Chapitre XI.
Lâexplication en psychologie
a
Que la psychologie ait pu se constituer en une discipline scientifique, indĂ©pendante de la physiologie et de la sociologie, ainsi que de toute philosophie particuliĂšre, câest ce qui est aujourdâhui admis par chacun, Ă la seule exception de quelques philosophes dont la doctrine personnelle sâoppose Ă cette reconnaissance. E. Meyerson insiste volontiers sur le « gouffre » infranchissable qui sĂ©pare encore les sciences de lâesprit des sciences exactes, et il est clair que si lâon compare le degrĂ© de prĂ©cision des connaissances psychologiques Ă celui qui caractĂ©rise la physique, on peut tenir ce langage ; mais si lâon a soin de replacer entre deux lâensemble des disciplines biologiques, on observe alors les transitions les plus insensibles ; en biologie comme en psychologie on sâaccorde sur les faits plus facilement que sur les explications ou les thĂ©ories, et lorsquâun mĂȘme homme de science a quittĂ© au cours de sa carriĂšre un laboratoire de zoologie pour un laboratoire de psychologie expĂ©rimentale, il nâa nullement lâimpression de sâĂȘtre dĂ©classĂ©.
Les objections formulĂ©es au sujet du caractĂšre scientifique de la psychologie se rĂ©duisent dâailleurs toutes Ă une seule, celle que Cournot adressait Ă la psychologie universitaire de son temps ; alors que Victor Cousin croyait faire de la psychologie en « tourmentant sa conscience », Cournot lui rĂ©pondait que la seule conscience dâun homme, mĂȘme aussi Ă©loquent, ne suffisait pas Ă constituer un domaine dâinvestigation objective, et que par ailleurs on ne pouvait guĂšre songer à « tourmenter » la conscience dâautrui. Il ne saurait donc y avoir de science de lâintrospection. Quant Ă la psychologie comparĂ©e, Cournot a bien aperçu que câĂ©tait lĂ la vraie voie dâune psychologie scientifique. Mais ce grand esprit, habituellement si prudent en fait de prophĂ©ties, sâest laissĂ© aller Ă supposer que la psychologie animale ne dĂ©passerait jamais ce quâelle Ă©tait encore Ă son Ă©poque : un recueil dâhistoires de chasseurs. En fait, la psychologie animale et comparĂ©e est devenue une discipline trĂšs vivante et trĂšs prĂ©cise en ses mĂ©thodes dâexpĂ©rimentation. Quant Ă lâintrospection, chacun admet aujourdâhui que lâon ne saurait effectivement construire une psychologie objective sur les seules donnĂ©es de la conscience, lesquelles sont, ou bien exactes, mais incomplĂštes (on ne prend conscience, p. ex., que du rĂ©sultat dâune opĂ©ration et non pas de son mĂ©canisme), ou bien rĂ©solument trompeuses (intervention de lâordre dâun processus, dĂ©formations intĂ©ressĂ©es des mobiles affectifs, etc.). Câest pourquoi les psychologues ont compris depuis longtemps que lâobjet de leur science nâĂ©tait pas la conscience, mais la « conduite », que celle-ci soit ou non consciente.
Seule, en effet, lâĂ©tude de la conduite donne une signification aux Ă©tats de conscience, et encore Ă la condition de comporter une dimension gĂ©nĂ©tique, câest-Ă -dire de porter sur le dĂ©veloppement mĂȘme des comportements. Veut-on, p. ex, dĂ©terminer les rapports entre lâimage et la pensĂ©e ? Lâintrospection fournit certaines donnĂ©es, en partie trompeuses (puisquâon a longtemps pris lâimage comme un Ă©lĂ©ment de la pensĂ©e), en partie exactes mais incomplĂštes (lâimage dĂ©passĂ©e par la pensĂ©e et lui servant de symbole), mais ces donnĂ©es ne sont Ă©clairĂ©es que par les conduites et surtout par la genĂšse de celles-ci : apparition des conduites symboliques (jeu dâimagination, imitation diffĂ©rĂ©e et Ă©vocation intelligente), et formation de lâimage par intĂ©riorisation des processus dâaccommodation imitative 1. Or, de ce point de vue, il est aussi lĂ©gitime de considĂ©rer la conduite comme lâobjet dâune Ă©tude scientifique que câest le cas de nâimporte quel comportement organique ou mĂȘme physique. Que lâon fasse, en effet, des mathĂ©matiques, de la physique, de la biologie ou de la psychologie, on part toujours dâĂ©tats de conscience liĂ©s Ă des actions (distinguer une qualitĂ©, mesurer, etc.), pour ensuite tirer de ces Ă©tats de conscience et de ces actions des observateurs certaines relations constantes, indĂ©pendantes dâeux. Dans tous ces domaines, la mĂ©thode scientifique consiste Ă dĂ©passer la donnĂ©e consciente immĂ©diate, en raison de son caractĂšre subjectif et dĂ©formant, pour dĂ©gager des mĂ©canismes indĂ©pendants de lâobservateur en tant quâindividu particulier. La seule diffĂ©rence est que, en physique, ces mĂ©canismes sont rapportĂ©s Ă des objets considĂ©rĂ©s comme Ă©tant sans conscience, que, en biologie, ils sont rapportĂ©s Ă des objets plus particuliers capables de devenir conscients, et que, en psychologie, ils sont rapportĂ©s Ă des objets envisagĂ©s Ă titre de sujets actifs, susceptibles dans certains cas, mais non pas en tous (les animaux et les nourrissons imposent cette rĂ©serve), dâĂȘtre conscients au mĂȘme titre que lâobservateur lui-mĂȘme. Dans les trois cas, les mĂ©canismes Ă©tudiĂ©s sont donc dâabord connus au travers des Ă©tats de conscience et des actions de lâobservateur, pour ĂȘtre ensuite objectivĂ©s avec ou sans lâhypothĂšse de la conscience des objets dâĂ©tude comme tels. Dans les trois cas, il y a donc cercle entre le sujet qui observe et des donnĂ©es observĂ©es (ce nâest quâen mathĂ©matiques que le sujet nâa pas Ă sortir de lui-mĂȘme). Seulement, la physique fait abstraction de ce cercle (câest-Ă -dire le renvoie Ă la psychologie), car elle ne rencontre pas de sujets dans ses objets dâĂ©tude, tandis quâil est lui-mĂȘme un problĂšme pour la biologie et pour la psychologie, puisquâelles retrouvent ce cercle dans lâobjet propre de leurs analyses. Si lâon contestait le caractĂšre scientifique de ce problĂšme, sa suppression apparente reviendrait donc Ă le replacer sur le terrain de la physique elle-mĂȘme, faute dâune psychologie capable de le rĂ©soudre : câest ce que montre lâexemple de Mach, qui, ne voulant pas sortir des Ă©tats de conscience attachĂ©s aux observations physiques (les « sensations ») nâest pas parvenu Ă sortir du cercle sur le terrain de la seule physique.
Mais, une fois admis la lĂ©gitimitĂ© dâune Ă©tude scientifique des conduites comme telles, dâautant plus quâelles constituent la condition mĂȘme de tout savoir dans les autres branches de la science, la difficultĂ© propre Ă la psychologie expĂ©rimentale nâen reste pas moins, Ă©tant donnĂ© le cercle rappelĂ© Ă lâinstant, de rattacher la conscience Ă un objet et par consĂ©quent dâĂ©tablir, Ă lâintĂ©rieur mĂȘme des conduites, le rapport entre ce qui est conscient chez le sujet actif, et ce qui est matĂ©riel ou organique. Lâintrospection est trompeuse et insuffisante, câest entendu, mais la conscience existe Ă titre de phĂ©nomĂšne, puisque toute connaissance tire dâelle sa source : lâĂ©tude des conduites met alors lâobservateur en prĂ©sence de deux sĂ©ries de faits, celle des mouvements de lâorganisme, observables biologiquement, et celle des Ă©tats de conscience. Quelle est la relation de ces sĂ©ries entre elles ? Tel est le problĂšme spĂ©cial que rencontre la psychologie et quâil lui est nĂ©cessaire dâaborder pour objectiver ses propres donnĂ©es dâexpĂ©rience.
Or, lâexamen de ce problĂšme est dâun grand intĂ©rĂȘt Ă©pistĂ©mologique, parce quâen derniĂšre analyse il se trouve ĂȘtre symĂ©trique Ă celui des rapports entre lâexpĂ©rience et la dĂ©duction dans le domaine physico-mathĂ©matique. En effet, le mathĂ©maticien (quand il se borne Ă faire des mathĂ©matiques sans philosopher) est seul Ă ne pas rencontrer le problĂšme du cercle entre les Ă©tats de conscience et les objets extĂ©rieurs, puisquâil ne sâoccupe Ă proprement parler que dâidĂ©es, câest-Ă -dire de produits conscients des conduites opĂ©ratoires. Mais la difficultĂ© qui rĂ©sulte de ce fait est de raccorder ensuite ces idĂ©es avec le rĂ©el expĂ©rimental. Or, un tel raccord aboutit Ă une sorte de parallĂ©lisme entre les deux sĂ©ries, lâune idĂ©elle ou idĂ©ale, et lâautre expĂ©rimentale ou physique : mais ce parallĂ©lisme, quoique trĂšs exact en certaines rĂ©gions se correspondant terme Ă terme, est cependant bien dĂ©licat Ă concevoir puisque chacune des deux sĂ©ries dĂ©borde lâautre (tout le rĂ©el nâa point Ă©tĂ© mathĂ©matisĂ©, et tous les ĂȘtres mathĂ©matiques nâont pas Ă©tĂ© physiquement rĂ©alisĂ©s). Câest un problĂšme du mĂȘme genre que lâon retrouve dans les rapports entre la conscience et lâorganisme, en ce sens que les faits organiques constituent des sĂ©ries causales comme les faits physiques, tandis que les Ă©tats de conscience consistent en systĂšmes dâimplications sans causalitĂ© proprement dite, comparables aux implications logiques et mathĂ©matiques, qui en reprĂ©sentent dâailleurs lâachĂšvement intellectuel. Toute lâhistoire des idĂ©es psychologiques met en Ă©vidence le caractĂšre central de ce problĂšme, qui rejoint ainsi de la façon la plus directe celui des rapports entre le sujet et lâobjet.
Câest de ce point de vue que nous allons Ă©tudier ici les diverses formes dâexplication en psychologie. MĂȘme si ces explications nâont pas abouti jusquâici Ă des schĂ©mas aussi prĂ©cis quâen biologie et surtout quâen physique, elles sont donc dâun intĂ©rĂȘt Ă©pistĂ©mologique certain quant aux doubles relations Ă©tablies, dâune part, entre la pensĂ©e de lâobservateur et les faits psycho-physiologiques observĂ©s en son objet dâĂ©tude, lequel est lui aussi un sujet, et, dâautre part, entre la conscience propre Ă ce sujet et son comportement psycho-physiologique reconstituĂ© par lâobservateur. La conclusion Ă laquelle nous conduira cette analyse est que la psychologie contemporaine oscille entre deux types extrĂȘmes dâexplications, lâun sâappuyant sur la physiologie et lâautre sur la logique. On serait tentĂ© de distinguer dĂšs lâabord un troisiĂšme type, fondĂ© sur la sociologie, mais la sociologie elle-mĂȘme recourt tour Ă tour Ă la biologie et Ă la logique. On voit oĂč conduit cette constatation, puisque la physiologie tend Ă devenir un aboutissement de la physico-chimie et que la logique prĂ©tend servir de source aux mathĂ©matiques elles-mĂȘmes. La question du parallĂ©lisme apparaĂźt, de ce point de vue encore, comme un cas particulier du grand problĂšme de la rencontre entre les structures dĂ©ductives, liĂ©es Ă la conscience, et les donnĂ©es matĂ©rielles de lâexpĂ©rience. Or, cela nâest, en dĂ©finitive, nullement surprenant, car si la conscience dĂ©bute en un chaos relatif, elle tend, par son dĂ©veloppement mĂȘme, Ă sâorganiser en systĂšmes logiques, dont les formes supĂ©rieures dâintrospection fournissent lâexpression ; de leur cĂŽtĂ© les Ă©lĂ©ments objectifs de la conduite se rĂ©solvent tĂŽt ou tard en processus physiologiques. Le systĂšme des opĂ©rations elles-mĂȘmes, qui fondent la logique, constitue Ă cet Ă©gard un Ă©lĂ©ment intermĂ©diaire, qui relie les conduites motrices (dans la mesure oĂč lâopĂ©ration dĂ©rive de lâaction) Ă la conscience conceptualisĂ©e du sujet. De ce point de vue, lâexamen des notions propres Ă la pensĂ©e psychologique fournit ainsi le complĂ©ment indispensable de ce que nous avons vu de la pensĂ©e mathĂ©matique, physique et biologique.
§ 1. Lâexplication physiologique en psychologie et ses limites
Si lâobjet de la psychologie est lâĂ©tude des conduites, quâest-ce alors quâune conduite et comment la distingue-t-on dâune simple rĂ©action physiologique ? Selon P. Janet, H. PiĂ©ron et bien dâautres, le critĂšre de la conduite est de constituer une rĂ©action totale, intĂ©ressant lâorganisme entier, par opposition aux rĂ©actions partielles qui seraient dâordre physiologique : ainsi la recherche dâune nourriture est une conduite, parce quâimpliquant un dĂ©placement de tout le corps, tandis quâun mouvement des poumons ou du cĆur est physiologique.
Or, il est clair, Ă supposer que lâon sâen tienne Ă cette dĂ©finition, que lâexplication psychologique se rĂ©soudra bien vite en explications physiologiques plus prĂ©cises. Une rĂ©action « totale » ne peut comporter quâune explication globale, si ce nâest une simple description dâensemble, et, pour entrer dans le dĂ©tail des causes, câest nĂ©cessairement aux rĂ©actions partielles quâil faudra songer, câest-Ă -dire par dĂ©finition aux rĂ©actions physiologiques. Tout au plus pourra-t-on prĂ©tendre que le « tout » demeure irrĂ©ductible Ă la somme des parties prises isolĂ©ment, et justifier par lĂ , pour un temps, une causalitĂ© propre Ă la psychologie. Mais on voit dâemblĂ©e ce quâune telle position aurait de prĂ©caire, dâautant plus que la notion de totalitĂ© organisĂ©e, irrĂ©ductible aux Ă©lĂ©ments quâelle organise, est invoquĂ©e en physiologie comme en psychologie.
Il est vrai que la dĂ©finition de la conduite par la rĂ©action totale peut paraĂźtre trop vague. Nous avons dĂ©fendu nous-mĂȘme un autre critĂšre qui semble plus prĂ©cis 2. Toute rĂ©action physiologique ou psychologique consiste ou sâinsĂšre en un Ă©change entre lâorganisme et le milieu, tel que lâorganisme modifie le milieu et soit en retour modifiĂ© par lui (assimilation et accommodation). Mais ces interactions peuvent se produire grĂące Ă une interpĂ©nĂ©tration des substances ou des Ă©nergies, externes et internes, et par consĂ©quent impliquer une modification physico-chimique : ainsi la nourriture est transformĂ©e physiquement et chimiquement par le tube digestif et elle influence de mĂȘme lâorganisme. Nous dirons alors quâil y a Ă©change matĂ©riel ou physiologique. Mais les interactions peuvent consister aussi en Ă©changes entre le sujet et des objets situĂ©s Ă des distances toujours plus grandes dans lâespace et dans le temps et selon des itinĂ©raires toujours plus complexes ; il en est ainsi Ă partir du simple contact perceptif, tel que le toucher, jusquâaux interactions impliquant les dĂ©tours et les retours propres Ă lâintelligence et dĂ©passant le plan sensible lui-mĂȘme. Ces interactions entre lâactivitĂ© du sujet et les objets de divers ordres sont alors fonctionnelles et psychologiques. Toutes les facultĂ©s mentales peuvent de cette maniĂšre ĂȘtre hiĂ©rarchisĂ©es en fonction des distances spatio-temporelles que comportent les conduites. En outre, plus un Ă©change suppose de distance ou de complication dans les trajets et plus seront complexes les coordinations internes correspondantes : dans la mesure oĂč lâobjet sur lequel porte la pensĂ©e est Ă©loignĂ© du sujet, lâactivitĂ© de celui-ci comporte, en effet, un jeu dâopĂ©rations susceptibles de coordonner toujours davantage le prĂ©sent et le passĂ© ou le proche et le lointain.
Mais, tant les conduites ainsi dĂ©finies sous leur aspect externe que les opĂ©rations qui les intĂ©riorisent sâaccompagnent alors nĂ©cessairement de rĂ©actions physiologiques, car un Ă©change ne saurait sâeffectuer Ă distance sans un intermĂ©diaire matĂ©riel, câest-Ă -dire sans une interpĂ©nĂ©tration physico-chimique. On ne peut percevoir visuellement un objet Ă distance que si un rayon lumineux sert de vĂ©hicule entre lui et le sujet : or, si lâobjet est bien « vu » Ă©loignĂ©, câest-Ă -dire sâil y a bien interaction entre le sujet et cet objet comme tel, par opposition aux rayons quâil envoie, ces rayons pĂ©nĂštrent cependant dans lâĆil et dĂ©clenchent des rĂ©actions photo-Ă©lectriques, des courants nerveux, etc. qui attestent la rĂ©alitĂ© physiologique de cette interpĂ©nĂ©tration. De mĂȘme on ne peut pas penser Ă un Ă©vĂ©nement Ă©loignĂ© dans le temps ou Ă un objet non perceptible dans lâespace, sans que cet Ă©vĂ©nement ou cet objet conçus comme passĂ© ou lointain, soient reliĂ©s au sujet par des intermĂ©diaires physiologiques assurant une interpĂ©nĂ©tration actuelle (traces nerveuses, schĂšmes moteurs, etc.).
Bref, que lâon dĂ©finisse les conduites par leur caractĂšre total ou par les distances sĂ©parant les objets du sujet, il est clair que leur fonctionnement implique lâexistence de rĂ©actions physiologiques concomitantes. Le problĂšme se pose alors naturellement, tĂŽt ou tard, de savoir si lâanalyse de la « conduite » ou aspect psychologique de lâactivitĂ© du sujet, ne se rĂ©duit pas Ă une simple « phĂ©nomĂ©nologie », comme disent les auteurs Ă tendances organicistes, tandis que leur explication vĂ©ritable serait Ă chercher dans les seuls mĂ©canismes neurophysiologiques. Ă quoi peut aboutir ainsi lâexplication psychologique des perceptions, sinon Ă une bonne description des rapports en jeu, cette description aboutissant assurĂ©ment Ă la dĂ©couverte de rĂ©gularitĂ©s ou de lois, mais sans que les causes de ces phĂ©nomĂšnes puissent ĂȘtre trouvĂ©es Ă lâintĂ©rieur mĂȘme de ce tableau purement phĂ©nomĂ©nologique : sortir du tableau pour en chercher la causalitĂ© signifie alors remonter aux processus physiologiques de la perception. Et, contrairement Ă la tradition intellectualiste, qui sâest poursuivie de Helmholtz Ă v. WeizsĂ€cker, par lâintermĂ©diaire de lâĂ©cole de Graz et de Meinong, câest bien ce recours constant de la psychologie des perceptions Ă la physiologie qui caractĂ©rise la tradition conduisant de Hering Ă la moderne thĂ©orie de la Forme. De mĂȘme, on ne peut concevoir une thĂ©orie de lâaffectivitĂ© sans recours aux mĂ©canismes nerveux de lâĂ©motion ou Ă lâĂ©quilibre humoral, une thĂ©orie de lâapprentissage sans un appel Ă la physiologie de la motricitĂ©, et ainsi de suite. En dĂ©finitive, une thĂ©orie psychologique de lâintelligence elle-mĂȘme ne se conçoit pas sans un ensemble de tels emprunts Ă la neurologie, puisque lâintelligence nâest quâune systĂ©matisation des processus dont les racines plongent dans la perception, la motricitĂ©, etc.
