Introduction à l’épistémologie génétique. La pensée biologique, la pensée psychologique et la pensée sociologique ()

Chapitre XI.
L’explication en psychologie a

Que la psychologie ait pu se constituer en une discipline scientifique, indépendante de la physiologie et de la sociologie, ainsi que de toute philosophie particulière, c’est ce qui est aujourd’hui admis par chacun, à la seule exception de quelques philosophes dont la doctrine personnelle s’oppose à cette reconnaissance. E. Meyerson insiste volontiers sur le « gouffre » infranchissable qui sépare encore les sciences de l’esprit des sciences exactes, et il est clair que si l’on compare le degré de précision des connaissances psychologiques à celui qui caractérise la physique, on peut tenir ce langage ; mais si l’on a soin de replacer entre deux l’ensemble des disciplines biologiques, on observe alors les transitions les plus insensibles ; en biologie comme en psychologie on s’accorde sur les faits plus facilement que sur les explications ou les théories, et lorsqu’un même homme de science a quitté au cours de sa carrière un laboratoire de zoologie pour un laboratoire de psychologie expérimentale, il n’a nullement l’impression de s’être déclassé.

Les objections formulées au sujet du caractère scientifique de la psychologie se réduisent d’ailleurs toutes à une seule, celle que Cournot adressait à la psychologie universitaire de son temps ; alors que Victor Cousin croyait faire de la psychologie en « tourmentant sa conscience », Cournot lui répondait que la seule conscience d’un homme, même aussi éloquent, ne suffisait pas à constituer un domaine d’investigation objective, et que par ailleurs on ne pouvait guère songer à « tourmenter » la conscience d’autrui. Il ne saurait donc y avoir de science de l’introspection. Quant à la psychologie comparée, Cournot a bien aperçu que c’était là la vraie voie d’une psychologie scientifique. Mais ce grand esprit, habituellement si prudent en fait de prophéties, s’est laissé aller à supposer que la psychologie animale ne dépasserait jamais ce qu’elle était encore à son époque : un recueil d’histoires de chasseurs. En fait, la psychologie animale et comparée est devenue une discipline très vivante et très précise en ses méthodes d’expérimentation. Quant à l’introspection, chacun admet aujourd’hui que l’on ne saurait effectivement construire une psychologie objective sur les seules données de la conscience, lesquelles sont, ou bien exactes, mais incomplètes (on ne prend conscience, p. ex., que du résultat d’une opération et non pas de son mécanisme), ou bien résolument trompeuses (intervention de l’ordre d’un processus, déformations intéressées des mobiles affectifs, etc.). C’est pourquoi les psychologues ont compris depuis longtemps que l’objet de leur science n’était pas la conscience, mais la « conduite », que celle-ci soit ou non consciente.

Seule, en effet, l’étude de la conduite donne une signification aux états de conscience, et encore à la condition de comporter une dimension génétique, c’est-à-dire de porter sur le développement même des comportements. Veut-on, p. ex, déterminer les rapports entre l’image et la pensée ? L’introspection fournit certaines données, en partie trompeuses (puisqu’on a longtemps pris l’image comme un élément de la pensée), en partie exactes mais incomplètes (l’image dépassée par la pensée et lui servant de symbole), mais ces données ne sont éclairées que par les conduites et surtout par la genèse de celles-ci : apparition des conduites symboliques (jeu d’imagination, imitation différée et évocation intelligente), et formation de l’image par intériorisation des processus d’accommodation imitative 1. Or, de ce point de vue, il est aussi légitime de considérer la conduite comme l’objet d’une étude scientifique que c’est le cas de n’importe quel comportement organique ou même physique. Que l’on fasse, en effet, des mathématiques, de la physique, de la biologie ou de la psychologie, on part toujours d’états de conscience liés à des actions (distinguer une qualité, mesurer, etc.), pour ensuite tirer de ces états de conscience et de ces actions des observateurs certaines relations constantes, indépendantes d’eux. Dans tous ces domaines, la méthode scientifique consiste à dépasser la donnée consciente immédiate, en raison de son caractère subjectif et déformant, pour dégager des mécanismes indépendants de l’observateur en tant qu’individu particulier. La seule différence est que, en physique, ces mécanismes sont rapportés à des objets considérés comme étant sans conscience, que, en biologie, ils sont rapportés à des objets plus particuliers capables de devenir conscients, et que, en psychologie, ils sont rapportés à des objets envisagés à titre de sujets actifs, susceptibles dans certains cas, mais non pas en tous (les animaux et les nourrissons imposent cette réserve), d’être conscients au même titre que l’observateur lui-même. Dans les trois cas, les mécanismes étudiés sont donc d’abord connus au travers des états de conscience et des actions de l’observateur, pour être ensuite objectivés avec ou sans l’hypothèse de la conscience des objets d’étude comme tels. Dans les trois cas, il y a donc cercle entre le sujet qui observe et des données observées (ce n’est qu’en mathématiques que le sujet n’a pas à sortir de lui-même). Seulement, la physique fait abstraction de ce cercle (c’est-à-dire le renvoie à la psychologie), car elle ne rencontre pas de sujets dans ses objets d’étude, tandis qu’il est lui-même un problème pour la biologie et pour la psychologie, puisqu’elles retrouvent ce cercle dans l’objet propre de leurs analyses. Si l’on contestait le caractère scientifique de ce problème, sa suppression apparente reviendrait donc à le replacer sur le terrain de la physique elle-même, faute d’une psychologie capable de le résoudre : c’est ce que montre l’exemple de Mach, qui, ne voulant pas sortir des états de conscience attachés aux observations physiques (les « sensations ») n’est pas parvenu à sortir du cercle sur le terrain de la seule physique.

Mais, une fois admis la légitimité d’une étude scientifique des conduites comme telles, d’autant plus qu’elles constituent la condition même de tout savoir dans les autres branches de la science, la difficulté propre à la psychologie expérimentale n’en reste pas moins, étant donné le cercle rappelé à l’instant, de rattacher la conscience à un objet et par conséquent d’établir, à l’intérieur même des conduites, le rapport entre ce qui est conscient chez le sujet actif, et ce qui est matériel ou organique. L’introspection est trompeuse et insuffisante, c’est entendu, mais la conscience existe à titre de phénomène, puisque toute connaissance tire d’elle sa source : l’étude des conduites met alors l’observateur en présence de deux séries de faits, celle des mouvements de l’organisme, observables biologiquement, et celle des états de conscience. Quelle est la relation de ces séries entre elles ? Tel est le problème spécial que rencontre la psychologie et qu’il lui est nécessaire d’aborder pour objectiver ses propres données d’expérience.

Or, l’examen de ce problème est d’un grand intérêt épistémologique, parce qu’en dernière analyse il se trouve être symétrique à celui des rapports entre l’expérience et la déduction dans le domaine physico-mathématique. En effet, le mathématicien (quand il se borne à faire des mathématiques sans philosopher) est seul à ne pas rencontrer le problème du cercle entre les états de conscience et les objets extérieurs, puisqu’il ne s’occupe à proprement parler que d’idées, c’est-à-dire de produits conscients des conduites opératoires. Mais la difficulté qui résulte de ce fait est de raccorder ensuite ces idées avec le réel expérimental. Or, un tel raccord aboutit à une sorte de parallélisme entre les deux séries, l’une idéelle ou idéale, et l’autre expérimentale ou physique : mais ce parallélisme, quoique très exact en certaines régions se correspondant terme à terme, est cependant bien délicat à concevoir puisque chacune des deux séries déborde l’autre (tout le réel n’a point été mathématisé, et tous les êtres mathématiques n’ont pas été physiquement réalisés). C’est un problème du même genre que l’on retrouve dans les rapports entre la conscience et l’organisme, en ce sens que les faits organiques constituent des séries causales comme les faits physiques, tandis que les états de conscience consistent en systèmes d’implications sans causalité proprement dite, comparables aux implications logiques et mathématiques, qui en représentent d’ailleurs l’achèvement intellectuel. Toute l’histoire des idées psychologiques met en évidence le caractère central de ce problème, qui rejoint ainsi de la façon la plus directe celui des rapports entre le sujet et l’objet.

C’est de ce point de vue que nous allons étudier ici les diverses formes d’explication en psychologie. Même si ces explications n’ont pas abouti jusqu’ici à des schémas aussi précis qu’en biologie et surtout qu’en physique, elles sont donc d’un intérêt épistémologique certain quant aux doubles relations établies, d’une part, entre la pensée de l’observateur et les faits psycho-physiologiques observés en son objet d’étude, lequel est lui aussi un sujet, et, d’autre part, entre la conscience propre à ce sujet et son comportement psycho-physiologique reconstitué par l’observateur. La conclusion à laquelle nous conduira cette analyse est que la psychologie contemporaine oscille entre deux types extrêmes d’explications, l’un s’appuyant sur la physiologie et l’autre sur la logique. On serait tenté de distinguer dès l’abord un troisième type, fondé sur la sociologie, mais la sociologie elle-même recourt tour à tour à la biologie et à la logique. On voit où conduit cette constatation, puisque la physiologie tend à devenir un aboutissement de la physico-chimie et que la logique prétend servir de source aux mathématiques elles-mêmes. La question du parallélisme apparaît, de ce point de vue encore, comme un cas particulier du grand problème de la rencontre entre les structures déductives, liées à la conscience, et les données matérielles de l’expérience. Or, cela n’est, en définitive, nullement surprenant, car si la conscience débute en un chaos relatif, elle tend, par son développement même, à s’organiser en systèmes logiques, dont les formes supérieures d’introspection fournissent l’expression ; de leur côté les éléments objectifs de la conduite se résolvent tôt ou tard en processus physiologiques. Le système des opérations elles-mêmes, qui fondent la logique, constitue à cet égard un élément intermédiaire, qui relie les conduites motrices (dans la mesure où l’opération dérive de l’action) à la conscience conceptualisée du sujet. De ce point de vue, l’examen des notions propres à la pensée psychologique fournit ainsi le complément indispensable de ce que nous avons vu de la pensée mathématique, physique et biologique.

§ 1. L’explication physiologique en psychologie et ses limites

Si l’objet de la psychologie est l’étude des conduites, qu’est-ce alors qu’une conduite et comment la distingue-t-on d’une simple réaction physiologique ? Selon P. Janet, H. Piéron et bien d’autres, le critère de la conduite est de constituer une réaction totale, intéressant l’organisme entier, par opposition aux réactions partielles qui seraient d’ordre physiologique : ainsi la recherche d’une nourriture est une conduite, parce qu’impliquant un déplacement de tout le corps, tandis qu’un mouvement des poumons ou du cœur est physiologique.

Or, il est clair, à supposer que l’on s’en tienne à cette définition, que l’explication psychologique se résoudra bien vite en explications physiologiques plus précises. Une réaction « totale » ne peut comporter qu’une explication globale, si ce n’est une simple description d’ensemble, et, pour entrer dans le détail des causes, c’est nécessairement aux réactions partielles qu’il faudra songer, c’est-à-dire par définition aux réactions physiologiques. Tout au plus pourra-t-on prétendre que le « tout » demeure irréductible à la somme des parties prises isolément, et justifier par là, pour un temps, une causalité propre à la psychologie. Mais on voit d’emblée ce qu’une telle position aurait de précaire, d’autant plus que la notion de totalité organisée, irréductible aux éléments qu’elle organise, est invoquée en physiologie comme en psychologie.

Il est vrai que la définition de la conduite par la réaction totale peut paraître trop vague. Nous avons défendu nous-même un autre critère qui semble plus précis 2. Toute réaction physiologique ou psychologique consiste ou s’insère en un échange entre l’organisme et le milieu, tel que l’organisme modifie le milieu et soit en retour modifié par lui (assimilation et accommodation). Mais ces interactions peuvent se produire grâce à une interpénétration des substances ou des énergies, externes et internes, et par conséquent impliquer une modification physico-chimique : ainsi la nourriture est transformée physiquement et chimiquement par le tube digestif et elle influence de même l’organisme. Nous dirons alors qu’il y a échange matériel ou physiologique. Mais les interactions peuvent consister aussi en échanges entre le sujet et des objets situés à des distances toujours plus grandes dans l’espace et dans le temps et selon des itinéraires toujours plus complexes ; il en est ainsi à partir du simple contact perceptif, tel que le toucher, jusqu’aux interactions impliquant les détours et les retours propres à l’intelligence et dépassant le plan sensible lui-même. Ces interactions entre l’activité du sujet et les objets de divers ordres sont alors fonctionnelles et psychologiques. Toutes les facultés mentales peuvent de cette manière être hiérarchisées en fonction des distances spatio-temporelles que comportent les conduites. En outre, plus un échange suppose de distance ou de complication dans les trajets et plus seront complexes les coordinations internes correspondantes : dans la mesure où l’objet sur lequel porte la pensée est éloigné du sujet, l’activité de celui-ci comporte, en effet, un jeu d’opérations susceptibles de coordonner toujours davantage le présent et le passé ou le proche et le lointain.

Mais, tant les conduites ainsi définies sous leur aspect externe que les opérations qui les intériorisent s’accompagnent alors nécessairement de réactions physiologiques, car un échange ne saurait s’effectuer à distance sans un intermédiaire matériel, c’est-à-dire sans une interpénétration physico-chimique. On ne peut percevoir visuellement un objet à distance que si un rayon lumineux sert de véhicule entre lui et le sujet : or, si l’objet est bien « vu » éloigné, c’est-à-dire s’il y a bien interaction entre le sujet et cet objet comme tel, par opposition aux rayons qu’il envoie, ces rayons pénètrent cependant dans l’œil et déclenchent des réactions photo-électriques, des courants nerveux, etc. qui attestent la réalité physiologique de cette interpénétration. De même on ne peut pas penser à un événement éloigné dans le temps ou à un objet non perceptible dans l’espace, sans que cet événement ou cet objet conçus comme passé ou lointain, soient reliés au sujet par des intermédiaires physiologiques assurant une interpénétration actuelle (traces nerveuses, schèmes moteurs, etc.).

Bref, que l’on définisse les conduites par leur caractère total ou par les distances séparant les objets du sujet, il est clair que leur fonctionnement implique l’existence de réactions physiologiques concomitantes. Le problème se pose alors naturellement, tôt ou tard, de savoir si l’analyse de la « conduite » ou aspect psychologique de l’activité du sujet, ne se réduit pas à une simple « phénoménologie », comme disent les auteurs à tendances organicistes, tandis que leur explication véritable serait à chercher dans les seuls mécanismes neurophysiologiques. À quoi peut aboutir ainsi l’explication psychologique des perceptions, sinon à une bonne description des rapports en jeu, cette description aboutissant assurément à la découverte de régularités ou de lois, mais sans que les causes de ces phénomènes puissent être trouvées à l’intérieur même de ce tableau purement phénoménologique : sortir du tableau pour en chercher la causalité signifie alors remonter aux processus physiologiques de la perception. Et, contrairement à la tradition intellectualiste, qui s’est poursuivie de Helmholtz à v. Weizsäcker, par l’intermédiaire de l’école de Graz et de Meinong, c’est bien ce recours constant de la psychologie des perceptions à la physiologie qui caractérise la tradition conduisant de Hering à la moderne théorie de la Forme. De même, on ne peut concevoir une théorie de l’affectivité sans recours aux mécanismes nerveux de l’émotion ou à l’équilibre humoral, une théorie de l’apprentissage sans un appel à la physiologie de la motricité, et ainsi de suite. En définitive, une théorie psychologique de l’intelligence elle-même ne se conçoit pas sans un ensemble de tels emprunts à la neurologie, puisque l’intelligence n’est qu’une systématisation des processus dont les racines plongent dans la perception, la motricité, etc.

