Chapitre II. La flottaison des corps 1 et lâĂ©limination des contradictions a
En prĂ©sence dâun certain nombre dâobjets disparates le sujet est priĂ© de les classer selon quâils flottent ou non sur lâeau ; puis (la classification terminĂ©e) dâindiquer pour chaque objet les raisons de son classement. AprĂšs quoi, le sujet fait lâexpĂ©rience, en disposant dâun ou plusieurs baquets dâeau ; enfin, on lui demande de rĂ©sumer les rĂ©sultats observĂ©s, ce qui suggĂšre au sujet, sâil ne lâa pas fait spontanĂ©ment, de dĂ©gager la loi 2.
Cette loi de la flottaison ne porte pas, comme celle dont il a été question au chapitre précédent, sur des notions qui sont toutes accessibles au niveau des opérations concrÚtes, car ni la conservation du volume ni par conséquent la notion de densité ne sont élaborées de façon systématique avant le niveau III A (11-12 ans), tandis que la conservation du poids et certains schÚmes préparant la notion de densité sont acquis dÚs le sous-stade II B.
Or, la loi Ă trouver Ă©tant que les corps flottent sâils sont de densitĂ© ou de poids spĂ©cifique infĂ©rieurs Ă ceux de lâeau, il intervient en cette loi deux relations : celle de densitĂ© (ou rapport du poids au volume) et la relation entre le poids de lâobjet (sa densitĂ© sâil est plein, ou le poids de sa matiĂšre et de lâair quâil contient) et le volume dâeau correspondant. Il sâagit en outre de construire une classification, comportant la classe des corps qui flottent sur lâeau et celle de ceux qui ne flottent pas, plus deux autres classes Ă©ventuelles : celle des corps qui flottent sur lâeau en certaines situations et pas en dâautres (tels les corps vides qui peuvent ĂȘtre pleins dâair ou dâeau) et celle des corps qui restent entre deux eaux. La loi cherchĂ©e est en dĂ©finitive une relation entre deux grandes classes : celle des corps dont la densitĂ© est infĂ©rieure Ă celle de lâeau, et celle des corps dont la densitĂ© est supĂ©rieure.
Mais cette loi constitue aussi une relation unique et non contradictoire. Or, pour construire une telle relation, il faut en rĂ©alitĂ© dâabord Ă©liminer une sĂ©rie de contradictions souvent difficiles Ă Ă©viter (dans la mesure, par exemple, oĂč lâexplication est orientĂ©e dans la direction du poids seul, alors il peut arriver que ce soit tantĂŽt les corps les plus lourds qui flottent, tantĂŽt les plus lĂ©gers), puis dĂ©gager lâĂ©lĂ©ment commun Ă plusieurs explications diffĂ©rentes (poids, volume, air, etc.). Si les plus simples des contradictions peuvent ĂȘtre Ă©cartĂ©es grĂące aux seules opĂ©rations concrĂštes, lâĂ©limination des plus subtiles et surtout lâunicitĂ© de lâexplication finale supposent par contre un jeu dâimplications, câest-Ă -dire lâintervention des opĂ©rations formelles de propositions. Câest pourquoi, comme celui du prĂ©cĂ©dent, lâobjet de ce chapitre est bien fait pour introduire Ă lâĂ©tude du passage entre la pensĂ©e concrĂšte et la pensĂ©e formelle.
§ 1. Le stade I
Le niveau I (jusque vers 7-8 ans) est dâun grand intĂ©rĂȘt pour notre propos : loin de tĂ©moigner dâemblĂ©e de la recherche dâune explication unique et non contradictoire, les petits se satisfont au contraire dâinterprĂ©tations multiples et souvent contradictoires entre elles. Bien plus, du point de vue de la classification en deux classes seulement (corps flottants et non flottants), on doit distinguer un sous-stade I A au cours duquel le sujet ne parvient mĂȘme pas Ă cette dichotomie Ă©lĂ©mentaire, parce que ses jugements successifs sur un seul objet sont encore contradictoires.
Le sous-stade I A
Les enfants de ce premier sous-stade parviennent parfois Ă prĂ©voir quâun objet dont ils ont constatĂ© la flottaison ou la non-flottaison conservera ses propriĂ©tĂ©s, mais, faute dâen trouver lâexplication, ils nâĂ©tendent pas les propriĂ©tĂ©s Ă dâautres objets analogues ; en outre, ils ne conçoivent mĂȘme pas ces propriĂ©tĂ©s comme nĂ©cessairement constantes (pour un objet identique), ce qui rend impossible une lecture objective de lâexpĂ©rience :
Iea (4 ans) dit, par exemple, dâun morceau de bois que « il reste dessus. Lâautre jour jâen ai jetĂ© dans lâeau et il est restĂ© dessus. » Mais un moment aprĂšs : « Le bois ? â Il nagera partout. â Et celui-ci (un morceau plus petit) ? â Le petit bois plongera. â Mais tu mâas dit que le bois nagera ? â Non, je nâai pas dit. » Lors dâune premiĂšre prĂ©sentation il dit du fil de fer : « Il restera dessus. » Un moment aprĂšs (deuxiĂšme prĂ©sentation) : « Le fil de fer va au fond (il nâa pas fait lâexpĂ©rience). â Et ce poids (mĂ©tal) ? â Il nagera. â Le bois ? â Il nagera partout. â Le fil de fer (troisiĂšme prĂ©sentation) ? â Il nagera. » Enfin, de deux aiguilles de mĂ©tal semblables en tout, il dit le contraire : « Celle-lĂ Â ? â Elle flottera. â Et celle-lĂ Â ? â Elle plongera. » Il faut ajouter que si lea gĂ©nĂ©ralise aussi peu, ses explications se rĂ©duisent Ă ceci : « Le caillou ? â Il coulera. â Pourquoi ? â Parce quâil reste en bas. »
Mic (5 ans) prĂ©voit quâune planche coulera. LâexpĂ©rience qui suit ne le dĂ©trompe pas : « (Il appuie de toutes ses forces pour la maintenir sous lâeau) Tu veux rester, coquine ! â Elle restera toujours sur lâeau ? â Sais pas. â Elle peut rester au fond, une autre fois ? â Oui. »
Il rĂ©sulte de telles rĂ©actions que la classification est impossible. Elle lâest dâabord faute de raison permettant de rĂ©partir les objets en deux classes. Pour construire la classe des objets qui flottent et celle des corps qui ne flottent pas, une premiĂšre possibilitĂ© consiste en effet Ă invoquer une qualitĂ© commune qui serait en mĂȘme temps la raison de la flottaison ou de son contraire : or, ces sujets nâinvoquent pas encore de telles explications et se bornent Ă chercher la cause du fait dans sa description. On peut aussi, il est vrai, classer les objets a posteriori, au vu de leurs propriĂ©tĂ©s Ă lâexpĂ©rience. Mais encore faut-il que les propriĂ©tĂ©s soient constantes. Or, la classification est Ă nouveau impossible Ă ce second point de vue, puisque : 1) Un mĂȘme objet ne conserve pas nĂ©cessairement ses propriĂ©tĂ©s (cf. le fil de fer chez Iea et la planche chez Mic) ; 2) Deux objets pareils en tout nâont pas les mĂȘmes propriĂ©tĂ©s (cf. les aiguilles chez Iea) ; 3) Les objets analogues ne les ont pas non plus (cf. le petit bois qui coule et le gros qui flotte : Iea).
On dira que ce ne sont pas lĂ des contradictions, mais simplement une certaine inconstance (fluctuations) attribuĂ©e au rĂ©el. Par exemple un mĂȘme nuage peut donner de la pluie Ă un moment donnĂ© et pas Ă un autre, et, de deux nuages semblables, lâun peut en produire et lâautre pas. Mais le mĂ©tĂ©orologiste cherche malgrĂ© tout Ă gĂ©nĂ©raliser et il continue, en dĂ©pit des risques inhĂ©rents Ă sa profession, de postuler la dĂ©ductivitĂ© du rĂ©el : il explique alors les rĂ©sistances du rĂ©el par lâintervention du hasard, et conclut nĂ©anmoins quâĂ conditions identiques les rĂ©sultats seront les mĂȘmes. Lâenfant du niveau I A, au contraire, ne cherche pas Ă rendre le rĂ©el dĂ©ductible, et ne sait pas encore distinguer le dĂ©ductible du hasard. Il ne postule pas non plus que, Ă conditions Ă©gales, les rĂ©sultats seraient semblables. Il est vrai quâil lâadmet en certains cas (cf. le bois qui flotte parce quâil a flottĂ© « lâautre jour » : Iea). Mais prĂ©cisĂ©ment, il lâadmet en certains et pas en dâautres, sans pouvoir discerner les raisons de rĂ©pĂ©tition et les raisons de variation.
