La Naissance de l’intelligence chez l’enfant ()

Chapitre premier.
Le premier stade : l’exercice des réflexes a

Si, pour préparer l’analyse des premiers actes d’intelligence, il nous est nécessaire de remonter jusqu’aux réactions organiques héréditaires, notre effort doit consister, non pas à en étudier pour elles-mêmes les différentes formes, mais simplement à caractériser globalement de quelle manière elles se répercutent sur le comportement de l’individu. Il convient donc que nous cherchions avant tout ici à dissocier le problème psychologique des réflexes du problème proprement biologique.

Biologiquement, les comportements qui s’observent durant les premières semaines de la vie de l’individu sont d’une grande complexité. D’abord il existe des réflexes d’ordres bien différents, intéressant la moelle, le bulbe, les couches optiques, l’écorce même ; du réflexe à l’instinct, il n’y a, d’autre part, qu’une différence de degré. À côté des réflexes du système nerveux central, il y a ceux du système autonome et toutes les réactions dues à la sensibilité « protopathique ». Il y a surtout l’ensemble des réactions posturales, dont H. Wallon a récemment montré l’importance pour les débuts de l’évolution mentale. Enfin, il est difficile de concevoir l’organisation de tels mécanismes sans faire leur part aux processus endocriniens, dont le rôle a été invoqué à propos de tant de réactions, instinctives ou émotionnelles. Il est donc actuellement une foule de problèmes posés à la psychologie physiologique et qui consistent à déterminer les effets, dans le comportement de l’individu, de chacun des mécanismes ainsi dissociés. C’est en particulier l’une des plus importantes de ces questions qu’analyse H. Wallon dans son beau livre sur l’Enfant turbulent : existe-t-il un stade de l’émotion, ou stade de réactions posturales et extra-pyramidales, antérieur au stade sensori-moteur ou stade cortical ? Rien ne saurait mieux que la discussion si fouillée de M. Wallon, au cours de laquelle un matériel pathologique d’une très grande richesse vient appuyer sans cesse l’analyse génétique, nous montrer la complexité des conduites élémentaires et la nécessité de distinguer des étages successifs dans les systèmes physiologiques concomitants.

Mais, si séduisants que soient les résultats ainsi obtenus, il nous paraît difficile de dépasser aujourd’hui la description globale lorsqu’il s’agit de saisir la continuité entre les premières conduites du nourrisson et les futures conduites intellectuelles. C’est pourquoi, bien que sympathisant entièrement avec l’effort de M. Wallon d’identifier les mécanismes psychiques avec ceux de la vie elle-même, croyons-nous devoir nous borner à souligner l’identité fonctionnelle, sans sortir du point de vue de simple comportement extérieur.

À cet égard, le problème qui se pose à nous, à propos des réactions des premières semaines, est simplement celui-ci : comment les réactions sensori-motrices, posturales, etc., données dans l’équipement héréditaire du nouveau-né préparent-elles l’individu à s’adapter au milieu externe et à acquérir les conduites ultérieures, caractérisées précisément par l’utilisation progressive de l’expérience ?

Le problème psychologique commence donc à se poser dès que les réflexes, postures, etc., sont envisagés, non plus dans leur rapport avec le mécanisme interne de l’organisme vivant, mais dans leurs relations avec le milieu extérieur tel qu’il se présente à l’activité de l’individu. Examinons, de ce point de vue, les quelques réactions fondamentales des premières semaines : les réflexes de succion et de préhension, les cris et phonations 1, les gestes et attitudes des bras, de la tête ou du tronc, etc.

Ce qui frappe à cet égard, c’est que, dès leur fonctionnement le plus primitif, de telles activités donnent lieu, chacune en elle-même et les unes par rapport aux autres, à une systématisation qui dépasse leur automatisme. Presque dès la naissance il y a donc « conduite », au sens de la réaction totale de l’individu, et non pas seulement mise en jeu d’automatismes particuliers ou locaux reliés entre eux du dedans seulement. Autrement dit, les manifestations successives d’un réflexe, tel que celui de la succion ne sont pas comparables à la mise en marche périodique d’un moteur que l’on utiliserait toutes les quelques heures pour le laisser reposer entre temps, mais constituent un déroulement historique tel que chaque épisode dépende des précédents et conditionne les suivants en une évolution réellement organique : en effet, quel que soit le mécanisme interne de ce processus historique, on peut en suivre les péripéties du dehors et décrire les choses comme si toute réaction particulière déterminait les autres sans intermédiaires. C’est en quoi il y a réaction totale, c’est-à-dire début de la psychologie.

§ 1. Les réflexes de succion

Prenons pour exemple les réflexes ou l’acte instinctif de la succion, réflexes d’ailleurs compliqués, intéressant un grand nombre de fibres centripètes du trijumeau et du glossopharyngien, ainsi que des fibres centrifuges du facial, de l’hypoglosse et du masticateur, le tout ayant pour centre le bulbe rachidien. Voici d’abord quelques faits :

Obs. 1. — Dès la naissance on observe une esquisse de succion à vide : mouvements impulsifs des lèvres s’accompagnant de leur protrusion et de déplacements de la langue, pendant que les bras se livrent à des gestes désordonnés plus ou moins rythmiques, que la tête remue latéralement, etc.

Lorsque les mains viennent à frôler les lèvres, le réflexe de succion se déclenche aussitôt. L’enfant suce par exemple ses doigts un instant, mais ne sait naturellement ni les maintenir dans sa bouche ni les suivre des lèvres. Lucienne un quart d’heure et Laurent une demi-heure après leur naissance avaient ainsi déjà sucé leur main. Chez Lucienne, la main étant rendue immobile grâce à sa position, la succion des doigts a duré plus de dix minutes.

Quelques heures après la naissance, première tétée de collostrum. On sait combien les enfants diffèrent les uns des autres au point de vue de l’adaptation à ce premier repas. Chez les uns, dont Lucienne et Laurent, il suffit du contact des lèvres et sans doute de la langue avec le mamelon pour que la succion et la déglutition s’ensuivent. Chez d’autres, comme Jacqueline, la coordination est plus lente : l’enfant lâche le sein à chaque instant sans le reprendre de lui-même, ni s’y appliquer avec la même vigueur lorsqu’on lui remet le mamelon dans la bouche. Il en est, enfin, pour lesquels il faut une véritable contrainte : maintenir la tête, mettre de force le mamelon entre les lèvres et en contact avec la langue, etc.

 

Obs. 2. — Le lendemain de sa naissance, Laurent saisit de ses lèvres le mamelon sans qu’il soit besoin de le lui maintenir dans la bouche. Il le cherche immédiatement lorsque le sein lui échappe à la suite de quelque mouvement.

Durant la seconde journée, également, Laurent recommence à esquisser une succion à vide entre les repas en répétant ainsi ses mouvements impulsifs du premier jour : les lèvres s’entr’ouvrent et se referment comme pour une tétée véritable, mais sans objet. Ce comportement est devenu de plus en plus fréquent dans la suite et nous ne le relèverons plus.