Seulement, si un tel glissement de la description psychologique vers l’explication physiologique paraît au premier abord inéluctable, il est cependant une limite dont on aperçoit d’emblée qu’elle ne saurait être franchie : c’est la limite marquée par les connexions internes entre les opérations elles-mêmes, si l’on définit celles-ci par leur composition réversible. Autrement dit, la frontière de l’explication physiologique, c’est la nécessité logico-mathématique. On conçoit, en effet, que la neurologie explique une sensation, une émotion, une habitude, etc. mais on ne voit pas comment elle fournirait jamais la raison du caractère nécessaire d’une suite d’opérations telles que A = B ; B = C donc A = C, ni la raison pour laquelle 2 × 2 = 4, une fois admises les définitions de 2 et de 4, ou pour laquelle i = √- 1 est une opération indispensable à la théorie des nombres. En effet, la liaison existant entre les processus physiologiques est de caractère causal, tandis que la connexion entre les opérations logiques ou mathématiques consiste en implications formelles.

Dans un intéressant essai de réduction de la psychologie contemporaine aux schémas réflexologiques de l’école de Bechtereff, N. Kostyleff a notamment cherché à montrer que toutes les liaisons observées par nous dans le développement de l’intelligence sensori-motrice et de la pensée, chez l’enfant, s’expliquent par des associations de réflexes mentaux, des considérations de concentration nerveuse, etc. 3 Il va de soi, comme nous l’avons souligné dans la préface de cet ouvrage, qu’un psychologue sera toujours d’accord avec une telle correspondance, laquelle enrichit assurément notre compréhension des phénomènes. Mais cette correspondance entre le jeu des relations construites par la pensée et le jeu des réflexes mentaux supprime-t-elle l’explication « subjective », comme s’exprime N. Kostyleff, et la remplace-t-elle de droit par une explication purement neurologique ? Le problème ne se pose pas ainsi, car les deux sortes d’explications sont appelées à se développer en correspondance l’une avec l’autre. L’explication réflexologique fournit les « causes » : c’est ainsi que l’enfant parvient par opérations concrètes à découvrir que 1 + 1 = 2 ; 2 − 1 = 1 ; etc. en vertu d’un mécanisme assignable de réflexes mentaux en dehors desquels sa pensée ne fonctionnerait évidemment pas. Mais ces réflexes ne fournissent pas la « raison » pour laquelle si 1 + 1 = 2, il s’ensuit nécessairement que 2 − 1 = 1 ou 2 − 2 = 0 ; etc. À supposer que l’on puisse mathématiser les réflexes comme tels et déduire le fait que 2 − 1 = 1, si 1 + 1 = 2, de leurs propriétés mécaniques, par une sorte de mécanique rationnelle ou de géométrie des réflexes considérés à titre de forces, de vecteurs, etc., il restera que cette mécanique ou cette géométrie des réflexes sera elle-même subordonnée à des relations nécessaires de nature logique et mathématique, dont la réflexologie devenue mathématique dépendra tout en les engendrant par ailleurs : les réflexes ne sauraient ainsi expliquer causalement l’implication qu’en supposant l’intervention préalable d’implications nécessaires ! N. Kostyleff répond avec raison que les réflexes expliquent (causalement) le réel, tandis que la logique et les mathématiques se réfèrent au possible : mais c’est en cela précisément que la pensée et ses implications demeurent irréductibles, puisqu’elles fournissent la raison du réel en fonction du possible et s’installent sans plus dans le possible grâce aux compositions réversibles qui dépassent nécessairement l’irréversibilité réelle.

Causalité matérielle ou physique et implication logique ou mathématique, tels sont donc en définitive les deux termes irréductibles du rapport qui existe entre l’explication physiologique et certains aspects au moins de ce que l’on appelle parfois un peu légèrement la « phénoménologie » psychologique. La question qui se pose alors est de savoir si ce rapport est général, autrement dit si les connexions du type de l’implication pourraient être conçues comme caractérisant toutes les liaisons psychologiques comme telles ou si elles demeurent spéciales aux opérations logiques et mathématiques.

Or, c’est ici que la thèse constamment utilisée en cet ouvrage, sur la nature active (et même sensori-motrice en sa source) des opérations intellectuelles, acquiert une signification psychologique générale en plus de son sens épistémologique. En effet, le système des opérations logico-mathématiques, réunies en « groupements » et en « groupes » ne constitue pas seulement le point de départ de la pensée proprement rationnelle, au sens étroit du terme : il constitue aussi, et cela indépendamment de cette axiomatisation à laquelle il a donné lieu sous forme de la logique proprement dite, la structure psychologique de cet état d’équilibre mobile atteint par l’intelligence au terme de son développement. De l’action la plus élémentaire aux opérations organisées selon leurs lois de composition réversible on peut donc discerner une suite continue de processus qui, sans être encore opératoires, tendent vers l’opération comme vers leur forme d’équilibre terminal. S’il est erroné de voir des opérations partout et de retrouver de l’implication logique à tous les niveaux, il n’en reste pas moins que, les opérations étant préparées dès les variétés les plus élémentaires de la vie mentale, les rapports entre états mentaux quels qu’ils soient s’apparentent ainsi à l’implication au moins autant qu’à la causalité physique, et s’y apparentent d’autant plus que l’activité de l’esprit s’affirme davantage. Sitôt qu’intervient, en effet, l’assimilation sensori-motrice ou intellectuelle la plus simple, c’est-à-dire l’incorporation des objets perçus ou conçus dans les schèmes antérieurs de l’activité du sujet (et c’est cette incorporation même qui permet de percevoir ou de concevoir), la mise en relation ainsi constituée revient à établir entre les termes ou entre leurs rapports un type de connexion, spécifique de la vie mentale : cette connexion, qui est commune au système des significations, au jeu des récognitions, aux actes de compréhension, etc. c’est-à-dire à tout ce qui différencie un processus psychique d’un processus physique, consiste toujours, en effet, à relier des qualités entre elles d’une manière telle que l’une en entraîne une autre du point de vue de la conscience elle-même, c’est-à-dire du point de vue du sujet et non pas de l’objet. On peut alors appeler implication, au sens large, un tel produit de l’assimilation mentale 4. En ce qui concerne les aspects cognitifs de la conduite (de la perception à l’intelligence), il semble donc légitime d’admettre que la conscience soutient, à l’égard des processus physiologiques le même rapport que l’implication à l’égard de la causalité : c’est pourquoi le domaine propre des explications psychologiques est celui des connexions qui trouvent leur achèvement dans la pensée rationnelle, par opposition aux explications causales de la conduite qui tendent à devenir physiologiques.

Mais comment concevoir une analyse psychologique, c’est-à-dire donc une recherche des implications, dans un domaine où la logique n’intervient point, tel que celui des perceptions ? Nous allons le montrer par un exemple et chercher à faire voir que c’est même sur ce terrain, où le rôle des explications causales, c’est-à-dire physiologiques, est évident, que le parallèle est le plus clair entre les séries psychologiques et physiologiques, toutes deux nécessaires, ne se contredisant pas et s’appelant au contraire l’une l’autre.

Considérons une « illusion » visuelle, c’est-à-dire une déformation systématique des rapports objectifs, telle que la fameuse illusion de Müller-Lyer (de deux lignes égales dont l’une se termine aux deux extrémités par des pennures dirigées vers l’extérieur et l’autre par des pennures dirigées vers l’intérieur de la figure, la première est surestimée et la seconde sous-estimée). La dernière des explications physiologiques qu’on en ait proposées 5 s’appuie sur l’existence des interactions découvertes récemment entre les courants nerveux afférents : deux courants afférents suffisamment proches créent ainsi un « champ polysynaptique », par le fait de telles interactions, et ce champ est de nature à déformer les figures. Lorsque p. ex. les côtés d’un angle aigu sont perçus près du sommet, leur proximité provoque en cette région une attraction entre eux, d’où un raccourcissement de ces côtés et un agrandissement de l’angle (voir la fig.). Dans le cas de l’illusion de Müller-Lyer, il suffit que cet effet se produise dans les pennures dirigées vers l’extérieur pour que la ligne médiane de la figure soit étirée, tandis que, dans les pennures dirigées vers l’intérieur, le même effet raccourcit la ligne médiane.

À supposer que cette explication se trouve exacte, et surtout qu’elle puisse être généralisée aux différentes formes possibles de la figure (y compris le cas des angles obtus), le problème se pose alors de savoir si une telle explication causale suffit à rendre compte de tous les aspects psychologiques de la structure perceptive décrite par Müller-Lyer. Une perception, comme l’ont bien montré les théoriciens de la Forme, constitue une totalité de rapports interdépendants ; mais les partisans de cette école ont considéré d’avance (la psychologie a anticipé sur ce point les résultats de la physiologie) une telle totalité comme devant être « isomorphe » à une totalité physiologique de même structure : c’est cette dernière qui s’est précisément trouvée depuis lors être constituée par le champ polysynaptique. Seulement les rapports entre synapses, qui caractérisent un tel champ, sont des relations causales existant entre éléments nerveux, ou du moins ils sont reconstitués comme tels par le neurologiste, tandis que les rapports perçus au sein de la figure d’ensemble sont des relations de forme, de grandeurs, etc. données qualitativement dans la conscience du sujet. Si l’interdépendance de ces rapports constitue un système d’interactions causales pour la physiologie, elle représente donc au contraire un système d’implications mutuelles pour la perception elle-même et pour l’activité mentale. Comment alors analyser ce dernier système ?

En dépassant la théorie de la Forme, qui se contente d’une description globale, on peut chercher à formuler les rapports mêmes dont les totalités perceptives sont faites. Or, l’expérience montre que l’un des plus généraux de ces rapports consiste en ceci : de deux longueurs sensiblement inégales B > A, la perception de la plus grande dévalorise celle de la plus petite ; il en résulte que B est perçu plus grand qu’il n’est en réalité et que A est sous-estimé. De telles modifications des rapports, combinées entre elles, suffisent alors à rendre compte de l’illusion de Müller-Lyer. La figure découverte par cet auteur peut, en effet, se réduire à deux trapézoïdes accolés par un de leurs côtés. Or, en un trapézoïde nous devons distinguer perceptivement au moins trois grandeurs (en négligeant la hauteur) : le plus grand des deux côtés parallèles, soit B, le plus petit des deux, soit A et la différence entre eux, soit A’. En vertu de ce qui précède, si A’ < A (avec naturellement A’ < B) il y a alors dévalorisation perceptive de la différence A’ entre A et B, ce qui signifie une surestimation de A relativement à B et à A’ : l’illusion est ainsi expliquée. En faisant varier de toutes manières les valeurs de A’, A et B, on peut fournir la preuve de l’intervention générale de ces sortes de rapports : p. ex. si A’ > A, c’est alors A qui est dévalué, d’où un renversement de l’illusion. Si la pennure est dirigée vers l’intérieur, les mêmes relations s’appliquent en sens inverse, etc. 6 Bref, on a là un bon exemple d’un système de rapports interdépendants dans le sens d’une implication mutuelle, bien que, pris en eux-mêmes, ces rapports ne soient pas de nature logique mais témoignent de déformations systématiques.

Considérons maintenant le cas général du rapport perceptif A < B et cherchons à dégager sa signification du point de vue de l’analyse psychologique, indépendamment des causes physiologiques de la déformation. Pour le sujet conscient, la perception du rapport A < B aboutit à une conscience de différences entre les deux termes et cette différence est accentuée jusqu’à une certaine surestimation. Inversement il y a conscience d’une égalité A = B, non pas seulement lorsque A et B sont objectivement égaux, mais aussi dans le voisinage de cette égalité objective : à l’intérieur d’un certain « seuil d’égalité » ou « seuil différentiel » les petites différences donnent donc lieu à un effet non plus de contraste, mais d’égalisation illusoire. Or, à analyser ces impressions de contraste et d’égalisation, on s’aperçoit que le principe de tous ces rapports perceptifs consiste en une sorte de relativité, à la fois parente de celle qui caractérise l’intelligence et cependant bien différente. Le facteur commun est qu’un élément n’est jamais conçu en lui-même, mais toujours relativement à d’autres, avec lesquels il constitue un système d’ensemble dont le cas le plus simple est celui de la relation binaire elle-même. Seulement la relativité de l’intelligence n’altère pas les termes mis en relations, mais les enrichit du fait de cette relation même. Au contraire, la relativité perceptive est déformante, puisque les termes comme tels du rapport sont dévalorisés ou surévalués dans le sens soit du contraste, soit de l’égalisation illusoire. La fameuse loi de Weber, qui attribue aux seuils différentiels une valeur proportionnelle à celle des termes comparés est précisément l’une des expressions de cette relativité perceptive déformante. Notons d’ailleurs qu’on la retrouve aussi en des domaines purement physiologiques (sensibilité des nerfs à l’excitation électrique. etc.) et mêmes physiques, ce qui nous servira davantage encore à mettre en parallèle le système des implications mentales et des relations causales d’ordre physico-chimiques.

Or, cette relativité perceptive générale est liée à un phénomène curieux, longtemps passé inaperçu : l’effet de centration 7. Lorsque le sujet compare deux ou plusieurs objets, il surestime l’élément fixé, au moment de la centration, et, lorsque les centrations alternatives n’aboutissent pas à une compensation exacte de cet effet momentané, la centration comme telle est donc cause de déformation systématique. En possession de ces données on peut calculer le nombre (relatif) des centrations possibles sur deux ou plusieurs lignes (ou surfaces). Le rapport des centrations réelles et des centrations possibles fournit alors une loi probabiliste des « centrations relatives » rendant compte à la fois des effets de contraste observés lorsque la différence B > A est suffisante et des effets d’égalisation illusoire pour les valeurs voisines de B = A. Ce sont de telles compositions de type probabiliste, exprimant cette sorte de tirage au sort que constituent les fixations réelles du regard (ou d’un organe des sens quelconque) par rapport aux centrations possibles, qui expliquent ainsi simultanément le principe des illusions visuelles et la loi de Weber 8.

En se plaçant à un tel point de vue, on comprend mieux le parallélisme nécessaire de l’explication physiologique et de l’analyse psychologique, ainsi que le caractère propre et irréductible de chacun des deux types de connexion, causale et implicatrice.

Pour ce qui est de leur parallélisme, il est clair, en effet, que le même schéma probabiliste peut s’appliquer à la fois à la composition des rapports donnés dans la perception consciente et aux relations causales en jeu dans les processus physiologiques. Physiologiquement, les interactions entre synapses ainsi que les relations entre l’excitation et la réaction exprimées par la loi de Weber lorsqu’elle s’applique à un domaine physiologique pur, peuvent toutes deux être affaire de probabilité de rencontre entre éléments déterminés : c’est ainsi que, même dans le domaine physico-chimique inorganisé, la loi de Weber s’applique à l’impression d’une plaque photographique, parce qu’elle exprime alors l’accroissement logarithmique des probabilités de rencontre entre les photons et les particules de sel d’argent. Psychologiquement, ce sont les mêmes probabilités de rencontre qui relient les grandeurs objectives perçues aux fixations possibles de l’organe des sens intéressé (regard, etc.). Il n’est donc pas étonnant qu’il y ait parallélisme, puisque le même schéma de rencontres probables s’applique ainsi simultanément aux échanges physiologiques et aux conduites.

