Conclusions a
L’objet de l’épistémologie génétique, tel que nous avons cherché à le définir dans l’Introduction de cet ouvrage, est d’étudier, non pas la connaissance envisagée statiquement, et en elle-même, mais les mécanismes de l’accroissement des connaissances. Après avoir examiné tour à tour le développement des principaux types de connaissance scientifique, est-il possible d’en dégager maintenant quelque leçon générale quant à l’interdépendance ou aux éléments communs de leurs accroissements respectifs ?
§ 1. Le cercle des sciences
Le premier résultat de notre enquête est que la connaissance scientifique ne saurait être réduite à un schéma unique, mais qu’elle diffère singulièrement d’un genre de disciplines à un autre. Même l’épistémologie « unitariste » est obligée de débuter par une grande coupure : celle qui sépare les sciences dites tautologiques, avec pour prototype la mathématique que l’on considérera comme une simple « syntaxe », et les sciences expérimentales dont la plus typique est la physique. Quant à ces dernières, Ph. Frank les considère toutes comme conformes au même schéma général : « toutes les sciences se servent au fond des mêmes méthodes. Partout on y coordonne des symboles aux données immédiates. En physique, p. ex., ces symboles sont les coordonnées et les vitesses des points matériels, les degrés de température, etc. ; en biologie, certaines figures situées dans l’espace et qui pourront être dessinées (le noyau cellulaire, le protoplasma, etc.), mais qui n’ont pu jusqu’à présent être ramenées aux symboles physiques. En sociologie, les symboles ne seront la plupart du temps que des mots, comme l’état, le peuple, la société, etc. 1 » Mais, à vouloir comparer les figures d’un ouvrage de biologie (dont les meilleures sont les photographies) aux schémas mathématiques de la physique, on force quelque peu les attitudes cognitives en jeu chez le physicien et chez le biologiste pour les ramener à une unité préétablie : en confrontant les comportements de ces deux types de savants, une série de petits faits laissent apercevoir combien le biologiste est plus réaliste que le physicien, quoique (ou parce que) sachant que l’activité de l’être vivant est au point de départ de celle du sujet pensant ; au contraire le physicien a une tendance plus fréquente et plus marquée à considérer les schémas au moyen desquels il se représente les phénomènes comme relatifs à sa propre action, effective ou intellectuelle, autant qu’à l’objet (inanimé) de sa connaissance.
Ce sont ces différences de réaction qui échappent souvent à une épistémologie achevée (et même prête à signer des traites sur l’avenir) et qu’une épistémologie génétique se doit d’analyser sans hâte ni passion, à la manière dont travaille le psychologue ou l’historien sur des comportements ou des textes dont il cherche à dégager la signification. À cet égard, les principaux types de connaissance scientifique nous sont apparus comme constituant une série non pas rectiligne mais cyclique ou refermée sur elle-même.
1. Les mathématiques et la logique, tout d’abord (selon la réduction partielle de l’une à l’autre admise aux chap. I à III) dépendent assurément davantage de l’activité du sujet que la connaissance physique et conduisent dans cette même mesure à assimiler le réel aux schèmes de cette activité. Que la subordination des mathématiques au sujet se marque par l’intervention d’une intellection directe des idées, d’une intuition rationnelle, d’une construction intellectuelle, ou par l’emploi d’un simple langage, il reste que le sujet appréhende les concepts, intuitionne les nombres ou l’espace, construit les rapports mathématiques ou apprend cette langue bien faite, selon de toutes autres méthodes que celles dont il use pour découvrir les lois physiques. Il en résulte que toutes les interprétations des mathématiques font appel, à des degrés divers et surtout sous des noms divers, à l’activité du sujet, et que toutes accordent à cette activité le pouvoir de s’adapter à la réalité physique, ainsi assimilée aux intuitions, aux constructions ou aux symboles syntactiques du mathématicien. De plus, c’est un fait admis sans discussion (quoique fort gênant pour l’hypothèse d’une mathématique nominaliste, même réduite à une pure tautologie) que les cadres mathématiques ont souvent préexisté de façon appréciable à leur application physique (ou à leur « coordination » avec les données physiques). Cela revient donc à dire que l’assimilation du réel aux mathématiques correspond à un accord profond, et que cet accord entre une « objectivité intrinsèque » (des intuitions, constructions ou symboles, peu importe) et l’objectivité physique soulève un problème essentiel, dont le conventionnalisme n’est qu’une solution apparente, car les conventions supposées n’ont qu’un degré limité de liberté : le contraire d’une « proposition tautologique » étant par définition une « proposition sans signification », c’est assez avouer que les conventions « tautologiques » sont nécessaires, et ne sauraient donc être ni conventionnelles ni même peut-être tautologiques.
2. Toute interprétation de la physique est obligée d’admettre l’existence de données extérieures au sujet, si l’on entend par extérieures des données que le sujet découvre par expérience et non pas seulement par raisonnement. Que l’on professe avec Frank que le réalisme est dénué de signification, avec Brunschvicg que tout est jugement, ou avec E. Meyerson que tous les vrais savants croient à une ontologie, il reste que chacun s’accorde à distinguer une donnée expérimentale d’un calcul déductif. Mais le second point sur lequel tous les auteurs se rencontrent est que, si « extérieures » (au sens défini à l’instant) que soient les données physiques, il est singulièrement difficile de les dissocier des schèmes mathématiques qui interviennent dans leur élaboration. Traduits en notre langage, ces deux faits unanimement reconnus reviennent donc à dire que la physique, tout en étant plus réaliste (au sens de la reconnaissance du caractère extérieur des données) que les mathématiques, aboutit néanmoins, à des degrés divers mais souvent très élevés, à une assimilation de la réalité expérimentale aux schèmes logico-mathématiques de l’activité du sujet.
3. Avec la biologie, nous sommes en présence d’un type de connaissance dont chacun également accorde, sous une forme ou sous une autre, qu’elle est plus réaliste (au sens défini sous 2) que la physique elle-même. Que la raison en soit l’insuffisante élaboration mathématique du donné et demeure donc relative à l’état actuel du savoir biologique, ou qu’elle tienne au fait que la déduction mord plus difficilement sur toute réalité dans laquelle intervient un déroulement historique, il reste que le raisonnement déductif joue beaucoup moins de rôle en biologie qu’en physique et que les données « extérieures » y paraissent donc plus indépendantes du sujet que dans les domaines hautement élaborés par le schématisme mathématique.
D’autre part, les mécanismes de la vie conditionnent, de l’aveu général, ceux de la vie mentale et par conséquent de la connaissance. L’organisation héréditaire de notre système nerveux, de nos organes moteurs et sensoriels, sont à la fois au point de départ de la connaissance humaine et au point d’arrivée de l’évolution des espèces animales considérée sous l’angle de l’adaptation psycho-motrice au milieu. L’objet d’étude du biologiste n’est donc pas seulement conçu comme un objet indépendant de l’activité de sa pensée : il constitue par ailleurs un sujet doué de sensibilité et de motricité, c’est-à-dire de caractères dont l’analyse prépare les recherches proprement psychologiques.
La biologie marque ainsi une incurvation nette dans la ligne du développement des sciences : prolongement des sciences physico-chimiques, d’une part, mais en accentuant le caractère réaliste de la connaissance physique, elle manifeste donc moins l’activité du sujet que les mathématiques ou que la physique elle-même, mais elle retrouve le point de départ de cette activité dans l’objet comme tel de ses études.
4. Enfin la psychologie expérimentale et la sociologie prolongent la biologie. L’un des aspects les plus caractéristiques de l’explication psychologique est la réduction des « conduites », qui sont l’objet propre de ses analyses par opposition à l’ancienne psychologie introspective, aux facteurs neurologiques qui les conditionnent. Mais, d’autre part, la psychologie ne saurait négliger la conscience, conçue non plus comme le seul domaine ou comme le point de départ de l’activité mentale, mais comme l’un des aspects de la conduite, et notamment comme un aspect essentiel des conduites intériorisées qui constituent l’activité de la pensée. Or, tandis que les réalités psycho-organiques relèvent de la causalité simple (dont le modèle est la causalité physico-chimique, définissable, nous l’avons vu au chap. VIII § 10, comme une attribution des compositions opératoires aux objets eux-mêmes), la liaison entre les faits de conscience tend de plus en plus, c’est-à-dire dans la mesure où les comportements intériorisés l’emportent sur les comportements externes, à prendre la forme d’implications proprement dites, ou connexions directes entre opérations. Cela n’a rien de surprenant puisque, la causalité étant elle-même une projection des opérations dans les objets, l’équivalent intérieur ou subjectif de la causalité consistera alors en relations directes entre ces opérations elles-mêmes. Mais la constatation du caractère implicatif des rapports existant entre les faits de conscience n’en est pas moins capitale, car l’on comprend ainsi que la structure de toute pensée s’oriente nécessairement dans la direction des liaisons logiques, donc mathématiques (que l’on conçoive ces liaisons comme une simple syntaxe ou comme un système d’opérations).
Or, le caractère essentiellement actif de la vie mentale, née de l’action et consistant en une intériorisation progressive de ces actions, conduit à mettre en évidence le rôle prépondérant des opérations et même à fournir une explication de ces opérations dans leur ensemble. Les opérations intellectuelles ne sont pas autre chose, en effet, que des systèmes d’actions coordonnées entre elles et rendues réversibles par cette coordination même. De ce point de vue, les « groupements » logiques des « groupes » mathématiques élémentaires (nombres, placements et déplacements spatiaux, etc.) apparaissent comme la forme d’équilibre nécessaire des actions, vers laquelle s’oriente tout le développement mental, dans la mesure où les perceptions, les habitudes, etc. se dégagent de leur irréversibilité initiale pour s’orienter vers la mobilité réversible qui caractérise l’acte d’intelligence.
La psychologie tend ainsi à rendre compte des racines de la logique et des mathématiques, et cela de deux points de vue complémentaires. Les solutions actuelles du problème des fondements des mathématiques oscillent, en effet, entre deux types seulement : ou bien on cherche à expliquer les structures logico-mathématiques par des lois psycho-physiologiques de l’activité du sujet, et, en ce cas, la liaison est directe entre la psychologie et les mathématiques intuitives ; ou bien on réduit formellement les mathématiques à la logistique, conçue comme une axiomatique première, mais, en ce second cas, la liaison entre la psychologie et la logique ou les mathématiques n’en est pas moins claire, car la logistique n’est pas autre chose qu’une axiomatique des structures de la pensée équilibrée. Le caractère essentiellement « syntactique » que les logisticiens viennois attribuent à la logique montre assez sa liaison avec les systèmes d’implications donnés en toute pensée, c’est-à-dire en toute conduite intériorisée grâce à l’emploi des symboles et des signes verbaux. Que l’on conçoive au contraire la logistique comme reposant sur un système d’opérations et son caractère d’axiomatisation des structures de la pensée équilibrée n’en est pas moins net, puisque celles-ci consistent en mécanismes essentiellement opératoires. Quant au caractère normatif de la logique, il tient à l’efficacité des actions intériorisées en opérations, lorsque celles-ci sont exécutées en commun sous la forme de co-opérations.
C’est ainsi que le système des sciences tend à se refermer sur lui-même avec la psycho-sociologie ou étude du sujet lui-même en son double aspect individuel et social. Toute connaissance consistant en un rapport indissociable entre le sujet et l’objet, tel que l’objet soit seulement connu à travers son assimilation à l’activité du sujet et que le sujet se connaisse en retour lui-même par le seul intermédiaire de ses propres actions, c’est-à-dire de ses accommodations à l’objet, il n’est pas surprenant que ce cercle fondamental, inhérent à l’acte même de connaître, se retrouve dans l’ensemble des connaissances que constitue le système total de la pensée scientifique.
La pensée scientifique s’oriente donc dans deux directions complémentaires : connaissance de l’objet, c’est-à-dire de la réalité extérieure, par le moyen de cette assimilation au sujet que constituent les mathématiques, la physique ainsi construite se destinant à absorber tôt ou tard la biologie dans la mesure où cette réduction sera possible ; et connaissance du sujet, c’est-à-dire de l’organisation vivante et mentale, mais par le moyen d’une réduction inverse de ce sujet à l’objet, effectuée grâce aux méthodes physico-chimiques de la biologie et aux méthodes organicistes de la psychologie. La psychologie est elle-même partagée entre ces deux tendances : réduction du sujet à l’objet par son orientation biologique et de l’objet au sujet par son effort d’explication opératoire des notions mathématiques et physiques.
L’une de ces deux orientations de la pensée scientifique est-elle destinée à l’emporter sur l’autre, ou toutes deux apparaissent-elles comme nécessairement complémentaires ? C’est ce que nous rediscuterons au terme de ces conclusions.
§ 2. Le sujet et l’objet sur le plan de l’action
Ce cercle des sciences soulève d’abord un problème psychologique : le rapport du sujet et de l’objet intervenant en toute connaissance est-il réellement indissociable et pourquoi en est-il ainsi ? L’effort constant de l’empirisme et de certaines formes de positivisme a été de vouloir saisir l’objet en lui-même, indépendamment du sujet. L’effort complémentaire de l’apriorisme et de certaines formes de psychologie introspective (Maine de Biran, etc.) a été de vouloir appréhender le sujet en lui-même, en tant que moi substantiel, que cause volontaire ou que source des lois éternelles de la pensée. La psychologie expérimentale est aujourd’hui en état d’expliquer l’échec, probablement irrémédiable, de ces deux tentatives contraires mais similaires.
Le défaut commun de ces interprétations, contradictoires en leurs conclusions, mais complémentaires en leur manière de poser les problèmes, est de faire débuter l’activité du sujet avec la seule pensée réfléchie, claire et intellectualisée, comme si toute la raison de l’homme adulte, civilisé, normal, et par surcroît adonné à l’enseignement de la philosophie, était contenue « en puissance » dans l’enfant et dans le fœtus, dans le primitif ou dans la hiérarchie, conçue même parfois comme immobile, des espèces vivantes. C’est de ce point de vue anti-génétique ou insuffisamment génétique que l’on peut alors se représenter cette raison toute faite soit comme une simple faculté d’enregistrement et espérer saisir l’objet en lui-même, soit comme une source de structuration autonome, indépendante de l’objet, et saisir ainsi le sujet en lui-même.
Mais le résultat le plus clair des recherches génétiques est que la pensée rationnelle constitue, dans le développement du sujet, un point d’arrivée et non pas de départ. L’intelligence réfléchie et conceptuelle est précédée par l’intelligence pratique et sensori-motrice, celle-ci prolongeant elle-même tout le développement de la perception et de la motricité réunies. Tel est le fait fondamental qui nécessite une révision des notions que l’on se donne ordinairement et illégitimement du sujet connaissant et de l’objet connu. C’est donc dès l’action, et bien avant l’apparition de la raison réfléchissante, qu’il s’agit de poser le problème de la délimitation entre le sujet et l’objet. C’est dans les adaptations du nouveau-né, dans la coordination de ses mouvements perceptifs, puis dans la manipulation des solides qui l’entourent, c’est même dans la genèse des habitudes, des perceptions et des actes d’intelligence de l’animal, que le problème épistémologique commence à se poser, sans parler des adaptations héréditaires et instinctives. Ce n’est d’ailleurs pas d’aujourd’hui que les mathématiciens ont compris que la genèse de l’espace est liée à l’analyse des comportements psychomoteurs. Ni que le pragmatisme a saisi les rapports de l’action et de la pensée : mais le caractère superficiel du pragmatisme vient de ce qu’il a envisagé l’action sous le seul aspect de ses résultats utiles au lieu de chercher dans la coordination même des actes le point de départ de la cohérence logique.
Or, tout le progrès que constitue l’analyse génétique de la pensée tient précisément à ce que les grands problèmes de la raison et de l’explication, ainsi que de la structure logique de l’intelligence, se trouvent déplacés d’un palier, ou, pour mieux dire, sont reculés et rapprochés de leurs sources en étant transposés du domaine de la réflexion sur celui de l’action. Le seul fait qu’une action, telle que la conduite au moyen de laquelle l’enfant de dix à douze mois recherche un objet disparu en tenant compte de ses déplacements visibles successifs, puisse être généralisée à une série de situations nouvelles et coordonnée à d’autres actions, met effectivement en pleine lumière cette conséquence capitale qu’il existe un schématisme de l’action (ou de l’intelligence sensori-motrice), annonciateur du schématisme logique de la pensée et semblable à lui du point de vue fonctionnel (sans l’être naturellement pour autant du point de vue structural). Dès lors, toutes les questions épistémologiques des rapports entre le sujet et l’objet se posent déjà sur le plan de l’action, celle-ci comme la pensée supposant une coordination interne, c’est-à-dire une logique, et une adaptation à ses objectifs, c’est-à-dire un comportement d’expérimentation.