Ce serait donc commettre le « sophisme de lâimplicite » que de prĂȘter aux sujets du niveau I A les raisonnements probabilistes du mĂ©tĂ©orologiste, et, comme dĂšs le stade II A ils rechercheront la constance et construiront des classes Ă qualitĂ©s gĂ©nĂ©rales, il nâest aucune raison de ne pas considĂ©rer ces rĂ©actions successives telles quâelles se prĂ©sentent : il convient dâattribuer aux sujets des niveaux II A et suivants la recherche de la non-contradiction, et Ă ceux du niveau I A, non pas la recherche de la contradiction, ni mĂȘme sans doute lâimpermĂ©abilitĂ© radicale Ă la contradiction, mais tout au moins lâindiffĂ©rence devant la contradiction lorsque le problĂšme causal ne peut pas ĂȘtre rĂ©solu (il ne lâest pas non plus au niveau II A, mais lâenfant postule dĂ©jĂ la possibilitĂ© dâune solution cohĂ©rente, et cela suffit pour le pousser Ă la recherche dâune Ă©limination des contradictions).
Le sous-stade I B
Au niveau I B, lâenfant sâessaie Ă classer les objets de façon stable en flottants et en non flottants, mais il ne parvient pas Ă une classification cohĂ©rente, pour les trois raisons suivantes, dont la premiĂšre est logiquement lĂ©gitime, mais les deux autres relatives Ă la pensĂ©e prĂ©opĂ©ratoire : 1) Ne trouvant pas la loi (quand mĂȘme il commence Ă la rechercher), le sujet se contente dâexplications multiples, dâoĂč une sĂ©rie de sous-classes difficiles Ă emboĂźter hiĂ©rarchiquement ; 2) En prĂ©sence de lâexpĂ©rience lâenfant trouve de nouvelles explications et ajoute ainsi de nouvelles divisions Ă sa classification, mais sans remaniement dâensemble ; 3) Certaines de ces classifications sont contradictoires.
Tosc (5 ; 6) rĂ©partit en deux classes, dĂšs avant lâexpĂ©rience, les objets prĂ©sentĂ©s : la classe B (objets restant sur lâeau) et la classe Bâ (objets coulant au fond de lâeau). La classe B comporte sept sous-classes : (A1). Les objets qui « nagent » ou flottent parce que câest leur nature : les bateaux et les canards (« Mon petit canard qui nage comme les vrais »). (A2) Les petits (les « tout petits cailloux », les jetons, les aiguilles). (A3) Les lĂ©gers (les petits cailloux flottent « parce que câest pas lourd », et appartiennent ainsi simultanĂ©ment Ă A2 et Ă A3, mais une plaque dâaluminium flotte parce que lĂ©gĂšre sans ĂȘtre petite). (A4) Les objets plats (exemple : « Ce caillou, parce que câest tout plat »). (A5) Les objets minces (une lame de bois). (A6) Ceux qui sont de mĂȘme couleur que le rĂ©cipient (« Pourquoi cette planche restera dessus ? â Parce que tous les deux sont de la mĂȘme couleur » : la planche et le baquet). (A7) Les objets qui sont dĂ©jĂ restĂ©s sur lâeau (exemple : un morceau de bois « parce que avant il est resté »).
La classe Bâ comprend les sous-classes suivantes : (A1) les objets « qui ne vont pas sur lâeau » par nature (par exemple, un morceau de bougie : « OĂč ira-t-il ? â Au fond. â Pourquoi ? â Parce que ça ne va pas sur lâeau la bougie. » On la met sur lâeau : « Ăa flotte. â Pourquoi ? â Parce que ça nage sur lâeau. » La bougie est ainsi rajoutĂ©e Ă la sous-classe A1 de la classe B. (A2) : les gros (A3), les lourds (avec mĂȘme difficultĂ© dâidentification ou dâinterfĂ©rence que pour A2 et A3. (A7) ceux qui « avant ont Ă©tĂ© au fond ». (A8) les longs (un fil de cuivre va au fond « parce que câest long »). (A9) ceux sur lesquels on a appuyĂ© (exemple un couvercle de mĂ©tal).
On constate dans cette classification certains efforts dâassimilation (petit = lĂ©ger et parfois mince = plat et plat = petit) ; mais celle-ci Ă©choue Ă cause de lâinsuffisance des critĂšres adoptĂ©s. Au point de dĂ©part, lâenfant ne songeait pour la classe B quâĂ deux sous-classes dâailleurs hĂ©tĂ©rogĂšnes : il y a les objets qui flottent par fonction ou par nature (A1) et les « petits » (A2). Des premiers le sujet ne cherche pas la qualitĂ© commune. Des seconds, il pensait que la qualitĂ© « petit » entraĂźne dâautres propriĂ©tĂ©s, telles que lĂ©ger, etc. Or, dĂšs lâĂ©numĂ©ration des objets ainsi rĂ©unis et avant lâexpĂ©rience, lâenfant sâest trouvĂ© obligĂ© de spĂ©cifier (sans ordre ni hiĂ©rarchie) les divers sens alternatifs dĂ©coulant du concept « petit » : lĂ©ger, plat et mince. De plus sont intervenus Ă un moment donnĂ© de nouveaux critĂšres sans relation avec les prĂ©cĂ©dents : la couleur et enfin une qualitĂ© globale analogue Ă celle de A1, mais construite aprĂšs coup, celle des objets qui sont dĂ©jĂ restĂ©s sur lâeau.
Quant aux objets Bâ, qui coulent, on y trouve trois sous-classes correspondant en nĂ©gatif Ă A1, A2 et A3. Mais ni le plat, ni le mince ni la couleur nâont de nĂ©gatif ; rĂ©ciproquement deux nouvelles sous-classes (A8 et A9) nâont pas de correspondant en B.
Au total, une telle classification (reprĂ©sentative dâautres exemples analogues) prĂ©sente les caractĂšres suivants : 1) Les sous-classes nâen sont pas toutes disjointes ; 2) Elles nâont pas toutes une nĂ©gation ; 3) Elles ne se laissent grouper ni par hiĂ©rarchie simple (inclusions et complĂ©mentaritĂ©s) ni par hiĂ©rarchies multiples (tables Ă double ou triple entrĂ©e). Or, loin de simplifier les choses Ă lâenfant, lâexpĂ©rience nâa fait que les lui compliquer : câest Ă elle quâa Ă©tĂ© due lâintroduction aprĂšs coup des sous-classes Ag et A, dans la classe Bâ, sans correspondance en B. Il est vrai que « long » pourrait sâopposer à « petit » : mais prĂ©cisĂ©ment, lâenfant prĂ©voyait que le fil de mĂ©tal flotterait parce que « mince » (A5) ; aprĂšs quoi il coule parce que « long » (A8) sans que « long » soit le contraire de « mince », puisque « mince » dĂ©rivait de « petit » par spĂ©cification.
Ainsi la diversification des sous-classes sans hiĂ©rarchie introduit tĂŽt ou tard la contradiction. Celle-ci Ă©tait mĂȘme donnĂ©e dĂšs le dĂ©part du fait que les classes interfĂ©rentes « petit » Ă « lĂ©ger » Ă©taient implicitement tenues pour identiques ou emboĂźtĂ©es lâune dans lâautre, faute de diffĂ©renciation entre la classification par emboĂźtements simples et le systĂšme de la table Ă double entrĂ©e. Câest cette confusion des deux sortes de classification possible qui sâaccentue lors de chaque adjonction, jusquâĂ la contradiction explicite : le « long » fait couler et le « mince » fait flotter, alors que le fil de cuivre est Ă la fois long et mince ; de mĂȘme le « petit » fait flotter et le « lourd » couler, alors que plusieurs objets sont Ă la fois petits et lourds.
Voici quelques exemples typiques des contradictions propres à ce niveau I B :
Tosc (5 ; 6, mĂȘme sujet) aprĂšs avoir dit de la planche : « Ăa va au fond. â Pourquoi ? â Parce que câest lourd », ajoute peu aprĂšs « parce que câest gros ». Puis il constate que la planche flotte et sâen tire comme suit : « Elle est trop grosse et puis il y a trop dâeau (pour toucher le fond). » Un moment aprĂšs il essaie de la maintenir au fond avec une autre planche et une boule de bois : les deux remontent « parce que celle-ci est plus grande et elle est remontĂ©e. â Et pourquoi la boule remonte ? â Parce quâelle est plus petite (!). â Et ce couvercle ? â Il remontera. â Pourquoi ? â Parce quâil est plus petit que ce morceau de bois, que la planche (!). â Essaye. â Il est restĂ© parce que jâai appuyĂ© trop haut. »
Bez (5 ; 9) explique la flottaison par le poids (Ă lâinverse de Tosc) : « Pourquoi ces choses (classĂ©es par Bez) vont au fond ? â Ce sont de petites choses. â Pourquoi les petites vont au fond ? â Parce quâelles ne sont pas lourdes, elles ne nagent pas dessus parce que câest trop lĂ©ger. â Et celles-ci (classe des objets qui flottent) ? â Parce que câest lourd, ça nage sur lâeau. » On passe Ă lâexpĂ©rience : la clef coule « parce que câest trop lourd pour rester dessus », tandis que le couvercle coule « parce que câest lĂ©ger ». On compare deux clefs : la grosse ne reste pas dessus « parce que câest trop lourd. â Et la petite ? â Elle ira aussi au fond. â Pourquoi ? â Parce que câest trop lĂ©ger ».
