conclure à une poussée transitive de A à C, D, etc. Mais cette transitivité demeure imparfaite, puisque l’impulsion peut augmenter ou diminuer lors de chocs successifs. Après qu’un début de « réaction » (au sens physique d’opposé à l’action) soit entrevu, le dernier niveau atteint par contre le rang des conduites de type γ.
Dans le domaine des explications causales par composition additive d’éléments (schèmes corpusculaires), le jeu des compensations n’en est pas moins évident. Le sucre qui fond dans un verre d’eau se désagrège en fragments de plus en plus petits : en ce cas leur disparition finale (qui équivaut donc à une perte) n’est d’abord compensée que par des processus globaux tels que « ils sont devenus de l’eau » (ce qui est un gain pour celle-ci) ou « ils sont partis en l’air », après même un niveau où la compensation de type α (§ 13) conduit à une annulation du sucre par anéantissement ; mais dès le niveau opératoire, la
[###]compensation devient effective avec transformation des grains encore visibles en « tout petits grains » invisibles et conservation de la matière sucrée au sein de l’eau. Dans le cas d’un bouilleur de Franklin, où un liquide contenu à l’une des extrémités du dispositif disparaît pour réapparaître à l’autre, les jeunes sujets qui ne font encore aucune hypothèse d’évaporation ni de condensation, imaginent néanmoins des compensations : l’« eau » qui s’évanouit d’un côté a passé à travers le verre pour se dissiper dans l’air, et celle qui devient visible de l’autre côté (où le tube entièrement scellé est plongé dans de l’eau froide pour abaisser la température) est entrée à travers le verre à partir du récipient extérieur ; à un niveau ultérieur au contraire, il y aura compensation exacte (avec conservation de la matière) entre le liquide initial et celui qui resurgit à l’autre bout, soit qu’il ait passé inaperçu d’une extrémité à l’autre en se glissant sous la forme de très fines gouttes, soit finalement par l’intermédiaire de la vapeur. Mais à chacun de ces niveaux il y a quelque compensation entre les gains et les pertes.
Sur le terrain de l’action et de la réaction, cet aspect constitutif de la causalité est naturellement tout aussi évident, mais ne prend une forme exacte qu’aux niveaux supérieurs. Par contre, très précocement, les coordinations inférentielles expliquent les ralentissements de l’agent par les résistances ou freinages de l’objet passif, ce qui n’est pas une compensation au point de vue des directions, mais ce qui l’est déjà à celui des forces en conflit.
En un mot, la causalité comporte des compensations à tous les niveaux, dès les régulations élémentaires et jusqu’aux modèles déductifs supérieurs, mais cela parce que en tous les cas la régulation comme la déduction portent sur les transformations matérielles de l’objet tout en étant dues elles-mêmes aux activités du sujet.
$ 26. Les régulations des coordinations. II : les coordinations logico-mathématiques et la forme des régulations.🔗
— Pour ce qui est maintenant des coordinations du sujet aboutissant aux opérations logico-mathématiques, il va de soi que ces structures opératoires finales atteignent la compensation sous une forme complète, puisqu’elles sont réver-
[###]sibles et que, entre des opérations quelconques et d’autres déterminées, il existe selon les cas des rapports involutifs d’inversion, de réciprocité ou de corrélativité (dualité). Nous avons donc depuis longtemps présenté cette réversibilité comme un produit de l’équilibration, qui y conduit pas à pas durant les stades de formation, et conçu l’opération comme une régulation devenue « parfaite » au sens d’une anticipation de toutes les transformations et d’une précorrection des erreurs. Mais il reste à justifier ici ces hypothèses en précisant le mécanisme de ce passage de la régulation à l’opération et en montrant pourquoi les structures logico-mathématiques aboutissent ainsi à des compensations entières par symétries généralisées, tandis que la causalité, tout en comportant son mode particulier de compensation par productions et conservations combinées, demeure irréversible en ses séquences spatio-temporelles et ne connaît par conséquent que des équivalences approchées avec les compositions opératoires dont elle procède sous les différentes formes qu’elle attribue aux objets et au réel.