C’est dès lors une illusion complète, dont est responsable le pragmatisme, de croire que le recours à l’action conduit nécessairement à l’empirisme, car l’action comme la pensée peut être déterminée du dedans, par un fonctionnement interne qui constituerait un ipse actus comparable à l’ipse intellectus opposé par Leibniz au sensualisme, aussi bien qu’elle peut être orientée du dehors par la situation extérieure elle-même. Cette illusion propre à l’interprétation empiriste de l’action a été entretenue sous une forme plus raffinée par le bergsonisme, ou plutôt elle n’a pas été dissipée par l’opposition artificielle que Bergson a voulu voir entre l’action exercée sur les objets matériels, formatrice d’intelligence, et l’action instinctive, source de l’intuition : en réalité l’action est une, toutes les actions plongeant leurs racines dans un substratum de coordination réflexe ou organique qui en constitue l’aspect instinctif, et se déployant (même dans le cas des instincts les plus rigides des animaux) en manifestations extérieures susceptibles d’accommodations plus ou moins souples. Il en résulte qu’il ne faut pas se contenter d’admettre avec Bergson que l’action exercée sur les solides suppose une logique et une mathématique par préadaptation de l’organe à sa fonction : il faut soutenir avec la psychologie, contre toute la philosophie de ce métaphysicien, que le mécanisme de la raison plonge ses racines dans ceux de l’organisation vivante ; en effet, l’action qui constitue le début de la vie mentale (l’action sous ses formes instinctives comme intelligentes) comporte déjà une logique, non pas parce qu’orientée vers le maniement de certains objets, mais parce que susceptible de coordinations, de généralisations et de tout un schématisme impliquant l’équivalent fonctionnel de classifications, de mises en relations et même de quantifications diverses.
Or, l’analyse épistémologique de l’action conduit à la fois à s’opposer aux interprétations empiristes, qui subordonnent le sujet aux objets, et à toutes les interprétations qui verraient dans le sujet une source indépendante ou absolue de connaissance.
Le rapport entre le sujet et les objets, qui intervient dans l’action, est en effet irréductible au schéma empiriste pour cette raison essentielle que les objets sur lesquels s’exerce l’action sont toujours incorporés à un schème d’actions antérieures, schème jouant le rôle fonctionnel d’une sorte de concept moteur susceptible de généralisations variées. Les actions les plus primitives étant de caractère réflexe, elles supposent déjà de tels schèmes, mais héréditaires. Dans la suite ces schèmes se différencient par incorporation d’éléments nouveaux acquis en liaison avec l’expérience (mais non pas sous sa seule pression) ; d’où la construction de schèmes sensori-moteurs élargis et toujours plus complexes. L’intelligence sensori-motrice constitue alors le fonctionnement mobile de tels schèmes, susceptibles de coordinations sous forme de moyens et de buts et de toute une structuration pratique de l’objet, de l’espace, de la causalité et de la succession temporelle. Par conséquent, du réflexe à l’intelligence sensori-motrice elle-même, toute action présente nécessairement deux pôles indissociables : une assimilation de la situation présente, c’est-à-dire des objets sur lesquels porte la conduite, aux schèmes antérieurs et plus ou moins organisés de l’action, et une accommodation de ces schèmes aux objets nouveaux qui déclenchent l’action en cours. C’est ce facteur fonctionnel permanent d’assimilation sensori-motrice qui rend incompatibles avec l’interprétation empiriste les mécanismes de l’action, l’objet n’étant jamais perçu ni appréhendé en lui-même, mais relativement à l’organisation préalable (héréditaire ou partiellement acquise) des actions du sujet. Inversement, d’ailleurs, il n’y a jamais assimilation pure, et même les réflexes ou instincts demeurent caducs sans un minimum d’exercice, ce qui prouve que les schèmes assimilateurs n’entrent en fonction que par l’intermédiaire d’une accommodation aux objets plus ou moins différenciée.
Mais, si le caractère originellement actif de l’intelligence ne parle donc pas en faveur de l’empirisme de l’expérience extérieure, tant à cause du caractère endogène des maturations neurologiques, rendant possible la superposition des différents paliers d’activité, qu’à cause du caractère assimilateur de tout schème d’actions (même acquis par différenciation des conduites en fonction des situations expérimentales nouvelles), il faut bien comprendre, réciproquement, que la connaissance émanant de l’action ne résulte nullement d’une « expérience intérieure » susceptible de permettre au sujet de s’appréhender directement lui-même, à titre de substance, de cause, ou de source de liaisons a priori.
La première raison qui s’oppose à ce que l’on interprète la primauté de l’action par le jeu d’une expérience interne est que le schématisme ou les coordinations des actions orientent celles-ci à la manière dont les formes de la pensée conditionnent leurs contenus. Or, nous n’avons pas une expérience intérieure immédiate du fonctionnement de notre pensée, et c’est seulement en organisant l’univers, c’est-à-dire en appliquant cette pensée à une suite indéfinie de problèmes posés par les objets extérieurs, que nous parvenons, par l’analyse des résultats obtenus, donc après coup et réflexivement, à découvrir les lois rationnelles auxquelles nous avons obéi. De même l’action est orientée vers le dehors, et le sujet qui agit n’a sans doute au début aucune conscience de coordinations internes qui guident son action et lui imposent son schématisme. Tous les arguments qui militent contre l’appel à une sorte d’expérience intérieure et en faveur de l’analyse réflexive opposée à la lecture introspective, dans la connaissance que nous prenons de la pensée rationnelle, valent donc a fortiori dans l’épistémologie de l’action, à cette différence près que l’analyse réflexive est précisément impossible sur le plan sensori-moteur et que par conséquent le schématisme coordinateur des actes demeure bien plus longtemps inconscient que celui de la pensée.
Mais il y a plus, et une seconde raison vient renforcer cette dernière. Par le fait même que la prise de conscience est centripète et non pas centrifuge, c’est-à-dire qu’elle remonte des résultats de l’action ou de la pensée aux coordinations qui ont permis de les atteindre, sans que la conscience parte de ce schématisme lui-même, le sujet comme tel n’a sans doute, durant tous les stades sensori-moteurs élémentaires, pas conscience de lui-même à titre de sujet. Il y a longtemps que la psychologie expérimentale a renoncé à croire que tout état de conscience est nécessairement lié à une conscience du moi et a abandonné les hypothèses de Maine de Biran suivant lesquelles l’effort intentionnel le plus primitif donnerait simultanément au sujet l’occasion de se découvrir en tant que moi et celle de prendre conscience de sa volonté propre. Nous savons au contraire aujourd’hui combien il est peu probable que le bébé ait conscience de son moi à un âge où cependant il apprend déjà à agir sur les objets. La conscience primitive est vraisemblablement indifférenciée ou « adualistique » comme l’a dit J. M. Baldwin, c’est-à-dire qu’elle situe tout sur un seul plan sans distinguer de pôle extérieur ou objectif ni de pôle intérieur ou subjectif. Elle n’appréhende par conséquent d’abord que la surface des choses et la surface du moi, si l’on peut s’exprimer ainsi, c’est-à-dire précisément la zone de jonction entre l’action et son objectif. Puis, mais très lentement et très laborieusement, elle construit la notion de son moi tout en organisant le monde des objets extérieurs, c’est-à-dire en spatialisant et en objectivant celui-ci à partir d’un état de phénoménisme sans objets : la construction de l’univers extérieur et celle de l’univers intérieur, ou de l’objet et du moi sont donc corrélatives et résultent toutes deux de l’organisation des actions.
Il est par conséquent aussi contraire à ce que nous savons du mécanisme de l’action, d’admettre que le sujet se découvre directement par expérience intérieure que de lui attribuer une connaissance immédiate des objets extérieurs. La connaissance que le sujet prend de lui-même se construit exactement comme celle des objets sur lesquels porte son action ; et il est facile de voir qu’il en est ainsi à tout âge, avec cette complication en plus que les objets de l’action individuelle comprennent bien vite la personne des autres dont l’opinion sur le sujet considéré conditionne en plus sa conscience du moi. Mais, une fois faite la part de cette réverbération sociale, la conscience du moi est le produit d’une élaboration exactement comparable à la structuration de l’univers externe : ainsi le temps intérieur ou durée propre est organisé grâce à un schématisme parallèle à celui qui permet de construire le temps physique (voir chap. IV § 2-3), la causalité du corps propre se découvre comme celle des corps étrangers, la permanence substantielle du moi est une simple hypothèse construite par analogie avec celle de la matière, etc.
De ces multiples faits, deux conclusions découlent clairement. La première est que, dès le plan de l’action, le rapport du sujet et des objets est indissociable. Toute action suppose un schématisme et une coordination avec les autres actions par où se marque l’activité du sujet : celui-ci ne subit pas ainsi passivement l’incitation des objets extérieurs, ni ne moule automatiquement les formes de son action sur les caractères de ces objets. L’objet n’est donc jamais connu en lui-même, mais toujours assimilé à des schèmes qui conditionnent sa connaissance. Mais inversement, ni ce schématisme ni ces coordinations ne sont jamais complètement indépendantes de l’objet. Lorsqu’il s’agit de montages héréditaires, il y a adaptation à l’objet selon un mécanisme dont la connaissance échappe encore à la biologie. Lorsqu’il s’agit de montages acquis, l’expérience joue un rôle indispensable sous la forme d’une accommodation des schèmes assimilateurs aux objets divers et aux circonstances nouvelles. L’assimilation et l’accommodation n’interviennent donc pas l’une sans l’autre, tel est le fait capital, et il est par conséquent impossible de tracer de frontière permanente, au sein de la totalité constituée par les actions d’un sujet, entre ce qui relève de son activité propre et ce qui ressortit aux objets extérieurs.
Mais s’il n’existe pas de telles frontières immuables, une délimitation s’introduit peu à peu grâce précisément à la double construction de l’univers des objets et de l’univers intérieur du sujet. Telle est la seconde conclusion à tirer de ce qui précède : la différenciation de ces deux univers est due à deux sortes de constructions solidaires l’une de l’autre.
D’une part, il y a élaboration d’un univers objectif. Si les données de l’expérience commencent par être assimilées aux schèmes de l’activité propre, plus les coordinations entre actions se multiplient et s’assouplissent, et plus cette assimilation égocentrique se décentre en faveur d’une assimilation au système des relations dues à ces coordinations mêmes. En d’autres termes, il y a objectivation du réel dans la mesure où les choses ne sont plus simplement assimilées à telle ou telle action particulière, mais à la coordination entière des actions. Cette coordination constitue donc, dès le plan de l’action, un instrument de décentration comparable à ce qu’est la déduction sur le plan de la pensée : c’est ce que l’on constate dès la construction de l’objet permanent et de l’espace extérieur, espace comprenant en retour le corps propre du sujet à titre d’objet parmi les autres. Et ce processus se continue sur le plan de la pensée elle-même, sur lequel les objets, après avoir été sans plus assimilés au moi ou à ses manières particulières d’agir (d’où le finalisme, l’animisme, la notion de la force substantielle, etc.), sont ensuite assimilés aux opérations comme telles de la pensée, c’est-à-dire à la déduction logico-mathématique qui permet de décentrer l’univers par rapport au moi. L’objet est donc toujours connu à travers le sujet, qu’il s’agisse de l’action ou de la pensée égocentrique des débuts ou de la coordination des actions et de la déduction opératoire décentrées au fur et à mesure de l’organisation des schèmes pratiques ou intellectuels.
Mais, d’autre part, il y a construction d’un univers interne, c’est-à-dire de la connaissance que le sujet prend de lui-même. Or, en symétrie exacte avec ce que nous venons de rappeler, le sujet se découvre ou plus précisément se construit lui-même à travers la connaissance qu’il a des objets, comme il élabore les objets par l’intermédiaire de son activité pratique ou opératoire. Il n’y a pas d’expérience intérieure immédiate, pas plus qu’il n’y a d’expérience externe directe. Le moi ne se connaît, ou, pour mieux dire, ne s’élabore qu’au moyen des schèmes qu’il construit en fonction des objets extérieurs. Nous venons de le voir sur le plan des actions initiales. Au point de départ de la pensée, ce processus se retrouve dans le fait que le sujet matérialise ses propres activités mentales de la même manière qu’il anime la réalité matérielle extérieure : d’où les croyances en la matérialité des images rêvées, des noms, de la parole, de la pensée conçue comme un souffle, etc. ; d’où ensuite le spiritualisme, qui est un matérialisme retourné, attribuant à l’esprit la substantialité et la causalité propres aux objets physiques. Mais, de même que l’assimilation des objets à l’action propre est ensuite remplacée sur le plan de la pensée scientifique par une assimilation du réel aux opérations déductives, de même l’assimilation réciproque de l’esprit à la matière extérieure qui caractérise la pensée prélogique, est remplacée, dans le domaine des connaissances scientifiques, par une réduction des activités mentales aux activités organiques, la psychologie expérimentale continuant ainsi en un sens à rattacher le sujet à la réalité physique, mais de l’intérieur, et par l’intermédiaire du système nerveux, au lieu de s’appuyer sur une imagination matérialiste directement inspirée par le milieu extérieur. D’autre part, mieux la psychologie réussit dans cet effort, et plus elle parvient à différencier de celle du corps la nature propre de la connaissance, qui est implicatrice et non pas causale, expliquant ainsi la construction des schèmes opératoires qui servent à organiser simultanément le monde extérieur des objets et le monde intérieur des valeurs ainsi que des êtres logiques et mathématiques ; mais ces schèmes opératoires eux-mêmes ne sont d’abord connus du sujet que dans leurs applications à l’objet et en tant que projetés, pour ainsi dire, en lui, avant de donner lieu à une connaissance réflexive progressivement détachée de l’expérience.
Ainsi, à tous les niveaux de la connaissance et dès le plan de l’action élémentaire, l’objet n’est connu qu’au travers du sujet et le sujet ne se connaît que par l’intermédiaire de l’objet. Le cercle des sciences tient donc initialement au cercle du sujet et de l’objet : par le fait qu’aucune expérience immédiate ne nous fournit la connaissance ni des choses ni du moi (en tant que sujet pensant distinct des points d’application de sa pensée), ces deux sortes de connaissance se construisent corrélativement et circulairement, le cercle initial s’étendant graduellement jusqu’à celui des connaissances scientifiques elles-mêmes.
§ 3. Le sujet et l’objet dans la pensée scientifique
Lorsque l’action s’intériorise en pensée, par l’intermédiaire des symboles imagés et des signes verbaux, le rapport indissociable de l’assimilation et de l’accommodation se retrouve d’abord, comme nous venons de le voir, sous la forme d’une assimilation simplement égocentrique (ou sociocentrique et anthropomorphique en général) et d’une accommodation essentiellement phénoméniste. Le propre du développement intellectuel, conduisant de cet égocentrisme et de ce phénoménisme, héritages de l’intelligence pratique initiale, à la pensée scientifique elle-même, est alors d’effectuer une décentration de plus en plus large grâce à la coordination progressive des actions mentalisées par le symbolisme individuel et collectif : ces actions intériorisées sont alors « groupées » sous forme d’opérations composables entre elles et réversibles. C’est cette décentration des systèmes opératoires par rapport au moi qui permet l’objectivation graduelle du monde extérieur et qui conduit à situer le point de vue propre à titre de perspective particulière parmi les autres possibles. Mais si l’activité égocentrique du moi est ainsi rectifiée, le sujet en tant que source des opérations coordinatrices n’en est que plus actif, puisque c’est son activité opératoire elle-même qui conduit à l’élaboration des phénomènes sous la forme d’un monde extérieur à lui. Réciproquement, tandis que cette activité opératoire émanant du sujet se libère de l’égocentrisme et du phénoménisme réunis, le corps propre, devenant un objet parmi les autres et étant conçu comme soumis à l’ensemble des interactions causales qui constituent l’univers, le fonctionnement du moi apparaît tôt ou tard comme conditionné par les facteurs physiologiques qui dépendent eux-mêmes de l’ensemble des objets physiques,
Il en résulte que, dans toutes les formes de la pensée scientifique, le sujet et l’objet sont indissociablement unis, quoique selon des modes d’interdépendance notablement différents d’un type de disciplines à un autre.
1. Dans le domaine de la logique et des mathématiques, l’activité opératoire du sujet semble seule en jeu, indépendamment de tout emprunt expérimental à l’objet. La raison en est, comme nous l’avons vu sans cesse, que l’espace comme le nombre et la logique des classes ou des relations comme celle des propositions ne font appel qu’à la coordination même des actions ou opérations effectuées sur des objets quelconques, c’est-à-dire aux aspects les plus généraux de l’action, par opposition à ceux des actions particulières coordonnées entre elles grâce à ces structures d’ensemble. Contrairement à ce que l’on dit souvent, les êtres mathématiques ne résultent donc pas d’une abstraction à partir des objets, mais bien d’une abstraction effectuée au sein des actions comme telles. Réunir, ordonner, déplacer, etc. sont des actions plus générales que peser, pousser, etc. parce qu’elles tiennent à la coordination même de toutes les actions particulières et entrent en chacune d’elles à titre de facteur coordinateur : c’est donc à l’intérieur de l’action comme telle qu’a lieu l’abstraction qui engendre les êtres logiques et mathématiques, et non pas au sein des qualités extraites de l’objet. Il y a ainsi deux sortes d’abstraction, l’une relative aux opérations du sujet et l’autre relative à l’objet, et c’est la première seule qui intervient systématiquement en mathématiques, la seconde pouvant s’y ajouter occasionnellement, mais ne servant alors que de stimulant à un renouvellement de la première (laquelle aurait pu s’en passer).
Mais quand nous parlons d’abstraction à partir des actions ou opérations, cela ne signifie nullement que les actions du sujet sont traitées comme des objets et qu’on en extrait simplement les caractères les plus généraux comme on peut le faire des corps physiques. C’est à l’intérieur et au cours même de l’action s’appliquant aux objets, que le sujet, par un processus de différenciation graduelle, puise les éléments dont il tirera les constructions généralisatrices ultérieures. C’est donc en formulant les lois les plus générales de l’univers, grâce à l’application de ses opérations aux objets, que le sujet dégage le schématisme le plus profond de la coordination de ses actions.
