Chapitre XI.
L’explication en psychologie a

Que la psychologie ait pu se constituer en une discipline scientifique, indĂ©pendante de la physiologie et de la sociologie, ainsi que de toute philosophie particuliĂšre, c’est ce qui est aujourd’hui admis par chacun, Ă  la seule exception de quelques philosophes dont la doctrine personnelle s’oppose Ă  cette reconnaissance. E. Meyerson insiste volontiers sur le « gouffre » infranchissable qui sĂ©pare encore les sciences de l’esprit des sciences exactes, et il est clair que si l’on compare le degrĂ© de prĂ©cision des connaissances psychologiques Ă  celui qui caractĂ©rise la physique, on peut tenir ce langage ; mais si l’on a soin de replacer entre deux l’ensemble des disciplines biologiques, on observe alors les transitions les plus insensibles ; en biologie comme en psychologie on s’accorde sur les faits plus facilement que sur les explications ou les thĂ©ories, et lorsqu’un mĂȘme homme de science a quittĂ© au cours de sa carriĂšre un laboratoire de zoologie pour un laboratoire de psychologie expĂ©rimentale, il n’a nullement l’impression de s’ĂȘtre dĂ©classĂ©.

Les objections formulĂ©es au sujet du caractĂšre scientifique de la psychologie se rĂ©duisent d’ailleurs toutes Ă  une seule, celle que Cournot adressait Ă  la psychologie universitaire de son temps ; alors que Victor Cousin croyait faire de la psychologie en « tourmentant sa conscience », Cournot lui rĂ©pondait que la seule conscience d’un homme, mĂȘme aussi Ă©loquent, ne suffisait pas Ă  constituer un domaine d’investigation objective, et que par ailleurs on ne pouvait guĂšre songer Ă  « tourmenter » la conscience d’autrui. Il ne saurait donc y avoir de science de l’introspection. Quant Ă  la psychologie comparĂ©e, Cournot a bien aperçu que c’était lĂ  la vraie voie d’une psychologie scientifique. Mais ce grand esprit, habituellement si prudent en fait de prophĂ©ties, s’est laissĂ© aller Ă  supposer que la psychologie animale ne dĂ©passerait jamais ce qu’elle Ă©tait encore Ă  son Ă©poque : un recueil d’histoires de chasseurs. En fait, la psychologie animale et comparĂ©e est devenue une discipline trĂšs vivante et trĂšs prĂ©cise en ses mĂ©thodes d’expĂ©rimentation. Quant Ă  l’introspection, chacun admet aujourd’hui que l’on ne saurait effectivement construire une psychologie objective sur les seules donnĂ©es de la conscience, lesquelles sont, ou bien exactes, mais incomplĂštes (on ne prend conscience, p. ex., que du rĂ©sultat d’une opĂ©ration et non pas de son mĂ©canisme), ou bien rĂ©solument trompeuses (intervention de l’ordre d’un processus, dĂ©formations intĂ©ressĂ©es des mobiles affectifs, etc.). C’est pourquoi les psychologues ont compris depuis longtemps que l’objet de leur science n’était pas la conscience, mais la « conduite », que celle-ci soit ou non consciente.

Seule, en effet, l’étude de la conduite donne une signification aux Ă©tats de conscience, et encore Ă  la condition de comporter une dimension gĂ©nĂ©tique, c’est-Ă -dire de porter sur le dĂ©veloppement mĂȘme des comportements. Veut-on, p. ex, dĂ©terminer les rapports entre l’image et la pensĂ©e ? L’introspection fournit certaines donnĂ©es, en partie trompeuses (puisqu’on a longtemps pris l’image comme un Ă©lĂ©ment de la pensĂ©e), en partie exactes mais incomplĂštes (l’image dĂ©passĂ©e par la pensĂ©e et lui servant de symbole), mais ces donnĂ©es ne sont Ă©clairĂ©es que par les conduites et surtout par la genĂšse de celles-ci : apparition des conduites symboliques (jeu d’imagination, imitation diffĂ©rĂ©e et Ă©vocation intelligente), et formation de l’image par intĂ©riorisation des processus d’accommodation imitative 1. Or, de ce point de vue, il est aussi lĂ©gitime de considĂ©rer la conduite comme l’objet d’une Ă©tude scientifique que c’est le cas de n’importe quel comportement organique ou mĂȘme physique. Que l’on fasse, en effet, des mathĂ©matiques, de la physique, de la biologie ou de la psychologie, on part toujours d’états de conscience liĂ©s Ă  des actions (distinguer une qualitĂ©, mesurer, etc.), pour ensuite tirer de ces Ă©tats de conscience et de ces actions des observateurs certaines relations constantes, indĂ©pendantes d’eux. Dans tous ces domaines, la mĂ©thode scientifique consiste Ă  dĂ©passer la donnĂ©e consciente immĂ©diate, en raison de son caractĂšre subjectif et dĂ©formant, pour dĂ©gager des mĂ©canismes indĂ©pendants de l’observateur en tant qu’individu particulier. La seule diffĂ©rence est que, en physique, ces mĂ©canismes sont rapportĂ©s Ă  des objets considĂ©rĂ©s comme Ă©tant sans conscience, que, en biologie, ils sont rapportĂ©s Ă  des objets plus particuliers capables de devenir conscients, et que, en psychologie, ils sont rapportĂ©s Ă  des objets envisagĂ©s Ă  titre de sujets actifs, susceptibles dans certains cas, mais non pas en tous (les animaux et les nourrissons imposent cette rĂ©serve), d’ĂȘtre conscients au mĂȘme titre que l’observateur lui-mĂȘme. Dans les trois cas, les mĂ©canismes Ă©tudiĂ©s sont donc d’abord connus au travers des Ă©tats de conscience et des actions de l’observateur, pour ĂȘtre ensuite objectivĂ©s avec ou sans l’hypothĂšse de la conscience des objets d’étude comme tels. Dans les trois cas, il y a donc cercle entre le sujet qui observe et des donnĂ©es observĂ©es (ce n’est qu’en mathĂ©matiques que le sujet n’a pas Ă  sortir de lui-mĂȘme). Seulement, la physique fait abstraction de ce cercle (c’est-Ă -dire le renvoie Ă  la psychologie), car elle ne rencontre pas de sujets dans ses objets d’étude, tandis qu’il est lui-mĂȘme un problĂšme pour la biologie et pour la psychologie, puisqu’elles retrouvent ce cercle dans l’objet propre de leurs analyses. Si l’on contestait le caractĂšre scientifique de ce problĂšme, sa suppression apparente reviendrait donc Ă  le replacer sur le terrain de la physique elle-mĂȘme, faute d’une psychologie capable de le rĂ©soudre : c’est ce que montre l’exemple de Mach, qui, ne voulant pas sortir des Ă©tats de conscience attachĂ©s aux observations physiques (les « sensations ») n’est pas parvenu Ă  sortir du cercle sur le terrain de la seule physique.

Mais, une fois admis la lĂ©gitimitĂ© d’une Ă©tude scientifique des conduites comme telles, d’autant plus qu’elles constituent la condition mĂȘme de tout savoir dans les autres branches de la science, la difficultĂ© propre Ă  la psychologie expĂ©rimentale n’en reste pas moins, Ă©tant donnĂ© le cercle rappelĂ© Ă  l’instant, de rattacher la conscience Ă  un objet et par consĂ©quent d’établir, Ă  l’intĂ©rieur mĂȘme des conduites, le rapport entre ce qui est conscient chez le sujet actif, et ce qui est matĂ©riel ou organique. L’introspection est trompeuse et insuffisante, c’est entendu, mais la conscience existe Ă  titre de phĂ©nomĂšne, puisque toute connaissance tire d’elle sa source : l’étude des conduites met alors l’observateur en prĂ©sence de deux sĂ©ries de faits, celle des mouvements de l’organisme, observables biologiquement, et celle des Ă©tats de conscience. Quelle est la relation de ces sĂ©ries entre elles ? Tel est le problĂšme spĂ©cial que rencontre la psychologie et qu’il lui est nĂ©cessaire d’aborder pour objectiver ses propres donnĂ©es d’expĂ©rience.

Or, l’examen de ce problĂšme est d’un grand intĂ©rĂȘt Ă©pistĂ©mologique, parce qu’en derniĂšre analyse il se trouve ĂȘtre symĂ©trique Ă  celui des rapports entre l’expĂ©rience et la dĂ©duction dans le domaine physico-mathĂ©matique. En effet, le mathĂ©maticien (quand il se borne Ă  faire des mathĂ©matiques sans philosopher) est seul Ă  ne pas rencontrer le problĂšme du cercle entre les Ă©tats de conscience et les objets extĂ©rieurs, puisqu’il ne s’occupe Ă  proprement parler que d’idĂ©es, c’est-Ă -dire de produits conscients des conduites opĂ©ratoires. Mais la difficultĂ© qui rĂ©sulte de ce fait est de raccorder ensuite ces idĂ©es avec le rĂ©el expĂ©rimental. Or, un tel raccord aboutit Ă  une sorte de parallĂ©lisme entre les deux sĂ©ries, l’une idĂ©elle ou idĂ©ale, et l’autre expĂ©rimentale ou physique : mais ce parallĂ©lisme, quoique trĂšs exact en certaines rĂ©gions se correspondant terme Ă  terme, est cependant bien dĂ©licat Ă  concevoir puisque chacune des deux sĂ©ries dĂ©borde l’autre (tout le rĂ©el n’a point Ă©tĂ© mathĂ©matisĂ©, et tous les ĂȘtres mathĂ©matiques n’ont pas Ă©tĂ© physiquement rĂ©alisĂ©s). C’est un problĂšme du mĂȘme genre que l’on retrouve dans les rapports entre la conscience et l’organisme, en ce sens que les faits organiques constituent des sĂ©ries causales comme les faits physiques, tandis que les Ă©tats de conscience consistent en systĂšmes d’implications sans causalitĂ© proprement dite, comparables aux implications logiques et mathĂ©matiques, qui en reprĂ©sentent d’ailleurs l’achĂšvement intellectuel. Toute l’histoire des idĂ©es psychologiques met en Ă©vidence le caractĂšre central de ce problĂšme, qui rejoint ainsi de la façon la plus directe celui des rapports entre le sujet et l’objet.

C’est de ce point de vue que nous allons Ă©tudier ici les diverses formes d’explication en psychologie. MĂȘme si ces explications n’ont pas abouti jusqu’ici Ă  des schĂ©mas aussi prĂ©cis qu’en biologie et surtout qu’en physique, elles sont donc d’un intĂ©rĂȘt Ă©pistĂ©mologique certain quant aux doubles relations Ă©tablies, d’une part, entre la pensĂ©e de l’observateur et les faits psycho-physiologiques observĂ©s en son objet d’étude, lequel est lui aussi un sujet, et, d’autre part, entre la conscience propre Ă  ce sujet et son comportement psycho-physiologique reconstituĂ© par l’observateur. La conclusion Ă  laquelle nous conduira cette analyse est que la psychologie contemporaine oscille entre deux types extrĂȘmes d’explications, l’un s’appuyant sur la physiologie et l’autre sur la logique. On serait tentĂ© de distinguer dĂšs l’abord un troisiĂšme type, fondĂ© sur la sociologie, mais la sociologie elle-mĂȘme recourt tour Ă  tour Ă  la biologie et Ă  la logique. On voit oĂč conduit cette constatation, puisque la physiologie tend Ă  devenir un aboutissement de la physico-chimie et que la logique prĂ©tend servir de source aux mathĂ©matiques elles-mĂȘmes. La question du parallĂ©lisme apparaĂźt, de ce point de vue encore, comme un cas particulier du grand problĂšme de la rencontre entre les structures dĂ©ductives, liĂ©es Ă  la conscience, et les donnĂ©es matĂ©rielles de l’expĂ©rience. Or, cela n’est, en dĂ©finitive, nullement surprenant, car si la conscience dĂ©bute en un chaos relatif, elle tend, par son dĂ©veloppement mĂȘme, Ă  s’organiser en systĂšmes logiques, dont les formes supĂ©rieures d’introspection fournissent l’expression ; de leur cĂŽtĂ© les Ă©lĂ©ments objectifs de la conduite se rĂ©solvent tĂŽt ou tard en processus physiologiques. Le systĂšme des opĂ©rations elles-mĂȘmes, qui fondent la logique, constitue Ă  cet Ă©gard un Ă©lĂ©ment intermĂ©diaire, qui relie les conduites motrices (dans la mesure oĂč l’opĂ©ration dĂ©rive de l’action) Ă  la conscience conceptualisĂ©e du sujet. De ce point de vue, l’examen des notions propres Ă  la pensĂ©e psychologique fournit ainsi le complĂ©ment indispensable de ce que nous avons vu de la pensĂ©e mathĂ©matique, physique et biologique.

§ 1. L’explication physiologique en psychologie et ses limites

Si l’objet de la psychologie est l’étude des conduites, qu’est-ce alors qu’une conduite et comment la distingue-t-on d’une simple rĂ©action physiologique ? Selon P. Janet, H. PiĂ©ron et bien d’autres, le critĂšre de la conduite est de constituer une rĂ©action totale, intĂ©ressant l’organisme entier, par opposition aux rĂ©actions partielles qui seraient d’ordre physiologique : ainsi la recherche d’une nourriture est une conduite, parce qu’impliquant un dĂ©placement de tout le corps, tandis qu’un mouvement des poumons ou du cƓur est physiologique.

Or, il est clair, Ă  supposer que l’on s’en tienne Ă  cette dĂ©finition, que l’explication psychologique se rĂ©soudra bien vite en explications physiologiques plus prĂ©cises. Une rĂ©action « totale » ne peut comporter qu’une explication globale, si ce n’est une simple description d’ensemble, et, pour entrer dans le dĂ©tail des causes, c’est nĂ©cessairement aux rĂ©actions partielles qu’il faudra songer, c’est-Ă -dire par dĂ©finition aux rĂ©actions physiologiques. Tout au plus pourra-t-on prĂ©tendre que le « tout » demeure irrĂ©ductible Ă  la somme des parties prises isolĂ©ment, et justifier par lĂ , pour un temps, une causalitĂ© propre Ă  la psychologie. Mais on voit d’emblĂ©e ce qu’une telle position aurait de prĂ©caire, d’autant plus que la notion de totalitĂ© organisĂ©e, irrĂ©ductible aux Ă©lĂ©ments qu’elle organise, est invoquĂ©e en physiologie comme en psychologie.

Il est vrai que la dĂ©finition de la conduite par la rĂ©action totale peut paraĂźtre trop vague. Nous avons dĂ©fendu nous-mĂȘme un autre critĂšre qui semble plus prĂ©cis 2. Toute rĂ©action physiologique ou psychologique consiste ou s’insĂšre en un Ă©change entre l’organisme et le milieu, tel que l’organisme modifie le milieu et soit en retour modifiĂ© par lui (assimilation et accommodation). Mais ces interactions peuvent se produire grĂące Ă  une interpĂ©nĂ©tration des substances ou des Ă©nergies, externes et internes, et par consĂ©quent impliquer une modification physico-chimique : ainsi la nourriture est transformĂ©e physiquement et chimiquement par le tube digestif et elle influence de mĂȘme l’organisme. Nous dirons alors qu’il y a Ă©change matĂ©riel ou physiologique. Mais les interactions peuvent consister aussi en Ă©changes entre le sujet et des objets situĂ©s Ă  des distances toujours plus grandes dans l’espace et dans le temps et selon des itinĂ©raires toujours plus complexes ; il en est ainsi Ă  partir du simple contact perceptif, tel que le toucher, jusqu’aux interactions impliquant les dĂ©tours et les retours propres Ă  l’intelligence et dĂ©passant le plan sensible lui-mĂȘme. Ces interactions entre l’activitĂ© du sujet et les objets de divers ordres sont alors fonctionnelles et psychologiques. Toutes les facultĂ©s mentales peuvent de cette maniĂšre ĂȘtre hiĂ©rarchisĂ©es en fonction des distances spatio-temporelles que comportent les conduites. En outre, plus un Ă©change suppose de distance ou de complication dans les trajets et plus seront complexes les coordinations internes correspondantes : dans la mesure oĂč l’objet sur lequel porte la pensĂ©e est Ă©loignĂ© du sujet, l’activitĂ© de celui-ci comporte, en effet, un jeu d’opĂ©rations susceptibles de coordonner toujours davantage le prĂ©sent et le passĂ© ou le proche et le lointain.

Mais, tant les conduites ainsi dĂ©finies sous leur aspect externe que les opĂ©rations qui les intĂ©riorisent s’accompagnent alors nĂ©cessairement de rĂ©actions physiologiques, car un Ă©change ne saurait s’effectuer Ă  distance sans un intermĂ©diaire matĂ©riel, c’est-Ă -dire sans une interpĂ©nĂ©tration physico-chimique. On ne peut percevoir visuellement un objet Ă  distance que si un rayon lumineux sert de vĂ©hicule entre lui et le sujet : or, si l’objet est bien « vu » Ă©loignĂ©, c’est-Ă -dire s’il y a bien interaction entre le sujet et cet objet comme tel, par opposition aux rayons qu’il envoie, ces rayons pĂ©nĂštrent cependant dans l’Ɠil et dĂ©clenchent des rĂ©actions photo-Ă©lectriques, des courants nerveux, etc. qui attestent la rĂ©alitĂ© physiologique de cette interpĂ©nĂ©tration. De mĂȘme on ne peut pas penser Ă  un Ă©vĂ©nement Ă©loignĂ© dans le temps ou Ă  un objet non perceptible dans l’espace, sans que cet Ă©vĂ©nement ou cet objet conçus comme passĂ© ou lointain, soient reliĂ©s au sujet par des intermĂ©diaires physiologiques assurant une interpĂ©nĂ©tration actuelle (traces nerveuses, schĂšmes moteurs, etc.).

Bref, que l’on dĂ©finisse les conduites par leur caractĂšre total ou par les distances sĂ©parant les objets du sujet, il est clair que leur fonctionnement implique l’existence de rĂ©actions physiologiques concomitantes. Le problĂšme se pose alors naturellement, tĂŽt ou tard, de savoir si l’analyse de la « conduite » ou aspect psychologique de l’activitĂ© du sujet, ne se rĂ©duit pas Ă  une simple « phĂ©nomĂ©nologie », comme disent les auteurs Ă  tendances organicistes, tandis que leur explication vĂ©ritable serait Ă  chercher dans les seuls mĂ©canismes neurophysiologiques. À quoi peut aboutir ainsi l’explication psychologique des perceptions, sinon Ă  une bonne description des rapports en jeu, cette description aboutissant assurĂ©ment Ă  la dĂ©couverte de rĂ©gularitĂ©s ou de lois, mais sans que les causes de ces phĂ©nomĂšnes puissent ĂȘtre trouvĂ©es Ă  l’intĂ©rieur mĂȘme de ce tableau purement phĂ©nomĂ©nologique : sortir du tableau pour en chercher la causalitĂ© signifie alors remonter aux processus physiologiques de la perception. Et, contrairement Ă  la tradition intellectualiste, qui s’est poursuivie de Helmholtz Ă  v. WeizsĂ€cker, par l’intermĂ©diaire de l’école de Graz et de Meinong, c’est bien ce recours constant de la psychologie des perceptions Ă  la physiologie qui caractĂ©rise la tradition conduisant de Hering Ă  la moderne thĂ©orie de la Forme. De mĂȘme, on ne peut concevoir une thĂ©orie de l’affectivitĂ© sans recours aux mĂ©canismes nerveux de l’émotion ou Ă  l’équilibre humoral, une thĂ©orie de l’apprentissage sans un appel Ă  la physiologie de la motricitĂ©, et ainsi de suite. En dĂ©finitive, une thĂ©orie psychologique de l’intelligence elle-mĂȘme ne se conçoit pas sans un ensemble de tels emprunts Ă  la neurologie, puisque l’intelligence n’est qu’une systĂ©matisation des processus dont les racines plongent dans la perception, la motricitĂ©, etc.