Mais la différence entre les deux séries neurologique et psychologique n’en est pas moins évidente. Physiologiquement le phénomène se traduit par un ensemble de relations causales entre éléments matériels et équivaut ainsi à un système physique, au point que, dans le cas de la loi de Weber, la même loi logarithmique s’applique aussi bien à certains processus physiques qu’aux réactions physiologiques ; d’autre part, les interactions propres à un champ polysynaptique sont évidemment, de près ou de loin, comparables à des interactions de caractère électro-magnétique. Psychologiquement, par contre, les mêmes faits se traduisent sous la forme de rapports conscients : or, chose très intéressante, ces rapports peuvent alors se déduire partiellement les uns des autres, comme s’il existait une sorte de logique interne entre eux, et comme si la perception elle-même exprimait ou incarnait cette logique, d’ailleurs pleine de paradoxes par rapport à celle de l’intelligence.

En quoi consiste cette prélogique perceptive ? Comparée aux « groupements » d’opérations intelligentes, elle est essentiellement irréversible, non transitive, non associative et sans identité ! Son irréversibilité se marque en particulier par des « transformations non-compensées » qui traduisent les déformations elles-mêmes c’est-à-dire par les « illusions » propres à presque toute perception (sauf en cas de compensation complète entre les déformations). Cette prélogique est donc essentiellement incomposable et contradictoire, si l’on cherche à l’exprimer sous une forme stricte. Et pourtant, elle n’est pas absurde, puisque de l’existence de deux rapports AB et BC, on peut tirer la prévision d’un rapport AC par composition probabiliste. Si cette prélogique n’est pas réversible, elle témoigne cependant d’un jeu de compensations approchées et remplace de la sorte le système des opérations par un système de régulations ou compensations tendant vers la réversibilité sans l’atteindre entièrement. Il n’est ainsi pas exagéré, tout en refusant de parler d’opérations ou d’implications proprement logiques dans le domaine perceptif, de reconnaître l’existence d’une certaine cohérence interne entre les rapports perçus, d’autant plus que les régulations dont elle témoigne sont une première ébauche sensori-motrice des opérations futures de l’intelligence.

L’analyse psychologique fondée sur de tels rapports et sur leur composition apparaît donc bien comme se référant à une sorte d’implication davantage qu’à la causalité, même s’il ne s’agit pas encore d’implication logique. On peut dire, il est vrai (comme nous l’avons fait nous-même) que les rapports perceptifs sont doués d’un genre particulier de causalité, en ce sens que la déformation propre à l’un d’eux provoque l’apparition d’autres déformations, mais ce n’est qu’une manière d’exprimer le fait que de tels rapports ne sont pas purement déductifs : ils demeurent solidaires de la causalité physiologique et correspondent ainsi à des conduites mixtes dans l’activité du sujet. Cependant, ce en quoi le processus psychique comme tel diffère du processus physiologique, et lui demeure irréductible, c’est précisément l’implication mutuelle des rapports en jeu, par opposition au caractère causal de leur concomitant nerveux. Lorsque le sujet retrouve ainsi en un grand carré A’B’C’D’ les mêmes rapports qu’en un petit carré ABCD, cette « transposition » repose assurément sur la proportionnalité des valeurs propres aux deux champs physiologiques en jeu, donc sur un système causal, mais elle s’accompagne d’une conscience de ressemblance qui n’est plus elle-même d’ordre causal, et qui exprime simplement l’implication des rapports comme tels.

Parallélisme et irréductibilité, telle est donc bien la relation entre l’explication physiologique et l’analyse psychologique. Or, on voit, en un tel cas, à quoi conduit cette relation : l’analyse purement psychologique ne consiste, au total, qu’en un effort de reconstruction déductive ou semi-déductive du phénomène qu’explique causalement la physiologie. Mais cette construction correspond, en la développant, à celle qui est implicitement contenue dans les mécanismes mentaux propres au sujet lui-même : le psychologue reconstitue le schème que la perception comme telle a élaboré pour son propre compte, ou, si l’on préfère, le schéma du psychologue explicite les schèmes du sujet. On dira peut-être que cette analyse ne pourra plus alors aboutir à aucune explication, et qu’elle se bornera à de simples descriptions logiques. Mais admettons que l’explication physiologique atteigne un état d’achèvement relatif, et l’analyse psychologique une cohérence déductive suffisante : elles se rejoindraient en ce cas à la manière dont la déduction mathématique rejoint l’expérience physique. Une physiologie achevée de la perception et de l’intelligence serait, en effet, une sorte de physique à la fois déductive et expérimentale : son aspect déductif se confondrait sans doute alors en partie avec le schéma d’implications construit par la psychologie pour reconstituer les semi-opérations en jeu dans la perception et les opérations en jeu dans l’intelligence. Ce n’est qu’à ce moment, d’ailleurs, que l’on découvrirait les vraies relations entre le corporel et le mental : toute la question serait, en effet, de savoir si la logique et les mathématiques intervenant dans cette physiologie exacte expliqueraient en fin de compte les données expérimentales de caractère physiologique ou si ce serait l’inverse ; nous croyons, pour notre part, que l’assimilation serait réciproque et que cette assimilation réciproque conduirait même à faire comprendre simultanément les rapports entre l’esprit et le corps ainsi qu’entre le sujet et l’objet !

Mais, à supposer que la psychologie de la perception, de la représentation et de l’intelligence aboutisse ainsi à un vaste système de rapports et de transformations entre eux, reliant les régulations perceptives les plus élémentaires aux opérations intellectuelles les plus élevées, la difficulté ne serait-elle pas d’étendre un tel type d’interprétation à l’élément moteur ou actif de la conduite, et surtout à l’affectivité ? Pour ce qui est de la motricité, la situation est semblable aux précédentes. Comment, en effet, un mouvement entraîne-t-il un autre mouvement ? D’une part, causalement, c’est-à-dire par coordination neuro-musculaire, mais ce conditionnement causal indispensable de l’activité n’explique pas la cohérence interne de celle-ci, c’est-à-dire le mécanisme des transformations intentionnelles qui seules donnent une signification aux actes et aux mouvements du point de vue du sujet. Or, il est clair — et ceci résulte à l’évidence de la liaison continue qui existe entre l’action extérieure et les opérations ou actions intériorisées — que ces transformations intentionnelles relèvent à nouveau de l’implication et non pas de la causalité : lorsqu’un bébé, p. ex. saisit un objet pour le secouer, on peut dire, quelle que soit l’explication physiologique de cette conduite par les conditionnements réflexes, que le schème sensori-moteur de secouer implique pour lui le recours préalable au schème de saisir, et que l’assimilation de l’objet à ces schèmes constitue un emboîtement implicateur. Un tel emboîtement est analogue à la nécessité où se trouve un sujet d’ordonner les objets pour les compter, etc., et, de l’implication des schèmes sensori-moteurs à l’emboîtement des opérations elles-mêmes, il existe ainsi une série continue d’implications lesquelles préparent de proche en proche les mécanismes opératoires les plus évolués.

La coordination mentale des actions intentionnelles conduit à la question de la vie affective. Comme chacun l’accorde aujourd’hui, l’affectivité et les processus intellectuels ou cognitifs sont indissociables et constituent les deux aspects complémentaires de toute conduite : l’aspect intellectuel constitue ce que l’on peut appeler la « structure » de la conduite, c’est-à-dire les rapports reliant le sujet aux objets, tandis que la vie affective constitue l’économie ou l’« énergétique » de cette même conduite. Or, si l’on voit bien le rôle des implications dans le domaine des états cognitifs et de la motricité qui les relie ou les transforme, peut-on en dire autant de l’énergétique, qui semble au premier abord purement causale ?

Examinons à cet égard l’une des régulations affectives les plus élémentaires, que P. Janet et Claparède ont décrite indépendamment l’un de l’autre mais en des termes presque semblables 9. Pour Claparède, l’intérêt (sur lequel il fondait toute sa psychologie fonctionnelle) est un dynamogénisateur de l’action, intervenant lorsqu’un objet est susceptible de satisfaire un besoin : l’objet revêt alors cette qualité nouvelle d’être intéressant, et l’intérêt déclenche une libération des énergies en réserve, qui facilitent l’action dans la mesure où l’intérêt en jeu est fort. En un langage un peu différent, Janet dit des choses analogues quant au mécanisme des sentiments élémentaires : régulateurs de l’action, ils en marquent, soit les terminaisons, heureuses ou malheureuses (joie et tristesse), soit l’accélération (ardeur, effort, intérêt) ou le freinage (fatigue, dépression). Il est donc clair que de telles explications font d’abord appel à la causalité physiologique. Décrire l’intérêt comme un dynamogénisateur ou comme un régulateur procédant par accélération, c’est postuler d’emblée la nécessité d’une explication physiologique. Quelle est la nature des énergies en jeu, comment concevoir une accélération, quel est le mécanisme d’une régulation énergétique (par opposition aux régulations de structure, dont il a été question pour la perception) ? Ce sont là des questions que seule la physiologie résoudra et dans lesquelles la psychologie se borne à décrire du dehors et globalement des conduites dont les processus sont essentiellement neurologiques. Mais une fois admis ce rôle de la causalité physiologique, ne demeure-t-il rien, dans le mécanisme de l’intérêt, qui concerne la psychologie comme telle et qui demeure irréductible à la notion de cause ? Il restera au contraire, et en analogie exacte avec ce que nous avons vu à propos des rapports perceptifs, le lien particulier mettant en connexion un intérêt et un autre : or, ce lien appartient à nouveau au type de l’implication et non pas de la causalité. Les intérêts s’engendrent, en effet, les uns les autres selon ces emboîtements qu’a bien décrits Claparède : p. ex. A étant intéressant pour le sujet parce que répondant à l’un de ses besoins, B qui est un moyen pour atteindre A est revêtu par cela même d’un intérêt dérivé, C qui est un moyen pour atteindre B acquiert à son tour un intérêt subordonné à celui de B et de A, etc. Chacun voit alors que ces chaînes d’intérêts sont en réalité des emboîtements de rapports, comme dans le cas des relations structurales, mais établis ici entre des « valeurs » c’est-à-dire des qualités de désirabilité attribuées aux objets. Ces chaînes sont donc comparables soit aux compositions de rapports perceptifs (avec régulations précédant les opérations), soit même parfois aux compositions logiques, comme c’est le cas lorsque les échelles de valeurs sont stabilisées par des normes collectives. Autrement dit, l’élément qui, dans l’intérêt demeure irréductible à l’explication physiologique, c’est la valeur, et l’aspect implicatif de l’intérêt en opposition avec son aspect causal, c’est cette connexion entre les valeurs que révèle l’existence des échelles de valorisations : échelles permanentes ou momentanées selon qu’elles dépendent plus ou moins des intérêts dominants du sujet à l’instant considéré.

Il est clair que, s’il en est ainsi des intérêts, on en pourra dire autant de tous les systèmes affectifs. Un sentiment ou une émotion sont nécessairement liés à des processus neurologiques déterminés, qui paraissent parfois rendre inutile toute explication psychologique : il restera toujours, néanmoins, que les faits de conscience accompagnant ces processus expriment des évaluations, qui s’entraînent les unes les autres avec plus ou moins de cohérence. Cette cohérence commence (comme dans le domaine cognitif) par demeurer faible, mais elle s’accroît progressivement jusqu’aux sentiments supérieurs dont la stabilité est fonction d’une socialisation graduelle des sentiments et d’intervention de la volonté qui joue, dans la vie affective, un rôle analogue à celui des opérations sur le terrain de l’intelligence.

En conclusion, le caractère propre de l’explication physiologique, en psychologie comme ailleurs, est d’être exclusivement causal : l’explication organiciste tend donc, dès que l’on fait appel à la causalité, à s’étendre indéfiniment aux dépens des explications psychologiques. Mais il demeure, dans les conduites mentales et dans les faits de conscience qualifiés, un élément irréductible à la physiologie parce qu’irréductible à la causalité elle-même : c’est l’implication des rapports, notions et opérations, sur le plan cognitif, et des valeurs de tout genre (à partir du simple plaisir jusqu’aux valeurs interindividuelles et morales) sur le plan affectif. Cette implication mentale, qu’elle soit de caractère cognitif ou affectif, soutient avec la causalité physiologique un rapport analogue à celui que l’on rencontre, dans les sciences exactes, entre la déduction et la réalité physique elle-même. Ce n’est pas à dire cependant que la psychologie soit appelée à devenir une science déductive, puisque seuls les états équilibrés finaux, constitués par les systèmes d’opérations intellectuelles et par certains systèmes de valeurs socialisés, peuvent donner lieu à une axiomatisation proprement dite. Dans les domaines inférieurs, comme celui de la perception, la déduction ne mord au contraire qu’en partie sur les rapports en jeu et sert avant tout à mettre en évidence les singularités que révèle l’expérience. En quoi consistera donc l’explication proprement dite, en psychologie, c’est-à-dire une explication fondée sur l’analyse des implications, dont nous avons parlé en ce § , mais qui en fournirait la raison et non pas simplement la description ? Les psychologues allemands ont parfois distingué une « verstehende Psychologie » et une « erklärende Psychologie » c’est-à-dire la psychologie qui « comprend », et celle qui « explique ». La première se place au point de vue du sujet et cherche à dégager ses mobiles de conduites et les connexions entre ses états de conscience : c’est le domaine des implications qu’elle atteint ainsi, si ce qui précède est exact. La seconde se place au point de vue des causes et non point des raisons : elle tend donc toujours vers l’explication physiologique. Mais il va de soi que la psychologie ne saurait se résigner à cette sorte de coupure en deux parties séparées : la conduite est une, et, sauf dans certains états limites d’équilibre où elle tend à être purement logique ou purement axiologique, on ne saurait la « comprendre » sans en même temps l’« expliquer », pas plus que l’inverse. Il est, en effet, bien clair que, si les deux séries constituées par les causes physiologiques et les implications psychiques sont irréductibles l’une à l’autre, elles n’en sont pas moins indissociables : le rôle de l’explication psychologique, par opposition à la logique ou à l’axiologie pures, est ainsi d’intégrer la série des implications dans le contexte des « conduites » elles-mêmes, qui comportent chacune un aspect causal. En d’autres termes, l’explication psychologique consistera à assurer l’union des implications de la conscience et des causes organiques, de la même manière que l’explication physique consiste à mettre en connexion la déduction mathématique et l’expérience. L’analogie est complète en ce qui concerne les états d’équilibre intellectuel, dans lesquels il s’agit simplement de relier la déduction logique à l’activité organique. Mais, dans l’immense majorité des états, les implications de la conscience demeurent prélogiques, en devenir, et restent solidaires d’une histoire non déductible en elle-même. Comment donc l’explication psychologique se constituera-t-elle concrètement ?

§ 2. Les pseudo-explications psychologiques

Si la différence essentielle entre le psychique et le physiologique tient à l’opposition entre l’implication et la causalité, il est clair que l’explication psychologique ne saurait alors attribuer à la conscience, à l’esprit ou aux processus mentaux même inconscients, aucune « substance » ni aucune causalité substantielle ou « force », etc. c’est-à-dire aucune propriété conçue sur le modèle de la causalité matérielle.

Ce sont pourtant ces notions de substance et de force qui ont été systématiquement invoquées par un grand nombre de doctrines psychologiques, sans cesse réapparues au cours de l’histoire et renaissant aujourd’hui encore en fonction de diverses préoccupations philosophiques ou sociales.