Gio (6 ; 0) : « Ces choses (classĂ©es par lui) vont au fond ? â Oui, ça (la boule de bois). â Pourquoi ? â Parce que câest lourd. â Et celles-lĂ (la classe des objets qui flottent) ? â Ăa nage parce que câest lĂ©ger. » On fait lâexpĂ©rience avec le couvercle : il flotte « par ce que câest lĂ©ger. â Et si tu appuies dessus ? â (Il coule). Câest parce que câest lĂ©ger, et quand câest lĂ©ger ça ne reste jamais dessus. â Et cette planche ? â Elle restera dessus. â Pourquoi ? â Parce que câest lourd. â Pourquoi ? â Parce quâil est gros. â Et si tu appuies dessus ? â (Il le fait). Il remonte parce que câest lĂ©ger. â Et ça (grosse aiguille) ? â Elle va au fond parce quâelle est grosse. â Et ça (plaque de mĂ©tal) si on appuie ? â Elle restera au fond. â Pourquoi ? â Parce quâelle est lĂ©gĂšre ».
Eli (6 ; 10) : « Ăa (bougie) ? â Ăa va au fond. â Pourquoi ? â Parce que câest rond. â Et ça (la boule) ? â Ăa va dessus. â Pourquoi ? â Parce que câest aussi rond. » La contradiction nâest donc pas spĂ©ciale au poids. « Et cette aiguille (posĂ©e sur lâeau) ? â Elle flotte parce que câest lĂ©ger. â Et si on appuie dessus ? â Elle ira au fond. â Pourquoi ? â Parce quâelle sera lourde. » La contradiction va ici de pair avec la non-conservation.
Un logicien a jadis soutenu Ă propos dâobservations analogues que de telles affirmations ne sont pas contradictoires, parce quâun mĂȘme rĂ©sultat peut ĂȘtre dĂ» Ă deux causes contraires : par exemple les personnes qui paient peu dâimpĂŽts proportionnellement Ă leur fortune sont celles qui sont trĂšs riches ou celles qui nâont presque rien. Mais les enfants du prĂ©sent stade sont fort Ă©loignĂ©s dâun schĂ©ma aussi subtil et trois sortes de considĂ©rations nous paraissent dĂ©montrer quâils demeurent indiffĂ©rents Ă la contradiction, ou plus prĂ©cisĂ©ment quâils ne sâaperçoivent pas de leurs contradictions continuelles :
1) Au point de dĂ©part, les sujets prĂ©voient une distribution simple, mais selon deux types respectifs contraires (ce qui est dĂ©jĂ rĂ©vĂ©lateur de lâambiguĂŻtĂ© des notions employĂ©es) : les corps qui flottent sont ceux qui sont lĂ©gers parce que petits ou ceux qui sont lourds parce que gros. Or, chacun de ces deux types dâexplication contient dĂ©jĂ un ensemble de contradictions implicites, car le lĂ©ger et le lourd ne coĂŻncident pas avec le petit et le gros, et la flottaison est due au poids relatif et non pas au poids absolu.
2) LâexpĂ©rience ne dĂ©trompe pas lâenfant, mais il essaie de tout concilier en adoptant alternativement les deux types dâexplication sans sâapercevoir du fait quâils sont incompatibles : les corps flottent ou coulent alors indiffĂ©remment parce que gros, petits, lourds ou lĂ©gers (ou mĂȘme, par entraĂźnement, parce que ronds, longs, etc.). La contradiction devient ainsi explicite, mais nâen est pas davantage remarquĂ©e, sans doute Ă cause de lâĂ©quivoque initiale des couples petit Ă lĂ©ger et lourd Ă gros.
3) Ces mĂȘmes affirmations jugĂ©es compatibles entre elles par les sujets du niveau I B paraĂźtront inconciliables Ă partir du niveau II A : câest lĂ la meilleure preuve quâelles ne constituent pas le reflet dâune cohĂ©rence implicite, mais bien dâune pensĂ©e en Ă©tat de dĂ©sĂ©quilibre, faute dâinstruments de coordination (classification opĂ©ratoire, etc.), et qui sâĂ©quilibrera Ă partir seulement du moment oĂč se constitueront les opĂ©rations concrĂštes.
§ 2. Le sous-stade II A
La pĂ©riode de 7 Ă 9 ans est caractĂ©risĂ©e par un effort pour lever la contradiction principale que le sujet subissait jusque-lĂ sans rĂ©agir : que certains gros objets peuvent flotter et certains petits couler sans exclure pour autant que les lĂ©gers flottent et pas les lourds. La contradiction tend alors Ă ĂȘtre surmontĂ©e par une rĂ©vision de la notion de poids dans ses relations avec celle de volume, ce qui revient Ă dire que lâenfant commence Ă renoncer Ă la notion absolue du poids pour sâorienter vers celles de densitĂ© et surtout de poids spĂ©cifique.
On appelle densitĂ© le rapport entre le poids dâun certain volume du corps et du volume Ă©gal dâeau et poids spĂ©cifique le poids de 1 cm3 du corps considĂ©rĂ©. Mais nous prendrons ces deux notions dans un sens plus Ă©lĂ©mentaire : nous parlerons de densitĂ© lorsque le sujet met explicitement en relation le poids et le volume (donc lorsque la notion est comprise en tant que relation), et de poids spĂ©cifique lorsque le sujet comprend que, Ă volume Ă©gal chaque matiĂšre prĂ©sente un poids propre (en ce dernier cas le sujet ne se rĂ©fĂšre donc plus explicitement au volume). Cela dit, les enfants du niveau II A cherchent donc Ă lever les contradictions prĂ©cĂ©dentes en invoquant le poids spĂ©cifique, dont ils acquiĂšrent un dĂ©but de conception.
Les deux problĂšmes que soulĂšve ce stade au point de vue des opĂ©rations logiques sont donc les suivants : 1) Est-ce parce que le sujet parvient Ă la notion de poids spĂ©cifique que les contradictions du niveau I tendent dâelles-mĂȘmes Ă disparaĂźtre, ou est-ce dans le but de surmonter ces contradictions quâil construit la notion en question ? 2) En ce second cas, comment lâenfant en vient-il Ă sentir les contradictions par le seul secours des opĂ©rations concrĂštes ?
Ker (7 ; 6) classe dans les objets qui flottent : le bois, les allumettes, les bouchons, un couvercle et des agrafes de mĂ©tal, une gomme, de petits clous et un petit cylindre de mĂ©tal creux. Ne flottent pas : une clef, les pierres, un disque de mĂ©tal, lâaiguille et la boule de bois lourde. AprĂšs expĂ©rience, il construit une troisiĂšme classe : celle des objets qui flottent ou coulent selon quâils sont vides ou remplis dâeau : le couvercle et lâaiguille (dont le trou laisse passer lâeau si on lâenfonce). Quant aux deux premiĂšres classes, elles sont dĂ©finies par le « lĂ©ger » et le « lourd », mais on constate que Ker oscille alors entre les deux sens possibles de ces notions : le sens ancien ou absolu (les petits clous pour le « lĂ©ger » et la grosse boule de bois pour le « lourd ») et le sens nouveau ou relatif, câest-Ă -dire le poids spĂ©cifique : « Le petit caillou va au fond ? â Oui. â Mais il est lĂ©ger ? â Non, câest de la pierre. â Et le clou ? â (Il fait lâexpĂ©rience.) Câest parce que câest du fer ».
