Chapitre XI.
LâĂ©quilibre de la balance 1
a
Avec le problĂšme de la balance nous retrouvons le schĂšme opĂ©ratoire de lâĂ©quilibre entre lâaction et la rĂ©action, mais nous avons prĂ©sentĂ© les donnĂ©es de maniĂšre Ă ce que se pose aussi nĂ©cessairement la question des proportions. En effet, lorsque deux poids inĂ©gaux P et Pâ se font Ă©quilibre Ă des distances inĂ©gales de lâaxe, L et Lâ, câest que, pour les dĂ©placer Ă des hauteurs H et Hâ correspondant Ă ces distances, les travaux PH et PHâ sont Ă©gaux. On a donc la double proportion (inverse) :
P/Pâ = Lâ/L = Hâ/H
Il en rĂ©sulte que trouver la loi suppose la construction de la proportion P/Pâ = Lâ/L et quâen dĂ©gager lâexplication implique la comprĂ©hension de la proportion P/Pâ = Hâ/H. Il nous a paru intĂ©ressant dâĂ©tudier comment sâĂ©labore ce schĂšme de la proportionnalitĂ© en liaison avec celui de lâĂ©quilibre. Nous savions, en effet, par nos recherches antĂ©rieures que, en tous les domaines (espace, vitesse, hasard, etc.), la notion des proportions nâapparaĂźt quâau stade formel III A. Il sâagit maintenant dâĂ©tablir pourquoi.
§ 1. Le stade I :
indiffĂ©renciation entre lâaction propre et le processus extĂ©rieur (I A) puis articulation des intuitions dans la direction de la compensation des poids (I B)
De 3 Ă 5 ans environ, les sujets prĂ©sentent des rĂ©actions instructives du point de vue qui nous intĂ©resse ici. La causalitĂ© en gĂ©nĂ©ral constitue, comme nous lâavons admis, une assimilation
LâĂQUILIBRE DE LA BALANCE 145des processus en jeu, soit aux actions propres du sujet, soit Ă ses opĂ©rations, mais avec dĂ©lĂ©gation des unes ou des autres Ă la rĂ©alitĂ© elle-mĂȘme. Or, dans le cas dâun dispositif tel quâune balance ou une balançoire, il se construit trĂšs tĂŽt la notion dâun Ă©quilibre entre le poids du corps propre et dâautres poids, mais une notion indiffĂ©renciĂ©e comprenant, outre les poids comme tels, la force musculaire dâune poussĂ©e vers le haut ou mĂȘme vers le bas (le poids Ă©tant dâailleurs conçu en liaison avec les actions de soulever ou de presser). Câest donc Ă ce genre dâactions indiffĂ©renciĂ©es quâest dâabord assimilĂ©e la balance et non pas Ă un systĂšme dâopĂ©rations de compensations entre poids ni a fortiori entre poids X longueur. En effet, il nâexiste Ă ce niveau aucune forme dâopĂ©rations concrĂštes, mais seulement des rĂ©gulations reprĂ©sentatives, câest-Ă -dire des instruments de compensation globale, sans rĂ©versibilitĂ© systĂ©matique. Il rĂ©sulte de cette double situation que les sujets du niveau I A ne parviennent pas Ă assurer lâĂ©quilibre par une simple distribution des poids, mais interviennent dans le dispositif mĂȘme par des actions propres indiffĂ©renciĂ©es des actions des objets comme tels :
Mic (4 ;6) en prĂ©sence de deux poupĂ©es Ă©gales de poids Ă des distances de 14 et 9 : « Pourquoi un est en bas et lâautre en haut ? â (Il monte et descend sans cesse les bras de lâappareil en croyant quâils conserveront les forces et positions ainsi dĂ©lĂ©guĂ©es). â Peut-on arriver Ă le faire tout droit (geste horizontal) et que ça reste seul ? â (Ni oui ni non). â Comment câĂ©tait, avant ? â Comme ça (horizontal). â On ne peut pas le faire avec les poupĂ©es ? â (Il secoue la tĂȘte et essaie de maintenir lâhorizontale avec deux poids inĂ©gaux, en montant et descendant les bras plusieurs fois). â Tu peux le faire sans ta main ? » â ⊠On fait soupeser les poupĂ©es, puis Mic se livre Ă de nouveaux essais. On suggĂšre dâen rajouter dâun cĂŽtĂ© ou de lâautre, etc. Conclusion : « On ne peut pas (atteindre lâhorizontale) ! »
Mar (4 ;8) suspend deux poupĂ©es du mĂȘme cĂŽtĂ© sans rien mettre de lâautre, dans le but dâatteindre lâĂ©quilibre horizontal !