1° Or, la grande différence entre les deux situations consiste en ceci que les régulations jouant un rôle dans le développement de la causalité, dès les débuts au plan de l’action propre et jusqu’aux variétés de niveaux supérieurs, reviennent à agir sur des contenus qui lui sont extérieurs et à les modifier matériellement ; au contraire, les régulations préparant une structure logico-mathématique n’interviennent à cet égard que par leur forme seule, et ne tirent que de cette forme les éléments et connexions, qui finiront par acquérir leurs caractères opératoires, parce que, dès leur statut régulatoire, ils présentent à l’intérieur même de ces régulations un caractère logico-mathématique.
a) Pour ce qui est de la causalité, nous venons de voir que les régulations relatives aux observables d’un système causal agissent directement sur leurs transformations matérielles, tout en les conceptualisant par prise de conscience ou constatations extérieures à l’action : doser l’effort dans l’action propre, évaluer des poussées entre objets, analyser des séquences spatio-temporelles, des vitesses, etc. Quant à la régulation des coordinations (Coord. O), elle revient, par exemple, à contrôler l’existence d’une transmission, mais par tâtonnements en partie
[###]inférentiels portant sur les observables précédents, qui sont relatifs à l’objet ; ou à inférer les relations entre une action et une réaction, mais toujours à partir des contenus matériels observables. Certes, ces déductions et inférences relèvent de coordinations logico-mathématiques, et nous y reviendrons, mais, dans la mesure où les liaisons qu’elles établissent sont attribuées aux objets, c’est-à -dire dans la mesure où elles deviennent précisément causales, c’est qu’elles tendent à rejoindre les transformations matérielles des objets et s’appuyent par conséquent sur des contenus physiques, d’abord observables, puis imaginés au sein des ou entre les observables. C’est pourquoi elles aboutissent à des compensations de nature matérielle ou dynamique.
b) Par contre les régulations intervenant dans les coordinations logico-mathématiques (ou Coord. S) conduisent à des compensations relatives à des formes seulement (opérations inverses, réciprocités, etc.), et restent homogènes à celles qui sont en jeu dans le fonctionnement régulatoire lui-même, puisque le propre de toute régulation est de comporter déjà des formes analogues dès les compensations élémentaires. Certes, celles-ci demeurent approchées et incomplètes, mais elles n’en constituent pas moins des compensations de formes quasi réversibles. Ceci est déjà clair en ce qui concerne les régulations portant sur les observables préopératoires ou opératoires : ces régulations consisteront par exemple à renforcer ou à freiner un acte cognitif, qu’il s’agisse d’une mise en relation, ou de l’assimilation d’un observable à un schème conceptuel, ou de n’importe quelle composition au stade de sa recherche et des tâtonnements ; ou bien la régulation reviendra à imprimer à la recherche ou à l’acte en voie d’exécution une certaine direction, puis une direction plus ou moins différente jusqu’à la stabilité ; ou bien encore elle oscillera entre un ordre de succession dans l’exécution ou un autre, etc. En ce qui concerne les régulations concernant les coordinations elles-mêmes, il en va a fortiori ainsi : celles-ci, au cours de leur élaboration, seront à leur tour renforcées ou freinées, dirigées en un sens ou en un autre, organisées selon un ordre ou son inverse, etc., de manière à éviter les contradictions entre coordinations pouvant être d’abord hétérogènes. Or, de tels fonctionnements tiennent aux
[###]formes mêmes de toute régulation, puisque celle-ci consiste précisément à pouvoir agir sur un contenu quelconque selon ces symétries relatives à des activités déjà quantifiées de façon élémentaire que sont le renforcement ou l’affaiblissement, l’augmentation ou la diminution, le choix d’une direction ou d’une autre plus ou moins différente jusqu’à son opposée, etc., bref selon des modifications en plus ou en moins et dont chacune compense l’autre.
Dès les régulations sensori-motrices dont il est facile de constater les améliorations restreintes dans le sens des rétroactions et anticipations avec l’amplitude graduellement réduite de leurs oscillations, on observe les propriétés inhérentes à la régulation de pouvoir corriger son contenu grâce à des compensations dont les formes se compensent elles-mêmes par un réglage du plus ou du moins. En un tout autre domaine, lorsqu’un sujet en est au stade de la sériation où la méthode demeure empirique mais aboutit à une ordination complète, ses régulations consistent non seulement à corriger chaque erreur mais, en présence de chaque nouvel élément qu’il s’agit de placer, à osciller entre les relations > et < en dosant le pour et le contre des estimations tentées et de leurs conséquences, donc de chaque décision à prendre : ici encore, si les corrections ne s’effectuaient pas selon des formes qui se compensent elles-mêmes, ces corrections cesseraient d’être dirigées.