Il est inutile de rappeler que la notion d’une substance spirituelle, située sur le même plan causal que la matière et interagissant avec elle, a inspiré le spiritualisme classique, avec son hypothèse d’une âme douée de facultés toutes faites et permanentes, et qu’elle se retrouve actuellement jusqu’en des théories psycho-médicales telles que celle de C. G. Jung. Or, indépendamment du halo affectif et mystique entourant l’intuition du « seelisch », il suffit sans doute, pour déterminer la valeur des idées de l’âme-substance ou de l’« énergie psychique » telle que l’invoquent les adeptes de Jung, de dégager tout ce que ces notions contiennent de spécifiquement matérialiste. De ce que l’esprit est aux antipodes de la matière, dans la mesure où le sujet est capable de compréhension et d’évaluation, le spiritualisme en conclut, non pas que l’esprit est par conséquent inexplicable et même impensable en termes de matière, mais au contraire qu’il constitue de son côté une nouvelle matière ou un double de la matière elle-même : depuis ses formes archaïques du « double » spirituel, du « souffle », etc., jusqu’à ses variétés modernes (qui substituent le terme d’« énergie », emprunté à la physique scientifique, aux mots de souffle, de vent, etc. empruntés à la physique naïve) il se borne donc à doubler l’explication physiologique d’une explication de même apparence notionnelle, mais verbale. Le spiritualisme se contente donc de dépouiller de la matière sa visibilité, sa spatialité, ses qualités pondérables, etc. et, croyant ainsi aboutir à l’esprit, il imagine simplement une substance douée de causalité, mais dépourvue de tous les caractères positifs rendant intelligibles et utilisables en science les idées de substance et de cause. Le spiritualisme est donc, non seulement un matérialisme retourné, comme on l’a dit sans cesse, mais un matérialisme laissant échapper les propriétés essentielles qui opposent le règne de l’esprit à celui de la matière : à savoir le libre jeu d’une raison qui comprend et évalue en construisant ses relations sur un autre plan que celui des objets eux-mêmes, puisqu’elle intervient activement dans leur prise de possession. L’action du sujet imaginée sur le modèle des actions de l’objet, tel est le spiritualisme, alors qu’il s’agirait d’expliquer l’activité du sujet en réciprocité avec l’objet, par l’interdépendance de leurs caractères simultanément indissociables et irréductibles.

Or, si étrangères au spiritualisme classique qu’elles puissent le paraître, toutes les explications psychologiques fondées sur les notions de substance et de force participent de près ou de loin à ces thèses initiales. Ainsi les théories freudiennes, qui constituent en psychologie le modèle d’une science de l’identité, au sens meyersonien du terme, rétablissent sans cesse, sous l’identité de l’instinct ou des éléments inconscients, cette substance causale qui constitue le mythe principal et sans cesse renaissant des psychologies non critiques (nous parlons des théories explicatives générales de Freud, telle que celle de l’« instinct », etc. et non pas des nombreux faits nouveaux qu’il a mis en évidence avec un grand succès).

On sait, en effet, que la conception freudienne de l’instinct ne coïncide ni avec la notion biologique d’un mécanisme héréditaire tout monté et relativement invariant, ni avec la notion psycho-sociologique d’une suite de constructions surajoutées du dehors à l’instinct biologique : l’instinct freudien est une sorte de force substantielle ou d’énergie, se conservant telle quelle tout en se transférant d’un objet à l’autre. En déplaçant ainsi ses « charges » sans altérer son identité, l’instinct s’attache successivement à un certain nombre d’objets, le corps propre, d’abord, les parents ensuite, puis une succession de personnages divers, et chaque expérience affective crée à la fois des « complexes » de sentiments et de souvenirs, demeurant tous deux permanentes dans l’inconscient. Il en résulte que, dans une situation actuelle donnée, les personnes en jeu sont « identifiées » inconsciemment aux modèles passés et que les réactions sont modifiées par ces identifications, ces transferts, et les « projections » des sentiments antérieurs sur la réalité présente.

Or, si chacun admet aujourd’hui la remarquable solidarité, découverte par le freudisme, entre l’affectivité d’un individu et l’ensemble de son passé, en particulier infantile, les théories explicatives de la psychanalyse ont rencontré de la part de la psychologie expérimentale une résistance très nette à cause précisément de leur substantialisme. De ce qu’il existe une continuité dans les réactions affectives successives d’un individu au cours de sa vie entière, on n’en saurait déduire, en effet, qu’elles soient les manifestations d’une énergie instinctive unique, car rien n’empêche que des structures nouvelles, se construisant à chaque palier du développement, ne s’intègrent par assimilation réciproque les structures antérieures. Et, surtout, le fait que le passé agisse sur le présent ne prouve pas l’existence de souvenirs inconscients, ni même de « sentiments » permanents subsistant dans l’inconscient à l’état latent durant les périodes où ils ne se manifestent pas. Il suffit, pour rendre compte de l’ensemble des faits, d’admettre l’existence de « schèmes affectifs » qui constitueraient l’aspect affectif des schèmes de réaction ou qui consisteraient en schèmes de réaction relatifs aux personnes, comme il en existe de relatifs à des objets quelconques. Or, de même que l’assimilation de la gravitation céleste au schème de chute des corps n’implique pas que Newton aient « identifié » inconsciemment les planètes à la pomme qui, dit-on, lui a suggéré son hypothèse, de même l’assimilation des personnes à un schème de réaction consistant à lutter contre tout autoritarisme n’implique pas nécessairement une « identification » de ces personnes aux souvenirs inconscients que l’on garde depuis sa tendre enfance d’un père autoritaire : il suffit d’admettre que les modes de réagir construits à l’égard de ce dernier se soient conservés à titre de schèmes de conduite, schèmes à la fois cognitifs et affectifs, mais qui, à cause de leur caractère intime, sont susceptibles de se traduire symboliquement dans la pensée imagée (rêve, etc.) mieux encore que verbalement dans le système des signes collectifs du langage. Or, sitôt remplacée la causalité substantielle de l’instinct, des sentiments et des souvenirs inconscients par la continuité motrice des schèmes de réaction, on saisit à nouveau comment, à côté de la série causale constituée par les éléments physiologiques de ces conduites, la série proprement psychologique se réduit à des implications entre de tels schèmes et entre les valeurs qu’ils représentent du point de vue de l’affectivité du sujet.

Mais le substantialisme psychologique a pris bien d’autres formes que celle du freudisme. La plus courante est celle qui fait appel à la notion de « synthèse » mentale, concept que les partisans d’une psychologie explicative ont opposé à l’associationnisme simpliste de modèle purement physiologique. On sait comment Pierre Janet a commencé par adopter ce point de vue dans sa belle thèse sur L’automatisme psychologique (1889), dans laquelle on retrouve d’ailleurs par endroits une tonalité spiritualiste assez nette, sans doute due à l’influence du philosophe Paul Janet : la vie mentale consisterait en une hiérarchie de systèmes subordonnés normalement à un pouvoir de synthèse totale, ou conscience du moi, mais susceptibles de fonctionner à l’état isolé (c’est-à-dire « automatiquement ») lors des désagrégations momentanées ou durables de cette synthèse d’ensemble. Or, en quoi consiste une synthèse, terme intermédiaire entre l’âme substantielle et les associations ? D’un point de vue statique, elle se réduit sans plus à l’intégration ordonnée des structures successivement construites au cours du développement. P. Janet lui-même, après avoir été séduit par le premier de ces deux points de vue s’est engagé résolument dans la seconde direction. Chacun connaît les beaux travaux qu’il a fournis depuis dans le domaine de la psychologie des conduites, analysant simultanément la succession génétique de celles-ci et les oscillations du niveau mental au sein du système hiérarchique qu’elles constituent par leur intégration progressive. Mais si cette psychologie des conduites aboutit nécessairement à une conception opératoire de l’intelligence (dans ses liaisons avec l’action) et de la vie affective (conçue comme le système des régulations de cette même action), il a subsisté néanmoins chez Janet comme une nostalgie de son idée première d’une force de synthèse. L’économie des actions, assurée par les sentiments élémentaires, consiste en effet à régler l’emploi des énergies dont dispose le sujet : mais ces énergies elles-mêmes, cette « force » psychologique dont le réglage s’altère chez les névrosés, est-elle l’expression du fonctionnement de l’organisme, ou constitue-t-elle une énergie spéciale ? Janet n’a jamais cessé d’en appeler sur ce point aux connaissances à venir, sans oser écarter la seconde hypothèse.

Mais, tandis que P. Janet lui-même, avec sa maîtrise et son information clinique, a su rapidement éviter les écueils de la notion de synthèse, on sait assez comment certains auteurs, tels que Dwelshauwers, ont trouvé en elle l’explication universelle. Or, si l’idée de synthèse constitue déjà un modèle bien vague au point descriptif, on ne saurait la transformer en notion explicative qu’en s’enfermant dans l’alternative suivante : ou bien la synthèse est le résultat d’une force de synthèse et l’on retombe dans les difficultés propres à la substance et à la causalité spirituelles, ou bien « synthèse » signifie simplement « système » et il est alors nécessaire de dégager les opérations en jeu qui permettent la systématisation. Seulement, en ce dernier cas, l’explication par la synthèse se réduit à l’explication opératoire et l’on quitte alors le plan des interprétations attribuant à l’esprit une « force » pour se placer sur celui des implications entre schèmes et rapports.

La notion de « synthèse » n’en a pas moins eu une double utilité historique. En premier lieu, elle a constitué une réaction momentanément efficace contre les exagérations de l’associationnisme. Alors que ce modèle explicatif traduisait directement en termes de psychologie les connexions relevant du système nerveux, sans se soucier des caractères propres de l’activité mentale et surtout de son irréductibilité à l’égard de tout morcelage, l’interprétation par la synthèse a eu tout au moins le mérite d’insister sur l’organisation d’ensemble de l’esprit. D’où le second rôle qu’elle a joué : en dépassant simultanément le spiritualisme et l’associationnisme, elle a préparé un nouveau mode d’explication : celui qui fait appel aux « totalités » préalables aux synthèses et à leurs éléments. On sait qu’en 1890, soit peu après le premier livre de P. Janet, von Ehrenfels découvrait l’existence de qualités perceptives d’ensemble, indépendantes des éléments constituants et ne résultant que de leurs rapports (p. ex. une mélodie transposée, avec changement de toutes les notes). Or, cette découverte, avant d’aboutir à l’élaboration de la théorie de la Forme, sous son aspect actuel qui a rejoint l’explication physiologique, a donné lieu aux travaux des auteurs que l’on a souvent réunis sous le nom d’école de Graz et dont A. Meinong est le plus représentatif.

L’intérêt des doctrines de Meinong est d’avoir tenté une explication de l’ensemble des faits relevant à la fois de la perception et de l’intelligence. En ces deux domaines existent, en effet, des totalités surajoutées à leurs éléments constituants : les qualités d’ensemble dans l’ordre de la perception et les objets complexes dans celui de la logique. Mais ces totalités ne sont pas pour lui des formes d’équilibre données en même temps que les éléments et résultant physiologiquement de leur contact même : elles attestent, de son point de vue, l’existence d’une « productivité » consciente et spontanée, qui les surajoute à leurs éléments. Or, c’est là qu’est la difficulté : expliquant l’inférieur par le supérieur dans le domaine de la perception, la théorie aboutit à un réalisme des concepts et des êtres logiques sur le terrain de l’intelligence.

Seulement l’histoire même de la notion de totalité a dénoncé l’ambigüité d’une telle position. Au lieu de considérer les sensations comme des éléments constituants d’une totalité qui se surajouterait consciemment à eux, la théorie de la Forme a nié l’existence de tout élément préalable à la construction des structures totales. Celles-ci se réduisent par conséquent à une simple forme d’équilibre, résultant de la disposition du « champ » perceptif envisagé dans son ensemble, et l’explication des structures est alors à chercher dans les lois physiologiques du circuit nerveux. Nous avons déjà vu (§ 1) comment cette hypothèse a été confirmée par la découverte des champs polysynaptiques. Mais nous avons vu également que ce genre d’explications physiologiques n’exclut en rien, mais appelle au contraire l’analyse psychologique des rapports perçus et de leurs connexions implicatrices.

Bref, quels que soient les types d’explications proprement psychologiques auxquels on ait recours, leur destinée historique est toujours pareille : ou bien les substances, forces et causes spirituelles inventées par le psychologue se réduisent à des mécanismes physiologiques, ou bien, demeurant sur le terrain de la psychologie pure, elles perdent peu à peu leur caractère substantiel et causal pour se réduire à un système d’opérations et d’implications.

Faut-il en conclure alors que la psychologie proprement dite en est réduite à devenir essentiellement une « psychologie réflexive », terme sous lequel les philosophes désignent l’analyse introspective de la pensée logique, ou une simple « psychologie de la pensée » sur le modèle des travaux de l’école de Wurzbourg, conduits par la méthode de l’introspection provoquée ? Telle n’est certainement pas la conclusion de ce qui précède, car à de telles méthodes il manque la dimension génétique, condition nécessaire et préalable de toute investigation psychologique. Or, l’inversion de la perspective génétique aboutit tôt ou tard à un panlogisme illégitime parce que généralisant à tous les niveaux le système des implications achevées qui caractérise les états terminaux d’équilibre du développement 10. À ce logicisme statique, l’analyse du développement lui-même oppose, au contraire, le primat de l’opération, c’est-à-dire de cette activité qui conduit de l’action à la pensée au lieu de partir de la pensée toute faite.

§ 3. L’explication génétique et opératoire

La psychologie s’étend et oscille entre la physiologie et la logique, telle est la conclusion à laquelle conduit la comparaison des divers types d’explication compris entre la psycho-réflexologie et la « psychologie de la pensée ». À l’explication purement causale, et organiciste, propre à la physiologie, la réalité mentale n’échappe que sous la forme d’un système d’opérations liées entre elles par des implications nécessaires et non plus par la causalité. Au déterminisme neurologique s’oppose ainsi la nécessité opératoire, et la dualité de ces deux plans s’affirme en toute clarté lorsque le sujet atteint le niveau de la déduction intelligente et de la volonté morale, et lorsque cette déduction spontanée déborde l’expérience de la réalité matérielle, de même que la volonté oppose les valeurs supérieures à la tyrannie des désirs ou des valeurs élémentaires.

Mais la conscience de la nécessité n’apparaît qu’au terme de l’évolution mentale. Que le sujet parvienne, sur ce palier terminal, à grouper entre elles les opérations intellectuelles en un système générateur d’implications nécessaires, ou à grouper entre elles les valeurs au moyen de cette opération affective qu’est la volonté, c’est là une première donnée de fait, essentielle à la constitution d’une psychologie opératoire, mais à coup sûr insuffisante pour comprendre les stades initiaux : la connaissance psychologique des seuls rapports logiques ou des seuls sentiments moraux constituerait un faible instrument d’analyse de l’intelligence ou de la vie affective de l’enfant avant l’apparition du langage, ou des animaux supérieurs dont nous ignorons tout de la conscience probable. Réduire la psychologie au domaine des implications opératoires semble donc au premier abord en limiter abusivement le champ d’investigation et laisser échapper l’essentiel des mécanismes mentaux.

Mais la nécessité, intérieurement sentie par la conscience à un certain palier d’évolution, constitue essentiellement l’indice que les conduites ont atteint un état d’équilibre : or, qui dit équilibre en appelle, par cela même, à tout le processus évolutif aboutissant à cet état terminal. Et qui dit évolution tendant vers une forme d’équilibre affirme par cela même que la compréhension de cette évolution doit tenir compte simultanément des stades initiaux et de l’état final. L’opération intellectuelle ou volontaire, ainsi que les implications entre rapports logiques ou entre valeurs supérieurs, ne constituera pas, comme les notions de l’âme substantielle, de la « synthèse » ou même de la « totalité », un principe explicatif valable à tous les niveaux, mais le problème même de la psychologie opératoire, c’est-à-dire la réalité à expliquer en tant qu’aboutissement du processus évolutif dont elle représente simplement une forme d’équilibre atteinte aujourd’hui en ses états terminaux. Nous avons insisté, en effet, au § 1 sur le fait que les sortes d’implications intervenant dans les états perceptifs ou sensori-moteurs élémentaires ne sont pas des implications complètes, c’est-à-dire reliées par des liens de nécessité entière : de telles implications incomplètes attestent donc la réalité d’un mélange initial entre le causal et l’implication même, et le problème se pose par conséquent de savoir comment l’implication complète ou pure se construit peu à peu.