Le même jour, on observe chez Laurent le début d’une sorte de recherche réflexe, qui se développera les jours suivants et qui constitue sans doute l’équivalent fonctionnel des tâtonnements caractéristiques des stades ultérieurs (acquisitions des habitudes et intelligence empirique). Couché sur le dos, Laurent a la bouche ouverte, les lèvres et la langue remuant légèrement, esquissant le schème de la succion, et la tête remuant de gauche et de droite comme pour chercher un objet. Ces gestes sont soit silencieux, soit entrecoupés de grognements avec mimique d’impatience et de faim.

 

Obs. 3. — Le troisième jour, Laurent fait de nouveaux progrès dans son adaptation au sein : il lui suffit d’avoir heurté des lèvres le mamelon ou les téguments environnants pour tâtonner, la bouche ouverte, jusqu’à la réussite. Mais il cherche aussi bien du mauvais que du bon côté, c’est-à-dire du côté où le contact s’est établi.

 

Obs. 4. —  Laurent à 0 ; 0 (9) est couché sur un lit et cherche à téter, oscillant de la tête à gauche et à droite. Il frôle plusieurs fois ses lèvres de la main et suce celle-ci aussitôt. Il heurte un duvet, puis une couverture de laine : à chaque reprise il suce l’objet pour le lâcher après un instant et se remettre à pleurer. Lorsque c’est sa main qu’il suce, il ne s’en détourne pas, comme il semble le faire avec les lainages, mais la main elle-même lui échappe faute de coordination : il recommence alors immédiatement à chercher.

 

Obs. 5. — Dès que sa joue entre en contact avec le sein, Laurent à 0 ; 0 (12) se met à chercher jusqu’à ce qu’il trouve à boire. Sa recherche s’oriente cette fois immédiatement du bon côté, c’est-à-dire du côté où il a senti le contact.

À 0 ; 0 (20), il mord le sein qu’on lui présente à 5 cm du mamelon. Il suce un instant la peau puis la lâche pour déplacer sa bouche de 2 cm environ. Il recommence ensuite à sucer pour s’interrompre aussitôt. Dans l’un de ses essais, il vient à toucher le mamelon de l’extérieur des lèvres et ne le reconnaît pas. Mais, sa recherche l’amenant ensuite par hasard à le toucher avec la muqueuse de la lèvre supérieure (la bouche étant grande ouverte), il ajuste aussitôt ses lèvres et se met à téter.

Le même jour, même expérience : après avoir sucé la peau quelques secondes, il renonce à continuer et se met à pleurer. Puis il recommence, renonce à nouveau, mais sans pleurer, et la reprend un cm plus loin ; il poursuit ainsi jusqu’à découverte du mamelon.

 

Obs. 6. — Le même jour je présente à Laurent, qui pleure de faim (mais par intermittence et sans violence), mon index recourbé. Il le suce aussitôt mais le rejette quelques secondes après en se mettant à pleurer. Second essai : même réaction. Troisième essai : il le suce, cette fois longtemps et à fond, et c’est moi qui le retire après quelques minutes.

 

Obs. 7. — Laurent à 0 ; 0 (21) est couché sur la droite, les bras serrés contre le corps, les mains entrelacées, et il suce son pouce droit, longuement et en restant parfaitement immobile. La même observation a été faite la veille par la garde. J’enlève cette main droite et il se met aussitôt à chercher, en tournant la tête de gauche et de droite. Les mains étant restées immobiles grâce à sa position, Laurent retrouve ainsi son pouce à trois reprises : une succion prolongée recommence chaque fois. Mais, une fois mis sur le dos, il ne sait coordonner le mouvement des bras avec celui de la bouche et ses mains se retirent alors même que les lèvres les cherchent.

À 0 ; 0 (24) même observation : lorsque Laurent suce son pouce, il demeure entièrement immobile (on dirait une tétée : succion complète, halètements, etc.). Lorsque la main seule effleure la bouche, aucune coordination.

 

Obs. 8. — À 0 ; 0 (21) : je mets plusieurs fois le dos de mon index contre ses joues. Il se retourne chaque fois du bon côté en ouvrant la bouche. Mêmes réactions avec le mamelon.

Puis je reprends les mêmes expériences que celle de l’obs. 5. À 0 ; 0 (21) Laurent commence par sucer les téguments avec lesquels il entre en contact. Il les lâche après un instant mais cherche la bouche ouverte en frottant presque ses lèvres contre la peau. Il saisit le mamelon dès qu’il le heurte avec la muqueuse de la lèvre inférieure.

Le soir, même expérience mais pratiquée au milieu de la tétée qu’on a interrompue à cet effet. Laurent est déjà à moitié endormi : ses bras retombent et ses mains s’ouvrent (au début du repas, les bras sont repliés contre la poitrine et les mains sont serrées). On applique sa bouche contre la peau du sein à 5 cm du mamelon. Il suce aussitôt sans rouvrir les yeux, mais, après quelques instants, l’insuccès le réveille : ses yeux sont grands ouverts, ses bras contractés et il suce avec rapidité. Puis il renonce, pour chercher un peu plus loin, du côté gauche qui se trouve être par hasard le bon côté. Ne trouvant de nouveau rien, il continue à se déplacer sur la gauche, mais le mouvement de rotation qu’il imprime ainsi à sa tête a pour effet de lui faire lâcher le sein et partir par la tangente. Au cours de ce mouvement tangentiel, il vient à heurter le mamelon de la commissure gauche des lèvres et tout se passe comme s’il le reconnaissait aussitôt : au lieu de tâtonner au hasard, il ne cherche plus que dans le voisinage immédiat du mamelon. Seulement comme ses mouvements latéraux de la tête l’ont conduit à décrire une courbe tangentielle dont la courbure est opposée à celle du sein, et non pas parallèle, il oscille dans l’espace sans autre guide que les contacts fortuits et très légers avec le mamelon. Ce n’est qu’après un moment que ces essais, toujours mieux localisés, conduisent à la réussite. Cette dernière phase du tâtonnement a été remarquable par la rapidité avec laquelle chaque affleurement du mamelon a donné lieu à un essai d’introduction, les lèvres s’ouvrant et se refermant avec un maximum de vigueur, et par l’ajustement progressif des mouvements tangentiels autour des points de contact.

À 0 ; 0 (23) nouvelle expérience. Laurent est à 10 cm du sein, cherchant à gauche et à droite. Pendant qu’il cherche à sa gauche, on lui touche la joue droite avec le mamelon : il se retourne aussitôt et cherche à droite. On l’éloigne alors de 5 cm. Il continue à chercher du bon côté. On le rapproche dès qu’il saisit la peau, il tâtonne et trouve le mamelon.

Même expérience et même résultat le soir du même jour. Mais, après quelques lampées, on l’éloigne à nouveau. Il reste orienté du bon côté.