c) Mais, si toute régulation consiste en une activité comportant des formes, et dont ces formes se compensent elles-mêmes par le jeu du plus et du moins, c’est donc, d’une part, que les régulations, sans être opératoires, sont déjà de nature logico-mathématiques, mais aussi, d’autre part, qu’elles présenteront les mêmes caractères dans tous les domaines, y compris celui de la causalité, d’autant plus que les coordinations causales (Coord. O) sont elles-mêmes inférentielles. Effectivement, ce sont les mêmes régulations que l’on retrouve en tous les secteurs, avec leurs mêmes formes, bien que la différence reste essentielle entre les deux situations où elles s’appliquent à un système physique, ou à un système logico-mathématique. Dans le second cas la régulation ne modifie qu’un système constitué également par des formes, de telle sorte que son contenu ou sa sphère d’application consiste encore en formes,
[###]et qu’il y a donc homogénéité entre ce contenu (ou domaine d’application) de la régulation et la structure de celle-ci. Dans le premier cas au contraire, la régulation s’applique, comme déjà dit, à un contenu matériel qui demeure en ce sens extérieur à la structure régulatrice, et cela va de soi puisque celle-ci tient aux activités du sujet et celui-là à l’objet, ou aux caractères physiques (et en ce sens objectifs) de l’action propre (1). Il en résulte que la régulation, en un système causal, modifie matériellement son contenu (plus ou moins grande poussée, etc., pour les observables, et refus ou acceptation, à des degrés divers, du fait objectif d’une transmission, pour ce qui est des coordinations), tandis qu’en un système logico-mathématique elle ne revient qu’à modifier des formes en utilisant ses propres formes.
Seulement, comme la régulation est une, puisque ses mécanismes demeurent les mêmes en tous les domaines et sont de nature logico-mathématique en tant que reposant sur le plus et le moins, les symétries, etc., il en résulte que, dès le niveau des régulations à elles seules, toute connaissance physique en voie de formation comporte déjà un apport logico-mathématique, et un apport que la régulation elle-même, si l’on peut dire, attribue à son objet, bien que celui-ci soit de nature matérielle et extérieur à elle. En d’autres termes, dès le moment où le sujet augmente ou diminue une poussée (en son action physique ou entre objets), ce plus et ce moins sont déjà de caractère logico-mathématique, mais appliqués et aussitôt attribués à la poussée matérielle elle-même. Il s’ensuit que, à tous les niveaux la connaissance physique est indissociablement physique et logicomathématique, tandis que ce second type de connaissance peut se dissocier du premier et aboutir tôt ou tard à l’état de logique ou mathématiques « pures ».
2° Mais on pourrait craindre qu’en dotant ainsi la régulation de formes propres nous ne soyons conduits à la substantifier sous les espèces d’un pouvoir intelligent autonome, alors
(1) On peut même rattacher aux régulations causales de l’action propre les régulations affectives de P. Janet, qui portent sur l’énergétique de la conduite : régulations de mise en train de l’action (« érection de la tendance »), ou de terminaison, d’activation (intérêt, ardeur, effort), ou de freinage (fatigue, etc.). Or, il est à noter qu’elles constituent elles aussi des modifications en + et en — , la mise en train et la terminaison comportant en outre une forme d’annulation, mais comme cas particuliers de ces + et de ces — .