Seulement, si un tel glissement de la description psychologique vers lâexplication physiologique paraĂźt au premier abord inĂ©luctable, il est cependant une limite dont on aperçoit dâemblĂ©e quâelle ne saurait ĂȘtre franchie : câest la limite marquĂ©e par les connexions internes entre les opĂ©rations elles-mĂȘmes, si lâon dĂ©finit celles-ci par leur composition rĂ©versible. Autrement dit, la frontiĂšre de lâexplication physiologique, câest la nĂ©cessitĂ© logico-mathĂ©matique. On conçoit, en effet, que la neurologie explique une sensation, une Ă©motion, une habitude, etc. mais on ne voit pas comment elle fournirait jamais la raison du caractĂšre nĂ©cessaire dâune suite dâopĂ©rations telles que A = B ; B = C donc A = C, ni la raison pour laquelle 2 Ă 2 = 4, une fois admises les dĂ©finitions de 2 et de 4, ou pour laquelle i = â- 1 est une opĂ©ration indispensable Ă la thĂ©orie des nombres. En effet, la liaison existant entre les processus physiologiques est de caractĂšre causal, tandis que la connexion entre les opĂ©rations logiques ou mathĂ©matiques consiste en implications formelles.
Dans un intĂ©ressant essai de rĂ©duction de la psychologie contemporaine aux schĂ©mas rĂ©flexologiques de lâĂ©cole de Bechtereff, N. Kostyleff a notamment cherchĂ© Ă montrer que toutes les liaisons observĂ©es par nous dans le dĂ©veloppement de lâintelligence sensori-motrice et de la pensĂ©e, chez lâenfant, sâexpliquent par des associations de rĂ©flexes mentaux, des considĂ©rations de concentration nerveuse, etc. 3 Il va de soi, comme nous lâavons soulignĂ© dans la prĂ©face de cet ouvrage, quâun psychologue sera toujours dâaccord avec une telle correspondance, laquelle enrichit assurĂ©ment notre comprĂ©hension des phĂ©nomĂšnes. Mais cette correspondance entre le jeu des relations construites par la pensĂ©e et le jeu des rĂ©flexes mentaux supprime-t-elle lâexplication « subjective », comme sâexprime N. Kostyleff, et la remplace-t-elle de droit par une explication purement neurologique ? Le problĂšme ne se pose pas ainsi, car les deux sortes dâexplications sont appelĂ©es Ă se dĂ©velopper en correspondance lâune avec lâautre. Lâexplication rĂ©flexologique fournit les « causes » : câest ainsi que lâenfant parvient par opĂ©rations concrĂštes Ă dĂ©couvrir que 1 + 1 = 2 ; 2 â 1 = 1 ; etc. en vertu dâun mĂ©canisme assignable de rĂ©flexes mentaux en dehors desquels sa pensĂ©e ne fonctionnerait Ă©videmment pas. Mais ces rĂ©flexes ne fournissent pas la « raison » pour laquelle si 1 + 1 = 2, il sâensuit nĂ©cessairement que 2 â 1 = 1 ou 2 â 2 = 0 ; etc. Ă supposer que lâon puisse mathĂ©matiser les rĂ©flexes comme tels et dĂ©duire le fait que 2 â 1 = 1, si 1 + 1 = 2, de leurs propriĂ©tĂ©s mĂ©caniques, par une sorte de mĂ©canique rationnelle ou de gĂ©omĂ©trie des rĂ©flexes considĂ©rĂ©s Ă titre de forces, de vecteurs, etc., il restera que cette mĂ©canique ou cette gĂ©omĂ©trie des rĂ©flexes sera elle-mĂȘme subordonnĂ©e Ă des relations nĂ©cessaires de nature logique et mathĂ©matique, dont la rĂ©flexologie devenue mathĂ©matique dĂ©pendra tout en les engendrant par ailleurs : les rĂ©flexes ne sauraient ainsi expliquer causalement lâimplication quâen supposant lâintervention prĂ©alable dâimplications nĂ©cessaires ! N. Kostyleff rĂ©pond avec raison que les rĂ©flexes expliquent (causalement) le rĂ©el, tandis que la logique et les mathĂ©matiques se rĂ©fĂšrent au possible : mais câest en cela prĂ©cisĂ©ment que la pensĂ©e et ses implications demeurent irrĂ©ductibles, puisquâelles fournissent la raison du rĂ©el en fonction du possible et sâinstallent sans plus dans le possible grĂące aux compositions rĂ©versibles qui dĂ©passent nĂ©cessairement lâirrĂ©versibilitĂ© rĂ©elle.
CausalitĂ© matĂ©rielle ou physique et implication logique ou mathĂ©matique, tels sont donc en dĂ©finitive les deux termes irrĂ©ductibles du rapport qui existe entre lâexplication physiologique et certains aspects au moins de ce que lâon appelle parfois un peu lĂ©gĂšrement la « phĂ©nomĂ©nologie » psychologique. La question qui se pose alors est de savoir si ce rapport est gĂ©nĂ©ral, autrement dit si les connexions du type de lâimplication pourraient ĂȘtre conçues comme caractĂ©risant toutes les liaisons psychologiques comme telles ou si elles demeurent spĂ©ciales aux opĂ©rations logiques et mathĂ©matiques.
Or, câest ici que la thĂšse constamment utilisĂ©e en cet ouvrage, sur la nature active (et mĂȘme sensori-motrice en sa source) des opĂ©rations intellectuelles, acquiert une signification psychologique gĂ©nĂ©rale en plus de son sens Ă©pistĂ©mologique. En effet, le systĂšme des opĂ©rations logico-mathĂ©matiques, rĂ©unies en « groupements » et en « groupes » ne constitue pas seulement le point de dĂ©part de la pensĂ©e proprement rationnelle, au sens Ă©troit du terme : il constitue aussi, et cela indĂ©pendamment de cette axiomatisation Ă laquelle il a donnĂ© lieu sous forme de la logique proprement dite, la structure psychologique de cet Ă©tat dâĂ©quilibre mobile atteint par lâintelligence au terme de son dĂ©veloppement. De lâaction la plus Ă©lĂ©mentaire aux opĂ©rations organisĂ©es selon leurs lois de composition rĂ©versible on peut donc discerner une suite continue de processus qui, sans ĂȘtre encore opĂ©ratoires, tendent vers lâopĂ©ration comme vers leur forme dâĂ©quilibre terminal. Sâil est erronĂ© de voir des opĂ©rations partout et de retrouver de lâimplication logique Ă tous les niveaux, il nâen reste pas moins que, les opĂ©rations Ă©tant prĂ©parĂ©es dĂšs les variĂ©tĂ©s les plus Ă©lĂ©mentaires de la vie mentale, les rapports entre Ă©tats mentaux quels quâils soient sâapparentent ainsi Ă lâimplication au moins autant quâĂ la causalitĂ© physique, et sây apparentent dâautant plus que lâactivitĂ© de lâesprit sâaffirme davantage. SitĂŽt quâintervient, en effet, lâassimilation sensori-motrice ou intellectuelle la plus simple, câest-Ă -dire lâincorporation des objets perçus ou conçus dans les schĂšmes antĂ©rieurs de lâactivitĂ© du sujet (et câest cette incorporation mĂȘme qui permet de percevoir ou de concevoir), la mise en relation ainsi constituĂ©e revient Ă Ă©tablir entre les termes ou entre leurs rapports un type de connexion, spĂ©cifique de la vie mentale : cette connexion, qui est commune au systĂšme des significations, au jeu des rĂ©cognitions, aux actes de comprĂ©hension, etc. câest-Ă -dire Ă tout ce qui diffĂ©rencie un processus psychique dâun processus physique, consiste toujours, en effet, Ă relier des qualitĂ©s entre elles dâune maniĂšre telle que lâune en entraĂźne une autre du point de vue de la conscience elle-mĂȘme, câest-Ă -dire du point de vue du sujet et non pas de lâobjet. On peut alors appeler implication, au sens large, un tel produit de lâassimilation mentale 4. En ce qui concerne les aspects cognitifs de la conduite (de la perception Ă lâintelligence), il semble donc lĂ©gitime dâadmettre que la conscience soutient, Ă lâĂ©gard des processus physiologiques le mĂȘme rapport que lâimplication Ă lâĂ©gard de la causalité : câest pourquoi le domaine propre des explications psychologiques est celui des connexions qui trouvent leur achĂšvement dans la pensĂ©e rationnelle, par opposition aux explications causales de la conduite qui tendent Ă devenir physiologiques.
Mais comment concevoir une analyse psychologique, câest-Ă -dire donc une recherche des implications, dans un domaine oĂč la logique nâintervient point, tel que celui des perceptions ? Nous allons le montrer par un exemple et chercher Ă faire voir que câest mĂȘme sur ce terrain, oĂč le rĂŽle des explications causales, câest-Ă -dire physiologiques, est Ă©vident, que le parallĂšle est le plus clair entre les sĂ©ries psychologiques et physiologiques, toutes deux nĂ©cessaires, ne se contredisant pas et sâappelant au contraire lâune lâautre.
ConsidĂ©rons une « illusion » visuelle, câest-Ă -dire une dĂ©formation systĂ©matique des rapports objectifs, telle que la fameuse illusion de MĂŒller-Lyer (de deux lignes Ă©gales dont lâune se termine aux deux extrĂ©mitĂ©s par des pennures dirigĂ©es vers lâextĂ©rieur et lâautre par des pennures dirigĂ©es vers lâintĂ©rieur de la figure, la premiĂšre est surestimĂ©e et la seconde sous-estimĂ©e). La derniĂšre des explications physiologiques quâon en ait proposĂ©es 5 sâappuie sur lâexistence des interactions dĂ©couvertes rĂ©cemment entre les courants nerveux affĂ©rents : deux courants affĂ©rents suffisamment proches crĂ©ent ainsi un « champ polysynaptique », par le fait de telles interactions, et ce champ est de nature Ă dĂ©former les figures. Lorsque p. ex. les cĂŽtĂ©s dâun angle aigu sont perçus prĂšs du sommet, leur proximitĂ© provoque en cette rĂ©gion une attraction entre eux, dâoĂč un raccourcissement de ces cĂŽtĂ©s et un agrandissement de lâangle (voir la fig.). Dans le cas de lâillusion de MĂŒller-Lyer, il suffit que cet effet se produise dans les pennures dirigĂ©es vers lâextĂ©rieur pour que la ligne mĂ©diane de la figure soit Ă©tirĂ©e, tandis que, dans les pennures dirigĂ©es vers lâintĂ©rieur, le mĂȘme effet raccourcit la ligne mĂ©diane.
Ă supposer que cette explication se trouve exacte, et surtout quâelle puisse ĂȘtre gĂ©nĂ©ralisĂ©e aux diffĂ©rentes formes possibles de la figure (y compris le cas des angles obtus), le problĂšme se pose alors de savoir si une telle explication causale suffit Ă rendre compte de tous les aspects psychologiques de la structure perceptive dĂ©crite par MĂŒller-Lyer. Une perception, comme lâont bien montrĂ© les thĂ©oriciens de la Forme, constitue une totalitĂ© de rapports interdĂ©pendants ; mais les partisans de cette Ă©cole ont considĂ©rĂ© dâavance (la psychologie a anticipĂ© sur ce point les rĂ©sultats de la physiologie) une telle totalitĂ© comme devant ĂȘtre « isomorphe » Ă une totalitĂ© physiologique de mĂȘme structure : câest cette derniĂšre qui sâest prĂ©cisĂ©ment trouvĂ©e depuis lors ĂȘtre constituĂ©e par le champ polysynaptique. Seulement les rapports entre synapses, qui caractĂ©risent un tel champ, sont des relations causales existant entre Ă©lĂ©ments nerveux, ou du moins ils sont reconstituĂ©s comme tels par le neurologiste, tandis que les rapports perçus au sein de la figure dâensemble sont des relations de forme, de grandeurs, etc. donnĂ©es qualitativement dans la conscience du sujet. Si lâinterdĂ©pendance de ces rapports constitue un systĂšme dâinteractions causales pour la physiologie, elle reprĂ©sente donc au contraire un systĂšme dâimplications mutuelles pour la perception elle-mĂȘme et pour lâactivitĂ© mentale. Comment alors analyser ce dernier systĂšme ?
En dĂ©passant la thĂ©orie de la Forme, qui se contente dâune description globale, on peut chercher Ă formuler les rapports mĂȘmes dont les totalitĂ©s perceptives sont faites. Or, lâexpĂ©rience montre que lâun des plus gĂ©nĂ©raux de ces rapports consiste en ceci : de deux longueurs sensiblement inĂ©gales B > A, la perception de la plus grande dĂ©valorise celle de la plus petite ; il en rĂ©sulte que B est perçu plus grand quâil nâest en rĂ©alitĂ© et que A est sous-estimĂ©. De telles modifications des rapports, combinĂ©es entre elles, suffisent alors Ă rendre compte de lâillusion de MĂŒller-Lyer. La figure dĂ©couverte par cet auteur peut, en effet, se rĂ©duire Ă deux trapĂ©zoĂŻdes accolĂ©s par un de leurs cĂŽtĂ©s. Or, en un trapĂ©zoĂŻde nous devons distinguer perceptivement au moins trois grandeurs (en nĂ©gligeant la hauteur) : le plus grand des deux cĂŽtĂ©s parallĂšles, soit B, le plus petit des deux, soit A et la diffĂ©rence entre eux, soit Aâ. En vertu de ce qui prĂ©cĂšde, si Aâ < A (avec naturellement Aâ < B) il y a alors dĂ©valorisation perceptive de la diffĂ©rence Aâ entre A et B, ce qui signifie une surestimation de A relativement Ă Â B et Ă Â Aâ : lâillusion est ainsi expliquĂ©e. En faisant varier de toutes maniĂšres les valeurs de Aâ, A et B, on peut fournir la preuve de lâintervention gĂ©nĂ©rale de ces sortes de rapports : p. ex. si Aâ > A, câest alors A qui est dĂ©valuĂ©, dâoĂč un renversement de lâillusion. Si la pennure est dirigĂ©e vers lâintĂ©rieur, les mĂȘmes relations sâappliquent en sens inverse, etc. 6 Bref, on a lĂ un bon exemple dâun systĂšme de rapports interdĂ©pendants dans le sens dâune implication mutuelle, bien que, pris en eux-mĂȘmes, ces rapports ne soient pas de nature logique mais tĂ©moignent de dĂ©formations systĂ©matiques.
ConsidĂ©rons maintenant le cas gĂ©nĂ©ral du rapport perceptif A < B et cherchons Ă dĂ©gager sa signification du point de vue de lâanalyse psychologique, indĂ©pendamment des causes physiologiques de la dĂ©formation. Pour le sujet conscient, la perception du rapport A < B aboutit Ă une conscience de diffĂ©rences entre les deux termes et cette diffĂ©rence est accentuĂ©e jusquâĂ une certaine surestimation. Inversement il y a conscience dâune Ă©galitĂ© A = B, non pas seulement lorsque A et B sont objectivement Ă©gaux, mais aussi dans le voisinage de cette Ă©galitĂ© objective : Ă lâintĂ©rieur dâun certain « seuil dâĂ©galité » ou « seuil diffĂ©rentiel » les petites diffĂ©rences donnent donc lieu Ă un effet non plus de contraste, mais dâĂ©galisation illusoire. Or, Ă analyser ces impressions de contraste et dâĂ©galisation, on sâaperçoit que le principe de tous ces rapports perceptifs consiste en une sorte de relativitĂ©, Ă la fois parente de celle qui caractĂ©rise lâintelligence et cependant bien diffĂ©rente. Le facteur commun est quâun Ă©lĂ©ment nâest jamais conçu en lui-mĂȘme, mais toujours relativement Ă dâautres, avec lesquels il constitue un systĂšme dâensemble dont le cas le plus simple est celui de la relation binaire elle-mĂȘme. Seulement la relativitĂ© de lâintelligence nâaltĂšre pas les termes mis en relations, mais les enrichit du fait de cette relation mĂȘme. Au contraire, la relativitĂ© perceptive est dĂ©formante, puisque les termes comme tels du rapport sont dĂ©valorisĂ©s ou surĂ©valuĂ©s dans le sens soit du contraste, soit de lâĂ©galisation illusoire. La fameuse loi de Weber, qui attribue aux seuils diffĂ©rentiels une valeur proportionnelle Ă celle des termes comparĂ©s est prĂ©cisĂ©ment lâune des expressions de cette relativitĂ© perceptive dĂ©formante. Notons dâailleurs quâon la retrouve aussi en des domaines purement physiologiques (sensibilitĂ© des nerfs Ă lâexcitation Ă©lectrique. etc.) et mĂȘmes physiques, ce qui nous servira davantage encore Ă mettre en parallĂšle le systĂšme des implications mentales et des relations causales dâordre physico-chimiques.
Or, cette relativitĂ© perceptive gĂ©nĂ©rale est liĂ©e Ă un phĂ©nomĂšne curieux, longtemps passĂ© inaperçu : lâeffet de centration 7. Lorsque le sujet compare deux ou plusieurs objets, il surestime lâĂ©lĂ©ment fixĂ©, au moment de la centration, et, lorsque les centrations alternatives nâaboutissent pas Ă une compensation exacte de cet effet momentanĂ©, la centration comme telle est donc cause de dĂ©formation systĂ©matique. En possession de ces donnĂ©es on peut calculer le nombre (relatif) des centrations possibles sur deux ou plusieurs lignes (ou surfaces). Le rapport des centrations rĂ©elles et des centrations possibles fournit alors une loi probabiliste des « centrations relatives » rendant compte Ă la fois des effets de contraste observĂ©s lorsque la diffĂ©rence B > A est suffisante et des effets dâĂ©galisation illusoire pour les valeurs voisines de B = A. Ce sont de telles compositions de type probabiliste, exprimant cette sorte de tirage au sort que constituent les fixations rĂ©elles du regard (ou dâun organe des sens quelconque) par rapport aux centrations possibles, qui expliquent ainsi simultanĂ©ment le principe des illusions visuelles et la loi de Weber 8.
En se plaçant Ă un tel point de vue, on comprend mieux le parallĂ©lisme nĂ©cessaire de lâexplication physiologique et de lâanalyse psychologique, ainsi que le caractĂšre propre et irrĂ©ductible de chacun des deux types de connexion, causale et implicatrice.
Pour ce qui est de leur parallĂ©lisme, il est clair, en effet, que le mĂȘme schĂ©ma probabiliste peut sâappliquer Ă la fois Ă la composition des rapports donnĂ©s dans la perception consciente et aux relations causales en jeu dans les processus physiologiques. Physiologiquement, les interactions entre synapses ainsi que les relations entre lâexcitation et la rĂ©action exprimĂ©es par la loi de Weber lorsquâelle sâapplique Ă un domaine physiologique pur, peuvent toutes deux ĂȘtre affaire de probabilitĂ© de rencontre entre Ă©lĂ©ments dĂ©terminĂ©s : câest ainsi que, mĂȘme dans le domaine physico-chimique inorganisĂ©, la loi de Weber sâapplique Ă lâimpression dâune plaque photographique, parce quâelle exprime alors lâaccroissement logarithmique des probabilitĂ©s de rencontre entre les photons et les particules de sel dâargent. Psychologiquement, ce sont les mĂȘmes probabilitĂ©s de rencontre qui relient les grandeurs objectives perçues aux fixations possibles de lâorgane des sens intĂ©ressĂ© (regard, etc.). Il nâest donc pas Ă©tonnant quâil y ait parallĂ©lisme, puisque le mĂȘme schĂ©ma de rencontres probables sâapplique ainsi simultanĂ©ment aux Ă©changes physiologiques et aux conduites.
Mais la diffĂ©rence entre les deux sĂ©ries neurologique et psychologique nâen est pas moins Ă©vidente. Physiologiquement le phĂ©nomĂšne se traduit par un ensemble de relations causales entre Ă©lĂ©ments matĂ©riels et Ă©quivaut ainsi Ă un systĂšme physique, au point que, dans le cas de la loi de Weber, la mĂȘme loi logarithmique sâapplique aussi bien Ă certains processus physiques quâaux rĂ©actions physiologiques ; dâautre part, les interactions propres Ă un champ polysynaptique sont Ă©videmment, de prĂšs ou de loin, comparables Ă des interactions de caractĂšre Ă©lectro-magnĂ©tique. Psychologiquement, par contre, les mĂȘmes faits se traduisent sous la forme de rapports conscients : or, chose trĂšs intĂ©ressante, ces rapports peuvent alors se dĂ©duire partiellement les uns des autres, comme sâil existait une sorte de logique interne entre eux, et comme si la perception elle-mĂȘme exprimait ou incarnait cette logique, dâailleurs pleine de paradoxes par rapport Ă celle de lâintelligence.
