Avant-propos de la troisiÚme édition a
Il est en gĂ©nĂ©ral inquiĂ©tant de rééditer un ouvrage que lâon a Ă©crit plus de vingt ans auparavant. Dâune part, lâauteur estime toujours que la signification exacte de ses premiers livres ne saurait ĂȘtre comprise quâen fonction des derniers, et il oublie que pour Ă©crire ceux-ci, il fallait peut-ĂȘtre commencer par ceux-lĂ . Inversement, le lecteur est portĂ© Ă juger les thĂšses dâun auteur dâaprĂšs ses premiers ouvrages et Ă croire que les suivants rĂ©pĂštent ou dĂ©veloppent simplement ce quâils contenaient dĂ©jĂ . Il sâensuit que lâauteur aimerait ne rien rééditer, tandis que le lecteur rĂ©clame les thĂšses initiales auxquelles on est accoutumĂ©.
Le malentendu risque de sâaggraver lorsque lâauteur nâa pas changĂ© dâidĂ©es et croit toujours Ă ses premiĂšres interprĂ©tations, mais en sachant leur caractĂšre incomplet et en pensant avoir trouvĂ© depuis de quoi les Ă©tayer de façon nouvelle. Câest ainsi que, Ă relire ce petit volume sur Le Jugement et le raisonnement chez lâenfant, nous avons lâimpression, non pas de faits contestables, mais dâune premiĂšre approximation ou dâanticipations auxquelles il manque tout un contexte gĂ©nĂ©tique pour pouvoir leur confĂ©rer leur vĂ©ritable signification. On nous pardonnera donc de chercher, en cette prĂ©face, Ă rĂ©tablir les perspectives et Ă situer ce que nous disions jadis dans ce que nous avons pu trouver depuis lors.
Pour Ă©tudier la logique de lâenfant, nous sommes en effet, parti de lâidĂ©e qui pouvait paraĂźtre la plus naturelle en ne connaissant dâavance que la logique adulte, et non pas prĂ©cisĂ©ment ce jugement et ce raisonnement enfantins quâil sâagissait dâĂ©tudier : câest que la logique est liĂ©e au « discours », et que câest donc sur le plan du langage ou de la pensĂ©e verbale quâil convenait de situer les recherches. DâoĂč les analyses quâon va lire sur « Grammaire et logique », « La pensĂ©e formelle et le jugement de relation », « La relativitĂ© progressive des notions », etc.
Or, ce genre dâĂ©tudes logico-verbales, si lâon peut dire, nous a permis dâapercevoir un certain nombre de caractĂšres de la pensĂ©e de lâenfant, qui subsistent de façon surprenante jusque vers 10-11 ans : une difficultĂ© systĂ©matique Ă manier la logique formelle et Ă comprendre lâemboĂźtement de la partie dans le tout, les opĂ©rations dâaddition et de multiplication logiques, la rĂ©versibilitĂ© des opĂ©rations, la non-contradiction, les implications (parce que ou donc) et les discordances (quoique), etc. ; une non-relativitĂ© des notions due Ă une sorte dâĂ©gocentrisme intellectuel qui empĂȘche la coordination des points de vue, dâoĂč une rĂ©sistance Ă lâemploi de notions telles que la gauche et la droite, etc. ; une maladresse Ă conduire la discussion, Ă comprendre le point de vue des autres, bref Ă coopĂ©rer sur le plan de la pensĂ©e proprement dite, etc.
Mais, si Ă©videntes que nous aient paru les hypothĂšses, elles ont donnĂ© lieu depuis Ă de nombreuses discussions, dont nous avons bien compris (aprĂšs coup) la raison, et dont il nous est facile aujourdâhui dâapprouver le principe sans nous rendre en aucune façon quant au fond de la question : tous les caractĂšres que nous avions considĂ©rĂ©s comme constitutifs de la prĂ©logique infantile Ă©taient dĂ©crits sur le seul terrain verbal, alors que la logique formelle liĂ©e au langage est la derniĂšre en date des formes dâĂ©volution de la logique rĂ©elle. Autrement dit, ce que lâon trouvera dans le prĂ©sent ouvrage demeure exact et facile Ă vĂ©rifier, mais nâacquiert sa signification quâen fonction dâune Ă©tude dĂ©bordant le plan verbal et remontant aux sources de la pensĂ©e, dans la direction de lâaction.