Seulement, si un tel glissement de la description psychologique vers l’explication physiologique paraĂźt au premier abord inĂ©luctable, il est cependant une limite dont on aperçoit d’emblĂ©e qu’elle ne saurait ĂȘtre franchie : c’est la limite marquĂ©e par les connexions internes entre les opĂ©rations elles-mĂȘmes, si l’on dĂ©finit celles-ci par leur composition rĂ©versible. Autrement dit, la frontiĂšre de l’explication physiologique, c’est la nĂ©cessitĂ© logico-mathĂ©matique. On conçoit, en effet, que la neurologie explique une sensation, une Ă©motion, une habitude, etc. mais on ne voit pas comment elle fournirait jamais la raison du caractĂšre nĂ©cessaire d’une suite d’opĂ©rations telles que A = B ; B = C donc A = C, ni la raison pour laquelle 2 × 2 = 4, une fois admises les dĂ©finitions de 2 et de 4, ou pour laquelle i = √- 1 est une opĂ©ration indispensable Ă  la thĂ©orie des nombres. En effet, la liaison existant entre les processus physiologiques est de caractĂšre causal, tandis que la connexion entre les opĂ©rations logiques ou mathĂ©matiques consiste en implications formelles.

Dans un intĂ©ressant essai de rĂ©duction de la psychologie contemporaine aux schĂ©mas rĂ©flexologiques de l’école de Bechtereff, N. Kostyleff a notamment cherchĂ© Ă  montrer que toutes les liaisons observĂ©es par nous dans le dĂ©veloppement de l’intelligence sensori-motrice et de la pensĂ©e, chez l’enfant, s’expliquent par des associations de rĂ©flexes mentaux, des considĂ©rations de concentration nerveuse, etc. 3 Il va de soi, comme nous l’avons soulignĂ© dans la prĂ©face de cet ouvrage, qu’un psychologue sera toujours d’accord avec une telle correspondance, laquelle enrichit assurĂ©ment notre comprĂ©hension des phĂ©nomĂšnes. Mais cette correspondance entre le jeu des relations construites par la pensĂ©e et le jeu des rĂ©flexes mentaux supprime-t-elle l’explication « subjective », comme s’exprime N. Kostyleff, et la remplace-t-elle de droit par une explication purement neurologique ? Le problĂšme ne se pose pas ainsi, car les deux sortes d’explications sont appelĂ©es Ă  se dĂ©velopper en correspondance l’une avec l’autre. L’explication rĂ©flexologique fournit les « causes » : c’est ainsi que l’enfant parvient par opĂ©rations concrĂštes Ă  dĂ©couvrir que 1 + 1 = 2 ; 2 − 1 = 1 ; etc. en vertu d’un mĂ©canisme assignable de rĂ©flexes mentaux en dehors desquels sa pensĂ©e ne fonctionnerait Ă©videmment pas. Mais ces rĂ©flexes ne fournissent pas la « raison » pour laquelle si 1 + 1 = 2, il s’ensuit nĂ©cessairement que 2 − 1 = 1 ou 2 − 2 = 0 ; etc. À supposer que l’on puisse mathĂ©matiser les rĂ©flexes comme tels et dĂ©duire le fait que 2 − 1 = 1, si 1 + 1 = 2, de leurs propriĂ©tĂ©s mĂ©caniques, par une sorte de mĂ©canique rationnelle ou de gĂ©omĂ©trie des rĂ©flexes considĂ©rĂ©s Ă  titre de forces, de vecteurs, etc., il restera que cette mĂ©canique ou cette gĂ©omĂ©trie des rĂ©flexes sera elle-mĂȘme subordonnĂ©e Ă  des relations nĂ©cessaires de nature logique et mathĂ©matique, dont la rĂ©flexologie devenue mathĂ©matique dĂ©pendra tout en les engendrant par ailleurs : les rĂ©flexes ne sauraient ainsi expliquer causalement l’implication qu’en supposant l’intervention prĂ©alable d’implications nĂ©cessaires ! N. Kostyleff rĂ©pond avec raison que les rĂ©flexes expliquent (causalement) le rĂ©el, tandis que la logique et les mathĂ©matiques se rĂ©fĂšrent au possible : mais c’est en cela prĂ©cisĂ©ment que la pensĂ©e et ses implications demeurent irrĂ©ductibles, puisqu’elles fournissent la raison du rĂ©el en fonction du possible et s’installent sans plus dans le possible grĂące aux compositions rĂ©versibles qui dĂ©passent nĂ©cessairement l’irrĂ©versibilitĂ© rĂ©elle.

CausalitĂ© matĂ©rielle ou physique et implication logique ou mathĂ©matique, tels sont donc en dĂ©finitive les deux termes irrĂ©ductibles du rapport qui existe entre l’explication physiologique et certains aspects au moins de ce que l’on appelle parfois un peu lĂ©gĂšrement la « phĂ©nomĂ©nologie » psychologique. La question qui se pose alors est de savoir si ce rapport est gĂ©nĂ©ral, autrement dit si les connexions du type de l’implication pourraient ĂȘtre conçues comme caractĂ©risant toutes les liaisons psychologiques comme telles ou si elles demeurent spĂ©ciales aux opĂ©rations logiques et mathĂ©matiques.

Or, c’est ici que la thĂšse constamment utilisĂ©e en cet ouvrage, sur la nature active (et mĂȘme sensori-motrice en sa source) des opĂ©rations intellectuelles, acquiert une signification psychologique gĂ©nĂ©rale en plus de son sens Ă©pistĂ©mologique. En effet, le systĂšme des opĂ©rations logico-mathĂ©matiques, rĂ©unies en « groupements » et en « groupes » ne constitue pas seulement le point de dĂ©part de la pensĂ©e proprement rationnelle, au sens Ă©troit du terme : il constitue aussi, et cela indĂ©pendamment de cette axiomatisation Ă  laquelle il a donnĂ© lieu sous forme de la logique proprement dite, la structure psychologique de cet Ă©tat d’équilibre mobile atteint par l’intelligence au terme de son dĂ©veloppement. De l’action la plus Ă©lĂ©mentaire aux opĂ©rations organisĂ©es selon leurs lois de composition rĂ©versible on peut donc discerner une suite continue de processus qui, sans ĂȘtre encore opĂ©ratoires, tendent vers l’opĂ©ration comme vers leur forme d’équilibre terminal. S’il est erronĂ© de voir des opĂ©rations partout et de retrouver de l’implication logique Ă  tous les niveaux, il n’en reste pas moins que, les opĂ©rations Ă©tant prĂ©parĂ©es dĂšs les variĂ©tĂ©s les plus Ă©lĂ©mentaires de la vie mentale, les rapports entre Ă©tats mentaux quels qu’ils soient s’apparentent ainsi Ă  l’implication au moins autant qu’à la causalitĂ© physique, et s’y apparentent d’autant plus que l’activitĂ© de l’esprit s’affirme davantage. SitĂŽt qu’intervient, en effet, l’assimilation sensori-motrice ou intellectuelle la plus simple, c’est-Ă -dire l’incorporation des objets perçus ou conçus dans les schĂšmes antĂ©rieurs de l’activitĂ© du sujet (et c’est cette incorporation mĂȘme qui permet de percevoir ou de concevoir), la mise en relation ainsi constituĂ©e revient Ă  Ă©tablir entre les termes ou entre leurs rapports un type de connexion, spĂ©cifique de la vie mentale : cette connexion, qui est commune au systĂšme des significations, au jeu des rĂ©cognitions, aux actes de comprĂ©hension, etc. c’est-Ă -dire Ă  tout ce qui diffĂ©rencie un processus psychique d’un processus physique, consiste toujours, en effet, Ă  relier des qualitĂ©s entre elles d’une maniĂšre telle que l’une en entraĂźne une autre du point de vue de la conscience elle-mĂȘme, c’est-Ă -dire du point de vue du sujet et non pas de l’objet. On peut alors appeler implication, au sens large, un tel produit de l’assimilation mentale 4. En ce qui concerne les aspects cognitifs de la conduite (de la perception Ă  l’intelligence), il semble donc lĂ©gitime d’admettre que la conscience soutient, Ă  l’égard des processus physiologiques le mĂȘme rapport que l’implication Ă  l’égard de la causalité : c’est pourquoi le domaine propre des explications psychologiques est celui des connexions qui trouvent leur achĂšvement dans la pensĂ©e rationnelle, par opposition aux explications causales de la conduite qui tendent Ă  devenir physiologiques.

Mais comment concevoir une analyse psychologique, c’est-Ă -dire donc une recherche des implications, dans un domaine oĂč la logique n’intervient point, tel que celui des perceptions ? Nous allons le montrer par un exemple et chercher Ă  faire voir que c’est mĂȘme sur ce terrain, oĂč le rĂŽle des explications causales, c’est-Ă -dire physiologiques, est Ă©vident, que le parallĂšle est le plus clair entre les sĂ©ries psychologiques et physiologiques, toutes deux nĂ©cessaires, ne se contredisant pas et s’appelant au contraire l’une l’autre.

ConsidĂ©rons une « illusion » visuelle, c’est-Ă -dire une dĂ©formation systĂ©matique des rapports objectifs, telle que la fameuse illusion de MĂŒller-Lyer (de deux lignes Ă©gales dont l’une se termine aux deux extrĂ©mitĂ©s par des pennures dirigĂ©es vers l’extĂ©rieur et l’autre par des pennures dirigĂ©es vers l’intĂ©rieur de la figure, la premiĂšre est surestimĂ©e et la seconde sous-estimĂ©e). La derniĂšre des explications physiologiques qu’on en ait proposĂ©es 5 s’appuie sur l’existence des interactions dĂ©couvertes rĂ©cemment entre les courants nerveux affĂ©rents : deux courants affĂ©rents suffisamment proches crĂ©ent ainsi un « champ polysynaptique », par le fait de telles interactions, et ce champ est de nature Ă  dĂ©former les figures. Lorsque p. ex. les cĂŽtĂ©s d’un angle aigu sont perçus prĂšs du sommet, leur proximitĂ© provoque en cette rĂ©gion une attraction entre eux, d’oĂč un raccourcissement de ces cĂŽtĂ©s et un agrandissement de l’angle (voir la fig.). Dans le cas de l’illusion de MĂŒller-Lyer, il suffit que cet effet se produise dans les pennures dirigĂ©es vers l’extĂ©rieur pour que la ligne mĂ©diane de la figure soit Ă©tirĂ©e, tandis que, dans les pennures dirigĂ©es vers l’intĂ©rieur, le mĂȘme effet raccourcit la ligne mĂ©diane.

À supposer que cette explication se trouve exacte, et surtout qu’elle puisse ĂȘtre gĂ©nĂ©ralisĂ©e aux diffĂ©rentes formes possibles de la figure (y compris le cas des angles obtus), le problĂšme se pose alors de savoir si une telle explication causale suffit Ă  rendre compte de tous les aspects psychologiques de la structure perceptive dĂ©crite par MĂŒller-Lyer. Une perception, comme l’ont bien montrĂ© les thĂ©oriciens de la Forme, constitue une totalitĂ© de rapports interdĂ©pendants ; mais les partisans de cette Ă©cole ont considĂ©rĂ© d’avance (la psychologie a anticipĂ© sur ce point les rĂ©sultats de la physiologie) une telle totalitĂ© comme devant ĂȘtre « isomorphe » Ă  une totalitĂ© physiologique de mĂȘme structure : c’est cette derniĂšre qui s’est prĂ©cisĂ©ment trouvĂ©e depuis lors ĂȘtre constituĂ©e par le champ polysynaptique. Seulement les rapports entre synapses, qui caractĂ©risent un tel champ, sont des relations causales existant entre Ă©lĂ©ments nerveux, ou du moins ils sont reconstituĂ©s comme tels par le neurologiste, tandis que les rapports perçus au sein de la figure d’ensemble sont des relations de forme, de grandeurs, etc. donnĂ©es qualitativement dans la conscience du sujet. Si l’interdĂ©pendance de ces rapports constitue un systĂšme d’interactions causales pour la physiologie, elle reprĂ©sente donc au contraire un systĂšme d’implications mutuelles pour la perception elle-mĂȘme et pour l’activitĂ© mentale. Comment alors analyser ce dernier systĂšme ?

En dĂ©passant la thĂ©orie de la Forme, qui se contente d’une description globale, on peut chercher Ă  formuler les rapports mĂȘmes dont les totalitĂ©s perceptives sont faites. Or, l’expĂ©rience montre que l’un des plus gĂ©nĂ©raux de ces rapports consiste en ceci : de deux longueurs sensiblement inĂ©gales B > A, la perception de la plus grande dĂ©valorise celle de la plus petite ; il en rĂ©sulte que B est perçu plus grand qu’il n’est en rĂ©alitĂ© et que A est sous-estimĂ©. De telles modifications des rapports, combinĂ©es entre elles, suffisent alors Ă  rendre compte de l’illusion de MĂŒller-Lyer. La figure dĂ©couverte par cet auteur peut, en effet, se rĂ©duire Ă  deux trapĂ©zoĂŻdes accolĂ©s par un de leurs cĂŽtĂ©s. Or, en un trapĂ©zoĂŻde nous devons distinguer perceptivement au moins trois grandeurs (en nĂ©gligeant la hauteur) : le plus grand des deux cĂŽtĂ©s parallĂšles, soit B, le plus petit des deux, soit A et la diffĂ©rence entre eux, soit A’. En vertu de ce qui prĂ©cĂšde, si A’ < A (avec naturellement A’ < B) il y a alors dĂ©valorisation perceptive de la diffĂ©rence A’ entre A et B, ce qui signifie une surestimation de A relativement à B et à A’ : l’illusion est ainsi expliquĂ©e. En faisant varier de toutes maniĂšres les valeurs de A’, A et B, on peut fournir la preuve de l’intervention gĂ©nĂ©rale de ces sortes de rapports : p. ex. si A’ > A, c’est alors A qui est dĂ©valuĂ©, d’oĂč un renversement de l’illusion. Si la pennure est dirigĂ©e vers l’intĂ©rieur, les mĂȘmes relations s’appliquent en sens inverse, etc. 6 Bref, on a lĂ  un bon exemple d’un systĂšme de rapports interdĂ©pendants dans le sens d’une implication mutuelle, bien que, pris en eux-mĂȘmes, ces rapports ne soient pas de nature logique mais tĂ©moignent de dĂ©formations systĂ©matiques.

ConsidĂ©rons maintenant le cas gĂ©nĂ©ral du rapport perceptif A < B et cherchons Ă  dĂ©gager sa signification du point de vue de l’analyse psychologique, indĂ©pendamment des causes physiologiques de la dĂ©formation. Pour le sujet conscient, la perception du rapport A < B aboutit Ă  une conscience de diffĂ©rences entre les deux termes et cette diffĂ©rence est accentuĂ©e jusqu’à une certaine surestimation. Inversement il y a conscience d’une Ă©galitĂ© A = B, non pas seulement lorsque A et B sont objectivement Ă©gaux, mais aussi dans le voisinage de cette Ă©galitĂ© objective : Ă  l’intĂ©rieur d’un certain « seuil d’égalité » ou « seuil diffĂ©rentiel » les petites diffĂ©rences donnent donc lieu Ă  un effet non plus de contraste, mais d’égalisation illusoire. Or, Ă  analyser ces impressions de contraste et d’égalisation, on s’aperçoit que le principe de tous ces rapports perceptifs consiste en une sorte de relativitĂ©, Ă  la fois parente de celle qui caractĂ©rise l’intelligence et cependant bien diffĂ©rente. Le facteur commun est qu’un Ă©lĂ©ment n’est jamais conçu en lui-mĂȘme, mais toujours relativement Ă  d’autres, avec lesquels il constitue un systĂšme d’ensemble dont le cas le plus simple est celui de la relation binaire elle-mĂȘme. Seulement la relativitĂ© de l’intelligence n’altĂšre pas les termes mis en relations, mais les enrichit du fait de cette relation mĂȘme. Au contraire, la relativitĂ© perceptive est dĂ©formante, puisque les termes comme tels du rapport sont dĂ©valorisĂ©s ou surĂ©valuĂ©s dans le sens soit du contraste, soit de l’égalisation illusoire. La fameuse loi de Weber, qui attribue aux seuils diffĂ©rentiels une valeur proportionnelle Ă  celle des termes comparĂ©s est prĂ©cisĂ©ment l’une des expressions de cette relativitĂ© perceptive dĂ©formante. Notons d’ailleurs qu’on la retrouve aussi en des domaines purement physiologiques (sensibilitĂ© des nerfs Ă  l’excitation Ă©lectrique. etc.) et mĂȘmes physiques, ce qui nous servira davantage encore Ă  mettre en parallĂšle le systĂšme des implications mentales et des relations causales d’ordre physico-chimiques.

Or, cette relativitĂ© perceptive gĂ©nĂ©rale est liĂ©e Ă  un phĂ©nomĂšne curieux, longtemps passĂ© inaperçu : l’effet de centration 7. Lorsque le sujet compare deux ou plusieurs objets, il surestime l’élĂ©ment fixĂ©, au moment de la centration, et, lorsque les centrations alternatives n’aboutissent pas Ă  une compensation exacte de cet effet momentanĂ©, la centration comme telle est donc cause de dĂ©formation systĂ©matique. En possession de ces donnĂ©es on peut calculer le nombre (relatif) des centrations possibles sur deux ou plusieurs lignes (ou surfaces). Le rapport des centrations rĂ©elles et des centrations possibles fournit alors une loi probabiliste des « centrations relatives » rendant compte Ă  la fois des effets de contraste observĂ©s lorsque la diffĂ©rence B > A est suffisante et des effets d’égalisation illusoire pour les valeurs voisines de B = A. Ce sont de telles compositions de type probabiliste, exprimant cette sorte de tirage au sort que constituent les fixations rĂ©elles du regard (ou d’un organe des sens quelconque) par rapport aux centrations possibles, qui expliquent ainsi simultanĂ©ment le principe des illusions visuelles et la loi de Weber 8.

En se plaçant Ă  un tel point de vue, on comprend mieux le parallĂ©lisme nĂ©cessaire de l’explication physiologique et de l’analyse psychologique, ainsi que le caractĂšre propre et irrĂ©ductible de chacun des deux types de connexion, causale et implicatrice.

Pour ce qui est de leur parallĂ©lisme, il est clair, en effet, que le mĂȘme schĂ©ma probabiliste peut s’appliquer Ă  la fois Ă  la composition des rapports donnĂ©s dans la perception consciente et aux relations causales en jeu dans les processus physiologiques. Physiologiquement, les interactions entre synapses ainsi que les relations entre l’excitation et la rĂ©action exprimĂ©es par la loi de Weber lorsqu’elle s’applique Ă  un domaine physiologique pur, peuvent toutes deux ĂȘtre affaire de probabilitĂ© de rencontre entre Ă©lĂ©ments dĂ©terminĂ©s : c’est ainsi que, mĂȘme dans le domaine physico-chimique inorganisĂ©, la loi de Weber s’applique Ă  l’impression d’une plaque photographique, parce qu’elle exprime alors l’accroissement logarithmique des probabilitĂ©s de rencontre entre les photons et les particules de sel d’argent. Psychologiquement, ce sont les mĂȘmes probabilitĂ©s de rencontre qui relient les grandeurs objectives perçues aux fixations possibles de l’organe des sens intĂ©ressĂ© (regard, etc.). Il n’est donc pas Ă©tonnant qu’il y ait parallĂ©lisme, puisque le mĂȘme schĂ©ma de rencontres probables s’applique ainsi simultanĂ©ment aux Ă©changes physiologiques et aux conduites.

Mais la diffĂ©rence entre les deux sĂ©ries neurologique et psychologique n’en est pas moins Ă©vidente. Physiologiquement le phĂ©nomĂšne se traduit par un ensemble de relations causales entre Ă©lĂ©ments matĂ©riels et Ă©quivaut ainsi Ă  un systĂšme physique, au point que, dans le cas de la loi de Weber, la mĂȘme loi logarithmique s’applique aussi bien Ă  certains processus physiques qu’aux rĂ©actions physiologiques ; d’autre part, les interactions propres Ă  un champ polysynaptique sont Ă©videmment, de prĂšs ou de loin, comparables Ă  des interactions de caractĂšre Ă©lectro-magnĂ©tique. Psychologiquement, par contre, les mĂȘmes faits se traduisent sous la forme de rapports conscients : or, chose trĂšs intĂ©ressante, ces rapports peuvent alors se dĂ©duire partiellement les uns des autres, comme s’il existait une sorte de logique interne entre eux, et comme si la perception elle-mĂȘme exprimait ou incarnait cette logique, d’ailleurs pleine de paradoxes par rapport Ă  celle de l’intelligence.