que l’intelligence elle-même a depuis longtemps cessé d’être une « faculté ». Ne pourrait-on donc pas dire que la régulation se réduit simplement à l’ensemble des réactions des éléments de son contenu les uns sur les autres, ces diverses actions se compensent alors en vertu de leurs propriétés mêmes ? Mais il y a à cela deux sortes de difficultés. La première est qu’il n’y a pas de compensations sans activité compensatrice dont les formes initiales se manifestent dès l’assimilation et l’accommodation de chaque schème et dès les mises en relation les plus primitives entre les éléments : nous avons vu, en effet, qu’entre les contenus et les formes intervient déjà toute une équilibration (§ 22 et 23), comportant des activités de compensations. La seconde est que ces actions et réactions des éléments du contenu ne se produisent pas au hasard, mais comportent un déroulement historique en tant que les précédentes influencent les suivantes grâce à l’extension progressive des propriétés de rétroaction et d’anticipation de la régulation. Sans ces dernières conditions on ne comprendrait plus le fait essentiel que les oscillations propres aux débuts de certaines régulations sont d’amplitude décroissante et se stabilisent, non pas en vertu d’un mélange et d’un désordre croissants (entropie), mais bien dans la mesure où une organisation a pu se constituer. Dans l’hypothèse du hasard, en effet, le tâtonnement ou bien ne prendrait jamais fin, ou bien se solderait par des compromis, alors qu’il est de plus en plus dirigé. En d’autres termes, chaque ensemble de régulations n’est bien, si l’on veut, que le système des compensations qui se produisent en un milieu de contenus, de même que chaque structure opératoire n’est pas autre chose qu’un système de transformations compensables en un même milieu, mais le premier de ces systèmes est déjà organisé ou en voie d’organisation, même si le second seul l’est complètement. Ce n’est donc pas une métaphore que de parler de régulations en tant que systèmes et de leur prêter des formes plus ou moins générales de compensations, dont l’exercice et l’application préparent à des degrés divers les mécanismes opératoires. Cela s’impose d’autant plus que, comme on l’a déjà vu au chapitre II, on assiste à une amélioration endogène des régulations, selon le processus des équilibrations majorantes sur lequel nous allons revenir.
Nous sommes donc conduits à répéter que la régulation
[###]constitue la source des opérations, celles-ci consistant en régulations « parfaites » au sens de Ashby. Mais, ce que l’on comprend mieux, si l’on accepte la distinction entre la forme interne propre à tout processus régulateur et ses résultats par modification du contenu auquel il s’applique, est que l’opération ne dérive pas des compensations effectives auxquelles la régulation conduit en chaque cas, mais bien des processus internes utilisés par la régulation pour aboutir à ce résultat, puisque ces processus présentent déjà toujours des formes logico-mathématiques. A cet égard, les graduations en plus ou moins qui interviennent dans les compensations sont au point de départ des opérations additives, l’ordre suivi dans les démarches jouera un rôle dans les opérations d’ordre, les symétries dans les opérations de correspondance, etc.
3° Cela dit, il devient donc acceptable de soutenir que les coordinations des actions du sujet (Coord. S) ou, de manière générale, les compositions opératoires ou logico-mathématiques constituent elles-mêmes des constructions issues de compensations ou d’une recherche de compensations. En premier lieu, en effet, ces compositions comportent chacune un aspect fondamental de compensation, puisque toute inférence nécessaire et toute logique reposent sur des structures fondées sur des symétries (opérations inverses, etc.). En second lieu, et à s’en tenir à des remarques de sens commun, il va de soi que le sujet ne se livre pas à des constructions déductives sans qu’elles répondent pour lui à un besoin. Mais, sans nous borner à dire, avec la tradition fonctionnaliste, qu’un besoin est la marque d’un déséquilibre et que sa satisfaction traduit une rééquilibration, nous avons vu, à propos des régulations portant sur les observables relevant de l’objet (Obs. O), puis surtout de l’action (Obs. S, § 22 et 23) que les lacunes correspondent, dans un champ cognitif, à un jeu complexe de valorisations et dévalorisations notionnelles avec la dynamique qu’elles supposent quant à la répression des éléments écartés et aux pressions qu’ils peuvent exercer sur la conceptualisation en voie d’organisation. Or, on peut en dire autant et même plus en ce qui concerne les régulations portant sur les coordinations. Un sujet n’est certes jamais troublé par ce qu’il ignore complètement et ce n’est pas le besoin d’une compensation générale par rapport
[###]à l’immense sphère des matières inconnues qui nous poussera jamais à entreprendre des constructions intellectuelles. Par contre, dans toute la zone frontière entre ce qui est assimilé et ce qui reste sans intérêt au moins actuel interviennent des quantités de connaissances approximatives et de problèmes mal résolus qui incitent sans cesse à la recherche : c’est alors en cette région que se déroule le jeu instable des processus dynamiques visant à valoriser certaines questions et à en écarter d’autres sans les annuler pour autant. En effet, on ne supprime pas une question et, même refoulée, elle resurgit d’elle-même à cause des implications qu’elle comporte et qui la lient à ce qui paraît acquis. Il n’est donc nullement tautologique de supposer que chaque construction nouvelle, comportant des coordinations inférentielles et prenant naissance en un tel contexte de recherche (qui, pour un esprit actif, est celui de tous les jours), vise à compenser, non pas des déficits ou lacunes quelconques, mais ceux qui correspondent à des schèmes déjà activés, donc des perturbations ayant fait obstacle jusque-là à la solution de tel ou tel problème. Lorsque, par exemple, les enfants de 7-8 ans font cette découverte, qui est très notable pour eux, qu’en toute sériation et en toute classification, les relations de forme < correspondent nécessairement à des relations >, il y a certainement là une compensation par rapport aux multiples perturbations qu’entraînaient la construction simplement empirique des séries ou l’incompréhension de la relation quantitative d’inclusion (B > A si A + A’ = B).
