Quatrième partie
La pensée psychologique, la pensée sociologique et la logique🔗
Avec l’examen des sciences psychologiques et sociologiques, y compris la logique conçue comme une axiomatique des opérations de la pensée, nous achevons la fermeture du cercle que nous avons cru discerner dans les rapports des diverses disciplines scientifiques entre elles. Et il en est ainsi à deux points de vue complémentaires.
La pensée mathématique est principalement idéaliste. Construite par pure composition opératoire, jamais contredite par le réel et ne rencontrant d’autre résistance que son « objectivité intrinsèque », elle dépasse, en effet, la réalité et l’enrichit au lieu d’être tirée de l’expérience physique. En tant qu’elle s’applique à cette expérience, tout en la débordant, elle aboutit donc à expliquer l’objet par la structure opératoire du sujet.
La pensée physique oscille entre l’idéalisme et le réalisme. Par le rôle qu’elle conserve à la déduction, elle prolonge la pensée géométrique et analytique et explique également l’objet par les opérations du sujet. Mais elle projette ces opérations dans le réel sous forme de causalité et s’efforce ainsi de saisir l’objet en lui-même. Par sa soumission à l’expérience, d’autre part, et les résistances qu’elle rencontre en présence d’une réalité en partie irréversible et participant du hasard, elle témoigne jusque sur les terrains de la relativité et de la microphysique, où le fait expérimental et la déduction sont le plus intimement unis, d’un certain réalisme qui semble irréductible malgré les tendances idéalistes toujours plus fréquentes en ces régions limites ; réalisme qui la contraint de se plier aux exigences de l’objet même lorsque celui-ci n’est concevable que lié indissociablement aux opérations du sujet.
[p. 130]La pensée biologique est aussi réaliste que la pensée mathématique est idéaliste. La déduction ne joue, en effet, qu’un rôle minimum dans la construction des connaissances biologiques, et cela dans la mesure où la réalité vivante est liée à une histoire. L’observation et l’expérimentation constituent ainsi les sources essentielles du savoir biologique et il ne vient à l’esprit d’aucun biologiste de considérer l’objet de ses recherches comme le produit de ses propres opérations mentales (sauf en ce qui concerne les coupures en partie conventionnelles de la classification). Au contraire, le biologiste conçoit nécessairement l’homme lui-même, avec son intelligence, comme un aboutissement des mécanismes à l’œuvre dans la longue lignée des êtres vivants, des plus élémentaires aux plus complexes et évolués. Si la pensée biologique est essentiellement réaliste, elle rencontre donc néanmoins le problème du sujet et de la connaissance qui le caractérise. Seulement le sujet agissant est, pour le biologiste, un objet au sens strict du terme, d’abord l’objet même ou l’un des objets de son étude, et ensuite, par conséquent, un objet étroitement dépendant de l’ensemble de la réalité physico-chimique conçue comme donnée.