On constate que le sujet, tout en intervenant sans cesse lui-mĂȘme pour rectifier la position des bras de la balance, sâattend Ă ce que celle-ci conserve les rĂ©sultats de ses interventions. La balance et lâaction propre ne sont donc pas diffĂ©renciĂ©es, mais cette indiffĂ©renciation, bien quâexcluant la notion que la balance constitue un mĂ©canisme indĂ©pendant, nâexclut par contre en rien la prĂ©vision de certains effets plus ou moins constants. Il est vrai que lâaspect le plus frappant pour nous de ces prĂ©visions est dâabord leur cĂŽtĂ© nĂ©gatif. Lâenfant de ce niveau ne pense par
146 LOGIQUE DE LâENFANT ET DE LâADOLESCENTexemple pas encore que lâĂ©quilibre implique lâĂ©galitĂ© des poids (mĂȘme Ă distances Ă©gales) : ainsi Mar met deux poupĂ©es dâun cĂŽtĂ© et aucune de lâautre pour atteindre lâhorizontalitĂ©. Le lourd peut se diriger vers le haut et le lĂ©ger vers le bas aussi bien que lâinverse. Les poids ne sont pas mis en relation : lâĂ©pithĂšte de « trop lourd » peut sâappliquer Ă une seule poupĂ©e suspendue Ă un bras, sans contrepartie. Il nây a pas conservation du poids et le sujet cherche sans cesse Ă rĂ©pĂ©ter avec de nouvelles poupĂ©es, ce qui vient de lui rĂ©ussir par hasard avec dâautres, sans sâoccuper des diffĂ©rences de poids. Cependant, ces sujets parviennent, par rĂ©gulations progressives, Ă reconnaĂźtre au poids une influence relative. En gĂ©nĂ©ral, ils suspendent une poupĂ©e au moins de chaque cĂŽtĂ©, par besoin de symĂ©trie. Il arrive frĂ©quemment que, pour amĂ©liorer lâĂ©quilibre, ils ajoutent de nouvelles poupĂ©es Ă dâautres, non pas du cĂŽtĂ© oĂč il manque du poids (pour Ă©galiser), mais du cĂŽtĂ© oĂč le poids est le plus grand, dans lâidĂ©e quâavec plusieurs poids les choses se passeront mieux.
Mais cette action dâajouter, trĂšs caractĂ©ristique Ă ce niveau, nâest encore nullement opĂ©ratoire, bien que constituant sans doute le dĂ©but de lâopĂ©ration additive. Elle ne lâest pas faute dâĂ©galisation exacte entre les parties (A + Aâ) et le tout B (compensant A + Aâ sur lâautre bras). Elle ne lâest surtout pas faute de rĂ©versibilité : il nây a pas encore dâactions dâenlever dans le but dâĂ©galiser et, quand le sujet enlĂšve quelque Ă©lĂ©ment, câest seulement pour recommencer autre chose aprĂšs un Ă©chec.
Au point de vue des distances Ă partir de lâaxe, le sujet ne sâen occupe en gĂ©nĂ©ral pas et ne cherche ni lâĂ©galitĂ© ni une coordination quelconque entre les distances et le poids. NĂ©anmoins, on voit aussi se dessiner Ă cet Ă©gard un dĂ©but dâopĂ©ration, en ce sens que le sujet Ă©tablit parfois un dĂ©but de symĂ©trie. Mais, ici Ă nouveau, il ne parvient pas Ă constituer dâopĂ©ration proprement dite, dâabord faute de coordination avec les poids et ensuite parce que cette symĂ©trie porte surtout sur les deux extrĂ©mitĂ©s des bras, sans Ă©galisations pour les distances intermĂ©diaires.