En quoi consiste cette prĂ©logique perceptive ? ComparĂ©e aux « groupements » d’opĂ©rations intelligentes, elle est essentiellement irrĂ©versible, non transitive, non associative et sans identité ! Son irrĂ©versibilitĂ© se marque en particulier par des « transformations non-compensĂ©es » qui traduisent les dĂ©formations elles-mĂȘmes c’est-Ă -dire par les « illusions » propres Ă  presque toute perception (sauf en cas de compensation complĂšte entre les dĂ©formations). Cette prĂ©logique est donc essentiellement incomposable et contradictoire, si l’on cherche Ă  l’exprimer sous une forme stricte. Et pourtant, elle n’est pas absurde, puisque de l’existence de deux rapports AB et BC, on peut tirer la prĂ©vision d’un rapport AC par composition probabiliste. Si cette prĂ©logique n’est pas rĂ©versible, elle tĂ©moigne cependant d’un jeu de compensations approchĂ©es et remplace de la sorte le systĂšme des opĂ©rations par un systĂšme de rĂ©gulations ou compensations tendant vers la rĂ©versibilitĂ© sans l’atteindre entiĂšrement. Il n’est ainsi pas exagĂ©rĂ©, tout en refusant de parler d’opĂ©rations ou d’implications proprement logiques dans le domaine perceptif, de reconnaĂźtre l’existence d’une certaine cohĂ©rence interne entre les rapports perçus, d’autant plus que les rĂ©gulations dont elle tĂ©moigne sont une premiĂšre Ă©bauche sensori-motrice des opĂ©rations futures de l’intelligence.

L’analyse psychologique fondĂ©e sur de tels rapports et sur leur composition apparaĂźt donc bien comme se rĂ©fĂ©rant Ă  une sorte d’implication davantage qu’à la causalitĂ©, mĂȘme s’il ne s’agit pas encore d’implication logique. On peut dire, il est vrai (comme nous l’avons fait nous-mĂȘme) que les rapports perceptifs sont douĂ©s d’un genre particulier de causalitĂ©, en ce sens que la dĂ©formation propre Ă  l’un d’eux provoque l’apparition d’autres dĂ©formations, mais ce n’est qu’une maniĂšre d’exprimer le fait que de tels rapports ne sont pas purement dĂ©ductifs : ils demeurent solidaires de la causalitĂ© physiologique et correspondent ainsi Ă  des conduites mixtes dans l’activitĂ© du sujet. Cependant, ce en quoi le processus psychique comme tel diffĂšre du processus physiologique, et lui demeure irrĂ©ductible, c’est prĂ©cisĂ©ment l’implication mutuelle des rapports en jeu, par opposition au caractĂšre causal de leur concomitant nerveux. Lorsque le sujet retrouve ainsi en un grand carrĂ© A’B’C’D’ les mĂȘmes rapports qu’en un petit carrĂ© ABCD, cette « transposition » repose assurĂ©ment sur la proportionnalitĂ© des valeurs propres aux deux champs physiologiques en jeu, donc sur un systĂšme causal, mais elle s’accompagne d’une conscience de ressemblance qui n’est plus elle-mĂȘme d’ordre causal, et qui exprime simplement l’implication des rapports comme tels.

ParallĂ©lisme et irrĂ©ductibilitĂ©, telle est donc bien la relation entre l’explication physiologique et l’analyse psychologique. Or, on voit, en un tel cas, Ă  quoi conduit cette relation : l’analyse purement psychologique ne consiste, au total, qu’en un effort de reconstruction dĂ©ductive ou semi-dĂ©ductive du phĂ©nomĂšne qu’explique causalement la physiologie. Mais cette construction correspond, en la dĂ©veloppant, Ă  celle qui est implicitement contenue dans les mĂ©canismes mentaux propres au sujet lui-mĂȘme : le psychologue reconstitue le schĂšme que la perception comme telle a Ă©laborĂ© pour son propre compte, ou, si l’on prĂ©fĂšre, le schĂ©ma du psychologue explicite les schĂšmes du sujet. On dira peut-ĂȘtre que cette analyse ne pourra plus alors aboutir Ă  aucune explication, et qu’elle se bornera Ă  de simples descriptions logiques. Mais admettons que l’explication physiologique atteigne un Ă©tat d’achĂšvement relatif, et l’analyse psychologique une cohĂ©rence dĂ©ductive suffisante : elles se rejoindraient en ce cas Ă  la maniĂšre dont la dĂ©duction mathĂ©matique rejoint l’expĂ©rience physique. Une physiologie achevĂ©e de la perception et de l’intelligence serait, en effet, une sorte de physique Ă  la fois dĂ©ductive et expĂ©rimentale : son aspect dĂ©ductif se confondrait sans doute alors en partie avec le schĂ©ma d’implications construit par la psychologie pour reconstituer les semi-opĂ©rations en jeu dans la perception et les opĂ©rations en jeu dans l’intelligence. Ce n’est qu’à ce moment, d’ailleurs, que l’on dĂ©couvrirait les vraies relations entre le corporel et le mental : toute la question serait, en effet, de savoir si la logique et les mathĂ©matiques intervenant dans cette physiologie exacte expliqueraient en fin de compte les donnĂ©es expĂ©rimentales de caractĂšre physiologique ou si ce serait l’inverse ; nous croyons, pour notre part, que l’assimilation serait rĂ©ciproque et que cette assimilation rĂ©ciproque conduirait mĂȘme Ă  faire comprendre simultanĂ©ment les rapports entre l’esprit et le corps ainsi qu’entre le sujet et l’objet !

Mais, Ă  supposer que la psychologie de la perception, de la reprĂ©sentation et de l’intelligence aboutisse ainsi Ă  un vaste systĂšme de rapports et de transformations entre eux, reliant les rĂ©gulations perceptives les plus Ă©lĂ©mentaires aux opĂ©rations intellectuelles les plus Ă©levĂ©es, la difficultĂ© ne serait-elle pas d’étendre un tel type d’interprĂ©tation Ă  l’élĂ©ment moteur ou actif de la conduite, et surtout Ă  l’affectivité ? Pour ce qui est de la motricitĂ©, la situation est semblable aux prĂ©cĂ©dentes. Comment, en effet, un mouvement entraĂźne-t-il un autre mouvement ? D’une part, causalement, c’est-Ă -dire par coordination neuro-musculaire, mais ce conditionnement causal indispensable de l’activitĂ© n’explique pas la cohĂ©rence interne de celle-ci, c’est-Ă -dire le mĂ©canisme des transformations intentionnelles qui seules donnent une signification aux actes et aux mouvements du point de vue du sujet. Or, il est clair — et ceci rĂ©sulte Ă  l’évidence de la liaison continue qui existe entre l’action extĂ©rieure et les opĂ©rations ou actions intĂ©riorisĂ©es — que ces transformations intentionnelles relĂšvent Ă  nouveau de l’implication et non pas de la causalité : lorsqu’un bĂ©bĂ©, p. ex. saisit un objet pour le secouer, on peut dire, quelle que soit l’explication physiologique de cette conduite par les conditionnements rĂ©flexes, que le schĂšme sensori-moteur de secouer implique pour lui le recours prĂ©alable au schĂšme de saisir, et que l’assimilation de l’objet Ă  ces schĂšmes constitue un emboĂźtement implicateur. Un tel emboĂźtement est analogue Ă  la nĂ©cessitĂ© oĂč se trouve un sujet d’ordonner les objets pour les compter, etc., et, de l’implication des schĂšmes sensori-moteurs Ă  l’emboĂźtement des opĂ©rations elles-mĂȘmes, il existe ainsi une sĂ©rie continue d’implications lesquelles prĂ©parent de proche en proche les mĂ©canismes opĂ©ratoires les plus Ă©voluĂ©s.

La coordination mentale des actions intentionnelles conduit Ă  la question de la vie affective. Comme chacun l’accorde aujourd’hui, l’affectivitĂ© et les processus intellectuels ou cognitifs sont indissociables et constituent les deux aspects complĂ©mentaires de toute conduite : l’aspect intellectuel constitue ce que l’on peut appeler la « structure » de la conduite, c’est-Ă -dire les rapports reliant le sujet aux objets, tandis que la vie affective constitue l’économie ou l’« énergĂ©tique » de cette mĂȘme conduite. Or, si l’on voit bien le rĂŽle des implications dans le domaine des Ă©tats cognitifs et de la motricitĂ© qui les relie ou les transforme, peut-on en dire autant de l’énergĂ©tique, qui semble au premier abord purement causale ?

Examinons Ă  cet Ă©gard l’une des rĂ©gulations affectives les plus Ă©lĂ©mentaires, que P. Janet et ClaparĂšde ont dĂ©crite indĂ©pendamment l’un de l’autre mais en des termes presque semblables 9. Pour ClaparĂšde, l’intĂ©rĂȘt (sur lequel il fondait toute sa psychologie fonctionnelle) est un dynamogĂ©nisateur de l’action, intervenant lorsqu’un objet est susceptible de satisfaire un besoin : l’objet revĂȘt alors cette qualitĂ© nouvelle d’ĂȘtre intĂ©ressant, et l’intĂ©rĂȘt dĂ©clenche une libĂ©ration des Ă©nergies en rĂ©serve, qui facilitent l’action dans la mesure oĂč l’intĂ©rĂȘt en jeu est fort. En un langage un peu diffĂ©rent, Janet dit des choses analogues quant au mĂ©canisme des sentiments Ă©lĂ©mentaires : rĂ©gulateurs de l’action, ils en marquent, soit les terminaisons, heureuses ou malheureuses (joie et tristesse), soit l’accĂ©lĂ©ration (ardeur, effort, intĂ©rĂȘt) ou le freinage (fatigue, dĂ©pression). Il est donc clair que de telles explications font d’abord appel Ă  la causalitĂ© physiologique. DĂ©crire l’intĂ©rĂȘt comme un dynamogĂ©nisateur ou comme un rĂ©gulateur procĂ©dant par accĂ©lĂ©ration, c’est postuler d’emblĂ©e la nĂ©cessitĂ© d’une explication physiologique. Quelle est la nature des Ă©nergies en jeu, comment concevoir une accĂ©lĂ©ration, quel est le mĂ©canisme d’une rĂ©gulation Ă©nergĂ©tique (par opposition aux rĂ©gulations de structure, dont il a Ă©tĂ© question pour la perception) ? Ce sont lĂ  des questions que seule la physiologie rĂ©soudra et dans lesquelles la psychologie se borne Ă  dĂ©crire du dehors et globalement des conduites dont les processus sont essentiellement neurologiques. Mais une fois admis ce rĂŽle de la causalitĂ© physiologique, ne demeure-t-il rien, dans le mĂ©canisme de l’intĂ©rĂȘt, qui concerne la psychologie comme telle et qui demeure irrĂ©ductible Ă  la notion de cause ? Il restera au contraire, et en analogie exacte avec ce que nous avons vu Ă  propos des rapports perceptifs, le lien particulier mettant en connexion un intĂ©rĂȘt et un autre : or, ce lien appartient Ă  nouveau au type de l’implication et non pas de la causalitĂ©. Les intĂ©rĂȘts s’engendrent, en effet, les uns les autres selon ces emboĂźtements qu’a bien dĂ©crits ClaparĂšde : p. ex. A Ă©tant intĂ©ressant pour le sujet parce que rĂ©pondant Ă  l’un de ses besoins, B qui est un moyen pour atteindre A est revĂȘtu par cela mĂȘme d’un intĂ©rĂȘt dĂ©rivĂ©, C qui est un moyen pour atteindre B acquiert Ă  son tour un intĂ©rĂȘt subordonnĂ© Ă  celui de B et de A, etc. Chacun voit alors que ces chaĂźnes d’intĂ©rĂȘts sont en rĂ©alitĂ© des emboĂźtements de rapports, comme dans le cas des relations structurales, mais Ă©tablis ici entre des « valeurs » c’est-Ă -dire des qualitĂ©s de dĂ©sirabilitĂ© attribuĂ©es aux objets. Ces chaĂźnes sont donc comparables soit aux compositions de rapports perceptifs (avec rĂ©gulations prĂ©cĂ©dant les opĂ©rations), soit mĂȘme parfois aux compositions logiques, comme c’est le cas lorsque les Ă©chelles de valeurs sont stabilisĂ©es par des normes collectives. Autrement dit, l’élĂ©ment qui, dans l’intĂ©rĂȘt demeure irrĂ©ductible Ă  l’explication physiologique, c’est la valeur, et l’aspect implicatif de l’intĂ©rĂȘt en opposition avec son aspect causal, c’est cette connexion entre les valeurs que rĂ©vĂšle l’existence des Ă©chelles de valorisations : Ă©chelles permanentes ou momentanĂ©es selon qu’elles dĂ©pendent plus ou moins des intĂ©rĂȘts dominants du sujet Ă  l’instant considĂ©rĂ©.

Il est clair que, s’il en est ainsi des intĂ©rĂȘts, on en pourra dire autant de tous les systĂšmes affectifs. Un sentiment ou une Ă©motion sont nĂ©cessairement liĂ©s Ă  des processus neurologiques dĂ©terminĂ©s, qui paraissent parfois rendre inutile toute explication psychologique : il restera toujours, nĂ©anmoins, que les faits de conscience accompagnant ces processus expriment des Ă©valuations, qui s’entraĂźnent les unes les autres avec plus ou moins de cohĂ©rence. Cette cohĂ©rence commence (comme dans le domaine cognitif) par demeurer faible, mais elle s’accroĂźt progressivement jusqu’aux sentiments supĂ©rieurs dont la stabilitĂ© est fonction d’une socialisation graduelle des sentiments et d’intervention de la volontĂ© qui joue, dans la vie affective, un rĂŽle analogue Ă  celui des opĂ©rations sur le terrain de l’intelligence.

En conclusion, le caractĂšre propre de l’explication physiologique, en psychologie comme ailleurs, est d’ĂȘtre exclusivement causal : l’explication organiciste tend donc, dĂšs que l’on fait appel Ă  la causalitĂ©, Ă  s’étendre indĂ©finiment aux dĂ©pens des explications psychologiques. Mais il demeure, dans les conduites mentales et dans les faits de conscience qualifiĂ©s, un Ă©lĂ©ment irrĂ©ductible Ă  la physiologie parce qu’irrĂ©ductible Ă  la causalitĂ© elle-mĂȘme : c’est l’implication des rapports, notions et opĂ©rations, sur le plan cognitif, et des valeurs de tout genre (Ă  partir du simple plaisir jusqu’aux valeurs interindividuelles et morales) sur le plan affectif. Cette implication mentale, qu’elle soit de caractĂšre cognitif ou affectif, soutient avec la causalitĂ© physiologique un rapport analogue Ă  celui que l’on rencontre, dans les sciences exactes, entre la dĂ©duction et la rĂ©alitĂ© physique elle-mĂȘme. Ce n’est pas Ă  dire cependant que la psychologie soit appelĂ©e Ă  devenir une science dĂ©ductive, puisque seuls les Ă©tats Ă©quilibrĂ©s finaux, constituĂ©s par les systĂšmes d’opĂ©rations intellectuelles et par certains systĂšmes de valeurs socialisĂ©s, peuvent donner lieu Ă  une axiomatisation proprement dite. Dans les domaines infĂ©rieurs, comme celui de la perception, la dĂ©duction ne mord au contraire qu’en partie sur les rapports en jeu et sert avant tout Ă  mettre en Ă©vidence les singularitĂ©s que rĂ©vĂšle l’expĂ©rience. En quoi consistera donc l’explication proprement dite, en psychologie, c’est-Ă -dire une explication fondĂ©e sur l’analyse des implications, dont nous avons parlĂ© en ce § , mais qui en fournirait la raison et non pas simplement la description ? Les psychologues allemands ont parfois distinguĂ© une « verstehende Psychologie » et une « erklĂ€rende Psychologie » c’est-Ă -dire la psychologie qui « comprend », et celle qui « explique ». La premiĂšre se place au point de vue du sujet et cherche Ă  dĂ©gager ses mobiles de conduites et les connexions entre ses Ă©tats de conscience : c’est le domaine des implications qu’elle atteint ainsi, si ce qui prĂ©cĂšde est exact. La seconde se place au point de vue des causes et non point des raisons : elle tend donc toujours vers l’explication physiologique. Mais il va de soi que la psychologie ne saurait se rĂ©signer Ă  cette sorte de coupure en deux parties sĂ©parĂ©es : la conduite est une, et, sauf dans certains Ă©tats limites d’équilibre oĂč elle tend Ă  ĂȘtre purement logique ou purement axiologique, on ne saurait la « comprendre » sans en mĂȘme temps l’« expliquer », pas plus que l’inverse. Il est, en effet, bien clair que, si les deux sĂ©ries constituĂ©es par les causes physiologiques et les implications psychiques sont irrĂ©ductibles l’une Ă  l’autre, elles n’en sont pas moins indissociables : le rĂŽle de l’explication psychologique, par opposition Ă  la logique ou Ă  l’axiologie pures, est ainsi d’intĂ©grer la sĂ©rie des implications dans le contexte des « conduites » elles-mĂȘmes, qui comportent chacune un aspect causal. En d’autres termes, l’explication psychologique consistera Ă  assurer l’union des implications de la conscience et des causes organiques, de la mĂȘme maniĂšre que l’explication physique consiste Ă  mettre en connexion la dĂ©duction mathĂ©matique et l’expĂ©rience. L’analogie est complĂšte en ce qui concerne les Ă©tats d’équilibre intellectuel, dans lesquels il s’agit simplement de relier la dĂ©duction logique Ă  l’activitĂ© organique. Mais, dans l’immense majoritĂ© des Ă©tats, les implications de la conscience demeurent prĂ©logiques, en devenir, et restent solidaires d’une histoire non dĂ©ductible en elle-mĂȘme. Comment donc l’explication psychologique se constituera-t-elle concrĂštement ?

§ 2. Les pseudo-explications psychologiques

Si la diffĂ©rence essentielle entre le psychique et le physiologique tient Ă  l’opposition entre l’implication et la causalitĂ©, il est clair que l’explication psychologique ne saurait alors attribuer Ă  la conscience, Ă  l’esprit ou aux processus mentaux mĂȘme inconscients, aucune « substance » ni aucune causalitĂ© substantielle ou « force », etc. c’est-Ă -dire aucune propriĂ©tĂ© conçue sur le modĂšle de la causalitĂ© matĂ©rielle.

Ce sont pourtant ces notions de substance et de force qui ont Ă©tĂ© systĂ©matiquement invoquĂ©es par un grand nombre de doctrines psychologiques, sans cesse rĂ©apparues au cours de l’histoire et renaissant aujourd’hui encore en fonction de diverses prĂ©occupations philosophiques ou sociales.