Cette construction opératoire par abstraction à partir de l’action ne consiste donc nullement en une « expérience intérieure » (voir § 2) : c’est bien d’une construction qu’il s’agit, c’est-à-dire d’une coordination nécessaire à l’expérience elle-même et non pas d’une simple lecture. Sans doute, avant que les structures opératoires soient achevées par équilibration de leur processus formateur, le sujet tâtonne-t-il et expérimente-t-il sans cesse : mais ce sont là des expériences dont le résultat porte sur la coordination de ses propres actions et non pas sur les propriétés de l’objet ; ce sont donc des expériences que le sujet fait sur lui-même par l’intermédiaire des choses, sans que l’on puisse parler ni d’expériences interne ni d’expériences physiques.
Mais, si les mathématiques et la logique sont ainsi le produit de l’activité du sujet, l’objet n’y joue-t-il donc point de rôle, ce qui reviendrait à soutenir que les mathématiques constituent une assimilation sans accommodation, autrement dit une incorporation de l’objet au sujet sans action réciproque de l’objet sur le sujet ? Deux ensembles de faits s’opposent à une telle interprétation et rétablissent le rôle de l’objet dans la constitution des opérations logico-mathématiques.
Le premier est que la logique et les mathématiques sont accommodées à l’univers de façon permanente, en ce sens que l’on ne rencontre jamais un fait qui soit contradictoire avec les vérités logiques ou mathématiques (lorsqu’un tel fait paraît se présenter, il est immédiatement restructuré sous une forme compatible avec les opérations logico-mathématiques) : il faut donc admettre à leur égard une accommodation générale à l’objet, par opposition aux accommodations particulières qui caractérisent les vérités physiques. Si la logique est « une physique de l’objet quelconque » comme dit Gonseth, c’est qu’elle est d’abord une action sur l’objet quelconque, c’est-à-dire une action accommodée de façon générale. De même que la biologie distingue les accommodats individuels variables et les adaptations héréditaires stables, de même faut-il se demander si cette accommodation générale est le produit d’un rapport actuel avec l’objet, c’est-à-dire d’un rapport issu d’une expérience présente portante sur l’objet, ou si elle tient à de toutes autres relations avec lui.
C’est ici qu’intervient le second ensemble de faits. Si la logique et les mathématiques se construisent au moyen d’éléments abstraits des coordinations mêmes de l’action, il faut alors admettre que cette abstraction ou différenciation porte jusqu’au sein des coordinations héréditaires, puisque les mécanismes coordinateurs de l’action tiennent toujours, en leur source, à des coordinations réflexes et instinctives. Cela ne revient naturellement pas à soutenir que la logique ou les mathématiques soient innées ou préformées, puisqu’au contraire l’analyse génétique montre assez qu’elles se construisent, et même beaucoup plus graduellement qu’on ne l’imaginait jadis : mais cela signifie que les matériaux de cette construction, ou plutôt de cette suite ou de cet emboîtement de constructions successives, remontent de proche en proche par abstraction ou différenciation régressives jusqu’aux coordinations les plus élémentaires et par conséquent les plus organiques. À tous les niveaux du développement mental, en effet, et chez l’animal comme chez l’homme, il intervient une coordination des conduites et des mouvements, dont le schématisme témoigne de classements (discrimination des objets), d’ordre (succession des moyens et des buts) et de quantifications (intensité des actions et extension de leur champ d’application). Il est donc évident que l’on retrouvera une certaine logique et une certaine mathématique en toute coordination des comportements vivants, même si cette logique et cette mathématique sont aussi intraduisibles dans nos structures opératoires humaines que les « formes » organiques des Protozoaires sont hétérogènes à la morphologie des Vertébrés supérieurs.
Il ne faut d’ailleurs utiliser la notion des facteurs héréditaires propres à la coordination des actions qu’avec de grandes précautions, étant donné la multiplicité des sens possibles du mot hérédité et surtout notre ignorance encore complète des mécanismes de l’hérédité générale qu’il s’agirait d’invoquer ici. On sait, en effet, que les caractères héréditaires sont de deux sortes, avec même un nombre indéfini de degrés hiérarchiques entre elles. La biologie distingue l’« hérédité spéciale », seule connue en ses modes de transmission (liés aux localisations chromosomiques) et déterminant les caractères particuliers des lignées, et l’« hérédité générale » à localisation très probablement cytoplasmique, mais dont nous ne savons rien de précis ; c’est cette dernière qui assure la transmission des caractères généraux des genres, familles, etc. jusqu’à ceux de la vie elle-même, et c’est elle qui intervient par conséquent dans la continuité des coordinations essentielles du comportement.
À vouloir appliquer cette distinction aux mathématiques, on voit ainsi que les caractères héréditaires « spéciaux », s’ils existent en ce domaine, ne peuvent exercer une action qu’en un sens restrictif ou limitatif, tandis que les facteurs de coordination générale tiendraient à l’hérédité des formes non spécifiquement humaines. Pour prendre un exemple hypothétique de la première catégorie, il n’est pas exclu qu’il intervienne quelque facteur d’hérédité spéciale dans le caractère restreint de l’intuition géométrique humaine, qui est limitée à l’espace euclidien à trois dimensions. En effet, contrairement au raisonnement géométrique qui porte sur n dimensions aussi bien que sur trois, et sur les espaces non euclidiens ou non archimédiens aussi bien que sur notre espace intuitif courant, ce dernier est essentiellement borné. C’est assurément l’expérience qui nous a appris que l’espace physique des objets perceptibles à notre échelle d’observation est limité à trois dimensions et présente des caractères pratiquement euclidiens. Mais pourquoi notre intuition (par opposition au raisonnement) ne peut-elle pas imaginer d’autres figures et les « voir » selon quatre ou n dimensions ? C’est ici qu’intervient sans doute une influence de nos organes, liée à l’hérédité spéciale de l’espèce humaine ou des Vertébrés supérieurs. On comprend alors en quoi cette hérédité possible est essentiellement limitative. Par contre, dans la mesure où la construction de l’espace en général, ainsi que celle du nombre ou de la logique, utilisent des matériaux puisés par abstraction dans les coordinations générales de l’action, ces éléments remontent alors jusqu’aux caractères transmis par l’hérédité générale et non plus spéciale, c’est-à-dire en fait jusqu’aux mécanismes morphogénétiques communs qui déterminent le comportement des êtres vivants.
Prenons comme exemple la notion de « groupe ». On sait que Poincaré la considérait comme innée, ce qui reviendrait à soutenir qu’elle existe à l’état préformé dans les structures héréditaires (spéciales ou générales). Une telle interprétation est contraire aux faits d’ordre psychogénétique, puisque l’analyse du développement mental montre qu’il s’agit d’une notion liée à l’équilibre nécessaire, mais final et non pas initial, des actions et des opérations. Mais si la structure du groupe n’est pas innée, ses caractères de transitivité, de réversibilité, d’associativité et d’identité correspondent néanmoins du point de vue fonctionnel à des aspects très généraux du comportement psychomoteur, qui sont la coordination des mouvements, le retour, le détour et la conservation de certains éléments. De plus, l’ensemble des opérations d’un groupe constitue un système fermé sur lui-même, quoi qu’indéfiniment mobile : or, à nouveau, un tel caractère structural correspond, du point de vue du fonctionnement mental, à cet aspect de cycle, beaucoup plus restreint et beaucoup moins mobile mais également fermé, que l’on retrouve en toute organisation motrice (jusqu’aux rythmes élémentaires). Il n’est donc pas absurde de penser que la notion fondamentale du groupe, source commune de l’espace et du nombre, déjà en action sous une forme incomplète dans les groupements logiques, constitue une structuration raffinée et tardive, mais dont les matériaux (c’est-à-dire les éléments de son fonctionnement) sont extraits des coordinations les plus générales communes aux formes organiques et mentales, et trouvent en cette structure de groupe leur état d’équilibre final.
Si donc la logique et les mathématiques ne résultent pas d’une action des objets extérieurs sur lesquels expérimente individuellement le sujet, ce serait par l’intermédiaire de son organisation psychobiologique que celui-ci serait adapté à l’objet, pour autant que les coordinations élémentaires qui sont au point de départ des constructions sensori-motrices puis opératoires reflètent le fonctionnement de l’organisme : celui-ci étant lié à la réalité physique par sa nature interne et non pas seulement par voix d’échange externe, le rapport spécifiquement logico-mathématique que le sujet soutient avec le réel émanerait ainsi en dernier ressort des relations mêmes de l’organisation vivante avec les structures physico-chimiques.
2. Quant à la connaissance physique, elle témoigne d’une interdépendance entre le sujet et l’objet due à un échange direct et externe, et non plus intérieur à l’organisme : elle est accommodation des actions du sujet aux données de l’expérience ; assimilation de l’objet aux schèmes logico-mathématiques du sujet. La connaissance physique procède donc par abstraction à partir de l’objet, mais cette abstraction étant due à des actions spécialisées du sujet, c’est-à-dire à des actions différenciées par accommodation aux caractères de l’objet, cette abstraction prend nécessairement une forme logico-mathématique puisque des actions particulières ne donnent lieu à une connaissance que coordonnées entre elles et que cette coordination est, par sa nature même, logico-mathématique. Aussi la causalité physique n’est-elle qu’une coordination opératoire, analogue à celle dont use le sujet pour grouper ses propres opérations, mais attribuée à l’objet par assimilation des transformations objectives aux transformations opératoires elles-mêmes. C’est pourquoi l’objectivité extrinsèque propre à la connaissance physique correspond si exactement à l’« objectivité intrinsèque » des mathématiques : toutes deux résultent, en effet, d’un échange intime et continu entre le sujet et l’objet, mais, tandis que cette interpénétration a lieu par contact direct et extérieur dans le cas de la physique, elle s’effectue à l’intérieur du sujet dans le cas des structures logico-mathématiques (comme nous venons de le rappeler sous 1). Il est même deux régions où ces deux sortes d’objectivité tendent à se rejoindre. D’une part, au cours des constructions logico-mathématiques, l’espace réel ou physique et l’espace mathématique des coordinations de l’action sont si isomorphes à notre échelle d’observation que l’abstraction à partir de l’objet interfère souvent avec l’abstraction à partir des actions ou opérations ; il en résulte que l’élaboration de l’espace témoigne d’un double échange parallèle entre le sujet mental et l’objet matériel, l’un extérieur au sujet et constituant alors par définition une connaissance physique, l’autre intérieur à l’organisation psycho-physiologique et constituant ainsi une connaissance logico-mathématique. D’autre part, lorsque les lois physiques atteignent un certain degré de généralité ou qu’elles portent sur des phénomènes à échelle trop grande ou trop petite, l’indissociation entre l’expérience et l’activité effective ou opératoire du sujet est si étroite que les lois tendent à se confondre avec les schèmes mathématiques nécessaires à leur structuration, ce qui réunit les deux sortes d’objectivité en un mixte dans lequel la part de chacune est impossible à isoler.
3. La connaissance biologique comporte un troisième type de rapport entre le sujet et l’objet. D’une part, si l’activité du sujet y est réduite au minimum, comme nous y avons insisté, elle demeure néanmoins réelle, puisque la forme la plus élémentaire de connaissance biologique, qui est la classification systématique des espèces, consiste en groupements additifs de classes ou de relations et que l’analyse propre à l’anatomie comparée consiste en groupements multiplicatifs de caractère également opératoire, mais qualitatif ou logique. Il en est a fortiori de même des théories de l’évolution et de l’hérédité qui complètent cette structuration logique par une combinatoire probabiliste portant sur les variations et les transmissions. Enfin, dans la mesure où la biologie recourt à la physico-chimie, tout le mécanisme de la connaissance physique est alors étendu au vivant, ce qui renforce la part d’activité déductive et rend indispensable l’assimilation mathématique du donné. Or, d’autre part, l’organisme vivant, objet de la biologie, est lui-même la source de la vie mentale et de l’activité du sujet, au sens le plus large du terme. On voit alors la forme que prend en biologie la relation du sujet et de l’objet, et surtout la forme qu’elle pourrait prendre si l’explication physico-chimique continuait de progresser en physiologie et si des raisons plus solides que celles dont nous disposons aujourd’hui venaient appuyer l’hypothèse d’une liaison entre les coordinations logico-mathématiques et l’organisation ou la morphogenèse vitales. Déjà dans l’état actuel des questions, la connaissance biologique comporte un double rapport entre le sujet et l’objet : le rapport inhérent à l’esprit du biologiste, eu égard à l’objet qu’il étudie, et le rapport entre cet objet considéré comme sujet (autrement dit l’organisme vivant) et les obstacles sur lesquels agit ce sujet (autrement dit le milieu extérieur à l’organisme). Supposons donc un double progrès dans l’explication physico-chimique de la vie (autrement dit dans la réduction du biologique aux structures physiques) et dans l’explication physiologique de la vie mentale (autrement dit dans la réduction des coordinations logico-mathématiques aux structures organiques). En premier lieu, les lois physico-chimiques susceptibles d’embrasser simultanément le vital et l’inanimé seraient alors sans doute des lois microphysiques, mais plus générales que les lois actuellement connues : elles impliqueraient par conséquent une activité du sujet biologiste encore supérieure à celle dont témoigne notre connaissance physique actuelle. En second lieu, les formes d’organisation communes aux structures organiques et aux coordinations conscientes feraient réciproquement apparaître l’activité du sujet vivant comme davantage solidaire du milieu physico-chimique interne que l’on ne s’en doute actuellement. Ainsi le double rapport entre le sujet et l’objet que suppose déjà aujourd’hui la connaissance biologique se verrait rendu encore plus étroit, dans le sens d’une sorte de chassé-croisé : le rôle de la déduction, augmentant avec le succès des explications physico-chimiques ou organiques, renforcerait, en effet, l’interdépendance du sujet et de l’objet toutes les fois que l’accent serait mis sur l’un des deux termes aux dépens de l’autre, puisque l’esprit du physiologiste capable de construction déductive serait à intégrer, à titre de cas particulier dans les activités mentales propres à l’organisation vivante qu’il s’agirait d’expliquer.
4. Enfin, la psychologie et la sociologie trouvent, sur leur terrain, une situation plus complexe encore quant aux relations entre le sujet et l’objet. L’objet est ici la personne d’autrui, car il n’est pas de science psychologique possible et encore moins sociologique, par une pure méthode d’introspection. Mais l’autrui étant objet d’étude en tant que constituant lui-même un sujet de connaissance, il en résulte que la recherche du psychologue suppose une part nécessaire d’assimilation à lui-même, assimilation qu’il parvient sans doute à décentrer et à doubler d’une accommodation suffisante, mais qui sous toutes ses formes demeure une assimilation (même chez les behavioristes et les psycho-réflexologistes qui baptisent de noms nouveaux les conduites conscientes pour donner à croire qu’ils ignorent cet aspect de conscience). C’est ce qui rend si difficile la psychologie animale, mais aussi si instructive, car, si l’on pouvait entrer dans le point de vue d’une fourmi tout en conservant celui de l’homme, on tiendrait sans doute la clef du problème de la connaissance.
Mais, s’il n’existe ainsi, en psycho-sociologie comme dans les autres domaines, qu’un objet et un sujet indissociables l’un de l’autre, parce que la connaissance de l’objet y repose, comme en physique et comme en biologie, sur l’union nécessaire d’une assimilation déductive à des degrés divers, et d’une accommodation à l’expérience, ce rapport extérieur du sujet et de l’objet se complique en psychologie d’un nouveau rapport, comparable à celui que nous avons cru discerner à propos de la connaissance mathématique : c’est que l’activité du sujet (qu’il s’agisse du sujet, objet de la connaissance psychologique ou du sujet en tant que psychologue) y est en outre conditionnée par un objet intérieur à ce sujet et source de ses comportements : cet objet est constitué par le corps, condition des coordinations mentales propres et seul aspect perceptible des conduites d’autrui. L’existence de ce rapport interne entre le sujet et l’objet, s’ajoutant au rapport extérieur habituel a donné lieu à une méthode spécifique de recherches, dont l’équilibre est assuré par la répartition discutée au chap. XI. D’une part, l’explication psycho-physiologique tend à une réduction des activités mentales aux facteurs organiques relevant de l’objet biologique en général. D’autre part, les faits de conscience se réduisant essentiellement à des pré-implications ou à des implications proprement dites, l’autre pôle de la psychologie consiste en une analyse des pré-opérations et des opérations, d’autant mieux conciliable avec la psychologie du comportement que ces opérations sont par ailleurs des actions mentalisées grâce aux images et aux signes permettant de les effectuer symboliquement ; cette analyse permet alors de rendre compte de la construction des opérations logico-mathématiques et assure ainsi la liaison entre la connaissance psychologique et la connaissance logique et mathématique.
D’une extrémité à l’autre du domaine des sciences, ou plutôt sur chacun des secteurs du cercle qu’elles décrivent, on retrouve au total, mais sous des formes variées, le même rapport indissociable entre le sujet et l’objet, rapport qui semble se détendre en certaines régions comme en mathématique où le sujet paraît l’emporter, et en biologie où l’objet se détache particulièrement du sujet, mais qui se retend en toutes les régions frontières, jusqu’à devenir inextricable en certaines parties de la physique et à s’élever à la seconde puissance en psychologie.