À 0 ; 0 (24), Laurent, au cours des mêmes expériences, paraît beaucoup plus rapide. Il lui suffit en particulier d’avoir heurté le mamelon de l’extérieur des lèvres, et non plus seulement de la muqueuse, pour localiser sa recherche. En outre dès qu’il a repéré le mamelon ses mouvements latéraux de la tête deviennent plus précis (d’amplitude moins grande) et d’un rythme plus accéléré. Enfin, il semble qu’en plus des mouvements latéraux, il soit dorénavant capable de relever la tête lorsqu’il heurte le mamelon de la lèvre supérieure.

 

Obs. 9. — À 0 ; 0 (22) Laurent est réveillé, une heure après le repas, et ne crie que faiblement et par intermittence. Je mets sa main droite contre sa bouche, mais la retire avant qu’il se mette à sucer. Il exécute alors sept fois de suite à vide l’acte complet de la succion, ouvrant et fermant la bouche, remuant la langue, etc.

 

Obs. 10. —  Voici deux faits montrant les différences de l’adaptation selon que le besoin d’alimentation est faible ou fort. À 0 ; 0 (25) Laurent est étendu sur le dos, sans grand appétit (il n’a pas pleuré depuis son dernier repas) et l’on établit un contact entre le mamelon et sa joue droite. Il se tourne du bon côté mais on retire le sein jusqu’à 5-10 cm. Il se tend quelques secondes dans la bonne direction, puis renonce. Après un instant (il est donc toujours couché sur le dos, la figure regardant le plafond), sa bouche se remet à remuer, mais faiblement, puis la tête oscille de gauche et de droite pour s’orienter finalement du mauvais côté. Brève recherche dans cette direction, puis mimique de pleurs (commissures des lèvres abaissées, etc.) et nouvel arrêt. Après un instant nouvelle recherche dans la mauvaise direction. On lui touche le milieu de la joue droite : aucune réaction. Ce n’est que lorsque le mamelon heurte la peau à un cm environ de ses lèvres qu’il se retourne et le saisit.

Il semblerait donc à lire cette description que tout l’exercice des dernières semaines soit vain. Il semblerait surtout que la zone d’excitation du réflexe s’arrête à 1 cm environ des lèvres, la joue elle-même n’étant pas sensible. Mais le lendemain la même expérience donne des résultats exactement contraires, ainsi qu’on va le voir.

À 0 ; 0 (26) Laurent est étendu sur le dos en état de grand appétit. Je lui touche le milieu de la joue avec mon index recourbé tantôt à droite tantôt à gauche : il se tourne chaque fois immédiatement du bon côté. Puis, toujours sur le dos, il sent le mamelon au milieu de la joue droite. Mais, comme il cherche à le saisir, on le recule de 10 cm. Il tend alors la tête, toujours du bon côté, et cherche manifestement. De guerre lasse, il se repose un instant, la figure face au plafond, puis sa bouche se remet à chercher et sa tête s’oriente immédiatement du côté droit. Il s’avance cette fois jusqu’à toucher le mamelon, d’abord avec le nez puis avec la région intermédiaire entre les narines et la commissure des lèvres. Il répète alors à deux reprises et très nettement le geste noté à 0 ; 0 (24) (voir obs. 8) : il relève la tête pour saisir le mamelon. La première fois il n’attrape le mamelon que du coin des lèvres et le lâche aussitôt. Une seconde ou deux après, il relève vigoureusement la tête et parvient à ses fins.

À noter encore la manière dont il discrimine le mamelon, à 0 ; 0 (29) : il en explore le tour avec les lèvres entr’ouvertes et immobiles avant de le saisir.

L’importance théorique de telles observations nous paraît aussi grande que leur banalité 2. Elles permettent, en effet, de comprendre en quoi un système de purs réflexes peut se constituer en conduite psychologique, dès la systématisation de leur fonctionnement. Cherchons à analyser ce processus en l’envisageant successivement en tant qu’adaptation et en tant qu’organisation progressives.

§ 2. L’exercice des réflexes

Pour ce qui est de son adaptation, il est intéressant de noter que le réflexe, si bien monté soit-il en tant que mécanisme physiologique héréditaire et si fixé paraisse-t-il en son automatisme immuable, n’en a pas moins besoin d’un certain exercice pour s’adapter vraiment et n’en est pas moins susceptible d’accommodation graduelle à la réalité extérieure.

Insistons d’abord sur cet élément d’accommodation. Le réflexe de succion est un montage héréditaire qui fonctionne dès la naissance, soit sous l’influence de mouvements impulsifs diffus, soit sous l’influence d’un excitant externe (obs. 1) : tel est le point de départ. Pour que ce montage donne lieu à un fonctionnement utile, c’est-à-dire conduise à la déglutition, il suffit souvent de placer le mamelon dans la bouche du nouveau-né, mais comme on le sait bien (obs. 1), il arrive aussi que l’enfant ne s’adapte pas d’emblée : l’exercice seul entraînera dès lors le fonctionnement normal. Il y a là un premier aspect d’accommodation : le contact avec l’objet modifie en un sens l’activité du réflexe, et, même si cette activité était héréditairement orientée vers ce contact, celui-ci n’en est pas moins nécessaire à la consolidation de celle-là. C’est ainsi que certains instincts se perdent ou certains réflexes cessent de jouer normalement, faute de milieu approprié 3. Mais il y a plus : le contact avec le milieu a non seulement pour résultat de développer les réflexes, il les coordonne en quelque manière. Les obs. 2, 3, 5 et 8 montrent, en effet, comment l’enfant, ne sachant d’abord sucer le mamelon que lorsqu’on le lui met dans la bouche, devient toujours plus capable de le saisir et même de le découvrir, d’abord après simple attouchement direct, puis après contact avec n’importe quelle région avoisinante 4.

Comment expliquer de telles accommodations ? Il nous semble difficile d’invoquer dès la naissance le mécanisme des associations acquises, au sens restreint du terme, ou des « réflexes conditionnés », les unes comme les autres supposant un dressage systématique. Au contraire, l’examen de ces conduites montre d’emblée en quoi elles diffèrent d’associations acquises : alors que chez ces dernières, y compris les réflexes conditionnés, l’association s’établit entre une perception quelconque, étrangère au domaine du réflexe, et le réflexe lui-même (par exemple, entre un son, une perception visuelle, etc., et le réflexe salivaire), dans nos observations, c’est simplement la sensibilité propre au réflexe (contact des lèvres avec un corps étranger) qui se généralise, c’est-à-dire entraîne l’exercice du réflexe à l’occasion de situations toujours plus nombreuses. Dans le cas des obs. 2, 3, 5 et 8, par exemple, l’accommodation consiste essentiellement en un progrès dans la continuité de la recherche : au début (obs. 2 et 3) le contact avec un point quelconque du sein déclenche simplement une succion momentanée de cette région, suivie immédiatement de pleurs ou d’une recherche désordonnée, tandis qu’après quelques jours (obs. 5) le même contact déclenche un tâtonnement durant lequel l’enfant est tendu vers la réussite. Il est fort intéressant, dans le second cas, de voir comment le réflexe, excité par chaque contact avec le sein, suspend son fonctionnement dès que l’enfant s’aperçoit que la succion n’est suivie d’aucune satisfaction, telle que l’absorption de nourriture (voir obs. 5 et 8), et comment la recherche dure jusqu’au début de la déglutition. À cet égard, les obs. 2, 3, 4 et 5-8 témoignent d’une grande variété de types d’accommodation : la succion de l’édredon, de la couverture, etc., conduisent au rejet, celle du sein à l’acceptation ; la succion d’un épiderme (la main de l’enfant, etc.) conduit à l’acceptation s’il s’agit simplement de sucer pour sucer, mais elle conduit au rejet (par ex. lorsqu’il s’agit d’un endroit du sein autre que le mamelon) si la faim est grande ; l’index paternel (obs. 6) est rejeté lorsque l’enfant est tendu vers le sein, puis accepté à titre de calmant, etc. Dans toutes ces conduites, l’apprentissage en fonction du milieu nous paraît évident.