En quoi consiste cette prĂ©logique perceptive ? ComparĂ©e aux « groupements » dâopĂ©rations intelligentes, elle est essentiellement irrĂ©versible, non transitive, non associative et sans identité ! Son irrĂ©versibilitĂ© se marque en particulier par des « transformations non-compensĂ©es » qui traduisent les dĂ©formations elles-mĂȘmes câest-Ă -dire par les « illusions » propres Ă presque toute perception (sauf en cas de compensation complĂšte entre les dĂ©formations). Cette prĂ©logique est donc essentiellement incomposable et contradictoire, si lâon cherche Ă lâexprimer sous une forme stricte. Et pourtant, elle nâest pas absurde, puisque de lâexistence de deux rapports AB et BC, on peut tirer la prĂ©vision dâun rapport AC par composition probabiliste. Si cette prĂ©logique nâest pas rĂ©versible, elle tĂ©moigne cependant dâun jeu de compensations approchĂ©es et remplace de la sorte le systĂšme des opĂ©rations par un systĂšme de rĂ©gulations ou compensations tendant vers la rĂ©versibilitĂ© sans lâatteindre entiĂšrement. Il nâest ainsi pas exagĂ©rĂ©, tout en refusant de parler dâopĂ©rations ou dâimplications proprement logiques dans le domaine perceptif, de reconnaĂźtre lâexistence dâune certaine cohĂ©rence interne entre les rapports perçus, dâautant plus que les rĂ©gulations dont elle tĂ©moigne sont une premiĂšre Ă©bauche sensori-motrice des opĂ©rations futures de lâintelligence.
Lâanalyse psychologique fondĂ©e sur de tels rapports et sur leur composition apparaĂźt donc bien comme se rĂ©fĂ©rant Ă une sorte dâimplication davantage quâĂ la causalitĂ©, mĂȘme sâil ne sâagit pas encore dâimplication logique. On peut dire, il est vrai (comme nous lâavons fait nous-mĂȘme) que les rapports perceptifs sont douĂ©s dâun genre particulier de causalitĂ©, en ce sens que la dĂ©formation propre Ă lâun dâeux provoque lâapparition dâautres dĂ©formations, mais ce nâest quâune maniĂšre dâexprimer le fait que de tels rapports ne sont pas purement dĂ©ductifs : ils demeurent solidaires de la causalitĂ© physiologique et correspondent ainsi Ă des conduites mixtes dans lâactivitĂ© du sujet. Cependant, ce en quoi le processus psychique comme tel diffĂšre du processus physiologique, et lui demeure irrĂ©ductible, câest prĂ©cisĂ©ment lâimplication mutuelle des rapports en jeu, par opposition au caractĂšre causal de leur concomitant nerveux. Lorsque le sujet retrouve ainsi en un grand carrĂ© AâBâCâDâ les mĂȘmes rapports quâen un petit carrĂ© ABCD, cette « transposition » repose assurĂ©ment sur la proportionnalitĂ© des valeurs propres aux deux champs physiologiques en jeu, donc sur un systĂšme causal, mais elle sâaccompagne dâune conscience de ressemblance qui nâest plus elle-mĂȘme dâordre causal, et qui exprime simplement lâimplication des rapports comme tels.
ParallĂ©lisme et irrĂ©ductibilitĂ©, telle est donc bien la relation entre lâexplication physiologique et lâanalyse psychologique. Or, on voit, en un tel cas, Ă quoi conduit cette relation : lâanalyse purement psychologique ne consiste, au total, quâen un effort de reconstruction dĂ©ductive ou semi-dĂ©ductive du phĂ©nomĂšne quâexplique causalement la physiologie. Mais cette construction correspond, en la dĂ©veloppant, Ă celle qui est implicitement contenue dans les mĂ©canismes mentaux propres au sujet lui-mĂȘme : le psychologue reconstitue le schĂšme que la perception comme telle a Ă©laborĂ© pour son propre compte, ou, si lâon prĂ©fĂšre, le schĂ©ma du psychologue explicite les schĂšmes du sujet. On dira peut-ĂȘtre que cette analyse ne pourra plus alors aboutir Ă aucune explication, et quâelle se bornera Ă de simples descriptions logiques. Mais admettons que lâexplication physiologique atteigne un Ă©tat dâachĂšvement relatif, et lâanalyse psychologique une cohĂ©rence dĂ©ductive suffisante : elles se rejoindraient en ce cas Ă la maniĂšre dont la dĂ©duction mathĂ©matique rejoint lâexpĂ©rience physique. Une physiologie achevĂ©e de la perception et de lâintelligence serait, en effet, une sorte de physique Ă la fois dĂ©ductive et expĂ©rimentale : son aspect dĂ©ductif se confondrait sans doute alors en partie avec le schĂ©ma dâimplications construit par la psychologie pour reconstituer les semi-opĂ©rations en jeu dans la perception et les opĂ©rations en jeu dans lâintelligence. Ce nâest quâĂ ce moment, dâailleurs, que lâon dĂ©couvrirait les vraies relations entre le corporel et le mental : toute la question serait, en effet, de savoir si la logique et les mathĂ©matiques intervenant dans cette physiologie exacte expliqueraient en fin de compte les donnĂ©es expĂ©rimentales de caractĂšre physiologique ou si ce serait lâinverse ; nous croyons, pour notre part, que lâassimilation serait rĂ©ciproque et que cette assimilation rĂ©ciproque conduirait mĂȘme Ă faire comprendre simultanĂ©ment les rapports entre lâesprit et le corps ainsi quâentre le sujet et lâobjet !
Mais, Ă supposer que la psychologie de la perception, de la reprĂ©sentation et de lâintelligence aboutisse ainsi Ă un vaste systĂšme de rapports et de transformations entre eux, reliant les rĂ©gulations perceptives les plus Ă©lĂ©mentaires aux opĂ©rations intellectuelles les plus Ă©levĂ©es, la difficultĂ© ne serait-elle pas dâĂ©tendre un tel type dâinterprĂ©tation Ă lâĂ©lĂ©ment moteur ou actif de la conduite, et surtout Ă lâaffectivité ? Pour ce qui est de la motricitĂ©, la situation est semblable aux prĂ©cĂ©dentes. Comment, en effet, un mouvement entraĂźne-t-il un autre mouvement ? Dâune part, causalement, câest-Ă -dire par coordination neuro-musculaire, mais ce conditionnement causal indispensable de lâactivitĂ© nâexplique pas la cohĂ©rence interne de celle-ci, câest-Ă -dire le mĂ©canisme des transformations intentionnelles qui seules donnent une signification aux actes et aux mouvements du point de vue du sujet. Or, il est clair â et ceci rĂ©sulte Ă lâĂ©vidence de la liaison continue qui existe entre lâaction extĂ©rieure et les opĂ©rations ou actions intĂ©riorisĂ©es â que ces transformations intentionnelles relĂšvent Ă nouveau de lâimplication et non pas de la causalité : lorsquâun bĂ©bĂ©, p. ex. saisit un objet pour le secouer, on peut dire, quelle que soit lâexplication physiologique de cette conduite par les conditionnements rĂ©flexes, que le schĂšme sensori-moteur de secouer implique pour lui le recours prĂ©alable au schĂšme de saisir, et que lâassimilation de lâobjet Ă ces schĂšmes constitue un emboĂźtement implicateur. Un tel emboĂźtement est analogue Ă la nĂ©cessitĂ© oĂč se trouve un sujet dâordonner les objets pour les compter, etc., et, de lâimplication des schĂšmes sensori-moteurs Ă lâemboĂźtement des opĂ©rations elles-mĂȘmes, il existe ainsi une sĂ©rie continue dâimplications lesquelles prĂ©parent de proche en proche les mĂ©canismes opĂ©ratoires les plus Ă©voluĂ©s.
La coordination mentale des actions intentionnelles conduit Ă la question de la vie affective. Comme chacun lâaccorde aujourdâhui, lâaffectivitĂ© et les processus intellectuels ou cognitifs sont indissociables et constituent les deux aspects complĂ©mentaires de toute conduite : lâaspect intellectuel constitue ce que lâon peut appeler la « structure » de la conduite, câest-Ă -dire les rapports reliant le sujet aux objets, tandis que la vie affective constitue lâĂ©conomie ou lâ« énergĂ©tique » de cette mĂȘme conduite. Or, si lâon voit bien le rĂŽle des implications dans le domaine des Ă©tats cognitifs et de la motricitĂ© qui les relie ou les transforme, peut-on en dire autant de lâĂ©nergĂ©tique, qui semble au premier abord purement causale ?
Examinons Ă cet Ă©gard lâune des rĂ©gulations affectives les plus Ă©lĂ©mentaires, que P. Janet et ClaparĂšde ont dĂ©crite indĂ©pendamment lâun de lâautre mais en des termes presque semblables 9. Pour ClaparĂšde, lâintĂ©rĂȘt (sur lequel il fondait toute sa psychologie fonctionnelle) est un dynamogĂ©nisateur de lâaction, intervenant lorsquâun objet est susceptible de satisfaire un besoin : lâobjet revĂȘt alors cette qualitĂ© nouvelle dâĂȘtre intĂ©ressant, et lâintĂ©rĂȘt dĂ©clenche une libĂ©ration des Ă©nergies en rĂ©serve, qui facilitent lâaction dans la mesure oĂč lâintĂ©rĂȘt en jeu est fort. En un langage un peu diffĂ©rent, Janet dit des choses analogues quant au mĂ©canisme des sentiments Ă©lĂ©mentaires : rĂ©gulateurs de lâaction, ils en marquent, soit les terminaisons, heureuses ou malheureuses (joie et tristesse), soit lâaccĂ©lĂ©ration (ardeur, effort, intĂ©rĂȘt) ou le freinage (fatigue, dĂ©pression). Il est donc clair que de telles explications font dâabord appel Ă la causalitĂ© physiologique. DĂ©crire lâintĂ©rĂȘt comme un dynamogĂ©nisateur ou comme un rĂ©gulateur procĂ©dant par accĂ©lĂ©ration, câest postuler dâemblĂ©e la nĂ©cessitĂ© dâune explication physiologique. Quelle est la nature des Ă©nergies en jeu, comment concevoir une accĂ©lĂ©ration, quel est le mĂ©canisme dâune rĂ©gulation Ă©nergĂ©tique (par opposition aux rĂ©gulations de structure, dont il a Ă©tĂ© question pour la perception) ? Ce sont lĂ des questions que seule la physiologie rĂ©soudra et dans lesquelles la psychologie se borne Ă dĂ©crire du dehors et globalement des conduites dont les processus sont essentiellement neurologiques. Mais une fois admis ce rĂŽle de la causalitĂ© physiologique, ne demeure-t-il rien, dans le mĂ©canisme de lâintĂ©rĂȘt, qui concerne la psychologie comme telle et qui demeure irrĂ©ductible Ă la notion de cause ? Il restera au contraire, et en analogie exacte avec ce que nous avons vu Ă propos des rapports perceptifs, le lien particulier mettant en connexion un intĂ©rĂȘt et un autre : or, ce lien appartient Ă nouveau au type de lâimplication et non pas de la causalitĂ©. Les intĂ©rĂȘts sâengendrent, en effet, les uns les autres selon ces emboĂźtements quâa bien dĂ©crits ClaparĂšde : p. ex. A Ă©tant intĂ©ressant pour le sujet parce que rĂ©pondant Ă lâun de ses besoins, B qui est un moyen pour atteindre A est revĂȘtu par cela mĂȘme dâun intĂ©rĂȘt dĂ©rivĂ©, C qui est un moyen pour atteindre B acquiert Ă son tour un intĂ©rĂȘt subordonnĂ© Ă celui de B et de A, etc. Chacun voit alors que ces chaĂźnes dâintĂ©rĂȘts sont en rĂ©alitĂ© des emboĂźtements de rapports, comme dans le cas des relations structurales, mais Ă©tablis ici entre des « valeurs » câest-Ă -dire des qualitĂ©s de dĂ©sirabilitĂ© attribuĂ©es aux objets. Ces chaĂźnes sont donc comparables soit aux compositions de rapports perceptifs (avec rĂ©gulations prĂ©cĂ©dant les opĂ©rations), soit mĂȘme parfois aux compositions logiques, comme câest le cas lorsque les Ă©chelles de valeurs sont stabilisĂ©es par des normes collectives. Autrement dit, lâĂ©lĂ©ment qui, dans lâintĂ©rĂȘt demeure irrĂ©ductible Ă lâexplication physiologique, câest la valeur, et lâaspect implicatif de lâintĂ©rĂȘt en opposition avec son aspect causal, câest cette connexion entre les valeurs que rĂ©vĂšle lâexistence des Ă©chelles de valorisations : Ă©chelles permanentes ou momentanĂ©es selon quâelles dĂ©pendent plus ou moins des intĂ©rĂȘts dominants du sujet Ă lâinstant considĂ©rĂ©.
Il est clair que, sâil en est ainsi des intĂ©rĂȘts, on en pourra dire autant de tous les systĂšmes affectifs. Un sentiment ou une Ă©motion sont nĂ©cessairement liĂ©s Ă des processus neurologiques dĂ©terminĂ©s, qui paraissent parfois rendre inutile toute explication psychologique : il restera toujours, nĂ©anmoins, que les faits de conscience accompagnant ces processus expriment des Ă©valuations, qui sâentraĂźnent les unes les autres avec plus ou moins de cohĂ©rence. Cette cohĂ©rence commence (comme dans le domaine cognitif) par demeurer faible, mais elle sâaccroĂźt progressivement jusquâaux sentiments supĂ©rieurs dont la stabilitĂ© est fonction dâune socialisation graduelle des sentiments et dâintervention de la volontĂ© qui joue, dans la vie affective, un rĂŽle analogue Ă celui des opĂ©rations sur le terrain de lâintelligence.
En conclusion, le caractĂšre propre de lâexplication physiologique, en psychologie comme ailleurs, est dâĂȘtre exclusivement causal : lâexplication organiciste tend donc, dĂšs que lâon fait appel Ă la causalitĂ©, Ă sâĂ©tendre indĂ©finiment aux dĂ©pens des explications psychologiques. Mais il demeure, dans les conduites mentales et dans les faits de conscience qualifiĂ©s, un Ă©lĂ©ment irrĂ©ductible Ă la physiologie parce quâirrĂ©ductible Ă la causalitĂ© elle-mĂȘme : câest lâimplication des rapports, notions et opĂ©rations, sur le plan cognitif, et des valeurs de tout genre (Ă partir du simple plaisir jusquâaux valeurs interindividuelles et morales) sur le plan affectif. Cette implication mentale, quâelle soit de caractĂšre cognitif ou affectif, soutient avec la causalitĂ© physiologique un rapport analogue Ă celui que lâon rencontre, dans les sciences exactes, entre la dĂ©duction et la rĂ©alitĂ© physique elle-mĂȘme. Ce nâest pas Ă dire cependant que la psychologie soit appelĂ©e Ă devenir une science dĂ©ductive, puisque seuls les Ă©tats Ă©quilibrĂ©s finaux, constituĂ©s par les systĂšmes dâopĂ©rations intellectuelles et par certains systĂšmes de valeurs socialisĂ©s, peuvent donner lieu Ă une axiomatisation proprement dite. Dans les domaines infĂ©rieurs, comme celui de la perception, la dĂ©duction ne mord au contraire quâen partie sur les rapports en jeu et sert avant tout Ă mettre en Ă©vidence les singularitĂ©s que rĂ©vĂšle lâexpĂ©rience. En quoi consistera donc lâexplication proprement dite, en psychologie, câest-Ă -dire une explication fondĂ©e sur lâanalyse des implications, dont nous avons parlĂ© en ce § , mais qui en fournirait la raison et non pas simplement la description ? Les psychologues allemands ont parfois distinguĂ© une « verstehende Psychologie » et une « erklĂ€rende Psychologie » câest-Ă -dire la psychologie qui « comprend », et celle qui « explique ». La premiĂšre se place au point de vue du sujet et cherche Ă dĂ©gager ses mobiles de conduites et les connexions entre ses Ă©tats de conscience : câest le domaine des implications quâelle atteint ainsi, si ce qui prĂ©cĂšde est exact. La seconde se place au point de vue des causes et non point des raisons : elle tend donc toujours vers lâexplication physiologique. Mais il va de soi que la psychologie ne saurait se rĂ©signer Ă cette sorte de coupure en deux parties sĂ©parĂ©es : la conduite est une, et, sauf dans certains Ă©tats limites dâĂ©quilibre oĂč elle tend Ă ĂȘtre purement logique ou purement axiologique, on ne saurait la « comprendre » sans en mĂȘme temps lâ« expliquer », pas plus que lâinverse. Il est, en effet, bien clair que, si les deux sĂ©ries constituĂ©es par les causes physiologiques et les implications psychiques sont irrĂ©ductibles lâune Ă lâautre, elles nâen sont pas moins indissociables : le rĂŽle de lâexplication psychologique, par opposition Ă la logique ou Ă lâaxiologie pures, est ainsi dâintĂ©grer la sĂ©rie des implications dans le contexte des « conduites » elles-mĂȘmes, qui comportent chacune un aspect causal. En dâautres termes, lâexplication psychologique consistera Ă assurer lâunion des implications de la conscience et des causes organiques, de la mĂȘme maniĂšre que lâexplication physique consiste Ă mettre en connexion la dĂ©duction mathĂ©matique et lâexpĂ©rience. Lâanalogie est complĂšte en ce qui concerne les Ă©tats dâĂ©quilibre intellectuel, dans lesquels il sâagit simplement de relier la dĂ©duction logique Ă lâactivitĂ© organique. Mais, dans lâimmense majoritĂ© des Ă©tats, les implications de la conscience demeurent prĂ©logiques, en devenir, et restent solidaires dâune histoire non dĂ©ductible en elle-mĂȘme. Comment donc lâexplication psychologique se constituera-t-elle concrĂštement ?
§ 2. Les pseudo-explications psychologiques
Si la diffĂ©rence essentielle entre le psychique et le physiologique tient Ă lâopposition entre lâimplication et la causalitĂ©, il est clair que lâexplication psychologique ne saurait alors attribuer Ă la conscience, Ă lâesprit ou aux processus mentaux mĂȘme inconscients, aucune « substance » ni aucune causalitĂ© substantielle ou « force », etc. câest-Ă -dire aucune propriĂ©tĂ© conçue sur le modĂšle de la causalitĂ© matĂ©rielle.
Ce sont pourtant ces notions de substance et de force qui ont Ă©tĂ© systĂ©matiquement invoquĂ©es par un grand nombre de doctrines psychologiques, sans cesse rĂ©apparues au cours de lâhistoire et renaissant aujourdâhui encore en fonction de diverses prĂ©occupations philosophiques ou sociales.