La question des rapports entre le physiologique et le psychologique s’énonce donc tout autrement pour une psychologie opératoire que pour une psychologie substantialiste. Pour cette dernière, il existe dès le départ un corps et un esprit, celui-ci étant alors pourvu de tous les caractères qui le définiront à l’état d’achèvement : il s’agira donc simplement de le concevoir sous une forme virtuelle ou potentielle au cours des stades initiaux. La psychologie opératoire, au contraire, sera génétique, c’est-à-dire que, définissant l’esprit par la nécessité propre aux opérations qu’il devient capable d’effectuer, une telle psychologie se refusera à partir de structures a priori situées à la source du développement et placera la nécessité au terme seulement de ce développement. Celui-ci consistera dès lors en une construction réelle, le problème fondamental de la psychologie opératoire étant d’expliquer comment cette construction est possible et comment elle s’effectue. Ce n’est donc que dans les états terminaux d’équilibre que le rapport du physiologique et de la conscience se présentera sous la forme d’une relation entre la causalité matérielle, d’un côté, et un système d’implications pures, de l’autre côté, parce que seules les opérations finales du développement atteignent cette implication au sens strict du terme.

Entre les états initiaux et ces états terminaux, par contre, la construction de l’esprit entraîne une différenciation progressive de la causalité physiologique et de l’implication mentale. Comment donc l’explication génétique rendra-t-elle compte de cette construction et de cette différenciation du concept et du psychique sans retomber dans les difficultés de la psychologie substantialiste ?

C’est ici que la notion de conduite manifeste à la fois sa fécondité et ses équivoques possibles. Une conduite intériorisée, telle qu’une opération de réunion (1 + 1 = 2 ou A + A’ = B) est un système d’états de conscience reliés entre eux par des liens de pure nécessité, puisque 2 (ou B) n’est pas causé mais impliqué par 1 + 1 (ou A + A’) ; mais dire que ce système est une conduite intériorisée signifie, d’autre part, qu’il dérive génétiquement de conduites extérieures ou effectives telles que l’action de réunir manuellement deux objets en une seule collection. Or, cette conduite effective, point de départ de l’opération intérieure qui se constituera grâce à la composition réversible de toutes les actions possibles exécutées sur des objets symboliques, ne consiste pas elle-même, lors de ses stades initiaux, en une opération pure, mais bien en une réalité mixte comprenant simultanément des mouvements du corps, physiologiquement conditionnés, et des états de conscience. Une conduite, en son état initial participe donc simultanément de la causalité organique et de l’implication consciente. C’est pourquoi l’unique psychologie explicative est celle qui fait appel à la conduite, par opposition aux psychologies de la seule conscience, lesquelles aboutissent à ne constituer qu’une logique et qu’une axiologie introspectives et non pas opératoires. Mais, pour expliquer les opérations, la psychologie de la conduite est obligée de relier les formes inférieures d’implication à la causalité organique elle-même. N’est-ce pas alors au prix d’une équivoque fondamentale, consistant sans plus à confondre la vie et l’intelligence, ou la causalité et l’implication à la faveur de l’obscurité propre aux stades initiaux ?

Il ne faut pas se le dissimuler, en effet, la psychologie génétique des conduites ne se propose pas moins que de relier les deux termes extrêmes entre lesquels oscille la psychologie, c’est-à-dire la biologie et la logique, et cela par le moyen d’un mécanisme opératoire dont les racines plongent dans la vie organique et dont le développement engendre les implications logico-mathématiques. Pour tout dire, ce programme revient donc à vouloir fermer le secteur du cercle des sciences qui s’étend entre la biologie et les mathématiques, et cette fermeture comprend précisément le passage de l’organique à l’opératoire, par conséquent de la causalité à l’implication. Comment donc procède la pensée psychologique pour avoir l’audace de tenter une telle explication, et comment s’y prend-elle pour ne tomber ni dans la réduction déformante du supérieur (implication opératoire) à l’inférieur (causalité organique), ni préformer la première dans le second ?

Le premier point à souligner est que, au sein même de la conduite, la conscience n’est jamais réduite au fait organique, ni par conséquent l’implication (complète ou même incomplète) à la causalité, du fait que chacun s’accorde sous une forme ou sous une autre à tourner la difficulté au moyen d’un principe de prudence et de réduction maximale des hypothèses, qui est le « principe de parallélisme » entre la conscience et ses concomitants organiques (nous y reviendrons au § 4). Il n’est donc jamais question de tirer purement et simplement le fait de conscience (ou d’implication) du fait organique (ou de causalité), mais uniquement de chercher, dans une conduite déterminée, à quel fait organique peut « correspondre » (par simple isomorphisme ou parallélisme) tel fait de conscience ou d’implication.

Ce principe admis par hypothèse (nous verrons au § 4 ses avantages et ses difficultés), nous pouvons constater que les deux faits fondamentaux, qui, à eux deux, remplissent les conditions nécessaires, et d’ailleurs suffisantes, pour amorcer l’explication opératoire des implications logico-mathématiques, se trouvent être l’un et l’autre susceptibles de présenter un tel isomorphisme ou parallélisme ; c’est-à-dire que tout en revêtant une signification précise du point de vue de l’implication consciente, ils correspondent à des concomitants dont la signification est également précise du point de vue de la causalité organique : c’est l’existence de formes emboîtées et c’est la réversibilité de leurs transformations possibles.

Nous avons, en effet, insisté (au cours de tout le chap. IX) sur cette circonstance remarquable que les « formes » créées par l’organisation vitale se trouvent emboîtées les unes dans les autres de manière telle que la classification des êtres vivants a constitué simultanément la première des structures de connaissance de la biologie et le point de départ de la logique formelle. Un tel fait ne signifie naturellement pas que les implications logiques sont préformées dans l’activité morphogénétique de la vie, mais, entre cette activité et la construction des « formes » de la perception et de la représentation, on peut trouver des intermédiaires, telles les activités réflexes et instinctives qui prolongent les « formes » des organes tout en engendrant par ailleurs des « formes » d’activité mentale.

En second lieu, nous avons vu (chap. X § 2 et 6) combien apparaissent essentiels aux biologistes contemporains les divers fonctionnements anticipateurs dont témoigne l’organisme en son ontogenèse (et par conséquent en ses mécanismes génétiques eux-mêmes). Or, les réflexes et instincts eux-mêmes témoignant constamment d’un tel pouvoir anticipateur, on est aujourd’hui conduit à admettre une double série de processus d’anticipation, les uns organiques, les autres mentaux avec, entre deux, les comportements héréditaires de nature réflexe ou instinctive. Cela étant, il est clair qu’entre les anticipations élémentaires et les mécanismes opératoires on trouve une suite continue d’intermédiaires, la réversibilité propre aux opérations de l’intelligence étant ainsi préparée par cette semi-réversibilité nécessaire aux anticipations soit mentales soit organiques. Ici à nouveau, par conséquent, nous sommes en présence d’un mécanisme commun aux faits mentaux et aux faits biologiques et la chose est d’autant plus importante que cette anticipation intervient précisément dans la morphogenèse (dans l’« ontogenèse préparante du futur) comme dit Cuénot), c’est-à-dire dans les transformations des « formes » elles-mêmes.

La réversibilité opératoire, ou plutôt les divers types de régulations qui aboutiront à cette réversibilité mais qui témoignent, eux-mêmes à des degrés variables, d’une semi-réversibilité augmentant d’importance avec les paliers successifs du développement, trouve ainsi un concomitant organique possible dans les fonctionnements anticipateurs déjà à l’œuvre au sein de la matière vivante.

D’une manière générale, l’implication mentale comporte donc un isomorphe (ou un parallèle) dans certaines structures causales organiques, qui assurent, d’une part, la construction de « formes » vivantes emboîtables, et, d’autre part, les mécanismes anticipateurs doués d’un début de réversibilité. Ce dernier point est particulièrement important à noter, car la réversibilité des conduites joue précisément, dans l’explication opératoire, un double rôle tenant à la fois de l’implication et de la causalité : la réversibilité logique, qui se présente sous la forme d’une inversion possible des opérations directes en opérations inverses, fonde la nécessité des implications, tandis que la réversibilité psychologique ou inversion des actions et des conduites comme telles, relie cette réversibilité logique des implications à un mécanisme causal organique que l’on peut qualifier de « renversable » (comme dit Duhem de la réversibilité physique) et qui intéresse la motricité elle-même.

On voit donc que, grâce au principe du parallélisme, sur la signification duquel se trouvent par conséquent reportés tous les problèmes fondamentaux (voir § 4), le parallèle (sur lequel nous avons insisté au chap. X) entre les explications de l’adaptation biologique et les explications de la connaissance, acquiert un sens psychologique précis, relatif à l’interprétation de l’intelligence elle-même et des mécanismes sensori-moteurs qui la préparent. Ainsi se trouve non pas naturellement rempli, mais au moins justifié, le programme si ambitieux de la psychologie génétique : fournir une explication des opérations de l’intelligence, qui soit de nature à relier les réalités biologiques et logiques selon une série continue conduisant des « formes » élémentaires de la conduite aux structures opératoires elles-mêmes.

Mais en quoi consiste alors en fait l’explication opératoire et comment reliera-t-elle au moyen du parallélisme psychophysiologique, la causalité inhérente à l’aspect organique des conduites à l’implication inhérente aux opérations conscientes ? C’est ici qu’intervient la notion d’équilibre, en son double sens soit causal, soit relatif aux implications opératoires. Le passage d’un stade génétique à un autre consiste, en effet, toujours en un passage d’un domaine plus restreint d’équilibre à un domaine plus large, donc d’un équilibre moins stable (à cause des limites mêmes du domaine d’application des conduites considérées à un équilibre plus stable (ensuite de l’élargissement du domaine d’application des conduites nouvellement apparues). Par exemple, la perception simple a un domaine restreint d’équilibre, puisqu’elle ne dépasse pas le « champ » des objets présents, et cet équilibre est peu stable, puisque sitôt changé l’un de ces objets, la perception en est altérée ; la représentation, au contraire, en portant sur les objets absents comme sur les présents, présente un équilibre à la fois plus large et plus stable ; cet élargissement et cette stabilité augmenteront encore lorsque la représentation portera sur les transformations comme telles et non plus sur les seuls états statiques ; etc. La psychologie opératoire sera donc essentiellement une théorie des formes d’équilibre et des passages d’une forme à une autre, et c’est en réalisant un équilibre toujours plus mobile et plus stable que les opérations finissent par prendre une forme logique proprement dite au terme d’une évolution débutant par des conduites étrangères à toute logique stricte (cf. la prélogique perceptive rappelée au § 1).

Or, la notion d’équilibre appliquée aux conduites suppose assurément, en son point de départ, la causalité organique. On dira p. ex. qu’une habitude motrice est en équilibre lorsque rien ne la modifie plus, tandis qu’elle n’était point encore en équilibre durant la phase d’apprentissage et cessera à nouveau de l’être lorsque les circonstances changeront : l’équilibre implique en ce cas un ensemble de relations causales entre les mouvements, les réactions sensorielles de nature physiologique et les actions du milieu. Mais, même en cette forme élémentaire de conduite équilibrée on peut déjà faire correspondre à cet équilibre causal un équilibre entre rapports mentaux, donc entre implications : il y a stabilité des rapports, du point de vue intellectuel, entre les signaux perceptifs et les schèmes d’action et, du point de vue affectif, entre les significations attribuées aux mouvements et aux objets sur lesquels ils portent, ainsi qu’entre les valeurs. Si nous examinons, à l’autre extrémité de l’échelle, un système de concepts et de relations logiques, nous dirons qu’il est en équilibre s’il peut s’appliquer à des contenus nouveaux sans en être modifié sinon par adjonction de nouvelles classes ou de nouvelles relations ne détruisant pas les anciennes. En un tel équilibre intervient assurément à nouveau un élément causal, intéressant les concomitants organiques de la pensée, mais cet élément joue un rôle beaucoup moins apparent dans les conduites intériorisées constituées par les opérations logiques que dans les conduites extérieures envisagées à l’instant à propos de l’habitude motrice. Par contre, l’équilibre entre implications est évident : c’est le « groupement » lui-même des classes et des relations qui le manifeste, en tant que système d’opérations conscientes à composition réversible rigoureuse.

On pourrait donc soutenir que, dans les formes successives d’équilibre des conduites se constituant au cours du développement, l’aspect causal de l’équilibre joue un rôle relativement décroissant et l’aspect implicatif un rôle augmentant corrélativement d’importance. Mais il faut dire plus, car le lien d’isomorphisme ou de « parallélisme » entre ces deux aspects causal et implicatif de la conduite, se trouve être particulièrement évident, dans le cas privilégié de la notion d’équilibre. Chacun sait, en effet (nous y avons insisté Introd. § 5) que la notion d’équilibre, même en un domaine purement causal comme le domaine physique, n’est pas déterminée uniquement par les rapports de causalité entre mouvements réels ou actuels, mais aussi par des rapports de nécessité entre les mouvements possibles : le principe des vitesses ou travaux virtuels, p. ex., exprime le fait qu’un système est en équilibre quand les travaux virtuels, conformes aux liaisons qui lui sont attachées, ont une résultante nulle, ce qui signifie donc que l’équilibre est assuré par des rapports nécessaires entre mouvements possibles, et non pas seulement réels. Un équilibre constitue ainsi un état qui est idéal autant que réel, puisqu’il dépend du possible et de la nécessité conditionnelle qui caractérise ce dernier ; le réel ne connaît que des degrés plus ou moins approchés d’équilibre par rapport à cette forme idéale. Or, la différence entre la réalité mentale et la réalité physique est précisément essentielle à cet égard : l’équilibre physique est déduit par le physicien et le possible, le nécessaire, ou, en un mot, l’idéal n’existent que dans son esprit, en tant que celui-ci reconstruit le réel ; au contraire l’équilibre psychique a ceci de particulier qu’il s’impose à la réalité mentale comme telle et cela même en ce qui concerne l’aspect idéal de la forme d’équilibre (rapports nécessaires entre transformations simplement possibles). En effet, dans les conduites proprement opératoires, le sujet a conscience des opérations possibles autant que des opérations qu’il effectue réellement (p. ex. en réunissant A + A’ = B, il sait que A = B − A’, par inversion possible de l’opération directe) et seule cette conscience des opérations possibles donne au système d’ensemble son caractère de nécessité. Autrement dit, la notion d’équilibre permet de concevoir un isomorphisme (ou « parallélisme ») d’ensemble entre le mental et le physiologique en ce qui concerne chacune des formes d’équilibre se succédant au cours du développement : aux transformations d’un système qui, du point de vue organique sont simplement réalisables, donc possibles, mais non plus, ou non encore réelles, correspondent, du point de vue de la conscience, les implications elles-mêmes en tant que rapports nécessaires entre transformations reconstituées ou anticipées ; le domaine de l’idéal (au sens étymologique d’idéel), qui semble propre à la conscience, correspond ainsi au domaine du conditionnellement possible en ce qui concerne l’équilibre causal organique. Or, comme le domaine de l’équilibre s’élargit de stade en stade ; et que l’équilibre devient d’autant plus stable qu’il est plus mobile, c’est-à-dire lié à des anticipations plus étendues, il est donc clair que cet aspect d’implication augmente d’importance avec le développement des conduites, tandis que l’aspect causal strict (c’est-à-dire réel par opposition au possible) diminue corrélativement. C’est pourquoi la psychologie des conduites, qui utilise des explications reposant à la fois sur la causalité et sur l’implication pour ce qui est des conduites élémentaires, devient de moins en moins causale et de plus en plus opératoire ou implicative à mesure qu’elle s’éloigne des formes primitives et se rapproche de l’équilibre terminal.