Il est inutile de rappeler que la notion d’une substance spirituelle, situĂ©e sur le mĂȘme plan causal que la matiĂšre et interagissant avec elle, a inspirĂ© le spiritualisme classique, avec son hypothĂšse d’une Ăąme douĂ©e de facultĂ©s toutes faites et permanentes, et qu’elle se retrouve actuellement jusqu’en des thĂ©ories psycho-mĂ©dicales telles que celle de C. G. Jung. Or, indĂ©pendamment du halo affectif et mystique entourant l’intuition du « seelisch », il suffit sans doute, pour dĂ©terminer la valeur des idĂ©es de l’ñme-substance ou de l’« énergie psychique » telle que l’invoquent les adeptes de Jung, de dĂ©gager tout ce que ces notions contiennent de spĂ©cifiquement matĂ©rialiste. De ce que l’esprit est aux antipodes de la matiĂšre, dans la mesure oĂč le sujet est capable de comprĂ©hension et d’évaluation, le spiritualisme en conclut, non pas que l’esprit est par consĂ©quent inexplicable et mĂȘme impensable en termes de matiĂšre, mais au contraire qu’il constitue de son cĂŽtĂ© une nouvelle matiĂšre ou un double de la matiĂšre elle-mĂȘme : depuis ses formes archaĂŻques du « double » spirituel, du « souffle », etc., jusqu’à ses variĂ©tĂ©s modernes (qui substituent le terme d’« énergie », empruntĂ© Ă  la physique scientifique, aux mots de souffle, de vent, etc. empruntĂ©s Ă  la physique naĂŻve) il se borne donc Ă  doubler l’explication physiologique d’une explication de mĂȘme apparence notionnelle, mais verbale. Le spiritualisme se contente donc de dĂ©pouiller de la matiĂšre sa visibilitĂ©, sa spatialitĂ©, ses qualitĂ©s pondĂ©rables, etc. et, croyant ainsi aboutir Ă  l’esprit, il imagine simplement une substance douĂ©e de causalitĂ©, mais dĂ©pourvue de tous les caractĂšres positifs rendant intelligibles et utilisables en science les idĂ©es de substance et de cause. Le spiritualisme est donc, non seulement un matĂ©rialisme retournĂ©, comme on l’a dit sans cesse, mais un matĂ©rialisme laissant Ă©chapper les propriĂ©tĂ©s essentielles qui opposent le rĂšgne de l’esprit Ă  celui de la matiĂšre : Ă  savoir le libre jeu d’une raison qui comprend et Ă©value en construisant ses relations sur un autre plan que celui des objets eux-mĂȘmes, puisqu’elle intervient activement dans leur prise de possession. L’action du sujet imaginĂ©e sur le modĂšle des actions de l’objet, tel est le spiritualisme, alors qu’il s’agirait d’expliquer l’activitĂ© du sujet en rĂ©ciprocitĂ© avec l’objet, par l’interdĂ©pendance de leurs caractĂšres simultanĂ©ment indissociables et irrĂ©ductibles.

Or, si Ă©trangĂšres au spiritualisme classique qu’elles puissent le paraĂźtre, toutes les explications psychologiques fondĂ©es sur les notions de substance et de force participent de prĂšs ou de loin Ă  ces thĂšses initiales. Ainsi les thĂ©ories freudiennes, qui constituent en psychologie le modĂšle d’une science de l’identitĂ©, au sens meyersonien du terme, rĂ©tablissent sans cesse, sous l’identitĂ© de l’instinct ou des Ă©lĂ©ments inconscients, cette substance causale qui constitue le mythe principal et sans cesse renaissant des psychologies non critiques (nous parlons des thĂ©ories explicatives gĂ©nĂ©rales de Freud, telle que celle de l’« instinct », etc. et non pas des nombreux faits nouveaux qu’il a mis en Ă©vidence avec un grand succĂšs).

On sait, en effet, que la conception freudienne de l’instinct ne coĂŻncide ni avec la notion biologique d’un mĂ©canisme hĂ©rĂ©ditaire tout montĂ© et relativement invariant, ni avec la notion psycho-sociologique d’une suite de constructions surajoutĂ©es du dehors Ă  l’instinct biologique : l’instinct freudien est une sorte de force substantielle ou d’énergie, se conservant telle quelle tout en se transfĂ©rant d’un objet Ă  l’autre. En dĂ©plaçant ainsi ses « charges » sans altĂ©rer son identitĂ©, l’instinct s’attache successivement Ă  un certain nombre d’objets, le corps propre, d’abord, les parents ensuite, puis une succession de personnages divers, et chaque expĂ©rience affective crĂ©e Ă  la fois des « complexes » de sentiments et de souvenirs, demeurant tous deux permanentes dans l’inconscient. Il en rĂ©sulte que, dans une situation actuelle donnĂ©e, les personnes en jeu sont « identifiĂ©es » inconsciemment aux modĂšles passĂ©s et que les rĂ©actions sont modifiĂ©es par ces identifications, ces transferts, et les « projections » des sentiments antĂ©rieurs sur la rĂ©alitĂ© prĂ©sente.

Or, si chacun admet aujourd’hui la remarquable solidaritĂ©, dĂ©couverte par le freudisme, entre l’affectivitĂ© d’un individu et l’ensemble de son passĂ©, en particulier infantile, les thĂ©ories explicatives de la psychanalyse ont rencontrĂ© de la part de la psychologie expĂ©rimentale une rĂ©sistance trĂšs nette Ă  cause prĂ©cisĂ©ment de leur substantialisme. De ce qu’il existe une continuitĂ© dans les rĂ©actions affectives successives d’un individu au cours de sa vie entiĂšre, on n’en saurait dĂ©duire, en effet, qu’elles soient les manifestations d’une Ă©nergie instinctive unique, car rien n’empĂȘche que des structures nouvelles, se construisant Ă  chaque palier du dĂ©veloppement, ne s’intĂšgrent par assimilation rĂ©ciproque les structures antĂ©rieures. Et, surtout, le fait que le passĂ© agisse sur le prĂ©sent ne prouve pas l’existence de souvenirs inconscients, ni mĂȘme de « sentiments » permanents subsistant dans l’inconscient Ă  l’état latent durant les pĂ©riodes oĂč ils ne se manifestent pas. Il suffit, pour rendre compte de l’ensemble des faits, d’admettre l’existence de « schĂšmes affectifs » qui constitueraient l’aspect affectif des schĂšmes de rĂ©action ou qui consisteraient en schĂšmes de rĂ©action relatifs aux personnes, comme il en existe de relatifs Ă  des objets quelconques. Or, de mĂȘme que l’assimilation de la gravitation cĂ©leste au schĂšme de chute des corps n’implique pas que Newton aient « identifié » inconsciemment les planĂštes Ă  la pomme qui, dit-on, lui a suggĂ©rĂ© son hypothĂšse, de mĂȘme l’assimilation des personnes Ă  un schĂšme de rĂ©action consistant Ă  lutter contre tout autoritarisme n’implique pas nĂ©cessairement une « identification » de ces personnes aux souvenirs inconscients que l’on garde depuis sa tendre enfance d’un pĂšre autoritaire : il suffit d’admettre que les modes de rĂ©agir construits Ă  l’égard de ce dernier se soient conservĂ©s Ă  titre de schĂšmes de conduite, schĂšmes Ă  la fois cognitifs et affectifs, mais qui, Ă  cause de leur caractĂšre intime, sont susceptibles de se traduire symboliquement dans la pensĂ©e imagĂ©e (rĂȘve, etc.) mieux encore que verbalement dans le systĂšme des signes collectifs du langage. Or, sitĂŽt remplacĂ©e la causalitĂ© substantielle de l’instinct, des sentiments et des souvenirs inconscients par la continuitĂ© motrice des schĂšmes de rĂ©action, on saisit Ă  nouveau comment, Ă  cĂŽtĂ© de la sĂ©rie causale constituĂ©e par les Ă©lĂ©ments physiologiques de ces conduites, la sĂ©rie proprement psychologique se rĂ©duit Ă  des implications entre de tels schĂšmes et entre les valeurs qu’ils reprĂ©sentent du point de vue de l’affectivitĂ© du sujet.

Mais le substantialisme psychologique a pris bien d’autres formes que celle du freudisme. La plus courante est celle qui fait appel Ă  la notion de « synthĂšse » mentale, concept que les partisans d’une psychologie explicative ont opposĂ© Ă  l’associationnisme simpliste de modĂšle purement physiologique. On sait comment Pierre Janet a commencĂ© par adopter ce point de vue dans sa belle thĂšse sur L’automatisme psychologique (1889), dans laquelle on retrouve d’ailleurs par endroits une tonalitĂ© spiritualiste assez nette, sans doute due Ă  l’influence du philosophe Paul Janet : la vie mentale consisterait en une hiĂ©rarchie de systĂšmes subordonnĂ©s normalement Ă  un pouvoir de synthĂšse totale, ou conscience du moi, mais susceptibles de fonctionner Ă  l’état isolĂ© (c’est-Ă -dire « automatiquement ») lors des dĂ©sagrĂ©gations momentanĂ©es ou durables de cette synthĂšse d’ensemble. Or, en quoi consiste une synthĂšse, terme intermĂ©diaire entre l’ñme substantielle et les associations ? D’un point de vue statique, elle se rĂ©duit sans plus Ă  l’intĂ©gration ordonnĂ©e des structures successivement construites au cours du dĂ©veloppement. P. Janet lui-mĂȘme, aprĂšs avoir Ă©tĂ© sĂ©duit par le premier de ces deux points de vue s’est engagĂ© rĂ©solument dans la seconde direction. Chacun connaĂźt les beaux travaux qu’il a fournis depuis dans le domaine de la psychologie des conduites, analysant simultanĂ©ment la succession gĂ©nĂ©tique de celles-ci et les oscillations du niveau mental au sein du systĂšme hiĂ©rarchique qu’elles constituent par leur intĂ©gration progressive. Mais si cette psychologie des conduites aboutit nĂ©cessairement Ă  une conception opĂ©ratoire de l’intelligence (dans ses liaisons avec l’action) et de la vie affective (conçue comme le systĂšme des rĂ©gulations de cette mĂȘme action), il a subsistĂ© nĂ©anmoins chez Janet comme une nostalgie de son idĂ©e premiĂšre d’une force de synthĂšse. L’économie des actions, assurĂ©e par les sentiments Ă©lĂ©mentaires, consiste en effet Ă  rĂ©gler l’emploi des Ă©nergies dont dispose le sujet : mais ces Ă©nergies elles-mĂȘmes, cette « force » psychologique dont le rĂ©glage s’altĂšre chez les nĂ©vrosĂ©s, est-elle l’expression du fonctionnement de l’organisme, ou constitue-t-elle une Ă©nergie spĂ©ciale ? Janet n’a jamais cessĂ© d’en appeler sur ce point aux connaissances Ă  venir, sans oser Ă©carter la seconde hypothĂšse.

Mais, tandis que P. Janet lui-mĂȘme, avec sa maĂźtrise et son information clinique, a su rapidement Ă©viter les Ă©cueils de la notion de synthĂšse, on sait assez comment certains auteurs, tels que Dwelshauwers, ont trouvĂ© en elle l’explication universelle. Or, si l’idĂ©e de synthĂšse constitue dĂ©jĂ  un modĂšle bien vague au point descriptif, on ne saurait la transformer en notion explicative qu’en s’enfermant dans l’alternative suivante : ou bien la synthĂšse est le rĂ©sultat d’une force de synthĂšse et l’on retombe dans les difficultĂ©s propres Ă  la substance et Ă  la causalitĂ© spirituelles, ou bien « synthĂšse » signifie simplement « systĂšme » et il est alors nĂ©cessaire de dĂ©gager les opĂ©rations en jeu qui permettent la systĂ©matisation. Seulement, en ce dernier cas, l’explication par la synthĂšse se rĂ©duit Ă  l’explication opĂ©ratoire et l’on quitte alors le plan des interprĂ©tations attribuant Ă  l’esprit une « force » pour se placer sur celui des implications entre schĂšmes et rapports.

La notion de « synthĂšse » n’en a pas moins eu une double utilitĂ© historique. En premier lieu, elle a constituĂ© une rĂ©action momentanĂ©ment efficace contre les exagĂ©rations de l’associationnisme. Alors que ce modĂšle explicatif traduisait directement en termes de psychologie les connexions relevant du systĂšme nerveux, sans se soucier des caractĂšres propres de l’activitĂ© mentale et surtout de son irrĂ©ductibilitĂ© Ă  l’égard de tout morcelage, l’interprĂ©tation par la synthĂšse a eu tout au moins le mĂ©rite d’insister sur l’organisation d’ensemble de l’esprit. D’oĂč le second rĂŽle qu’elle a joué : en dĂ©passant simultanĂ©ment le spiritualisme et l’associationnisme, elle a prĂ©parĂ© un nouveau mode d’explication : celui qui fait appel aux « totalitĂ©s » prĂ©alables aux synthĂšses et Ă  leurs Ă©lĂ©ments. On sait qu’en 1890, soit peu aprĂšs le premier livre de P. Janet, von Ehrenfels dĂ©couvrait l’existence de qualitĂ©s perceptives d’ensemble, indĂ©pendantes des Ă©lĂ©ments constituants et ne rĂ©sultant que de leurs rapports (p. ex. une mĂ©lodie transposĂ©e, avec changement de toutes les notes). Or, cette dĂ©couverte, avant d’aboutir Ă  l’élaboration de la thĂ©orie de la Forme, sous son aspect actuel qui a rejoint l’explication physiologique, a donnĂ© lieu aux travaux des auteurs que l’on a souvent rĂ©unis sous le nom d’école de Graz et dont A. Meinong est le plus reprĂ©sentatif.

L’intĂ©rĂȘt des doctrines de Meinong est d’avoir tentĂ© une explication de l’ensemble des faits relevant Ă  la fois de la perception et de l’intelligence. En ces deux domaines existent, en effet, des totalitĂ©s surajoutĂ©es Ă  leurs Ă©lĂ©ments constituants : les qualitĂ©s d’ensemble dans l’ordre de la perception et les objets complexes dans celui de la logique. Mais ces totalitĂ©s ne sont pas pour lui des formes d’équilibre donnĂ©es en mĂȘme temps que les Ă©lĂ©ments et rĂ©sultant physiologiquement de leur contact mĂȘme : elles attestent, de son point de vue, l’existence d’une « productivité » consciente et spontanĂ©e, qui les surajoute Ă  leurs Ă©lĂ©ments. Or, c’est lĂ  qu’est la difficulté : expliquant l’infĂ©rieur par le supĂ©rieur dans le domaine de la perception, la thĂ©orie aboutit Ă  un rĂ©alisme des concepts et des ĂȘtres logiques sur le terrain de l’intelligence.

Seulement l’histoire mĂȘme de la notion de totalitĂ© a dĂ©noncĂ© l’ambigĂŒitĂ© d’une telle position. Au lieu de considĂ©rer les sensations comme des Ă©lĂ©ments constituants d’une totalitĂ© qui se surajouterait consciemment Ă  eux, la thĂ©orie de la Forme a niĂ© l’existence de tout Ă©lĂ©ment prĂ©alable Ă  la construction des structures totales. Celles-ci se rĂ©duisent par consĂ©quent Ă  une simple forme d’équilibre, rĂ©sultant de la disposition du « champ » perceptif envisagĂ© dans son ensemble, et l’explication des structures est alors Ă  chercher dans les lois physiologiques du circuit nerveux. Nous avons dĂ©jĂ  vu (§ 1) comment cette hypothĂšse a Ă©tĂ© confirmĂ©e par la dĂ©couverte des champs polysynaptiques. Mais nous avons vu Ă©galement que ce genre d’explications physiologiques n’exclut en rien, mais appelle au contraire l’analyse psychologique des rapports perçus et de leurs connexions implicatrices.

Bref, quels que soient les types d’explications proprement psychologiques auxquels on ait recours, leur destinĂ©e historique est toujours pareille : ou bien les substances, forces et causes spirituelles inventĂ©es par le psychologue se rĂ©duisent Ă  des mĂ©canismes physiologiques, ou bien, demeurant sur le terrain de la psychologie pure, elles perdent peu Ă  peu leur caractĂšre substantiel et causal pour se rĂ©duire Ă  un systĂšme d’opĂ©rations et d’implications.

Faut-il en conclure alors que la psychologie proprement dite en est rĂ©duite Ă  devenir essentiellement une « psychologie rĂ©flexive », terme sous lequel les philosophes dĂ©signent l’analyse introspective de la pensĂ©e logique, ou une simple « psychologie de la pensĂ©e » sur le modĂšle des travaux de l’école de Wurzbourg, conduits par la mĂ©thode de l’introspection provoquĂ©e ? Telle n’est certainement pas la conclusion de ce qui prĂ©cĂšde, car Ă  de telles mĂ©thodes il manque la dimension gĂ©nĂ©tique, condition nĂ©cessaire et prĂ©alable de toute investigation psychologique. Or, l’inversion de la perspective gĂ©nĂ©tique aboutit tĂŽt ou tard Ă  un panlogisme illĂ©gitime parce que gĂ©nĂ©ralisant Ă  tous les niveaux le systĂšme des implications achevĂ©es qui caractĂ©rise les Ă©tats terminaux d’équilibre du dĂ©veloppement 10. À ce logicisme statique, l’analyse du dĂ©veloppement lui-mĂȘme oppose, au contraire, le primat de l’opĂ©ration, c’est-Ă -dire de cette activitĂ© qui conduit de l’action Ă  la pensĂ©e au lieu de partir de la pensĂ©e toute faite.

§ 3. L’explication gĂ©nĂ©tique et opĂ©ratoire

La psychologie s’étend et oscille entre la physiologie et la logique, telle est la conclusion Ă  laquelle conduit la comparaison des divers types d’explication compris entre la psycho-rĂ©flexologie et la « psychologie de la pensĂ©e ». À l’explication purement causale, et organiciste, propre Ă  la physiologie, la rĂ©alitĂ© mentale n’échappe que sous la forme d’un systĂšme d’opĂ©rations liĂ©es entre elles par des implications nĂ©cessaires et non plus par la causalitĂ©. Au dĂ©terminisme neurologique s’oppose ainsi la nĂ©cessitĂ© opĂ©ratoire, et la dualitĂ© de ces deux plans s’affirme en toute clartĂ© lorsque le sujet atteint le niveau de la dĂ©duction intelligente et de la volontĂ© morale, et lorsque cette dĂ©duction spontanĂ©e dĂ©borde l’expĂ©rience de la rĂ©alitĂ© matĂ©rielle, de mĂȘme que la volontĂ© oppose les valeurs supĂ©rieures Ă  la tyrannie des dĂ©sirs ou des valeurs Ă©lĂ©mentaires.

Mais la conscience de la nĂ©cessitĂ© n’apparaĂźt qu’au terme de l’évolution mentale. Que le sujet parvienne, sur ce palier terminal, Ă  grouper entre elles les opĂ©rations intellectuelles en un systĂšme gĂ©nĂ©rateur d’implications nĂ©cessaires, ou Ă  grouper entre elles les valeurs au moyen de cette opĂ©ration affective qu’est la volontĂ©, c’est lĂ  une premiĂšre donnĂ©e de fait, essentielle Ă  la constitution d’une psychologie opĂ©ratoire, mais Ă  coup sĂ»r insuffisante pour comprendre les stades initiaux : la connaissance psychologique des seuls rapports logiques ou des seuls sentiments moraux constituerait un faible instrument d’analyse de l’intelligence ou de la vie affective de l’enfant avant l’apparition du langage, ou des animaux supĂ©rieurs dont nous ignorons tout de la conscience probable. RĂ©duire la psychologie au domaine des implications opĂ©ratoires semble donc au premier abord en limiter abusivement le champ d’investigation et laisser Ă©chapper l’essentiel des mĂ©canismes mentaux.

Mais la nĂ©cessitĂ©, intĂ©rieurement sentie par la conscience Ă  un certain palier d’évolution, constitue essentiellement l’indice que les conduites ont atteint un Ă©tat d’équilibre : or, qui dit Ă©quilibre en appelle, par cela mĂȘme, Ă  tout le processus Ă©volutif aboutissant Ă  cet Ă©tat terminal. Et qui dit Ă©volution tendant vers une forme d’équilibre affirme par cela mĂȘme que la comprĂ©hension de cette Ă©volution doit tenir compte simultanĂ©ment des stades initiaux et de l’état final. L’opĂ©ration intellectuelle ou volontaire, ainsi que les implications entre rapports logiques ou entre valeurs supĂ©rieurs, ne constituera pas, comme les notions de l’ñme substantielle, de la « synthĂšse » ou mĂȘme de la « totalité », un principe explicatif valable Ă  tous les niveaux, mais le problĂšme mĂȘme de la psychologie opĂ©ratoire, c’est-Ă -dire la rĂ©alitĂ© Ă  expliquer en tant qu’aboutissement du processus Ă©volutif dont elle reprĂ©sente simplement une forme d’équilibre atteinte aujourd’hui en ses Ă©tats terminaux. Nous avons insistĂ©, en effet, au § 1 sur le fait que les sortes d’implications intervenant dans les Ă©tats perceptifs ou sensori-moteurs Ă©lĂ©mentaires ne sont pas des implications complĂštes, c’est-Ă -dire reliĂ©es par des liens de nĂ©cessitĂ© entiĂšre : de telles implications incomplĂštes attestent donc la rĂ©alitĂ© d’un mĂ©lange initial entre le causal et l’implication mĂȘme, et le problĂšme se pose par consĂ©quent de savoir comment l’implication complĂšte ou pure se construit peu Ă  peu.