D’où le troisième argument : la justification de cette liaison entre les constructions logico-mathématiques et les compensations est fournie par l’analyse des régulations, puisque celles-ci interviennent dans les phases formatrices de toute construction et que, comme on vient de le voir, la structure interne elle-même de toute régulation consiste en formes comportant déjà un aspect logico-mathématique de plus et de moins, de symétries, etc., donc de compensations multiples entre éléments inverses ou opposés : en ce cas la filiation que nous supposons exister entre les régulations et les opérations confirme, non seulement le caractère compensatoire des structures opératoires, mais encore le rôle formateur et constructif de ces compensations au cours de tout le long trajet conduisant des régulations élémentaires aux opérations supérieures.
[p. 170]En un mot on peut donc soutenir que l’équilibration ne constitue pas un caractère surajouté à la construction des structures cognitives en général, mais que dès la conceptualisation des observables et jusqu’aux compositions de formes déductives, cette équilibration est indissociable de la construction : au point de vue psychogénétique elle en est le moteur puisqu’elle engendre sans cesse de nouvelles formations, tout en expliquant l’accession des structures opératoires supérieures à leur statut extemporané et finalement nécessaire, tandis que, du point de vue logique, elle se traduit par la réversibilité et les symétries constructives de ces structures nécessaires.
$ 27. Conclusion.🔗
— Il reste à dégager l’essentiel de nos interprétations. L’idée de départ en est banale : si diverses que soient les fins poursuivies par l’action et la pensée (modifier les objets inanimés, les vivants et soi-même ou simplement les comprendre), le sujet cherche à éviter l’incohérence et tend donc toujours vers certaines formes d’équilibre, mais sans jamais les atteindre, sinon parfois à titre d’étapes provisoires : même en ce qui concerne les structures logico-mathématiques dont la fermeture assure la stabilité locale, cet achèvement s’ouvre constamment sur de nouveaux problèmes dus aux opérations virtuelles qu’il reste possible de construire sur les précédentes. La science la plus élaborée demeure ainsi en devenir continuel et en tous les domaines le déséquilibre joue un rôle fonctionnel de première importance en tant que nécessitant des rééquilibrations.
Le concept central qui nous paraît s’imposer dans l’explication du développement cognitif (qu’il s’agisse d’histoire des sciences aussi bien que de psychogenèse) est donc celui d’une amélioration des formes d’équilibre, autrement dit d’une « équilibration majorante ». Notre effort a consisté à en chercher les mécanismes, le problème étant de rendre compte de ses deux dimensions inséparables : la compensation des perturbations responsables du déséquilibre motivant la recherche et la construction des nouveautés caractérisant la majoration.
Les questions se subdivisent comme suit. Toute rééquilibration comportant des actions avec leur caractère général de téléonomie, il s’agit d’expliquer le choix des buts, d’une part, et des nouveaux comme des autres plus durables, et l’amélio-
[p. 171]ration des moyens, d’autre part, ou l’efficacité de ceux qui ont déjà été appliqués. A cet égard, la distinction des trois grandes formes d’équilibre fournit déjà un début de réponse. Il convient, en effet, de considérer à part (bien qu’en fait ils soient peu séparables) l’équilibre des rapports entre le sujet et les objets, essentiels en ce qui concerne les connaissances physiques ou expérimentales, l’équilibre des coordinations entre schèmes ou entre sous-systèmes de schèmes, qui domine les connaissances logico-mathématiques, et l’équilibre général entre le tout et les parties, donc entre les différenciations des schèmes ou des sous-systèmes et leur intégration en un système total. Or, c’est cette troisième exigence qui, dominant les deux autres, quoique toujours moins satisfaite encore, ou précisément parce que plus exposée aux inachèvements, paraît orienter la finalité des actions : c’est, en effet, toujours à l’occasion d’une lacune et en fonction des perturbations qui en sont la source ou le résultat, que s’engage une recherche nouvelle, dont la finalité relève donc de l’ensemble du système en son état actuel d’incomplétude et qui tend à le compléter en le différenciant, tandis que les rapports du sujet avec les objets et les coordinations entre schèmes ou sous-systèmes du même rang fourniront les moyens avec leurs buts particuliers subordonnés au premier.