Assurément tous ces faits comportent une explication physiologique et une explication ne nous faisant sortir en rien du domaine du réflexe. Les « irradiations », les « ébranlements prolongés », les « sommations » d’excitations et les coordinations de réflexes entre eux expliquent sans doute pourquoi la recherche de l’enfant devient de plus en plus systématique, pourquoi tel contact, qui ne suffit pas à déclencher le fonctionnement suivi, y suffit quelques jours plus tard, etc. Il n’y a donc pas nécessairement là des mécanismes qui se superposent au réflexe comme le feront plus tard l’habitude ou la compréhension intelligente. Mais il n’en demeure pas moins que le milieu est indispensable à ce fonctionnement, autrement dit que l’adaptation réflexe comporte une part d’accommodation : sans le contact préalable avec le mamelon et l’expérience de l’absorption du lait, il est bien probable que l’édredon, la laine ou l’index paternel n’auraient pas été rejetés si vivement par Laurent après avoir déclenché le réflexe de succion 5.

Mais s’il est, dans l’adaptation réflexe, une part à faire à l’accommodation, cette accommodation est indissociable d’une assimilation progressive, inhérente à l’exercice même du réflexe. D’une manière générale, on peut dire que le réflexe se consolide et s’affermit en vertu de son propre fonctionnement. Or un tel fait constitue l’expression la plus directe du mécanisme de l’assimilation. Cette assimilation se manifeste, en premier lieu, par un besoin croissant de répétition, caractérisant l’exercice du réflexe (assimilation fonctionnelle), et, en second lieu, par cette sorte de récognition toute pratique ou sensori-motrice permettant à l’enfant de s’adapter aux différents objets avec lesquels ses lèvres entrent en contact (assimilations récognitive et généralisatrice).

Le besoin de répétition est à lui seul très significatif : il s’agit, en effet, d’un comportement qui présente une histoire et qui vient compliquer les simples stimuli liés à l’état de l’organisme considéré en un moment donné du temps. Un premier stimulus susceptible de mettre en jeu le réflexe est le contact avec un objet externe : Preyer a ainsi déclenché des mouvements de succion en touchant les lèvres d’un nouveau-né, et l’obs. 1 nous montre des enfants suçant leur main un quart d’heure ou une demi-heure après leur naissance. En second lieu, il y a les stimuli internes, liés aux états somatico-affectifs : mouvements impulsifs diffus (obs. 1) ou excitations dues à la faim. Mais à ces excitants précis, liés à des moments particuliers de la vie de l’organisme, il s’ajoute, nous semble-t-il, cette circonstance essentielle que la répétition même des mouvements réflexes constitue une dynamogénie pour eux. Pourquoi, par exemple, Lucienne suce-t-elle ses doigts dix minutes de suite tôt après sa naissance ? Ce ne saurait être à cause de la faim, puisque le cordon ombilical venait seulement d’être sectionné. Il y a bien excitant extérieur du moment que les lèvres touchent la main. Mais pourquoi l’excitation dure-t-elle, dans un tel cas, puisqu’elle ne conduit à aucun résultat, sinon précisément à l’exercice du réflexe ? Il semble donc que, dès ce mécanisme primitif, une sorte de processus circulaire accompagne le fonctionnement, l’activité du réflexe étant accrue par son propre exercice. Si cette interprétation demeure douteuse, en ce qui concerne le point de départ, elle s’impose, par contre, de plus en plus en ce qui concerne les conduites suivantes. Après les premières tétées, on observe, en effet, chez Laurent (obs. 2) une esquisse de fonctionnement à vide de la succion, dans lequel il est difficile de ne pas voir une sorte d’auto-excitation. En outre, le progrès de la recherche du sein, dans les obs. 2, 3, 4, 5 et 8, semble également montrer combien le fonctionnement même a affermi la tendance à sucer. La contre-épreuve en est, comme nous l’avons vu, la déchéance progressive des mécanismes réflexes non utilisés. Comment interpréter ces faits ? Il va de soi qu’il ne saurait encore être question de « réaction circulaire » au sens de Baldwin, c’est-à-dire de la répétition d’une conduite acquise ou en train de s’acquérir, et d’une conduite dirigée par l’objet auquel elle aboutit : il ne s’agit ici que de mouvements réflexes et non pas acquis, et d’une sensibilité liée au réflexe lui-même et non pas à l’objectif externe. Cependant le mécanisme lui est comparable du point de vue purement fonctionnel. Il est ainsi très net, dans l’obs. 9, que l’excitation la plus légère peut déclencher non pas seulement une réaction réflexe mais une succession de sept réactions. Sans faire aucune hypothèse sur le mode de conservation de cette excitation ni, a fortiori, sans vouloir transformer cette répétition en conduite intentionnelle ou mnémonique, on est bien contraint d’affirmer que, dans un tel cas, il y a tendance à la répétition, ou, en termes objectifs, répétition cumulative.

Or ce besoin de répétition n’est qu’un des aspects d’un processus plus général, que nous pouvons qualifier d’assimilation : la tendance du réflexe étant de se reproduire, il incorpore à lui tout objet susceptible de faire office d’excitant. Il faut mentionner ici deux phénomènes distincts, mais aussi significatifs l’un que l’autre de ce point de vue particulier.

Le premier est ce que nous pouvons appeler l’« assimilation généralisatrice », c’est-à-dire l’incorporation d’objets toujours plus variés au schème du réflexe. Lorsque, par exemple, l’enfant a faim, mais pas suffisamment pour céder à la colère et aux cris, et que ses lèvres ont été excitées par quelque contact fortuit, on assiste à la formation d’une telle conduite, si importante par ses propres développements futurs et les innombrables cas analogues que l’on observera à propos d’autres schèmes. C’est ainsi que, selon les hasards des rencontres, l’enfant suce, dès les deux premières semaines, ses doigts, les doigts qu’on lui offre, son oreiller, son duvet, ses linges, etc. : il assimile donc ces objets à l’activité du réflexe.