De 5 ;6 environ Ă 7-8 ans (sous-stade I B), on assiste par contre Ă une articulation progressive de ces reprĂ©sentations intuitives, sâorientant dans la direction de lâopĂ©ration rĂ©versible :
LâĂQUILIBRE DE LA BALANCE 147Mal (5 ;8) constate que les bras ne sont pas horizontaux : « Il faut en mettre une (autre poupĂ©e) de lâautre cĂŽtĂ©. Je sais ce quâil faudra faire : mettre de nouveau une autre lĂ , parce quâon nâa pas le poids dâici (elle rajoute). Celles-ci doivent ĂȘtre plus lĂ©gĂšres que celles-lĂ Â : il faut prendre deux qui ont le mĂȘme poids. » Ensuite : « On pourrait en ĂŽter une (parce que câest trop lourd dâun cĂŽtĂ©). »
Mal ne dĂ©couvre pas spontanĂ©ment lâinfluence de la distance, mais, lorsquâon dĂ©place devant elle une poupĂ©e, elle dit : « Vous avez rapprochĂ© ça, ça fait plus de poids : si câĂ©tait au bout, ça nâirait pas et là ça fait plus de poids. »
Gas (5 ;9) : « On pourrait en mettre une de lâautre cĂŽté : la mĂȘme (il en prend une qui est, en effet, pareille par la couleur de la robe, mais de poids bien diffĂ©rent). Ăa ne va pas : peut-ĂȘtre il y a un peu trop de poids lĂ . »
Lâenfant comprend donc dorĂ©navant quâil faut un poids de chaque cĂŽtĂ©, pour obtenir lâĂ©quilibre, et mĂȘme des poids Ă peu prĂšs Ă©gaux. Mais il ne sait pas procĂ©der systĂ©matiquement Ă cette Ă©galisation. De mĂȘme, il parvient dorĂ©navant Ă ajouter et Ă enlever, mais sans Ă©galisations prĂ©cises : ce sont des corrections successives, donc des rĂ©gulations et non pas encore des opĂ©rations strictement rĂ©versibles.
Ces deux sortes de rĂ©gulations, par Ă©galisations et par adjonctions ou suppressions, fournissent ainsi le point de dĂ©part des futures transformations par rĂ©ciprocitĂ© (symĂ©tries) et par inversion, relativement aux poids. Quant aux distances, il y a progrĂšs dans la tendance Ă la symĂ©trie (les poupĂ©es ne sont plus seulement mises Ă Ă©gales distances aux extrĂ©mitĂ©s, mais aussi dans les rĂ©gions voisines) et il y a parfois dĂ©couverte du rĂŽle que jouent les changements de distance (cf. Mal). Mais il nây a pas encore de correspondances systĂ©matiques du type : plus loin = plus lourd.
§ 2. le sous-stade II A :
opérations concrÚtes sur les poids ou les distances mais sans coordination systématique entre eux
Il y a dorĂ©navant Ă©galisation et additivitĂ© exactes des poids, dâune part, symĂ©trie et additivitĂ© exactes des distances, dâautre part. Mais la coordination des poids et des distances ne donne encore lieu quâĂ des rĂ©gulations intuitives : le sujet dĂ©couvre par tĂątonnements que lâĂ©quilibre est possible entre un poids plus petit Ă plus grande distance et un plus grand poids Ă plus petite distance, mais il nâen tire pas encore de correspondances gĂ©nĂ©rales1 :
Mas (7 ;7) dĂ©bute par E 3 et D 3, puis les remplace par G 3 et F 3 (donc distances Ă©gales et recherche de poids Ă©gaux), rajoute dâautres poupĂ©es, en supprime, puis enlĂšve le tout et soupĂšse deux poids Ă©gaux (E)
1. Nous symboliserons dans ce qui suit les poupĂ©es de poids croissants par les lettres A, B, C, etc., et les distances croissantes (qui se mesurent pour lâenfant aux trous Ă©quidistants dans lesquels on fixe les crochets des poupĂ©es) par les chiffres l, 2, 3, etc.