Cela étant, la question cruciale est alors de comprendre le mécanisme de l’amélioration des régulations, autrement dit le pourquoi des équilibrations majorantes en leur double aspect de construction et de cohérence accrue. En ce qui concerne leur « comment », la situation est claire : la part de construction qu’elles comportent consiste en l’élaboration d’opérations portant sur les précédentes, de relations de relations, de régulations de régulations, etc., bref de formes nouvelles portant sur les formes antérieures et les englobant à titre de contenus. Et cette élaboration demeure essentiellement endogène, même si un équilibre entre le sujet et les objets reste constamment nécessaire, car l’apport des objets exige, soit un jeu de formes ou d’opérations qui leur sont appliquées en vue de la lecture de leurs observables (des faits aux lois elles-mêmes), soit des systèmes de coordinations ou compositions opératoires qui leur sont attribuées en vue de leur explication. De plus, le processus de cette construction endogène consiste en abstractions réflé-
[p. 172]chissantes qui puisent les éléments des nouvelles formes au sein des plus élémentaires.
L’amélioration de l’équilibration résulte alors de ce que le système supérieur est le siège de nouvelles régulations, puisque sa construction comporte un jeu plus complexe d’assimilations et accommodations et que tout schème ou sous-système de niveau quelconque présentant cette bipolarité est formateur de régulations (chap. I, § 6). Celles-ci sont plus riches que les précédentes, puisque l’abstraction réfléchissante conduit à davantage de compositions et cette richesse accrue des nouvelles régulations permet un guidage améliorant les précédentes. Il s’ensuit une hiérarchie de régulations de régulations conduisant à l’autorégulation et à l’auto-organisation par extension des cycles initiaux et multiplication des coordinations différenciées exigeant une intégration de rang supérieur.
Cependant, la question centrale demeure du pourquoi ces constructions nouvelles, car si le caractère d’opérations sur les opérations ou de formes de formes explique bien les améliorations indiquées à l’instant, les raisons de leur élaboration ne sont pas encore précisées et de les rattacher à un besoin continuel ou périodique de différenciations et d’intégrations déplace le problème sur les causes de ce besoin ainsi que de celui d’équilibrer les deux tendances en jeu. Or, l’ensemble des faits rappelés au cours des chapitres III et IV suggère une réponse, puisque nous croyons avoir vérifié la constante union des constructions et des compensations. Un équilibre, rappelons-le une fois de plus, consiste en une compensation de l’ensemble des « travaux virtuels » compatibles avec les liaisons d’un système, ce qui du point de vue cognitif se rapporte à l’ensemble des modifications possibles compatibles avec les lois constitutives d’une structure. On dira alors qu’en un système logico-mathématique ayant atteint sa fermeture toutes ces modifications lui sont intérieures et se réduisent à ses compositions, les modifications extérieures restant étrangères à ses lois. Cela reste entendu pour un état donné de ce système, mais, si nous distinguons les lois jusque-là connues et ses caractères modifiables, ou les lois constitutives de sa structure généralisée donc, en un mot, les virtualités qu’il engendre par sa constitution même, la question est de savoir si un système perd ses propriétés essentielles du fait d’être élargi sur un point : de ce que toute
[p. 173]algèbre a été d’abord conçue comme commutative devait-on cesser de parler d’une algèbre en cas de non-commutativité ? Il existe donc de nouvelles possibilités ouvertes par la constitution d’une structure, qui constituent des perturbations virtuelles par rapport à son état actuel, mais peuvent être compensées par incorporations cohérentes (conduites β et γ du § 13). L’hypothèse est alors que les opérations portant sur les précédentes doivent leur genèse à ces situations, cette extension du système antérieur consistant en une meilleure équilibration dans la mesure où la perturbation constituée par la modification virtuelle est surmontée par une telle incorporation. Un processus de cette sorte acquiert par ailleurs une signification d’autant plus génétique, c’est-à -dire qu’il sera d’autant plus accessible à tous les niveaux, même élémentaires, que la modification virtuelle est plus proche des compositions connues et sera donc plus facilement suggérée par elles.
