Le masque du syphilitique (MHS-1) : arrivé dans les collections du Musée d'histoire des sciences dans un lot donné en octobre 1962 par l'Institut de dermatologie de l'Hôpital cantonal de Genève, ce moulage représente un visage masculin aux yeux fermés, marqué de pustules syphilitiques.
En cire teintée fixée sur un cadre en bois peint en noir, avec une bande de tissus pour faire la jonction, cet artefact est signé du nom de Charles Jumelin (1848-1924), artisan mouleur d'hôpitaux parisiens. Il porte une vignette avec le numéro 33, marque de l'inventaire de son précédent propriétaire.
Cette pièce est emblématique de la petite centaine qui composent ce lot. Elle a été choisie comme visuel pour annoncer leur exposition « Moulages anatomiques » de juin 1996 à mars 1997, à l'occasion de l'ouverture de la salle d'histoire de la médecine, après des travaux de restauration du bâtiment d'une dizaine d'années. Elle y a été exposée jusqu'au démontage de cette salle en 2007.
Laurence-Isaline Stahl Gretsch, Musée d'histoire des sciences – Muséum Genève, mai 2023
La tête est celle d’un homme d’âge difficile à dater mais possiblement adulte entre 30 et 50 ans. Nous n’avons pas d’anamnèse de la date d’apparition, de la rapidité d’extension ou de l’étendue sur le reste du corps, et nous ne connaissons pas d’éventuels signes ou symptômes associés : fatigue, sueurs nocturnes, amaigrissement concomitant ?
Les lésions cutanées occupent pratiquement tout le visage en respectant l’arête nasale et les paupières. Ce sont des nodules, parfois des tuméfactions sous‑cutanées. L’absence de signe épidermique donne une certaine homogénéité aux lésions sous‑cutanées. Vus de plus près, certains nodules semblent vouloir confluer : sur le front, vers la commissure labiale droite. Nous aimerions être informés de leur consistance souple, ferme ou dure et de leur caractère mobile sur le plan profond. Au vu des lésions occupant le versant muqueux externe de la lèvre supérieure, nous pourrions suspecter aussi des lésions muqueuses intrabuccales ou pharyngées. Malgré leur taille importante, il n’existe pas de phénomène de nécrose ou de saignement.
Les diagnostics différentiels sont assez larges en l’absence de toute indication contextuelle ou anamnestique et d’examen clinique complet : 1° Syphilides dans le cadre d’une syphilis secondaire tardive ; des gommes de syphilis tertiaire sont moins probables car souvent plus isolées et de grande taille. 2° Une tuberculose de type secondaire profuse ou miliaire. 3° Une lèpre lépromateuse. 4° Une maladie granulomateuse incluant rosacée ou sarcoïdose. 5° Un lymphome cutané (T stade tumoral ou B). 6°Des métastases d’un cancer. 7° Une maladie de surcharge de type sclérœdème. 8° Une génodermatose rare avec tumeurs.
Une analyse histologique (au niveau du nodule du versant inferieur de la lèvre inférieure par exemple) serait bienvenue !
Laurence Toutous-Trellu, Hôpitaux Universitaires de Genève – Genève, mai 2023
This wax moulage was fabricated by Charles Jumelin (1848-1924) in Paris, which means that its age can now be estimated at more than a hundred years old. It shows a male individual with syphilitic pustules on the skin of his face. This wax moulage was in extraordinary condition even before conservation and restoration work was conducted. Consequently, in this case conservation work only included cleaning with soft, dry brushes, while creases were additionally cleaned with mini-sponges and a few drops of distilled water. The textile was formerly painted white, and no work other than dry cleaning needed to be done on it. The label on the right bottom corner of the wooden board needed to be stabilized with some methyl cellulose to prevent further damage and loss. This label still hold some information on the diagnosis made at the time as well as the place of the moulage’s fabrication. To learn more, this label could be compared with similar labels on Jumelin moulages that are in better condition. All told, this wax moulage did not cause the conservator-restorer too much headache, and if it is properly stored and cared for, it will serve its purpose for a long time to come.
Sabina Carraro, Moulagenmuseum des Universitätsspitals und der Universität Zürich, Mai 2023
Cette céroplastie a été fabriquée par Charles Jumelin (1848 – 1924) à Paris. On peut donc estimer qu’elle a plus d’une centaine d’années. Elle représente un individu de sexe masculin avec des pustules syphilitiques sur le visage. Cette céroplastie était dans un état extraordinaire avant même le travail de conservation et de restauration. Par conséquent, il a suffi de la nettoyer à l’aide de brosses souples et sèches, les plis étant nettoyés en outre avec des mini éponges et quelques gouttes d’eau distillée. Le tissu était peint en blanc à l’origine et un nettoyage à sec a suffi. L’étiquette dans le coin en bas à droite du socle en bois a dû être stabilisée avec du méthylcellulose pour éviter qu’elle ne s’abîme davantage et ne se décolle. Elle porte encore quelques informations sur le diagnostic de l’époque ainsi que sur le lieu de fabrication du moulage. Pour en savoir plus, elle pourrait être comparée à d’autres étiquettes similaires en meilleur état apposées sur d’autres moulages de Charles Jumelin. En conclusion, cette céroplastie n’a pas posé trop de problèmes à la conservatrice-restauratrice, et si elle est bien conservée et entretenue, elle pourra remplir son rôle pendant encore longtemps.