Bar (7 ; 11) classe dâemblĂ©e les corps en trois catĂ©gories : ceux qui flottent parce que lĂ©gers (le bois, les allumettes, le papier et le couvercle dâaluminium), ceux qui coulent parce que lourds (clefs grandes et petites, cailloux de toutes tailles, agrafes, aiguilles et clous, cylindre de mĂ©tal, gomme) et ceux qui restent entre deux eaux (poissons). « Lâaiguille ? â Elle va au fond parce que câest du fer. â Et la clef ? â Aussi. â Et les petites choses (clous, agrafes) ? â Câest aussi du fer. â Et ce petit caillou ? â Câest lourd parce que câest du caillou. â Et le petit clou ? â Câest un petit peu lourd. â Et le couvercle pourquoi il reste ? â Ăa a des rebords, et coule sâil est rempli dâeau. â Pourquoi ? â Parce que câest du fer. »
Duf (7 ; 6) : « Cette boule ? â Ăa reste sur lâeau ; câest du bois : câest lĂ©ger. â Et cette clef ? â Au fond. Câest du fer : câest lourd. â Quâest-ce qui est le plus lourd, la clef ou la boule ? â La boule. â Pourquoi la clef va au fond ? â Parce quâelle est lourde. â Et le clou alors ? â Câest lĂ©ger mais ça va quand mĂȘme au fond. Câest du fer et le fer va toujours sous lâeau. »
Le principal caractĂšre de ces rĂ©actions, comparĂ©es Ă celles du niveau I B, est un effort rĂ©el pour lever les contradictions. Le procĂ©dĂ© employĂ© Ă cet Ă©gard est un perfectionnement de la classification, dĂ» lui-mĂȘme aux opĂ©rations concrĂštes dâemboĂźtement. Celles-ci permettent, en effet, la distinction systĂ©matique du « tous » et du « quelques », grĂące Ă lâaddition rĂ©versible A + Aâ = B et B â Aâ = A, dâoĂč A < B. Le sujet est ainsi conduit, sitĂŽt quâil cherche Ă dĂ©terminer les emboĂźtements prĂ©cis de la partie dans le tout, Ă cette dĂ©couverte significative du premier niveau opĂ©ratoire, que les petits objets ne sont pas toujours infĂ©rieurs en poids aux gros, autrement dit quâil est faux de considĂ©rer tous les petits comme lĂ©gers et tous les gros comme lourds. En particulier, dans le cas de la flottaison, tous les objets qui flottent ne sont pas petits et tous ceux qui coulent ne sont pas grands. Lâenfant parvient alors Ă une classification Ă double entrĂ©e, en ce qui concerne le poids et le volume, donnant quatre possibilitĂ©s : les petits lĂ©gers, les petits non lĂ©gers, les gros lĂ©gers et les gros lourds. Câest en partant de tels emboĂźtements que le sujet devient alors sensible Ă la contradiction : il y aurait contradiction Ă identifier le poids et le volume, en prĂ©sence de ces quatre sous-classes.
Lâenfant est ainsi amenĂ© Ă rĂ©viser sa notion du poids et Ă opposer au concept du poids absolu, câest-Ă -dire du poids Ă©gal au volume ou Ă la quantitĂ© de matiĂšre, une notion nouvelle du poids relatif Ă la matiĂšre considĂ©rĂ©e, câest-Ă -dire du poids qualitĂ© des matiĂšres distinctes, ce qui est une Ă©bauche du poids spĂ©cifique. Mais, insistons-y, on ne comprendrait pas comment sâeffectue cette Ă©bauche de restructuration du concept de poids, destinĂ©e Ă Ă©viter les contradictions antĂ©rieures, sans lâappareil logique nouveau constituĂ© par les opĂ©rations concrĂštes de classes et de relations : en effet, la lecture mĂȘme des donnĂ©es de lâexpĂ©rience relatives au poids et Ă la quantitĂ© de matiĂšre (gros) suppose la distinction de la partie et du tout (« tous » et « quelques ») câest-Ă -dire une structure cohĂ©rente indispensable pour Ă©viter les contradictions sur ce point.
Seulement la notion du poids spĂ©cifique ainsi Ă©bauchĂ©e demeure insuffisante : elle nâest encore quâune qualitĂ© propre aux diverses variĂ©tĂ©s de substance et non point un rapport entre le poids et le volume. La raison en est simple : comme nous lâavons vu ailleurs, lâenfant de ce niveau nâest encore capable ni de conservation du poids ni de conservation du volume et le seul invariant dont il dispose est celui de la quantitĂ© de matiĂšre : aussi nâest-il capable dâaucune composition exacte des rapports de poids et de volume du point de vue des relations entre les corps ou de leur configuration interne. Il est inutile de revenir sur les expĂ©riences anciennes 3 que les prĂ©sents rĂ©sultats confirment entiĂšrement. Bornons-nous donc Ă noter que sans conservation ni composition des rapports de poids ni de volume, le poids spĂ©cifique ne saurait ĂȘtre conçu que sous la forme dâune simple qualitĂ©, inhĂ©rente Ă chaque substance respective.
Or, Ă©tant donnĂ© ce caractĂšre incomplet de la notion de poids spĂ©cifique, il subsistera naturellement Ă ce niveau une indiffĂ©renciation relative entre la notion du poids absolu et celle du poids spĂ©cifique, dâoĂč une source rĂ©siduelle de contradictions malgrĂ© la recherche visible de lâenfant pour les surmonter (voir, par exemple, chez Ker la grosse boule de bois conçue tantĂŽt comme lourde, tantĂŽt comme lĂ©gĂšre, de mĂȘme que le clou, etc.). Et, sâil oscille entre les deux notions quâil se donne du poids, câest quâil ne prend pas entiĂšrement conscience de leur dualitĂ©, bien quâil soit en voie de les diffĂ©rencier. En effet, pour les distinguer explicitement il faudrait ĂȘtre en possession des opĂ©rations qui permettent cette distinction. Or, nous venons de voir que ce nâest pas le cas. MĂȘme la sĂ©riation des poids diffĂ©rents entre objets de mĂȘme volume nâest acquise quâau niveau II B 4. La notion naissante du poids spĂ©cifique ne marque donc que le dĂ©but et non pas lâachĂšvement de la dissociation entre le poids et le volume : elle nâest que lâexpression de la dĂ©couverte selon laquelle tous les petits objets ne sont pas lĂ©gers, ni tous les grands lourds, mais elle en demeure Ă cette Ă©tape de classification prĂ©alable sans aboutir encore Ă une structuration plus poussĂ©e.
§ 3. Le niveau II B
Vers 9 ans ou 9 ; 6 lâenfant parvient Ă la conservation du poids et sait ainsi dorĂ©navant appliquer au poids les opĂ©rations concrĂštes de sĂ©riation, dâĂ©galisation et mĂȘme jusquâĂ un certain point de mesure. Quant au poids spĂ©cifique et Ă la densitĂ© il ne se borne plus Ă qualifier les diverses matiĂšres en termes de poids simple : le fer est lourd, le bois lĂ©ger, etc. Mais il introduit un schĂšme explicatif nouveau : les objets Ă fort poids spĂ©cifique sont plus « remplis » que les autres 5. Seulement, le volume ne donnant pas encore lieu Ă conservation, ce nâest pas encore lĂ une mise en relation opĂ©ratoire entre le poids et le volume.
Aussi, dans les comparaisons (qui commencent Ă ce stade) entre le poids des corps et celui de lâeau, lâenfant ne met-il pas en relation le poids de lâobjet avec celui du volume correspondant dâeau mais en gĂ©nĂ©ral avec le poids de lâeau contenue dans le rĂ©cipient tout entier 6. Câest sur ce point que lâon observe durant ce stade un nouveau noyau rĂ©siduel de contradiction. Si plusieurs des contradictions du niveau prĂ©cĂ©dent sont Ă©liminĂ©es, Ă cause des progrĂšs que lâon vient dâindiquer, par contre le poids du corps, comparĂ© Ă celui du volume total de lâeau, continuera dâĂȘtre assimilĂ© Ă une force substantielle ou Ă une activitĂ© motrice, dâoĂč un ensemble dâexplications dynamiques en contradiction les unes avec les autres. Dâautre part, la notion du « rempli », malgrĂ© lâunification des explications quâelle permet en ce qui concerne les matiĂšres homogĂšnes et pleines, conduit, dans le cas des objets creux (bateaux, couvercles, etc.), Ă lâhypothĂšse que ces derniers flottent parce que remplis dâair : or, sans ĂȘtre fausse, cette explication constitue une autre source de difficultĂ©s possibles.