Nous voudrions, Ă cet Ă©gard, insister sur trois points : la mĂ©thode, la situation gĂ©nĂ©tique de la logique formelle par rapport aux paliers antĂ©rieurs et la signification de la coopĂ©ration ou de lâĂ©gocentrisme dans la formation des structures rationnelles.
La mĂ©thode dâabord. Aux rĂ©actions surprenantes des enfants que nous avons citĂ©s, on nous a opposĂ© les conduites, souvent parfaitement adaptĂ©es, de sujets plus jeunes travaillant en des milieux scolaires oĂč lâactivitĂ© spontanĂ©e est en honneur. On nous a en particulier montrĂ©, dans des Ă©coles nouvelles anglaises et amĂ©ricaines, de petits enfants qui, dans leurs manipulations et expĂ©rimentations, tĂ©moignaient dâune logique bien supĂ©rieure Ă celle des jeunes Parisiens ou Genevois, plus ĂągĂ©s, que nous avions interrogĂ©s au moyen de questions verbales. Entre-temps, nous avons consacrĂ© nous-mĂȘme deux ouvrages Ă La Naissance de lâintelligence chez lâenfant et Ă La Construction du rĂ©el chez lâenfant, suivis plus rĂ©cemment dâun troisiĂšme : La Formation du symbole chez lâenfant, portant tous trois sur lâintelligence sensori-motrice ou prĂ©verbale, ou sur le passage de lâaction Ă la reprĂ©sentation, et nous avons Ă©tĂ© conduit Ă souligner lâimportance de cet immense travail dâorganisation et de structuration quâaccomplit le tout jeune enfant, par la perception et le mouvement, dans la construction des notions essentielles de lâobjet permanent, de lâespace, des sĂ©quences causales et temporelles, etc. Un fait devenait donc Ă©vident : lâĂ©tude de la pensĂ©e verbale de lâenfant fournit lâun des aspects seulement du problĂšme de la construction des structures logiques, et, pour dominer la question dans son ensemble, il sâagissait dâanalyser lâensemble des paliers du dĂ©veloppement, et non pas exclusivement le dernier â mĂȘme si celui-ci finit par devenir chez lâadulte le plus important, du moins au point de vue logico-mathĂ©matique.
Nous avons donc totalement renoncĂ© Ă la mĂ©thode de pure et simple conversation, Ă la suite de nos recherches sur les deux premiĂšres annĂ©es du dĂ©veloppement, pour adopter une mĂ©thode mixte dont nous avons pu Ă©prouver, depuis lors, la fĂ©conditĂ© bien supĂ©rieure. Cette « mĂ©thode critique » (sâil est permis de baptiser ainsi lâaboutissement des procĂ©dĂ©s que nous avions primitivement empruntĂ©s Ă la « mĂ©thode clinique » des psychiatres) consiste toujours Ă converser librement avec le sujet, au lieu de se borner Ă des questions fixes et standardisĂ©es, et elle conserve ainsi tous les avantages dâun entretien adaptĂ© Ă chaque enfant et destinĂ© Ă lui permettre le maximum possible de prise de conscience et de formulation de ses propres attitudes mentales ; mais elle sâastreint Ă nâintroduire questions et discussions quâĂ la suite, ou au cours mĂȘme, de manipulations portant sur des objets suscitant une action dĂ©terminĂ©e de la part du sujet. Câest ainsi que pour Ă©tudier les rapports de partie Ă tout, nous ne nous contenterons plus du bouquet de fleurs mĂ©langĂ©es suggĂ©rĂ© par un test de Burt et au sujet duquel des petits Parisiens de 9-10 ans encore nous disaient que « une partie de mes fleurs » signifie « (toutes) mes quelques fleurs », etc. : nous donnerons, de façon bien visible, des perles dans une boĂźte ouverte et interrogerons lâenfant sur les qualitĂ©s de couleur, de matiĂšre, etc., caractĂ©risant ce tout et ses parties, en lui laissant regarder et palper ces objets, en les faisant dessiner, mettre en collier, etc. De mĂȘme, au lieu de faire raisonner lâenfant sur la couleur des cheveux dâEdith, qui est Ă la fois plus blonde que Suzanne et plus foncĂ©e que Lili, nous lui ferons sĂ©rier des bĂątons, des poids, des volumes, etc., au moyen dâobjets rĂ©els selon les manipulations les plus libres et les plus actives, et câest Ă ce propos que nous observerons la connexion des rapports B > A et B < C, avec ou sans paroles ! Bref, au lieu dâanalyser dâabord les opĂ©rations symboliques de la pensĂ©e, nous partirons dâopĂ©rations effectives et concrĂštes : de lâaction elle-mĂȘme. Nous ne nous priverons pas du langage, mais ne le ferons intervenir, chez les petits, quâen fonction de lâaction entiĂšre, et la plus spontanĂ©e possible.