Il est inutile de rappeler que la notion dâune substance spirituelle, situĂ©e sur le mĂȘme plan causal que la matiĂšre et interagissant avec elle, a inspirĂ© le spiritualisme classique, avec son hypothĂšse dâune Ăąme douĂ©e de facultĂ©s toutes faites et permanentes, et quâelle se retrouve actuellement jusquâen des thĂ©ories psycho-mĂ©dicales telles que celle de C. G. Jung. Or, indĂ©pendamment du halo affectif et mystique entourant lâintuition du « seelisch », il suffit sans doute, pour dĂ©terminer la valeur des idĂ©es de lâĂąme-substance ou de lâ« énergie psychique » telle que lâinvoquent les adeptes de Jung, de dĂ©gager tout ce que ces notions contiennent de spĂ©cifiquement matĂ©rialiste. De ce que lâesprit est aux antipodes de la matiĂšre, dans la mesure oĂč le sujet est capable de comprĂ©hension et dâĂ©valuation, le spiritualisme en conclut, non pas que lâesprit est par consĂ©quent inexplicable et mĂȘme impensable en termes de matiĂšre, mais au contraire quâil constitue de son cĂŽtĂ© une nouvelle matiĂšre ou un double de la matiĂšre elle-mĂȘme : depuis ses formes archaĂŻques du « double » spirituel, du « souffle », etc., jusquâĂ ses variĂ©tĂ©s modernes (qui substituent le terme dâ« énergie », empruntĂ© Ă la physique scientifique, aux mots de souffle, de vent, etc. empruntĂ©s Ă la physique naĂŻve) il se borne donc Ă doubler lâexplication physiologique dâune explication de mĂȘme apparence notionnelle, mais verbale. Le spiritualisme se contente donc de dĂ©pouiller de la matiĂšre sa visibilitĂ©, sa spatialitĂ©, ses qualitĂ©s pondĂ©rables, etc. et, croyant ainsi aboutir Ă lâesprit, il imagine simplement une substance douĂ©e de causalitĂ©, mais dĂ©pourvue de tous les caractĂšres positifs rendant intelligibles et utilisables en science les idĂ©es de substance et de cause. Le spiritualisme est donc, non seulement un matĂ©rialisme retournĂ©, comme on lâa dit sans cesse, mais un matĂ©rialisme laissant Ă©chapper les propriĂ©tĂ©s essentielles qui opposent le rĂšgne de lâesprit Ă celui de la matiĂšre : Ă savoir le libre jeu dâune raison qui comprend et Ă©value en construisant ses relations sur un autre plan que celui des objets eux-mĂȘmes, puisquâelle intervient activement dans leur prise de possession. Lâaction du sujet imaginĂ©e sur le modĂšle des actions de lâobjet, tel est le spiritualisme, alors quâil sâagirait dâexpliquer lâactivitĂ© du sujet en rĂ©ciprocitĂ© avec lâobjet, par lâinterdĂ©pendance de leurs caractĂšres simultanĂ©ment indissociables et irrĂ©ductibles.
Or, si Ă©trangĂšres au spiritualisme classique quâelles puissent le paraĂźtre, toutes les explications psychologiques fondĂ©es sur les notions de substance et de force participent de prĂšs ou de loin Ă ces thĂšses initiales. Ainsi les thĂ©ories freudiennes, qui constituent en psychologie le modĂšle dâune science de lâidentitĂ©, au sens meyersonien du terme, rĂ©tablissent sans cesse, sous lâidentitĂ© de lâinstinct ou des Ă©lĂ©ments inconscients, cette substance causale qui constitue le mythe principal et sans cesse renaissant des psychologies non critiques (nous parlons des thĂ©ories explicatives gĂ©nĂ©rales de Freud, telle que celle de lâ« instinct », etc. et non pas des nombreux faits nouveaux quâil a mis en Ă©vidence avec un grand succĂšs).
On sait, en effet, que la conception freudienne de lâinstinct ne coĂŻncide ni avec la notion biologique dâun mĂ©canisme hĂ©rĂ©ditaire tout montĂ© et relativement invariant, ni avec la notion psycho-sociologique dâune suite de constructions surajoutĂ©es du dehors Ă lâinstinct biologique : lâinstinct freudien est une sorte de force substantielle ou dâĂ©nergie, se conservant telle quelle tout en se transfĂ©rant dâun objet Ă lâautre. En dĂ©plaçant ainsi ses « charges » sans altĂ©rer son identitĂ©, lâinstinct sâattache successivement Ă un certain nombre dâobjets, le corps propre, dâabord, les parents ensuite, puis une succession de personnages divers, et chaque expĂ©rience affective crĂ©e Ă la fois des « complexes » de sentiments et de souvenirs, demeurant tous deux permanentes dans lâinconscient. Il en rĂ©sulte que, dans une situation actuelle donnĂ©e, les personnes en jeu sont « identifiĂ©es » inconsciemment aux modĂšles passĂ©s et que les rĂ©actions sont modifiĂ©es par ces identifications, ces transferts, et les « projections » des sentiments antĂ©rieurs sur la rĂ©alitĂ© prĂ©sente.
Or, si chacun admet aujourdâhui la remarquable solidaritĂ©, dĂ©couverte par le freudisme, entre lâaffectivitĂ© dâun individu et lâensemble de son passĂ©, en particulier infantile, les thĂ©ories explicatives de la psychanalyse ont rencontrĂ© de la part de la psychologie expĂ©rimentale une rĂ©sistance trĂšs nette Ă cause prĂ©cisĂ©ment de leur substantialisme. De ce quâil existe une continuitĂ© dans les rĂ©actions affectives successives dâun individu au cours de sa vie entiĂšre, on nâen saurait dĂ©duire, en effet, quâelles soient les manifestations dâune Ă©nergie instinctive unique, car rien nâempĂȘche que des structures nouvelles, se construisant Ă chaque palier du dĂ©veloppement, ne sâintĂšgrent par assimilation rĂ©ciproque les structures antĂ©rieures. Et, surtout, le fait que le passĂ© agisse sur le prĂ©sent ne prouve pas lâexistence de souvenirs inconscients, ni mĂȘme de « sentiments » permanents subsistant dans lâinconscient Ă lâĂ©tat latent durant les pĂ©riodes oĂč ils ne se manifestent pas. Il suffit, pour rendre compte de lâensemble des faits, dâadmettre lâexistence de « schĂšmes affectifs » qui constitueraient lâaspect affectif des schĂšmes de rĂ©action ou qui consisteraient en schĂšmes de rĂ©action relatifs aux personnes, comme il en existe de relatifs Ă des objets quelconques. Or, de mĂȘme que lâassimilation de la gravitation cĂ©leste au schĂšme de chute des corps nâimplique pas que Newton aient « identifié » inconsciemment les planĂštes Ă la pomme qui, dit-on, lui a suggĂ©rĂ© son hypothĂšse, de mĂȘme lâassimilation des personnes Ă un schĂšme de rĂ©action consistant Ă lutter contre tout autoritarisme nâimplique pas nĂ©cessairement une « identification » de ces personnes aux souvenirs inconscients que lâon garde depuis sa tendre enfance dâun pĂšre autoritaire : il suffit dâadmettre que les modes de rĂ©agir construits Ă lâĂ©gard de ce dernier se soient conservĂ©s Ă titre de schĂšmes de conduite, schĂšmes Ă la fois cognitifs et affectifs, mais qui, Ă cause de leur caractĂšre intime, sont susceptibles de se traduire symboliquement dans la pensĂ©e imagĂ©e (rĂȘve, etc.) mieux encore que verbalement dans le systĂšme des signes collectifs du langage. Or, sitĂŽt remplacĂ©e la causalitĂ© substantielle de lâinstinct, des sentiments et des souvenirs inconscients par la continuitĂ© motrice des schĂšmes de rĂ©action, on saisit Ă nouveau comment, Ă cĂŽtĂ© de la sĂ©rie causale constituĂ©e par les Ă©lĂ©ments physiologiques de ces conduites, la sĂ©rie proprement psychologique se rĂ©duit Ă des implications entre de tels schĂšmes et entre les valeurs quâils reprĂ©sentent du point de vue de lâaffectivitĂ© du sujet.
Mais le substantialisme psychologique a pris bien dâautres formes que celle du freudisme. La plus courante est celle qui fait appel Ă la notion de « synthĂšse » mentale, concept que les partisans dâune psychologie explicative ont opposĂ© Ă lâassociationnisme simpliste de modĂšle purement physiologique. On sait comment Pierre Janet a commencĂ© par adopter ce point de vue dans sa belle thĂšse sur Lâautomatisme psychologique (1889), dans laquelle on retrouve dâailleurs par endroits une tonalitĂ© spiritualiste assez nette, sans doute due Ă lâinfluence du philosophe Paul Janet : la vie mentale consisterait en une hiĂ©rarchie de systĂšmes subordonnĂ©s normalement Ă un pouvoir de synthĂšse totale, ou conscience du moi, mais susceptibles de fonctionner Ă lâĂ©tat isolĂ© (câest-Ă -dire « automatiquement ») lors des dĂ©sagrĂ©gations momentanĂ©es ou durables de cette synthĂšse dâensemble. Or, en quoi consiste une synthĂšse, terme intermĂ©diaire entre lâĂąme substantielle et les associations ? Dâun point de vue statique, elle se rĂ©duit sans plus Ă lâintĂ©gration ordonnĂ©e des structures successivement construites au cours du dĂ©veloppement. P. Janet lui-mĂȘme, aprĂšs avoir Ă©tĂ© sĂ©duit par le premier de ces deux points de vue sâest engagĂ© rĂ©solument dans la seconde direction. Chacun connaĂźt les beaux travaux quâil a fournis depuis dans le domaine de la psychologie des conduites, analysant simultanĂ©ment la succession gĂ©nĂ©tique de celles-ci et les oscillations du niveau mental au sein du systĂšme hiĂ©rarchique quâelles constituent par leur intĂ©gration progressive. Mais si cette psychologie des conduites aboutit nĂ©cessairement Ă une conception opĂ©ratoire de lâintelligence (dans ses liaisons avec lâaction) et de la vie affective (conçue comme le systĂšme des rĂ©gulations de cette mĂȘme action), il a subsistĂ© nĂ©anmoins chez Janet comme une nostalgie de son idĂ©e premiĂšre dâune force de synthĂšse. LâĂ©conomie des actions, assurĂ©e par les sentiments Ă©lĂ©mentaires, consiste en effet Ă rĂ©gler lâemploi des Ă©nergies dont dispose le sujet : mais ces Ă©nergies elles-mĂȘmes, cette « force » psychologique dont le rĂ©glage sâaltĂšre chez les nĂ©vrosĂ©s, est-elle lâexpression du fonctionnement de lâorganisme, ou constitue-t-elle une Ă©nergie spĂ©ciale ? Janet nâa jamais cessĂ© dâen appeler sur ce point aux connaissances Ă venir, sans oser Ă©carter la seconde hypothĂšse.
Mais, tandis que P. Janet lui-mĂȘme, avec sa maĂźtrise et son information clinique, a su rapidement Ă©viter les Ă©cueils de la notion de synthĂšse, on sait assez comment certains auteurs, tels que Dwelshauwers, ont trouvĂ© en elle lâexplication universelle. Or, si lâidĂ©e de synthĂšse constitue dĂ©jĂ un modĂšle bien vague au point descriptif, on ne saurait la transformer en notion explicative quâen sâenfermant dans lâalternative suivante : ou bien la synthĂšse est le rĂ©sultat dâune force de synthĂšse et lâon retombe dans les difficultĂ©s propres Ă la substance et Ă la causalitĂ© spirituelles, ou bien « synthĂšse » signifie simplement « systĂšme » et il est alors nĂ©cessaire de dĂ©gager les opĂ©rations en jeu qui permettent la systĂ©matisation. Seulement, en ce dernier cas, lâexplication par la synthĂšse se rĂ©duit Ă lâexplication opĂ©ratoire et lâon quitte alors le plan des interprĂ©tations attribuant Ă lâesprit une « force » pour se placer sur celui des implications entre schĂšmes et rapports.
La notion de « synthĂšse » nâen a pas moins eu une double utilitĂ© historique. En premier lieu, elle a constituĂ© une rĂ©action momentanĂ©ment efficace contre les exagĂ©rations de lâassociationnisme. Alors que ce modĂšle explicatif traduisait directement en termes de psychologie les connexions relevant du systĂšme nerveux, sans se soucier des caractĂšres propres de lâactivitĂ© mentale et surtout de son irrĂ©ductibilitĂ© Ă lâĂ©gard de tout morcelage, lâinterprĂ©tation par la synthĂšse a eu tout au moins le mĂ©rite dâinsister sur lâorganisation dâensemble de lâesprit. DâoĂč le second rĂŽle quâelle a joué : en dĂ©passant simultanĂ©ment le spiritualisme et lâassociationnisme, elle a prĂ©parĂ© un nouveau mode dâexplication : celui qui fait appel aux « totalitĂ©s » prĂ©alables aux synthĂšses et Ă leurs Ă©lĂ©ments. On sait quâen 1890, soit peu aprĂšs le premier livre de P. Janet, von Ehrenfels dĂ©couvrait lâexistence de qualitĂ©s perceptives dâensemble, indĂ©pendantes des Ă©lĂ©ments constituants et ne rĂ©sultant que de leurs rapports (p. ex. une mĂ©lodie transposĂ©e, avec changement de toutes les notes). Or, cette dĂ©couverte, avant dâaboutir Ă lâĂ©laboration de la thĂ©orie de la Forme, sous son aspect actuel qui a rejoint lâexplication physiologique, a donnĂ© lieu aux travaux des auteurs que lâon a souvent rĂ©unis sous le nom dâĂ©cole de Graz et dont A. Meinong est le plus reprĂ©sentatif.
LâintĂ©rĂȘt des doctrines de Meinong est dâavoir tentĂ© une explication de lâensemble des faits relevant Ă la fois de la perception et de lâintelligence. En ces deux domaines existent, en effet, des totalitĂ©s surajoutĂ©es Ă leurs Ă©lĂ©ments constituants : les qualitĂ©s dâensemble dans lâordre de la perception et les objets complexes dans celui de la logique. Mais ces totalitĂ©s ne sont pas pour lui des formes dâĂ©quilibre donnĂ©es en mĂȘme temps que les Ă©lĂ©ments et rĂ©sultant physiologiquement de leur contact mĂȘme : elles attestent, de son point de vue, lâexistence dâune « productivité » consciente et spontanĂ©e, qui les surajoute Ă leurs Ă©lĂ©ments. Or, câest lĂ quâest la difficulté : expliquant lâinfĂ©rieur par le supĂ©rieur dans le domaine de la perception, la thĂ©orie aboutit Ă un rĂ©alisme des concepts et des ĂȘtres logiques sur le terrain de lâintelligence.
Seulement lâhistoire mĂȘme de la notion de totalitĂ© a dĂ©noncĂ© lâambigĂŒitĂ© dâune telle position. Au lieu de considĂ©rer les sensations comme des Ă©lĂ©ments constituants dâune totalitĂ© qui se surajouterait consciemment Ă eux, la thĂ©orie de la Forme a niĂ© lâexistence de tout Ă©lĂ©ment prĂ©alable Ă la construction des structures totales. Celles-ci se rĂ©duisent par consĂ©quent Ă une simple forme dâĂ©quilibre, rĂ©sultant de la disposition du « champ » perceptif envisagĂ© dans son ensemble, et lâexplication des structures est alors Ă chercher dans les lois physiologiques du circuit nerveux. Nous avons dĂ©jĂ vu (§ 1) comment cette hypothĂšse a Ă©tĂ© confirmĂ©e par la dĂ©couverte des champs polysynaptiques. Mais nous avons vu Ă©galement que ce genre dâexplications physiologiques nâexclut en rien, mais appelle au contraire lâanalyse psychologique des rapports perçus et de leurs connexions implicatrices.
Bref, quels que soient les types dâexplications proprement psychologiques auxquels on ait recours, leur destinĂ©e historique est toujours pareille : ou bien les substances, forces et causes spirituelles inventĂ©es par le psychologue se rĂ©duisent Ă des mĂ©canismes physiologiques, ou bien, demeurant sur le terrain de la psychologie pure, elles perdent peu Ă peu leur caractĂšre substantiel et causal pour se rĂ©duire Ă un systĂšme dâopĂ©rations et dâimplications.
Faut-il en conclure alors que la psychologie proprement dite en est rĂ©duite Ă devenir essentiellement une « psychologie rĂ©flexive », terme sous lequel les philosophes dĂ©signent lâanalyse introspective de la pensĂ©e logique, ou une simple « psychologie de la pensĂ©e » sur le modĂšle des travaux de lâĂ©cole de Wurzbourg, conduits par la mĂ©thode de lâintrospection provoquĂ©e ? Telle nâest certainement pas la conclusion de ce qui prĂ©cĂšde, car Ă de telles mĂ©thodes il manque la dimension gĂ©nĂ©tique, condition nĂ©cessaire et prĂ©alable de toute investigation psychologique. Or, lâinversion de la perspective gĂ©nĂ©tique aboutit tĂŽt ou tard Ă un panlogisme illĂ©gitime parce que gĂ©nĂ©ralisant Ă tous les niveaux le systĂšme des implications achevĂ©es qui caractĂ©rise les Ă©tats terminaux dâĂ©quilibre du dĂ©veloppement 10. Ă ce logicisme statique, lâanalyse du dĂ©veloppement lui-mĂȘme oppose, au contraire, le primat de lâopĂ©ration, câest-Ă -dire de cette activitĂ© qui conduit de lâaction Ă la pensĂ©e au lieu de partir de la pensĂ©e toute faite.
§ 3. Lâexplication gĂ©nĂ©tique et opĂ©ratoire
La psychologie sâĂ©tend et oscille entre la physiologie et la logique, telle est la conclusion Ă laquelle conduit la comparaison des divers types dâexplication compris entre la psycho-rĂ©flexologie et la « psychologie de la pensĂ©e ». Ă lâexplication purement causale, et organiciste, propre Ă la physiologie, la rĂ©alitĂ© mentale nâĂ©chappe que sous la forme dâun systĂšme dâopĂ©rations liĂ©es entre elles par des implications nĂ©cessaires et non plus par la causalitĂ©. Au dĂ©terminisme neurologique sâoppose ainsi la nĂ©cessitĂ© opĂ©ratoire, et la dualitĂ© de ces deux plans sâaffirme en toute clartĂ© lorsque le sujet atteint le niveau de la dĂ©duction intelligente et de la volontĂ© morale, et lorsque cette dĂ©duction spontanĂ©e dĂ©borde lâexpĂ©rience de la rĂ©alitĂ© matĂ©rielle, de mĂȘme que la volontĂ© oppose les valeurs supĂ©rieures Ă la tyrannie des dĂ©sirs ou des valeurs Ă©lĂ©mentaires.
Mais la conscience de la nĂ©cessitĂ© nâapparaĂźt quâau terme de lâĂ©volution mentale. Que le sujet parvienne, sur ce palier terminal, Ă grouper entre elles les opĂ©rations intellectuelles en un systĂšme gĂ©nĂ©rateur dâimplications nĂ©cessaires, ou Ă grouper entre elles les valeurs au moyen de cette opĂ©ration affective quâest la volontĂ©, câest lĂ une premiĂšre donnĂ©e de fait, essentielle Ă la constitution dâune psychologie opĂ©ratoire, mais Ă coup sĂ»r insuffisante pour comprendre les stades initiaux : la connaissance psychologique des seuls rapports logiques ou des seuls sentiments moraux constituerait un faible instrument dâanalyse de lâintelligence ou de la vie affective de lâenfant avant lâapparition du langage, ou des animaux supĂ©rieurs dont nous ignorons tout de la conscience probable. RĂ©duire la psychologie au domaine des implications opĂ©ratoires semble donc au premier abord en limiter abusivement le champ dâinvestigation et laisser Ă©chapper lâessentiel des mĂ©canismes mentaux.
Mais la nĂ©cessitĂ©, intĂ©rieurement sentie par la conscience Ă un certain palier dâĂ©volution, constitue essentiellement lâindice que les conduites ont atteint un Ă©tat dâĂ©quilibre : or, qui dit Ă©quilibre en appelle, par cela mĂȘme, Ă tout le processus Ă©volutif aboutissant Ă cet Ă©tat terminal. Et qui dit Ă©volution tendant vers une forme dâĂ©quilibre affirme par cela mĂȘme que la comprĂ©hension de cette Ă©volution doit tenir compte simultanĂ©ment des stades initiaux et de lâĂ©tat final. LâopĂ©ration intellectuelle ou volontaire, ainsi que les implications entre rapports logiques ou entre valeurs supĂ©rieurs, ne constituera pas, comme les notions de lâĂąme substantielle, de la « synthĂšse » ou mĂȘme de la « totalité », un principe explicatif valable Ă tous les niveaux, mais le problĂšme mĂȘme de la psychologie opĂ©ratoire, câest-Ă -dire la rĂ©alitĂ© Ă expliquer en tant quâaboutissement du processus Ă©volutif dont elle reprĂ©sente simplement une forme dâĂ©quilibre atteinte aujourdâhui en ses Ă©tats terminaux. Nous avons insistĂ©, en effet, au § 1 sur le fait que les sortes dâimplications intervenant dans les Ă©tats perceptifs ou sensori-moteurs Ă©lĂ©mentaires ne sont pas des implications complĂštes, câest-Ă -dire reliĂ©es par des liens de nĂ©cessitĂ© entiĂšre : de telles implications incomplĂštes attestent donc la rĂ©alitĂ© dâun mĂ©lange initial entre le causal et lâimplication mĂȘme, et le problĂšme se pose par consĂ©quent de savoir comment lâimplication complĂšte ou pure se construit peu Ă peu.