La question des rapports entre le physiologique et le psychologique s’énonce donc tout autrement pour une psychologie opĂ©ratoire que pour une psychologie substantialiste. Pour cette derniĂšre, il existe dĂšs le dĂ©part un corps et un esprit, celui-ci Ă©tant alors pourvu de tous les caractĂšres qui le dĂ©finiront Ă  l’état d’achĂšvement : il s’agira donc simplement de le concevoir sous une forme virtuelle ou potentielle au cours des stades initiaux. La psychologie opĂ©ratoire, au contraire, sera gĂ©nĂ©tique, c’est-Ă -dire que, dĂ©finissant l’esprit par la nĂ©cessitĂ© propre aux opĂ©rations qu’il devient capable d’effectuer, une telle psychologie se refusera Ă  partir de structures a priori situĂ©es Ă  la source du dĂ©veloppement et placera la nĂ©cessitĂ© au terme seulement de ce dĂ©veloppement. Celui-ci consistera dĂšs lors en une construction rĂ©elle, le problĂšme fondamental de la psychologie opĂ©ratoire Ă©tant d’expliquer comment cette construction est possible et comment elle s’effectue. Ce n’est donc que dans les Ă©tats terminaux d’équilibre que le rapport du physiologique et de la conscience se prĂ©sentera sous la forme d’une relation entre la causalitĂ© matĂ©rielle, d’un cĂŽtĂ©, et un systĂšme d’implications pures, de l’autre cĂŽtĂ©, parce que seules les opĂ©rations finales du dĂ©veloppement atteignent cette implication au sens strict du terme.

Entre les Ă©tats initiaux et ces Ă©tats terminaux, par contre, la construction de l’esprit entraĂźne une diffĂ©renciation progressive de la causalitĂ© physiologique et de l’implication mentale. Comment donc l’explication gĂ©nĂ©tique rendra-t-elle compte de cette construction et de cette diffĂ©renciation du concept et du psychique sans retomber dans les difficultĂ©s de la psychologie substantialiste ?

C’est ici que la notion de conduite manifeste Ă  la fois sa fĂ©conditĂ© et ses Ă©quivoques possibles. Une conduite intĂ©riorisĂ©e, telle qu’une opĂ©ration de rĂ©union (1 + 1 = 2 ou A + A’ = B) est un systĂšme d’états de conscience reliĂ©s entre eux par des liens de pure nĂ©cessitĂ©, puisque 2 (ou B) n’est pas causĂ© mais impliquĂ© par 1 + 1 (ou A + A’) ; mais dire que ce systĂšme est une conduite intĂ©riorisĂ©e signifie, d’autre part, qu’il dĂ©rive gĂ©nĂ©tiquement de conduites extĂ©rieures ou effectives telles que l’action de rĂ©unir manuellement deux objets en une seule collection. Or, cette conduite effective, point de dĂ©part de l’opĂ©ration intĂ©rieure qui se constituera grĂące Ă  la composition rĂ©versible de toutes les actions possibles exĂ©cutĂ©es sur des objets symboliques, ne consiste pas elle-mĂȘme, lors de ses stades initiaux, en une opĂ©ration pure, mais bien en une rĂ©alitĂ© mixte comprenant simultanĂ©ment des mouvements du corps, physiologiquement conditionnĂ©s, et des Ă©tats de conscience. Une conduite, en son Ă©tat initial participe donc simultanĂ©ment de la causalitĂ© organique et de l’implication consciente. C’est pourquoi l’unique psychologie explicative est celle qui fait appel Ă  la conduite, par opposition aux psychologies de la seule conscience, lesquelles aboutissent Ă  ne constituer qu’une logique et qu’une axiologie introspectives et non pas opĂ©ratoires. Mais, pour expliquer les opĂ©rations, la psychologie de la conduite est obligĂ©e de relier les formes infĂ©rieures d’implication Ă  la causalitĂ© organique elle-mĂȘme. N’est-ce pas alors au prix d’une Ă©quivoque fondamentale, consistant sans plus Ă  confondre la vie et l’intelligence, ou la causalitĂ© et l’implication Ă  la faveur de l’obscuritĂ© propre aux stades initiaux ?

Il ne faut pas se le dissimuler, en effet, la psychologie gĂ©nĂ©tique des conduites ne se propose pas moins que de relier les deux termes extrĂȘmes entre lesquels oscille la psychologie, c’est-Ă -dire la biologie et la logique, et cela par le moyen d’un mĂ©canisme opĂ©ratoire dont les racines plongent dans la vie organique et dont le dĂ©veloppement engendre les implications logico-mathĂ©matiques. Pour tout dire, ce programme revient donc Ă  vouloir fermer le secteur du cercle des sciences qui s’étend entre la biologie et les mathĂ©matiques, et cette fermeture comprend prĂ©cisĂ©ment le passage de l’organique Ă  l’opĂ©ratoire, par consĂ©quent de la causalitĂ© Ă  l’implication. Comment donc procĂšde la pensĂ©e psychologique pour avoir l’audace de tenter une telle explication, et comment s’y prend-elle pour ne tomber ni dans la rĂ©duction dĂ©formante du supĂ©rieur (implication opĂ©ratoire) Ă  l’infĂ©rieur (causalitĂ© organique), ni prĂ©former la premiĂšre dans le second ?

Le premier point Ă  souligner est que, au sein mĂȘme de la conduite, la conscience n’est jamais rĂ©duite au fait organique, ni par consĂ©quent l’implication (complĂšte ou mĂȘme incomplĂšte) Ă  la causalitĂ©, du fait que chacun s’accorde sous une forme ou sous une autre Ă  tourner la difficultĂ© au moyen d’un principe de prudence et de rĂ©duction maximale des hypothĂšses, qui est le « principe de parallĂ©lisme » entre la conscience et ses concomitants organiques (nous y reviendrons au § 4). Il n’est donc jamais question de tirer purement et simplement le fait de conscience (ou d’implication) du fait organique (ou de causalitĂ©), mais uniquement de chercher, dans une conduite dĂ©terminĂ©e, Ă  quel fait organique peut « correspondre » (par simple isomorphisme ou parallĂ©lisme) tel fait de conscience ou d’implication.

Ce principe admis par hypothĂšse (nous verrons au § 4 ses avantages et ses difficultĂ©s), nous pouvons constater que les deux faits fondamentaux, qui, Ă  eux deux, remplissent les conditions nĂ©cessaires, et d’ailleurs suffisantes, pour amorcer l’explication opĂ©ratoire des implications logico-mathĂ©matiques, se trouvent ĂȘtre l’un et l’autre susceptibles de prĂ©senter un tel isomorphisme ou parallĂ©lisme ; c’est-Ă -dire que tout en revĂȘtant une signification prĂ©cise du point de vue de l’implication consciente, ils correspondent Ă  des concomitants dont la signification est Ă©galement prĂ©cise du point de vue de la causalitĂ© organique : c’est l’existence de formes emboĂźtĂ©es et c’est la rĂ©versibilitĂ© de leurs transformations possibles.

Nous avons, en effet, insistĂ© (au cours de tout le chap. IX) sur cette circonstance remarquable que les « formes » créées par l’organisation vitale se trouvent emboĂźtĂ©es les unes dans les autres de maniĂšre telle que la classification des ĂȘtres vivants a constituĂ© simultanĂ©ment la premiĂšre des structures de connaissance de la biologie et le point de dĂ©part de la logique formelle. Un tel fait ne signifie naturellement pas que les implications logiques sont prĂ©formĂ©es dans l’activitĂ© morphogĂ©nĂ©tique de la vie, mais, entre cette activitĂ© et la construction des « formes » de la perception et de la reprĂ©sentation, on peut trouver des intermĂ©diaires, telles les activitĂ©s rĂ©flexes et instinctives qui prolongent les « formes » des organes tout en engendrant par ailleurs des « formes » d’activitĂ© mentale.

En second lieu, nous avons vu (chap. X § 2 et 6) combien apparaissent essentiels aux biologistes contemporains les divers fonctionnements anticipateurs dont tĂ©moigne l’organisme en son ontogenĂšse (et par consĂ©quent en ses mĂ©canismes gĂ©nĂ©tiques eux-mĂȘmes). Or, les rĂ©flexes et instincts eux-mĂȘmes tĂ©moignant constamment d’un tel pouvoir anticipateur, on est aujourd’hui conduit Ă  admettre une double sĂ©rie de processus d’anticipation, les uns organiques, les autres mentaux avec, entre deux, les comportements hĂ©rĂ©ditaires de nature rĂ©flexe ou instinctive. Cela Ă©tant, il est clair qu’entre les anticipations Ă©lĂ©mentaires et les mĂ©canismes opĂ©ratoires on trouve une suite continue d’intermĂ©diaires, la rĂ©versibilitĂ© propre aux opĂ©rations de l’intelligence Ă©tant ainsi prĂ©parĂ©e par cette semi-rĂ©versibilitĂ© nĂ©cessaire aux anticipations soit mentales soit organiques. Ici Ă  nouveau, par consĂ©quent, nous sommes en prĂ©sence d’un mĂ©canisme commun aux faits mentaux et aux faits biologiques et la chose est d’autant plus importante que cette anticipation intervient prĂ©cisĂ©ment dans la morphogenĂšse (dans l’« ontogenĂšse prĂ©parante du futur) comme dit CuĂ©not), c’est-Ă -dire dans les transformations des « formes » elles-mĂȘmes.

La rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire, ou plutĂŽt les divers types de rĂ©gulations qui aboutiront Ă  cette rĂ©versibilitĂ© mais qui tĂ©moignent, eux-mĂȘmes Ă  des degrĂ©s variables, d’une semi-rĂ©versibilitĂ© augmentant d’importance avec les paliers successifs du dĂ©veloppement, trouve ainsi un concomitant organique possible dans les fonctionnements anticipateurs dĂ©jĂ  Ă  l’Ɠuvre au sein de la matiĂšre vivante.

D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, l’implication mentale comporte donc un isomorphe (ou un parallĂšle) dans certaines structures causales organiques, qui assurent, d’une part, la construction de « formes » vivantes emboĂźtables, et, d’autre part, les mĂ©canismes anticipateurs douĂ©s d’un dĂ©but de rĂ©versibilitĂ©. Ce dernier point est particuliĂšrement important Ă  noter, car la rĂ©versibilitĂ© des conduites joue prĂ©cisĂ©ment, dans l’explication opĂ©ratoire, un double rĂŽle tenant Ă  la fois de l’implication et de la causalité : la rĂ©versibilitĂ© logique, qui se prĂ©sente sous la forme d’une inversion possible des opĂ©rations directes en opĂ©rations inverses, fonde la nĂ©cessitĂ© des implications, tandis que la rĂ©versibilitĂ© psychologique ou inversion des actions et des conduites comme telles, relie cette rĂ©versibilitĂ© logique des implications Ă  un mĂ©canisme causal organique que l’on peut qualifier de « renversable » (comme dit Duhem de la rĂ©versibilitĂ© physique) et qui intĂ©resse la motricitĂ© elle-mĂȘme.

On voit donc que, grĂące au principe du parallĂ©lisme, sur la signification duquel se trouvent par consĂ©quent reportĂ©s tous les problĂšmes fondamentaux (voir § 4), le parallĂšle (sur lequel nous avons insistĂ© au chap. X) entre les explications de l’adaptation biologique et les explications de la connaissance, acquiert un sens psychologique prĂ©cis, relatif Ă  l’interprĂ©tation de l’intelligence elle-mĂȘme et des mĂ©canismes sensori-moteurs qui la prĂ©parent. Ainsi se trouve non pas naturellement rempli, mais au moins justifiĂ©, le programme si ambitieux de la psychologie gĂ©nĂ©tique : fournir une explication des opĂ©rations de l’intelligence, qui soit de nature Ă  relier les rĂ©alitĂ©s biologiques et logiques selon une sĂ©rie continue conduisant des « formes » Ă©lĂ©mentaires de la conduite aux structures opĂ©ratoires elles-mĂȘmes.

Mais en quoi consiste alors en fait l’explication opĂ©ratoire et comment reliera-t-elle au moyen du parallĂ©lisme psychophysiologique, la causalitĂ© inhĂ©rente Ă  l’aspect organique des conduites Ă  l’implication inhĂ©rente aux opĂ©rations conscientes ? C’est ici qu’intervient la notion d’équilibre, en son double sens soit causal, soit relatif aux implications opĂ©ratoires. Le passage d’un stade gĂ©nĂ©tique Ă  un autre consiste, en effet, toujours en un passage d’un domaine plus restreint d’équilibre Ă  un domaine plus large, donc d’un Ă©quilibre moins stable (Ă  cause des limites mĂȘmes du domaine d’application des conduites considĂ©rĂ©es Ă  un Ă©quilibre plus stable (ensuite de l’élargissement du domaine d’application des conduites nouvellement apparues). Par exemple, la perception simple a un domaine restreint d’équilibre, puisqu’elle ne dĂ©passe pas le « champ » des objets prĂ©sents, et cet Ă©quilibre est peu stable, puisque sitĂŽt changĂ© l’un de ces objets, la perception en est altĂ©rĂ©e ; la reprĂ©sentation, au contraire, en portant sur les objets absents comme sur les prĂ©sents, prĂ©sente un Ă©quilibre Ă  la fois plus large et plus stable ; cet Ă©largissement et cette stabilitĂ© augmenteront encore lorsque la reprĂ©sentation portera sur les transformations comme telles et non plus sur les seuls Ă©tats statiques ; etc. La psychologie opĂ©ratoire sera donc essentiellement une thĂ©orie des formes d’équilibre et des passages d’une forme Ă  une autre, et c’est en rĂ©alisant un Ă©quilibre toujours plus mobile et plus stable que les opĂ©rations finissent par prendre une forme logique proprement dite au terme d’une Ă©volution dĂ©butant par des conduites Ă©trangĂšres Ă  toute logique stricte (cf. la prĂ©logique perceptive rappelĂ©e au § 1).

Or, la notion d’équilibre appliquĂ©e aux conduites suppose assurĂ©ment, en son point de dĂ©part, la causalitĂ© organique. On dira p. ex. qu’une habitude motrice est en Ă©quilibre lorsque rien ne la modifie plus, tandis qu’elle n’était point encore en Ă©quilibre durant la phase d’apprentissage et cessera Ă  nouveau de l’ĂȘtre lorsque les circonstances changeront : l’équilibre implique en ce cas un ensemble de relations causales entre les mouvements, les rĂ©actions sensorielles de nature physiologique et les actions du milieu. Mais, mĂȘme en cette forme Ă©lĂ©mentaire de conduite Ă©quilibrĂ©e on peut dĂ©jĂ  faire correspondre Ă  cet Ă©quilibre causal un Ă©quilibre entre rapports mentaux, donc entre implications : il y a stabilitĂ© des rapports, du point de vue intellectuel, entre les signaux perceptifs et les schĂšmes d’action et, du point de vue affectif, entre les significations attribuĂ©es aux mouvements et aux objets sur lesquels ils portent, ainsi qu’entre les valeurs. Si nous examinons, Ă  l’autre extrĂ©mitĂ© de l’échelle, un systĂšme de concepts et de relations logiques, nous dirons qu’il est en Ă©quilibre s’il peut s’appliquer Ă  des contenus nouveaux sans en ĂȘtre modifiĂ© sinon par adjonction de nouvelles classes ou de nouvelles relations ne dĂ©truisant pas les anciennes. En un tel Ă©quilibre intervient assurĂ©ment Ă  nouveau un Ă©lĂ©ment causal, intĂ©ressant les concomitants organiques de la pensĂ©e, mais cet Ă©lĂ©ment joue un rĂŽle beaucoup moins apparent dans les conduites intĂ©riorisĂ©es constituĂ©es par les opĂ©rations logiques que dans les conduites extĂ©rieures envisagĂ©es Ă  l’instant Ă  propos de l’habitude motrice. Par contre, l’équilibre entre implications est Ă©vident : c’est le « groupement » lui-mĂȘme des classes et des relations qui le manifeste, en tant que systĂšme d’opĂ©rations conscientes Ă  composition rĂ©versible rigoureuse.

On pourrait donc soutenir que, dans les formes successives d’équilibre des conduites se constituant au cours du dĂ©veloppement, l’aspect causal de l’équilibre joue un rĂŽle relativement dĂ©croissant et l’aspect implicatif un rĂŽle augmentant corrĂ©lativement d’importance. Mais il faut dire plus, car le lien d’isomorphisme ou de « parallĂ©lisme » entre ces deux aspects causal et implicatif de la conduite, se trouve ĂȘtre particuliĂšrement Ă©vident, dans le cas privilĂ©giĂ© de la notion d’équilibre. Chacun sait, en effet (nous y avons insistĂ© Introd. § 5) que la notion d’équilibre, mĂȘme en un domaine purement causal comme le domaine physique, n’est pas dĂ©terminĂ©e uniquement par les rapports de causalitĂ© entre mouvements rĂ©els ou actuels, mais aussi par des rapports de nĂ©cessitĂ© entre les mouvements possibles : le principe des vitesses ou travaux virtuels, p. ex., exprime le fait qu’un systĂšme est en Ă©quilibre quand les travaux virtuels, conformes aux liaisons qui lui sont attachĂ©es, ont une rĂ©sultante nulle, ce qui signifie donc que l’équilibre est assurĂ© par des rapports nĂ©cessaires entre mouvements possibles, et non pas seulement rĂ©els. Un Ă©quilibre constitue ainsi un Ă©tat qui est idĂ©al autant que rĂ©el, puisqu’il dĂ©pend du possible et de la nĂ©cessitĂ© conditionnelle qui caractĂ©rise ce dernier ; le rĂ©el ne connaĂźt que des degrĂ©s plus ou moins approchĂ©s d’équilibre par rapport Ă  cette forme idĂ©ale. Or, la diffĂ©rence entre la rĂ©alitĂ© mentale et la rĂ©alitĂ© physique est prĂ©cisĂ©ment essentielle Ă  cet Ă©gard : l’équilibre physique est dĂ©duit par le physicien et le possible, le nĂ©cessaire, ou, en un mot, l’idĂ©al n’existent que dans son esprit, en tant que celui-ci reconstruit le rĂ©el ; au contraire l’équilibre psychique a ceci de particulier qu’il s’impose Ă  la rĂ©alitĂ© mentale comme telle et cela mĂȘme en ce qui concerne l’aspect idĂ©al de la forme d’équilibre (rapports nĂ©cessaires entre transformations simplement possibles). En effet, dans les conduites proprement opĂ©ratoires, le sujet a conscience des opĂ©rations possibles autant que des opĂ©rations qu’il effectue rĂ©ellement (p. ex. en rĂ©unissant A + A’ = B, il sait que A = B − A’, par inversion possible de l’opĂ©ration directe) et seule cette conscience des opĂ©rations possibles donne au systĂšme d’ensemble son caractĂšre de nĂ©cessitĂ©. Autrement dit, la notion d’équilibre permet de concevoir un isomorphisme (ou « parallĂ©lisme ») d’ensemble entre le mental et le physiologique en ce qui concerne chacune des formes d’équilibre se succĂ©dant au cours du dĂ©veloppement : aux transformations d’un systĂšme qui, du point de vue organique sont simplement rĂ©alisables, donc possibles, mais non plus, ou non encore rĂ©elles, correspondent, du point de vue de la conscience, les implications elles-mĂȘmes en tant que rapports nĂ©cessaires entre transformations reconstituĂ©es ou anticipĂ©es ; le domaine de l’idĂ©al (au sens Ă©tymologique d’idĂ©el), qui semble propre Ă  la conscience, correspond ainsi au domaine du conditionnellement possible en ce qui concerne l’équilibre causal organique. Or, comme le domaine de l’équilibre s’élargit de stade en stade ; et que l’équilibre devient d’autant plus stable qu’il est plus mobile, c’est-Ă -dire liĂ© Ă  des anticipations plus Ă©tendues, il est donc clair que cet aspect d’implication augmente d’importance avec le dĂ©veloppement des conduites, tandis que l’aspect causal strict (c’est-Ă -dire rĂ©el par opposition au possible) diminue corrĂ©lativement. C’est pourquoi la psychologie des conduites, qui utilise des explications reposant Ă  la fois sur la causalitĂ© et sur l’implication pour ce qui est des conduites Ă©lĂ©mentaires, devient de moins en moins causale et de plus en plus opĂ©ratoire ou implicative Ă  mesure qu’elle s’éloigne des formes primitives et se rapproche de l’équilibre terminal.