Or, que trouve-t-on ainsi, et que deviennent, comparĂ©es Ă de tels rĂ©sultats, les observations contenues dans le prĂ©sent ouvrage ? Câest ici que se manifestent lâadmirable enchaĂźnement du dĂ©veloppement mental et lâintĂ©rĂȘt quâil y a Ă lâĂ©tudier sous tous ses aspects, mĂȘme les plus verbaux ! Il sâest rĂ©vĂ©lĂ©, en effet, que loin de demeurer Ă©trangers au domaine des opĂ©rations concrĂštes, les processus primitivement dĂ©couverts sur le terrain des opĂ©rations formelles caractĂ©risent Ă©galement les opĂ©rations liĂ©es Ă lâaction et Ă la manipulation, mais avec une avance de quelques annĂ©es dans le temps. Autrement dit, les mĂȘmes difficultĂ©s que lâenfant de 7-8 Ă 11-12 ans rencontre lorsquâil sâagit de raisonner formellement ou « abstraitement », il les ignore dĂšs quâil lui est possible de raisonner concrĂštement sur des objets offerts Ă son action, mais lâenfant de 2 Ă 6-7 ans les connaĂźt sur le plan concret lui-mĂȘme et il y manifeste la mĂȘme prĂ©logique que lâon retrouvera chez les plus grands sur le terrain verbal !
Câest ainsi que lâirrĂ©versibilitĂ© de la pensĂ©e, dont nous avions entrevu les derniĂšres manifestations sur le plan des opĂ©rations verbales (voir, plus loin, chap. IV, § 4) sâest rĂ©vĂ©lĂ©e depuis lors un indice du processus le plus central de lâĂ©volution de lâintelligence enfantine et de lâintelligence en gĂ©nĂ©ral. Lâaction concrĂšte, dâoĂč procĂšde lâintelligence, est essentiellement irrĂ©versible parce quâorientĂ©e Ă sens unique en fonction des buts Ă atteindre, des habitudes motrices (impossibles Ă inverser sans plus) et des mĂ©canismes perceptifs ; les opĂ©rations, au contraire, sont des actions intĂ©riorisĂ©es (p. ex., rĂ©unir, dissocier, ordonner, etc.) et devenues rĂ©versibles par le fait de leurs compositions possibles.
Tout le dĂ©veloppement de lâintelligence consiste ainsi en une coordination progressive des actions : dâabord matĂ©rielles et peu coordonnĂ©es celles-ci sâintĂ©riorisent en se coordonnant ; et une telle coordination se traduit par une rĂ©versibilitĂ© croissante, jusquâĂ lâĂ©tat dâĂ©quilibre reconnaissable Ă cette rĂ©versibilitĂ© entiĂšre des opĂ©rations logiques et mathĂ©matiques dont chacune comporte la possibilitĂ© dâune opĂ©ration inverse. La composition rĂ©versible constitue en effet le caractĂšre des systĂšmes opĂ©ratoires les mieux « fermĂ©s », tels les « groupes » mathĂ©matiques ou les « groupements » logistiques, et ces structures traduisent les coordinations les plus gĂ©nĂ©rales de lâaction (transitivitĂ©, retours, dĂ©tours, etc.) lorsque lâintelligence parvient Ă lâĂ©quilibre 1.