Voici des exemples de ces différentes réactions :
Bar (9 ans), classe 1 : flottent la boule et les morceaux de bois, les bouchons et la plaque dâaluminium. Classe 2 : coulent les clefs, les poids de mĂ©tal, les aiguilles, les cailloux, le gros bloc de bois et le morceau de cire. Classe 3 (tantĂŽt flottent tantĂŽt coulent) : couvercles. AprĂšs quoi Bar aperçoit une aiguille au fond de lâeau et dit : « Ah ! Elles sont trop lourdes pour lâeau, alors lâeau ne peut pas les porter. â Et les jetons ? â Je ne sais pas ; plutĂŽt au fond. â Pourquoi ces choses (classe 1) flottent-elles ? â Parce que câest assez lĂ©ger. â Et les couvercles ? â Ăa peut aller au fond parce que lâeau peut passer dessus. â Et pourquoi ces choses (classe 2) vont au fond ? â Parce que câest lourd. â Le gros bloc de bois ? â Il ira au fond. â Pourquoi ? â Il y a trop peu dâeau pour quâil puisse tenir. â Et les aiguilles ? â Elles sont plus lĂ©gĂšres. â Alors ? â Si le bois Ă©tait de la mĂȘme grosseur que lâaiguille, il serait plus lĂ©ger. â Mets la bougie sur lâeau. Pourquoi reste-t-elle ? â Je ne sais pas. â Et ce couvercle ? â Câest du fer qui nâest pas trop lourd et il y a assez dâeau pour le porter. â Et maintenant (il coule) ? â Câest parce que lâeau est entrĂ©e dedans. â Et mets le bloc de bois. â Ah ! Parce que câest du bois qui est assez large pour ne pas enfoncer. â Si câĂ©tait un cube ? â Je crois quâil irait au fond. â Et si on appuie dessus ? â Je crois quâil reviendra. â Et sur cette plaque (aluminium) ? â Elle restera au fond. â Pourquoi ? â Parce que Veau pĂšse sur la plaque. â Quâest-ce qui est le plus lourd, la plaque ou le bois ? â Le morceau de bois. â Alors pourquoi la plaque reste au fond ? â Comme câest un peu plus lĂ©ger que le bois, quand il y a de Veau dessus il y a moins de rĂ©sistance et elle peut rester. Le bois a de la rĂ©sistance et il remonte. â Et ce petit morceau de bois ? â Non, il remontera parce quâil est encore plus lĂ©ger que la plaque. â Et si on recommence avec ce gros morceau de bois dans le plus petit baquet, ce sera la mĂȘme chose ? â Non, il remontera parce que Veau nâest pas assez forte : il nây a pas assez de poids dâeau. »
Bru (9 ans) : « Lâeau ne peut pas porter les cailloux. Le bois est portable. â Et si on lâenfonce dans lâeau. â Il remontera parce que Veau nâest pas assez forte : il nây a pas assez de poids dâeau (= donc cette fois pour le maintenir au fond et non plus pour le porter !). » Et un moment aprĂšs : le bois remonte quand on le lĂąche parce que « Ăa fait ressort. »
Le beau cas de Bar illustre la plupart des caractĂšres du stade. En premier lieu, il classe les objets en fonction du poids spĂ©cifique et non pas du poids absolu, Ă part trois exceptions dont deux dues Ă lâignorance (cire et aluminium) et un (le gros morceau de bois) dĂ» Ă une mise en relation avec le volume total de lâeau du baquet. Sur un point, le sujet parvient mĂȘme Ă un rapport explicite entre le poids et le volume du corps : lâaiguille est plus lourde que le morceau de bois parce que « si le bois Ă©tait de la mĂȘme grosseur que lâaiguille, il serait plus lĂ©ger ». Pourquoi donc, Ă©tant si bien parti, le sujet ne trouve-t-il pas la loi et finit-il par sâenferrer dans un nombre croissant de contradictions ? Câest que sa mise en relation du poids et du volume nâa pas encore trouvĂ© de forme opĂ©ratoire gĂ©nĂ©rale (multiplication logique Ă volumes Ă©gaux et poids diffĂ©rents ou Ă poids Ă©gaux et volumes diffĂ©rents) et est restĂ©e limitĂ©e au cas particulier de la comparaison du fer et du bois. Aussi, lorsquâil sâest agi de la relation principale en jeu dans la loi, câest-Ă -dire de la mise en relation du poids du corps considĂ©rĂ© avec celui de lâeau, lâenfant ne compare pas les poids Ă volumes Ă©gaux (corps et eau), mais le poids de lâobjet et celui de lâeau dans sa totalité : « plus lourds que lâeau » signifie alors « trop lourds pour que lâeau puisse les porter ». Or, une fois le sujet engagĂ© dans cette relation des poids en tant que sources de forces actives, toutes les explications deviennent possibles au fur et Ă mesure des faits constatĂ©s et il y a tĂŽt ou tard contradiction. Câest ce que montre toute la fin de lâinterrogation de Bar (ainsi que les propos citĂ©s de Bru), au point que Bar en revient Ă lâexplication par le poids absolu, plus facile Ă concilier avec ses imaginations dynamiques.
Ces efforts initiaux dâunification et de non-contradiction, mais non couronnĂ©s de succĂšs final faute dâinstruments opĂ©ratoires adĂ©quats, se retrouvent dans les cas les plus difficiles au point de vue de lâunitĂ© de lâexplication : ceux des objets creux, avec intervention de lâair, et celui de lâaiguille qui flotte en certains cas Ă cause de la tension superficielle. Câest ainsi que certains sujets, qui expliquent le poids spĂ©cifique par la notion du plus ou moins plein ou rempli, en viennent Ă gĂ©nĂ©raliser le cas des couvercles ou des bateaux, qui flottent lorsquâils sont vides (mais soutenus par lâair) et coulent lorsquâils se remplissent dâeau, jusquâĂ en faire un prototype pour celui des objets quelconques :
Ray (9 ans) : « Le bois câest pas la mĂȘme chose que le fer. Câest plus lĂ©ger : il y a des trous entre. â Et lâacier ? â Il reste au fond parce quâil nây a pas de trous entre. »
Dum (9 ; 6) : le bois flotte « parce quâil y a de lâair dedans », la clef pas « parce quâil nây a pas dâair dedans ».
Mais lâanalogie ne saurait ĂȘtre valable quâĂ la condition que les « trous » du bois restent fermĂ©s. DâoĂč lâexplication donnĂ©e dans le cas des aiguilles posĂ©es dĂ©licatement sur la surface de lâeau :
Ray (9 ans, mĂȘme sujet) : « Lâaiguille pique et va dans lâeau parce quâelle est mince et lourde. â Regarde (elle flotte). â Ah ! Câest quâil y avait un trou Ă lâautre aiguille qui est allĂ©e au fond. â Mais celle-ci a aussi un trou. â ⊠â Et cette agrafe ? â Elle ira au fond, parce quâil y a des trous : lâeau entre dedans. »
And (10 ; 0) : « Lâaiguille flotte parce quâil y a un petit trou. â Et sâil est gros ? â Elle tombe. â Comment savoir dâavance ? â Ăa dĂ©pend sâil est gros ou petit. Sâil y a de lâeau qui ne vient pas dessus, elle reste. »
Au total, ce niveau II B marque donc un grand progrĂšs dans la direction de la non-contradiction et dans la recherche dâune explication unique fondĂ©e sur les dĂ©buts de mise en relation entre le poids et le volume que suppose le schĂšme du plus ou moins « rempli ». Seulement, le volume dâeau envisagĂ© nâĂ©tant pas celui de lâeau dĂ©placĂ©e, mais de lâeau contenue dans le rĂ©cipient entier, le rapport entre le poids du corps et celui de lâeau demeure un rapport de forces actives, ce qui rĂ©introduit une complexitĂ© fertile en contradictions. La probabilitĂ© que celles-ci se produisent augmente avec lâintervention de lâair et le rĂŽle des trous, ouverts ou fermĂ©s. Bref, faute de relations opĂ©ratoires suffisantes pour dominer lâensemble des rapports entre le poids et le volume, lâexplication pressentie nâest pas encore trouvĂ©e et la cohĂ©rence du systĂšme pas encore atteinte.
§ 4. Le stade III
Nous avons insistĂ© un peu longuement sur les niveaux prĂ©opĂ©ratoires et les stades opĂ©ratoires concrets dans le double but de montrer quel long chemin la pensĂ©e doit parcourir avant de rechercher une explication non contradictoire et unique, et pourquoi lâachĂšvement dâun tel modĂšle explicatif ne peut ĂȘtre obtenu quâavec lâaide des opĂ©rations formelles mĂȘme dans le prĂ©sent cas oĂč la loi Ă trouver peut ĂȘtre exprimĂ©e au moyen dâopĂ©rations simplement concrĂštes. Câest cette intervention nĂ©cessaire des opĂ©rations formelles dans la dĂ©couverte de la loi quâil nous faut maintenant essayer dâanalyser. Mais, Ă cet Ă©gard, la situation est un peu plus complexe que dans le cas de la loi des angles Ă©tudiĂ©e au chapitre prĂ©cĂ©dent. En ce premier exemple, en effet, les correspondances entre les inclinaisons trouvĂ©es aux niveaux II A et II B donnaient dĂ©jĂ , en premiĂšre approximation, une expression presque correcte de la loi : seule la raison de ces correspondances Ă©chappait encore au sujet, et la pensĂ©e formelle nâintroduisait ainsi quâun Ă©lĂ©ment dâimplication nĂ©cessaire au sein de relations dĂ©jĂ exactes en elles-mĂȘmes. Dans le prĂ©sent exemple, au contraire, la loi nâest pas entiĂšrement dĂ©couverte au niveau II B et la pensĂ©e formelle est indispensable Ă lâachĂšvement de sa construction mĂȘme. Cette diffĂ©rence peut tenir Ă deux raisons.