compte un mĂȘme nombre de trous (14) et pose E 14 de chaque cĂŽtĂ©. AprĂšs quoi, il cherche dâautres formes dâĂ©quilibre : il rajoute des poupĂ©es, les dĂ©place, en enlĂšve, et aboutit Ă GED dâun cĂŽtĂ© et P 3 de lâautre : « Ăa va juste (compensation empirique des poids et des distances). Câest comme quand il nây avait rien (quand les bras sans charge Ă©taient horizontaux), câest le mĂȘme poids de chaque cĂŽtĂ©. » Il recommence avec de grands poids (qui nâont pas de doublets) : « Jâaurais pu mettre un de chaque cĂŽtĂ©. Comme il nâyen a pas, jâai dĂ» en mettre trois dâun cĂŽtĂ© et deux de lâautre : ça tient droit parce que câest le mĂȘme poids de chaque cĂŽtĂ©. » Il prĂ©voit que pour deux poids inĂ©gaux, il faut des distances inĂ©gales mais sans trouver la loi : plus lourd â plus prĂšs : « Si on met C et E oĂč faut-il les poser ? â Je dirais un trou et un autre trou (= deux distances diffĂ©rentes), mais il ne faut pas que ça fasse la mĂȘme chose (= distances Ă©gales), sinon ça ne fait pas le mĂȘme poids. »
Nem (7 ;4) trouve empiriquement que C Ă gauche, Ă distance de 10, Ă©quilibre E Ă droite, Ă distance de 5. On lui demande de placer C Ă droite et E Ă gauche, mais il ne parvient pas Ă inverser les rapports de distance. AprĂšs expĂ©rience, il sâĂ©crie : « Ah ! Il faut faire la mĂȘme chose quâavant, mais Ă lâenvers ! »
Le sujet est donc dorĂ©navant capable de sĂ©rier les poids en prĂ©sence et de dĂ©terminer leurs Ă©galitĂ©s. Il peut les additionner de façon rĂ©versible et comparer correctement deux rĂ©unions de poids. Il sait utiliser en outre la transitivitĂ© des relations dâinĂ©galitĂ© ou dâĂ©galitĂ© des poids. Lâensemble de ces opĂ©rations se retrouve, dâautre part, dans les comparaisons de distances, avec en outre correspondance entre les distances orientĂ©es en sens contraires (symĂ©tries par rapport Ă lâaxe).
AppliquĂ©es aux problĂšmes de la balance, ces opĂ©rations permettent alors aux sujets dâobtenir les rĂ©sultats suivants (par multiplication logique des relations) :
Deux poids égaux B1 et B2 situés à distances égales Lx se font équilibre par symétrie :
(1) (Bl Ă Lx) = (B2 Ă Lx)
Lâun des poids est donc conçu comme compensant lâautre par rĂ©ciprocitĂ©.
Deux poids Ă©gaux B1 et B2 situĂ©s Ă des distances inĂ©gales Lx et Ly ne sâĂ©quilibrent pas :
(2) (Bl Ă Lx) â¶ (B2 Ă Ly) si x â¶ y
mais le sujet ne peut coordonner les relations en jeu.
Deux poids inĂ©gaux A1 < B2 situĂ©s Ă des distances Ă©gales Lx ne sâĂ©quilibrent pas non plus :
(3) (Al Ă Lx) < (B2 Ă Lx)
LâĂQUILIBRE DE LA BALANCE 149En outre, en chacune de ces relations composĂ©es, le sujet est capable, par additivitĂ©, de substituer Ă un objet un ensemble Ă©quivalent dâautres :
(4) Cl = (A2 + Aâ2 + Bâ2)
et il en est de mĂȘme pour les distances.
(5) Par contre, en cas de poids inĂ©gaux Al et B2 et de distances inĂ©gales Lx et Ly, il nây a pas encore, Ă ce sous-stade II A, de coordination possible : mĂȘme lorsque le sujet dĂ©couvre par expĂ©rience quâun grand poids Ă petite distance, situĂ© Ă droite, Ă©quilibre un petit poids Ă grande distance situĂ© Ă gauche, il ne sait pas inverser ces rapports dâun cĂŽtĂ© Ă lâautre et ne dĂ©couvre quâaprĂšs coup quâil fallait faire « la mĂȘme chose mais Ă lâenvers » (Nem).