§ 4. Construction et réflexion
L’une des raisons de la diversité des types de rapports entre le sujet et l’objet est qu’en certains domaines ces deux termes se présentent sous une forme statique, comme en mathématiques où le sujet pourrait (et a pu) être comparé à une intelligence éternelle, ou dans certaines parties de la physique, où l’objet semble indépendant de toute histoire, tandis qu’en d’autres domaines un développement historique intervient à des degrés divers : déjà évident en thermodynamique et en microphysique, un tel devenir domine la biologie entière (avec un degré moindre en physiologie) ainsi que les disciplines psychologiques et sociologiques.
Or, une difficulté spéciale s’attache à toute connaissance historique et à toute théorie génétique. Nous l’avons assez constaté à propos des théories biologiques de l’évolution (chap. X) ; mais cette difficulté augmente encore dans les parties de la psychologie et de la sociologie s’occupant du développement mental ou historique. Elle se retrouve par conséquent en épistémologie génétique et singulièrement dans l’hypothèse que nous soutenons en cet ouvrage d’une filiation circulaire des sciences. La question est relative à la notion même de développement : l’état B, qui procède de l’état A, est-il déjà préformé en A, ce qui réduit alors l’évolution à une simple apparence, ou est-il essentiellement différent de A, ce qui rend la filiation illusoire, nécessite l’intervention de réalités nouvelles et contredit ainsi à nouveau l’idée d’évolution. Or, lorsque nous croyons apercevoir dans l’organisme les racines de la coordination intellectuelle, ou simplement dans l’action le point de départ de la pensée opératoire, etc., nous en appelons sans cesse à de telles relations génétiques. Comment donc les interpréter ?
Il ne sert de rien d’invoquer le passage aristotélicien de la « puissance » à l’« acte », car, ou bien cette formule n’est qu’un simple énoncé de la question génétique elle-même, ou bien elle aboutit à l’identification d’É. Meyerson qui nie le changement et refoule la nouveauté dans le domaine de l’irrationnel. D’autre part, de prendre simplement acte du fait de la filiation entre B et A, non seulement ne satisfait pas notre besoin de comprendre, mais encore interdit à jamais de distinguer les simples successions régulières (du type jour et nuit) par rapport aux filiations réelles.
Sans reprendre le détail des discussions déjà menées en ce qui concerne la causalité physique (chap. VIII), l’interprétation du développement mental (chap. XI) ou le parallèle des épistémologies et des théories de l’évolution (chap. X), il s’agit de centrer le problème, à titre de conclusion, sur l’évolution des sciences comme telles, c’est-à-dire sur cet « accroissement de la connaissance » qui est l’objet propre des recherches de l’épistémologie génétique. En effet, si notre hypothèse centrale est vraie, cet accroissement lui-même impliquera une suite de connexions tendant à prendre une forme circulaire et aboutissant à resserrer sans cesse le genre de liens propre au cercle des sciences dans son ensemble, par le fait des filiations effectives qui s’établissent entre les diverses activités du sujet et entre les relations attribuées aux objets.
L’accroissement des connaissances n’a, effectivement, rien d’une simple accumulation de faits. Non seulement des faits entassés sans ordre ne constituent pas une science, et c’est donc l’histoire des interprétations qui caractérise l’évolution d’une science, mais encore un seul fait isolé suppose déjà une élaboration ; ce qui renforce l’affirmation précédente. D’autre part, l’idée que le développement des sciences consiste en une simple déduction linéaire et que chaque siècle ajoute sans plus aux précédentes quelques conséquences logiques nouvelles (à la manière dont on établit année par année le programme d’un enseignement scolaire « raisonné » et non vécu), se heurterait, même en mathématiques pures, au plus cinglant des démentis de l’histoire (comme d’ailleurs de la psychologie de l’enfant).
L’accroissement des connaissances consiste donc en une structuration progressive, avec ou sans orientation vers des formes d’équilibre stable. Laissons pour le § 5 la question de l’équilibre et demandons-nous d’abord en quoi consiste la structuration. Or, chose essentielle, elle oscille sans cesse entre deux types extrêmes, mais qui ne se présentent jamais à l’état pur. Le premier se ramène à une suite de constructions superposées, ce qui soulève alors précisément tout le problème de la filiation entre le nouveau et l’ancien. Mais, d’autre part, comme y a insisté notamment L. Brunschvicg, « le progrès est réflexif », et consiste aussi à remanier les points de départ en approfondissant toujours davantage les structures initiales. Or, ces deux processus n’ont rien d’antithétique, car toute construction est plus ou moins réflexive et toute « réflexion » est constructive à des degrés divers. C’est donc entre ces deux extrêmes que se situent les mécanismes génétiques, et avec naturellement une grande variété de formes de constructions, oscillant elles-mêmes entre la construction libre ou déductive et la construction imposée par une découverte empirique ; et une grande variété de formes de « réflexions », oscillant de leur côté entre la simple « prise de conscience » d’une condition préalable jusque-là inaperçue et le remaniement axiomatique d’ensemble.
L’histoire de la notion de nombre offre à cet égard un des exemples les plus clairs du mélange de ces divers processus. En premier lieu, la découverte du nombre entier par la pensée préscientifique est un beau cas de construction progressive, indépendamment du chaos des systèmes de numération, puisque les nombres entiers ont été assurément construits dans un ordre ascendant. Il y a cependant au moins deux exceptions : la construction n’a sans doute été régulière qu’à partir du nombre 2, car le caractère numérique de l’unité représente une découverte rétroactive due à la comparaison de 1 avec ses successeurs ; d’autre part, chacun sait combien a été tardive l’invention du nombre zéro comme point de départ réel de la suite des nombres entiers positifs et de l’itération de l’opération +1. On voit ainsi que, dès la suite des entiers positifs, l’accroissement des connaissances a constitué un processus simultanément constructif et réflexif. En outre deux types de réflexion interviennent déjà. Le premier est la prise de conscience du caractère opératoire du nombre (voir chap. III § 1) ; d’abord conçu comme propriété, puis élément de choses, etc. c’est très tardivement que le nombre a été reconnu comme le résultat d’une opération : ainsi l’addition a paru d’abord comme extérieure au nombre avant d’en être considérée comme constitutive. Le second type de réflexion, complémentaire du précédent, est le remaniement du point de départ, source précisément de l’introduction du zéro. On constate alors combien ces deux types solidaires de réflexion sont eux-mêmes corrélatifs de la construction ; on voit surtout qu’il s’agit d’une réflexion réelle, portant sur les résultats de cette construction préalable, sans que l’on puisse réduire le processus réflexif à une « expérience intérieure », au sens de l’empirisme (voir § 2), puisqu’il a fallu des siècles avant que l’action constitutive du nombre devienne consciente d’elle-même !
Mais la suite de la construction du nombre n’en est pas moins instructive à ce même point de vue des rapports entre la réflexion et la construction. Si l’élaboration du nombre fractionnaire est due à un mélange de construction déductive et d’intuitions spatiales ou métriques, la découverte de l’irrationnel a été au contraire entièrement fortuite, et sa venue s’est même montrée nettement « indésirable » comme on dit aujourd’hui, puisqu’elle troublait tout l’équilibre théorique du réalisme des nombres. Les nombres négatifs et imaginaires ont été le produit d’une construction systématique, puisque nés du déroulement même des opérations algébriques. Par contre le nombre transfini ne s’est relié de façon naturelle au système des nombres précédents qu’à l’occasion du remaniement général provoqué par la théorie des ensembles et cela en des circonstances extrêmement instructives quant au rôle de la réflexion par rapport à la construction. Ainsi que l’a fait remarquer L. Brunschvicg, la notion de correspondance bi-univoque, devenue centrale avec G. Cantor, et conçue simultanément comme engendrant les « puissances » qui définissent les nombres entiers finis et comme déterminant ensuite dans l’infini les puissances du dénombrable et des autres cardinaux transfinis, est en réalité la plus primitive des notions arithmétiques, puisque c’est la correspondance terme à terme (des objets à compter et des parties du corps, ou des marchandises à échanger une à une) qui a permis aux non-civilisés de construire les premiers nombres intuitifs. L’intervention systématique si tardive de la correspondance bi-univoque dans le corps des mathématiques constituées fournit donc un exemple très caractéristique du processus réflexif consistant en une prise de conscience d’opérations génétiquement élémentaires, en même temps que de progrès réflexif par remaniement des principes de départ.
Cet exemple, fourni par l’histoire du nombre, d’un accroissement de connaissances si complexe en sa multiplicité de démarches constructives et réflexives, illustre donc le caractère fondamental auquel se reconnaît un déroulement génétique réel : c’est que ce déroulement, quoique générateur de nouveautés ne saurait avoir de commencement absolu.
D’une part, en effet, on assiste à une série de compositions opératoires qui expliquent l’élément de nouveauté propre à la construction. C’est ainsi que le nombre n’était pas contenu, ni sous une forme a priori, ni même « en puissance » dans les opérations au moyen desquelles on fait succéder le nombre 3 au nombre 2 en s’appuyant sur l’équivalence 2 + 1 = 3. Sans doute les platoniciens diront que le nombre préexistait à sa construction, ce qui revient à le situer « dans le sein de Dieu » : mais il reste alors à expliquer par quelles opérations l’être humain a retrouvé cette essence éternelle, ce qui rend inutile l’hypothèse de sa préexistence. Sans doute aussi les « unitaristes » diront que, les mathématiques étant tautologiques, le nombre était impliqué dans l’ensemble des présuppositions inhérentes aux opérations qui ont permis auparavant de poser le nombre +3. Mais, ou bien cette implication était idéalement préfigurée, ce qui nous ramène au platonisme, ou bien elle demeure réellement « syntactique », et à moins d’admettre l’hypothèse d’un langage préexistant à la parole humaine, il faut nécessairement expliquer comment l’homme a construit son langage mathématique, et nous retombons dans la composition opératoire. Celle-ci sera conçue cette fois comme simplement psychologique, quitte à ce que les logisticiens lui « coordonnent » après coup les « propositions tautologiques » qu’ils auront axiomatisées. Mais alors, le nombre n’était donc pas contenu dans les opérations engendrant les nombres 1, 2, 3…, bien que l’on puisse, après remaniement des axiomes, faire dériver tous ces nombres des mêmes propositions de départ. En effet, ces dernières propositions ne sont devenues initiales qu’ultérieurement à la construction elle-même, et, du point de vue de cette construction comme telle, le nombre reste non contenu dans les opérations +1 ; 1 + 1 = 2 ; 2 + 1 = 3 ; …
Mais, d’autre part, si chacune des constructions qui ont abouti aux différents types de nombre débute à un moment de l’histoire, et porte parfois même une date connue, elle s’appuie toujours, en fait, sur une connexion antérieure, reconstituée réflexivement. C’est ainsi que la correspondance biunivoque est à la fois première « dans l’ordre de la genèse » et dernière « dans l’ordre de l’analyse ». Mais c’est ainsi également, que le nombre est une généralisation des opérations de type qui sont elles-mêmes des généralisations de la division, etc. La nouveauté obtenue par construction opératoire n’est par conséquent pas une création ex nihilo, et elle est bien tirée de schémas préexistants ; mais cette préexistence ne consiste qu’en une antériorité, par régression de proche en proche, sans qu’aucun de ces schèmes puisse être considéré comme préformé de toute éternité.
Nous voici donc ramenés au problème posé au début de ce § : si l’on dissocie du processus génétique le facteur de nouveauté pour le considérer à part, il y a alors création, ou « émergence », ou simple succession empirique, etc., et non pas continuité avec ce qui précède ; mais si l’on dissocie inversement le facteur de continuité, pour le considérer lui aussi à part, il y a alors préexistence a priori « en puissance », identité, tautologie, etc. Il ne reste ainsi qu’à admettre les deux facteurs à la fois, sans chercher la solution dans l’élimination implicite de l’un d’eux ; cela revient à dire que l’opération au moyen de laquelle l’élément nouveau est « tiré » de l’élément antérieur, ajoute quelque chose à celui-ci tout en extrayant de lui le nouvel élément. On ne saurait, il est vrai, aller jusqu’à soutenir que cette adjonction de quelque chose à l’élément antérieur crée l’élément nouveau de toutes pièces, par simple projection dans le passé (c’est-à-dire en provoquant l’illusion d’un emprunt), sans quoi nous retomberions dans la suppression implicite de l’un des deux termes à concilier : il y a seulement réflexion sur un élément effectivement antérieur, mais une réflexion qui l’enrichit en le réfléchissant. Le processus génétique est donc simultanément constructif et réflexif, et le facteur réflexif est en partie constructif, de même que le facteur constructif est lui-même en partie réflexif : la réflexion enrichit rétroactivement l’élément antérieur, à la lumière de ses relations avec l’élément ultérieur, tandis que la construction l’incorpore effectivement au sein d’une composition nouvelle.
Les deux problèmes corrélatifs qui se posent donc à propos de tout processus génétique, envisagé sous l’angle de l’activité du sujet, sont celui du choix de l’élément antérieur en vue de son utilisation nouvelle, et celui du mode de composition qui parvient à l’enrichir tout en l’utilisant au sein de la construction nouvelle. Ces deux problèmes correspondent à ce que sont, dans les solutions empiristes (pour lesquelles toute construction est obligée d’extraire ses matériaux de la réalité extérieure), les questions de l’abstraction et de la généralisation. Pour une épistémologie comme celle d’Enriques (et encore en bonne partie celle de Gonseth) toute genèse consiste, en effet, à « abstraire » des données sensibles certains éléments pour ensuite les soumettre à une généralisation (ou à une schématisation) adéquate à l’objectif visé. Ce double processus demeure d’ailleurs essentiel, de notre point de vue, dans l’élaboration des notions physiques : mais, indépendamment des schèmes mathématiques qui permettent de les enrichir, cette abstraction à partir des qualités de l’objet et cette généralisation par passage d’un concret plus spécial à un abstrait plus général ne conduisent à aucune nouveauté réelle, le produit de ce double processus ne contenant rien de plus que les éléments utilisés au départ. Dans le cas d’une genèse vraie, c’est-à-dire à la fois constructive et réflexive parce que fondée sur l’activité du sujet, les deux pôles du processus génétique sont par contre une abstraction à partir de l’action (et non plus de l’objet) et une généralisation par composition opératoire ; c’est précisément le cas de la genèse des structures logico-mathématiques.
Le choix de l’élément antérieur sur lequel s’appuie la genèse en vue d’une utilisation nouvelle est donc assuré, en ce cas, grâce à cette forme particulière d’abstraction, qui consiste à emprunter à un genre d’actions ou d’opérations antérieures l’un de ses aspects pour en faire l’élément d’une construction nouvelle. C’est ainsi que les opérations consistant à réunir des objets équivalents ou à sérier des différences, qui constituent l’addition des classes ou des relations asymétriques, tirent leur substance initiale des actions sensori-motrices assimilant plusieurs objets à un même schème ou les distinguant selon leurs rapports pratiques : la capacité de réunir ou de mettre en relation est alors abstraite (ou différenciée) de son contexte sensori-moteur pour être utilisée par ces actions intériorisées que constituent les premières représentations. Mais, précisément, sitôt abstraite de ses formes pratiques antérieures et sitôt liée à des symboles mobiles, cette capacité de réunir ou de sérier peut, de ce fait même, donner lieu à des articulations nouvelles, qui la conduiront jusqu’à l’état opératoire. D’autre part, les réunions ou mises en relations sensori-motrices sont elles-mêmes empruntées, par une abstraction analogue, à des structures plus primitives : les formes élémentaires de l’abstraction à partir de l’action consistent, en effet, en simples différenciation des conduites ou des fonctionnements, et, à cet égard, la capacité de réunir ou de relier propre aux conduites sensori-motrices résultent d’une différenciation des coordinations réflexes, lesquelles apparaissent elles-mêmes comme le résultat d’une abstraction (c’est-à-dire d’une différenciation) à partir de coordinations organiques plus profondes, etc.
Quant aux opérations proprement dites, il est clair que, une fois constituées, elles donnent lieu à un processus analogue, certains aspects de l’une pouvant être abstraits de son contexte pour se combiner à d’autres éléments d’abstraction et constituer les matériaux d’une nouvelle construction. C’est ainsi que l’opération de nombrer tire sa substance, grâce à une telle abstraction à partir de l’action, des opérations d’addition des classes (emboîtement) et d’ordre (sériation des relations asymétriques) ; l’opération d’extraction de la racine tire sa possibilité de la division, etc. C’est pourquoi les opérations mathématiques les plus simples, que les mathématiciens utilisent sous leur forme achevée et en se bornant à ne retenir d’elles que l’aspect intervenant en leurs définitions axiomatiques, supposent en réalité des caractères souvent très complexes : la correspondance biunivoque que l’on peut définir sans faire appel à l’idée d’ordre, l’implique effectivement dans la mesure où l’on est obligé de sérier les termes à mettre en correspondance pour n’en oublier aucun ; seulement il s’agit là d’une sorte d’implication entre opérations, distincte de l’implication entre propositions, et traduisant directement les abstractions à partir de l’action. En outre, par le fait même qu’ils servent de matière à de nouvelles compositions d’ensemble (à de nouveaux systèmes d’opérations), les éléments abstraits des opérations antérieures peuvent demeurer difficiles à reconnaître, à cause de l’adjonction des caractères nouveaux issus de cette composition.