Bien entendu, nous ne prétendons nullement, en parlant d’assimilation « généralisatrice », que le nouveau-né commence par distinguer un objet particulier (le sein maternel) pour étendre ensuite à d’autres objets ce qu’il a découvert sur celui-là. En d’autres termes, nous n’attribuons nullement au nourrisson une généralisation consciente et intentionnelle en tant que passage du singulier au général, et cela d’autant plus que la généralisation intelligente elle-même ne débute jamais par un tel passage, mais procède toujours aussi du schème indifférencié à l’individuel et au général combinés et complémentaires. Nous soutenons simplement que, sans aucune conscience ni d’objets individuels ni de règles générales, le nouveau-né incorpore d’emblée au schème global de la succion un nombre d’objets de plus en plus variés, d’où l’allure généralisatrice de ce processus d’assimilation. Mais n’est-ce pas jouer sur les mots que de traduire un fait aussi simple en langage d’assimilation ? Ne suffirait-il pas de dire « déclenchement d’un réflexe par une classe d’excitants analogues » ? Et, si l’on tient au terme d’assimilation, faut-il alors conclure que les excitants non habituels d’un réflexe quelconque (par exemple l’ensemble des objets susceptibles de déclencher le réflexe palpébral lorsqu’ils s’approchent de l’œil) donnent tous lieu à un phénomène identique d’assimilation généralisatrice ? Il n’en est rien. Ce qui pose un problème particulier et proprement psychologique, dans le cas du réflexe de la succion, c’est que l’assimilation des objets à son activité va se généraliser insensiblement jusqu’à donner naissance, au stade des réactions circulaires acquises et même au stade des mouvements intentionnels, à un schème très complexe et très résistant : dès la fin du second mois, en effet, l’enfant sucera son pouce systématiquement (avec coordination acquise et non plus par hasard), puis vers cinq mois ses mains porteront tous les objets à sa bouche et il finira par se servir de ces conduites pour reconnaître les corps et même pour constituer la première forme de l’espace (l’« espace buccal » de Stern). Il est ainsi certain que les premières assimilations relatives à la succion, même si elles témoignent d’une indifférenciation entre le contact avec le sein et le contact avec les autres objets, ne sont pas de simples confusions destinées à disparaître avec les progrès de la nutrition, mais constituent le point de départ d’assimilations toujours plus complexes.

Cela dit, comment interpréter cette assimilation généralisatrice ? On peut concevoir le réflexe de succion comme un schème global de mouvements coordonnés, lequel, s’il s’accompagne de conscience, ne donne certainement pas lieu à une perception d’objets ou même de tableaux sensoriels définis, mais simplement à une conscience d’attitudes avec tout au plus quelque intégration sensori-motrice liée à la sensibilité des lèvres et de la bouche. Or ce schème, par le fait qu’il se prête à répétitions et à un exercice cumulatif, ne se borne pas à fonctionner sous la contrainte d’un excitant déterminé, externe ou interne, mais fonctionne en quelque sorte pour lui-même. Autrement dit, ce n’est pas seulement pour manger que l’enfant suce, c’est tout aussi bien pour tromper sa faim, pour prolonger l’excitation du repas, etc., et finalement il suce sans plus pour sucer. C’est en ce sens que l’objet incorporé au schème de la succion est en réalité assimilé à l’activité de ce schème : l’objet sucé est à concevoir, non pas comme une nourriture pour l’organisme en général, mais, si l’on peut ainsi parler, comme un aliment pour l’activité même de la succion, selon ses diverses formes. Du point de vue de la conscience, si conscience il y a, une telle assimilation est donc d’abord indifférenciation et non pas d’emblée généralisation vraie, mais, du point de vue de l’action, elle est une extension généralisatrice du schème, laquelle annonce (on l’a vu à l’instant) des généralisations ultérieures bien plus considérables.

Mais, outre cette assimilation généralisatrice, il faut encore distinguer, dès les deux premières semaines, une autre assimilation que nous pouvons appeler « assimilation récognitive ». Cette seconde forme paraît être contradictoire par rapport à la précédente : elle marque en réalité un simple progrès sur cette dernière, si léger soit-il. Ce que nous venons de dire de l’indifférenciation qui caractérise l’assimilation généralisatrice n’est, en effet, vrai que des états de faible appétit ou de saturation. Mais il suffit que l’enfant ait très faim pour qu’il cherche à manger et discrimine ainsi le mamelon par rapport à tout le reste. Cette recherche et cette discrimination nous paraissent impliquer un début de différenciation, dans le schème global de la succion, et par conséquent un début de récognition, récognition toute pratique et motrice, cela va sans dire, mais suffisante pour que l’on parle déjà d’assimilation récognitive. Que l’on examine, de ce point de vue, la manière dont l’enfant retrouve le mamelon. Dès le troisième jour (obs. 3), Laurent semble distinguer le mamelon des téguments environnants : il cherche à téter et non pas seulement à sucer. Dès le dixième jour, en tout cas (obs. 4), on observe avec quelle rapidité il rejette l’édredon ou la couverture qu’il s’est mis à sucer, pour chercher quelque chose de plus substantiel. De même, sa réaction à l’égard de l’index de son père (obs. 6) ne saurait être plus nette : déception et pleurs. Enfin les tâtonnements sur le sein lui-même (obs. 5 et 8) démontrent également la discrimination. Comment donc expliquer cette sorte de récognition ?

Naturellement, il ne saurait être question, pas plus ici qu’à propos de l’assimilation généralisatrice, de la reconnaissance d’un « objet », pour cette raison évidente que rien dans les états de conscience du nouveau-né ne pourrait lui permettre d’opposer l’un à l’autre un univers externe et un univers interne. À supposer que soient données simultanément des sensations visuelles (simple vision de lumières sans formes ni profondeur), des sensations acoustiques et une sensibilité tactilo-gustative et kinesthésique liée au réflexe de succion, il est évident qu’un tel complexus ne suffirait en rien à constituer une conscience d’objets : celle-ci suppose, comme nous le verrons (vol. II), des opérations proprement intellectuelles, nécessaires pour assurer la permanence de la forme et de la substance. Il ne saurait être question non plus d’une récognition simplement perceptive ou reconnaissance des tableaux sensoriels offerts par le monde extérieur, bien que cette récognition précède de beaucoup l’élaboration des objets (reconnaître une personne, un jouet ou un linge de toilette simplement à titre de « présentation » et avant d’en faire des substances permanentes). En effet, si, pour l’observateur, le sein que va prendre le nourrisson est extérieur à l’enfant et constitue une image distincte de lui, pour le nouveau-né, au contraire, il ne saurait exister que des consciences d’attitudes, des émotions, ou des impressions de faim et de satisfaction. Ni la vision ni l’audition ne donnent encore lieu à des perceptions indépendantes de ces réactions globales. Comme l’a fort bien montré H. Wallon, les influences extérieures n’ont de signification que relativement aux attitudes qu’elles suscitent. Lorsque le nourrisson différencie le mamelon par rapport au reste du sein, aux doigts ou à des objets quelconques, il ne reconnaît donc ni un objet ni un tableau sensoriel, il retrouve simplement un complexus sensori-moteur et postural particulier (succion et déglutition combinées) parmi les quelques complexes analogues constituant son univers et témoignant d’une indifférenciation totale entre le sujet et l’objet. En d’autres termes, cette récognition élémentaire consiste, au sens le plus strict du mot, en une « assimilation » de l’ensemble des données présentes à une organisation définie ayant déjà fonctionné et ne donnant lieu à une discrimination actuelle que grâce à son fonctionnement passé. Mais cela suffit à expliquer en quoi la répétition du réflexe conduit d’elle-même à une assimilation récognitive qui, toute pratique soit-elle, constitue le début de la connaissance 6. Plus précisément, la répétition du réflexe conduit à une assimilation générale et généralisatrice des choses à son activité, mais, étant données les variétés qui s’introduisent peu à peu dans cette activité (sucer pour sucer, pour tromper la faim, pour manger, etc.), le schème d’assimilation se différencie et, dans les cas différenciés les plus importants, l’assimilation devient récognitive.