§ 3. Le sous-stade II B :
correspondance inverse des poids et des distances
Le cinquiĂšme des cas distinguĂ©s Ă lâinstant (poids et distances inĂ©gaux) trouve sa solution au niveau II B, non pas encore par proportions mĂ©triques (sauf parfois pour le cas des rapports de 1 Ă 2), mais par correspondances qualitatives aboutissant Ă la loi dâĂ©quilibre : « Plus câest lourd, plus câest proche du milieu. »
Fis (10 ;7) constate que P nâĂ©quilibre pas F « parce quâil est lourd : celui-lĂ (F) est trop lĂ©ger. â  Quoi faire ? â Lâavancer (il pousse P du cĂŽtĂ© de lâaxe et atteint lâĂ©quilibre). Jâai dĂ» le reculer de 16 trous (arbitraire) pour voir si ça baisserait de deux fois (arbitraire) le poids. â  Quâentends-tu par lĂ Â ? â Ăa lĂšve le poids. â  Et si on le remet par lĂ (Ă©loigner P) ? â Ăa fait monter lâautre. â  Et si on le met au bout (P) ? â Ăa monterait encore plus (F) », etc. Conclusion : Quand on a deux poids inĂ©gaux « on avance le plus lourd (du cĂŽtĂ© de lâaxe mĂ©dian) ». Mais Fis ne mesure pas les longueurs mĂȘme pour les rapports de 1 Ă 2.
Rol (10 ;10) : « Il faut changer le sac de place parce quâau bout ça fait plus de poids » ; il Ă©loigne le plus lĂ©ger de lâaxe : « Maintenant il est plus lourd. » On prĂ©sente G Ă 2 et A Ă 14 : ils sâĂ©quilibrent « parce que celui-lĂ est lĂ (A Ă 14), il est moins lourd ».
On voit la diffĂ©rence des rĂ©actions. Au niveau II A le sujet, en prĂ©sence de deux poids qui ne se font pas Ă©quilibre, procĂšde surtout par substitutions, adjonctions ou suppressions. Il parvient ainsi Ă certaines Ă©galisations par dĂ©placements, mais exceptionnellement et par tĂątonnements (rĂ©gulations). Au prĂ©sent niveau, au contraire, le sujet en prĂ©sence de deux poids inĂ©gaux cherche lâĂ©quilibre par un dĂ©placement orientĂ©, dans lâhypothĂšse que le
150 LOGIQUE DE LâENFANT ET DE LâADOLESCENTmĂȘme objet « pĂšsera plus » en sâĂ©loignant de lâaxe et moins en sâen rapprochant. Il est donc engagĂ© dans la direction de la loi, mais sans proportions mĂ©triques et par simples correspondances qualitatives.
LâopĂ©ration nouvelle qui intervient ici dans la dĂ©termination des conditions dâĂ©quilibre est donc une double sĂ©riation des poids A < B < C⊠et des distances L1 > L2 > L3 > ⊠mais avec correspondance bi-univoque inverse :
(5) A < B < C < âŠ
â â â
L1 > L2 > L3 >âŠ
ce qui peut se traduire par les réciprocités (exprimées en langage de multiplication de relations) :
(6) (A à Ll) = (B à L2) = (C à L3) = ⊠, etc.
Mais il est clair que de telles opĂ©rations qualitatives ne suffisent pas Ă Ă©tablir la loi. En effet, les multiplications logiques du type (6) permettent un certain nombre dâinfĂ©rences, mais laissent certains cas Ă lâĂ©tat indĂ©terminé :
(7) Plus lourd Ă mĂȘme distance = plus grande force
Moins lourd Ă mĂȘme distance = moins grande force
MĂȘme poids Ă plus loin (de lâaxe) = plus grande force
MĂȘme poids Ă moins loin = moins grande force
Mais :
Plus lourd à plus loin = indéterminé
Moins lourd à moins loin = indéterminé
et
Plus lourd à moins loin = moins lourd à plus loin (mais sous certaines conditions métriques seulement).
Cependant le sujet de ce niveau est capable de quantifier les poids (il sait que B = 2 A ; etc.), de mĂȘme que les distances (mesurables au nombre des trous). Pourquoi donc faut-il attendre le niveau formel III pour que se constitue le schĂšme des proportions ? On rĂ©pondra que câest lĂ une question de connaissance scolaire. Mais nous allons au contraire donner des exemples (analogues Ă ceux que nous avons dĂ©jĂ publiĂ©s ailleurs 1) oĂč le
1. Voir Piaget et Inhelder, La reprĂ©sentation de lâespace chez lâenfant, chap. XII, § 9 ; Piaget, Les notions de mouvement et de vitesse chez lâenfant, chap. IX, § § 2 et 3 ; Piaget et Inhelder, La genĂšse de lâidĂ©e de hasard chez lâenfant, chap. VI, § § 5 et 6.
schĂšme de la proportionnalitĂ© se constitue avant tout enseignement. Il est donc probable quâil requiert, Ă titre de condition nĂ©cessaire et suffisante, un systĂšme opĂ©ratoire qualitatif, Ă la fois diffĂ©renciĂ© et unifiĂ©, analogue au groupe INRC. LâhypothĂšse est dâautant plus plausible quâil sâagit prĂ©cisĂ©ment, dans le cas particulier, dâun jeu dâactions et de rĂ©actions en Ă©quilibre, semblable Ă celui dont nous avons analysĂ© la comprĂ©hension aux chapitres IX et X.