En quoi consiste alors cette adjonction, source de la nouveauté ? Les éléments abstraits des actions ou opérations antérieures, rendus indépendants (ou différenciés) par cette abstraction même, donnent lieu à une nouvelle composition opératoire d’ensemble, distincte de la composition antérieure dont ils faisaient partie. Un élément abstrait d’un système antérieur, ne saurait certes donner lieu à lui seul à l’élaboration d’un système nouveau : c’est par combinaison ou mise en relation avec d’autres éléments, abstraits d’autres ensembles, qu’il engendre la composition non contenue dans les précédentes. Ainsi la correspondance bi-univoque tire l’un de ses éléments de la simple correspondance qualitative entre figures (qui intervient déjà dans le dessin spontané, ou dans l’imitation, etc.) ; mais négligeant l’aspect qualitatif de cette opération antérieure et ne retenant que la mise en correspondance, l’opération nouvelle aboutit à une correspondance plus générale et « quelconque » 2 : or celle-ci n’était pas contenue dans les correspondances qualitatives, parce que sa construction suppose en plus, nous venons de le rappeler, un appel à l’idée d’ordre, inutile lorsque les qualités suffisent à assurer une correspondance par similitude, mais nécessaire à l’énumération exhaustive de termes correspondants quelconques. Bref, si l’abstraction à partir des actions ou opérations antérieures explique la continuité entre le nouveau et l’ancien, la composition de plusieurs abstraits en une seule totalité opératoire dont ils ne participaient pas jusque-là rend compte de la nouveauté de la construction. De plus, et ceci est également essentiel à la compréhension du processus génétique, cette combinaison entre éléments abstraits des systèmes antérieurs ne consiste pas en une simple association : la synthèse ne s’effectue et n’est réellement constructive que dans la mesure où ces éléments donnent lieu à une composition opératoire entière, avec ses propriétés d’ensemble (p. ex. de transitivité, de réversibilité, d’associativité et d’identité) qui attestent l’indépendance et la fermeture de la nouvelle construction et la rendent irréductible à chacun de ses éléments pris à part.
Mais l’abstraction à partir de l’action et la composition opératoire ne nous donnent la clef du double aspect de continuité et de nouveauté propre au processus génétique qu’à la condition de saisir leur propre réciprocité, fondée sur l’interdépendance constante de la réflexion et de la construction. En effet, l’abstraction à partir des actions ou opérations antérieures est orientée par la construction nouvelle et n’a même de signification qu’en fonction de cette nouvelle structuration, qui constitue la forme d’équilibre vers laquelle elle tend. Mais en retour, la composition nouvelle rejaillit aussitôt sur ce qui lui préexiste, et c’est en ce rejaillissement que consiste le processus réflexif. C’est pourquoi la réflexion est solidaire de la construction et c’est pourquoi la construction elle-même comporte un aspect réflexif prolongeant l’abstraction précédemment décrite. La réflexion confère par conséquent une réalité nouvelle aux éléments abstraits de leur système précédent : en faisant passer l’élément ancien de l’état non réfléchi et englobé dans son contexte antérieur à un état réfléchi et abstrait la réflexion l’élabore en le changeant de plan, et lui attribue une forme qu’il ne connaissait pas jusque-là, parce qu’elle résulte de relations nouvelles et de leur équilibre d’ensemble. Chaque construction nouvelle, en s’appuyant sur les éléments qui la précèdent les structure donc rétroactivement grâce à la réflexion, en même temps qu’elle les englobe dans une nouvelle structure. On comprend alors l’illusion selon laquelle rien ne paraît nouveau, provenant du fait que l’on subordonne la construction à la réflexion, ou l’illusion contraire selon laquelle tout est toujours nouveau, lorsque l’on subordonne le processus réflexif à la seule construction.
En réalité l’élément ancien, une fois restructuré grâce à la composition nouvelle n’est pas identique à ce qu’il était avant sa restructuration opératoire. Le nombre √-1 n’était pas « contenu » dans √1 bien qu’il ait pu en être « tiré » par une abstraction à partir de l’opération √+n et par une extension généralisatrice de celle-ci : une telle extension rejaillit alors sur √1 et lui confère cette qualité nouvelle d’appartenir à un système opératoire plus vaste, qui lui fournit un nombre supérieur de combinaisons possibles. On peut même dire que le nombre 3 n’est pas « contenu » dans les nombres 2 et 1 avant que l’on ne l’ait construit sous la forme 2 + 1 = 3 par une opération transformant en une suite mobile ce qui était ensemble statique. Le nombre entier en général n’était « contenu » ni dans les classes logiques, ni dans les relations asymétriques dont il constitue la synthèse opératoire, mais, une fois construit, il rejaillit sur elles en conférant un sens numérique possible aux quantités intensives « un », « aucun », « quelques » et « tous ». Bref, lorsqu’un ensemble d’éléments donnent lieu à une construction opératoire, ils en reçoivent, du fait même, cette qualité ou cette forme nouvelles consistant à appartenir à un système plus large, leur conférant à ce titre des propriétés qu’ils ne possédaient pas par eux-mêmes. Le passage d’un état intuitif à un état opératoire transforme ainsi un même élément d’une manière qui peut échapper à une analyse statique, parce que cet élément semble être demeuré identique à ce qu’il était auparavant, mais qui ressort de l’analyse génétique, parce qu’en acquérant une mobilité non connue à un niveau antérieur du développement cet élément a reçu en réalité des propriétés nouvelles. Quant à l’histoire des systèmes d’opérations génétiquement achevées, toute généralisation procédant par composition proprement opératoire (en opposition avec les généralisations simplement inclusives : voir chap. VIII § 3 et 10) enrichit les systèmes antérieurs à cette généralisation en les faisant entrer à titre d’éléments en des systèmes caractérisés par un ensemble de transformations possibles que les systèmes restreints ne connaissaient pas. C’est ainsi que l’espace euclidien en devenant un cas particulier des espaces métriques généraux, et, à travers eux (de même qu’à travers les géométries affine et projective), cas particulier de l’espace topologique, a vu chacune de ses propriétés enrichies par le seul fait qu’elles devenaient transformables en d’autres propriétés non euclidiennes. De même le rapprochement effectué par Lie, Abel et Klein entre la théorie des groupes en algèbre et en géométrie a permis de formuler des transformations nouvelles qui ont enrichi d’autant les propriétés spatiales déjà connues. Nous avons constaté, d’autre part, (chap. VIII) qu’il en va de même dans le processus d’accroissement des connaissances physiques, pour autant qu’elles s’appuient sur la généralisation mathématique de caractère opératoire : la part de la découverte fortuite est plus grande en ce domaine, à cause du rôle de l’expérience et la généralisation par composition opératoire n’y est pas toujours immédiate, mais elle joue alors un rôle d’autant plus constructif, lorsqu’elle intervient, que la généralisation simplement légale y restait plus inclusive.
Bref, toute construction nouvelle, en se « réfléchissant » sur les éléments antérieurs les enrichit de propriétés qu’ils ne possédaient pas par eux-mêmes. Mais si ce processus est évident sur le terrain opératoire, il n’en est pas moins clair dans le domaine préopératoire, parce qu’alors les coordinations intuitives précédant les compositions déductives deviennent elles-mêmes opératoires lorsqu’elles sont englobées dans des systèmes d’ensemble et acquièrent de ce fait un pouvoir de transformations qu’elles ignoraient jusque-là. On comprend alors pour quelle raison un processus génétique ne saurait présenter de commencement absolu puisque ce mécanisme circulaire de construction avec rejaillissement rétroactif se retrouve indéfiniment répété à l’analyse régressive. C’est pourquoi il n’est nullement absurde d’admettre que le schématisme des opérations logico-mathématiques, terme de l’articulation des coordinations intuitives, soit déjà préparé fonctionnellement par le schématisme sensori-moteur, sans être nullement « contenu » en lui à titre de structure toute faite. De même, les coordinations sensori-motrices ne se construisent à leur tour qu’en s’appuyant sur des éléments abstraits de coordinations héréditaires (réflexes ou instinctives), sans y être préformées. En définitive la liaison des « formes » rationnelles et des « formes » organiques peut ainsi être soutenue sans préformer celles-là dans celles-ci ni rompre sur aucun point la continuité génétique.
La raison profonde de cette continuité est qu’une telle création perpétuelle de formes nouvelles avec rejaillissement sur les éléments antérieurs exprime sans plus les caractères essentiels qui sont propres à tout développement biologique (organique ou mental) : la différenciation et l’intégration complémentaires. En effet, si la réflexion est déjà constructive c’est qu’elle différencie les structures sur lesquelles elle porte, et si la construction corrélative est à son tour réfléchissante, c’est qu’elle s’intègre les éléments antérieurs ainsi différenciés. La réflexion et la construction, notamment l’abstraction et la généralisation opératoires (abstraction à partir des actions et généralisation par composition) constituent donc des cas particuliers de la différenciation et de l’intégration mentales en général, comme celles-ci procèdent elles-mêmes des différenciations et intégrations nerveuses successives qui, par récurrence, remontent jusqu’aux formes les plus élémentaires d’organisation. Et s’il y a continuité d’une structure à la suivante, c’est qu’un processus ininterrompu d’assimilation (simple ou réciproque) conserve l’unité fonctionnelle du système au cours de ces différenciations et intégrations structurales corrélatives. Le fait qu’un tel mécanisme, déjà à l’œuvre au cours de tout le développement mental, commande jusqu’à l’accroissement des connaissances scientifiques en leurs processus d’abstraction et de généralisations opératoires montre assez la connexion étroite de ces deux sortes de domaines.
§ 5. L’accroissement des connaissances présente-t-il une vection ?
Le processus génétique à la fois constructif et réflexif que nous venons de décrire est susceptible de se poursuivre indéfiniment, de même qu’il ne saurait présenter de commencement absolu. Le problème se pose donc de savoir si son déroulement constitue un devenir radicalement contingent ou s’il obéit à des lois de direction.
Nous avons rencontré le problème à propos de la pensée de L. Brunschvicg ; sa description de l’élan intellectuel évoque, en effet, l’image d’une perpétuelle création, sans aucune direction quant à son avenir, ni autre souci quant à son passé que de le reconstituer réflexivement, mais avant tout pour savoir s’en détacher. Or, s’il est raisonnable de savoir marcher sans anticiper l’imprévisible et d’être prêt à rompre avec toute tradition, il n’en est pas moins inquiétant, du point de vue de la raison elle-même, d’en venir à inverser les thèses de la nécessité a priori, ou de l’identité, au point de caractériser l’activité rationnelle par la contingence pure. Qui dit développement de la raison semble devoir y inclure un minimum de « vection ». On comprend à la rigueur que la durée intérieure, l’art, la société, la vie, l’univers lui-même peut-être, se transforment sans direction, mais une raison qui change sans cesse de structure n’en peut changer qu’avec raison et par conséquent suivre une vection immanente à sa propre nature.
Seulement, à supposer qu’une telle hypothèse ait un sens, il est singulièrement difficile de le préciser et de déterminer cette direction sans retomber par le fait même dans ce que l’épistémologie génétique se propose d’éviter : un réalisme métaphysique antérieur à l’étude génétique elle-même.
Dirons-nous ainsi avec le réalisme de l’objet, que la direction suivie par la raison consiste simplement à tendre vers le réel lui-même, vers l’« être » donné en dehors d’elle ? Cela est possible et, contrairement au positivisme, nous nous défendrons de rien anticiper à cet égard. Mais la thèse ne saurait être vraie qu’une fois vérifiée et elle ne pourra assurément l’être qu’après coup, c’est-à-dire une fois en possession d’un « réel » indiscutable. Or, à nous en tenir aux faits génétiques et historiques, nous constatons au contraire que la « réalité » change elle-même de structure à chaque nouvelle étape de la connaissance. Même les physiciens les plus réalistes, comme Planck, avouent que la conquête du réel n’est qu’un idéal. Idéal nécessaire, ajoutent-ils, et nous ne saurions qu’en prendre acte de notre position d’observateurs de la pensée physique : mais cette nécessité constitue alors une simple obligation intellectuelle, ressentie par le physicien, de chercher à atteindre des données d’expérience indépendantes de tout « anthropomorphisme », c’est-à-dire de tout égocentrisme intellectuel ; elle ne contient donc aucune indication sur la direction à suivre, puisque les données les plus extérieures au moi sont celles qui donnent lieu au maximum de déduction de la part du sujet lui-même, et cela conformément aux structures mentales caractéristiques de son niveau d’évolution individuel ou historique. Dira-t-on que l’on connaît les directions suivies jusqu’ici et qu’il suffirait, pour saisir le réel en soi, d’extrapoler la courbe des « réalités » successivement construites au cours des stades antérieurs ? Seulement, si l’extrapolation d’une courbe est en général une aventure, et même illégitime en ce qui concerne la méthode scientifique en épistémologie, cette extrapolation donnerait dans le cas particulier un résultat assurément décevant : le « réel » accepté à une époque ayant toujours été « dissous » par la pensée scientifique de l’époque suivante, selon l’aveu de cet autre réaliste qu’est E. Meyerson, l’extrapolation aboutirait alors à mettre en évidence une tendance de la courbe vers une asymptote caractérisée par la suppression même du réel ! Tel ne saurait être notre conclusion, puisqu’il demeure aujourd’hui une réalité expérimentale non dissoute, aussi résistante qu’au cours de toutes les époques passées de la science, et que nous ne savons rien de l’avenir. Concluons donc simplement que la « réalité » correspondant aux diverses structures mentales qui l’assimilent tour à tour ne saurait fournir le principe d’une loi de direction.
Dirons-nous alors que la vection caractérisant l’évolution de la raison est déterminée par les invariants propres à la raison elle-même ? Seulement une telle hypothèse n’est pas univoque et comprend en fait plusieurs possibilités, qu’il s’agit d’examiner séparément.
La plus simple consisterait à supposer, en symétrie avec le réalisme de l’objet, que la raison du sujet est en possession de structures a priori, orientant de façon permanente l’évolution intellectuelle. Une table invariante de catégories, un principe fondamental comme celui d’identité, ou les lois de la logique formelle en général assureraient ainsi ce rôle directeur, et l’accroissement des connaissances consisterait sans plus en une assimilation progressive, toujours pareille à elle-même du réel à ces cadres préétablis. Mais, à ce réalisme du sujet, le spectacle du développement de la connaissance oppose une série de difficultés dont l’énoncé complet reviendrait à résumer tout l’ouvrage qui précède. Il n’existe pas, en effet, de structure invariante de la raison et c’est même là le fait psychologique et historique fondamental qui nécessite l’emploi de la méthode génétique en épistémologie. Quel que soit le principe que l’on désigne comme invariant, on trouve toujours une époque de l’histoire ou un stade du développement individuel qui en ignore l’existence, ou, ce qui revient exactement au même, qui en tire les applications différemment (car, dans le domaine des principes l’« application » précède la codification formelle !).
Il n’est ainsi pas une seule des catégories de la sensibilité et de la pensée définies par Kant, qui n’ait changé de structure au cours de l’histoire et en bonne partie, depuis Kant lui-même : telles celles de l’espace (avec la multiplication des géométries), de temps (avec la relativité), de modalité (avec le développement du probabilisme), de substance (avec la complémentarité microphysique), de causalité (avec la relativité et la notion d’indétermination), etc. Il en résulte que, si l’on cherche à caractériser l’une de ces catégories par ses éléments constants au cours de l’histoire, on est obligé de lui enlever successivement toutes ses qualités spécifiques et l’on aboutit à un invariant purement fonctionnel et non plus structural. Si l’on cherche ce qu’il y a de commun entre les formes de causalité telles que la causalité aristotélicienne (et préscientifique en général), et la causalité selon les trois mécaniques classique, relativiste et quantique, on trouve tout simplement le besoin d’expliquer. Mais, de même qu’à une fonction commune de tous les êtres vivants, telle que la nutrition, peuvent correspondre des formes indéfiniment variées d’organes, de même à cet invariant fonctionnel qu’est le besoin d’expliquer correspondent des structures très variables. Aucune de ces structures n’étant invariante, aucune ne peut dès lors assigner une direction fixe au développement : le problème est au contraire de savoir si la succession même des structures suit une vection ou non.
Une autre solution consisterait alors à choisir comme vection l’action exercée par les principes de la logique formelle. C’est en ce sens que E. Meyerson considère le « cheminement de la pensée » comme orienté dès la pensée préscientifique et dès la perception elle-même, par une identification qui la conduit jusqu’aux plus hauts sommets de la pensée scientifique ; cette identification résultant d’une application permanente, et toujours semblable à elle-même, du principe d’identité à la réalité multiple et diverse. On pourrait de même fonder des systèmes, parallèles à celui de Meyerson, sur l’application continue des principes de non-contradiction, de tiers exclu, etc., ou sur l’application de la logique formelle en général, conçue comme l’invariant structural imprimant sa direction au développement intellectuel, et l’orientant jusqu’à l’évolution des catégories.
