Avant-propos a
Ă€ Valentine Piaget
Après avoir étudié jadis laLogique de l’enfantet saReprésentation du monde, c’est-à -dire les manifestations les plus caractéristiques de sa pensée réfléchie, nous nous sommes aperçu, en voulant poursuivre ces recherches, qu’elles demeuraient en quelque sorte suspendues dans le vide tant que l’on ne remontait pas aux sources de la raison en analysant les comportements intellectuels avant le langage lui-même. Avant de raisonner au moyen de la parole et de chercher à s’expliquer le monde par la réflexion, l’enfant agit, et son action, qui débute dès la naissance et se déploie avec une intensité particulière durant les deux premières années de l’existence, le contraint d’emblée à organiser son intelligence et à construire un univers. Cette intelligence, bien qu’elle demeure toute « pratique » ou « sensori-motrice », faute de langage et de réflexion abstraite, contient en germe la pensée ultérieure, de même que cet univers, dont les objets, l’espace, la causalité et le temps sont dus à la seule activité du sujet, détermine les représentations futures de la réalité.
C’est le produit de ces recherches sur les deux premières années de l’enfant que nous voudrions présenter maintenant au public. Nous nous excusons auprès des psychologues de revenir sur un sujet qui déjà a été si bien étudié ces derniers temps. Notre seule excuse est d’avoir été en quelque sorte obligé, par nos travaux antérieurs, d’entreprendre une analyse de la genèse même de l’intelligence. Quant aux pédagogues, nous espérons qu’ils nous pardonneront de remonter jusqu’aux périodes précédant l’âge scolaire. Mais si vraiment l’on ne rend compte de la pensée de l’enfant qu’en la replaçant dans son développement génétique, et si vraiment les conduites propres aux premières années éclairent toute l’évolution intellectuelle ultérieure, nous comptons sur les éducateurs, qui ont si bien compris le rôle de la psychologie de l’enfant, pour encourager des recherches d’autant plus difficiles qu’elles tendent à se rapprocher des sources de la vie mentale, et pour en tirer les conclusions qu’elles comportent quant à l’interprétation de la pensée de l’enfant en général.
Le présent volume sera suivi prochainement d’une seconde publication intituléeLa Construction du réel chez l’enfant (nous la mentionnerons dans nos références sous le nom de vol. II). Ce second volume correspondra, sur le plan de l’intelligence pratique, à nos recherches antérieures sur La Représentation du monde et La Causalité physique de l’enfant, tandis que La Naissance de l’intelligence chez l’enfant prolonge nos ouvrages anciens sur Le Langage et la pensée et Le Jugement et le raisonnement de l’enfant. Si l’on se réfère au tableau des catégories de la raison contenu dans le § 2 de l’introduction qui va suivre, le présent volume est relatif à la genèse des catégories régulatrices et implicatrices, tandis que La Construction du réel chez l’enfant portera sur la genèse des catégories explicatrices : l’objet, l’espace, la causalité et le temps.
Enfin un petit livre sur La Genèse de l’imitation chez l’enfant complétera ce tableau par une étude que nous avons séparée, pour les alléger, des deux précédentes.
Genève, novembre 1935.
J. P.