En premier lieu, mĂȘme si, une fois trouvĂ©, le rapport des densitĂ©s peut ĂȘtre exprimĂ© sous une forme simplement concrĂšte, lâĂ©laboration des notions en jeu requiert nĂ©anmoins un schĂ©matisme formel. Le concept de densitĂ© suppose, en effet, celui de volume. Or, nous avons constatĂ© jadis que la conservation du volume ne se constituait quâaux dĂ©buts du niveau formel, câest-Ă -dire vers 11-12 ans 7 : la raison en est sans doute que, contrairement aux formes simples de conservation, dont le sujet se rend maĂźtre par simples compensations additives, la conservation dâun volume au cours de ses changements de forme suppose lâintervention des proportions 8. Or, nous verrons, au cours des chapitres XI-XIV du prĂ©sent ouvrage, pourquoi la notion de proportion nâapparaĂźt elle-mĂȘme quâau niveau formel, en connexion avec certaines propriĂ©tĂ©s gĂ©nĂ©rales des structures de groupes, caractĂ©ristiques des opĂ©rations propositionnelles.
Mais, en second lieu, les opĂ©rations formelles sont surtout nĂ©cessaires dans le cas de la loi de la flottaison, pour permettre Ă la fois dâexclure les interprĂ©tations trop simples du stade II et dâimaginer une hypothĂšse ne correspondant Ă aucune des donnĂ©es concrĂštes directement observables. En effet, les explications du stade II ne sont pas absurdes et ne sont mĂȘme pas immĂ©diatement contraires aux faits : pour les exclure, il sâagit donc avant tout de sentir lâinsuffisance de leur cohĂ©rence et ceci ne peut ĂȘtre le fait que dâune pensĂ©e sachant dĂ©duire avec nĂ©cessitĂ© les consĂ©quences de simples hypothĂšses. Dâautre part, mettre en relation le poids du corps considĂ©rĂ© avec le poids dâun volume Ă©gal dâeau, câest imaginer une situation ne correspondant Ă rien dans lâobservation concrĂšte : celle-ci porte sur le volume total de lâeau du rĂ©cipient, tandis quâun volume dâeau Ă©gal Ă celui de lâobjet Ă comparer est le produit dâune dissociation plus subtile, qui requiert Ă nouveau la pensĂ©e hypothĂ©tico-dĂ©ductive.
Sans doute les sujets que nous allons examiner maintenant sont-ils dâautant plus aptes Ă utiliser des connaissances acquises quâils se rapprochent du niveau scolaire oĂč lâon aborde de telles questions. Mais lorsque cet acquis ne correspond pas aux structures mentales indispensables Ă leur assimilation, on le reconnaĂźt dâemblĂ©e Ă lâinterrogation et nous laisserons de cĂŽtĂ© les cas ainsi influencĂ©s prĂ©maturĂ©ment. Dâautre part, nous avons vu (§ 3) comment le sujet Bar, Ă 9 ans dĂ©jĂ , compare le bois et le fer Ă volumes Ă©gaux : la gĂ©nĂ©ralisation dâune telle opĂ©ration mentale Ă lâeau elle-mĂȘme se fait si naturellement, au cours du stade III, quâil est difficile de ne pas admettre une part de spontanĂ©itĂ© dans cette structuration progressive, mĂȘme si elle est accĂ©lĂ©rĂ©e par le milieu social ambiant. Voici quelques exemples, Ă commencer par deux cas intermĂ©diaires :
Fran (12 ; 1) ne parvient pas Ă dĂ©couvrir la loi, mais nâaccepte plus aucune des hypothĂšses antĂ©rieures. Il classe correctement les objets prĂ©sentĂ©s, mais hĂ©site pour le fil dâaluminium. « Pourquoi hĂ©sites-tu ? â à cause de la lĂ©gĂšretĂ©, mais non, ça ne fait rien. â Pourquoi ? â Ăa ne fait rien la lĂ©gĂšretĂ©. Ăa dĂ©pend de la matiĂšre : par exemple le bois peut ĂȘtre lourd et il flotte. » Et pour le couvercle : « Je pensais Ă la surface. â La surface joue un rĂŽle ? â Peut-ĂȘtre bien, la surface qui touche Ă lâeau, mais ça ne veut rien dire. » Il Ă©carte ainsi toutes les hypothĂšses mais sans trouver de solution.
Fis (12 ; 6) Ă©galement intermĂ©diaire entre les stades II et III, se rapproche davantage de la solution, en disant Ă propos dâune piĂšce dâun sou quâelle coule « parce quâelle est petite, elle nâest pas assez dĂ©tendue⊠Il faudrait que ce soit quelque chose de plus grand pour rester Ă la surface, quelque chose du mĂȘme poids et qui aurait plus dâĂ©tendue ».
Ala (11 ; 9) : « Pourquoi dis-tu que cette clef va couler ? â Parce quâelle est plus lourde que lâeau. â Cette petite clef est plus lourde que cette eau (on montre le baquet) ? â Câest-Ă -dire que la mĂȘme contenance dâeau serait moins lourde que la clef. â Comment ça ? â On pourrait mettre (du mĂ©tal ou de lâeau) dans des godets qui contiennent la mĂȘme chose et faire la balance. »
Jim (12 ; 8) classe les objets qui flottent ou qui coulent selon quâils sont « plus lĂ©gers ou plus lourds que lâeau » ; par exemple un petit clou coule parce que « plus lourd que lâeau. â Que veux-tu dire ? â Il faudra beaucoup plus dâeau que de mĂ©tal pour faire le mĂȘme poids. â Et ce couvercle ? â Quand on met les bords vers le haut, il y a de lâair dedans ; si on met les bords vers le bas, il descend parce que lâeau entre dedans et ça fait plus de poids. â Pourquoi le bois flotte ? â Parce quâil est lĂ©ger. â Et cette petite clef ? â Parce que câest plus lourd. â Ce grand morceau de bois est plus lĂ©ger que cette petite clef ? â Non, ce morceau de bois est plus lourd. â Alors ? â Si on mesure avec une clef (= avec le poids dâune clef), il faudra plus de bois que de plomb pour le poids de la clef. â Que veux-tu dire ? â Si lâon prend du mĂ©tal, il faudra beaucoup plus de bois pour faire le mĂȘme poids que le mĂ©tal. »
Mal (12 ; 2) : « Lâargent est lourd, câest pourquoi il coule. â Et si tu prends un arbre ? â Lâarbre est bien plus lourd, mais il est en bois. Lâeau est plus lĂ©gĂšre que lâargent et elle nâest pas plus lĂ©gĂšre que le bois. â Lâargent est plus lourd que cette eau (baquet) ? â Non, on prend la quantitĂ© dâeau de la grosseur de lâobjet : on prend la mĂȘme grandeur dâeau. â Tu peux me prouver ça ? â Oui, avec cette bouteille dâeau. Si câĂ©tait la mĂȘme quantitĂ© de liĂšge, ça flotterait parce que le liĂšge est moins lourd que la mĂȘme quantitĂ© dâeau. » Et encore : « Une bouteille remplie dâeau va au fond, si elle est pleine, parce que câest rempli tout Ă fait sans air et cette bouteille reste Ă la surface si on la remplit seulement Ă moitiĂ©. »
On voit comment, rejetant toute mise en relation entre le poids des objets considĂ©rĂ©s et celui de lâeau entiĂšre contenue dans le rĂ©cipient, ces sujets en viennent Ă comparer le premier poids Ă celui du volume Ă©quivalent dâeau : Fran commence par attribuer un rĂŽle Ă©ventuel Ă la surface de contact, Fis imagine quâune piĂšce de mĂ©tal flotterait si, sans augmenter de poids, elle accroissait son « étendue », puis Ala, Jim et Mal en arrivent Ă raisonner sur la « contenance dâeau » ou la « grandeur dâeau » Ă©gales au volume de lâobjet : « On prend la quantitĂ© dâeau de la grosseur de lâobjet », dit p. ex. Mal. Ainsi le schĂšme du plus ou moins plein ou « rempli », utilisĂ© au niveau II B, se transforme en une mise en relation du poids et du volume propre (chez Fis le « dĂ©tendu » devient le rapport du poids et de lâ« étendue ») et finalement du poids et du volume de lâobjet considĂ©rĂ© avec le poids et le volume correspondant de lâeau dĂ©placĂ©e par lâobjet.
De tels faits soulĂšvent alors trois problĂšmes corrĂ©latifs : I) Comment les hypothĂšses jusque-lĂ admises sont-elles Ă©cartĂ©es dâemblĂ©e ; II) Comment le sujet sây prend-il pour construire lâhypothĂšse nouvelle, et III) Comment parvient-il Ă la vĂ©rifier ?