Avec la pensée psychologique et sociologique nous retrouvons enfin les mêmes oscillations entre le réalisme et l’idéalisme que dans la pensée physique, mais dans un ordre renversé comme en miroir, si l’on peut s’exprimer ainsi. Par ses racines la psychologie, conçue comme une science des conduites et des réactions mentalisées, plonge en pleine biologie et ne constitue qu’un simple prolongement des recherches biologiques, de même que l’étude physique des mouvements ordonnés dans le temps et de leurs vitesses prolonge la géométrie. En son principe la psychologie est donc réaliste (comme en son point de départ la physique est idéaliste), c’est-à-dire qu’elle interprète les conduites élémentaires du sujet en fonction de la structure de son organisme et des relations que celui-ci entretient avec le milieu. Mais au fur et à mesure du déroulement de ses recherches, et notamment en étudiant la formation de l’intelligence, sa structure et son fonctionnement, la psychologie aborde le problème de savoir comment le sujet construit les notions, ainsi que les opérations mêmes de la connaissance. Certes, le comportement mental du sujet demeure toujours, à ce niveau de la recherche psychologique, un objet d’étude expérimentale, c’est-à-dire un objet exactement dans le sens où le physicien, même en partant de la déduction mathématique, se heurte à un objet extérieur à cette déduction comme telle et adapte ses expériences aux propriétés objectives de la réalité. Ce serait un bien pauvre argument que de répondre que cet objet est formé d’états de conscience, car le fait physique, lui aussi, est relatif à des états de conscience ; et surtout l’objet des analyses du psychologue ne consiste qu’en partie en états de conscience, l’essentiel de son investigation portant sur des conduites ou des produits tangibles d’opérations. Un tel objet est donc bien objectif. Mais il est clair que, dans la mesure où les faits ainsi recueillis aboutissent à une explication possible de la genèse des notions scientifiques fondamentales, il se produit un renversement des perspectives dans l’interprétation même de la connaissance : parti du réalisme des biologistes et sans idées préconçues sur la structure du monde extérieur tel qu’il intervient dans les échanges entre l’activité du sujet et les objets, parti en outre d’une étude du sujet posé à titre d’objet de recherche, extérieur à lui, le psychologue en vient tôt ou tard à découvrir l’activité du sujet dans la connaissance et à expliquer celle-ci en fonction de celle-là autant ou plus que de la réalité extérieure.
Autrement dit la pensée psychologique oscille entre le réalisme et l’idéalisme, comme la pensée physique, mais pour la raison réciproque : la psychologie relie la biologie à la mathématique, en expliquant la formation des êtres abstraits à partir des conduites vivantes, de même que la physique relie la mathématique à la biologie en préparant l’explication des structures organisées à partir des réalités matérielles interprétées mathématiquement. Le cercle des sciences se ferme ainsi de lui-même.
Quant à la sociologie, elle ne constitue pas un échelon à situer au-delà de la psychologie ; mais, de la biologie, procèdent simultanément la psychologie et la sociologie à titre de disciplines complémentaires. En effet, sitôt dépassé le palier des fonctions mentales élémentaires, étroitement liées à la vie de l’organisme, toutes les fonctions supérieures (intellectuelles et affectives) sont simultanément objet d’études pour la psychologie et la sociologie, puisque l’homme est un être social. La répartition des programmes psychologique et sociologique n’implique donc pas l’existence de deux domaines séparés : c’est la même réalité, c’est-à-dire l’homme socialisé, qu’étudient les deux sciences, mais à deux points de vue différents, selon que leur système de référence est l’individu ou le groupe entier. C’est pourquoi ce qui vient d’être dit de la psychologie s’applique à la sociologie.
Mais il y a plus. Tant l’une que l’autre de ces deux disciplines étudient à la fois le développement des diverses réalités mentales et sociales et les états d’équilibre auxquels tendent ces développements. Or, si une telle évolution ne peut être analysée que par le moyen de l’observation et de l’expérience, c’est-à-dire par une méthode impliquant l’attitude du réalisme, les états d’équilibre donnent au contraire lieu à une déduction ou même à une axiomatisation possible. De même, par conséquent, que divers chapitres de la physique expérimentale peuvent correspondre à des chapitres de physique mathématique, de même à la psychologie de la pensée (de la pensée parvenue à l’état d’équilibre) correspond cette déduction qu’est la logique et cette axiomatisation qu’est la logistique (et nous en verrons l’équivalent sur certains terrains de la sociologie). Or, il va de soi que la connaissance logique ou logistique, étant rigoureusement déductive, rejoint la méthode idéaliste des mathématiques et se confond même avec les parties les plus générales des mathématiques, pendant que la psychologie de la pensée explique de son côté la formation des êtres mathématiques. C’est la distinction du problème des relations entre la psycho-sociologie et la logique qui nous permettra ainsi d’achever rigoureusement la fermeture du cercle des sciences, dont la psychologie et la sociologie expliquent génétiquement le développement.