Mais comment expliquera-t-elle le passage d’une forme d’équilibre Ă  une autre, par opposition Ă  l’équilibre lui-mĂȘme ? En premier lieu, pour assurer la continuitĂ© entre les stades successifs du dĂ©veloppement, elle fait appel Ă  un fonctionnement commun Ă  tous les niveaux. En effet, si les structures varient, ce qui est impliquĂ© dans le fait que l’équilibre n’est pas atteint sous la mĂȘme forme achevĂ©e sur tous les palier », il ne demeure que la fonction qui puisse jouer le rĂŽle d’invariant continu. Notons Ă  cet Ă©gard que l’idĂ©e de fonction entendue au sens de fonctionnement participe de la mĂȘme double nature, causale et implicative, que la notion d’équilibre elle-mĂȘme, dont elle est Ă©troitement parente. Lorsque, mĂȘme en biologie, on dit (Ă  tort ou Ă  raison) que « la fonction crĂ©e l’organe », on Ă©nonce simplement l’existence d’un certain rapport entre les structures en formation et les lois d’équilibre qui dĂ©terminent les relations de l’organisme avec le milieu auquel ces structures sont assujetties, ce qui ramĂšne la fonction Ă  l’idĂ©e d’équilibre.

ClaparĂšde a Ă©noncĂ© les constantes fonctionnelles du dĂ©veloppement sous la forme suivante. L’activitĂ© mentale est essentiellement adaptation aux circonstances extĂ©rieures, quelles que soient les formes successives de cette adaptation ; en cas de dĂ©sĂ©quilibre la dĂ©sadaptation se traduit sous la forme d’un besoin et la rĂ©adaptation ou rééquilibration sous celle d’une satisfaction. Le dĂ©veloppement est alors caractĂ©risĂ© par une anticipation croissante des besoins et des satisfactions. Nous avons cherchĂ©, pour notre part, tout en retenant le primat du besoin et de la satisfaction comme cadre fonctionnel gĂ©nĂ©ral de chaque conduite, Ă  analyser davantage la notion d’adaptation en la dĂ©composant sous la forme d’un rapport entre deux fonctions s’équilibrant entre elles : toute conduite est d’abord assimilation des objets Ă  l’activitĂ© propre, c’est-Ă -dire incorporation de ces objets Ă  des schĂšmes rĂ©sultant de la rĂ©pĂ©tition mĂȘme des actions (cette rĂ©pĂ©tition Ă©tant due Ă  la fois Ă  leur exercice et Ă  la maturation) ; il y a, d’autre part, accommodation constante de ces schĂšmes aux caractĂšres de l’objet. Tout besoin est ainsi l’expression d’un rapport de convenance entre un objet extĂ©rieur et un schĂšme d’assimilation et toute satisfaction l’expression d’un Ă©quilibre entre l’assimilation et l’accommodation. De la sorte, si les schĂšmes d’assimilation varient en leur structure ainsi que les formes d’accommodation, les deux fonctions d’assimilation et d’accommodation sont elles-mĂȘmes constantes. Par contre, le rapport entre ces deux fonctions se transforme Ă©galement au cours du dĂ©veloppement, et c’est ce rapport qui dĂ©termine les diverses formes d’équilibre. D’abord antagonistes, puisque l’activitĂ© initiale oscille, de par ses limitations, entre la conservation assimilatrice et la variation accommodatrice, l’assimilation et l’accommodation finissent par s’appuyer l’une sur l’autre en un Ă©quilibre permanent qui caractĂ©rise les opĂ©rations : celles-ci constituent, en effet, simultanĂ©ment une assimilation continue du rĂ©el Ă  l’activitĂ© du sujet et une accommodation continue de celle-ci Ă  celle-lĂ . Or, un Ă©quilibre permanent consiste essentiellement en une composition mobile, puisque sans cesse adaptĂ©e aux modifications du rĂ©el, et surtout en une composition rĂ©versible, puisqu’une rĂ©sultante nulle des modifications virtuelles (c’est lĂ  la dĂ©finition mĂȘme de l’équilibre) implique la composition des modifications directes et inverses. Dans le cas particulier de l’équilibre opĂ©ratoire, l’équilibre entre une accommodation qui imite chaque modification nouvelle du rĂ©el et une assimilation qui la rattache aux transformations antĂ©rieures engendre par le fait mĂȘme une rĂ©versibilitĂ© indĂ©finie. Les « groupements » et les « groupes » d’opĂ©rations apparaissent donc comme la forme nĂ©cessaire d’équilibre terminal d’une Ă©volution intellectuelle dirigĂ©e par les relations entre l’assimilation et l’accommodation.

On comprend alors en quoi consistera le passage d’une forme d’équilibre Ă  une autre. Si la rĂ©versibilitĂ© est la forme la plus caractĂ©ristique de l’équilibre final parce qu’elle exprime Ă  la fois la nĂ©cessitĂ© opĂ©ratoire de l’intelligence et le critĂšre gĂ©nĂ©ral de l’arrivĂ©e Ă  un Ă©quilibre permanent, la construction des structures ou « formes » successives de l’action et de la pensĂ©e consistera en une rĂ©versibilitĂ© croissante. Cette rĂ©versibilitĂ© croissante est Ă  entendre dans un double sens, Ă  la fois causal (extension et mobilitĂ© progressive des conduites) et implicatif (rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire), et rĂ©sulte Ă  ce double point de vue de l’ajustement rĂ©ciproque entre l’assimilation et l’accommodation. Si l’on se rĂ©fĂšre Ă  la continuitĂ©, sur laquelle nous insistions plus haut, entre les « formes » de l’activitĂ© organique et celles de l’intelligence, trois grands types de structure peuvent alors ĂȘtre distinguĂ©s, qui marquent le passage entre ces « formes » extrĂȘmes : les rythmes, les rĂ©gulations et les groupements.

À la frontiĂšre du biologique et du mental, les « formes » des organes externes et du systĂšme nerveux se prolongent en comportements rĂ©flexes et instinctifs. Cette activitĂ© hĂ©rĂ©ditaire conduit Ă  la satisfaction des besoins les plus Ă©lĂ©mentaires (succion, etc.), mais cette assimilation initiale ne comporte pas encore d’accommodation aux expĂ©riences nouvelles, puisque rĂ©glĂ©e par un mĂ©canisme tout montĂ©. De tels schĂšmes assimilateurs prĂ©sentent donc un premier type de structure que l’on peut appeler « rythme » 11 et qui se prĂ©sente sous un double aspect, simultanĂ©ment physiologique et mental. Le rythme physiologique constituĂ© par les excitations, activations, puis inhibitions et arrĂȘts des rĂ©flexes est une succession de causes et d’effets, tandis que le rythme psychologique qui le double consiste dĂ©jĂ  en systĂšmes de rapports sentis et connus par le sujet lui-mĂȘme, donc dĂ©finissables en termes d’implication ou d’assimilation mentale : du point de vue affectif, c’est l’alternance des besoins et des satisfactions, se rĂ©pĂ©tant tels quels, et, du point de vue cognitif, c’est le cycle des perceptions successives et des mouvements conduisant de l’une Ă  l’autre. Si peu diffĂ©renciĂ©s qu’ils soient des mĂ©canismes physiologiques, ces rythmes Ă©lĂ©mentaires constituent ainsi la premiĂšre forme d’équilibre mobile des conduites, et se trouvent au point de dĂ©part de la rĂ©versibilitĂ© elle-mĂȘme. Un rythme n’est pas Ă  lui seul un mĂ©canisme rĂ©versible, puisqu’il est Ă  sens unique et que les retours au point de dĂ©part dont il tĂ©moigne demeurent de simples reprises, sans constituer encore des opĂ©rations inverses (de signification aussi pleine que les opĂ©rations directes). Mais il conduit Ă  la rĂ©versibilitĂ© par l’intermĂ©diaire des rĂ©gulations dont il va ĂȘtre question.

Supposons maintenant que des Ă©lĂ©ments nouveaux, rĂ©sultant de l’accommodation aux donnĂ©es de l’expĂ©rience soient incorporĂ©s aux schĂšmes d’assimilation initiaux, autrement dit que, au simple exercice des rĂ©flexes se superposent des habitudes et des perceptions plus complexes. Il n’y aura plus alors de rythmes purs, mais les schĂšmes ainsi construits prendront la forme de totalitĂ©s nouvelles caractĂ©risĂ©es par leurs dĂ©placements d’équilibre lors de chaque accommodation imprĂ©vue. Seulement, en vertu de la continuitĂ© de l’assimilation, ces dĂ©placements d’équilibre ne s’effectueront pas en n’importe quel sens : ils s’engageront dans la direction d’une « modĂ©ration » de l’influence extĂ©rieure. Il y aura donc rĂ©gulation. Des perceptions et des habitudes sensori-motrices jusqu’à l’intelligence intuitive et prĂ©-opĂ©ratoire, les seuls mĂ©canismes de rĂ©glage prĂ©cĂ©dant les opĂ©rations rĂ©versibles sont constituĂ©s par de telles rĂ©gulations. Semi-rĂ©versibles seulement, tant que subsistent les dĂ©placements de l’équilibre et que celui-ci n’est pas permanent, les rĂ©gulations annoncent cependant la rĂ©versibilitĂ©, puisqu’elles aboutissent Ă  des corrections s’effectuant en sens inverse des dĂ©formations.

Enfin, lorsque la rĂ©gulation atteint la rĂ©versibilitĂ© entiĂšre, Ă  la suite des articulations progressives de l’intuition, les rapports en jeu se composent en systĂšmes d’ensemble caractĂ©risĂ©s par leur transitivitĂ©, leur associativitĂ© et leur rĂ©versibilité : le groupement opĂ©ratoire est alors atteint, sous des formes concrĂštes, d’abord, puis formelles. C’est Ă  ce dernier niveau seulement que les implications, jusque-lĂ  incomplĂštes, acquiĂšrent la signification stricte et complĂšte qu’elles prĂ©sentent dans la logique des propositions.

La succession des rythmes, rĂ©gulations et groupements, qui caractĂ©rise ainsi le passage des formes d’équilibre les unes aux autres dans le domaine cognitif, se retrouve dans l’explication des phĂ©nomĂšnes affectifs, Ă©tant donnĂ© le caractĂšre indissociable des aspects affectifs et cognitifs propres Ă  toute conduite. Aux rythmes Ă©lĂ©mentaires de caractĂšre sensori-moteur correspondent les rythmes affectifs de caractĂšre instinctif ou Ă©motionnel (Wallon, en particulier, a insistĂ© sur la liaison entre l’émotion et le rythme). Aux rĂ©gulations structurales correspondent les rĂ©gulations de l’« économie de l’action », comme dit P. Janet pour caractĂ©riser les sentiments Ă©lĂ©mentaires, ou les rĂ©gulations des intĂ©rĂȘts Ă  la maniĂšre de ClaparĂšde. Enfin, aux groupements opĂ©ratoires de l’intelligence correspondent les groupements stables et normatifs de valeurs que constituent les sentiments sociaux et moraux : les opĂ©rations affectives qui 1es rĂšglent sont constituĂ©es par les actes de volontĂ©, dont le propre est de rendre les valeurs rĂ©versibles en faisant primer les valeurs supĂ©rieures, mais faibles, sur les valeurs infĂ©rieures, mais fortes (par un reclassement des valeurs en jeu dans une situation donnĂ©e et un retour Ă  l’échelle permanente de l’individu qui fait preuve de volontĂ©).

Ainsi s’orientent vers la nĂ©cessitĂ© des implications logiques ou axiologiques les formes successives d’équilibre qui du rythme psycho-biologique aboutissent Ă  la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire, par l’intermĂ©diaire des divers paliers de rĂ©gulations structurales ou affectives.

§ 4. Le parallélisme psycho-physiologique

Tout ce qui prĂ©cĂšde suppose l’existence d’un certain isomorphisme entre les formes de la conscience, dont le caractĂšre irrĂ©ductible se ramĂšne Ă  un jeu d’implications entre rapports intellectuels ou entre valeurs, et les formes organiques explicables causalement. Le moment est donc venu d’examiner la portĂ©e du principe fameux du « parallĂ©lisme », qui supporte en fait le poids de toutes les difficultĂ©s propres Ă  l’explication gĂ©nĂ©tique et peut-ĂȘtre de la psychologie tout entiĂšre.

Le « problĂšme de l’ñme et du corps » est, en effet, l’un de ceux qui ont le plus entravĂ© la constitution d’une psychologie scientifique, dĂ©cidĂ©e Ă  ne pas choisir entre les solutions mĂ©taphysiques classiques et se trouvant cependant, par la force mĂȘme des choses, en prĂ©sence de lĂ  double sĂ©rie des phĂ©nomĂšnes conscients et physiologiques. MĂȘme Ă  dĂ©finir l’objet de la psychologie par la conduite, on retrouve en toute conduite un aspect mental et un aspect matĂ©riel, ce qui reconduit Ă  la mĂȘme question.

Les solutions mĂ©taphysiques du problĂšme peuvent se ramener Ă  quatre types : les solutions spiritualistes, qui conçoivent l’esprit et le corps comme deux substances interagissant l’une sur l’autre ; les solutions matĂ©rialistes, qui croient Ă  la substance du corps et rĂ©duisent l’esprit au rang d’épiphĂ©nomĂšne ; les diverses solutions idĂ©alistes qui conçoivent inversement le corps comme le produit des notions Ă©laborĂ©es par l’esprit et les solutions monistes qui affirment l’identitĂ© du corps et de l’esprit sous leurs apparences diffĂ©rentes.

Le dĂ©sir des psychologues de constituer leur discipline en une science proprement dite leur interdisait de prendre parti entre ces diverses solutions, puisqu’elles consistent en positions philosophiques qui dĂ©passent l’expĂ©rience et sur lesquelles l’accord est actuellement impossible faute de preuves expĂ©rimentales. Cela ne signifie nullement, comme l’histoire des sciences suffit Ă  nous l’apprendre, qu’un problĂšme philosophique sans solution scientifique concevable jusqu’à un moment donnĂ©, ne change pas de caractĂšre ultĂ©rieurement. Mais actuellement encore, les faits ne permettent pas de dĂ©partager entre les quatre solutions philosophiques connues malgrĂ© l’intĂ©rĂȘt capital qu’aurait la psychologie Ă  pouvoir vĂ©rifier l’une d’entre elle Ă  l’exclusion des trois autres, ou Ă  en trouver une cinquiĂšme.

Les psychologues s’en sont alors tirĂ©s comme on le fait, ou comme on le faisait au xixe siĂšcle dans les cas analogues au sein des sciences expĂ©rimentales : par des dĂ©crets appelĂ©s « principes » et destinĂ©s, non pas Ă  rĂ©soudre le problĂšme, mais Ă  rendre la recherche possible pour tous les esprits, indĂ©pendamment de leur philosophie personnelle, et sans s’exposer Ă  ĂȘtre contredits par l’expĂ©rience. Th. Flournoy a fort bien montré 12 ce rĂŽle heuristique des principes, et a justifiĂ© de cette maniĂšre les deux principes adoptĂ©s par la psychologie scientifique pour mettre fin aux controverses sans issues sur les relations de l’ñme et du corps. Le premier de ces principes est dit « principe du parallĂ©lisme psycho-physiologique » et Flournoy l’énonce comme suit : « Tout phĂ©nomĂšne psychique a un concomitant physiologique dĂ©terminé » (sans naturellement que la rĂ©ciproque soit vraie). Le deuxiĂšme principe constitue comme un corollaire ou un commentaire du premier ; c’est le « principe de dualisme psycho-physiologique » : il n’existe aucun lien (de causalitĂ©, interaction, etc.) entre les phĂ©nomĂšnes psychiques et les phĂ©nomĂšnes physiologiques, sinon prĂ©cisĂ©ment de concomitance. Au total on se trouve donc en prĂ©sence de deux sĂ©ries de phĂ©nomĂšnes, chaque terme de l’une s’expliquant par les antĂ©cĂ©dents de la mĂȘme sĂ©rie sans que l’on ait le droit de faire le saut d’une sĂ©rie Ă  l’autre. De cette maniĂšre, on ne saurait introduire un Ă©tat de conscience Ă  titre de cause au sein des Ă©nergies physiologiques (dont le systĂšme devient ainsi susceptible de conserver sa valeur totale sans entorses au principe de la conservation de l’énergie), pas plus qu’un fait matĂ©riel ne saurait expliquer jamais un Ă©tat de conscience. Psychologie et physiologie travailleront donc parallĂšlement, ce qui peut signifier en collaboration Ă©troite (puisqu’il y a concomitance) mais sans interfĂ©rence de leurs explications respectives.

Une telle position a soulevĂ© un certain nombre d’objections. Le sens commun, tout d’abord, Ă©prouve quelque difficultĂ© Ă  admettre que quand un individu dĂ©cide de lever un bras, sa dĂ©cision consciente ne soit pas cause de ce mouvement, ou que, inversement, quand un verre de vin transforme brusquement sa dĂ©pression en gaĂźtĂ©, l’action matĂ©rielle de l’alcool ne soit pas responsable de ce nouvel Ă©tat de conscience. À cela les parallĂ©listes rĂ©pondent que ce n’est pas la volontĂ© en tant qu’état de conscience qui a fait lever le bras, mais bien le concomitant nerveux de cette dĂ©cision, et que l’alcool n’a pas agi directement sur la conscience pour la rendre gaie, mais sur le concomitant physiologique de l’état de gaĂźtĂ©. Pour subtile qu’elle soit, cette rĂ©ponse est inattaquable logiquement si l’on admet les deux principes Ă  titre de prĂ©misses. Mais, si l’on comprend bien qu’un Ă©tat de conscience ne saurait agir directement sur les muscles ou sur le courant nerveux, ni la structure chimique de l’alcool directement sur la conscience, il semblerait, dans le premier cas, que l’état de conscience (dĂ©cision) ait lui-mĂȘme agi sur son concomitant nerveux (Ă©quivalent physiologique de cette dĂ©cision), tandis que, dans le second cas, le concomitant nerveux (Ă©quivalent physiologique de la gaĂźtĂ©) paraĂźt avoir inversement agi sur son Ă©tat de conscience spĂ©cifique (conscience de la gaĂźtĂ©). Mais, dans l’hypothĂšse du parallĂ©lisme, on attribuera cette diffĂ©rence aux raisons suivantes. Dans le premier cas il s’agit d’un complexe d’interactions nerveuses non univoquement dĂ©terminĂ© par une cause extĂ©rieure, d’oĂč le fait que la dĂ©cision vient en partie de l’intĂ©rieur ; tandis que dans le second cas la liaison est plus directe entre l’alcool absorbĂ© et l’émotion gaie, en tant que mĂ©canisme nerveux : ce serait donc Ă  un caractĂšre interne ou externe des causes que serait due la diffĂ©rence apparente des rapports entre la conscience et son concomitant physiologique dans les deux cas discutĂ©s.

Mais le vrai problĂšme est alors de saisir ce qui, dans une telle hypothĂšse, demeure au pouvoir de la conscience, et en quoi consiste par consĂ©quent l’explication psychologique. Dans le cas du personnage qui lĂšve son bras, on comprend bien que, Ă  la sĂ©rie des causes physiologiques corresponde, dans la conscience, une sĂ©rie parallĂšle de motifs psychologiques ; mais dans le cas de celui qui voit sa dĂ©pression transformĂ©e en gaĂźtĂ© sous l’effet d’un verre de vin, on ne peut expliquer par la sĂ©rie des Ă©tats de conscience comment la gaĂźtĂ© a succĂ©dĂ© Ă  la dĂ©pression sans faire intervenir l’effet du vin lui-mĂȘme : la sĂ©rie psychologique semble alors discontinue.