Mais comment expliquera-t-elle le passage d’une forme d’équilibre à une autre, par opposition à l’équilibre lui-même ? En premier lieu, pour assurer la continuité entre les stades successifs du développement, elle fait appel à un fonctionnement commun à tous les niveaux. En effet, si les structures varient, ce qui est impliqué dans le fait que l’équilibre n’est pas atteint sous la même forme achevée sur tous les palier », il ne demeure que la fonction qui puisse jouer le rôle d’invariant continu. Notons à cet égard que l’idée de fonction entendue au sens de fonctionnement participe de la même double nature, causale et implicative, que la notion d’équilibre elle-même, dont elle est étroitement parente. Lorsque, même en biologie, on dit (à tort ou à raison) que « la fonction crée l’organe », on énonce simplement l’existence d’un certain rapport entre les structures en formation et les lois d’équilibre qui déterminent les relations de l’organisme avec le milieu auquel ces structures sont assujetties, ce qui ramène la fonction à l’idée d’équilibre.

Claparède a énoncé les constantes fonctionnelles du développement sous la forme suivante. L’activité mentale est essentiellement adaptation aux circonstances extérieures, quelles que soient les formes successives de cette adaptation ; en cas de déséquilibre la désadaptation se traduit sous la forme d’un besoin et la réadaptation ou rééquilibration sous celle d’une satisfaction. Le développement est alors caractérisé par une anticipation croissante des besoins et des satisfactions. Nous avons cherché, pour notre part, tout en retenant le primat du besoin et de la satisfaction comme cadre fonctionnel général de chaque conduite, à analyser davantage la notion d’adaptation en la décomposant sous la forme d’un rapport entre deux fonctions s’équilibrant entre elles : toute conduite est d’abord assimilation des objets à l’activité propre, c’est-à-dire incorporation de ces objets à des schèmes résultant de la répétition même des actions (cette répétition étant due à la fois à leur exercice et à la maturation) ; il y a, d’autre part, accommodation constante de ces schèmes aux caractères de l’objet. Tout besoin est ainsi l’expression d’un rapport de convenance entre un objet extérieur et un schème d’assimilation et toute satisfaction l’expression d’un équilibre entre l’assimilation et l’accommodation. De la sorte, si les schèmes d’assimilation varient en leur structure ainsi que les formes d’accommodation, les deux fonctions d’assimilation et d’accommodation sont elles-mêmes constantes. Par contre, le rapport entre ces deux fonctions se transforme également au cours du développement, et c’est ce rapport qui détermine les diverses formes d’équilibre. D’abord antagonistes, puisque l’activité initiale oscille, de par ses limitations, entre la conservation assimilatrice et la variation accommodatrice, l’assimilation et l’accommodation finissent par s’appuyer l’une sur l’autre en un équilibre permanent qui caractérise les opérations : celles-ci constituent, en effet, simultanément une assimilation continue du réel à l’activité du sujet et une accommodation continue de celle-ci à celle-là. Or, un équilibre permanent consiste essentiellement en une composition mobile, puisque sans cesse adaptée aux modifications du réel, et surtout en une composition réversible, puisqu’une résultante nulle des modifications virtuelles (c’est là la définition même de l’équilibre) implique la composition des modifications directes et inverses. Dans le cas particulier de l’équilibre opératoire, l’équilibre entre une accommodation qui imite chaque modification nouvelle du réel et une assimilation qui la rattache aux transformations antérieures engendre par le fait même une réversibilité indéfinie. Les « groupements » et les « groupes » d’opérations apparaissent donc comme la forme nécessaire d’équilibre terminal d’une évolution intellectuelle dirigée par les relations entre l’assimilation et l’accommodation.

On comprend alors en quoi consistera le passage d’une forme d’équilibre à une autre. Si la réversibilité est la forme la plus caractéristique de l’équilibre final parce qu’elle exprime à la fois la nécessité opératoire de l’intelligence et le critère général de l’arrivée à un équilibre permanent, la construction des structures ou « formes » successives de l’action et de la pensée consistera en une réversibilité croissante. Cette réversibilité croissante est à entendre dans un double sens, à la fois causal (extension et mobilité progressive des conduites) et implicatif (réversibilité opératoire), et résulte à ce double point de vue de l’ajustement réciproque entre l’assimilation et l’accommodation. Si l’on se réfère à la continuité, sur laquelle nous insistions plus haut, entre les « formes » de l’activité organique et celles de l’intelligence, trois grands types de structure peuvent alors être distingués, qui marquent le passage entre ces « formes » extrêmes : les rythmes, les régulations et les groupements.

À la frontière du biologique et du mental, les « formes » des organes externes et du système nerveux se prolongent en comportements réflexes et instinctifs. Cette activité héréditaire conduit à la satisfaction des besoins les plus élémentaires (succion, etc.), mais cette assimilation initiale ne comporte pas encore d’accommodation aux expériences nouvelles, puisque réglée par un mécanisme tout monté. De tels schèmes assimilateurs présentent donc un premier type de structure que l’on peut appeler « rythme » 11 et qui se présente sous un double aspect, simultanément physiologique et mental. Le rythme physiologique constitué par les excitations, activations, puis inhibitions et arrêts des réflexes est une succession de causes et d’effets, tandis que le rythme psychologique qui le double consiste déjà en systèmes de rapports sentis et connus par le sujet lui-même, donc définissables en termes d’implication ou d’assimilation mentale : du point de vue affectif, c’est l’alternance des besoins et des satisfactions, se répétant tels quels, et, du point de vue cognitif, c’est le cycle des perceptions successives et des mouvements conduisant de l’une à l’autre. Si peu différenciés qu’ils soient des mécanismes physiologiques, ces rythmes élémentaires constituent ainsi la première forme d’équilibre mobile des conduites, et se trouvent au point de départ de la réversibilité elle-même. Un rythme n’est pas à lui seul un mécanisme réversible, puisqu’il est à sens unique et que les retours au point de départ dont il témoigne demeurent de simples reprises, sans constituer encore des opérations inverses (de signification aussi pleine que les opérations directes). Mais il conduit à la réversibilité par l’intermédiaire des régulations dont il va être question.

Supposons maintenant que des éléments nouveaux, résultant de l’accommodation aux données de l’expérience soient incorporés aux schèmes d’assimilation initiaux, autrement dit que, au simple exercice des réflexes se superposent des habitudes et des perceptions plus complexes. Il n’y aura plus alors de rythmes purs, mais les schèmes ainsi construits prendront la forme de totalités nouvelles caractérisées par leurs déplacements d’équilibre lors de chaque accommodation imprévue. Seulement, en vertu de la continuité de l’assimilation, ces déplacements d’équilibre ne s’effectueront pas en n’importe quel sens : ils s’engageront dans la direction d’une « modération » de l’influence extérieure. Il y aura donc régulation. Des perceptions et des habitudes sensori-motrices jusqu’à l’intelligence intuitive et pré-opératoire, les seuls mécanismes de réglage précédant les opérations réversibles sont constitués par de telles régulations. Semi-réversibles seulement, tant que subsistent les déplacements de l’équilibre et que celui-ci n’est pas permanent, les régulations annoncent cependant la réversibilité, puisqu’elles aboutissent à des corrections s’effectuant en sens inverse des déformations.

Enfin, lorsque la régulation atteint la réversibilité entière, à la suite des articulations progressives de l’intuition, les rapports en jeu se composent en systèmes d’ensemble caractérisés par leur transitivité, leur associativité et leur réversibilité : le groupement opératoire est alors atteint, sous des formes concrètes, d’abord, puis formelles. C’est à ce dernier niveau seulement que les implications, jusque-là incomplètes, acquièrent la signification stricte et complète qu’elles présentent dans la logique des propositions.

La succession des rythmes, régulations et groupements, qui caractérise ainsi le passage des formes d’équilibre les unes aux autres dans le domaine cognitif, se retrouve dans l’explication des phénomènes affectifs, étant donné le caractère indissociable des aspects affectifs et cognitifs propres à toute conduite. Aux rythmes élémentaires de caractère sensori-moteur correspondent les rythmes affectifs de caractère instinctif ou émotionnel (Wallon, en particulier, a insisté sur la liaison entre l’émotion et le rythme). Aux régulations structurales correspondent les régulations de l’« économie de l’action », comme dit P. Janet pour caractériser les sentiments élémentaires, ou les régulations des intérêts à la manière de Claparède. Enfin, aux groupements opératoires de l’intelligence correspondent les groupements stables et normatifs de valeurs que constituent les sentiments sociaux et moraux : les opérations affectives qui 1es règlent sont constituées par les actes de volonté, dont le propre est de rendre les valeurs réversibles en faisant primer les valeurs supérieures, mais faibles, sur les valeurs inférieures, mais fortes (par un reclassement des valeurs en jeu dans une situation donnée et un retour à l’échelle permanente de l’individu qui fait preuve de volonté).

Ainsi s’orientent vers la nécessité des implications logiques ou axiologiques les formes successives d’équilibre qui du rythme psycho-biologique aboutissent à la réversibilité opératoire, par l’intermédiaire des divers paliers de régulations structurales ou affectives.

§ 4. Le parallélisme psycho-physiologique

Tout ce qui précède suppose l’existence d’un certain isomorphisme entre les formes de la conscience, dont le caractère irréductible se ramène à un jeu d’implications entre rapports intellectuels ou entre valeurs, et les formes organiques explicables causalement. Le moment est donc venu d’examiner la portée du principe fameux du « parallélisme », qui supporte en fait le poids de toutes les difficultés propres à l’explication génétique et peut-être de la psychologie tout entière.

Le « problème de l’âme et du corps » est, en effet, l’un de ceux qui ont le plus entravé la constitution d’une psychologie scientifique, décidée à ne pas choisir entre les solutions métaphysiques classiques et se trouvant cependant, par la force même des choses, en présence de là double série des phénomènes conscients et physiologiques. Même à définir l’objet de la psychologie par la conduite, on retrouve en toute conduite un aspect mental et un aspect matériel, ce qui reconduit à la même question.

Les solutions métaphysiques du problème peuvent se ramener à quatre types : les solutions spiritualistes, qui conçoivent l’esprit et le corps comme deux substances interagissant l’une sur l’autre ; les solutions matérialistes, qui croient à la substance du corps et réduisent l’esprit au rang d’épiphénomène ; les diverses solutions idéalistes qui conçoivent inversement le corps comme le produit des notions élaborées par l’esprit et les solutions monistes qui affirment l’identité du corps et de l’esprit sous leurs apparences différentes.

Le désir des psychologues de constituer leur discipline en une science proprement dite leur interdisait de prendre parti entre ces diverses solutions, puisqu’elles consistent en positions philosophiques qui dépassent l’expérience et sur lesquelles l’accord est actuellement impossible faute de preuves expérimentales. Cela ne signifie nullement, comme l’histoire des sciences suffit à nous l’apprendre, qu’un problème philosophique sans solution scientifique concevable jusqu’à un moment donné, ne change pas de caractère ultérieurement. Mais actuellement encore, les faits ne permettent pas de départager entre les quatre solutions philosophiques connues malgré l’intérêt capital qu’aurait la psychologie à pouvoir vérifier l’une d’entre elle à l’exclusion des trois autres, ou à en trouver une cinquième.

Les psychologues s’en sont alors tirés comme on le fait, ou comme on le faisait au xixe siècle dans les cas analogues au sein des sciences expérimentales : par des décrets appelés « principes » et destinés, non pas à résoudre le problème, mais à rendre la recherche possible pour tous les esprits, indépendamment de leur philosophie personnelle, et sans s’exposer à être contredits par l’expérience. Th. Flournoy a fort bien montré 12 ce rôle heuristique des principes, et a justifié de cette manière les deux principes adoptés par la psychologie scientifique pour mettre fin aux controverses sans issues sur les relations de l’âme et du corps. Le premier de ces principes est dit « principe du parallélisme psycho-physiologique » et Flournoy l’énonce comme suit : « Tout phénomène psychique a un concomitant physiologique déterminé » (sans naturellement que la réciproque soit vraie). Le deuxième principe constitue comme un corollaire ou un commentaire du premier ; c’est le « principe de dualisme psycho-physiologique » : il n’existe aucun lien (de causalité, interaction, etc.) entre les phénomènes psychiques et les phénomènes physiologiques, sinon précisément de concomitance. Au total on se trouve donc en présence de deux séries de phénomènes, chaque terme de l’une s’expliquant par les antécédents de la même série sans que l’on ait le droit de faire le saut d’une série à l’autre. De cette manière, on ne saurait introduire un état de conscience à titre de cause au sein des énergies physiologiques (dont le système devient ainsi susceptible de conserver sa valeur totale sans entorses au principe de la conservation de l’énergie), pas plus qu’un fait matériel ne saurait expliquer jamais un état de conscience. Psychologie et physiologie travailleront donc parallèlement, ce qui peut signifier en collaboration étroite (puisqu’il y a concomitance) mais sans interférence de leurs explications respectives.

Une telle position a soulevé un certain nombre d’objections. Le sens commun, tout d’abord, éprouve quelque difficulté à admettre que quand un individu décide de lever un bras, sa décision consciente ne soit pas cause de ce mouvement, ou que, inversement, quand un verre de vin transforme brusquement sa dépression en gaîté, l’action matérielle de l’alcool ne soit pas responsable de ce nouvel état de conscience. À cela les parallélistes répondent que ce n’est pas la volonté en tant qu’état de conscience qui a fait lever le bras, mais bien le concomitant nerveux de cette décision, et que l’alcool n’a pas agi directement sur la conscience pour la rendre gaie, mais sur le concomitant physiologique de l’état de gaîté. Pour subtile qu’elle soit, cette réponse est inattaquable logiquement si l’on admet les deux principes à titre de prémisses. Mais, si l’on comprend bien qu’un état de conscience ne saurait agir directement sur les muscles ou sur le courant nerveux, ni la structure chimique de l’alcool directement sur la conscience, il semblerait, dans le premier cas, que l’état de conscience (décision) ait lui-même agi sur son concomitant nerveux (équivalent physiologique de cette décision), tandis que, dans le second cas, le concomitant nerveux (équivalent physiologique de la gaîté) paraît avoir inversement agi sur son état de conscience spécifique (conscience de la gaîté). Mais, dans l’hypothèse du parallélisme, on attribuera cette différence aux raisons suivantes. Dans le premier cas il s’agit d’un complexe d’interactions nerveuses non univoquement déterminé par une cause extérieure, d’où le fait que la décision vient en partie de l’intérieur ; tandis que dans le second cas la liaison est plus directe entre l’alcool absorbé et l’émotion gaie, en tant que mécanisme nerveux : ce serait donc à un caractère interne ou externe des causes que serait due la différence apparente des rapports entre la conscience et son concomitant physiologique dans les deux cas discutés.

Mais le vrai problème est alors de saisir ce qui, dans une telle hypothèse, demeure au pouvoir de la conscience, et en quoi consiste par conséquent l’explication psychologique. Dans le cas du personnage qui lève son bras, on comprend bien que, à la série des causes physiologiques corresponde, dans la conscience, une série parallèle de motifs psychologiques ; mais dans le cas de celui qui voit sa dépression transformée en gaîté sous l’effet d’un verre de vin, on ne peut expliquer par la série des états de conscience comment la gaîté a succédé à la dépression sans faire intervenir l’effet du vin lui-même : la série psychologique semble alors discontinue.