En conclusion, l’assimilation propre à l’adaptation réflexe se présente sous trois formes : répétition cumulative, généralisation de l’activité avec incorporation de nouveaux objets à ce fonctionnement et enfin récognition motrice. Mais, en dernière analyse, ces trois formes n’en constituent qu’une seule : le réflexe est à concevoir comme une totalité organisée dont le propre est de se conserver en fonctionnant, par conséquent de fonctionner tôt ou tard pour elle-même (répétition), en incorporant à elle les objets favorables à ce fonctionnement (assimilation généralisatrice) et en discriminant enfin les situations nécessaires à certains modes spéciaux de son activité (récognition motrice). Nous verrons dans la suite — et c’est là le seul but de cette analyse — que ces processus se retrouvent tels quels, avec le décalage qu’explique la complexité progressive des structures, aux stades des réactions circulaires acquises, des premiers schèmes intentionnels et des conduites proprement intelligentes.

L’adaptation progressive des schèmes réflexes suppose donc leur organisation. Cette vérité est banale en physiologie. Non seulement l’arc réflexe suppose comme tel une organisation, mais, chez l’animal non soumis aux opérations de laboratoire, tout système de réflexes constitue lui-même une totalité organisée : selon les conceptions de Graham Brown, le réflexe simple est, en effet, à considérer comme un produit de différenciation.

Au point de vue psychologique, par contre, on est trop porté à se représenter un réflexe, ou même un acte instinctif complexe tel que celui de la succion, comme une sommation de mouvements avec, éventuellement, succession d’états de conscience juxtaposés, et non pas comme une totalité vraie. Or, deux circonstances essentielles nous poussent à considérer l’acte de la succion comme constituant déjà une organisation psychique : le fait que cet acte présente tôt ou tard une signification et le fait qu’il s’accompagne de recherche dirigée.

Pour ce qui est des significations, nous avons vu combien les actes de succion se différencient selon que le nouveau-né a faim et cherche à téter, qu’il suce pour se calmer ou encore qu’il joue en quelque sorte à sucer. Il semble donc bien qu’ils présentent une signification pour le nourrisson lui-même. Le calme progressif, qui succède à la tempête des cris et des pleurs, dès que l’enfant est en position de manger et qu’il cherche le mamelon, montre assez que, si conscience il y a, cette conscience est d’emblée conscience de signification. Or une signification est nécessairement relative à d’autres, même sur le plan élémentaire des simples récognitions motrices.

D’autre part, l’existence d’une organisation est attestée par le fait des recherches orientées. C’est, en effet, une chose remarquable, quelle que soit sa banalité, que la recherche précoce dont fait montre le nourrisson mis en contact avec le sein. Cette recherche qui est le principe de l’accommodation et de l’assimilation, est à concevoir, du point de vue de l’organisation, comme la première manifestation d’un dualisme entre le désir et la satisfaction, donc entre la valeur et le réel, entre la totalité qui se complète et la totalité incomplète, dualisme qui réapparaîtra sur tous les plans de l’activité future et dont l’évolution mentale entière cherchera la réduction, bien qu’il soit destiné à s’accentuer sans cesse.

Telles sont, du double point de vue de l’adaptation et de l’organisation, les premières expressions de la vie psychologique liées aux mécanismes physiologiques héréditaires. Cet examen, si schématique qu’il soit, suffit, nous semble-t-il, à montrer en quoi le psychisme prolonge l’organisation purement réflexe, tout en en dépendant. Ce que la physiologie de l’organisme fournit, c’est un montage héréditaire déjà tout organisé et virtuellement adapté, mais n’ayant jamais fonctionné. La psychologie commence avec l’exercice de ce mécanisme. Cet exercice ne transforme encore en rien le mécanisme lui-même, contrairement à ce qu’on observera au cours des stades ultérieurs (acquisition d’habitudes, compréhension, etc.) : il se borne à l’affermir et à le faire fonctionner, sans l’intégrer à des organisations nouvelles qui le dépassent. Mais dans les limites de ce fonctionnement, il y a place pour un déroulement historique, qui définit précisément le début de la vie psychologique. Ce déroulement lui-même comporte sans doute une explication physiologique : si le mécanisme réflexe s’affermit à l’usage ou déchoit faute d’usage, c’est assurément que des coordinations se font ou se défont en vertu même des lois de l’activité réflexe. Mais une telle explication physiologique n’exclut en rien le point de vue psychologique auquel nous nous sommes placés. En effet, si, comme il est probable, des états de conscience accompagnent un mécanisme réflexe aussi compliqué que celui de l’instinct de succion, ces états de conscience ont une histoire interne. Le même état de conscience ne saurait se reproduire deux fois identique à lui-même : s’il se reproduit, c’est en acquérant en plus quelque qualité nouvelle de déjà vu, etc., donc quelque signification. Mais si, d’aventure, aucun état de conscience n’intervenait encore, on pourrait néanmoins parler déjà de comportements ou de conduites, étant donnés, d’une part, le caractère sui generis de leur développement et, d’autre part, leur continuité avec ceux des stades suivants. C’est ce que nous allons préciser à titre de conclusion.