C’est pourquoi certains auteurs ont rĂ©cusĂ© le principe de parallĂ©lisme, les uns comme P. Janet pour rĂ©tablir une action de l’esprit sur le corps (ce qui nous ramĂšne alors Ă  l’idĂ©e d’une « force » spirituelle), les autres comme H. Wallon pour tout rĂ©duire Ă  l’organisme 13. Pour Wallon la conscience n’apparaĂźt que de façon limitĂ©e, sporadique et sous des formes bien caractĂ©risĂ©es, qui sont alors toujours solidaires d’un appareil neurologique de niveau dĂ©terminé : la seule explication Ă  chercher en psychologie est alors celle des successions gĂ©nĂ©tiques en fonction de la maturation nerveuse et des interactions commandĂ©es par le systĂšme nerveux. Wallon s’en prend d’ailleurs Ă  l’interprĂ©tation du parallĂ©lisme donnĂ©e par Hoeffding, et non pas Ă  celle de Flournoy, c’est-Ă -dire qu’il attaque une philosophie du parallĂ©lisme plus qu’une psychologie expĂ©rimentale, et il n’a pas de peine Ă  montrer que la sĂ©rie psychologique entendue au sens causal, telle que la conçoit Hoeffding pour doubler la sĂ©rie physiologique, est inopĂ©rante et repose sur des postulats dĂ©passant l’expĂ©rience.

Mais, avant de rejeter le parallĂ©lisme, il s’agit prĂ©cisĂ©ment de chercher s’il n’aboutit pas Ă  la condamnation de la conception causale de la conscience pour suggĂ©rer une notion beaucoup plus fĂ©conde de l’analyse spĂ©cifiquement psychologique, qui serait celle de la construction des rapports et de leurs implications, par opposition Ă  la causalitĂ© physiologique. Reprenons, de ce point de vue la discussion des deux exemples choisis, celui de la dĂ©cision de lever le bras et de la gaĂźtĂ© produite par l’alcool.

Dans le premier cas, il va de soi que la dĂ©cision du sujet ne constitue pas un commencement absolu, puisqu’elle aura Ă©tĂ© provoquĂ©e par des motifs prĂ©cis (tels que le dĂ©sir d’atteindre un objet ou la volontĂ© de manifester son opinion par un vote dans une assemblĂ©e, etc.). Nous avons donc Ă  considĂ©rer : 1° Une sĂ©rie physiologique, constituĂ©e par la suite des causes et des effets reliant entre eux les concomitants nerveux des Ă©tats de conscience et les mouvements musculaires de l’organisme. Cela ne signifie pas nĂ©cessairement que chaque idĂ©e, chaque dĂ©sir, etc. corresponde terme Ă  terme sous une forme analogue Ă  un Ă©tat nerveux, et Wallon a beau jeu de montrer qu’une neurologie soumise Ă  une telle analyse psychologique de dĂ©tail serait exposĂ©e aux pires errements (ce que montre l’histoire des thĂ©ories de la localisation cĂ©rĂ©brale, qui ont Ă©tĂ© ordinairement tributaires de la psychologie de l’époque considĂ©rĂ©e). Mais cela signifie qu’aucun Ă©tat de conscience ne constitue une cause susceptible d’intervenir au sein des mĂ©canismes nerveux, ceux-ci s’expliquant par eux-mĂȘmes en une sĂ©rie autonome. 2° La sĂ©rie des Ă©tats de conscience consiste alors, non pas en une suite de causes et d’effets, mais en une suite de rapports opĂ©ratoires ou prĂ©opĂ©ratoires entre les notions et entre des valeurs : dĂ©sir, dĂ©cision et rĂ©alisation constituent, de ce point de vue, deux valeurs, l’une caractĂ©risant l’effet Ă  obtenir (dĂ©sir) l’autre actuelle (rĂ©alisation), transformĂ©es l’une dans l’autre par un facteur (dĂ©cision) soit opĂ©ratoire, au cas oĂč la volontĂ© intervient, soit de simple rĂ©gulation. Mais ni cette volontĂ©, ni cette rĂ©gulation ne constituent en elles-mĂȘmes des causes, puisqu’elles se bornent Ă  dĂ©terminer par implication les valeurs en fonction les unes des autres, et de tout le systĂšme antĂ©rieur des valorisations ; de plus ces valeurs sont attachĂ©es soit Ă  des perceptions soit Ă  des notions, etc., c’est-Ă -dire Ă  des systĂšmes de rapports relevant de rĂ©gulations ou d’opĂ©rations structurales, de telle sorte que le systĂšme des valorisations (dĂ©sirs, satisfactions, etc.) est Ă  chaque instant conditionnĂ© par le dĂ©sĂ©quilibre ou l’équilibre des rapports perceptifs et notionnels s’impliquant eux-mĂȘmes entre eux, autant que par l’échelle des valeurs en jeu. 3° Il y a enfin parallĂ©lisme entre certains Ă©lĂ©ments de la sĂ©rie causale physiologique et la sĂ©rie opĂ©ratoire (ou prĂ©opĂ©ratoire) psychologique. Mais ce parallĂ©lisme n’intĂ©resse qu’une partie de la sĂ©rie physiologique, puisque, en levant son bras, on ne prend nullement conscience de tous les facteurs nerveux et musculaires qui interviennent : il n’y a conscience que de ce qui peut se traduire en valeurs ou en rapports cognitifs et encore sous cette rĂ©serve que les seules raisons devenant conscientes sont celles qui peuvent ĂȘtre rattachĂ©es (par ressemblances ou diffĂ©rences cognitives, et par renforcements ou contrastes de valeurs) aux Ă©lĂ©ments prĂ©cĂ©demment conscients. Il n’y a donc parallĂ©lisme qu’entre les implications, d’une part, et ce qui dans la causalitĂ© physiologique peut y correspondre, d’autre part. On ne saurait alors soutenir lĂ©gitimement que l’une des deux sĂ©ries agisse causalement l’une sur l’autre : les faire interfĂ©rer serait une erreur analogue Ă  celle que l’on commettrait en concluant, de l’existence d’une force attirant l’un vers l’autre deux objets, que cette force est la cause du rapport « 1 plus 1 font 2 ». Certes, l’opĂ©ration psychologique traduit la causalitĂ© physique, comme l’opĂ©ration mathĂ©matique (1 + 1 = 2) traduit la modification physique consistant en la rĂ©union de deux corps, mais il s’agit dans les deux cas d’une traduction qui ajoute quelque chose au texte original tout en laissant Ă©chapper d’autres Ă©lĂ©ments.

Examinons maintenant l’exemple du vin et de la gaĂźtĂ© produite par lui. Ici l’on a : 1° Une sĂ©rie physiologique : la dĂ©pression nerveuse, l’introduction de l’alcool et l’excitation Ă©motionnelle, un Ă©lĂ©ment extĂ©rieur ayant modifiĂ© causalement la dĂ©pression en excitation. 2° Une sĂ©rie psychologique concomitante : conscience de la tristesse et conscience de la gaĂźtĂ© avec entre deux l’action consciente de boire du vin (accompagnĂ©e de perceptions diverses, de notions antĂ©rieures Ă©ventuelles sur l’effet du vin, d’anticipations Ă©ventuelles d’un changement d’état, etc.). 3° Il y a Ă  nouveau parallĂ©lisme, mais, plus encore que dans le cas prĂ©cĂ©dent, ce parallĂ©lisme apparaĂźt comme une traduction, pouvant ĂȘtre plus ou moins complĂšte selon l’expĂ©rience antĂ©rieure de l’individu et le systĂšme des notions dont il dispose. En effet, la diffĂ©rence entre cette seconde sĂ©quence de phĂ©nomĂšnes et celle du bras levĂ© est qu’ici la cause extĂ©rieure intervient entre le premier Ă©tat (mental et physiologique) considĂ©rĂ© et le second Ă©tat, et qu’ainsi aucun lien causal physiologique ou aucune opĂ©ration psychologique ne relie directement la tristesse initiale Ă  la gaĂźtĂ© finale sans passer par cette cause extĂ©rieure qu’est l’ingestion de l’alcool. Mais alors, de deux choses l’une. Ou bien le sujet ne sait rien de l’alcool (ou l’a bu sans s’en douter, etc.), mais la succession des Ă©tats de tristesse et de gaĂźtĂ© est nĂ©anmoins caractĂ©risĂ©e par une certaine continuitĂ© qui caractĂ©rise prĂ©cisĂ©ment sa nature psychologique : plus la tristesse initiale aura Ă©tĂ© profonde et plus la gaĂźtĂ© sera intense par contraste, et il y aura ainsi entre elles non pas un rapport opĂ©ratoire expliquant la transformation de l’une dans l’autre (pas plus qu’il n’y a eu de causalitĂ© physiologique directe puisqu’il y a eu intervention d’une cause extĂ©rieure), mais une rĂ©gulation quasi perceptive des valeurs, la diffĂ©rence Ă©tant surestimĂ©e pour des raisons tenant au dĂ©placement d’équilibre. Ou bien le sujet aura conscience d’avoir bu du vin et saura quelque chose des effets de celui-ci et alors, en plus de la rĂ©gulation affective prĂ©cĂ©dente interviendra une reconstitution notionnelle (avec anticipations, etc.) qui renforcera ou affaiblira la rĂ©gulation affective et qui lui ajoutera une comprĂ©hension intuitive ou mĂȘme opĂ©ratoire de la transformation produite. Ici Ă  nouveau, la sĂ©rie psychologique n’est donc pas causale, mais consiste en une prise de conscience plus ou moins adĂ©quate en termes d’implications.

De façon gĂ©nĂ©rale, si le parallĂ©lisme psycho-physiologique est insoutenable en tant que mise en correspondance de deux sĂ©ries causales autonomes, il ne l’est plus dĂšs que l’on conçoit la sĂ©rie physiologique comme seule causale et la sĂ©rie consciente comme implicatrice, c’est-Ă -dire comme consistant en une construction de rapports se dĂ©terminant les uns les autres Ă  des degrĂ©s divers. Ainsi conçu le parallĂ©lisme fait de la conscience une traduction de la sĂ©rie organique, traduction incomplĂšte puisqu’elle retient seulement certains passages, mais qui donne de ceux-ci une interprĂ©tation nouvelle, ajoutant la valeur et la comprĂ©hension au simple mĂ©canisme causal. DĂšs lors la conscience, qui crĂ©e des liens d’implication entre les valeurs senties et entre les rapports perçus ou conçus, soutient avec les liaisons physiologiques correspondantes une relation analogue Ă  celle que comporte un rapport logique ou mathĂ©matique Ă  l’égard du fait physique qu’il exprime : dans les deux cas, il y a traduction plus ou moins complĂšte, mais qui enrichit le texte traduit en le transposant sur le plan des enchaĂźnements implicatifs. La diffĂ©rence est cependant la suivante. La dĂ©duction mathĂ©matique donne une image presque intĂ©grale des faits physiques reprĂ©sentĂ©s, et les insĂšre en un ensemble de rapports nĂ©cessaires. Au contraire, la conscience, mĂȘme Ă  l’intĂ©rieur des conduites comme telles, c’est-Ă -dire des rĂ©actions qui comportent par dĂ©finition un aspect psychologique et un aspect physiologique (par opposition aux rĂ©actions purement physiologiques), ne traduit en rapports implicatifs qu’une faible partie du processus physiologique intervenant dans les conduites infĂ©rieures, pour n’aboutir Ă  une traduction complĂšte de la connexion causale que sur le terrain des opĂ©rations : dans le rythme, en effet, l’essentiel de la conduite est organique et la conscience ne saisit qu’une alternance d’états reliĂ©s par des rapports implicatifs essentiellement incomplets ; dans les rĂ©gulations cognitives ou affectives, les implications quoique mieux enchaĂźnĂ©es, demeurent encore incomplĂštes parce que le processus causal de la conduite les dĂ©borde toujours en partie ; dans les systĂšmes opĂ©ratoires, enfin, les implications correspondent exactement aux connexions causales, rĂ©elles ou possibles, en jeu dans la conduite et atteignent par consĂ©quent un Ă©tat de nĂ©cessitĂ© complĂšte, chaque rapport conscient Ă©tant entiĂšrement dĂ©terminĂ© par l’ensemble des autres, sans Ă©cart Ă  combler par la causalitĂ© organique. En ce troisiĂšme cas, l’implication consciente en arrive mĂȘme assez vite Ă  dĂ©border la causalitĂ© rĂ©elle, puisqu’elle porte tĂŽt ou tard sur l’ensemble des possibles.

La solution Ă  laquelle nous aboutissons ainsi converge-t-elle avec celle de la thĂ©orie de la Forme et avec celle de Jaspers ? On sait que la thĂ©orie de la Forme, de par la position qu’elle a prise Ă  l’encontre de tout atomisme psychologique, ne croit pas Ă  un parallĂ©lisme Ă©lĂ©ment Ă  Ă©lĂ©ment, mais forme d’ensemble Ă  forme d’ensemble. Ce « principe d’isomorphisme » exprime alors qu’à toute totalitĂ© psychique (perception, acte d’intelligence, etc.) correspond une totalitĂ© physiologique (circuit d’ensemble reliant l’objet perçu au cerveau par l’intermĂ©diaire des organes des sens, mais sans Ă©lĂ©ments privilĂ©giĂ©s tels que p. ex. l’image rĂ©tinienne des thĂ©ories atomistiques). À un tel isomorphisme on ne peut que se rallier aujourd’hui, mais il faut ajouter, croyons-nous, que les « formes » psychiques et les « formes » organiques ne sont pas uniquement semblables Ă  la seule diffĂ©rence prĂšs de la nature consciente des premiĂšres, sans quoi il y aura toujours primat de l’explication physiologique : c’est bien Ă  quoi aboutit la thĂ©orie de la Forme, qui nĂ©glige la construction des rapports en jeu. Or, une « forme » psychique diffĂšre d’une « forme » physiologique mĂȘme « isomorphe », en ce que les rapports dont elle est constituĂ©e sont reliĂ©s entre eux par des liens d’implication ou de prĂ©implication et non pas de causalitĂ©.

Cela conduit-il alors Ă  la position de Jaspers, Ă  laquelle nous avons dĂ©jĂ  fait allusion : la psychologie « explicative » ferait appel aux mĂ©canismes physiologiques, tandis que la psychologie « comprĂ©hensive » se rĂ©fĂ©rerait aux donnĂ©es de la conscience. Mais Jaspers Ă©carte de sa « verstehende Psychologie » la connaissance logique elle-mĂȘme, pour insister sur les donnĂ©es les plus primitives de la conscience consistant toujours en valeurs et rapports cognitifs dont les liens tĂ©moignent d’une prĂ©logique implicatrice ; d’autre part, la genĂšse des opĂ©rations logiques montre leurs attaches avec toute cette organisation prĂ©alable des rapports. La coupure entre le physiologique et le conscient est bien celle de la cause et de l’implication, sans qu’il faille nullement donner Ă  cette derniĂšre un sens intellectualiste Ă©troit, puisqu’elle englobe toutes les valeurs affectives avec les rapports perceptifs et intelligents.

Au total, le principe de parallĂ©lisme psycho-physiologique paraĂźt ainsi acquĂ©rir une portĂ©e qui dĂ©passe de beaucoup celle d’un simple principe heuristique. Sa signification rĂ©elle ne consiste pas seulement Ă  affirmer la concomitance entre la vie de la conscience et certains mĂ©canismes physiologiques, mais encore, en rĂ©duisant la premiĂšre Ă  un systĂšme d’implications et les seconds Ă  des systĂšmes de causes, Ă  postuler l’ajustement possible des deux sortes d’explications fondĂ©es respectivement sur ces deux types de connexions. C’est en cela que consiste le vĂ©ritable intĂ©rĂȘt Ă©pistĂ©mologique de ce principe : en derniĂšre analyse, le principe de parallĂ©lisme constitue, en effet, un instrument de collaboration entre deux mĂ©thodes de pensĂ©e, ou deux langages Ă  traduire l’un dans l’autre : le langage idĂ©aliste de la rĂ©duction du rĂ©el aux jugements et aux valeurs de la conscience, et le langage rĂ©aliste de l’explication de l’esprit par la physiologie. C’est ce qui nous reste Ă  examiner Ă  titre de conclusion.

La psychologie est la science des conduites et les conduites sont des actions qui se prolongent en opĂ©rations mentales. L’action engendre des schĂšmes, qui s’organisent entre eux selon certains systĂšmes de rythmes puis de rĂ©gulations, dont la forme terminale d’équilibre est le groupement opĂ©ratoire. L’aspect psychologique de la conduite est donc celui d’une construction de rapports perceptifs ou intuitifs, de notions et de valeurs, cette construction mĂȘme consistant en une productivitĂ© opĂ©ratoire doublant de plus en plus complĂštement la causalitĂ© physiologique. Si le rythme et la rĂ©gulation englobent encore des causes dans leur contexture mĂȘme, l’opĂ©ration rationnelle n’est en effet plus une cause, mais une source de nĂ©cessitĂ© de plus en plus Ă©purĂ©e : ni la raison qui dĂ©duit ne peut ĂȘtre dite la cause des conclusions de cette dĂ©duction, ni mĂȘme la volontĂ© qui dĂ©cide ne peut ĂȘtre regardĂ©e comme une cause, puisque son action consiste Ă  dĂ©valoriser une valeur actuelle trop forte et Ă  revaloriser par la dĂ©marche inverse une valeur antĂ©rieure en voie d’ĂȘtre oubliĂ©e. La volontĂ© comme la raison construisent donc valeurs ou notions, et ne sont causes d’aucun fait matĂ©riel, bien que leur exercice suppose naturellement une causalitĂ© physiologique concomitante (mais qui, elle, n’engendre ni valeurs ni notions).

Or, cette construction dans laquelle s’engagent les implications aboutit en fin de compte Ă  ce puissant systĂšme d’opĂ©rations et de notions que sont les idĂ©es de nombre et d’espace, de temps, de matiĂšre et de causalitĂ© mĂȘme. Or, ces notions permettent aux mathĂ©matiques et aux parties dĂ©ductives de la physique de dĂ©passer l’expĂ©rience immĂ©diate et de l’assimiler sous la forme d’une explication rationnelle. De ce point de vue les rĂ©alitĂ©s physico-chimiques et physiologiques qui semblent dominer les formes Ă©lĂ©mentaires de la vie mentale (dont elles sont en partie concomitantes, mais qu’elles dĂ©bordent largement par ailleurs) en dĂ©pendent finalement dans la mesure oĂč elles sont elles-mĂȘmes comprises et reconstruites par la pensĂ©e scientifique, qui est la forme la plus Ă©levĂ©e de cette mĂȘme vie mentale. C’est pourquoi (voir § 1), si tant est que la physiologie deviendra un jour exacte et donnera prise Ă  la dĂ©duction mathĂ©matique, cette assimilation de la matiĂšre par la dĂ©duction consciente s’affirmera fĂ©conde comme en physique, et la physiologie connaĂźtra alors un double parallĂ©lisme : celui de la conscience individuelle et d’une partie de l’organisme, et celui de l’organisme entier et d’une partie de la conscience mathĂ©matique. Ainsi le principe de l’explication psychologique, que la distinction et l’isomorphisme des implications et des causes contribuent Ă  lĂ©gitimer et Ă  diffĂ©rencier du principe de l’explication physiologique, loin de faire figure de notion secondaire et superfĂ©tatoire comme les organicistes voudraient nous le faire croire, est de nature Ă  conditionner un jour la physiologie elle-mĂȘme.