C’est pourquoi certains auteurs ont récusé le principe de parallélisme, les uns comme P. Janet pour rétablir une action de l’esprit sur le corps (ce qui nous ramène alors à l’idée d’une « force » spirituelle), les autres comme H. Wallon pour tout réduire à l’organisme 13. Pour Wallon la conscience n’apparaît que de façon limitée, sporadique et sous des formes bien caractérisées, qui sont alors toujours solidaires d’un appareil neurologique de niveau déterminé : la seule explication à chercher en psychologie est alors celle des successions génétiques en fonction de la maturation nerveuse et des interactions commandées par le système nerveux. Wallon s’en prend d’ailleurs à l’interprétation du parallélisme donnée par Hoeffding, et non pas à celle de Flournoy, c’est-à-dire qu’il attaque une philosophie du parallélisme plus qu’une psychologie expérimentale, et il n’a pas de peine à montrer que la série psychologique entendue au sens causal, telle que la conçoit Hoeffding pour doubler la série physiologique, est inopérante et repose sur des postulats dépassant l’expérience.

Mais, avant de rejeter le parallélisme, il s’agit précisément de chercher s’il n’aboutit pas à la condamnation de la conception causale de la conscience pour suggérer une notion beaucoup plus féconde de l’analyse spécifiquement psychologique, qui serait celle de la construction des rapports et de leurs implications, par opposition à la causalité physiologique. Reprenons, de ce point de vue la discussion des deux exemples choisis, celui de la décision de lever le bras et de la gaîté produite par l’alcool.

Dans le premier cas, il va de soi que la décision du sujet ne constitue pas un commencement absolu, puisqu’elle aura été provoquée par des motifs précis (tels que le désir d’atteindre un objet ou la volonté de manifester son opinion par un vote dans une assemblée, etc.). Nous avons donc à considérer : 1° Une série physiologique, constituée par la suite des causes et des effets reliant entre eux les concomitants nerveux des états de conscience et les mouvements musculaires de l’organisme. Cela ne signifie pas nécessairement que chaque idée, chaque désir, etc. corresponde terme à terme sous une forme analogue à un état nerveux, et Wallon a beau jeu de montrer qu’une neurologie soumise à une telle analyse psychologique de détail serait exposée aux pires errements (ce que montre l’histoire des théories de la localisation cérébrale, qui ont été ordinairement tributaires de la psychologie de l’époque considérée). Mais cela signifie qu’aucun état de conscience ne constitue une cause susceptible d’intervenir au sein des mécanismes nerveux, ceux-ci s’expliquant par eux-mêmes en une série autonome. 2° La série des états de conscience consiste alors, non pas en une suite de causes et d’effets, mais en une suite de rapports opératoires ou préopératoires entre les notions et entre des valeurs : désir, décision et réalisation constituent, de ce point de vue, deux valeurs, l’une caractérisant l’effet à obtenir (désir) l’autre actuelle (réalisation), transformées l’une dans l’autre par un facteur (décision) soit opératoire, au cas où la volonté intervient, soit de simple régulation. Mais ni cette volonté, ni cette régulation ne constituent en elles-mêmes des causes, puisqu’elles se bornent à déterminer par implication les valeurs en fonction les unes des autres, et de tout le système antérieur des valorisations ; de plus ces valeurs sont attachées soit à des perceptions soit à des notions, etc., c’est-à-dire à des systèmes de rapports relevant de régulations ou d’opérations structurales, de telle sorte que le système des valorisations (désirs, satisfactions, etc.) est à chaque instant conditionné par le déséquilibre ou l’équilibre des rapports perceptifs et notionnels s’impliquant eux-mêmes entre eux, autant que par l’échelle des valeurs en jeu. 3° Il y a enfin parallélisme entre certains éléments de la série causale physiologique et la série opératoire (ou préopératoire) psychologique. Mais ce parallélisme n’intéresse qu’une partie de la série physiologique, puisque, en levant son bras, on ne prend nullement conscience de tous les facteurs nerveux et musculaires qui interviennent : il n’y a conscience que de ce qui peut se traduire en valeurs ou en rapports cognitifs et encore sous cette réserve que les seules raisons devenant conscientes sont celles qui peuvent être rattachées (par ressemblances ou différences cognitives, et par renforcements ou contrastes de valeurs) aux éléments précédemment conscients. Il n’y a donc parallélisme qu’entre les implications, d’une part, et ce qui dans la causalité physiologique peut y correspondre, d’autre part. On ne saurait alors soutenir légitimement que l’une des deux séries agisse causalement l’une sur l’autre : les faire interférer serait une erreur analogue à celle que l’on commettrait en concluant, de l’existence d’une force attirant l’un vers l’autre deux objets, que cette force est la cause du rapport « 1 plus 1 font 2 ». Certes, l’opération psychologique traduit la causalité physique, comme l’opération mathématique (1 + 1 = 2) traduit la modification physique consistant en la réunion de deux corps, mais il s’agit dans les deux cas d’une traduction qui ajoute quelque chose au texte original tout en laissant échapper d’autres éléments.

Examinons maintenant l’exemple du vin et de la gaîté produite par lui. Ici l’on a : 1° Une série physiologique : la dépression nerveuse, l’introduction de l’alcool et l’excitation émotionnelle, un élément extérieur ayant modifié causalement la dépression en excitation. 2° Une série psychologique concomitante : conscience de la tristesse et conscience de la gaîté avec entre deux l’action consciente de boire du vin (accompagnée de perceptions diverses, de notions antérieures éventuelles sur l’effet du vin, d’anticipations éventuelles d’un changement d’état, etc.). 3° Il y a à nouveau parallélisme, mais, plus encore que dans le cas précédent, ce parallélisme apparaît comme une traduction, pouvant être plus ou moins complète selon l’expérience antérieure de l’individu et le système des notions dont il dispose. En effet, la différence entre cette seconde séquence de phénomènes et celle du bras levé est qu’ici la cause extérieure intervient entre le premier état (mental et physiologique) considéré et le second état, et qu’ainsi aucun lien causal physiologique ou aucune opération psychologique ne relie directement la tristesse initiale à la gaîté finale sans passer par cette cause extérieure qu’est l’ingestion de l’alcool. Mais alors, de deux choses l’une. Ou bien le sujet ne sait rien de l’alcool (ou l’a bu sans s’en douter, etc.), mais la succession des états de tristesse et de gaîté est néanmoins caractérisée par une certaine continuité qui caractérise précisément sa nature psychologique : plus la tristesse initiale aura été profonde et plus la gaîté sera intense par contraste, et il y aura ainsi entre elles non pas un rapport opératoire expliquant la transformation de l’une dans l’autre (pas plus qu’il n’y a eu de causalité physiologique directe puisqu’il y a eu intervention d’une cause extérieure), mais une régulation quasi perceptive des valeurs, la différence étant surestimée pour des raisons tenant au déplacement d’équilibre. Ou bien le sujet aura conscience d’avoir bu du vin et saura quelque chose des effets de celui-ci et alors, en plus de la régulation affective précédente interviendra une reconstitution notionnelle (avec anticipations, etc.) qui renforcera ou affaiblira la régulation affective et qui lui ajoutera une compréhension intuitive ou même opératoire de la transformation produite. Ici à nouveau, la série psychologique n’est donc pas causale, mais consiste en une prise de conscience plus ou moins adéquate en termes d’implications.

De façon générale, si le parallélisme psycho-physiologique est insoutenable en tant que mise en correspondance de deux séries causales autonomes, il ne l’est plus dès que l’on conçoit la série physiologique comme seule causale et la série consciente comme implicatrice, c’est-à-dire comme consistant en une construction de rapports se déterminant les uns les autres à des degrés divers. Ainsi conçu le parallélisme fait de la conscience une traduction de la série organique, traduction incomplète puisqu’elle retient seulement certains passages, mais qui donne de ceux-ci une interprétation nouvelle, ajoutant la valeur et la compréhension au simple mécanisme causal. Dès lors la conscience, qui crée des liens d’implication entre les valeurs senties et entre les rapports perçus ou conçus, soutient avec les liaisons physiologiques correspondantes une relation analogue à celle que comporte un rapport logique ou mathématique à l’égard du fait physique qu’il exprime : dans les deux cas, il y a traduction plus ou moins complète, mais qui enrichit le texte traduit en le transposant sur le plan des enchaînements implicatifs. La différence est cependant la suivante. La déduction mathématique donne une image presque intégrale des faits physiques représentés, et les insère en un ensemble de rapports nécessaires. Au contraire, la conscience, même à l’intérieur des conduites comme telles, c’est-à-dire des réactions qui comportent par définition un aspect psychologique et un aspect physiologique (par opposition aux réactions purement physiologiques), ne traduit en rapports implicatifs qu’une faible partie du processus physiologique intervenant dans les conduites inférieures, pour n’aboutir à une traduction complète de la connexion causale que sur le terrain des opérations : dans le rythme, en effet, l’essentiel de la conduite est organique et la conscience ne saisit qu’une alternance d’états reliés par des rapports implicatifs essentiellement incomplets ; dans les régulations cognitives ou affectives, les implications quoique mieux enchaînées, demeurent encore incomplètes parce que le processus causal de la conduite les déborde toujours en partie ; dans les systèmes opératoires, enfin, les implications correspondent exactement aux connexions causales, réelles ou possibles, en jeu dans la conduite et atteignent par conséquent un état de nécessité complète, chaque rapport conscient étant entièrement déterminé par l’ensemble des autres, sans écart à combler par la causalité organique. En ce troisième cas, l’implication consciente en arrive même assez vite à déborder la causalité réelle, puisqu’elle porte tôt ou tard sur l’ensemble des possibles.

La solution à laquelle nous aboutissons ainsi converge-t-elle avec celle de la théorie de la Forme et avec celle de Jaspers ? On sait que la théorie de la Forme, de par la position qu’elle a prise à l’encontre de tout atomisme psychologique, ne croit pas à un parallélisme élément à élément, mais forme d’ensemble à forme d’ensemble. Ce « principe d’isomorphisme » exprime alors qu’à toute totalité psychique (perception, acte d’intelligence, etc.) correspond une totalité physiologique (circuit d’ensemble reliant l’objet perçu au cerveau par l’intermédiaire des organes des sens, mais sans éléments privilégiés tels que p. ex. l’image rétinienne des théories atomistiques). À un tel isomorphisme on ne peut que se rallier aujourd’hui, mais il faut ajouter, croyons-nous, que les « formes » psychiques et les « formes » organiques ne sont pas uniquement semblables à la seule différence près de la nature consciente des premières, sans quoi il y aura toujours primat de l’explication physiologique : c’est bien à quoi aboutit la théorie de la Forme, qui néglige la construction des rapports en jeu. Or, une « forme » psychique diffère d’une « forme » physiologique même « isomorphe », en ce que les rapports dont elle est constituée sont reliés entre eux par des liens d’implication ou de préimplication et non pas de causalité.

Cela conduit-il alors à la position de Jaspers, à laquelle nous avons déjà fait allusion : la psychologie « explicative » ferait appel aux mécanismes physiologiques, tandis que la psychologie « compréhensive » se référerait aux données de la conscience. Mais Jaspers écarte de sa « verstehende Psychologie » la connaissance logique elle-même, pour insister sur les données les plus primitives de la conscience consistant toujours en valeurs et rapports cognitifs dont les liens témoignent d’une prélogique implicatrice ; d’autre part, la genèse des opérations logiques montre leurs attaches avec toute cette organisation préalable des rapports. La coupure entre le physiologique et le conscient est bien celle de la cause et de l’implication, sans qu’il faille nullement donner à cette dernière un sens intellectualiste étroit, puisqu’elle englobe toutes les valeurs affectives avec les rapports perceptifs et intelligents.

Au total, le principe de parallélisme psycho-physiologique paraît ainsi acquérir une portée qui dépasse de beaucoup celle d’un simple principe heuristique. Sa signification réelle ne consiste pas seulement à affirmer la concomitance entre la vie de la conscience et certains mécanismes physiologiques, mais encore, en réduisant la première à un système d’implications et les seconds à des systèmes de causes, à postuler l’ajustement possible des deux sortes d’explications fondées respectivement sur ces deux types de connexions. C’est en cela que consiste le véritable intérêt épistémologique de ce principe : en dernière analyse, le principe de parallélisme constitue, en effet, un instrument de collaboration entre deux méthodes de pensée, ou deux langages à traduire l’un dans l’autre : le langage idéaliste de la réduction du réel aux jugements et aux valeurs de la conscience, et le langage réaliste de l’explication de l’esprit par la physiologie. C’est ce qui nous reste à examiner à titre de conclusion.

La psychologie est la science des conduites et les conduites sont des actions qui se prolongent en opérations mentales. L’action engendre des schèmes, qui s’organisent entre eux selon certains systèmes de rythmes puis de régulations, dont la forme terminale d’équilibre est le groupement opératoire. L’aspect psychologique de la conduite est donc celui d’une construction de rapports perceptifs ou intuitifs, de notions et de valeurs, cette construction même consistant en une productivité opératoire doublant de plus en plus complètement la causalité physiologique. Si le rythme et la régulation englobent encore des causes dans leur contexture même, l’opération rationnelle n’est en effet plus une cause, mais une source de nécessité de plus en plus épurée : ni la raison qui déduit ne peut être dite la cause des conclusions de cette déduction, ni même la volonté qui décide ne peut être regardée comme une cause, puisque son action consiste à dévaloriser une valeur actuelle trop forte et à revaloriser par la démarche inverse une valeur antérieure en voie d’être oubliée. La volonté comme la raison construisent donc valeurs ou notions, et ne sont causes d’aucun fait matériel, bien que leur exercice suppose naturellement une causalité physiologique concomitante (mais qui, elle, n’engendre ni valeurs ni notions).

Or, cette construction dans laquelle s’engagent les implications aboutit en fin de compte à ce puissant système d’opérations et de notions que sont les idées de nombre et d’espace, de temps, de matière et de causalité même. Or, ces notions permettent aux mathématiques et aux parties déductives de la physique de dépasser l’expérience immédiate et de l’assimiler sous la forme d’une explication rationnelle. De ce point de vue les réalités physico-chimiques et physiologiques qui semblent dominer les formes élémentaires de la vie mentale (dont elles sont en partie concomitantes, mais qu’elles débordent largement par ailleurs) en dépendent finalement dans la mesure où elles sont elles-mêmes comprises et reconstruites par la pensée scientifique, qui est la forme la plus élevée de cette même vie mentale. C’est pourquoi (voir § 1), si tant est que la physiologie deviendra un jour exacte et donnera prise à la déduction mathématique, cette assimilation de la matière par la déduction consciente s’affirmera féconde comme en physique, et la physiologie connaîtra alors un double parallélisme : celui de la conscience individuelle et d’une partie de l’organisme, et celui de l’organisme entier et d’une partie de la conscience mathématique. Ainsi le principe de l’explication psychologique, que la distinction et l’isomorphisme des implications et des causes contribuent à légitimer et à différencier du principe de l’explication physiologique, loin de faire figure de notion secondaire et superfétatoire comme les organicistes voudraient nous le faire croire, est de nature à conditionner un jour la physiologie elle-même.