Le caractère propre de ces comportements est d’impliquer une utilisation individuelle de l’expérience. Le réflexe en tant que montage héréditaire constitue peut-être une utilisation raciale de l’expérience : c’est là un problème biologique dont nous avons déjà parlé (Introd. § 3) et qui, tout en intéressant au plus haut point le psychologue, ne saurait être résolu par ses méthodes propres. Mais, en tant que mécanisme donnant lieu à un exercice, et par conséquent une sorte d’apprentissage, le réflexe de succion suppose, en plus de l’hérédité, une utilisation individuelle de l’expérience. C’est là le fait capital qui permet d’incorporer une telle conduite dans le domaine psychologique, alors qu’un réflexe simple, non soumis au besoin d’exercice ou d’apprentissage en fonction du milieu (l’éternuement par exemple) ne présente aucun intérêt pour nous. En quoi consiste cet apprentissage ? On peut essayer de le définir, sans subordonner cette analyse à aucune hypothèse relative au genre d’états de conscience accompagnant éventuellement un tel processus. L’apprentissage lié au mécanisme réflexe ou instinctif présente ceci de particulier, en opposition avec les acquisitions dues aux habitudes ou aux acquisitions intelligentes, qu’il ne retient rien d’extérieur à ce mécanisme lui-même. Une habitude, comme celle du bébé de deux à trois mois, qui ouvre la bouche en voyant un objet, suppose une fixation mnémonique relative à cet objet : un schème tactilo-moteur s’est formé en fonction de l’objet et ce schème explique seul l’uniformité de la réaction. De même l’apprentissage d’une opération intellectuelle (la numération, par ex.) implique un souvenir des objets eux-mêmes ou des expériences faites sur les objets. Il y a donc, dans les deux cas, rétention de quelque chose d’extérieur au mécanisme initial de l’acte en question. Au contraire, le bébé qui apprend à sucer ne retient rien d’extérieur à l’acte même de sucer : il ne conserve sans doute la trace ni des objets ni des tableaux sensoriels sur lesquels ont porté les essais successifs. Il enregistre simplement la suite de ces essais, à titre de purs actes se conditionnant les uns les autres. Lorsqu’il reconnaît le mamelon, il ne s’agit pas de la récognition d’une chose ou d’une image mais de l’assimilation d’un complexus sensori-moteur et postural à un autre. Si cet apprentissage de la succion suppose le milieu et l’expérience, puisque aucun exercice fonctionnel n’est possible en dehors d’un contact avec le milieu, il s’agit donc d’un apprentissage très particulier, d’un auto-apprentissage en quelque sorte et non d’une acquisition proprement dite. C’est pourquoi, si ces premières conduites psychologiques dépassent le physiologique pur — comme l’exercice individuel d’un mécanisme héréditaire dépasse l’hérédité — , elles en dépendent encore au plus haut degré.

Mais la grande leçon psychologique de ces débuts du comportement, c’est que, renfermé dans les limites que nous venons de définir, l’apprentissage d’un mécanisme réflexe entraîne déjà le jeu le plus compliqué des accommodations, assimilations et organisations individuelles. Il y a accommodation puisque, même sans rien retenir du milieu comme tel, le mécanisme réflexe a besoin de ce milieu. Il y a assimilation puisque, par son exercice même, il incorpore à lui tout objet susceptible de l’alimenter, et discrimine même ces objets grâce à l’identité des attitudes différentielles qu’ils provoquent. Il y a enfin organisation, en tant que l’organisation est l’aspect interne de cette adaptation progressive : les exercices successifs du mécanisme réflexe constituent des totalités organisées et les tâtonnements et recherches visibles dès les débuts de cet apprentissage sont orientés par la structure même de ces totalités.

Or si ces conduites ne dépassent le physiologique pur que dans la très faible mesure où l’exercice individuel a une histoire indépendante du montage prédéterminé par l’hérédité (au point qu’il peut paraître presque métaphorique de les traiter en « conduites », comme nous l’avons fait ici), elles nous paraissent avoir une importance capitale pour la suite du développement mental. En effet, les fonctions d’accommodation, d’assimilation et d’organisation que nous venons de décrire à propos de l’exercice d’un mécanisme réflexe vont se retrouver au cours des stades ultérieurs et acquérir une importance progressive. En un certain sens, nous verrons même que, plus les structures intellectuelles se compliqueront et s’épureront, plus ce noyau fonctionnel constituera l’essentiel de ces structures elles-mêmes.

§ 3. L’assimilation, fait premier de la vie psychique

Nous venons de constater, en étudiant l’exercice des réflexes, l’existence d’une tendance fondamentale dont nous retrouverons les manifestations à chaque nouveau stade du développement intellectuel : la tendance à la répétition des conduites et à l’utilisation des objets externes en vue de cette répétition. Cette assimilation, à la fois reproductrice, généralisatrice et récognitive constitue le principe de l’exercice fonctionnel que nous avons décrit à propos de la succion. Elle est donc indispensable à l’accommodation propre au réflexe. D’autre part elle est l’expression dynamique du fait statique de l’organisation. À ce double point de vue elle apparaît comme un fait premier, dont l’analyse psychologique doit dégager les conséquences génétiques.

Trois circonstances nous poussent à considérer ainsi l’assimilation comme la donnée fondamentale du développement psychique.

La première est que l’assimilation constitue un processus commun à la vie organique et à l’activité mentale, donc une notion commune à la physiologie et à la psychologie. En effet, quel que soit le mécanisme intime de l’assimilation biologique, c’est un fait d’expérience qu’un organe se développe en fonctionnant (moyennant un certain équilibre entre l’exercice utile et la fatigue). Or lorsque l’organe en question intéresse la conduite externe du sujet, ce phénomène de l’assimilation fonctionnelle présente un aspect physiologique et un aspect psychologique indissociables : le détail en est physiologique tandis que la réaction d’ensemble peut être appelée psychique. Prenons comme exemple l’œil, qui se développe sous l’influence des exercices de vision (perception des lumières, des formes, etc.). Du point de vue physiologique, déjà, on peut dire que la lumière est un aliment pour l’œil (en particulier dans les cas primitifs de sensibilité cutanée, chez les invertébrés inférieurs, chez lesquels l’œil se réduit à une accumulation de pigment dépendant des sources lumineuses ambiantes) : la lumière est absorbée et assimilée par les tissus sensibles, et ce fonctionnement entraîne un développement corrélatif des organes intéressés. Sans doute, un tel processus suppose un ensemble de mécanismes dont le détail peut être fort complexe. Mais, si l’on s’en tient à une description globale — qui est celle du comportement et par conséquent de la psychologie — , les choses vues constituent l’aliment essentiel de l’œil, puisque ce sont elles qui imposent l’exercice continu auquel les organes doivent leur développement : l’œil a besoin d’images lumineuses comme le corps entier de nourriture chimique, énergétique, etc. Parmi l’ensemble des réalités extérieures que l’organisme assimile, il en est donc qui sont incorporées au détail des mécanismes physico-chimiques, tandis que d’autres servent simplement d’aliments fonctionnels et globaux. Dans le premier cas, il y a assimilation physiologique, alors que, dans le second, on peut parler d’assimilation psychologique. Mais dans les deux cas, le phénomène est le même : l’univers est englobé dans l’activité du sujet.

En second lieu, l’assimilation rend compte du fait primitif généralement admis comme le plus élémentaire de la vie psychique : la répétition. Comment expliquer, en effet, que l’individu, si haut que l’on remonte dans son comportement, cherche à reproduire toute expérience vécue ? La chose n’est intelligible que si la conduite répétée présente une signification fonctionnelle, c’est-à-dire revêt une valeur pour le sujet lui-même. Mais d’où vient cette valeur ? Du fonctionnement comme tel. Ici encore, l’assimilation fonctionnelle apparaît donc comme le fait premier.