Les exemples en sont abondants. Parmi les « groupements » de classes du niveau des opérations concrètes figure celui des « vicariances » (les Français A1 plus les étrangers à la France A’1 = les Suisses A2 plus les étrangers à la Suisse A’2 = etc. = tous les hommes B). Or, si ce groupement se borne à constituer des équivalences, il suggère naturellement la possibilité de dresser la liste de toutes les vicariances possibles pour une classe et ses sous-classes : d’où finalement une classification de toutes les classifications, ou « ensemble des parties », ce qui conduit à la combinatoire du stade suivant. De même une sériation, sous sa forme générale est un enchaînement selon un ordre quelconque : ainsi ABCDEF, ou FEDCBA. Mais si l’on peut suivre deux ordres, pourquoi ne pas les combiner en FAEBDC ? Et pourquoi ne pas continuer ? En ce cas on aboutira à une sériation de toutes les sériations, donc aux « permutations » du stade suivant. De même la composition des inversions et réciprocités qui mène au groupe INRC, etc. Or, on retrouve de tels faits à tous les niveaux et nous avons vu que le principal facteur du passage des schèmes sensori-moteurs aux concepts représentatifs était la possibilité d’ajouter une assimilation des objets entre eux à celle des objets aux seuls schèmes d’action : une telle adjonction relève assurément de cette intervention de transformations jusque-là virtuelles au sein de processus constitutifs des systèmes sensori-moteurs qui devaient y conduire à un certain niveau de multiplication des coordinations déjà réalisées.
Cette interprétation peut soulever, il est vrai, deux sortes d’objections. La première est que, si nous avons déjà pris en cet ouvrage les termes de perturbation et de compensation en des sens divers, puisque relatifs au principe très général de la téléonomie des schèmes d’assimilation (la perturbation étant
[p. 174]alors ce qui fait obstacle à l’arrivée au but et la compensation ce qui réduit cet obstacle et favorise cette arrivée), nous n’avons cependant jamais parlé de perturbation qu’à propos d’un objet ou d’un événement actuels. Dans le présent cas, au contraire, la perturbation ne se rapporte qu’à un « travail virtuel » et elle demeure elle-même également virtuelle ! Mais si les fondateurs de la mécanique rationnelle ont eu le courage d’invoquer de tels travaux virtuels à propos de l’équilibre de corps inertes et si d’Alembert en a fait l’un des pivots de son système, à combien plus forte raison doit-on tenir compte, chez des êtres conscients, de ce déséquilibre fécond dont on fait l’expérience lorsqu’on éprouve le sentiment qu’il reste quelque chose à faire et qu’on n’a pas épuisé les cheminements possibles ouverts par une structure par ailleurs achevée. En ce cas, l’obstacle n’est d’abord certes senti que comme une lacune, mais il se concrétise sitôt le travail commencé, qui semble menacer l’achèvement précédent avant de s’y incorporer en un tout supérieur. Le caractère spécifique de ces perturbations virtuelles tient alors à la nouveauté de ce qui est à construire, par opposition aux situations de simple ajustement et il nous semble donc légitime de risquer de telles généralisations. Par contre, l’autre objection possible serait de sens inverse : si la nouveauté à construire est suggérée par les achèvements précédents, n’y a-t-il pas là simple prédétermination ? La réponse est que le monde des possibles n’est jamais achevé, ni par conséquent donné d’avance (l’ensemble de tous les possibles demeurant sans doute une notion antinomique puisque le « tout » n’est lui-même qu’un possible). Autrement dit chaque achèvement ouvre de nouvelles possibilités qui n’existaient pas comme telles aux niveaux antérieurs.