La question des rapports entre le physiologique et le psychologique sâĂ©nonce donc tout autrement pour une psychologie opĂ©ratoire que pour une psychologie substantialiste. Pour cette derniĂšre, il existe dĂšs le dĂ©part un corps et un esprit, celui-ci Ă©tant alors pourvu de tous les caractĂšres qui le dĂ©finiront Ă lâĂ©tat dâachĂšvement : il sâagira donc simplement de le concevoir sous une forme virtuelle ou potentielle au cours des stades initiaux. La psychologie opĂ©ratoire, au contraire, sera gĂ©nĂ©tique, câest-Ă -dire que, dĂ©finissant lâesprit par la nĂ©cessitĂ© propre aux opĂ©rations quâil devient capable dâeffectuer, une telle psychologie se refusera Ă partir de structures a priori situĂ©es Ă la source du dĂ©veloppement et placera la nĂ©cessitĂ© au terme seulement de ce dĂ©veloppement. Celui-ci consistera dĂšs lors en une construction rĂ©elle, le problĂšme fondamental de la psychologie opĂ©ratoire Ă©tant dâexpliquer comment cette construction est possible et comment elle sâeffectue. Ce nâest donc que dans les Ă©tats terminaux dâĂ©quilibre que le rapport du physiologique et de la conscience se prĂ©sentera sous la forme dâune relation entre la causalitĂ© matĂ©rielle, dâun cĂŽtĂ©, et un systĂšme dâimplications pures, de lâautre cĂŽtĂ©, parce que seules les opĂ©rations finales du dĂ©veloppement atteignent cette implication au sens strict du terme.
Entre les Ă©tats initiaux et ces Ă©tats terminaux, par contre, la construction de lâesprit entraĂźne une diffĂ©renciation progressive de la causalitĂ© physiologique et de lâimplication mentale. Comment donc lâexplication gĂ©nĂ©tique rendra-t-elle compte de cette construction et de cette diffĂ©renciation du concept et du psychique sans retomber dans les difficultĂ©s de la psychologie substantialiste ?
Câest ici que la notion de conduite manifeste Ă la fois sa fĂ©conditĂ© et ses Ă©quivoques possibles. Une conduite intĂ©riorisĂ©e, telle quâune opĂ©ration de rĂ©union (1 + 1 = 2 ou A + Aâ = B) est un systĂšme dâĂ©tats de conscience reliĂ©s entre eux par des liens de pure nĂ©cessitĂ©, puisque 2 (ou B) nâest pas causĂ© mais impliquĂ© par 1 + 1 (ou A + Aâ) ; mais dire que ce systĂšme est une conduite intĂ©riorisĂ©e signifie, dâautre part, quâil dĂ©rive gĂ©nĂ©tiquement de conduites extĂ©rieures ou effectives telles que lâaction de rĂ©unir manuellement deux objets en une seule collection. Or, cette conduite effective, point de dĂ©part de lâopĂ©ration intĂ©rieure qui se constituera grĂące Ă la composition rĂ©versible de toutes les actions possibles exĂ©cutĂ©es sur des objets symboliques, ne consiste pas elle-mĂȘme, lors de ses stades initiaux, en une opĂ©ration pure, mais bien en une rĂ©alitĂ© mixte comprenant simultanĂ©ment des mouvements du corps, physiologiquement conditionnĂ©s, et des Ă©tats de conscience. Une conduite, en son Ă©tat initial participe donc simultanĂ©ment de la causalitĂ© organique et de lâimplication consciente. Câest pourquoi lâunique psychologie explicative est celle qui fait appel Ă la conduite, par opposition aux psychologies de la seule conscience, lesquelles aboutissent Ă ne constituer quâune logique et quâune axiologie introspectives et non pas opĂ©ratoires. Mais, pour expliquer les opĂ©rations, la psychologie de la conduite est obligĂ©e de relier les formes infĂ©rieures dâimplication Ă la causalitĂ© organique elle-mĂȘme. Nâest-ce pas alors au prix dâune Ă©quivoque fondamentale, consistant sans plus Ă confondre la vie et lâintelligence, ou la causalitĂ© et lâimplication Ă la faveur de lâobscuritĂ© propre aux stades initiaux ?
Il ne faut pas se le dissimuler, en effet, la psychologie gĂ©nĂ©tique des conduites ne se propose pas moins que de relier les deux termes extrĂȘmes entre lesquels oscille la psychologie, câest-Ă -dire la biologie et la logique, et cela par le moyen dâun mĂ©canisme opĂ©ratoire dont les racines plongent dans la vie organique et dont le dĂ©veloppement engendre les implications logico-mathĂ©matiques. Pour tout dire, ce programme revient donc Ă vouloir fermer le secteur du cercle des sciences qui sâĂ©tend entre la biologie et les mathĂ©matiques, et cette fermeture comprend prĂ©cisĂ©ment le passage de lâorganique Ă lâopĂ©ratoire, par consĂ©quent de la causalitĂ© Ă lâimplication. Comment donc procĂšde la pensĂ©e psychologique pour avoir lâaudace de tenter une telle explication, et comment sây prend-elle pour ne tomber ni dans la rĂ©duction dĂ©formante du supĂ©rieur (implication opĂ©ratoire) Ă lâinfĂ©rieur (causalitĂ© organique), ni prĂ©former la premiĂšre dans le second ?
Le premier point Ă souligner est que, au sein mĂȘme de la conduite, la conscience nâest jamais rĂ©duite au fait organique, ni par consĂ©quent lâimplication (complĂšte ou mĂȘme incomplĂšte) Ă la causalitĂ©, du fait que chacun sâaccorde sous une forme ou sous une autre Ă tourner la difficultĂ© au moyen dâun principe de prudence et de rĂ©duction maximale des hypothĂšses, qui est le « principe de parallĂ©lisme » entre la conscience et ses concomitants organiques (nous y reviendrons au § 4). Il nâest donc jamais question de tirer purement et simplement le fait de conscience (ou dâimplication) du fait organique (ou de causalitĂ©), mais uniquement de chercher, dans une conduite dĂ©terminĂ©e, Ă quel fait organique peut « correspondre » (par simple isomorphisme ou parallĂ©lisme) tel fait de conscience ou dâimplication.
Ce principe admis par hypothĂšse (nous verrons au § 4 ses avantages et ses difficultĂ©s), nous pouvons constater que les deux faits fondamentaux, qui, Ă eux deux, remplissent les conditions nĂ©cessaires, et dâailleurs suffisantes, pour amorcer lâexplication opĂ©ratoire des implications logico-mathĂ©matiques, se trouvent ĂȘtre lâun et lâautre susceptibles de prĂ©senter un tel isomorphisme ou parallĂ©lisme ; câest-Ă -dire que tout en revĂȘtant une signification prĂ©cise du point de vue de lâimplication consciente, ils correspondent Ă des concomitants dont la signification est Ă©galement prĂ©cise du point de vue de la causalitĂ© organique : câest lâexistence de formes emboĂźtĂ©es et câest la rĂ©versibilitĂ© de leurs transformations possibles.
Nous avons, en effet, insistĂ© (au cours de tout le chap. IX) sur cette circonstance remarquable que les « formes » créées par lâorganisation vitale se trouvent emboĂźtĂ©es les unes dans les autres de maniĂšre telle que la classification des ĂȘtres vivants a constituĂ© simultanĂ©ment la premiĂšre des structures de connaissance de la biologie et le point de dĂ©part de la logique formelle. Un tel fait ne signifie naturellement pas que les implications logiques sont prĂ©formĂ©es dans lâactivitĂ© morphogĂ©nĂ©tique de la vie, mais, entre cette activitĂ© et la construction des « formes » de la perception et de la reprĂ©sentation, on peut trouver des intermĂ©diaires, telles les activitĂ©s rĂ©flexes et instinctives qui prolongent les « formes » des organes tout en engendrant par ailleurs des « formes » dâactivitĂ© mentale.
En second lieu, nous avons vu (chap. X § 2 et 6) combien apparaissent essentiels aux biologistes contemporains les divers fonctionnements anticipateurs dont tĂ©moigne lâorganisme en son ontogenĂšse (et par consĂ©quent en ses mĂ©canismes gĂ©nĂ©tiques eux-mĂȘmes). Or, les rĂ©flexes et instincts eux-mĂȘmes tĂ©moignant constamment dâun tel pouvoir anticipateur, on est aujourdâhui conduit Ă admettre une double sĂ©rie de processus dâanticipation, les uns organiques, les autres mentaux avec, entre deux, les comportements hĂ©rĂ©ditaires de nature rĂ©flexe ou instinctive. Cela Ă©tant, il est clair quâentre les anticipations Ă©lĂ©mentaires et les mĂ©canismes opĂ©ratoires on trouve une suite continue dâintermĂ©diaires, la rĂ©versibilitĂ© propre aux opĂ©rations de lâintelligence Ă©tant ainsi prĂ©parĂ©e par cette semi-rĂ©versibilitĂ© nĂ©cessaire aux anticipations soit mentales soit organiques. Ici Ă nouveau, par consĂ©quent, nous sommes en prĂ©sence dâun mĂ©canisme commun aux faits mentaux et aux faits biologiques et la chose est dâautant plus importante que cette anticipation intervient prĂ©cisĂ©ment dans la morphogenĂšse (dans lâ« ontogenĂšse prĂ©parante du futur) comme dit CuĂ©not), câest-Ă -dire dans les transformations des « formes » elles-mĂȘmes.
La rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire, ou plutĂŽt les divers types de rĂ©gulations qui aboutiront Ă cette rĂ©versibilitĂ© mais qui tĂ©moignent, eux-mĂȘmes Ă des degrĂ©s variables, dâune semi-rĂ©versibilitĂ© augmentant dâimportance avec les paliers successifs du dĂ©veloppement, trouve ainsi un concomitant organique possible dans les fonctionnements anticipateurs dĂ©jĂ Ă lâĆuvre au sein de la matiĂšre vivante.
Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, lâimplication mentale comporte donc un isomorphe (ou un parallĂšle) dans certaines structures causales organiques, qui assurent, dâune part, la construction de « formes » vivantes emboĂźtables, et, dâautre part, les mĂ©canismes anticipateurs douĂ©s dâun dĂ©but de rĂ©versibilitĂ©. Ce dernier point est particuliĂšrement important Ă noter, car la rĂ©versibilitĂ© des conduites joue prĂ©cisĂ©ment, dans lâexplication opĂ©ratoire, un double rĂŽle tenant Ă la fois de lâimplication et de la causalité : la rĂ©versibilitĂ© logique, qui se prĂ©sente sous la forme dâune inversion possible des opĂ©rations directes en opĂ©rations inverses, fonde la nĂ©cessitĂ© des implications, tandis que la rĂ©versibilitĂ© psychologique ou inversion des actions et des conduites comme telles, relie cette rĂ©versibilitĂ© logique des implications Ă un mĂ©canisme causal organique que lâon peut qualifier de « renversable » (comme dit Duhem de la rĂ©versibilitĂ© physique) et qui intĂ©resse la motricitĂ© elle-mĂȘme.
On voit donc que, grĂące au principe du parallĂ©lisme, sur la signification duquel se trouvent par consĂ©quent reportĂ©s tous les problĂšmes fondamentaux (voir § 4), le parallĂšle (sur lequel nous avons insistĂ© au chap. X) entre les explications de lâadaptation biologique et les explications de la connaissance, acquiert un sens psychologique prĂ©cis, relatif Ă lâinterprĂ©tation de lâintelligence elle-mĂȘme et des mĂ©canismes sensori-moteurs qui la prĂ©parent. Ainsi se trouve non pas naturellement rempli, mais au moins justifiĂ©, le programme si ambitieux de la psychologie gĂ©nĂ©tique : fournir une explication des opĂ©rations de lâintelligence, qui soit de nature Ă relier les rĂ©alitĂ©s biologiques et logiques selon une sĂ©rie continue conduisant des « formes » Ă©lĂ©mentaires de la conduite aux structures opĂ©ratoires elles-mĂȘmes.
Mais en quoi consiste alors en fait lâexplication opĂ©ratoire et comment reliera-t-elle au moyen du parallĂ©lisme psychophysiologique, la causalitĂ© inhĂ©rente Ă lâaspect organique des conduites Ă lâimplication inhĂ©rente aux opĂ©rations conscientes ? Câest ici quâintervient la notion dâĂ©quilibre, en son double sens soit causal, soit relatif aux implications opĂ©ratoires. Le passage dâun stade gĂ©nĂ©tique Ă un autre consiste, en effet, toujours en un passage dâun domaine plus restreint dâĂ©quilibre Ă un domaine plus large, donc dâun Ă©quilibre moins stable (Ă cause des limites mĂȘmes du domaine dâapplication des conduites considĂ©rĂ©es Ă un Ă©quilibre plus stable (ensuite de lâĂ©largissement du domaine dâapplication des conduites nouvellement apparues). Par exemple, la perception simple a un domaine restreint dâĂ©quilibre, puisquâelle ne dĂ©passe pas le « champ » des objets prĂ©sents, et cet Ă©quilibre est peu stable, puisque sitĂŽt changĂ© lâun de ces objets, la perception en est altĂ©rĂ©e ; la reprĂ©sentation, au contraire, en portant sur les objets absents comme sur les prĂ©sents, prĂ©sente un Ă©quilibre Ă la fois plus large et plus stable ; cet Ă©largissement et cette stabilitĂ© augmenteront encore lorsque la reprĂ©sentation portera sur les transformations comme telles et non plus sur les seuls Ă©tats statiques ; etc. La psychologie opĂ©ratoire sera donc essentiellement une thĂ©orie des formes dâĂ©quilibre et des passages dâune forme Ă une autre, et câest en rĂ©alisant un Ă©quilibre toujours plus mobile et plus stable que les opĂ©rations finissent par prendre une forme logique proprement dite au terme dâune Ă©volution dĂ©butant par des conduites Ă©trangĂšres Ă toute logique stricte (cf. la prĂ©logique perceptive rappelĂ©e au § 1).
Or, la notion dâĂ©quilibre appliquĂ©e aux conduites suppose assurĂ©ment, en son point de dĂ©part, la causalitĂ© organique. On dira p. ex. quâune habitude motrice est en Ă©quilibre lorsque rien ne la modifie plus, tandis quâelle nâĂ©tait point encore en Ă©quilibre durant la phase dâapprentissage et cessera Ă nouveau de lâĂȘtre lorsque les circonstances changeront : lâĂ©quilibre implique en ce cas un ensemble de relations causales entre les mouvements, les rĂ©actions sensorielles de nature physiologique et les actions du milieu. Mais, mĂȘme en cette forme Ă©lĂ©mentaire de conduite Ă©quilibrĂ©e on peut dĂ©jĂ faire correspondre Ă cet Ă©quilibre causal un Ă©quilibre entre rapports mentaux, donc entre implications : il y a stabilitĂ© des rapports, du point de vue intellectuel, entre les signaux perceptifs et les schĂšmes dâaction et, du point de vue affectif, entre les significations attribuĂ©es aux mouvements et aux objets sur lesquels ils portent, ainsi quâentre les valeurs. Si nous examinons, Ă lâautre extrĂ©mitĂ© de lâĂ©chelle, un systĂšme de concepts et de relations logiques, nous dirons quâil est en Ă©quilibre sâil peut sâappliquer Ă des contenus nouveaux sans en ĂȘtre modifiĂ© sinon par adjonction de nouvelles classes ou de nouvelles relations ne dĂ©truisant pas les anciennes. En un tel Ă©quilibre intervient assurĂ©ment Ă nouveau un Ă©lĂ©ment causal, intĂ©ressant les concomitants organiques de la pensĂ©e, mais cet Ă©lĂ©ment joue un rĂŽle beaucoup moins apparent dans les conduites intĂ©riorisĂ©es constituĂ©es par les opĂ©rations logiques que dans les conduites extĂ©rieures envisagĂ©es Ă lâinstant Ă propos de lâhabitude motrice. Par contre, lâĂ©quilibre entre implications est Ă©vident : câest le « groupement » lui-mĂȘme des classes et des relations qui le manifeste, en tant que systĂšme dâopĂ©rations conscientes Ă composition rĂ©versible rigoureuse.
On pourrait donc soutenir que, dans les formes successives dâĂ©quilibre des conduites se constituant au cours du dĂ©veloppement, lâaspect causal de lâĂ©quilibre joue un rĂŽle relativement dĂ©croissant et lâaspect implicatif un rĂŽle augmentant corrĂ©lativement dâimportance. Mais il faut dire plus, car le lien dâisomorphisme ou de « parallĂ©lisme » entre ces deux aspects causal et implicatif de la conduite, se trouve ĂȘtre particuliĂšrement Ă©vident, dans le cas privilĂ©giĂ© de la notion dâĂ©quilibre. Chacun sait, en effet (nous y avons insistĂ© Introd. § 5) que la notion dâĂ©quilibre, mĂȘme en un domaine purement causal comme le domaine physique, nâest pas dĂ©terminĂ©e uniquement par les rapports de causalitĂ© entre mouvements rĂ©els ou actuels, mais aussi par des rapports de nĂ©cessitĂ© entre les mouvements possibles : le principe des vitesses ou travaux virtuels, p. ex., exprime le fait quâun systĂšme est en Ă©quilibre quand les travaux virtuels, conformes aux liaisons qui lui sont attachĂ©es, ont une rĂ©sultante nulle, ce qui signifie donc que lâĂ©quilibre est assurĂ© par des rapports nĂ©cessaires entre mouvements possibles, et non pas seulement rĂ©els. Un Ă©quilibre constitue ainsi un Ă©tat qui est idĂ©al autant que rĂ©el, puisquâil dĂ©pend du possible et de la nĂ©cessitĂ© conditionnelle qui caractĂ©rise ce dernier ; le rĂ©el ne connaĂźt que des degrĂ©s plus ou moins approchĂ©s dâĂ©quilibre par rapport Ă cette forme idĂ©ale. Or, la diffĂ©rence entre la rĂ©alitĂ© mentale et la rĂ©alitĂ© physique est prĂ©cisĂ©ment essentielle Ă cet Ă©gard : lâĂ©quilibre physique est dĂ©duit par le physicien et le possible, le nĂ©cessaire, ou, en un mot, lâidĂ©al nâexistent que dans son esprit, en tant que celui-ci reconstruit le rĂ©el ; au contraire lâĂ©quilibre psychique a ceci de particulier quâil sâimpose Ă la rĂ©alitĂ© mentale comme telle et cela mĂȘme en ce qui concerne lâaspect idĂ©al de la forme dâĂ©quilibre (rapports nĂ©cessaires entre transformations simplement possibles). En effet, dans les conduites proprement opĂ©ratoires, le sujet a conscience des opĂ©rations possibles autant que des opĂ©rations quâil effectue rĂ©ellement (p. ex. en rĂ©unissant A + Aâ = B, il sait que A = B â Aâ, par inversion possible de lâopĂ©ration directe) et seule cette conscience des opĂ©rations possibles donne au systĂšme dâensemble son caractĂšre de nĂ©cessitĂ©. Autrement dit, la notion dâĂ©quilibre permet de concevoir un isomorphisme (ou « parallĂ©lisme ») dâensemble entre le mental et le physiologique en ce qui concerne chacune des formes dâĂ©quilibre se succĂ©dant au cours du dĂ©veloppement : aux transformations dâun systĂšme qui, du point de vue organique sont simplement rĂ©alisables, donc possibles, mais non plus, ou non encore rĂ©elles, correspondent, du point de vue de la conscience, les implications elles-mĂȘmes en tant que rapports nĂ©cessaires entre transformations reconstituĂ©es ou anticipĂ©es ; le domaine de lâidĂ©al (au sens Ă©tymologique dâidĂ©el), qui semble propre Ă la conscience, correspond ainsi au domaine du conditionnellement possible en ce qui concerne lâĂ©quilibre causal organique. Or, comme le domaine de lâĂ©quilibre sâĂ©largit de stade en stade ; et que lâĂ©quilibre devient dâautant plus stable quâil est plus mobile, câest-Ă -dire liĂ© Ă des anticipations plus Ă©tendues, il est donc clair que cet aspect dâimplication augmente dâimportance avec le dĂ©veloppement des conduites, tandis que lâaspect causal strict (câest-Ă -dire rĂ©el par opposition au possible) diminue corrĂ©lativement. Câest pourquoi la psychologie des conduites, qui utilise des explications reposant Ă la fois sur la causalitĂ© et sur lâimplication pour ce qui est des conduites Ă©lĂ©mentaires, devient de moins en moins causale et de plus en plus opĂ©ratoire ou implicative Ă mesure quâelle sâĂ©loigne des formes primitives et se rapproche de lâĂ©quilibre terminal.