Or, la rĂ©versibilitĂ©, qui nâest pas encore acquise sur le plan des opĂ©rations formelles, vers 9 et 10 ans, lâest dĂ©jĂ , sur de nombreux points, dans les opĂ©rations concrĂštes atteignant leur Ă©quilibre vers 7-8 ans. Câest ainsi, pour prendre lâexemple des rapports dâemboĂźtement entre la partie et le tout, que la comprĂ©hension des rapports entre deux parties complĂ©mentaires A et Aâ et un tout B rĂ©sultant de leur rĂ©union (B = A + Aâ) suppose Ă la fois le maniement de lâopĂ©ration directe A + Aâ = B et celui de lâopĂ©ration inverse B â Aâ = A ou B â A = Aâ : sans cette coordination entre lâaddition et la soustraction logiques (avant dâĂȘtre arithmĂ©tiques), le tout ni les parties ne se conservent au cours des emboĂźtements et des dĂ©boĂźtements.
La difficultĂ© se manifestera, en cas dâirrĂ©versibilitĂ© de la reprĂ©sentation, câest-Ă -dire justement de rĂ©sistance Ă lâinversion des opĂ©rations, par une incapacitĂ© Ă penser simultanĂ©ment au tout et aux parties. Ainsi, sur le plan formel, nous voyons des enfants de 9-10 ans interprĂ©ter encore la proposition « quelques-unes de mes fleurs sont jaunes » comme signifiant « tout mon bouquet (formĂ© de quelques fleurs) est jaune », etc. Si on leur montre par contre 20 perles en bois, dont 18 brunes et 2 blanches, ils sauront dire sans hĂ©siter quâil y a là « plus de perles en bois que de perles brunes », et ils y parviendront dĂšs 7-8 ans. Mais avant 7 ans, en prĂ©sence des mĂȘmes perles, les petits ne parviennent pas Ă une telle inclusion et affirmeront quâ« il y a plus de brunes que de perles en bois, parce quâil y a seulement deux blanches », et cela tout en reconnaissant que « les brunes sont aussi en bois » ! Autrement dit, ayant dissociĂ© du tout B une partie A, ils ne peuvent plus penser quâĂ lâautre partie Aâ et nâarrivent pas Ă comparer la partie A et le tout B, puisque ce tout nâexiste plus ! Or, câest cette mĂȘme difficultĂ© qui, disparaissant vers 7 ans sur le plan des opĂ©rations concrĂštes dure jusque vers 9-10 ans sur le plan verbal et empĂȘche les sujets prĂ©cĂ©dents de comparer « quelques-unes de mes fleurs » au bouquet entier, faute de savoir opĂ©rer dans lâabstrait simultanĂ©ment sur la partie et le tout !
Il en est exactement de mĂȘme des opĂ©rations de sĂ©riation. Les sujets de 7 ans savent ordonner sans hĂ©siter une suite de bĂątons A < B < C⊠etc. Mais vers 4-5 ans, ils procĂšdent par couples A < C ; D > B ; etc., sans savoir comment coordonner ces couples ; vers 5-6 ans, ils les rĂ©ajustent empiriquement ; enfin vers 6-7 ans ils procĂšdent systĂ©matiquement en choisissant dâabord le plus petit de tous, puis le plus petit de ceux qui restent, etc. Cette derniĂšre mĂ©thode suppose donc la multiplication des rapports B > A et B < C, qui est acquise sur le plan concret Ă 7 ans 2. Mais, sur le plan verbal, une question exactement semblable en sa forme, telle que « Edith (B) est Ă la fois plus claire que Suzanne (C) et plus foncĂ©e que Lili (A). Quelle est la plus foncĂ©e des trois ? » nâest rĂ©solue que vers 11-12 ans faute de concilier dans lâabstrait B > A avec B < C !
Quant Ă des notions telles que la gauche et la droite, on sait assez que, si elles prĂ©sentent encore de grandes difficultĂ©s sur le plan verbal aprĂšs 7-8 ans (dans le cas de trois objets), comme on le montre au chap. III de cet ouvrage, ces difficultĂ©s prolongent simplement celles de la petite enfance : sur le plan concret, les petits ne savent pas orienter les objets selon la gauche et la droite et ne distinguent pas lâordre AB de lâordre BA : ici encore il y a donc parallĂ©lisme Ă©vident entre le concret et le verbal mais avec un dĂ©calage considĂ©rable sur le plan de lâabstrait 3.