Un pas de plus devient aisé en cet essai d’explication si une possibilité nouvelle, ouverte par le système inférieur s’impose à un moment donné en tant que dépassement nécessaire compensant un déséquilibre virtuel, ce n’est ni qu’elle était préformée ni qu’elle surgit au hasard des inventions spontanées du sujet, mais c’est en vertu de la multiplication des sous-systèmes indépendants dont est composé le système total de ses connaissances actuelles. En effet, dans la mesure où ces sous-systèmes se multiplient, où ils demeurent distincts et spécifiques et où notamment ils ne se développent qu’à des
[p. 175]vitesses différentes (autant de caractères qui vont de soi étant donné la diversité des sources d’acquisition), les déséquilibres variés qui subsistent entre eux entraînent alors de nombreux essais d’assimilation et d’accommodation réciproques, d’où les nouvelles possibilités de mises en relation qui vont accélérer la formation de ces formes de formes ou opérations sur des opérations dont il vient d’être question (1) : il y a là un processus probabiliste comparable à celui qui a été décrit au chapitre I quant à l’action de la multiplication des schèmes sur l’élargissement des « normes d’accommodation » (§ 6).
D’autre part si, du point de vue de la construction, le développement des structures cognitives est dû à l’abstraction réfléchissante et aux opérations sur des opérations dont son fonctionnement entraîne la formation, ces processus constructifs demeurent liés à de constantes exigences de compensation se manifestant dans l’équilibration des rapports entre sous-systèmes de même rang. Mais ces rapports dépendent sur de nombreux points de l’équilibration des relations entre le sujet et les objets et la cohérence croissante des sous-systèmes entre eux conditionne, d’un autre côté, cette troisième sorte d’équilibre qui s’impose entre l’intégration générale et les différenciations. Le secret du développement cognitif semble donc être à chercher dans les interconnexions entre ces trois formes d’équilibre.
Mais s’il y a là trois variétés distinctes en fonction du contenu des relations entre le sujet et les objets ou entre les systèmes de schèmes du sujet, ces trois types d’équilibration présentent une forme commune quant à leur mécanisme structural : toutes trois exigent, en effet, une compensation de plus en plus complète et détaillée entre les propriétés positives ou affirmations, relatives aussi bien aux faits extérieurs enregistrés qu’aux conceptualisations et opérations nécessaires à cette assimilation, et les négations correspondantes, relatives elles aussi aux objets comme aux processus opératoires. Or, ce facteur central joue, comme nous l’avons vu sans cesse, un
(1) Un des résultats remarquables des recherches récentes de B. Inhelder, H. Sinclair et M. Bovet sur l’apprentissage est justement de montrer, dans les situations où l’on s’attendait à des filiations relativement simples, l’existence de très nombreux enchevêtrements entre sous-systèmes et sous des formes que l’on ne soupçonnait guère.
rôle déterminant en toute équilibration, du fait que, aux stades initiaux, il existe un primat systématique des affirmations et des caractères positifs, d’où résultent les déséquilibres de départ faute d’opérations inverses et du réglage fourni par les négations ou les exclusions. Ces observations, déjà analysées en nos recherches antérieures sur la contradiction, se sont retrouvées essentielles quant au mécanisme de l’équilibration, puisque celui-ci revient, à l’occasion de chaque compensation, à construire les appareils de négation qui manquaient au début, qu’il s’agisse de classes devant être opposées à leurs complémentaires, de variations en plus ou en moins ou d’opérations inverses en général. Nous avions déjà soutenu de tout temps que l’équilibration était solidaire d’une réversibilité progressive, mais ce n’est qu’en constatant dans le détail le caractère tardif et les difficultés de l’élaboration des négations que cette hypothèse a pu acquérir une signification concrète et vérifiable, à propos de l’analyse des perturbations et des compensations, ainsi que du processus selon lequel elles s’intériorisent toutes deux (conduites α à γ du § 13) et aboutissent à l’état de variations internes de systèmes opératoires et réversibles.
Au total, si complexes que soient les différents aspects de ce développement, ou peut-être à cause de leur complexité même, source de continuels nouveaux cheminements, les traits généraux qui paraissent les caractériser se réduisent à des interactions relativement peu nombreuses, dont la notion d’« équilibration majorante » constitue l’expression. Mais c’est à la double condition de ne la réduire ni à une marche vers un équilibre statique, ni à un pur évolutionnisme qui déboucherait sur un devenir radical ou oubliant les vections et le fait que toute amélioration s’oriente dans la direction d’une cohérence ou nécessité internes plus poussées.