Mais comment expliquera-t-elle le passage dâune forme dâĂ©quilibre Ă une autre, par opposition Ă lâĂ©quilibre lui-mĂȘme ? En premier lieu, pour assurer la continuitĂ© entre les stades successifs du dĂ©veloppement, elle fait appel Ă un fonctionnement commun Ă tous les niveaux. En effet, si les structures varient, ce qui est impliquĂ© dans le fait que lâĂ©quilibre nâest pas atteint sous la mĂȘme forme achevĂ©e sur tous les palier », il ne demeure que la fonction qui puisse jouer le rĂŽle dâinvariant continu. Notons Ă cet Ă©gard que lâidĂ©e de fonction entendue au sens de fonctionnement participe de la mĂȘme double nature, causale et implicative, que la notion dâĂ©quilibre elle-mĂȘme, dont elle est Ă©troitement parente. Lorsque, mĂȘme en biologie, on dit (Ă tort ou Ă raison) que « la fonction crĂ©e lâorgane », on Ă©nonce simplement lâexistence dâun certain rapport entre les structures en formation et les lois dâĂ©quilibre qui dĂ©terminent les relations de lâorganisme avec le milieu auquel ces structures sont assujetties, ce qui ramĂšne la fonction Ă lâidĂ©e dâĂ©quilibre.
ClaparĂšde a Ă©noncĂ© les constantes fonctionnelles du dĂ©veloppement sous la forme suivante. LâactivitĂ© mentale est essentiellement adaptation aux circonstances extĂ©rieures, quelles que soient les formes successives de cette adaptation ; en cas de dĂ©sĂ©quilibre la dĂ©sadaptation se traduit sous la forme dâun besoin et la rĂ©adaptation ou rééquilibration sous celle dâune satisfaction. Le dĂ©veloppement est alors caractĂ©risĂ© par une anticipation croissante des besoins et des satisfactions. Nous avons cherchĂ©, pour notre part, tout en retenant le primat du besoin et de la satisfaction comme cadre fonctionnel gĂ©nĂ©ral de chaque conduite, Ă analyser davantage la notion dâadaptation en la dĂ©composant sous la forme dâun rapport entre deux fonctions sâĂ©quilibrant entre elles : toute conduite est dâabord assimilation des objets Ă lâactivitĂ© propre, câest-Ă -dire incorporation de ces objets Ă des schĂšmes rĂ©sultant de la rĂ©pĂ©tition mĂȘme des actions (cette rĂ©pĂ©tition Ă©tant due Ă la fois Ă leur exercice et Ă la maturation) ; il y a, dâautre part, accommodation constante de ces schĂšmes aux caractĂšres de lâobjet. Tout besoin est ainsi lâexpression dâun rapport de convenance entre un objet extĂ©rieur et un schĂšme dâassimilation et toute satisfaction lâexpression dâun Ă©quilibre entre lâassimilation et lâaccommodation. De la sorte, si les schĂšmes dâassimilation varient en leur structure ainsi que les formes dâaccommodation, les deux fonctions dâassimilation et dâaccommodation sont elles-mĂȘmes constantes. Par contre, le rapport entre ces deux fonctions se transforme Ă©galement au cours du dĂ©veloppement, et câest ce rapport qui dĂ©termine les diverses formes dâĂ©quilibre. Dâabord antagonistes, puisque lâactivitĂ© initiale oscille, de par ses limitations, entre la conservation assimilatrice et la variation accommodatrice, lâassimilation et lâaccommodation finissent par sâappuyer lâune sur lâautre en un Ă©quilibre permanent qui caractĂ©rise les opĂ©rations : celles-ci constituent, en effet, simultanĂ©ment une assimilation continue du rĂ©el Ă lâactivitĂ© du sujet et une accommodation continue de celle-ci Ă celle-lĂ . Or, un Ă©quilibre permanent consiste essentiellement en une composition mobile, puisque sans cesse adaptĂ©e aux modifications du rĂ©el, et surtout en une composition rĂ©versible, puisquâune rĂ©sultante nulle des modifications virtuelles (câest lĂ la dĂ©finition mĂȘme de lâĂ©quilibre) implique la composition des modifications directes et inverses. Dans le cas particulier de lâĂ©quilibre opĂ©ratoire, lâĂ©quilibre entre une accommodation qui imite chaque modification nouvelle du rĂ©el et une assimilation qui la rattache aux transformations antĂ©rieures engendre par le fait mĂȘme une rĂ©versibilitĂ© indĂ©finie. Les « groupements » et les « groupes » dâopĂ©rations apparaissent donc comme la forme nĂ©cessaire dâĂ©quilibre terminal dâune Ă©volution intellectuelle dirigĂ©e par les relations entre lâassimilation et lâaccommodation.
On comprend alors en quoi consistera le passage dâune forme dâĂ©quilibre Ă une autre. Si la rĂ©versibilitĂ© est la forme la plus caractĂ©ristique de lâĂ©quilibre final parce quâelle exprime Ă la fois la nĂ©cessitĂ© opĂ©ratoire de lâintelligence et le critĂšre gĂ©nĂ©ral de lâarrivĂ©e Ă un Ă©quilibre permanent, la construction des structures ou « formes » successives de lâaction et de la pensĂ©e consistera en une rĂ©versibilitĂ© croissante. Cette rĂ©versibilitĂ© croissante est Ă entendre dans un double sens, Ă la fois causal (extension et mobilitĂ© progressive des conduites) et implicatif (rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire), et rĂ©sulte Ă ce double point de vue de lâajustement rĂ©ciproque entre lâassimilation et lâaccommodation. Si lâon se rĂ©fĂšre Ă la continuitĂ©, sur laquelle nous insistions plus haut, entre les « formes » de lâactivitĂ© organique et celles de lâintelligence, trois grands types de structure peuvent alors ĂȘtre distinguĂ©s, qui marquent le passage entre ces « formes » extrĂȘmes : les rythmes, les rĂ©gulations et les groupements.
Ă la frontiĂšre du biologique et du mental, les « formes » des organes externes et du systĂšme nerveux se prolongent en comportements rĂ©flexes et instinctifs. Cette activitĂ© hĂ©rĂ©ditaire conduit Ă la satisfaction des besoins les plus Ă©lĂ©mentaires (succion, etc.), mais cette assimilation initiale ne comporte pas encore dâaccommodation aux expĂ©riences nouvelles, puisque rĂ©glĂ©e par un mĂ©canisme tout montĂ©. De tels schĂšmes assimilateurs prĂ©sentent donc un premier type de structure que lâon peut appeler « rythme » 11 et qui se prĂ©sente sous un double aspect, simultanĂ©ment physiologique et mental. Le rythme physiologique constituĂ© par les excitations, activations, puis inhibitions et arrĂȘts des rĂ©flexes est une succession de causes et dâeffets, tandis que le rythme psychologique qui le double consiste dĂ©jĂ en systĂšmes de rapports sentis et connus par le sujet lui-mĂȘme, donc dĂ©finissables en termes dâimplication ou dâassimilation mentale : du point de vue affectif, câest lâalternance des besoins et des satisfactions, se rĂ©pĂ©tant tels quels, et, du point de vue cognitif, câest le cycle des perceptions successives et des mouvements conduisant de lâune Ă lâautre. Si peu diffĂ©renciĂ©s quâils soient des mĂ©canismes physiologiques, ces rythmes Ă©lĂ©mentaires constituent ainsi la premiĂšre forme dâĂ©quilibre mobile des conduites, et se trouvent au point de dĂ©part de la rĂ©versibilitĂ© elle-mĂȘme. Un rythme nâest pas Ă lui seul un mĂ©canisme rĂ©versible, puisquâil est Ă sens unique et que les retours au point de dĂ©part dont il tĂ©moigne demeurent de simples reprises, sans constituer encore des opĂ©rations inverses (de signification aussi pleine que les opĂ©rations directes). Mais il conduit Ă la rĂ©versibilitĂ© par lâintermĂ©diaire des rĂ©gulations dont il va ĂȘtre question.
Supposons maintenant que des Ă©lĂ©ments nouveaux, rĂ©sultant de lâaccommodation aux donnĂ©es de lâexpĂ©rience soient incorporĂ©s aux schĂšmes dâassimilation initiaux, autrement dit que, au simple exercice des rĂ©flexes se superposent des habitudes et des perceptions plus complexes. Il nây aura plus alors de rythmes purs, mais les schĂšmes ainsi construits prendront la forme de totalitĂ©s nouvelles caractĂ©risĂ©es par leurs dĂ©placements dâĂ©quilibre lors de chaque accommodation imprĂ©vue. Seulement, en vertu de la continuitĂ© de lâassimilation, ces dĂ©placements dâĂ©quilibre ne sâeffectueront pas en nâimporte quel sens : ils sâengageront dans la direction dâune « modĂ©ration » de lâinfluence extĂ©rieure. Il y aura donc rĂ©gulation. Des perceptions et des habitudes sensori-motrices jusquâĂ lâintelligence intuitive et prĂ©-opĂ©ratoire, les seuls mĂ©canismes de rĂ©glage prĂ©cĂ©dant les opĂ©rations rĂ©versibles sont constituĂ©s par de telles rĂ©gulations. Semi-rĂ©versibles seulement, tant que subsistent les dĂ©placements de lâĂ©quilibre et que celui-ci nâest pas permanent, les rĂ©gulations annoncent cependant la rĂ©versibilitĂ©, puisquâelles aboutissent Ă des corrections sâeffectuant en sens inverse des dĂ©formations.
Enfin, lorsque la rĂ©gulation atteint la rĂ©versibilitĂ© entiĂšre, Ă la suite des articulations progressives de lâintuition, les rapports en jeu se composent en systĂšmes dâensemble caractĂ©risĂ©s par leur transitivitĂ©, leur associativitĂ© et leur rĂ©versibilité : le groupement opĂ©ratoire est alors atteint, sous des formes concrĂštes, dâabord, puis formelles. Câest Ă ce dernier niveau seulement que les implications, jusque-lĂ incomplĂštes, acquiĂšrent la signification stricte et complĂšte quâelles prĂ©sentent dans la logique des propositions.
La succession des rythmes, rĂ©gulations et groupements, qui caractĂ©rise ainsi le passage des formes dâĂ©quilibre les unes aux autres dans le domaine cognitif, se retrouve dans lâexplication des phĂ©nomĂšnes affectifs, Ă©tant donnĂ© le caractĂšre indissociable des aspects affectifs et cognitifs propres Ă toute conduite. Aux rythmes Ă©lĂ©mentaires de caractĂšre sensori-moteur correspondent les rythmes affectifs de caractĂšre instinctif ou Ă©motionnel (Wallon, en particulier, a insistĂ© sur la liaison entre lâĂ©motion et le rythme). Aux rĂ©gulations structurales correspondent les rĂ©gulations de lâ« économie de lâaction », comme dit P. Janet pour caractĂ©riser les sentiments Ă©lĂ©mentaires, ou les rĂ©gulations des intĂ©rĂȘts Ă la maniĂšre de ClaparĂšde. Enfin, aux groupements opĂ©ratoires de lâintelligence correspondent les groupements stables et normatifs de valeurs que constituent les sentiments sociaux et moraux : les opĂ©rations affectives qui 1es rĂšglent sont constituĂ©es par les actes de volontĂ©, dont le propre est de rendre les valeurs rĂ©versibles en faisant primer les valeurs supĂ©rieures, mais faibles, sur les valeurs infĂ©rieures, mais fortes (par un reclassement des valeurs en jeu dans une situation donnĂ©e et un retour Ă lâĂ©chelle permanente de lâindividu qui fait preuve de volontĂ©).
Ainsi sâorientent vers la nĂ©cessitĂ© des implications logiques ou axiologiques les formes successives dâĂ©quilibre qui du rythme psycho-biologique aboutissent Ă la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire, par lâintermĂ©diaire des divers paliers de rĂ©gulations structurales ou affectives.
§ 4. Le parallélisme psycho-physiologique
Tout ce qui prĂ©cĂšde suppose lâexistence dâun certain isomorphisme entre les formes de la conscience, dont le caractĂšre irrĂ©ductible se ramĂšne Ă un jeu dâimplications entre rapports intellectuels ou entre valeurs, et les formes organiques explicables causalement. Le moment est donc venu dâexaminer la portĂ©e du principe fameux du « parallĂ©lisme », qui supporte en fait le poids de toutes les difficultĂ©s propres Ă lâexplication gĂ©nĂ©tique et peut-ĂȘtre de la psychologie tout entiĂšre.
Le « problĂšme de lâĂąme et du corps » est, en effet, lâun de ceux qui ont le plus entravĂ© la constitution dâune psychologie scientifique, dĂ©cidĂ©e Ă ne pas choisir entre les solutions mĂ©taphysiques classiques et se trouvant cependant, par la force mĂȘme des choses, en prĂ©sence de lĂ double sĂ©rie des phĂ©nomĂšnes conscients et physiologiques. MĂȘme Ă dĂ©finir lâobjet de la psychologie par la conduite, on retrouve en toute conduite un aspect mental et un aspect matĂ©riel, ce qui reconduit Ă la mĂȘme question.
Les solutions mĂ©taphysiques du problĂšme peuvent se ramener Ă quatre types : les solutions spiritualistes, qui conçoivent lâesprit et le corps comme deux substances interagissant lâune sur lâautre ; les solutions matĂ©rialistes, qui croient Ă la substance du corps et rĂ©duisent lâesprit au rang dâĂ©piphĂ©nomĂšne ; les diverses solutions idĂ©alistes qui conçoivent inversement le corps comme le produit des notions Ă©laborĂ©es par lâesprit et les solutions monistes qui affirment lâidentitĂ© du corps et de lâesprit sous leurs apparences diffĂ©rentes.
Le dĂ©sir des psychologues de constituer leur discipline en une science proprement dite leur interdisait de prendre parti entre ces diverses solutions, puisquâelles consistent en positions philosophiques qui dĂ©passent lâexpĂ©rience et sur lesquelles lâaccord est actuellement impossible faute de preuves expĂ©rimentales. Cela ne signifie nullement, comme lâhistoire des sciences suffit Ă nous lâapprendre, quâun problĂšme philosophique sans solution scientifique concevable jusquâĂ un moment donnĂ©, ne change pas de caractĂšre ultĂ©rieurement. Mais actuellement encore, les faits ne permettent pas de dĂ©partager entre les quatre solutions philosophiques connues malgrĂ© lâintĂ©rĂȘt capital quâaurait la psychologie Ă pouvoir vĂ©rifier lâune dâentre elle Ă lâexclusion des trois autres, ou Ă en trouver une cinquiĂšme.
Les psychologues sâen sont alors tirĂ©s comme on le fait, ou comme on le faisait au xixe siĂšcle dans les cas analogues au sein des sciences expĂ©rimentales : par des dĂ©crets appelĂ©s « principes » et destinĂ©s, non pas Ă rĂ©soudre le problĂšme, mais Ă rendre la recherche possible pour tous les esprits, indĂ©pendamment de leur philosophie personnelle, et sans sâexposer Ă ĂȘtre contredits par lâexpĂ©rience. Th. Flournoy a fort bien montré 12 ce rĂŽle heuristique des principes, et a justifiĂ© de cette maniĂšre les deux principes adoptĂ©s par la psychologie scientifique pour mettre fin aux controverses sans issues sur les relations de lâĂąme et du corps. Le premier de ces principes est dit « principe du parallĂ©lisme psycho-physiologique » et Flournoy lâĂ©nonce comme suit : « Tout phĂ©nomĂšne psychique a un concomitant physiologique dĂ©terminé » (sans naturellement que la rĂ©ciproque soit vraie). Le deuxiĂšme principe constitue comme un corollaire ou un commentaire du premier ; câest le « principe de dualisme psycho-physiologique » : il nâexiste aucun lien (de causalitĂ©, interaction, etc.) entre les phĂ©nomĂšnes psychiques et les phĂ©nomĂšnes physiologiques, sinon prĂ©cisĂ©ment de concomitance. Au total on se trouve donc en prĂ©sence de deux sĂ©ries de phĂ©nomĂšnes, chaque terme de lâune sâexpliquant par les antĂ©cĂ©dents de la mĂȘme sĂ©rie sans que lâon ait le droit de faire le saut dâune sĂ©rie Ă lâautre. De cette maniĂšre, on ne saurait introduire un Ă©tat de conscience Ă titre de cause au sein des Ă©nergies physiologiques (dont le systĂšme devient ainsi susceptible de conserver sa valeur totale sans entorses au principe de la conservation de lâĂ©nergie), pas plus quâun fait matĂ©riel ne saurait expliquer jamais un Ă©tat de conscience. Psychologie et physiologie travailleront donc parallĂšlement, ce qui peut signifier en collaboration Ă©troite (puisquâil y a concomitance) mais sans interfĂ©rence de leurs explications respectives.
Une telle position a soulevĂ© un certain nombre dâobjections. Le sens commun, tout dâabord, Ă©prouve quelque difficultĂ© Ă admettre que quand un individu dĂ©cide de lever un bras, sa dĂ©cision consciente ne soit pas cause de ce mouvement, ou que, inversement, quand un verre de vin transforme brusquement sa dĂ©pression en gaĂźtĂ©, lâaction matĂ©rielle de lâalcool ne soit pas responsable de ce nouvel Ă©tat de conscience. Ă cela les parallĂ©listes rĂ©pondent que ce nâest pas la volontĂ© en tant quâĂ©tat de conscience qui a fait lever le bras, mais bien le concomitant nerveux de cette dĂ©cision, et que lâalcool nâa pas agi directement sur la conscience pour la rendre gaie, mais sur le concomitant physiologique de lâĂ©tat de gaĂźtĂ©. Pour subtile quâelle soit, cette rĂ©ponse est inattaquable logiquement si lâon admet les deux principes Ă titre de prĂ©misses. Mais, si lâon comprend bien quâun Ă©tat de conscience ne saurait agir directement sur les muscles ou sur le courant nerveux, ni la structure chimique de lâalcool directement sur la conscience, il semblerait, dans le premier cas, que lâĂ©tat de conscience (dĂ©cision) ait lui-mĂȘme agi sur son concomitant nerveux (Ă©quivalent physiologique de cette dĂ©cision), tandis que, dans le second cas, le concomitant nerveux (Ă©quivalent physiologique de la gaĂźtĂ©) paraĂźt avoir inversement agi sur son Ă©tat de conscience spĂ©cifique (conscience de la gaĂźtĂ©). Mais, dans lâhypothĂšse du parallĂ©lisme, on attribuera cette diffĂ©rence aux raisons suivantes. Dans le premier cas il sâagit dâun complexe dâinteractions nerveuses non univoquement dĂ©terminĂ© par une cause extĂ©rieure, dâoĂč le fait que la dĂ©cision vient en partie de lâintĂ©rieur ; tandis que dans le second cas la liaison est plus directe entre lâalcool absorbĂ© et lâĂ©motion gaie, en tant que mĂ©canisme nerveux : ce serait donc Ă un caractĂšre interne ou externe des causes que serait due la diffĂ©rence apparente des rapports entre la conscience et son concomitant physiologique dans les deux cas discutĂ©s.