I) Sur le premier point, il est intĂ©ressant de remarquer que le sujet Ă©carte dorĂ©navant les hypothĂšses trop primitives sans vĂ©rification, tandis quâil vĂ©rifiera de plus en plus les hypothĂšses supĂ©rieures. Il Ă©carte mĂȘme les premiĂšres presque sans raisonnement explicite, comme lorsque Fran dit « ça ne fait rien », ou « ça ne veut rien dire ». En dâautres termes il lui suffit pour rĂ©futer une explication dâinvoquer verbalement ou mentalement un cas oĂč le facteur supposĂ© est associĂ© Ă lâeffet contraire. Ainsi Fran Ă©limine le poids absolu en disant « par exemple le bois peut ĂȘtre lourd et il flotte ». De mĂȘme Ala et Mal Ă©cartent toute comparaison avec le volume total de lâeau du rĂ©cipient en sachant bien que les variations de ce volume laissent inchangĂ©es la flottaison ou la non-flottaison des corps considĂ©rĂ©s. La nouveautĂ©, par rapport au stade II, est donc, dans le cas de la flottaison comme dans celui de lâĂ©galitĂ© des angles Ă©tudiĂ©e au chapitre I, que le sujet, au lieu de prendre simplement acte des liaisons donnĂ©es pour en tirer des tables de correspondances ou des classifications, se place dâemblĂ©e au point de vue de toutes les combinaisons possibles, de maniĂšre Ă en tirer des implications ou des non-implications. Nous avons vu, au chapitre I, comment lâimplication se substituait Ă la simple correspondance et nous retrouverons lâimplication Ă lâinstant Ă propos de la construction de lâhypothĂšse nouvelle propre Ă ce stade. Or, lâĂ©limination des hypothĂšses jugĂ©es insuffisantes se fait des trois maniĂšres suivantes, qui supposent lâune et lâautre la non-implication.
En premier lieu, si nous appelons p lâaffirmation de la flottaison et q celle dâun facteur quelconque associĂ© Ă p, par exemple la lĂ©gĂšretĂ© (absolue), le sujet peut se contenter de constater lâexistence de lâassociation pq pour Ă©carter le facteur q (par exemple le gros bloc de bois est lourd et il flotte). On sait, en effet, que p q est la nĂ©gation de lâimplication p â q :
(1) p . q = p â q
En second lieu, le sujet peut prendre acte des deux possibilitĂ©s rĂ©unies (p . g) âšÂ (p . q), câest-Ă -dire de p . (q âšÂ q), ce qui constitue lâopĂ©ration dite lâaffirmation de p indĂ©pendamment de la vĂ©ritĂ© ou de la faussetĂ© de q. Or, cette opĂ©ration contient p . q et revient donc elle aussi Ă Ă©carter p â q. Câest ce que dit par exemple Fran quand il dĂ©clare que : « le bois peut ĂȘtre lourd (ou lĂ©ger) et il flotte », soit :
(2) p . (q ⚠q) = (p . q) ⚠(p . q)
Enfin le sujet peut ne pas retenir un facteur parce quâil sait vraies toutes les combinaisons possibles. Par exemple si p est lâaffirmation de la flottaison et q celle dâune grande quantitĂ© dâeau dans le rĂ©cipient, les sujets du prĂ©sent niveau nâattribuent plus dâimportance Ă la constatation q parce quâils savent bien que lâon peut observer lâexistence des quatre combinaisons : (p . q) âš (p . q) âš (p . q) âš (p . q) selon quâun objet flotte sur beaucoup ou peu dâeau ou quâun autre coule dans les deux mĂȘmes situations. Or cette opĂ©ration Ă quatre conjonctions qui sâappelle « tautologie » ou « affirmation complĂšte » contient Ă nouveau la non-implication (p . q).
(3) (p * q) = (p . q) ⚠(p . q) ⚠(p . q) ⚠(p . q)
II) Quant Ă savoir comment lâenfant en arrive Ă lâhypothĂšse propre au niveau III, suivant laquelle « plus lĂ©ger (ou plus lourd) que lâeau » signifie « à volumes Ă©gaux », la chose sâexplique en fonction de ce qui prĂ©cĂšde, en ce qui concerne les notions elles-mĂȘmes aussi bien que les opĂ©rations.
Pour ce qui est des notions, lâenfant du niveau II sait dĂ©jĂ quâun corps peut ĂȘtre plus lourd quâun autre Ă volume Ă©gal (voir Bar Ă propos du bois et du mĂ©tal de lâaiguille), mais il croit que le poids du corps considĂ©rĂ© est Ă comparer au volume total de lâeau du rĂ©cipient. Lâenfant du niveau III rejette par contre cette derniĂšre hypothĂšse : il ne lui reste alors Ă mettre en relation le poids de ce corps quâavec celui dâune quantitĂ© dâeau, non plus quelconque, mais Ă nouveau Ă©gale au volume du corps lui-mĂȘme. Autrement dit, la dĂ©couverte propre au niveau III nâest que la gĂ©nĂ©ralisation du mode de comparaison Ă©bauchĂ© au niveau II pour deux corps solides et appliquĂ© dorĂ©navant Ă lâeau elle-mĂȘme autant quâĂ lâobjet jugĂ© plus lourd ou plus lĂ©ger quâelle. Que cette comparaison soit plus difficile entre un solide et lâeau quâentre deux solides, cela va de soi puisque le volume dâeau Ă©gal Ă celui du solide immergĂ© nâa pas de contours visibles et rĂ©sulte dâune abstraction prĂ©alable. Mais elle nâen constitue pas moins lâaboutissement de toute la construction antĂ©rieure portant sur les poids relatifs ou spĂ©cifiques.
Du point de vue des opĂ©rations, cette comparaison avec Ă©galisation dâun volume imaginĂ© hypothĂ©tiquement sâapparente alors aux raisonnements dont nous trouverons de nombreux exemples dans la suite et qui consistent Ă considĂ©rer la variation dâun seul facteur « toutes choses Ă©gales dâailleurs ». Si nous dĂ©signons par p lâaffirmation quâun objet donnĂ© flotte et par p lâaffirmation quâil ne flotte pas, par q lâaffirmation de son Ă©galitĂ© de volume avec une certaine quantitĂ© dâeau, par r lâaffirmation quâil est plus lĂ©ger que cette quantitĂ© dâeau et par r lâaffirmation quâil est plus lourd, la liaison Ă©tablie par le sujet revient en effet Ă ceci :
(4) p . q . r ⚠p . q . r
ce qui constitue bien le schĂ©ma des dĂ©monstrations fondĂ©es sur le « toutes choses Ă©gales dâailleurs ». Or, cette expression Ă©quivaut au produit des deux opĂ©rations (p â â r) et (q . r) âš (q . r), câest-Ă -dire de lâimplication rĂ©ciproque (ou Ă©quivalence) entre la flottaison du corps et son poids (relatif au mĂȘme volume dâeau) et lâaffirmation de lâindĂ©pendance entre le poids et le volume. On reconnaĂźt en outre en cette opĂ©ration (q . r) âš (q . r) lâopĂ©ration (p . q) âš (p . q) soit (2), au moyen de laquelle le sujet Ă©tablit la non-intervention causale dâun facteur.
Ainsi lâexplication trouvĂ©e au niveau III englobe maintenant tous les cas possibles, y compris celui des objets creux, sans quâil soit besoin de faire appel aux forces contraires de lâeau et de lâair et au rĂŽle des trous petits ou grands. Dans le cas oĂč le poids du corps Ă©gale celui de lâeau (Ă mĂȘme volume), on a naturellement (si p0 = ni flotter ni couler et r0 = ni plus lourd ni plus lĂ©ger que lâeau) :
(4 bis) p0 . q . r0 ⚠p0 . q . r0
Par exemple Ray (12 ; 7) dit dâun cube de plastique trĂšs mince (et de densitĂ© sensiblement Ă©gale Ă celle de lâeau) que, si on le remplissait dâeau « il resterait au milieu, dans le liquide, parce que le poids est le mĂȘme ».
AprĂšs les essais multiples dâunification, tout au cours du stade II, il y a donc enfin unicitĂ© de lâexplication et non-contradiction, puisque les deux sources principales des contradictions antĂ©rieures (le poids absolu et les forces actives) sont supprimĂ©es par lâhypothĂšse unique de la densitĂ© ou du rapport du poids au volume.