Bref, lorsquâon oppose aux faits contenus dans ce petit livre dâautres faits paraissant les contredire, la question est alors de ne pas mĂ©langer les paliers de la hiĂ©rarchie des conduites ou du dĂ©veloppement. Que dirait-on dâune discussion en embryologie dans laquelle, Ă un auteur montrant un dĂ©veloppement inachevĂ© de lâĂ©piderme, un autre observateur rĂ©pondrait que le mĂ©soderme a dĂ©jĂ atteint tel degrĂ© de diffĂ©renciation ? Tout le monde sâaccorderait Ă reconnaĂźtre que les deux thĂšses sont compatibles et que les contradicteurs ne parlent simplement pas de la mĂȘme rĂ©alitĂ©. Or, en psychologie gĂ©nĂ©tique il en va exactement de mĂȘme, et, entre les paliers constituĂ©s par lâintelligence sensori-motrice, la reprĂ©sentation intuitive, les opĂ©rations concrĂštes et les opĂ©rations formelles, il existe les mĂȘmes diffĂ©rences quâentre des stades successifs de lâembryogenĂšse. Mais la psychologie courante ignore les distinctions et traite lâintelligence en formation sur le modĂšle de la logique achevĂ©e. Et elle est encouragĂ©e en cette position antigĂ©nĂ©tique par la pĂ©dagogie courante, dont le principe consiste Ă supposer que des opĂ©rations accessibles sur le plan concret sont immĂ©diatement transposables en opĂ©rations formelles simplement racontĂ©es : dâoĂč les mĂ©thodes verbales qui remplacent lâappel Ă une activitĂ© effective de lâĂ©lĂšve par une suite de confĂ©rences prononcĂ©es comme devant des adultes ! Lorsque lâon constate quâune opĂ©ration telle que (B > A) + (B < C) aisĂ©ment comprise Ă 7 ans sur le terrain de la manipulation spontanĂ©e nâest parfois assimilable quâĂ 12 ans, lorsquâelle est traduite en termes purement formels, on saisit immĂ©diatement et la nĂ©cessitĂ© dâune analyse gĂ©nĂ©tique et la signification des mĂ©thodes pĂ©dagogiques actives.
Encore une remarque. Nous nous sommes servi, pour expliquer la non-relativitĂ© des notions initiales et lâirrĂ©versibilitĂ© de la pensĂ©e enfantine, de la notion dâĂ©gocentrisme intellectuel ; et nous avons attribuĂ© un rĂŽle essentiel dans la formation de la raison Ă la coopĂ©ration entre individus, qui libĂšre chacun de son Ă©gocentrisme spontanĂ© au profit de la rĂ©ciprocitĂ© des points de vue, facteur de mise en relations et de rĂ©versibilitĂ©. Traduite en langage dâactions, lâhypothĂšse se rĂ©duit Ă une suite dâĂ©vidences. DĂ©butant par des actions Ă sens unique, la connaissance est dâabord centrĂ©e sur lâactivitĂ© propre, dâoĂč cet Ă©gocentrisme dont lâirrĂ©versibilitĂ© logique est lâexpression la plus directe. Dans la mesure, au contraire oĂč les actions se coordonnent, et sâintĂ©riorisent ainsi en opĂ©rations, les groupements opĂ©ratoires dĂ©centrent lâaction propre en lâinsĂ©rant dans des systĂšmes de transformations rĂ©versibles : mais alors, tout le systĂšme des opĂ©rations individuelles est mis en correspondance, en vertu de leur « groupement » mĂȘme, avec les opĂ©rations dâautrui et cette correspondance interindividuelle constitue Ă elle seule un « groupement » logique dâensemble. Ainsi toute opĂ©ration est solidaire dâun ensemble de « co-opĂ©rations » : la coopĂ©ration sociale et lâĂ©laboration des « groupements » opĂ©ratoires constitutifs de la logique elle-mĂȘme, ne sont, en dĂ©finitive, que les deux faces dâune seule et mĂȘme rĂ©alitĂ©.
GenĂšve, juin 1947.