Mais le vrai problĂšme est alors de saisir ce qui, dans une telle hypothĂšse, demeure au pouvoir de la conscience, et en quoi consiste par consĂ©quent lâexplication psychologique. Dans le cas du personnage qui lĂšve son bras, on comprend bien que, Ă la sĂ©rie des causes physiologiques corresponde, dans la conscience, une sĂ©rie parallĂšle de motifs psychologiques ; mais dans le cas de celui qui voit sa dĂ©pression transformĂ©e en gaĂźtĂ© sous lâeffet dâun verre de vin, on ne peut expliquer par la sĂ©rie des Ă©tats de conscience comment la gaĂźtĂ© a succĂ©dĂ© Ă la dĂ©pression sans faire intervenir lâeffet du vin lui-mĂȘme : la sĂ©rie psychologique semble alors discontinue.
Câest pourquoi certains auteurs ont rĂ©cusĂ© le principe de parallĂ©lisme, les uns comme P. Janet pour rĂ©tablir une action de lâesprit sur le corps (ce qui nous ramĂšne alors Ă lâidĂ©e dâune « force » spirituelle), les autres comme H. Wallon pour tout rĂ©duire Ă lâorganisme 13. Pour Wallon la conscience nâapparaĂźt que de façon limitĂ©e, sporadique et sous des formes bien caractĂ©risĂ©es, qui sont alors toujours solidaires dâun appareil neurologique de niveau dĂ©terminé : la seule explication Ă chercher en psychologie est alors celle des successions gĂ©nĂ©tiques en fonction de la maturation nerveuse et des interactions commandĂ©es par le systĂšme nerveux. Wallon sâen prend dâailleurs Ă lâinterprĂ©tation du parallĂ©lisme donnĂ©e par Hoeffding, et non pas Ă celle de Flournoy, câest-Ă -dire quâil attaque une philosophie du parallĂ©lisme plus quâune psychologie expĂ©rimentale, et il nâa pas de peine Ă montrer que la sĂ©rie psychologique entendue au sens causal, telle que la conçoit Hoeffding pour doubler la sĂ©rie physiologique, est inopĂ©rante et repose sur des postulats dĂ©passant lâexpĂ©rience.
Mais, avant de rejeter le parallĂ©lisme, il sâagit prĂ©cisĂ©ment de chercher sâil nâaboutit pas Ă la condamnation de la conception causale de la conscience pour suggĂ©rer une notion beaucoup plus fĂ©conde de lâanalyse spĂ©cifiquement psychologique, qui serait celle de la construction des rapports et de leurs implications, par opposition Ă la causalitĂ© physiologique. Reprenons, de ce point de vue la discussion des deux exemples choisis, celui de la dĂ©cision de lever le bras et de la gaĂźtĂ© produite par lâalcool.
Dans le premier cas, il va de soi que la dĂ©cision du sujet ne constitue pas un commencement absolu, puisquâelle aura Ă©tĂ© provoquĂ©e par des motifs prĂ©cis (tels que le dĂ©sir dâatteindre un objet ou la volontĂ© de manifester son opinion par un vote dans une assemblĂ©e, etc.). Nous avons donc Ă considĂ©rer : 1° Une sĂ©rie physiologique, constituĂ©e par la suite des causes et des effets reliant entre eux les concomitants nerveux des Ă©tats de conscience et les mouvements musculaires de lâorganisme. Cela ne signifie pas nĂ©cessairement que chaque idĂ©e, chaque dĂ©sir, etc. corresponde terme Ă terme sous une forme analogue Ă un Ă©tat nerveux, et Wallon a beau jeu de montrer quâune neurologie soumise Ă une telle analyse psychologique de dĂ©tail serait exposĂ©e aux pires errements (ce que montre lâhistoire des thĂ©ories de la localisation cĂ©rĂ©brale, qui ont Ă©tĂ© ordinairement tributaires de la psychologie de lâĂ©poque considĂ©rĂ©e). Mais cela signifie quâaucun Ă©tat de conscience ne constitue une cause susceptible dâintervenir au sein des mĂ©canismes nerveux, ceux-ci sâexpliquant par eux-mĂȘmes en une sĂ©rie autonome. 2° La sĂ©rie des Ă©tats de conscience consiste alors, non pas en une suite de causes et dâeffets, mais en une suite de rapports opĂ©ratoires ou prĂ©opĂ©ratoires entre les notions et entre des valeurs : dĂ©sir, dĂ©cision et rĂ©alisation constituent, de ce point de vue, deux valeurs, lâune caractĂ©risant lâeffet Ă obtenir (dĂ©sir) lâautre actuelle (rĂ©alisation), transformĂ©es lâune dans lâautre par un facteur (dĂ©cision) soit opĂ©ratoire, au cas oĂč la volontĂ© intervient, soit de simple rĂ©gulation. Mais ni cette volontĂ©, ni cette rĂ©gulation ne constituent en elles-mĂȘmes des causes, puisquâelles se bornent Ă dĂ©terminer par implication les valeurs en fonction les unes des autres, et de tout le systĂšme antĂ©rieur des valorisations ; de plus ces valeurs sont attachĂ©es soit Ă des perceptions soit Ă des notions, etc., câest-Ă -dire Ă des systĂšmes de rapports relevant de rĂ©gulations ou dâopĂ©rations structurales, de telle sorte que le systĂšme des valorisations (dĂ©sirs, satisfactions, etc.) est Ă chaque instant conditionnĂ© par le dĂ©sĂ©quilibre ou lâĂ©quilibre des rapports perceptifs et notionnels sâimpliquant eux-mĂȘmes entre eux, autant que par lâĂ©chelle des valeurs en jeu. 3° Il y a enfin parallĂ©lisme entre certains Ă©lĂ©ments de la sĂ©rie causale physiologique et la sĂ©rie opĂ©ratoire (ou prĂ©opĂ©ratoire) psychologique. Mais ce parallĂ©lisme nâintĂ©resse quâune partie de la sĂ©rie physiologique, puisque, en levant son bras, on ne prend nullement conscience de tous les facteurs nerveux et musculaires qui interviennent : il nây a conscience que de ce qui peut se traduire en valeurs ou en rapports cognitifs et encore sous cette rĂ©serve que les seules raisons devenant conscientes sont celles qui peuvent ĂȘtre rattachĂ©es (par ressemblances ou diffĂ©rences cognitives, et par renforcements ou contrastes de valeurs) aux Ă©lĂ©ments prĂ©cĂ©demment conscients. Il nây a donc parallĂ©lisme quâentre les implications, dâune part, et ce qui dans la causalitĂ© physiologique peut y correspondre, dâautre part. On ne saurait alors soutenir lĂ©gitimement que lâune des deux sĂ©ries agisse causalement lâune sur lâautre : les faire interfĂ©rer serait une erreur analogue Ă celle que lâon commettrait en concluant, de lâexistence dâune force attirant lâun vers lâautre deux objets, que cette force est la cause du rapport « 1 plus 1 font 2 ». Certes, lâopĂ©ration psychologique traduit la causalitĂ© physique, comme lâopĂ©ration mathĂ©matique (1 + 1 = 2) traduit la modification physique consistant en la rĂ©union de deux corps, mais il sâagit dans les deux cas dâune traduction qui ajoute quelque chose au texte original tout en laissant Ă©chapper dâautres Ă©lĂ©ments.
Examinons maintenant lâexemple du vin et de la gaĂźtĂ© produite par lui. Ici lâon a : 1° Une sĂ©rie physiologique : la dĂ©pression nerveuse, lâintroduction de lâalcool et lâexcitation Ă©motionnelle, un Ă©lĂ©ment extĂ©rieur ayant modifiĂ© causalement la dĂ©pression en excitation. 2° Une sĂ©rie psychologique concomitante : conscience de la tristesse et conscience de la gaĂźtĂ© avec entre deux lâaction consciente de boire du vin (accompagnĂ©e de perceptions diverses, de notions antĂ©rieures Ă©ventuelles sur lâeffet du vin, dâanticipations Ă©ventuelles dâun changement dâĂ©tat, etc.). 3° Il y a Ă nouveau parallĂ©lisme, mais, plus encore que dans le cas prĂ©cĂ©dent, ce parallĂ©lisme apparaĂźt comme une traduction, pouvant ĂȘtre plus ou moins complĂšte selon lâexpĂ©rience antĂ©rieure de lâindividu et le systĂšme des notions dont il dispose. En effet, la diffĂ©rence entre cette seconde sĂ©quence de phĂ©nomĂšnes et celle du bras levĂ© est quâici la cause extĂ©rieure intervient entre le premier Ă©tat (mental et physiologique) considĂ©rĂ© et le second Ă©tat, et quâainsi aucun lien causal physiologique ou aucune opĂ©ration psychologique ne relie directement la tristesse initiale Ă la gaĂźtĂ© finale sans passer par cette cause extĂ©rieure quâest lâingestion de lâalcool. Mais alors, de deux choses lâune. Ou bien le sujet ne sait rien de lâalcool (ou lâa bu sans sâen douter, etc.), mais la succession des Ă©tats de tristesse et de gaĂźtĂ© est nĂ©anmoins caractĂ©risĂ©e par une certaine continuitĂ© qui caractĂ©rise prĂ©cisĂ©ment sa nature psychologique : plus la tristesse initiale aura Ă©tĂ© profonde et plus la gaĂźtĂ© sera intense par contraste, et il y aura ainsi entre elles non pas un rapport opĂ©ratoire expliquant la transformation de lâune dans lâautre (pas plus quâil nây a eu de causalitĂ© physiologique directe puisquâil y a eu intervention dâune cause extĂ©rieure), mais une rĂ©gulation quasi perceptive des valeurs, la diffĂ©rence Ă©tant surestimĂ©e pour des raisons tenant au dĂ©placement dâĂ©quilibre. Ou bien le sujet aura conscience dâavoir bu du vin et saura quelque chose des effets de celui-ci et alors, en plus de la rĂ©gulation affective prĂ©cĂ©dente interviendra une reconstitution notionnelle (avec anticipations, etc.) qui renforcera ou affaiblira la rĂ©gulation affective et qui lui ajoutera une comprĂ©hension intuitive ou mĂȘme opĂ©ratoire de la transformation produite. Ici Ă nouveau, la sĂ©rie psychologique nâest donc pas causale, mais consiste en une prise de conscience plus ou moins adĂ©quate en termes dâimplications.
De façon gĂ©nĂ©rale, si le parallĂ©lisme psycho-physiologique est insoutenable en tant que mise en correspondance de deux sĂ©ries causales autonomes, il ne lâest plus dĂšs que lâon conçoit la sĂ©rie physiologique comme seule causale et la sĂ©rie consciente comme implicatrice, câest-Ă -dire comme consistant en une construction de rapports se dĂ©terminant les uns les autres Ă des degrĂ©s divers. Ainsi conçu le parallĂ©lisme fait de la conscience une traduction de la sĂ©rie organique, traduction incomplĂšte puisquâelle retient seulement certains passages, mais qui donne de ceux-ci une interprĂ©tation nouvelle, ajoutant la valeur et la comprĂ©hension au simple mĂ©canisme causal. DĂšs lors la conscience, qui crĂ©e des liens dâimplication entre les valeurs senties et entre les rapports perçus ou conçus, soutient avec les liaisons physiologiques correspondantes une relation analogue Ă celle que comporte un rapport logique ou mathĂ©matique Ă lâĂ©gard du fait physique quâil exprime : dans les deux cas, il y a traduction plus ou moins complĂšte, mais qui enrichit le texte traduit en le transposant sur le plan des enchaĂźnements implicatifs. La diffĂ©rence est cependant la suivante. La dĂ©duction mathĂ©matique donne une image presque intĂ©grale des faits physiques reprĂ©sentĂ©s, et les insĂšre en un ensemble de rapports nĂ©cessaires. Au contraire, la conscience, mĂȘme Ă lâintĂ©rieur des conduites comme telles, câest-Ă -dire des rĂ©actions qui comportent par dĂ©finition un aspect psychologique et un aspect physiologique (par opposition aux rĂ©actions purement physiologiques), ne traduit en rapports implicatifs quâune faible partie du processus physiologique intervenant dans les conduites infĂ©rieures, pour nâaboutir Ă une traduction complĂšte de la connexion causale que sur le terrain des opĂ©rations : dans le rythme, en effet, lâessentiel de la conduite est organique et la conscience ne saisit quâune alternance dâĂ©tats reliĂ©s par des rapports implicatifs essentiellement incomplets ; dans les rĂ©gulations cognitives ou affectives, les implications quoique mieux enchaĂźnĂ©es, demeurent encore incomplĂštes parce que le processus causal de la conduite les dĂ©borde toujours en partie ; dans les systĂšmes opĂ©ratoires, enfin, les implications correspondent exactement aux connexions causales, rĂ©elles ou possibles, en jeu dans la conduite et atteignent par consĂ©quent un Ă©tat de nĂ©cessitĂ© complĂšte, chaque rapport conscient Ă©tant entiĂšrement dĂ©terminĂ© par lâensemble des autres, sans Ă©cart Ă combler par la causalitĂ© organique. En ce troisiĂšme cas, lâimplication consciente en arrive mĂȘme assez vite Ă dĂ©border la causalitĂ© rĂ©elle, puisquâelle porte tĂŽt ou tard sur lâensemble des possibles.
La solution Ă laquelle nous aboutissons ainsi converge-t-elle avec celle de la thĂ©orie de la Forme et avec celle de Jaspers ? On sait que la thĂ©orie de la Forme, de par la position quâelle a prise Ă lâencontre de tout atomisme psychologique, ne croit pas Ă un parallĂ©lisme Ă©lĂ©ment Ă Ă©lĂ©ment, mais forme dâensemble Ă forme dâensemble. Ce « principe dâisomorphisme » exprime alors quâĂ toute totalitĂ© psychique (perception, acte dâintelligence, etc.) correspond une totalitĂ© physiologique (circuit dâensemble reliant lâobjet perçu au cerveau par lâintermĂ©diaire des organes des sens, mais sans Ă©lĂ©ments privilĂ©giĂ©s tels que p. ex. lâimage rĂ©tinienne des thĂ©ories atomistiques). Ă un tel isomorphisme on ne peut que se rallier aujourdâhui, mais il faut ajouter, croyons-nous, que les « formes » psychiques et les « formes » organiques ne sont pas uniquement semblables Ă la seule diffĂ©rence prĂšs de la nature consciente des premiĂšres, sans quoi il y aura toujours primat de lâexplication physiologique : câest bien Ă quoi aboutit la thĂ©orie de la Forme, qui nĂ©glige la construction des rapports en jeu. Or, une « forme » psychique diffĂšre dâune « forme » physiologique mĂȘme « isomorphe », en ce que les rapports dont elle est constituĂ©e sont reliĂ©s entre eux par des liens dâimplication ou de prĂ©implication et non pas de causalitĂ©.
Cela conduit-il alors Ă la position de Jaspers, Ă laquelle nous avons dĂ©jĂ fait allusion : la psychologie « explicative » ferait appel aux mĂ©canismes physiologiques, tandis que la psychologie « comprĂ©hensive » se rĂ©fĂ©rerait aux donnĂ©es de la conscience. Mais Jaspers Ă©carte de sa « verstehende Psychologie » la connaissance logique elle-mĂȘme, pour insister sur les donnĂ©es les plus primitives de la conscience consistant toujours en valeurs et rapports cognitifs dont les liens tĂ©moignent dâune prĂ©logique implicatrice ; dâautre part, la genĂšse des opĂ©rations logiques montre leurs attaches avec toute cette organisation prĂ©alable des rapports. La coupure entre le physiologique et le conscient est bien celle de la cause et de lâimplication, sans quâil faille nullement donner Ă cette derniĂšre un sens intellectualiste Ă©troit, puisquâelle englobe toutes les valeurs affectives avec les rapports perceptifs et intelligents.
Au total, le principe de parallĂ©lisme psycho-physiologique paraĂźt ainsi acquĂ©rir une portĂ©e qui dĂ©passe de beaucoup celle dâun simple principe heuristique. Sa signification rĂ©elle ne consiste pas seulement Ă affirmer la concomitance entre la vie de la conscience et certains mĂ©canismes physiologiques, mais encore, en rĂ©duisant la premiĂšre Ă un systĂšme dâimplications et les seconds Ă des systĂšmes de causes, Ă postuler lâajustement possible des deux sortes dâexplications fondĂ©es respectivement sur ces deux types de connexions. Câest en cela que consiste le vĂ©ritable intĂ©rĂȘt Ă©pistĂ©mologique de ce principe : en derniĂšre analyse, le principe de parallĂ©lisme constitue, en effet, un instrument de collaboration entre deux mĂ©thodes de pensĂ©e, ou deux langages Ă traduire lâun dans lâautre : le langage idĂ©aliste de la rĂ©duction du rĂ©el aux jugements et aux valeurs de la conscience, et le langage rĂ©aliste de lâexplication de lâesprit par la physiologie. Câest ce qui nous reste Ă examiner Ă titre de conclusion.
La psychologie est la science des conduites et les conduites sont des actions qui se prolongent en opĂ©rations mentales. Lâaction engendre des schĂšmes, qui sâorganisent entre eux selon certains systĂšmes de rythmes puis de rĂ©gulations, dont la forme terminale dâĂ©quilibre est le groupement opĂ©ratoire. Lâaspect psychologique de la conduite est donc celui dâune construction de rapports perceptifs ou intuitifs, de notions et de valeurs, cette construction mĂȘme consistant en une productivitĂ© opĂ©ratoire doublant de plus en plus complĂštement la causalitĂ© physiologique. Si le rythme et la rĂ©gulation englobent encore des causes dans leur contexture mĂȘme, lâopĂ©ration rationnelle nâest en effet plus une cause, mais une source de nĂ©cessitĂ© de plus en plus Ă©purĂ©e : ni la raison qui dĂ©duit ne peut ĂȘtre dite la cause des conclusions de cette dĂ©duction, ni mĂȘme la volontĂ© qui dĂ©cide ne peut ĂȘtre regardĂ©e comme une cause, puisque son action consiste Ă dĂ©valoriser une valeur actuelle trop forte et Ă revaloriser par la dĂ©marche inverse une valeur antĂ©rieure en voie dâĂȘtre oubliĂ©e. La volontĂ© comme la raison construisent donc valeurs ou notions, et ne sont causes dâaucun fait matĂ©riel, bien que leur exercice suppose naturellement une causalitĂ© physiologique concomitante (mais qui, elle, nâengendre ni valeurs ni notions).
Or, cette construction dans laquelle sâengagent les implications aboutit en fin de compte Ă ce puissant systĂšme dâopĂ©rations et de notions que sont les idĂ©es de nombre et dâespace, de temps, de matiĂšre et de causalitĂ© mĂȘme. Or, ces notions permettent aux mathĂ©matiques et aux parties dĂ©ductives de la physique de dĂ©passer lâexpĂ©rience immĂ©diate et de lâassimiler sous la forme dâune explication rationnelle. De ce point de vue les rĂ©alitĂ©s physico-chimiques et physiologiques qui semblent dominer les formes Ă©lĂ©mentaires de la vie mentale (dont elles sont en partie concomitantes, mais quâelles dĂ©bordent largement par ailleurs) en dĂ©pendent finalement dans la mesure oĂč elles sont elles-mĂȘmes comprises et reconstruites par la pensĂ©e scientifique, qui est la forme la plus Ă©levĂ©e de cette mĂȘme vie mentale. Câest pourquoi (voir § 1), si tant est que la physiologie deviendra un jour exacte et donnera prise Ă la dĂ©duction mathĂ©matique, cette assimilation de la matiĂšre par la dĂ©duction consciente sâaffirmera fĂ©conde comme en physique, et la physiologie connaĂźtra alors un double parallĂ©lisme : celui de la conscience individuelle et dâune partie de lâorganisme, et celui de lâorganisme entier et dâune partie de la conscience mathĂ©matique. Ainsi le principe de lâexplication psychologique, que la distinction et lâisomorphisme des implications et des causes contribuent Ă lĂ©gitimer et Ă diffĂ©rencier du principe de lâexplication physiologique, loin de faire figure de notion secondaire et superfĂ©tatoire comme les organicistes voudraient nous le faire croire, est de nature Ă conditionner un jour la physiologie elle-mĂȘme.