En troisième lieu, la notion d’assimilation englobe dès l’abord dans le mécanisme de la répétition cet élément essentiel par quoi l’activité se distingue de l’habitude passive : la coordination entre le nouveau et l’ancien, laquelle annonce le processus du jugement. En effet, la reproduction propre à l’acte d’assimilation implique toujours l’incorporation d’une donnée actuelle à un schème antérieur, ce schème étant constitué par la répétition elle-même. C’est en quoi l’assimilation est grosse de tous les mécanismes intellectuels et constitue une fois de plus, par rapport à eux, le fait réellement premier.

Mais ne pourrait-on pas simplifier cette description en faisant l’économie d’une notion si chargée de signification qu’elle peut en paraître équivoque ? En ses remarquables essais de psychologie fonctionnelle 7, Claparède choisit sans plus comme point de départ de toute activité mentale le fait même de besoin. Comment expliquer que certaines conduites donnent lieu à une répétition spontanée ? D’où vient que les actes utiles se reproduisent d’eux-mêmes ? C’est, dit Claparède, qu’ils répondent à un besoin. Les besoins marquent ainsi la transition entre la vie organique, dont ils sont l’émanation, et la vie psychique, dont ils constituent le moteur.

Le grand avantage de ce langage est qu’il est beaucoup plus simple que celui de l’assimilation. Aussi, sur le fond même de ce que Claparède soutient, est-il bien difficile de n’être pas d’accord avec lui. Le besoin étant l’expression tangible du processus que nous appelons assimilateur, nous ne saurions en particulier mettre en doute le bien-fondé de cette conception, à laquelle nous devons personnellement beaucoup. Mais la question est de savoir si, précisément à cause de sa simplicité, elle ne soulève pas des problèmes initiaux que la notion d’assimilation permet de renvoyer à l’étude biologique. Ces difficultés nous paraissent être au nombre de deux.

En premier lieu, si le besoin comme tel est le moteur de toute activité, comment oriente-t-il les mouvements nécessaires à sa satisfaction ? Avec une admirable acuité d’analyse, Claparède lui-même a soulevé la question. Non seulement, dit-il, on ne comprend pas pourquoi la poursuite d’un but coordonne les gestes utiles, mais encore, on ne voit pas comment, lorsqu’un moyen échoue, on en essaie d’autres. Il arrive, en effet, surtout lorsqu’au réflexe se superposent les associations acquises, qu’un même besoin déclenche une succession de conduites différentes, mais toujours orientées vers la même fin. Quel est l’agent de cette sélection et de cette coordination des réactions favorables ?

Il va de soi qu’il serait vain de chercher aujourd’hui à résoudre ces problèmes fondamentaux. Mais la question même ne viendrait-elle pas de ce que l’on commence par dissocier le besoin de l’acte en sa totalité ? Les premiers besoins n’existent pas, en effet, antérieurement aux cycles moteurs qui permettent de les assouvir. Ils apparaissent au contraire durant le fonctionnement lui-même. On ne saurait donc dire qu’ils précèdent la répétition : ils en résultent aussi bien, en un cercle sans fin. Par exemple la succion à vide ou tout exercice analogue constitue un entraînement qui augmente le besoin autant que l’inverse. Du point de vue psychologique, le besoin ne saurait donc se concevoir indépendamment d’un fonctionnement global, dont il n’est que l’indice. Du point de vue physiologique, d’autre part, le besoin suppose une organisation en « équilibre mobile » dont il traduit simplement le déséquilibre passager. Dans les deux langages, le besoin est ainsi l’expression d’une totalité momentanément inachevée et tendant à se reconstituer, c’est-à-dire précisément de ce que nous appelons un cycle ou un schème d’assimilation : le besoin manifeste la nécessité qu’éprouve l’organisme ou un organe quelconque d’utiliser une donnée extérieure en vue de son fonctionnement. Le fait premier n’est donc pas le besoin, mais les schèmes d’assimilation dont il constitue l’aspect introspectif. Dès lors, c’est peut-être un pseudo-problème que de se demander comment le besoin oriente les mouvements utiles : c’est parce que ces mouvements sont déjà orientés que le besoin les déclenche. En d’autres termes les mouvements organisés, prêts à la répétition, et le besoin lui-même ne constituent qu’un seul tout. Il est vrai que cette conception, bien claire en ce qui concerne le réflexe ou toute organisation innée, cesse de paraître telle dès que l’on passe aux associations acquises. Seulement la difficulté vient peut-être de ce que l’on prend à la lettre le terme d’« associations », alors que précisément, le fait de l’assimilation permet d’expliquer comment tout schème nouveau résulte d’une différenciation et d’une complication des schèmes antérieurs et non d’une association entre éléments donnés à l’état isolé. Cette hypothèse conduit même à concevoir comment un seul besoin peut déclencher une série d’essais successifs : d’une part, toute assimilation est généralisatrice et, d’autre part, les schèmes sont susceptibles de coordonner entre eux par assimilation réciproque aussi bien que de fonctionner seuls (voir à cet égard les stades IV-VI).

Une seconde difficulté nous semble se présenter lorsque l’on considère le besoin comme le fait premier de la vie psychique. Les besoins sont censés, en un tel cas, assurer la transition entre l’organisme et le psychisme : ils constituent en quelque sorte le moteur physiologique de l’activité mentale. Seulement, si certains besoins corporels jouent en effet ce rôle dans un grand nombre de comportements inférieurs (comme la recherche de la nourriture en psychologie animale), il se trouve que, chez le jeune enfant, les besoins principaux sont d’ordre fonctionnel : le fonctionnement des organes engendre donc, par son existence même, un besoin psychique sui generis, ou plutôt une série de besoins vicariants, dont la complexité déborde, dès le principe, la simple satisfaction organique. En outre, plus l’intelligence se développe et s’affirme, et plus l’assimilation du réel au fonctionnement propre se transforme en compréhension réelle, le moteur principal de l’activité intellectuelle devenant ainsi le besoin d’incorporer les choses aux schèmes du sujet. Cette vicariance des besoins, qui se transcendent sans cesse pour dépasser le plan purement organique, nous semble montrer à nouveau que le fait premier n’est pas le besoin comme tel, mais bien l’acte d’assimilation qui englobe en un tout le besoin fonctionnel, la répétition et cette coordination entre le sujet et l’objet, laquelle annonce l’implication et le jugement.

Assurément un appel à la notion d’assimilation ne constitue en rien une explication de l’assimilation elle-même. La psychologie ne peut débuter que par la description d’un fait premier, sans pouvoir l’expliquer lui-même. L’idéal d’une déduction absolue ne saurait conduire qu’à une explication verbale. Renoncer à une telle tentation, c’est choisir à titre de principe une donnée élémentaire susceptible d’un traitement biologique en même temps que d’une analyse psychologique. L’assimilation est telle. L’explication de cette donnée est l’affaire de la biologie : l’existence d’une totalité organisée qui se conserve en assimilant le monde extérieur soulève, en effet, tout le problème de la vie elle-même. Mais, comme on ne saurait réduire sans plus le supérieur à l’inférieur, la biologie ne parviendra pas à élucider la question de l’assimilation sans rendre compte de son aspect psychologique : à une certaine profondeur l’organisation vitale et l’organisation mentale ne constituent, en effet, plus qu’une seule et même chose.