Seulement les « principes » de la logique formelle ne peuvent précisément pas être dits invariants sitôt que l’on admet l’hypothèse d’une construction de la logique elle-même, car, aux divers niveaux préopératoires et opératoires, on se trouve en présence de structures différentes quant au schématisme de l’assimilation intellectuelle et à sa cohérence interne. La réponse des aprioristes est alors la suivante : les principes sont invariants, mais s’appliquent différemment. C’est ainsi que la « participation » des Bororos et des Araras est interprétée par É. Meyerson comme une identification du divers qualitatif au même titre que l’identification du mouvement et de la chaleur par les physiciens. De même A. Reymond soutient que les primitifs appliquent le principe de contradiction, mais autrement que nous : ne s’en souciant pas dans le domaine physique, ils le respectent sur le plan mystique, où un objet ne saurait être simultanément sacré et non sacré. Mais, à parler strictement le langage génétique, un principe autrement appliqué est un autre principe, car, avant que la pensée logique ait formulé les « lois » de la pensée au moyen d’une « réflexion » transformant (comme on l’a vu au § 4) ce qu’elle réfléchit, il est clair qu’il n’existait pas de « lois » comme telles, mais seulement ce que les aprioristes appellent leurs « applications » ; ces dernières n’étaient donc pas des applications, mais des débuts de structuration. Selon que la pensée en est à un niveau où les classes logiques sont « groupées » en classifications hiérarchiques, composables de façon réversible, ou qu’elle procède par intuitions incoordonnables selon ce mode de composition, le genre de cohérence qu’elle atteint est ainsi qualitativement différent. Ce n’est qu’au sein d’une composition opératoire achevée que les rapports d’identité et de non-contradiction prennent une signification concrète ou formelle, c’est-à-dire « logique » au sens structural du terme, tandis que dans l’intuition préopératoire la cohérence n’est assurée que grâce à des rapports sentis et vécus plus que pensés, c’est-à-dire par des régulations, et non par des opérations ; et que dans l’intelligence sensori-motrice, la cohérence est assurée par la coordination des mouvements eux-mêmes.
Certainement, à chacun de ces niveaux, on trouve déjà un équivalent de ce que seront la non-contradiction et l’identité, mais c’est un équivalent seulement fonctionnel : c’est le besoin de cohérence, quelle que soit la forme structural atteinte, c’est l’assimilation elle-même, quels que soient ses instruments. Dans le domaine des principes formels de la logique comme dans celui des catégories de la pensée, l’invariant n’est donc que fonctionnel et les structures se succèdent sous des formes diverses, la structure proprement « logique » n’étant que le terme et non pas le point de départ de cette évolution.
Une solution plus intéressante du problème de la direction de la pensée a été fournie par A. Lalande, qui a introduit la distinction entre une « raison constituée » et une « raison constituante ». La première serait caractérisée par les concepts généraux et les principes admis à une époque déterminée, mais sujets à révision continuelle, tandis que la seconde représenterait l’invariant par opposition à ces variations : la raison constituante serait donc le facteur permanent qui oriente les formes successives de la raison constituée. Malheureusement, Lalande s’est borné à définir cette raison constituante par l’identification elle-même (ou « assimilation » mais prise dans le sens exclusif de l’identification), suivi en cela par E. Meyerson. Cette solution revient donc en fait à la précédente, mais rien n’empêche de retenir les notions de raisons constituante et constituée en tenant compte des difficultés soulignées à l’instant. En un tel cas, la raison constituée sera caractérisée par la succession des structures elles-mêmes, tandis que la raison constituante se réduira aux seuls invariants fonctionnels. Seulement le problème qui se pose alors est de comprendre comment la fonction permanente peut orienter les structures successives et si elle les oriente en fait selon une direction assignable.
La comparaison de l’évolution de la raison avec l’évolution de la vie est de nature à nous montrer d’emblée que certaines fonctions constantes (nutrition, respiration, sexualité, etc.) n’orientent nullement d’elles-mêmes la succession des organes qui les remplissent et qui varient d’une classe à l’autre de la série des êtres organisés. La célèbre formule lamarckienne « la fonction crée l’organe » ne comporte, du point de vue de la direction suivie par la série évolutive, aucun sens précis. Dès lors, même en admettant l’invariance des fonctions de la connaissance, et la variation des structures ou organes intellectuels, on ne saurait parler d’un effet directeur de la première sur les seconds, au sens de la raison constituante de Lalande, qu’à une seule condition : c’est au cas où les étapes successives de formation des structures seraient caractérisées par un exercice toujours meilleur de la fonction, c’est-à-dire par un fonctionnement toujours plus complet, plus étendu et plus stable de la raison. Le problème de la direction se réduit ainsi à un problème d’équilibre.
Faisons donc le point. La discussion qui précède, en écartant successivement les solutions qui assureraient une direction à la raison par l’intermédiaire d’une sorte de moteur externe — l’adaptation à un réel donné en lui-même — ou par l’établissement d’un programme fixé d’avance — structures a priori, identification, etc. — nous contraint ainsi de ne parler de direction possible que relativement à un fonctionnement immanent à la raison et à un fonctionnement sans structure fixe. La vection se confond alors avec une marche vers l’équilibre. Seulement il s’agit d’un équilibre dont on ne saurait déterminer la forme qu’après coup : la lui assigner avant qu’elle soit réalisée, en tout ou en partie, reviendrait, en effet, à l’une des solutions précédentes. La notion de direction conserve-t-elle alors un sens ?
Nous avons cherché, au § 4, à caractériser le fonctionnement, non pas de la connaissance envisagée à l’état d’équilibre, mais du mécanisme de l’accroissement lui-même des connaissances : construction de structures nouvelles, par interaction du sujet et de l’objet, mais construction s’appuyant constamment sur son propre passé et intégrant rétroactivement les éléments antérieurs qu’elle réfléchit après les avoir abstraits de leur contexte primitif. Le problème de l’équilibre se pose alors sous la forme suivante. Le processus en jeu aboutira à des états que l’on pourra dire équilibrés dans la mesure où les éléments antérieurs seront moins déformés par leur intégration récurrente. Mais si l’on admet cette définition de l’équilibre, sera-t-il possible, d’une part, de déterminer le degré de cet équilibre (en plus ou en moins, c’est-à-dire par simple sériation qualitative) et, d’autre part, de caractériser les conditions de son éventuelle stabilisation croissante ?
Déterminer le degré d’équilibre ne présente, semble-t-il qu’une difficulté relative. Tout le monde s’accordera à trouver dans les mathématiques le modèle d’une pensée équilibrée, puisque jusqu’ici chaque découverte nouvelle a réussi à intégrer dans le nouveau système de rapports les connaissances antérieurement reconnues. C’est ainsi que le calcul infinitésimal n’a pas abouti à rendre caduc l’algèbre du fini, mais l’a située dans un ensemble plus vaste ; les géométries non euclidiennes n’ont pas entraîné la fausseté de la géométrie euclidienne, mais l’ont absorbée dans une métrique plus générale, etc. Même le brouwerisme ne supprime pas la légitimité du principe du tiers exclu : il la limite simplement au domaine des ensembles finis. Chacun reconnaîtra, par contre, que la pensée psychologique est beaucoup moins équilibrée, puisque chaque théorie nouvelle contredit les précédentes jusque souvent en leur fondement même, c’est-à-dire jusqu’à la reconnaissance des faits comme tels ; c’est ainsi que la théorie de Gestalt, non seulement contredit l’associationnisme, mais va jusqu’à mettre en doute l’existence même de la sensation et de l’association mécanique, considérées comme des faits par les théories précédentes : les éléments anciens intégrés par la nouvelle conception se réduisent en un tel cas à relativement peu de chose.
On admettra donc facilement que l’accroissement des connaissances est caractérisé par un équilibre mobile de plus en plus stable, ce qui est d’ailleurs presque tautologique, car une connaissance prête à être entièrement remplacée par une autre n’est qu’une faible connaissance. Cela résulte, d’autre part, directement de ce que nous avons vu du développement (§ 4), car, si les constructions nouvelles sont toujours solidaires d’une réflexion rétroactive, il y aura nécessairement équilibre croissant par intégration des connaissances antérieures dans les nouvelles. Mais il s’agit alors d’un équilibre essentiellement mobile, n’excluant en rien l’intervention continuelle de nouvelles découvertes de fait ou de nouvelles structures de pensée.
Or, si l’évolution des connaissances implique ainsi la marche vers un équilibre à la fois plus stable et plus mobile, le problème de la direction de cette évolution reprend une signification : sans assigner d’avance à l’équilibre une forme structurale définie (sous les espèces d’une table de catégories, d’un ensemble de principes formels ou de toute autre structure), ce qui serait précisément lui enlever son caractère fondamental de mobilité, on est néanmoins conduit à admettre que l’équilibre est fonction d’une certaine conservation du passé, c’est-à-dire de l’intégrabilité, sans déformation, des structures antérieures dans les nouvelles. Ce qui était tout à l’heure la définition même de l’équilibre correspond maintenant à une constatation de fait : il est possible, non seulement de caractériser les conditions de stabilité de l’équilibre intellectuel, mais encore de constater sa stabilisation croissante (étant entendu une fois de plus que la stabilité d’un équilibre n’est pas contradictoire avec sa mobilité). Sans savoir ce que seront les connaissances ou les structures ultérieures de pensée, on peut cependant affirmer, en effet, qu’elles sont assujetties, avant même d’être construites, à cette obligation préalable ou bien de conserver ce qui est déjà construit, ou bien, en cas de modifications et même de remaniement général, de trouver la forme la meilleure de coordination entre le maximum d’acquis et les transformations ultérieures. Quelle que soit la liberté de la construction intellectuelle, celle-ci ne saurait, en effet — et c’est en quoi une construction rationnelle diffère d’une construction quelconque — , supprimer ce sur quoi elle s’est appuyée en son point de départ, et sa solidité sera corrélative de sa capacité de mise en relation entre les éléments nouveaux qu’elle apporte et les éléments anciens qu’elle a utilisés (puisque, répétons-le, aucune connaissance n’a de commencement absolu).
Les exemples illustrant une telle loi d’équilibre sont innombrables. Entre les mathématiques, si équilibrées que les solutions de leurs « crises » constituent non seulement des rééquilibrations mais des progrès constants dans le sens d’un équilibre supérieur, et les sciences biologiques ou psychosociologiques dont les connaissances sont si peu avancées qu’elles témoignent encore d’un déséquilibre constant, c’est la physique qui fournit la meilleure gamme de variétés significatives. Retenons-en trois, correspondant aux trois cas distingués à l’instant : conservation simple de l’acquis, modification profonde et remaniement général. Le premier cas est celui de la « physique des principes » telle qu’elle a précédé la théorie de la relativité : l’équilibre y consistait sans plus à ajouter les faits nouvellement découverts aux précédents, en conservant les mêmes cadres théoriques pourtant rendus toujours plus fragiles par les contradictions latentes. Le second cas est celui de la relativité : modification des principes eux-mêmes sous la pression de nouveaux faits contradictoires avec eux. Mais l’équilibre est alors retrouvé grâce à de nouveaux principes conservant les anciens à titre d’approximations liées à une certaine échelle, et conservant surtout l’ensemble des lois connues de la nature, devenues invariantes indépendamment de leur système de référence. Le troisième cas est, enfin, celui de la microphysique actuelle qui aboutit à un remaniement total. Or, l’équilibre entre le présent et le passé, est néanmoins assuré, même en une situation aussi radicalement imprévue : d’une part, les lois macrophysiques sont conservées grâce à un principe de correspondance qui rétablit la liaison entre les échelles d’observation ; d’autre part, et surtout, de nouveaux modes de conciliation sont introduits, tels que le principe de complémentarité, permettant de maintenir simultanément en les restructurant, des notions antérieures en apparences inconciliables. En chacun de ces trois cas, l’équilibre consiste donc en une intégration maximum du déjà construit dans la construction nouvelle, avec structuration rétroactive de l’acquis : l’équilibre est constitué par la meilleure des formes possibles de conciliation compatible avec l’ensemble des données acquises.
Mais alors, n’en revient-on pas simplement à caractériser la vection, propre à l’accroissement des connaissances, par des principes formels tels que le principe de contradiction : si cette vection constitue une marche vers l’équilibre, et que l’équilibre se définit par la conciliation entre les connaissances nouvelles et les faits déjà connus, la loi suprême de l’équilibre, et par conséquent de la direction suivie par la pensée, n’est-elle pas en ce cas, non plus l’identité, mais la non-contradiction elle-même ? Seulement, les difficultés analysées plus haut à cet égard subsistent entièrement : la non-contradiction elle aussi est susceptible de revêtir un nombre indéfini de structures successives, et ce qui est contradictoire pour la raison d’une époque ne l’est pas nécessairement à l’époque suivante. La « complémentarité » fournit précisément un exemple de conciliation actuellement considéré comme compatible avec le principe formel A | A, mais qui eût paru incompatible avec lui en un temps relativement récent (de même que les restrictions apportées par Brouwer à l’évidence du principe du tiers exclu eussent paru illégitimes à nos pères). Les principes formels ne dirigent donc pas l’accroissement des connaissances : ils se bornent à en régler la formalisation.
La loi générale d’équilibre, qui imprime une direction à l’évolution des structures de connaissance est donc plus profonde que les principes formels de la pensée ; ou, plus précisément elle oriente la structuration formelle elle-même, à tel point qu’elle détermine la non-contradiction comme telle, mais envisagée en ses diverses formes opératoires possibles, et non pas seulement sous la forme particulière qu’elle a prise au sein de la logique bivalente (p . p = 0) 3. Cette loi est celle-là même qui régit le développement de l’intelligence en général : c’est le passage de l’irréversibilité à la réversibilité, puisque cette dernière constitue par ailleurs le critère de tout équilibre, en même temps que de toute cohérence intellectuelle ou non-contradiction (chap. III § 5 n° IV).
En effet, une forme de pensée scientifique non encore équilibrée, telle que les théories biologiques ou psychologiques se succédant durant une période donnée, donnent parfois l’exemple, demeure irréversible en ce sens que chaque théorie élimine les précédentes selon un déroulement sans retour, ou revient au contraire à des attitudes antérieures mais en prétendant abolir ce qui a été admis entre deux. En une forme de pensée équilibrée comme les mathématiques, une théorie nouvelle englobe au contraire à titre de cas particulier les théories qu’elle dépasse : il y a alors réversibilité en ce sens que certaines transformations opératoires sont données permettant à la fois de procéder du cas particulier antérieur au cas général nouvellement découvert ou inversement de ce dernier au précédent (p. ex. de procéder d’un sous-groupe à son groupe et réciproquement). En une telle situation, la relation entre les connaissances plus anciennes et les connaissances élargies plus récentes ne fait qu’un avec la cohérence interne du système considéré en sa totalité actuelle. La réversibilité opératoire assurant cette cohérence interne actuelle constitue alors, par le fait même, la loi d’équilibre déterminant les rapports de vection entre les états partiels de connaissance antérieure et le système total présent.
Sur le plan du développement individuel de la pensée, on observe un processus analogue d’équilibration, c’est-à-dire un passage progressif de l’irréversibilité initiale à la réversibilité terminale. Le phénomène se présente en ce cas sous deux aspects corrélatifs. D’une part, il existe un tel passage de la perception ou de l’habitude irréversibles à l’intelligence sensori-motrice plus réversible, puis de celle-ci à la pensée intuitive un peu plus réversible, mais encore incapable d’opérations inverses ; puis de l’intuition aux opérations concrètes, cette fois réversibles mais dans le domaine limité de la manipulation, tandis que les opérations formelles atteignent enfin la réversibilité et la mobilité complètes. D’autre part, ce progrès dans la direction de la mobilité réversible se manifeste par une extension des conduites à des domaines toujours plus étendus, c’est-à-dire comportant des distances spatio-temporelles toujours plus grandes entre le sujet et le point d’application de ses actions ou opérations : le « champ » de la perception est, en effet, plus restreint que celui de la représentation intuitive et celui-ci plus restreint que celui des opérations concrètes et surtout formelles, chaque accroissement de la réversibilité mentale correspondant ainsi à un élargissement du champ des conduites. Or, c’est dans l’exacte mesure de cette réversibilité croissante et de cette extension des champs d’application, que s’effectue l’intégration des connaissances, c’est-à-dire que les schèmes antérieurs sont conservés plus ou moins constants par les schèmes nouveaux qui les englobent en les enrichissant : l’intelligence sensori-motrice se subordonne et corrige les perceptions initiales (dans le sens des « constances » perceptives), la pensée intuitive corrige les schèmes sensori-moteurs en se les intégrant, les opérations concrètes corrigent encore les intuitions en les absorbant, mais les opérations formelles s’intègrent les opérations concrètes sans les modifier essentiellement, et en les complétant simplement ; enfin les opérations formelles se multiplient sans se contredire entre elles. Il y a donc bien équilibre croissant, dans le sens d’une intégration toujours plus cohérente, en fonction de la réversibilité elle-même.
Une fois construites les opérations formelles, le développement des sciences les intègre alors dans des structures d’ensemble de plus en plus aptes à conserver les connaissances antérieures et à les situer dans les cadres nouveaux. Or, cette intégration des anciens schèmes dans les nouveaux se manifeste précisément par une mobilité et une réversibilité croissante, et selon deux aspects correspondants à ceux que nous venons de décrire. D’une part, du point de vue des opérations elles-mêmes, dans la mesure où les transformations d’un système sont incorporées en un système plus vaste, le tout ainsi formé est plus mobile qu’auparavant et par conséquent plus réversible, puisqu’aux transformations du premier système et à celles du second s’ajoutent les transformations possibles de l’un à l’autre : c’est ainsi qu’en réduisant les déplacements à des similitudes qui conservent les distances, les similitudes à des affinités conservant les angles, les affinités à des projectivités conservant les parallèles, et les projectivités à des homéomorphies conservant les rapports anharmoniques, on emboîte une suite de groupes les uns dans les autres à titre de sous-groupes, ajoutant à leurs transformations particulières les relations réversibles constituées par cet emboîtement même : or, en cet exemple, les groupes les plus généraux (topologie et géométrie projective) sont de constitution historique récente tandis que les plus spéciaux (euclidiens) sont les plus anciens. D’autre part, le domaine d’application des opérations en jeu s’étend par conséquent en fonction même de leur mobilité : le passage de la géométrie euclidienne à la métrique générale et à la topologie correspond simultanément à une extension considérable du champ de la géométrie pure et à l’extension du terrain de l’observation physique aux plus grandes ou aux plus petites échelles. Bref, quand la généralisation s’effectue par composition opératoire, le domaine le plus général correspond au système le plus mobile et le plus réversible.