Mais inversement, il est clair que, toute conduite englobant des réactions physiologiques indispensables à son efficacité causale (par opposition à la construction implicatrice qu’elle constitue psychologiquement), l’explication physiologique domine la psychologie à l’autre extrémité, c’est-à-dire en ce qui concerne les débuts et non plus le terme de l’évolution mentale. Oscillant entre la logique (avec les mathématiques) et la physiologie, la psychologie ne saurait aboutir à aucune explication entière sans le secours des données biologiques. Si donc elle parvient, d’une part, à une interprétation de la pensée, et par là de la déduction scientifique qui domine ou dominera tôt ou tard, la physiologie elle-même, la psychologie, d’autre part, est subordonnée à la physiologie quant aux racines de sa connaissance même.

Ainsi se retrouve, une fois de plus, le cercle des sciences sur lequel nous avons si souvent insisté. Or, l’intérêt du problème qui nous occupe ici est que précisément le cercle des connaissances scientifiques, qui repose sur celui du sujet et de l’objet, et le principe du parallélisme psycho-physiologique sont étroitement solidaires : un tel principe marque, en effet, sous la forme prudente et peut-être provisoire d’une simple concomitance, le point de jonction entre le langage idéaliste ou implicateur, qui est celui de la pensée psychologique et mathématique, et le langage réaliste ou causal qui est celui de la physique et de la physiologie. Plus précisément, de même que la physique occupe la zone de jonction entre la déduction mathématique nécessaire et l’expérience réelle ou causale, de même, et à l’autre extrémité du diamètre de ce cercle, la psychologie est située au point de rencontre entre la forme la plus complexe de cette réalité physique et causale (la réalité vivante) et la forme la plus élémentaire de la construction des rapports conscients qui aboutiront à la déduction elle-même. C’est alors en vue de ne pas préjuger du mode de fermeture d’un tel cercle que le principe de parallélisme parle de simple concomitance, mais le problème lui-même reste naturellement ouvert quant à d’autres modes de fermeture possibles, c’est-à-dire d’autres rapports entre la construction mentale opératoire et la causalité physiologique.

C’est, il va de soi, à la recherche scientifique elle-même et non pas à l’épistémologie à résoudre un tel problème, donc à maintenir le parallélisme ou à le remplacer par une de ces formules imprévues dont l’histoire des sciences abonde. Mais, à cet égard, une possibilité au moins reste en vue, par analogie avec ce que l’on a constaté dans l’évolution d’autres problèmes de frontières : c’est que, un jour, la neurologie et la psychologie s’assimilent réciproquement ou constituent une science commune telle qu’est la « chimie physique » (ou « chimie théorique ») située entre la physique et la chimie. Supposons, en effet, qu’une psychologie opératoire devienne assez précise pour pouvoir formuler l’ensemble des structures et des transformations conduisant des rythmes et des régulations inférieures aux opérations supérieures. Supposons d’autre part, que la physiologie devienne assez exacte pour donner lieu au calcul et à la déduction. Il n’est nullement impossible que la construction psychologique exprimée en formules logistiques ou métriques (et probabilistes) apparaisse alors comme exprimant par ailleurs les rapports les plus généraux en jeu dans la physiologie abstraite ou mathématique. Le parallélisme psycho-physiologique deviendrait, en ce cas et sans plus, un parallélisme de la déduction et de l’expérience.

Quoi qu’il en soit de la réalisation d’un tel rêve, il nous apprend une fois de plus qu’il est inutile de craindre les soi-disant réductions du supérieur à l’inférieur, car ces réductions ont toujours abouti dans les sciences exactes (dont la biologie est hélas bien éloignée encore) à une assimilation réciproque, pour autant que le supérieur n’était pas déformé d’avance par des simplifications illégitimes. Que l’on pense ainsi aux rapports de la gravitation avec la géométrie de l’espace réel, ou de l’affinité chimique avec l’électricité, etc., et l’on comprendra combien le problème des rapports entre le physiologique et le mental est loin d’être résolu par les prétentions organicistes et combien le principe de parallélisme peut encore réserver de surprises en son évolution future. Par analogie avec ce que pensent les physiciens quant aux relations entre la vie et la physico-chimie (chap. IX § 8), la biologie ne saurait, en effet, devenir « générale » qu’à la condition d’englober dans ses explications celle des phénomènes mentaux sans détruire ce qu’ils présentent de particulier. Il sera donc nécessaire de concevoir l’existence de mécanismes communs aux deux domaines à la fois (tels que sont précisément les mécanismes de la construction des « formes », de l’anticipation, de l’assimilation et de l’accommodation, de leur équilibre plus ou moins réversible, etc.) et susceptibles par leur composition même d’expliquer, d’une part, les réactions biologiques élémentaires (conservation de la forme, etc.) et, d’autre part, les structures mentales conduisant du rythme organique aux groupements opératoires. C’est à cette condition que l’on comprendra simultanément comment les opérations de la pensée sont capables d’exprimer le réel, en tant que plongeant leurs racines physiologiques jusque dans la matière physico-chimique, et sont susceptibles, d’autre part, d’expliquer le développement de la connaissance elle-même, y compris la connaissance biologique. C’est en ce sens que le principe du parallélisme psycho-physiologique collabore précisément, en attendant, à la fermeture du cercle des disciplines scientifiques.

§ 5. La position de la logique

La psychologie est une science d’observation et d’expérience, qui ne rencontre les réalités logiques que sous la forme des opérations de la pensée du sujet lui-même, objet de son étude, et encore seulement lorsque cette pensée atteint un certain équilibre et devient donc susceptible de composition proprement opératoire. C’est de la même manière que la psychologie rencontre les réalités mathématiques, en cherchant à expliquer comment se développe la pensée : le nombre, l’espace et les notions fondamentales de la construction mathématique apparaissent ainsi comme des produits nécessaires du développement mental, solidaires des opérations logiques elles-mêmes.

Mais alors il y a cercle, et un cercle souvent reproché par les philosophes aux psychologues qui étudient la formation de la logique : la logique et les mathématiques sont elles-mêmes au point de départ de toutes les sciences, et les normes de la logique constituent la condition préalable de la pensée scientifique du psychologue, lequel cherche par ailleurs à en retracer la genèse. Un tel cercle est, en effet, inéluctable, mais, loin d’être vicieux, il atteste précisément l’existence du cercle des disciplines scientifiques, en leur ensemble, que nous venons de rappeler. Seulement, l’admission de ce dernier cercle soulève une autre difficulté, que les logiciens et les mathématiciens seraient alors en droit d’objecter à la psychologie. Le point de départ de la série des sciences, c’est-à-dire la logique et les mathématiques, est caractérisé par la déduction pure, et c’est par une suite de complications non déduites que l’on en arrive aux sciences empiriques, telles que la biologie, la psychologie et la sociologie. Comment donc, de ce point d’arrivée inductif ou expérimental, va-t-on fermer le cercle dans le sens d’un passage à la science déductive ? Plus précisément, la logique étudiée par le logicien est un produit réflexif de sa propre pensée, ou de celle du mathématicien, tandis que la logique étudiée par le psychologue est une déduction vivante et spontanée située dans l’esprit du sujet d’observation et non pas du psychologue. Comment donc relier ces extrêmes pour assurer la continuité du cercle ?

La question est sans issue si on la pose du point de vue d’une logique métaphysique, prétendant atteindre les vérités premières et permanentes de la pensée. Mais une telle prétention à l’universalité dans le temps et dans l’espace se heurte aux faits génétiques et historiques, qui suggèrent au contraire l’hypothèse d’une variation possible des structures individuelles et des normes collectives : une épistémologie génétique, qui ne connaît ni vérités éternelles ni principes premiers ne saurait donc placer une logique métaphysique au point de départ de la science. D’autre part, pour autant que les mathématiques reposent sur la logique, ce n’est pas en une telle logique métaphysique qu’elles cherchent leurs fondements, mais bien, et exclusivement, sur le terrain de cette logique devenue elle-même scientifique qu’est la logistique, dotée d’un algorithme symbolique précis.

Nous avons vu, en effet, que les mathématiciens cherchent aujourd’hui la solution du problème des fondements dans deux directions essentielles, et aussi bien n’en voit-on pas d’autres possibles sans sortir du domaine des méthodes scientifiques elles-mêmes. Les uns cherchent à expliquer les notions mathématiques par la psychologie, tel Poincaré interprétant l’espace et le groupe des déplacements au moyen de la motricité effective de l’organisme ; les autres appuient les notions mathématiques sur les notions logiques élémentaires et en appellent à la logistique. Or, si la logique elle-même procède de la psychologie, comme nous le supposions à l’instant, ces deux solutions se réduiraient en définitive à une seule, et c’est ce que nous allons chercher à soutenir.

C’est donc de la logistique qu’il s’agit maintenant de déterminer sa position dans le cercle des sciences. Or, de ce point de vue, la question se simplifie notablement, car la logistique constitue, cela est bien clair, le modèle de la science axiomatique. Le logisticien procède déductivement, partant du minimum de notions premières et d’opérations, pour reconstruire le plus rigoureusement possible l’ensemble des propositions exprimant la cohérence formelle de la pensée. Mais une axiomatique consiste en l’axiomatisation de quelque chose, et d’une réalité qui, avant cette formalisation particulière, était accessible à une connaissance plus directe : ainsi l’axiomatisation du nombre ou de l’espace portent sur ces réalités que sont le nombre ou l’espace, connues avant les axiomatisations de Peano, de Hilbert, etc. À une axiomatique correspond donc une science « réelle », par opposition à « formalisée » (« réelle » signifiant simplement qu’elle atteint un degré moindre de formalisation quel que soit ce degré). De quoi la logistique constitue-t-elle donc l’axiomatisation et quelle est la science réelle qui lui correspond en fait ?

On dira que la logistique est l’axiomatisation de la logique formelle elle-même. Mais de quelle logique formelle, et qu’est-ce que la logique indépendamment de son axiomatisation ? S’il s’agit d’une logique métaphysique, on retombe alors, non seulement dans les difficultés génétiques rappelées à l’instant, mais encore sur cet obstacle fondamental qu’une logique métaphysique appuie nécessairement le vrai sur quelque réalité absolue : les Idées, la pensée divine, etc. ; or, en philosophie, l’absolu présente cet inconvénient d’être toujours relatif aux systèmes qui l’invoquent, c’est-à-dire d’être essentiellement variable. Si l’on renonce donc à recourir à un absolu, la logique formelle ne saurait être que l’analyse de la pensée vraie. La considérer comme la description d’un simple langage reviendrait au même, car un tel langage doit alors être réglé selon des normes cohérentes, ce qui nous ramène à la pensée vraie. Mais que signifie alors « vraie », indépendamment d’une axiomatisation ? Autrement dit, demeure-t-il aujourd’hui une place pour une logique non axiomatique, entre la psychologie de la pensée et la logistique ?

En fait, la seule différence essentielle entre la logique non axiomatique et la psychologie des opérations formelles est que la première accorde aux propositions qu’elle étudie les qualités de « vraie » et de « fausse » tandis que la psychologie constate simplement que les sujets pensants, étudiés par ses diverses méthodes, accordent spontanément aux propositions qu’ils emploient les mêmes qualités de vraies et de fausses. Autrement dit les normes que prescrit le logicien ne sont pas prescrites par le psychologue, mais le psychologue reconnaît à titre de fait que les sujets étudiés par elle se les prescrivent eux-mêmes (en liaison avec l’action et la vie sociale, etc., et dans certains états d’équilibre situés au terme du développement de la pensée individuelle). La question est alors de savoir de quel droit le logicien prescrit des normes. Si c’est au nom d’une axiomatisation progressive, soit : mais en ce cas il s’engage dans la direction logistique, et la seule logique normative devient donc la logistique, tandis que la seule étude non axiomatique de la pensée sera la psychologie des opérations de la pensée. Si ce n’est pas au nom d’une axiomatique, c’est alors en examinant les normes de sa propre pensée ainsi que de celle des autres : mais, en ce second cas, le logicien ne fait rien de plus que de la psychologie, en limitant son analyse aux « faits normatifs » et sans les replacer dans le contexte entier de leur évolution. Bref, une logique non axiomatique est aujourd’hui sans objet ou bien elle légifère elle-même, et il lui faut alors s’axiomatiser, ou bien elle décrit simplement ce que la pensée commune considère comme normatif, et elle fait alors de la psychologie. La logique non axiomatique, dont l’enseignement ne dure qu’à la faveur des traditions universitaires immuables, tend donc à se scinder en deux branches, dont la distinction seule leur confère une signification positive : la logistique, ou discipline axiomatique, et la psychologie des opérations de la pensée, ou discipline expérimentale. C’est donc bien cette partie de la psychologie qui constitue la science réelle correspondant à l’axiomatisation logistique.

On peut par conséquent dire, sans équivoque aucune, que la logistique est une axiomatisation des opérations de la pensée, et que la science réelle correspondance, c’est-à-dire celle qui étudie le même objet mais sans l’axiomatiser, n’est autre que la psychologie de ces opérations, c’est-à-dire la partie spéciale de la psychologie de la pensée qui s’occupe des formes d’équilibre et des modes d’organisation des opérations. Ainsi réparties, les deux disciplines trouvent alors leurs rapports naturels et même l’occasion d’une collaboration féconde. En effet, si l’explication proprement psychologique consiste, comme nous avons essayé de le montrer dans ce chapitre, en une reconstitution des rapports et des opérations effectuées par le sujet lui-même, il y aura tout intérêt, en vue d’une telle analyse, à connaître les schémas, même abstraits et symboliques, que la logistique construit pour rendre compte des connexions entre opérations formelles, étant donné que ces schémas traduisent, en les idéalisant, les structures les plus évoluées et les mieux équilibrées de la pensée. D’autre part, dans la mesure où la psychologie génétique met en évidence le fait que le développement des opérations ne procède pas par construction de termes isolés, avec mise en relation après coup, mais par systèmes d’ensemble ou totalités opératoires susceptibles de composition transitive et réversible, la logistique aura intérêt de son côté à axiomatiser ces ensembles comme tels et non pas seulement les éléments dont ils sont composés. Chaque problème soulevé par l’une de ces deux disciplines présente donc une signification correspondante dans l’autre, sans que pour autant les méthodes de l’une soit applicable sur le terrain de l’autre 14.

Cela étant, on comprend comment se ferme le cercle des sciences, grâce à l’ensemble des disciplines comprises entre la biologie et les mathématiques, puisque la logistique n’est pas autre chose que l’axiomatisation d’un système de faits essentiellement mentaux, et que ces faits comportent par ailleurs une dimension psycho-physiologique. On saisit d’autre part, et réciproquement, pourquoi la psychologie oscille entre la physiologie et la logique sans se confondre avec aucune des deux. Malgré le succès croissant de l’explication physiologique, en effet, des limites lui demeurent assignées par l’existence de la nécessité opératoire. Mais inversement, si la psychologie reconnaît la nécessité logique parmi les faits qu’elle étudie, elle l’analyse seulement en tant que réalité s’affirmant peu à peu au cours du développement mental et se différenciant toujours davantage de la causalité physiologique : la psychologie n’interfère ainsi en rien avec la logique, qui se réserve l’analyse axiomatique de cette même nécessité opératoire, mais selon un schéma abstrait et formel. Dire que la psychologie s’appuie sur la logique ne signifie donc pas qu’elle se subordonne à la logistique, mais seulement qu’elle rencontre le fait logique exactement au même titre que le fait mathématique et qu’elle peut recourir alors à la logistique comme aux mathématiques pour l’aider à les comprendre bien qu’elle les étudie par ses propres moyens.

Mais cette fermeture du cercle implique également, il va sans dire, l’intervention de la sociologie, au double point de vue des opérations envisagées à titre de conduites, puisque ces conduites sont sociales autant qu’individuelles, et de l’axiomatisation logistique, puisque celle-ci porte sur les « propositions » liées au langage collectif, autant que sur les opérations en général.