III) Lâexamen des procĂ©dĂ©s de vĂ©rification utilisĂ©s par les sujets confirme entiĂšrement ce qui prĂ©cĂšde et permet en particulier de contrĂŽler le fait que les raisonnements du sujet ne consistent plus en simples mises en relations ou correspondances concrĂštes, mais supposent nĂ©cessairement la combinatoire formelle. Tandis quâau niveau prĂ©opĂ©ratoire I, le sujet nâest capable dâaucune preuve, au niveau des opĂ©rations concrĂštes (II A et surtout II B), il nâen Ă©prouve pas spontanĂ©ment le besoin, mais, si on lui en demande, il devient apte Ă en fournir. Seulement, en conformitĂ© avec toute la logique des opĂ©rations concrĂštes, qui consiste simplement Ă organiser la lecture de lâexpĂ©rience brute (par classifications, mises en relations, etc.), la seule vĂ©rification quâil imagine alors consiste Ă accumuler des faits, jusquâĂ certitude plus ou moins complĂšte, mais sans dĂ©passer le gĂ©nĂ©ral, câest-Ă -dire sans introduire des liens de nĂ©cessitĂ© par dissociation de ces faits et dĂ©duction des relations ainsi dissociĂ©es :
Bon (11 ; 0) veut prouver que « tous les objets en bois flottent ». Il en met alors deux sur lâeau (le cube de bois et la boule) : « Je nâai quâĂ mettre les deux choses dans le bocal. Les deux flottent : tous les objets en bois flottent. »
Mais que vaut le passage de « quelques » cas singuliers au « tous », rappelant lâinduction amplifiante dont la logique classique voulait faire un raisonnement simple ? Ă dĂ©faut de raisonnement probabiliste (exclu au niveau II B), il nâest quâune extrapolation sans valeur, car p. q â (p â q) donne (p â q) âš (p . q), donc p . q â (p âšÂ q), câest-Ă -dire « quelques objets en bois flottent » implique nâimporte quoi.
Au niveau de la pensĂ©e formelle (dĂšs III A), au contraire, la preuve consiste Ă dĂ©montrer la vĂ©ritĂ© ou la faussetĂ© dâune affirmation spĂ©ciale ou gĂ©nĂ©rale en tenant compte (ou en cherchant Ă tenir compte) de lâensemble des combinaisons possibles, ce qui permet alors de grouper ces combinaisons de façon dĂ©monstrative : or, grouper ces combinaisons revient prĂ©cisĂ©ment Ă choisir les cas oĂč un seul facteur varie, les autres demeurant inchangĂ©s, de maniĂšre Ă pouvoir dissocier les relations gĂ©nĂ©rales des simples conjonctions contingentes, et surtout Ă pouvoir les composer entre elles de façon nĂ©cessaire. Une telle composition rend alors indispensable le recours Ă ce que nous avons appelĂ© au chapitre I lâ« ensemble des parties » (les combinaisons Ă 0, 1, 2, 3 et 4 conjonctions), par opposition aux simples emboĂźtements additifs et multiplicatifs (câest-Ă -dire aux « quelques » et aux « tous ») propres aux opĂ©rations concrĂštes.
En dâautres termes, les procĂ©dĂ©s de vĂ©rification propres au stade III font intervenir explicitement le schĂ©ma « toutes choses Ă©gales dâailleurs », auquel nous avons comparĂ© tout Ă lâheure lâhypothĂšse explicative elle-mĂȘme imaginĂ©e par le sujet (prop. 4). Mais il convient encore de faire deux remarques, du point de vue de la diffĂ©rence existant entre les niveaux III A et III B et du point de vue des relations entre le prĂ©sent problĂšme et ceux dont il sera question aux chapitres suivants.
En rĂšgle gĂ©nĂ©rale et sous sa forme authentique, le schĂ©ma « toutes choses Ă©gales dâailleurs » nâapparaĂźt quâau niveau III B, et câest ce que nous verrons sous peu Ă propos de la flexibilité : mais câest quâil sâagit alors, Ă©tant donnĂ©s n facteurs A, B, C, D, âŠ, indĂ©pendants entre eux, de faire varier A en laissant invariants B, C, D, etc. Dans le prĂ©sent cas, au contraire, les deux facteurs poids et volume ne sont pas indĂ©pendants dans le mĂȘme sens, puisque le sujet cherche Ă dĂ©terminer leur rapport, et Ă les relier en une notion nouvelle qui est celle de la densitĂ©. Il est alors plus facile, pour comparer un corps Ă lâeau sur laquelle il flotte, de faire varier le poids en laissant constant le volume que sâil sâagissait, en Ă©tudiant le rĂŽle du poids, de penser Ă maintenir invariants des facteurs indĂ©pendants quelconques (comme la tempĂ©rature, la pression, etc.). Câest pourquoi le schĂ©ma « toutes choses Ă©gales dâailleurs » sous la forme Ă©lĂ©mentaire quâil revĂȘt dans le prĂ©sent problĂšme, apparaĂźt dĂ©jĂ au niveau III A :
Ger (12 ; 7) pour prouver que la monnaie a une densitĂ© supĂ©rieure Ă lâeau : « Sâil y avait un bocal rempli dâeau et un autre pareil rempli de quatre sous⊠(celui-ci serait) plus lourd et irait au fond du lac. »
Al (12 ; 8) : « Avec le mĂȘme volume, lâeau est plus lĂ©gĂšre que cette clef. » Pour le prouver : « Je prendrais de la pĂąte Ă modeler puis je ferais exactement le tour de cette clef et je mettrais de lâeau dedans : ça aurait le mĂȘme volume dâeau que la clef⊠et il sera plus lĂ©ger. »
Mais il nâen reste pas moins que câest au niveau III B quâun tel schĂ©ma acquiert sa valeur gĂ©nĂ©rale : en effet, en ce qui concerne la prĂ©sente question, câest seulement vers 13-14 ans quâil conduit Ă la recherche dâune commune unitĂ© mĂ©trique. Parmi les objets constituant notre matĂ©riel sont disposĂ©s entre autres un cube de bois, un cube de fer et un cube vide de plastique (de densitĂ© dâenviron 1), tous trois de mĂȘmes volumes. Or, il est frappant de voir les sujets du niveau III B recourir tĂŽt ou tard Ă ces unitĂ©s, et ĂȘtre seuls Ă y recourir spontanĂ©ment :
Lamb (13 ; 3) classe correctement les objets qui coulent : « Jâai senti Ă peu prĂšs sâils sont plus lourds que lâeau. Jâai comparĂ© au mĂȘme poids, non au mĂȘme volume dâeau. â Tu peux me donner une preuve ? â Oui, je prends ces deux bouteilles, je les pĂšse⊠Ah ! (il aperçoit les cubes), je pĂšse ce cube de plastique avec de lâeau dedans et je compare ce volume dâeau au cube en bois. Il faut toujours comparer un volume au mĂȘme volume dâeau. â Et avec cette boule de bois. â Par des calculs. â Mais autrement ? â Ah oui, on fixe le niveau de lâeau (dans le baquet) ; on y met la boule et on fait couler lâeau qui fait la diffĂ©rence dâavec avant. â Alors tu compares quoi ? â Le poids de lâeau Ă©coulĂ©e et le poids de la boule. »
Wur (14 ; 4) : « Je prends un cube en bois et ce cube de plastique que je remplis avec de lâeau : je les pĂšse et on voit la diffĂ©rence sur la balance, suivant quâun objet est plus lourd ou plus lĂ©ger que lâeau. »
On remarque que le facteur laissĂ© invariant, ainsi que lâunitĂ© commune recherchĂ©e, sont toujours de lâordre du volume, alors quâen principe on pourrait aussi bien dire quâĂ poids Ă©gaux dâeau et du corps considĂ©rĂ©, celui-ci flotte sâil a un plus grand volume (cf. le cas de Fis et de sa piĂšce de monnaie qui flotterait si elle Ă©tait plus Ă©tendue). Mais la vĂ©rification expĂ©rimentale serait plus difficile.
Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, la vĂ©rification propre au niveau III consiste donc bien Ă dissocier les facteurs selon des combinaisons non donnĂ©es dans lâobservation directe et Ă composer les liaisons ainsi dissociĂ©es selon des opĂ©rations de conjonctions et dâimplications telles que celles de la prop. (4). Câest en quoi, dans le prĂ©sent problĂšme comme dans celui de lâĂ©galitĂ© des angles dâincidence et de rĂ©flexion, la loi Ă trouver suppose en fin de compte une Ă©laboration formelle bien que la dĂ©couverte de cette loi soit prĂ©parĂ©e par une longue structuration concrĂšte. Mais, sans doute, les combinaisons possibles sont-elles en ces deux cas, trop peu nombreuses, pour que le rĂŽle des opĂ©rations formelles sâoppose suffisamment Ă celui des opĂ©rations concrĂštes et surtout pour que le schĂ©ma « toutes choses Ă©gales dâailleurs » acquiĂšre toute sa gĂ©nĂ©ralitĂ©. Aussi convient-il maintenant de passer Ă lâanalyse de problĂšmes plus complexes.