Il va de soi que ces affirmations portent sur le mécanisme de la pensée et non pas sur la réalité elle-même, élaborée par cette pensée, et qui peut être indifféremment irréversible ou partiellement réversible. Une réalité irréversible n’est, en effet, elle-même interprétée que grâce à des schémas réversibles, comme nous l’avons constaté à propos du hasard (chap. VI) : le caractère propre au mélange irréversible est assimilé par l’esprit à un système de combinaisons probables calculé grâce aux opérations de combinaisons et de permutations qui sont elles-mêmes réversibles.
Dire que la pensée scientifique est de plus en plus réversible consiste donc simplement à soutenir qu’elle prolonge le développement de l’intelligence. Or, une telle affirmation n’a revêtu que récemment un caractère de truisme. On a longtemps cru que la science se borne à accroître le contenu des connaissances, sans entraîner de modification dans la structure de l’intelligence elle-même, considérée comme achevée sous une forme immuable dès un certain palier. Mais la formation de l’intelligence continue avec le développement de la pensée scientifique. C’est ainsi que, depuis Descartes, il est impossible de penser à la manière d’Aristote, et la transformation n’intéresse pas seulement la mentalité collective des hommes de science : elle se marque jusque dans le développement individuel par une accélération dans la succession des niveaux supérieurs. Quant au contenu même des connaissances, on a longtemps cru, avec Kant ou Aug. Comte, que la science était immuablement assise sur des fondements définitifs : la logique d’Aristote, la géométrie d’Euclide ou la gravitation newtonienne. En un tel cas l’affirmation d’un accroissement de la réversibilité opératoire n’aurait aucun sens : elle exprime, au contraire, la mobilité des développements possibles, présents et futurs.
Mais, contrairement à la notion d’identification et aux autres lois d’évolution assignées au développement de la pensée, naïve ou scientifique, la réversibilité ne préjuge de rien quant aux constructions à venir. La réversibilité n’est que la forme d’équilibre de la pensée, et elle peut se réaliser par le moyen de toutes les structures opératoires. Le « groupe » en est actuellement la forme la plus générale et la plus achevée, mais elle n’est pas la seule possible et pourrait être englobée en d’autres transformations futures. La réversibilité traduit simplement de la façon la plus directe la double exigence de construction et de réflexion, propre à toute pensée, c’est-à-dire de composition opératoire et d’interprétation rétroactive. Elle constitue donc le point de jonction entre le fonctionnement décrit au § 4 et les structures successives possibles. Elle est la simple expression du fait que la pensée tend à un équilibre mobile, puisque tout équilibre se définit par la réversibilité et que la réversibilité logique consiste en la possibilité des opérations inverses (d’où entre autres le principe de non-contradiction p . p = 0).
§ 6. Les relations entre le « supérieur » et l’« inférieur »
Tant les rapports en jeu dans le fonctionnement dirigé de la pensée (§ 4 et 5) que les relations entre le sujet et l’objet (§ 2 et 3) nous ramènent au problème central des formes de passage entre les principaux domaines scientifiques, hétérogènes entre eux à première vue. Une telle question se pose nécessairement dans l’hypothèse d’un enchaînement circulaire des sciences, tandis qu’il est moins essentiel dans l’hypothèse d’une suite rectiligne ou d’une hiérarchie, et peut même alors être résolu négativement (comme l’a tenté Aug. Comte, qui cherchait à renforcer les frontières au lieu de les supprimer). Bien qu’ayant rencontré ce problème lors de l’analyse de chacun des quatre grands types de connaissance scientifique, il peut être utile de le reprendre ici, pour constater l’analogie profonde des solutions adoptées par les diverses sciences voisines et surtout pour montrer que ces solutions analogues rentrent précisément toutes dans les schémas décrits au § 4 et 5 quant au développement d’une suite historique ou génétique simple, c’est-à-dire indépendamment du passage d’un domaine de connaissance à un autre. Il n’est qu’une différence notable entre ces schèmes de développement et ces schèmes de passage : lorsqu’il y a passage du sujet à l’objet ou l’inverse, le schéma de développement est complété par l’adjonction d’un principe spécial de correspondance.
Nous avons plusieurs fois constaté, en effet, que la réduction d’un ensemble de phénomènes dits « supérieurs », parce que plus complexes, plus spéciaux et possédant en propre certaines qualités, à un ensemble de phénomènes dits « inférieurs », parce que ne présentant pas ces caractères, s’effectue grâce à la construction d’un schème plus général que les anciens schèmes en présence ; ce nouveau schème, tout en conservant les qualités spéciales du « supérieur », les restructure au moyen d’éléments empruntés à l’« inférieur » et enrichit donc en retour ce dernier de certains des caractères du « supérieur ».
Un exemple type à cet égard est celui de la réduction de la gravitation au continu spatio-temporel par suppression des différences entre le contenu et le contenant. En une telle réduction, ni le schème antérieur de l’espace physique conçu comme un simple cadre, ni le schème antérieur de la gravitation conçue comme un système d’actions à distance ne demeurent donc ce qu’ils étaient : ils sont tous deux englobés dans un même schème plus général, qui restructure le supérieur (gravitation) au moyen d’éléments empruntés à l’inférieur (espace) mais qui enrichit réciproquement l’inférieur de certains caractères du supérieur. En effet, la gravitation a été restructurée, par élimination de l’un de ses caractères apparents, conçu alors comme subjectif ou anthropomorphique (notion d’une force agissant à distance), tandis que ses autres caractères ont été réduits aux propriétés du domaine inférieur (déplacements selon les courbures de l’espace) ; mais en retour l’inférieur spatial a été enrichi de qualités empruntées au domaine supérieur (action directe de la masse sur son cadre spatial).
Il ne suffit donc pas, pour que la réduction réussisse, c’est-à-dire pour que le schéma trouvé soit opérant, de construire sans plus un cadre général englobant par simple inclusion le supérieur et l’inférieur juxtaposés l’un à l’autre. Ph. Frank a décrit (à propos de l’impossibilité à laquelle croit Driesch d’une réduction du vital au physico-chimique) « le mal qu’on s’est donné pour établir que les phénomènes électromagnétiques ne pouvaient pas être ramenés aux phénomènes mécaniques » 4. Or, malgré tout « la tendance actuelle de la physique est, au contraire, de formuler des lois physiques d’une telle généralité qu’elles englobent à la fois les phénomènes mécaniques et les phénomènes électromagnétiques » 5. Mais ces lois générales trouvées, on ne pourra pas, pour autant, parler de réduction : la réduction sera réelle si les lois en question aboutissent à formuler des compositions opératoires telles que l’on en puisse tirer à la fois le détail des lois mécaniques et celui des lois électromagnétiques : c’est ce qu’ont bien cherché Weyl, Einstein et Eddington, mais ce genre d’essais n’a guère donné jusqu’ici que des résultats de complication supérieure à celle de la réduction de la gravitation à l’espace riemanien. Une réduction achevée suppose donc une assimilation réciproque et non point seulement une double inclusion en un schème général.
Or, on constate l’analogie entre un tel processus d’assimilation réciproque et la double démarche de construction et de réflexion décrite au § 4. Le domaine « inférieur » étant considéré comme le schème de départ, ce schème s’assimile donc à titre d’éléments nouveaux le domaine « supérieur », d’où la construction d’un schème plus général, au moyen de caractères empruntés aux deux domaines à la fois ; si ce schème général se bornait à dégager leurs propriétés communes il n’y aurait alors pas réduction, mais simple extension du schème inférieur initial ; par contre, les éléments nouveaux étant restructurés au moyen de caractères abstraits du domaine ancien, ce dernier est enrichi en retour de certaines qualités nouvelles par réflexion rétroactive, ce qui permet la réduction. Le schéma de fonctionnement que nous avons admis (aux § 4 et 5) concernant l’accroissement simple des connaissances, et la mise en relation des schèmes antérieurs de connaissance aux schèmes ultérieurs, s’applique donc aussi aux rapports des schèmes « inférieurs » avec les schèmes « supérieurs » dans le cas de deux domaines scientifiques voisins : en d’autres termes, qu’il s’agisse de « réduction » comme de développement, l’accroissement de la connaissance procède par réflexion et construction combinées, c’est-à-dire par différenciations et intégrations corrélatives. La chose est d’ailleurs naturelle car les schèmes génétiques antérieurs sont en général « inférieurs » au sens pris au début de ce § , mais cela n’est pas toujours le cas puisque l’« inférieur » et le « supérieur » peuvent être génétiquement ou historiquement contemporains.
Cela dit, reprenons de ce point de vue, les quatre frontières essentielles entre les quatre domaines principaux qui caractérisent le cercle des sciences.
I. Réduction de la physique aux mathématiques
Partons des mathématiques telles qu’elles étaient conçues au xixe siècle, avant les connexions actuelles établies, dans les domaines de la gravitation et de la microphysique, entre les schèmes mathématiques et la connaissance physique, et avant les travaux de l’axiomatique moderne en mathématiques pures. La géométrie était conçue comme exprimant sans plus les caractères les plus simples et les plus généraux de la réalité physique, si simples et si généraux que l’expérience s’avérait inutile pour les dégager et que la déduction seule suffisait à cet effet. Entre la géométrie et la physique expérimentale, au sens strict, s’intercalaient alors la cinématique et la mécanique, théories encore déductives en partie, parce que suffisamment élémentaires, mais en partie expérimentales. Puis, par une série de dégradés, on en arrivait aux domaines trop complexes pour que la déduction suffise. Le tableau était donc celui d’une série ou mieux d’une hiérarchie à paliers successifs, en partie discontinus (avec notamment une discontinuité importante entre la physique et la chimie), et sans relation d’interdépendance entre l’inférieur et le supérieur. Mais, d’autre part, entre la géométrie classée dans les « mathématiques appliquées » comme la cinématique et la mécanique, et les « mathématiques pures » constituées par l’algèbre et l’analyse, existait une correspondance assurée par la géométrie analytique et ses extensions successives (entre autres la mécanique analytique de Lagrange et la théorie analytique de la chaleur de J. Fourier).
Or, un double mouvement s’est dessiné au cours du xxe siècle, qui a rompu cette sériation simple au profit des rapports d’assimilation réciproque, se révélant ainsi extrêmement instructif quant aux connexions des sciences entre elles ou du sujet et de l’objet. D’une part, la géométrie, en s’axiomatisant, a été scindée en deux disciplines parallèles : l’une entièrement déductive et rattachée aux mathématiques pures exactement au même titre que l’algèbre, l’analyse, la théorie des ensembles, etc., avec lesquelles elle soutient des rapports infiniment plus étroits qu’auparavant ; l’autre intuitive et physique, conçue comme la science de l’espace réel attaché à un système déterminé de phénomènes extérieurs, et que les progrès de la connaissance ont montré devoir être en partie expérimentale car la mesure physique d’un espace réel suppose un ensemble de conditions intéressant !e temps, la masse, etc. D’autre part, entre cet espace réel et les autres phénomènes physiques, relevant de la cinématique et de la mécanique (y compris la gravitation), du quantum d’action, et, espère-t-on toujours, de l’électro-magnétisme en général, une série de rapports d’interdépendance se sont constitués, qui ont abouti, sur certains points, à une réduction mutuelle du spatial et du physique comme nous venons de le rappeler au sujet de la théorie de la relativité.
Ainsi les rapports actuels entre la physique et les mathématiques reposent sur les deux types suivants de connexions. En premier lieu, entre les mathématiques pures c’est-à-dire entièrement déductives et axiomatisables (y compris la géométrie axiomatique) et l’espace réel ou tout autre secteur de phénomènes physiques existe un rapport de correspondance ou de parallélisme : à tout espace réel (ou à toute réalité physique mathématisable) peut correspondre un schéma axiomatique, lequel se trouve déjà construit ou est construit au fur et à mesure des besoins ; inversement à tout schème axiomatique peut correspondre un espace réel (ou un ensemble de phénomènes) mais il ne s’agit alors que d’une possibilité : dans certains cas, comme celui de l’espace riemanien, il a fallu environ un demi-siècle pour que le schéma déductif trouve son correspondant expérimental et, en un grand nombre d’autres cas, la correspondance n’est pas encore réelle et ne le sera peut-être jamais, mais reste toujours possible. En second lieu, entre la géométrie physique ou science de l’espace réel et les autres domaines de la physique, des rapports de réduction mutuelle directe sont de plus en plus nombreux : à l’« inférieur » spatial sont réduits des phénomènes « supérieurs » qui l’enrichissent en retour, conformément au schéma décrit au début de ce § .
Le premier de ces types de réduction, que nous appellerons « réduction par correspondance » intéresse donc le rapport entre la connaissance purement déductive et la connaissance expérimentale. Nous avons vu plus haut (chap. VIII) que les opérations mathématiques et les transformations physiques sont parfois si étroitement unies, par assimilation des secondes aux premières, que l’on ne saurait parler de correspondance proprement dite, les deux termes étant alors indissociables. Mais lorsqu’il s’agit d’une axiomatique, d’une part, et d’un domaine déductivo-expérimental, d’autre part, la notion de correspondance exprime bien le rapport en jeu. Le second type de réduction, que nous appellerons « réduction par interdépendance » intéresse au contraire les rapports de deux secteurs de la connaissance expérimentale (ou déductivo-expérimentale) entre eux.
II. Réduction de la biologie à la physique
Sur cette seconde frontière essentielle, la réduction est moins poussée, mais tout ce que l’on a pu apprendre jusqu’ici donne à penser que le mode de réduction intervenant dans les explications physico-chimiques de certains phénomènes vitaux, ou destiné à intervenir encore dans des réductions plus radicales du vital au physico-chimique, est du type « réduction par interdépendance ». Il n’y aurait « réduction par correspondance » qu’au cas, bien hypothétique, d’une fusion ultérieure complète entre la biologie et la psycho-sociologie (voir III).
Les réductions intervenues jusqu’ici ont eu deux effets distincts. D’une part, elles ont enrichi la physico-chimie, et même assez notablement, de propriétés jusque-là réservées à la vie : c’est en fait l’ensemble de la chimie « organique » qui a été ainsi transférée du domaine biologique au domaine chimique, en attendant que la chimie « organisée » le soit complètement. En 1789 encore, le Dictionnaire de chimie de Macquer soutenait ainsi que le « principe huileux » était à jamais irréductible à la chimie minérale, parce que dû à l’action vitale 6. D’autre part, cet enrichissement de l’inférieur aux dépens du supérieur, s’est accompagné réciproquement d’une explication physico-chimique de nombreux faits vitaux et d’une restructuration des notions biologiques, avec dissociation de ce qui en elles était objectif ou était anthropomorphique.
Mais la réduction essentielle, c’est-à-dire celle de la vie elle-même aux processus physico-chimiques, n’est point encore réalisée. Or, comme nous l’avons vu (chap. IX § 8) à propos des conditions fixées par Ch. Eug. Guye à cette réduction, elle n’aboutirait précisément pas, en cas de succès, à supprimer les caractères propres du vital (comme les vitalistes le craignent), mais à enrichir le physico-chimique d’un ensemble de caractères nouveaux. La réussite de cette réduction signifierait, en effet, la transformation des lois physico-chimiques actuelles en lois « plus générales » comme dit C. E. Guye, mais dans le sens de plus riches et d’aptes à expliquer à la fois les différences et les analogies entre l’inorganisé et le vital.
Bref, à comparer ces réductions déjà faites ou encore à effectuer entre le biologique et le physico-chimique, aux réductions connues en physique, on retrouve les mêmes schémas de « réduction par interdépendance » (mais non pas par correspondance). Les réductions déjà effectuées ont abouti à un remaniement de frontières, le supérieur ayant cédé à l’inférieur un ensemble de caractères, en échange de ceux qu’il lui empruntait pour restructurer son propre domaine. En ce qui concerne les réductions à découvrir encore, le vital ne se réduira sans doute au physico-chimique qu’en enrichissant ce dernier comme la gravitation réduite au spatial complique ce dernier, avec en retour composition du supérieur par des éléments empruntés à l’inférieur ainsi complété.
III. Réduction de la psychologie à la biologie
Avec cette troisième frontière nous retrouvons une situation comparable à celle des limites entre les mathématiques et la physique, car, en plus de la « réduction par interdépendance » intervient à nouveau la « réduction par correspondance », propre aux relations entre le sujet et l’objet. La psychologie est obligée, en effet, de tenir compte de deux séries de phénomènes : la série des comportements, qui comportent une réduction par interdépendance avec les phénomènes biologiques eux-mêmes, et la série des états de conscience, réductibles par seule correspondance aux processus physiologiques.