Mais inversement, il est clair que, toute conduite englobant des rĂ©actions physiologiques indispensables Ă  son efficacitĂ© causale (par opposition Ă  la construction implicatrice qu’elle constitue psychologiquement), l’explication physiologique domine la psychologie Ă  l’autre extrĂ©mitĂ©, c’est-Ă -dire en ce qui concerne les dĂ©buts et non plus le terme de l’évolution mentale. Oscillant entre la logique (avec les mathĂ©matiques) et la physiologie, la psychologie ne saurait aboutir Ă  aucune explication entiĂšre sans le secours des donnĂ©es biologiques. Si donc elle parvient, d’une part, Ă  une interprĂ©tation de la pensĂ©e, et par lĂ  de la dĂ©duction scientifique qui domine ou dominera tĂŽt ou tard, la physiologie elle-mĂȘme, la psychologie, d’autre part, est subordonnĂ©e Ă  la physiologie quant aux racines de sa connaissance mĂȘme.

Ainsi se retrouve, une fois de plus, le cercle des sciences sur lequel nous avons si souvent insistĂ©. Or, l’intĂ©rĂȘt du problĂšme qui nous occupe ici est que prĂ©cisĂ©ment le cercle des connaissances scientifiques, qui repose sur celui du sujet et de l’objet, et le principe du parallĂ©lisme psycho-physiologique sont Ă©troitement solidaires : un tel principe marque, en effet, sous la forme prudente et peut-ĂȘtre provisoire d’une simple concomitance, le point de jonction entre le langage idĂ©aliste ou implicateur, qui est celui de la pensĂ©e psychologique et mathĂ©matique, et le langage rĂ©aliste ou causal qui est celui de la physique et de la physiologie. Plus prĂ©cisĂ©ment, de mĂȘme que la physique occupe la zone de jonction entre la dĂ©duction mathĂ©matique nĂ©cessaire et l’expĂ©rience rĂ©elle ou causale, de mĂȘme, et Ă  l’autre extrĂ©mitĂ© du diamĂštre de ce cercle, la psychologie est situĂ©e au point de rencontre entre la forme la plus complexe de cette rĂ©alitĂ© physique et causale (la rĂ©alitĂ© vivante) et la forme la plus Ă©lĂ©mentaire de la construction des rapports conscients qui aboutiront Ă  la dĂ©duction elle-mĂȘme. C’est alors en vue de ne pas prĂ©juger du mode de fermeture d’un tel cercle que le principe de parallĂ©lisme parle de simple concomitance, mais le problĂšme lui-mĂȘme reste naturellement ouvert quant Ă  d’autres modes de fermeture possibles, c’est-Ă -dire d’autres rapports entre la construction mentale opĂ©ratoire et la causalitĂ© physiologique.

C’est, il va de soi, Ă  la recherche scientifique elle-mĂȘme et non pas Ă  l’épistĂ©mologie Ă  rĂ©soudre un tel problĂšme, donc Ă  maintenir le parallĂ©lisme ou Ă  le remplacer par une de ces formules imprĂ©vues dont l’histoire des sciences abonde. Mais, Ă  cet Ă©gard, une possibilitĂ© au moins reste en vue, par analogie avec ce que l’on a constatĂ© dans l’évolution d’autres problĂšmes de frontiĂšres : c’est que, un jour, la neurologie et la psychologie s’assimilent rĂ©ciproquement ou constituent une science commune telle qu’est la « chimie physique » (ou « chimie thĂ©orique ») situĂ©e entre la physique et la chimie. Supposons, en effet, qu’une psychologie opĂ©ratoire devienne assez prĂ©cise pour pouvoir formuler l’ensemble des structures et des transformations conduisant des rythmes et des rĂ©gulations infĂ©rieures aux opĂ©rations supĂ©rieures. Supposons d’autre part, que la physiologie devienne assez exacte pour donner lieu au calcul et Ă  la dĂ©duction. Il n’est nullement impossible que la construction psychologique exprimĂ©e en formules logistiques ou mĂ©triques (et probabilistes) apparaisse alors comme exprimant par ailleurs les rapports les plus gĂ©nĂ©raux en jeu dans la physiologie abstraite ou mathĂ©matique. Le parallĂ©lisme psycho-physiologique deviendrait, en ce cas et sans plus, un parallĂ©lisme de la dĂ©duction et de l’expĂ©rience.

Quoi qu’il en soit de la rĂ©alisation d’un tel rĂȘve, il nous apprend une fois de plus qu’il est inutile de craindre les soi-disant rĂ©ductions du supĂ©rieur Ă  l’infĂ©rieur, car ces rĂ©ductions ont toujours abouti dans les sciences exactes (dont la biologie est hĂ©las bien Ă©loignĂ©e encore) Ă  une assimilation rĂ©ciproque, pour autant que le supĂ©rieur n’était pas dĂ©formĂ© d’avance par des simplifications illĂ©gitimes. Que l’on pense ainsi aux rapports de la gravitation avec la gĂ©omĂ©trie de l’espace rĂ©el, ou de l’affinitĂ© chimique avec l’électricitĂ©, etc., et l’on comprendra combien le problĂšme des rapports entre le physiologique et le mental est loin d’ĂȘtre rĂ©solu par les prĂ©tentions organicistes et combien le principe de parallĂ©lisme peut encore rĂ©server de surprises en son Ă©volution future. Par analogie avec ce que pensent les physiciens quant aux relations entre la vie et la physico-chimie (chap. IX § 8), la biologie ne saurait, en effet, devenir « gĂ©nĂ©rale » qu’à la condition d’englober dans ses explications celle des phĂ©nomĂšnes mentaux sans dĂ©truire ce qu’ils prĂ©sentent de particulier. Il sera donc nĂ©cessaire de concevoir l’existence de mĂ©canismes communs aux deux domaines à la fois (tels que sont prĂ©cisĂ©ment les mĂ©canismes de la construction des « formes », de l’anticipation, de l’assimilation et de l’accommodation, de leur Ă©quilibre plus ou moins rĂ©versible, etc.) et susceptibles par leur composition mĂȘme d’expliquer, d’une part, les rĂ©actions biologiques Ă©lĂ©mentaires (conservation de la forme, etc.) et, d’autre part, les structures mentales conduisant du rythme organique aux groupements opĂ©ratoires. C’est Ă  cette condition que l’on comprendra simultanĂ©ment comment les opĂ©rations de la pensĂ©e sont capables d’exprimer le rĂ©el, en tant que plongeant leurs racines physiologiques jusque dans la matiĂšre physico-chimique, et sont susceptibles, d’autre part, d’expliquer le dĂ©veloppement de la connaissance elle-mĂȘme, y compris la connaissance biologique. C’est en ce sens que le principe du parallĂ©lisme psycho-physiologique collabore prĂ©cisĂ©ment, en attendant, Ă  la fermeture du cercle des disciplines scientifiques.

§ 5. La position de la logique

La psychologie est une science d’observation et d’expĂ©rience, qui ne rencontre les rĂ©alitĂ©s logiques que sous la forme des opĂ©rations de la pensĂ©e du sujet lui-mĂȘme, objet de son Ă©tude, et encore seulement lorsque cette pensĂ©e atteint un certain Ă©quilibre et devient donc susceptible de composition proprement opĂ©ratoire. C’est de la mĂȘme maniĂšre que la psychologie rencontre les rĂ©alitĂ©s mathĂ©matiques, en cherchant Ă  expliquer comment se dĂ©veloppe la pensĂ©e : le nombre, l’espace et les notions fondamentales de la construction mathĂ©matique apparaissent ainsi comme des produits nĂ©cessaires du dĂ©veloppement mental, solidaires des opĂ©rations logiques elles-mĂȘmes.

Mais alors il y a cercle, et un cercle souvent reprochĂ© par les philosophes aux psychologues qui Ă©tudient la formation de la logique : la logique et les mathĂ©matiques sont elles-mĂȘmes au point de dĂ©part de toutes les sciences, et les normes de la logique constituent la condition prĂ©alable de la pensĂ©e scientifique du psychologue, lequel cherche par ailleurs Ă  en retracer la genĂšse. Un tel cercle est, en effet, inĂ©luctable, mais, loin d’ĂȘtre vicieux, il atteste prĂ©cisĂ©ment l’existence du cercle des disciplines scientifiques, en leur ensemble, que nous venons de rappeler. Seulement, l’admission de ce dernier cercle soulĂšve une autre difficultĂ©, que les logiciens et les mathĂ©maticiens seraient alors en droit d’objecter Ă  la psychologie. Le point de dĂ©part de la sĂ©rie des sciences, c’est-Ă -dire la logique et les mathĂ©matiques, est caractĂ©risĂ© par la dĂ©duction pure, et c’est par une suite de complications non dĂ©duites que l’on en arrive aux sciences empiriques, telles que la biologie, la psychologie et la sociologie. Comment donc, de ce point d’arrivĂ©e inductif ou expĂ©rimental, va-t-on fermer le cercle dans le sens d’un passage Ă  la science dĂ©ductive ? Plus prĂ©cisĂ©ment, la logique Ă©tudiĂ©e par le logicien est un produit rĂ©flexif de sa propre pensĂ©e, ou de celle du mathĂ©maticien, tandis que la logique Ă©tudiĂ©e par le psychologue est une dĂ©duction vivante et spontanĂ©e situĂ©e dans l’esprit du sujet d’observation et non pas du psychologue. Comment donc relier ces extrĂȘmes pour assurer la continuitĂ© du cercle ?

La question est sans issue si on la pose du point de vue d’une logique mĂ©taphysique, prĂ©tendant atteindre les vĂ©ritĂ©s premiĂšres et permanentes de la pensĂ©e. Mais une telle prĂ©tention Ă  l’universalitĂ© dans le temps et dans l’espace se heurte aux faits gĂ©nĂ©tiques et historiques, qui suggĂšrent au contraire l’hypothĂšse d’une variation possible des structures individuelles et des normes collectives : une Ă©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique, qui ne connaĂźt ni vĂ©ritĂ©s Ă©ternelles ni principes premiers ne saurait donc placer une logique mĂ©taphysique au point de dĂ©part de la science. D’autre part, pour autant que les mathĂ©matiques reposent sur la logique, ce n’est pas en une telle logique mĂ©taphysique qu’elles cherchent leurs fondements, mais bien, et exclusivement, sur le terrain de cette logique devenue elle-mĂȘme scientifique qu’est la logistique, dotĂ©e d’un algorithme symbolique prĂ©cis.

Nous avons vu, en effet, que les mathĂ©maticiens cherchent aujourd’hui la solution du problĂšme des fondements dans deux directions essentielles, et aussi bien n’en voit-on pas d’autres possibles sans sortir du domaine des mĂ©thodes scientifiques elles-mĂȘmes. Les uns cherchent Ă  expliquer les notions mathĂ©matiques par la psychologie, tel PoincarĂ© interprĂ©tant l’espace et le groupe des dĂ©placements au moyen de la motricitĂ© effective de l’organisme ; les autres appuient les notions mathĂ©matiques sur les notions logiques Ă©lĂ©mentaires et en appellent Ă  la logistique. Or, si la logique elle-mĂȘme procĂšde de la psychologie, comme nous le supposions Ă  l’instant, ces deux solutions se rĂ©duiraient en dĂ©finitive Ă  une seule, et c’est ce que nous allons chercher Ă  soutenir.

C’est donc de la logistique qu’il s’agit maintenant de dĂ©terminer sa position dans le cercle des sciences. Or, de ce point de vue, la question se simplifie notablement, car la logistique constitue, cela est bien clair, le modĂšle de la science axiomatique. Le logisticien procĂšde dĂ©ductivement, partant du minimum de notions premiĂšres et d’opĂ©rations, pour reconstruire le plus rigoureusement possible l’ensemble des propositions exprimant la cohĂ©rence formelle de la pensĂ©e. Mais une axiomatique consiste en l’axiomatisation de quelque chose, et d’une rĂ©alitĂ© qui, avant cette formalisation particuliĂšre, Ă©tait accessible Ă  une connaissance plus directe : ainsi l’axiomatisation du nombre ou de l’espace portent sur ces rĂ©alitĂ©s que sont le nombre ou l’espace, connues avant les axiomatisations de Peano, de Hilbert, etc. À une axiomatique correspond donc une science « rĂ©elle », par opposition Ă  « formalisĂ©e » (« rĂ©elle » signifiant simplement qu’elle atteint un degrĂ© moindre de formalisation quel que soit ce degrĂ©). De quoi la logistique constitue-t-elle donc l’axiomatisation et quelle est la science rĂ©elle qui lui correspond en fait ?

On dira que la logistique est l’axiomatisation de la logique formelle elle-mĂȘme. Mais de quelle logique formelle, et qu’est-ce que la logique indĂ©pendamment de son axiomatisation ? S’il s’agit d’une logique mĂ©taphysique, on retombe alors, non seulement dans les difficultĂ©s gĂ©nĂ©tiques rappelĂ©es Ă  l’instant, mais encore sur cet obstacle fondamental qu’une logique mĂ©taphysique appuie nĂ©cessairement le vrai sur quelque rĂ©alitĂ© absolue : les IdĂ©es, la pensĂ©e divine, etc. ; or, en philosophie, l’absolu prĂ©sente cet inconvĂ©nient d’ĂȘtre toujours relatif aux systĂšmes qui l’invoquent, c’est-Ă -dire d’ĂȘtre essentiellement variable. Si l’on renonce donc Ă  recourir Ă  un absolu, la logique formelle ne saurait ĂȘtre que l’analyse de la pensĂ©e vraie. La considĂ©rer comme la description d’un simple langage reviendrait au mĂȘme, car un tel langage doit alors ĂȘtre rĂ©glĂ© selon des normes cohĂ©rentes, ce qui nous ramĂšne Ă  la pensĂ©e vraie. Mais que signifie alors « vraie », indĂ©pendamment d’une axiomatisation ? Autrement dit, demeure-t-il aujourd’hui une place pour une logique non axiomatique, entre la psychologie de la pensĂ©e et la logistique ?

En fait, la seule diffĂ©rence essentielle entre la logique non axiomatique et la psychologie des opĂ©rations formelles est que la premiĂšre accorde aux propositions qu’elle Ă©tudie les qualitĂ©s de « vraie » et de « fausse » tandis que la psychologie constate simplement que les sujets pensants, Ă©tudiĂ©s par ses diverses mĂ©thodes, accordent spontanĂ©ment aux propositions qu’ils emploient les mĂȘmes qualitĂ©s de vraies et de fausses. Autrement dit les normes que prescrit le logicien ne sont pas prescrites par le psychologue, mais le psychologue reconnaĂźt Ă  titre de fait que les sujets Ă©tudiĂ©s par elle se les prescrivent eux-mĂȘmes (en liaison avec l’action et la vie sociale, etc., et dans certains Ă©tats d’équilibre situĂ©s au terme du dĂ©veloppement de la pensĂ©e individuelle). La question est alors de savoir de quel droit le logicien prescrit des normes. Si c’est au nom d’une axiomatisation progressive, soit : mais en ce cas il s’engage dans la direction logistique, et la seule logique normative devient donc la logistique, tandis que la seule Ă©tude non axiomatique de la pensĂ©e sera la psychologie des opĂ©rations de la pensĂ©e. Si ce n’est pas au nom d’une axiomatique, c’est alors en examinant les normes de sa propre pensĂ©e ainsi que de celle des autres : mais, en ce second cas, le logicien ne fait rien de plus que de la psychologie, en limitant son analyse aux « faits normatifs » et sans les replacer dans le contexte entier de leur Ă©volution. Bref, une logique non axiomatique est aujourd’hui sans objet ou bien elle lĂ©gifĂšre elle-mĂȘme, et il lui faut alors s’axiomatiser, ou bien elle dĂ©crit simplement ce que la pensĂ©e commune considĂšre comme normatif, et elle fait alors de la psychologie. La logique non axiomatique, dont l’enseignement ne dure qu’à la faveur des traditions universitaires immuables, tend donc Ă  se scinder en deux branches, dont la distinction seule leur confĂšre une signification positive : la logistique, ou discipline axiomatique, et la psychologie des opĂ©rations de la pensĂ©e, ou discipline expĂ©rimentale. C’est donc bien cette partie de la psychologie qui constitue la science rĂ©elle correspondant Ă  l’axiomatisation logistique.

On peut par consĂ©quent dire, sans Ă©quivoque aucune, que la logistique est une axiomatisation des opĂ©rations de la pensĂ©e, et que la science rĂ©elle correspondance, c’est-Ă -dire celle qui Ă©tudie le mĂȘme objet mais sans l’axiomatiser, n’est autre que la psychologie de ces opĂ©rations, c’est-Ă -dire la partie spĂ©ciale de la psychologie de la pensĂ©e qui s’occupe des formes d’équilibre et des modes d’organisation des opĂ©rations. Ainsi rĂ©parties, les deux disciplines trouvent alors leurs rapports naturels et mĂȘme l’occasion d’une collaboration fĂ©conde. En effet, si l’explication proprement psychologique consiste, comme nous avons essayĂ© de le montrer dans ce chapitre, en une reconstitution des rapports et des opĂ©rations effectuĂ©es par le sujet lui-mĂȘme, il y aura tout intĂ©rĂȘt, en vue d’une telle analyse, Ă  connaĂźtre les schĂ©mas, mĂȘme abstraits et symboliques, que la logistique construit pour rendre compte des connexions entre opĂ©rations formelles, Ă©tant donnĂ© que ces schĂ©mas traduisent, en les idĂ©alisant, les structures les plus Ă©voluĂ©es et les mieux Ă©quilibrĂ©es de la pensĂ©e. D’autre part, dans la mesure oĂč la psychologie gĂ©nĂ©tique met en Ă©vidence le fait que le dĂ©veloppement des opĂ©rations ne procĂšde pas par construction de termes isolĂ©s, avec mise en relation aprĂšs coup, mais par systĂšmes d’ensemble ou totalitĂ©s opĂ©ratoires susceptibles de composition transitive et rĂ©versible, la logistique aura intĂ©rĂȘt de son cĂŽtĂ© Ă  axiomatiser ces ensembles comme tels et non pas seulement les Ă©lĂ©ments dont ils sont composĂ©s. Chaque problĂšme soulevĂ© par l’une de ces deux disciplines prĂ©sente donc une signification correspondante dans l’autre, sans que pour autant les mĂ©thodes de l’une soit applicable sur le terrain de l’autre 14.

Cela Ă©tant, on comprend comment se ferme le cercle des sciences, grĂące Ă  l’ensemble des disciplines comprises entre la biologie et les mathĂ©matiques, puisque la logistique n’est pas autre chose que l’axiomatisation d’un systĂšme de faits essentiellement mentaux, et que ces faits comportent par ailleurs une dimension psycho-physiologique. On saisit d’autre part, et rĂ©ciproquement, pourquoi la psychologie oscille entre la physiologie et la logique sans se confondre avec aucune des deux. MalgrĂ© le succĂšs croissant de l’explication physiologique, en effet, des limites lui demeurent assignĂ©es par l’existence de la nĂ©cessitĂ© opĂ©ratoire. Mais inversement, si la psychologie reconnaĂźt la nĂ©cessitĂ© logique parmi les faits qu’elle Ă©tudie, elle l’analyse seulement en tant que rĂ©alitĂ© s’affirmant peu Ă  peu au cours du dĂ©veloppement mental et se diffĂ©renciant toujours davantage de la causalitĂ© physiologique : la psychologie n’interfĂšre ainsi en rien avec la logique, qui se rĂ©serve l’analyse axiomatique de cette mĂȘme nĂ©cessitĂ© opĂ©ratoire, mais selon un schĂ©ma abstrait et formel. Dire que la psychologie s’appuie sur la logique ne signifie donc pas qu’elle se subordonne Ă  la logistique, mais seulement qu’elle rencontre le fait logique exactement au mĂȘme titre que le fait mathĂ©matique et qu’elle peut recourir alors Ă  la logistique comme aux mathĂ©matiques pour l’aider Ă  les comprendre bien qu’elle les Ă©tudie par ses propres moyens.

Mais cette fermeture du cercle implique Ă©galement, il va sans dire, l’intervention de la sociologie, au double point de vue des opĂ©rations envisagĂ©es Ă  titre de conduites, puisque ces conduites sont sociales autant qu’individuelles, et de l’axiomatisation logistique, puisque celle-ci porte sur les « propositions » liĂ©es au langage collectif, autant que sur les opĂ©rations en gĂ©nĂ©ral.