Sabina Carraro, conservatrice et restauratrice, Moulagenmuseum, Université de Zurich (décembre 2023)
Traduction : Loïse Poinsot
A face covered in pustules, the jaw slightly clenched and eyes tightly shut in pain. This moulage made by Charles Jumelin (1848 –1929) shows a male patient suffering from syphilis -an infectious disease that affected the world until the invention of antibiotics at the beginning of the 20th century.
Removed from the rest of the body, we only see the face of the patient –the part that is relevant for diagnosis. The edges of the moulage are covered by a white fabric, further focusing our view on the subject. This is important, since wax moulage were made as an object to teach medical students about skin diseases. The moulage had to realistically represent not only the disease itself but also the affected area of the body so that the students would be able to correctly identify the disease.
For a correct representation, the doctors and artists had to work together. Even though the moulages were cast from the skin, one still had to choose the right location of the disease on the body before the cast and the right structure of the tissue, the right color and other features after the cast was made. With over a thousand skin diseases, medicinal and artistic knowledge had to be involved to make the disease recognizable with one glance.
But the moulages are more than medicinal objects. This moulage conveys more about the patient than his disease. It is a highly detailed portrait with individual facial features that lets us feel compassion for his suffering, even though he is long gone. The face is completely covered in red and white pustules, partly swollen. By the look of the disease and the emotion on the face, there is no doubt that what we see here is painful. The three-dimensionality and the realistic representation of the face let us as a viewer feel the pain of the patient over a hundred years after his face was cast. With the casting, this ordinary man is forever immortalized and still affects our emotions after all this time. This makes the wax moulage historical objects that convey knowledge not only about medicinal history and diseases, but also about the people behind the moulages and their life during this time.
Shanay Ferrara, Goethe-Universität Frankfurt, December 2025
Un visage couvert de pustules, la mâchoire légèrement serrée et les yeux clos de douleur. Ce moulage réalisé par Charles Jumelin (1848-1929) montre un patient masculin souffrant de syphilis, une maladie infectieuse qui a touché le monde entier jusqu'à l'invention des antibiotiques au début du XXe siècle.
Nous ne voyons que le visage du patient, la partie pertinente pour le diagnostic, séparé du reste du corps. Les bords du moulage sont recouverts d'un tissu blanc, ce qui concentre davantage notre regard sur le sujet. La chose est d’importance, car les moulages en cire étaient réalisés dans le but d'enseigner les maladies de la peau aux étudiants en médecine. Le moulage devait représenter de manière réaliste non seulement la maladie elle-même, mais aussi la zone du corps atteinte, afin que les étudiants puissent correctement identifier la maladie.
Pour obtenir une représentation correcte, les médecins et les artistes devaient travailler ensemble. Même si les moulages étaient réalisés à partir de la peau, il fallait encore sélectionner un emplacement adéquat de la maladie sur le corps, avant de procéder au moulage, de choisir la texture adéquate des tissus, la couleur appropriée et d'autres caractéristiques après la réalisation du moulage. Avec plus d'un millier de maladies de la peau, cela impliquait l’intégration de connaissances médicales et artistiques pour rendre la maladie reconnaissable d'un seul coup d'œil.
Mais les moulages ne sont pas seulement des objets médicaux. Ce moulage en dit plus sur le patient que sur sa maladie. Il s'agit d'un portrait très détaillé, avec des traits de visage individuels, qui nous fait ressentir de la compassion pour ses souffrances, même si le patient original a disparu depuis longtemps. Le visage est entièrement recouvert de pustules rouges et blanches, en partie enflées. Au vu de l'aspect de la maladie et de l'émotion sur le visage, il ne fait aucun doute que ce que nous voyons ici est douloureux. La tridimensionnalité et la représentation réaliste du visage nous permettent, en tant que spectateurs, d’éprouver la douleur du patient plus de cent ans après que son visage a été moulé. Grâce à ce moulage, cet homme ordinaire est immortalisé à jamais et continue de toucher nos émotions après tout ce temps. Cela fait des moulages en cire des objets historiques qui transmettent des connaissances non seulement sur l'histoire de la médecine et les maladies, mais aussi sur les personnes derrière les moulages, et sur leur vie à cette époque.
Shanay Ferrara, Goethe-Universität Frankfurt, décembre 2025