La série des comportements conduit ainsi à expliquer l’intelligence par l’action, et notamment les opérations de la pensée par les coordinations sensori-motrices, source du schématisme logique et spatial. Or, cette réduction, d’abord intérieure à la psychologie seule, se prolonge naturellement en une réduction de ces coordinations aux liaisons neurologiques et organiques, de telle sorte que le schéma génétique décrit au § 4 se trouve rejoindre précisément, à partir d’un certain niveau de profondeur, le schéma de réduction par interdépendance entre les conduites psychologiques et les réactions physiologiques. Mais retrouve-t-on alors une interdépendance au sens des réductions examinées jusqu’ici, c’est-à-dire que le supérieur mental expliqué par l’inférieur physiologique enrichit celui-ci, ou bien la réduction se borne-t-elle à absorber les notions psychologiques dans les notions physiologiques ? C’est toute l’histoire de la théorie des localisations qu’il faudrait refaire ici pour montrer combien la neurologie d’une époque a constamment été tributaire de la psychologie correspondante, aussi bien que l’inverse. On a localisé des facultés quand on croyait aux facultés, ainsi que des associations et des images lorsque l’on expliquait toute la vie mentale par leur intermédiaire, avant de chercher comme aujourd’hui à localiser des « formes » d’ensemble. La neurologie s’est donc constamment intégré certaines notions psychologiques, tandis que la psychologie cherchait à mouler ses conceptions sur celles de la physiologie du jour : réductions mutuelles trop souvent illusoires, mais qui ont abouti parfois à des interdépendances réelles comme en témoignent la connexion entre la psychologie de la « Gestalt » et les travaux de Lashley sur l’action de la masse cérébrale, ainsi que la relation toujours plus étroite entre la neurologie de l’aphasie et la psychologie du langage. Sur ce dernier point l’histoire des interdépendances est particulièrement instructive, car il y a eu d’abord corrélation entre des schémas associationnistes reposant sur différents types d’images verbales et des schémas neurologiques aussi artificiels, puis construction corrélative de schémas psychologiques et neurologiques adéquats. Une réduction effective ne saurait donc être trouvée que si, d’une part, le supérieur, c’est-à-dire les opérations de la pensée ne sont pas déformées par leur explication à partir de mécanismes physiologiques, et que si, d’autre part, ceux-ci sont différenciés sous des formes assez subtiles pour pouvoir épouser celles des opérations ou préopérations mentales. À cet égard, le rôle que certains auteurs font jouer aujourd’hui à la maturation du système nerveux dans le développement de l’intelligence donnera certainement lieu aux développements les plus intéressants du point de vue de la structure épistémologique des réductions psycho-physiologiques. Ou bien, en effet, la maturation interne n’est qu’une condition du développement, et alors il n’y a ni réduction ni explication, mais simple affirmation de l’importance d’un facteur sur le caractère indispensable duquel tout le monde est d’accord ; ou bien les étapes de la maturation héréditaire sont appelées à expliquer celles du développement des opérations, mais alors cette réduction de l’opératoire à l’organique implique un transfert des caractères du supérieur à l’inférieur, dont les partisans d’une explication exclusive par la maturation ne semblent pas avoir aperçu toutes les conséquences : même en faisant la part du social qui viendrait remplir les cadres organiques, il s’agirait, en effet, que ces cadres fussent préétablis, soit grâce à une hérédité de l’acquis, soit par une série d’anticipations organiques : nous retombons alors dans le problème des rapports entre le génotype et les adaptations phénotypiques (chap. X), et, une fois de plus, la réduction du mental au physiologique signifierait alors un enrichissement des propriétés organiques sous la forme d’un pouvoir d’anticipation analogue à celui de l’esprit (voir chap. X § 6).
Mais cette réduction par interdépendance, qui aboutira sans doute à une assimilation de plus en plus poussée des comportements mentaux par les processus physiologiques, a pourtant une limite : c’est la conscience elle-même, dont nous avons vu qu’elle tend à prendre la forme d’implications, par opposition aux connexions causales propres aux mécanismes physiologiques, c’est-à-dire qu’elle connaît seule les liens de nécessité caractérisant les opérations elles-mêmes, par opposition à la projection des opérations dans la réalité objective (projection qui constitue la causalité). À cet égard, se pose un problème essentiel : la réversibilité fondamentale inhérente aux opérations une fois équilibrées, et qui fait que l’intelligence saisit instantanément l’opération B → A sitôt comprise l’opération A → B, est-elle inhérente à la conscience comme telle ou tient-elle à une inversion possible progressive des connexions motrices et nerveuses ? Elle est à coup sûr préparée par ces dernières, puisque l’on constate une réversibilité progressive dans le développement des perceptions et de la motricité et que l’on peut concevoir le réglage volontaire des passages et des blocages, en un ensemble de circuits nerveux fermés sur eux-mêmes, comme isomorphe à un système d’opérations. Mais cette réversibilité croissante de fait demeure inachevée, tandis que la réversibilité logique est complète. S’il existe effectivement un équivalent physiologique de la réversibilité, il aurait alors des conséquences physiques curieuses, liées soit à des fluctuations exceptionnelles par rapport au principe de Carnot (et c’est ce qui a été souvent supposé dans le domaine biologique, de Helmholtz à C. E. Guye) soit même, puisque les connexions logiques sont en dehors du temps, à des vitesses égales ou supérieures à celle de la lumière, ces dernières étant susceptibles d’assurer un retour au passé (il faut tout prévoir… ). Si, au contraire, la réversibilité entière (ou logique) est liée à la conscience exclusivement, par opposition à l’irréversibilité des liaisons matérielles, elle se réduirait simplement à une conscience du possible, dépassant de ce seul fait celle du réel lui-même.
Quoiqu’il en soit de cette question capitale, la conscience et ses rapports d’implication sont donc irréductibles aux connexions causales propres à la réalité physiologique : c’est alors qu’intervient en psychologie cette « réduction par correspondance » que constitue le principe de parallélisme, sous toutes ses formes anciennes ou actuelles, par opposition à la « réduction par interdépendance » qui caractérise la réduction des comportements mentaux à la neurologie. Il existe donc une analogie évidente entre les rapports de la psychologie avec la biologie et les rapports des mathématiques avec la physique. Comme les mathématiques, la psychologie s’est scindée en deux aspects complémentaires : l’explication opératoire, qui correspond aux mathématiques déductives, et l’explication organiciste, qui correspond à la géométrie réelle incorporée à la physique. Dans les deux cas, également, la « réduction par interdépendance » réunit alors les domaines objectifs (au sens de détachés du sujet et de soumis à la causalité extérieure), tandis que dans les deux cas, ce domaine objectif est relié au domaine subjectif (en tant que lié à la seule activité du sujet) au moyen d’une « réduction par correspondance » qui est, en fait, un principe de parallélisme : parallélisme entre la conscience et le corps, du côté psycho-biologique, c’est-à-dire entre les implications ou opérations de l’esprit et la causalité, et parallélisme entre les schèmes axiomatiques et l’expérience, du côté mathématico-physique, c’est-à-dire de nouveau entre certains schèmes opératoires et la causalité.
C’est grâce à cette double réduction, par interdépendance et par correspondance, que la logique, enfin, se trouve mise en relation avec le domaine biologique par l’intermédiaire de la psycho-sociologie. Tandis que la genèse des comportements individuels et collectifs explique le caractère opératoire et normatif de la coordination logique, les implications propres à la conscience du sujet pensant permettent son axiomatisation, et c’est ce qui la rend doublement solidaire de l’organisation vivante.
IV. Réduction des mathématiques à la psycho-sociologie
Dans la mesure, d’une part où les opérations mathématiques constituent des actions ou des conduites du sujet, et dans la mesure, d’autre part, où l’axiomatisation mathématique dérive de la formalisation logistique, la quatrième et dernière frontière qui sépare les principaux types de connaissance scientifique fournit elle aussi l’occasion de réductions du supérieur à l’inférieur. Ces réductions, qui se présentent aujourd’hui sous deux modes distincts, sont les unes et les autres du type de la « réduction par interdépendance », puisque les mathématiques relèvent de l’activité du sujet, c’est-à-dire de l’objet même de la connaissance psycho-sociologique.
Le premier mode de réduction est celui des mathématiques à la logique, cette dernière constituant de ce point de vue une axiomatisation des opérations du sujet (ou de son langage, etc.). En fait, le rapport existant entre les mathématiques et la logique n’est ni un rapport d’identité, comme l’ont trop vite admis la plupart des logisticiens, ni un rapport d’hétérogénéité comme ont continué de le croire les partisans d’une « intuition du nombre pur » ou de l’espace, mais un rapport complexe : or le grand intérêt de ce rapport, à cause même de sa clarté, est d’être entièrement conforme au schéma génétique de développement de réduction envisagé jusqu’ici. C’est en fusionnant leurs opérations respectives en un seul système opératoire que les groupements logistiques de classes et de relations asymétriques engendrent (comme nous l’avons développé chap. 1 § 6) les groupes arithmétiques élémentaires. Cela revient donc à dire que le supérieur (le nombre) dérive de l’inférieur (les classes et relations logiques) en lui empruntant, par une abstraction à partir des opérations elles-mêmes, certains éléments (réunion et ordre) qui, groupés en un seul tout, donnent lieu à une synthèse dont les propriétés sont nouvelles (itération) ; de ce fait la totalité nouvelle rejaillit réflexivement sur ses composants en les enrichissant de caractères qui n’y étaient point contenus (possibilité de traduire l’individu logique en termes d’unité), ce qui relie les classes, les relations et les nombres en un seul système d’ensemble tel que l’on puisse passer de l’un de ces domaines à un autre au moyen de transformations réversibles.
En second lieu, la même réduction par interdépendance est effectuée non plus sur le plan de la formalisation, mais sur celui des rapports entre les conduites réelles et les concepts concrets et intuitifs des opérations mathématiques. La réduction tentée par Poincaré du groupe expérimental des déplacements aux coordinations sensori-motrices ou celle, tentée par G. Mannoury, des connexions mathématiques élémentaires aux rapports « psycho-linguistiques » intervenant dans la communication entre les sujets pensants sont de bons exemples de ce deuxième mode de réduction.
En conclusion, les quatre frontières essentielles, qui séparent les quatre principaux types de connaissance scientifique, donnent ainsi lieu, soit à des réductions effectives soit à des essais de réduction, qui impliquent tous le même schéma d’interdépendance. Or celui-ci se trouve être, par ailleurs, semblable au schéma génétique lui-même qui caractérise, d’une part, l’accroissement des connaissances sur le terrain de la science proprement dite, et, d’autre part, le développement mental en général. Enfin, aux deux pôles du cercle des sciences, constitués par le point de jonction entre les mathématiques et la physique et par le point de jonction entre la psychologie et la biologie, il s’ajoute à la réduction par interdépendance, un principe de réduction par correspondance, qui relie les domaines caractérisés à des degrés divers par la nécessité implicative, c’est-à-dire la déduction axiomatisante ou la conscience comme telle, aux domaines relevant de la substance et de la causalité, qui sont la physique et la biologie.
§ 7. Les deux directions de la pensée scientifique
L’analyse de ces diverses formes de réduction permet de mieux comprendre la dualité des orientations entre lesquelles oscille sans cesse la pensée scientifique, comme nous l’avons constaté au cours de tout cet ouvrage : la direction réaliste, caractérisée par l’assimilation du supérieur à l’inférieur et par le primat des notions centrées sur l’objet, comme celles de substance et de causalité ; et la direction idéaliste caractérisée par le postulat de l’irréductibilité du supérieur et par le primat de la déduction et de l’implication consciente. Loin d’obéir exclusivement à un « puissant instinct réaliste », pour parler comme É. Meyerson, la science, envisagée dans ses relations d’ensemble et dans les frontières entre ses disciplines, obéit au contraire à deux puissants instincts tantôt antagonistes et tantôt complémentaires, mais dont ni l’un ni l’autre n’est capable d’étouffer son compétiteur, car le réalisme et l’idéalisme tiennent l’un et l’autre au cercle indissociable du sujet et de l’objet.
L’épistémologie génétique se borne à constater l’existence d’un tel fait et à chercher l’explication de sa permanence historique, mais elle n’a pas à se prononcer sur son caractère définitif ou non, car, pour savoir laquelle l’emportera, de la tendance réaliste ou de l’idéaliste, ou même si l’une des deux est destinée à l’emporter un jour, il faudrait anticiper les connaissances futures et extrapoler les fermetures d’un cercle encore inachevé et que seules les disciplines particulières sont en état de fermer ou de transformer en un autre ordre de succession ou de réduction.
Mais, tout en se gardant de telles ambitions, l’épistémologie génétique peut se demander, sans sortir de ses propres frontières, à quelles conditions une solution pourrait être trouvée, et cela précisément pour montrer que ces conditions sont loin d’être remplies.
Le problème ainsi posé revient à rechercher si le cercle des sciences demeurera toujours un cercle. Or, il est de nombreuses manières dont un cercle inachevé peut se transformer en d’autres figures, surtout si ce cercle n’est pas euclidien et présente simplement l’allure d’une courbe fermée quelconque, mais d’une courbe dont seules certaines parties seraient effectivement continues, les autres demeurant comme en pointillé pour indiquer leur inachèvement.
D’abord un cercle non fermé peut aboutir à une sorte de spirale, d’hélice ou de faux nœud ne bouclant jamais sur lui-même. C’est ce qui arriverait si, au fur et à mesure des réductions du mental au biologique, du vital au physico-chimique, du physique au mathématique et du mathématique au psychologique, les images que la science nous donne de ces domaines devenaient de plus en plus complexes, de telle sorte que chaque réduction entrevue sur un secteur se paierait du prix d’un recul sur le secteur opposé. En ce cas, les solutions idéalistes et réalistes alterneraient sans fin.
Mais il se pourrait aussi que l’un des côtés du cercle, au lieu de demeurer symétrique à l’autre, s’infléchisse au contraire jusqu’à s’en rapprocher de plus en plus (en une figure voisine d’un croissant de lune) : en ce cas soit le réalisme, soit l’idéalisme triompherait, l’autre aspect du système des connaissances apparaissant simplement comme une doublure du premier. Il est facile d’apercevoir le sens concret que pourrait prendre cette hypothèse sous l’une de ses deux formes ou l’autre, puisque l’interprétation idéaliste invoquerait sans doute comme aujourd’hui le fait que la représentation du monde réel n’est qu’une partie restreinte de l’esprit (dépassée sans cesse par les mathématiques), tandis que l’interprétation réaliste s’appuierait toujours sur le fait que le sujet et son activité se réduisent à une partie infime de la réalité matérielle.
L’interprétation idéaliste apparaît clairement. La réduction du physique au mathématique aboutirait à une dissolution progressive du réel, la matière se présentant, selon les prédictions de Jeans et d’Eddington, comme un ballet d’ondes se résolvant elles-mêmes en équations. L’« objectivité intrinsèque » des mathématiques fournirait, d’un autre côté, une expression exacte de la structure de l’esprit lui-même. Quant aux corps vivants, leurs mécanismes s’expliqueraient simultanément par les lois de la physique, devenues purs schèmes mathématiques, et par les lois psychologiques. Le vital en tant que fonctionnement se résoudrait donc en du psychique, tandis que son apparence matérielle tiendrait, comme celle du monde physique, à l’action sur nos sens du « mode d’enchaînement mutuel des opérations » et non pas de « leur nature », comme dit Eddington 7. Ainsi tout serait coordination intellectuelle, nos organes perceptifs étant seuls responsables de l’illusion réaliste ; mais le réel sensoriel lui-même se réduirait à l’esprit par une sorte de principe de correspondance entre le perceptif et l’opératoire, c’est-à-dire en fin de compte par un rapport entre le système des indices ou symboles imagés et le système des significations logico-mathématiques.
Pour le réalisme, d’autre part, la physique absorbant la biologie constituerait une voie d’accès sur l’être lui-même. Mais cet accès supposerait un langage bien fait, les mathématiques y compris la logique. Langage dont la précision serait due au fait que la conscience du sujet refléterait, en ses états d’équilibre, certaines coordinations nerveuses qui seraient elles-mêmes l’expression la plus fidèle des interactions microphysiques accessibles sans trop d’indétermination. Quant à savoir pourquoi les mathématiques dépassent le fait brut et atteignent une nécessité interne et réversible, qui contraste avec l’indétermination expérimentale, ce serait simplement qu’elles portent sur le possible et non pas seulement sur le réel irréversible. Or, comme un état d’équilibre dépend précisément toujours d’un système de mouvements possibles et réversibles, on comprendrait comment une intelligence en équilibre déduirait du réel le possible lui-même.
Mais la question qui se pose alors est de savoir si ces deux thèses, poussées jusqu’à leurs conséquences dernières, en fonction du progrès effectif des connaissances, apparaîtront toujours aussi antithétiques qu’aujourd’hui ou si elles finiront un jour par dire à peu près les mêmes choses en deux langages distincts ; si les connexions entre les sciences constituent bien un cercle, c’est cette dernière solution qui semble la plus probable. Seulement, répétons-le, l’épistémologie génétique s’interdit les anticipations et se doit de demeurer une doctrine ouverte. Son rôle n’est donc pas de fermer elle-même le cercle des sciences, mais seulement d’étudier, au fur et à mesure de l’accroissement des connaissances particulières, si celles-ci contribuent à le fermer et comment elles s’y prennent.