Mais inversement, il est clair que, toute conduite englobant des rĂ©actions physiologiques indispensables Ă son efficacitĂ© causale (par opposition Ă la construction implicatrice quâelle constitue psychologiquement), lâexplication physiologique domine la psychologie Ă lâautre extrĂ©mitĂ©, câest-Ă -dire en ce qui concerne les dĂ©buts et non plus le terme de lâĂ©volution mentale. Oscillant entre la logique (avec les mathĂ©matiques) et la physiologie, la psychologie ne saurait aboutir Ă aucune explication entiĂšre sans le secours des donnĂ©es biologiques. Si donc elle parvient, dâune part, Ă une interprĂ©tation de la pensĂ©e, et par lĂ de la dĂ©duction scientifique qui domine ou dominera tĂŽt ou tard, la physiologie elle-mĂȘme, la psychologie, dâautre part, est subordonnĂ©e Ă la physiologie quant aux racines de sa connaissance mĂȘme.
Ainsi se retrouve, une fois de plus, le cercle des sciences sur lequel nous avons si souvent insistĂ©. Or, lâintĂ©rĂȘt du problĂšme qui nous occupe ici est que prĂ©cisĂ©ment le cercle des connaissances scientifiques, qui repose sur celui du sujet et de lâobjet, et le principe du parallĂ©lisme psycho-physiologique sont Ă©troitement solidaires : un tel principe marque, en effet, sous la forme prudente et peut-ĂȘtre provisoire dâune simple concomitance, le point de jonction entre le langage idĂ©aliste ou implicateur, qui est celui de la pensĂ©e psychologique et mathĂ©matique, et le langage rĂ©aliste ou causal qui est celui de la physique et de la physiologie. Plus prĂ©cisĂ©ment, de mĂȘme que la physique occupe la zone de jonction entre la dĂ©duction mathĂ©matique nĂ©cessaire et lâexpĂ©rience rĂ©elle ou causale, de mĂȘme, et Ă lâautre extrĂ©mitĂ© du diamĂštre de ce cercle, la psychologie est situĂ©e au point de rencontre entre la forme la plus complexe de cette rĂ©alitĂ© physique et causale (la rĂ©alitĂ© vivante) et la forme la plus Ă©lĂ©mentaire de la construction des rapports conscients qui aboutiront Ă la dĂ©duction elle-mĂȘme. Câest alors en vue de ne pas prĂ©juger du mode de fermeture dâun tel cercle que le principe de parallĂ©lisme parle de simple concomitance, mais le problĂšme lui-mĂȘme reste naturellement ouvert quant Ă dâautres modes de fermeture possibles, câest-Ă -dire dâautres rapports entre la construction mentale opĂ©ratoire et la causalitĂ© physiologique.
Câest, il va de soi, Ă la recherche scientifique elle-mĂȘme et non pas Ă lâĂ©pistĂ©mologie Ă rĂ©soudre un tel problĂšme, donc Ă maintenir le parallĂ©lisme ou Ă le remplacer par une de ces formules imprĂ©vues dont lâhistoire des sciences abonde. Mais, Ă cet Ă©gard, une possibilitĂ© au moins reste en vue, par analogie avec ce que lâon a constatĂ© dans lâĂ©volution dâautres problĂšmes de frontiĂšres : câest que, un jour, la neurologie et la psychologie sâassimilent rĂ©ciproquement ou constituent une science commune telle quâest la « chimie physique » (ou « chimie thĂ©orique ») situĂ©e entre la physique et la chimie. Supposons, en effet, quâune psychologie opĂ©ratoire devienne assez prĂ©cise pour pouvoir formuler lâensemble des structures et des transformations conduisant des rythmes et des rĂ©gulations infĂ©rieures aux opĂ©rations supĂ©rieures. Supposons dâautre part, que la physiologie devienne assez exacte pour donner lieu au calcul et Ă la dĂ©duction. Il nâest nullement impossible que la construction psychologique exprimĂ©e en formules logistiques ou mĂ©triques (et probabilistes) apparaisse alors comme exprimant par ailleurs les rapports les plus gĂ©nĂ©raux en jeu dans la physiologie abstraite ou mathĂ©matique. Le parallĂ©lisme psycho-physiologique deviendrait, en ce cas et sans plus, un parallĂ©lisme de la dĂ©duction et de lâexpĂ©rience.
Quoi quâil en soit de la rĂ©alisation dâun tel rĂȘve, il nous apprend une fois de plus quâil est inutile de craindre les soi-disant rĂ©ductions du supĂ©rieur Ă lâinfĂ©rieur, car ces rĂ©ductions ont toujours abouti dans les sciences exactes (dont la biologie est hĂ©las bien Ă©loignĂ©e encore) Ă une assimilation rĂ©ciproque, pour autant que le supĂ©rieur nâĂ©tait pas dĂ©formĂ© dâavance par des simplifications illĂ©gitimes. Que lâon pense ainsi aux rapports de la gravitation avec la gĂ©omĂ©trie de lâespace rĂ©el, ou de lâaffinitĂ© chimique avec lâĂ©lectricitĂ©, etc., et lâon comprendra combien le problĂšme des rapports entre le physiologique et le mental est loin dâĂȘtre rĂ©solu par les prĂ©tentions organicistes et combien le principe de parallĂ©lisme peut encore rĂ©server de surprises en son Ă©volution future. Par analogie avec ce que pensent les physiciens quant aux relations entre la vie et la physico-chimie (chap. IX § 8), la biologie ne saurait, en effet, devenir « gĂ©nĂ©rale » quâĂ la condition dâenglober dans ses explications celle des phĂ©nomĂšnes mentaux sans dĂ©truire ce quâils prĂ©sentent de particulier. Il sera donc nĂ©cessaire de concevoir lâexistence de mĂ©canismes communs aux deux domaines à la fois (tels que sont prĂ©cisĂ©ment les mĂ©canismes de la construction des « formes », de lâanticipation, de lâassimilation et de lâaccommodation, de leur Ă©quilibre plus ou moins rĂ©versible, etc.) et susceptibles par leur composition mĂȘme dâexpliquer, dâune part, les rĂ©actions biologiques Ă©lĂ©mentaires (conservation de la forme, etc.) et, dâautre part, les structures mentales conduisant du rythme organique aux groupements opĂ©ratoires. Câest Ă cette condition que lâon comprendra simultanĂ©ment comment les opĂ©rations de la pensĂ©e sont capables dâexprimer le rĂ©el, en tant que plongeant leurs racines physiologiques jusque dans la matiĂšre physico-chimique, et sont susceptibles, dâautre part, dâexpliquer le dĂ©veloppement de la connaissance elle-mĂȘme, y compris la connaissance biologique. Câest en ce sens que le principe du parallĂ©lisme psycho-physiologique collabore prĂ©cisĂ©ment, en attendant, Ă la fermeture du cercle des disciplines scientifiques.
§ 5. La position de la logique
La psychologie est une science dâobservation et dâexpĂ©rience, qui ne rencontre les rĂ©alitĂ©s logiques que sous la forme des opĂ©rations de la pensĂ©e du sujet lui-mĂȘme, objet de son Ă©tude, et encore seulement lorsque cette pensĂ©e atteint un certain Ă©quilibre et devient donc susceptible de composition proprement opĂ©ratoire. Câest de la mĂȘme maniĂšre que la psychologie rencontre les rĂ©alitĂ©s mathĂ©matiques, en cherchant Ă expliquer comment se dĂ©veloppe la pensĂ©e : le nombre, lâespace et les notions fondamentales de la construction mathĂ©matique apparaissent ainsi comme des produits nĂ©cessaires du dĂ©veloppement mental, solidaires des opĂ©rations logiques elles-mĂȘmes.
Mais alors il y a cercle, et un cercle souvent reprochĂ© par les philosophes aux psychologues qui Ă©tudient la formation de la logique : la logique et les mathĂ©matiques sont elles-mĂȘmes au point de dĂ©part de toutes les sciences, et les normes de la logique constituent la condition prĂ©alable de la pensĂ©e scientifique du psychologue, lequel cherche par ailleurs Ă en retracer la genĂšse. Un tel cercle est, en effet, inĂ©luctable, mais, loin dâĂȘtre vicieux, il atteste prĂ©cisĂ©ment lâexistence du cercle des disciplines scientifiques, en leur ensemble, que nous venons de rappeler. Seulement, lâadmission de ce dernier cercle soulĂšve une autre difficultĂ©, que les logiciens et les mathĂ©maticiens seraient alors en droit dâobjecter Ă la psychologie. Le point de dĂ©part de la sĂ©rie des sciences, câest-Ă -dire la logique et les mathĂ©matiques, est caractĂ©risĂ© par la dĂ©duction pure, et câest par une suite de complications non dĂ©duites que lâon en arrive aux sciences empiriques, telles que la biologie, la psychologie et la sociologie. Comment donc, de ce point dâarrivĂ©e inductif ou expĂ©rimental, va-t-on fermer le cercle dans le sens dâun passage Ă la science dĂ©ductive ? Plus prĂ©cisĂ©ment, la logique Ă©tudiĂ©e par le logicien est un produit rĂ©flexif de sa propre pensĂ©e, ou de celle du mathĂ©maticien, tandis que la logique Ă©tudiĂ©e par le psychologue est une dĂ©duction vivante et spontanĂ©e situĂ©e dans lâesprit du sujet dâobservation et non pas du psychologue. Comment donc relier ces extrĂȘmes pour assurer la continuitĂ© du cercle ?
La question est sans issue si on la pose du point de vue dâune logique mĂ©taphysique, prĂ©tendant atteindre les vĂ©ritĂ©s premiĂšres et permanentes de la pensĂ©e. Mais une telle prĂ©tention Ă lâuniversalitĂ© dans le temps et dans lâespace se heurte aux faits gĂ©nĂ©tiques et historiques, qui suggĂšrent au contraire lâhypothĂšse dâune variation possible des structures individuelles et des normes collectives : une Ă©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique, qui ne connaĂźt ni vĂ©ritĂ©s Ă©ternelles ni principes premiers ne saurait donc placer une logique mĂ©taphysique au point de dĂ©part de la science. Dâautre part, pour autant que les mathĂ©matiques reposent sur la logique, ce nâest pas en une telle logique mĂ©taphysique quâelles cherchent leurs fondements, mais bien, et exclusivement, sur le terrain de cette logique devenue elle-mĂȘme scientifique quâest la logistique, dotĂ©e dâun algorithme symbolique prĂ©cis.
Nous avons vu, en effet, que les mathĂ©maticiens cherchent aujourdâhui la solution du problĂšme des fondements dans deux directions essentielles, et aussi bien nâen voit-on pas dâautres possibles sans sortir du domaine des mĂ©thodes scientifiques elles-mĂȘmes. Les uns cherchent Ă expliquer les notions mathĂ©matiques par la psychologie, tel PoincarĂ© interprĂ©tant lâespace et le groupe des dĂ©placements au moyen de la motricitĂ© effective de lâorganisme ; les autres appuient les notions mathĂ©matiques sur les notions logiques Ă©lĂ©mentaires et en appellent Ă la logistique. Or, si la logique elle-mĂȘme procĂšde de la psychologie, comme nous le supposions Ă lâinstant, ces deux solutions se rĂ©duiraient en dĂ©finitive Ă une seule, et câest ce que nous allons chercher Ă soutenir.
Câest donc de la logistique quâil sâagit maintenant de dĂ©terminer sa position dans le cercle des sciences. Or, de ce point de vue, la question se simplifie notablement, car la logistique constitue, cela est bien clair, le modĂšle de la science axiomatique. Le logisticien procĂšde dĂ©ductivement, partant du minimum de notions premiĂšres et dâopĂ©rations, pour reconstruire le plus rigoureusement possible lâensemble des propositions exprimant la cohĂ©rence formelle de la pensĂ©e. Mais une axiomatique consiste en lâaxiomatisation de quelque chose, et dâune rĂ©alitĂ© qui, avant cette formalisation particuliĂšre, Ă©tait accessible Ă une connaissance plus directe : ainsi lâaxiomatisation du nombre ou de lâespace portent sur ces rĂ©alitĂ©s que sont le nombre ou lâespace, connues avant les axiomatisations de Peano, de Hilbert, etc. Ă une axiomatique correspond donc une science « rĂ©elle », par opposition à « formalisĂ©e » (« rĂ©elle » signifiant simplement quâelle atteint un degrĂ© moindre de formalisation quel que soit ce degrĂ©). De quoi la logistique constitue-t-elle donc lâaxiomatisation et quelle est la science rĂ©elle qui lui correspond en fait ?
On dira que la logistique est lâaxiomatisation de la logique formelle elle-mĂȘme. Mais de quelle logique formelle, et quâest-ce que la logique indĂ©pendamment de son axiomatisation ? Sâil sâagit dâune logique mĂ©taphysique, on retombe alors, non seulement dans les difficultĂ©s gĂ©nĂ©tiques rappelĂ©es Ă lâinstant, mais encore sur cet obstacle fondamental quâune logique mĂ©taphysique appuie nĂ©cessairement le vrai sur quelque rĂ©alitĂ© absolue : les IdĂ©es, la pensĂ©e divine, etc. ; or, en philosophie, lâabsolu prĂ©sente cet inconvĂ©nient dâĂȘtre toujours relatif aux systĂšmes qui lâinvoquent, câest-Ă -dire dâĂȘtre essentiellement variable. Si lâon renonce donc Ă recourir Ă un absolu, la logique formelle ne saurait ĂȘtre que lâanalyse de la pensĂ©e vraie. La considĂ©rer comme la description dâun simple langage reviendrait au mĂȘme, car un tel langage doit alors ĂȘtre rĂ©glĂ© selon des normes cohĂ©rentes, ce qui nous ramĂšne Ă la pensĂ©e vraie. Mais que signifie alors « vraie », indĂ©pendamment dâune axiomatisation ? Autrement dit, demeure-t-il aujourdâhui une place pour une logique non axiomatique, entre la psychologie de la pensĂ©e et la logistique ?
En fait, la seule diffĂ©rence essentielle entre la logique non axiomatique et la psychologie des opĂ©rations formelles est que la premiĂšre accorde aux propositions quâelle Ă©tudie les qualitĂ©s de « vraie » et de « fausse » tandis que la psychologie constate simplement que les sujets pensants, Ă©tudiĂ©s par ses diverses mĂ©thodes, accordent spontanĂ©ment aux propositions quâils emploient les mĂȘmes qualitĂ©s de vraies et de fausses. Autrement dit les normes que prescrit le logicien ne sont pas prescrites par le psychologue, mais le psychologue reconnaĂźt Ă titre de fait que les sujets Ă©tudiĂ©s par elle se les prescrivent eux-mĂȘmes (en liaison avec lâaction et la vie sociale, etc., et dans certains Ă©tats dâĂ©quilibre situĂ©s au terme du dĂ©veloppement de la pensĂ©e individuelle). La question est alors de savoir de quel droit le logicien prescrit des normes. Si câest au nom dâune axiomatisation progressive, soit : mais en ce cas il sâengage dans la direction logistique, et la seule logique normative devient donc la logistique, tandis que la seule Ă©tude non axiomatique de la pensĂ©e sera la psychologie des opĂ©rations de la pensĂ©e. Si ce nâest pas au nom dâune axiomatique, câest alors en examinant les normes de sa propre pensĂ©e ainsi que de celle des autres : mais, en ce second cas, le logicien ne fait rien de plus que de la psychologie, en limitant son analyse aux « faits normatifs » et sans les replacer dans le contexte entier de leur Ă©volution. Bref, une logique non axiomatique est aujourdâhui sans objet ou bien elle lĂ©gifĂšre elle-mĂȘme, et il lui faut alors sâaxiomatiser, ou bien elle dĂ©crit simplement ce que la pensĂ©e commune considĂšre comme normatif, et elle fait alors de la psychologie. La logique non axiomatique, dont lâenseignement ne dure quâĂ la faveur des traditions universitaires immuables, tend donc Ă se scinder en deux branches, dont la distinction seule leur confĂšre une signification positive : la logistique, ou discipline axiomatique, et la psychologie des opĂ©rations de la pensĂ©e, ou discipline expĂ©rimentale. Câest donc bien cette partie de la psychologie qui constitue la science rĂ©elle correspondant Ă lâaxiomatisation logistique.
On peut par consĂ©quent dire, sans Ă©quivoque aucune, que la logistique est une axiomatisation des opĂ©rations de la pensĂ©e, et que la science rĂ©elle correspondance, câest-Ă -dire celle qui Ă©tudie le mĂȘme objet mais sans lâaxiomatiser, nâest autre que la psychologie de ces opĂ©rations, câest-Ă -dire la partie spĂ©ciale de la psychologie de la pensĂ©e qui sâoccupe des formes dâĂ©quilibre et des modes dâorganisation des opĂ©rations. Ainsi rĂ©parties, les deux disciplines trouvent alors leurs rapports naturels et mĂȘme lâoccasion dâune collaboration fĂ©conde. En effet, si lâexplication proprement psychologique consiste, comme nous avons essayĂ© de le montrer dans ce chapitre, en une reconstitution des rapports et des opĂ©rations effectuĂ©es par le sujet lui-mĂȘme, il y aura tout intĂ©rĂȘt, en vue dâune telle analyse, Ă connaĂźtre les schĂ©mas, mĂȘme abstraits et symboliques, que la logistique construit pour rendre compte des connexions entre opĂ©rations formelles, Ă©tant donnĂ© que ces schĂ©mas traduisent, en les idĂ©alisant, les structures les plus Ă©voluĂ©es et les mieux Ă©quilibrĂ©es de la pensĂ©e. Dâautre part, dans la mesure oĂč la psychologie gĂ©nĂ©tique met en Ă©vidence le fait que le dĂ©veloppement des opĂ©rations ne procĂšde pas par construction de termes isolĂ©s, avec mise en relation aprĂšs coup, mais par systĂšmes dâensemble ou totalitĂ©s opĂ©ratoires susceptibles de composition transitive et rĂ©versible, la logistique aura intĂ©rĂȘt de son cĂŽtĂ© Ă axiomatiser ces ensembles comme tels et non pas seulement les Ă©lĂ©ments dont ils sont composĂ©s. Chaque problĂšme soulevĂ© par lâune de ces deux disciplines prĂ©sente donc une signification correspondante dans lâautre, sans que pour autant les mĂ©thodes de lâune soit applicable sur le terrain de lâautre 14.
Cela Ă©tant, on comprend comment se ferme le cercle des sciences, grĂące Ă lâensemble des disciplines comprises entre la biologie et les mathĂ©matiques, puisque la logistique nâest pas autre chose que lâaxiomatisation dâun systĂšme de faits essentiellement mentaux, et que ces faits comportent par ailleurs une dimension psycho-physiologique. On saisit dâautre part, et rĂ©ciproquement, pourquoi la psychologie oscille entre la physiologie et la logique sans se confondre avec aucune des deux. MalgrĂ© le succĂšs croissant de lâexplication physiologique, en effet, des limites lui demeurent assignĂ©es par lâexistence de la nĂ©cessitĂ© opĂ©ratoire. Mais inversement, si la psychologie reconnaĂźt la nĂ©cessitĂ© logique parmi les faits quâelle Ă©tudie, elle lâanalyse seulement en tant que rĂ©alitĂ© sâaffirmant peu Ă peu au cours du dĂ©veloppement mental et se diffĂ©renciant toujours davantage de la causalitĂ© physiologique : la psychologie nâinterfĂšre ainsi en rien avec la logique, qui se rĂ©serve lâanalyse axiomatique de cette mĂȘme nĂ©cessitĂ© opĂ©ratoire, mais selon un schĂ©ma abstrait et formel. Dire que la psychologie sâappuie sur la logique ne signifie donc pas quâelle se subordonne Ă la logistique, mais seulement quâelle rencontre le fait logique exactement au mĂȘme titre que le fait mathĂ©matique et quâelle peut recourir alors Ă la logistique comme aux mathĂ©matiques pour lâaider Ă les comprendre bien quâelle les Ă©tudie par ses propres moyens.
Mais cette fermeture du cercle implique Ă©galement, il va sans dire, lâintervention de la sociologie, au double point de vue des opĂ©rations envisagĂ©es Ă titre de conduites, puisque ces conduites sont sociales autant quâindividuelles, et de lâaxiomatisation logistique, puisque celle-ci porte sur les « propositions » liĂ©es au langage collectif, autant que sur les opĂ©rations en gĂ©nĂ©ral.