§ 4. Le stade III :
découverte et explication de la loi
Lorsquâon se borne Ă procĂ©der comme prĂ©cĂ©demment, en laissant le sujet suspendre ses poids simultanĂ©ment aux deux bras de la balance, il y a, dĂšs le niveau III A, dĂ©couverte de la loi sous forme de la proposition P/Pâ = Lâ/L (oĂč P et Pâ sont deux poids inĂ©gaux et L et Lâ les distances auxquelles ils sont placĂ©s) et cette loi ne donne pas lieu Ă une explication causale particuliĂšre, mĂȘme au cours du sous-stade III B tant elle paraĂźt transparente Ă la raison (« Câest un systĂšme de compensations », comme nous dira le sujet Chal). Mais, lorsquâon procĂšde par suspensions successives et alternatives des poids, lâattention du sujet se porte sur les inclinaisons et les chemins Ă parcourir en hauteur, ce qui peut le conduire Ă une explication par lâĂ©galitĂ© des travaux (dĂ©placement des forces). Cette explication, dĂ©jĂ possible au niveau III A, nâapparaĂźt, il est vrai, quâexceptionnellement encore au niveau III B : nĂ©anmoins nous lâavons observĂ©e en plusieurs cas et il vaut la peine de lâanalyser.
Voici dâabord un cas de dĂ©couverte de la loi au sous-stade III A :
152 LOGIQUE DE LâENFANT ET DE LâADOLESCENTRog (12 ;11) pour un poids P placĂ© Ă lâextrĂ©mitĂ© dâun bras (28 trous), il met C + E au milieu de lâautre bras, mesure la distance et dit : « Ăa fait 14 trous. Câest la moitiĂ© de la longueur. Si le poids (C + E) est Ă la moitiĂ©, ça fait le double pour ça (P). â Comment sais-tu quâil faut rapprocher le poids du centre (pour faire plus lourd) ? â Ăa mâest venu Ă lâidĂ©e, jâai voulu essayer : si je rapproche Ă la moitiĂ©, la valeur du poids diminue de moitiĂ©. Je sais, mais je ne peux pas expliquer : je nâai pas appris. â  Tu connais dâautres situations pareilles ? â Dans le jeu de billes, si 5 jouent contre 4, le dernier des 4 a droit Ă une bille de plus. » Il trouve de mĂȘme que pour deux distances de 1 et de 1/4, il faut mettre des poids de 1 et de 4 ; que pour deux distances de 1 et de 1/3, il faut mettre des poids de 1 et de 3, etc. : « On met le poids le plus lourd Ă la fraction que reprĂ©sente le poids le plus lĂ©ger (= qui correspond Ă celle du poids lĂ©ger), en partant du centre. »
La rapiditĂ© avec laquelle le sujet passe de la correspondance qualitative Ă la proportion mĂ©trique semble bien indiquer la prĂ©sence dâun schĂšme anticipateur. Or, lâanalogie que le sujet Ă©tablit entre la situation de la balance et celle du jeu de billes montre que ce schĂšme relĂšve des notions de rĂ©ciprocitĂ© ou de compensation. Examinons donc comment les sujets du dĂ©but du sous-stade III B procĂšdent de la mĂȘme idĂ©e Ă la recherche dâune explication proprement dite (avec dispositif des suspensions alternatives) :
Chal (13 ;6) trouve rapidement que « plus la distance est grande, plus le poids doit ĂȘtre petit. Ăa se tient. â  Pourquoi ? â Ăa se compense lĂ et lĂ . â  Quâest-ce qui se compense ? â Les distances et les poids : câest un systĂšme de compensations. Chacun monte tour Ă tour : Ă distances Ă©gales, il faut des poids Ă©gaux et si câest inclinĂ©, ça se rĂ©tablit et ça descend de lâautre cĂŽtĂ©. â  (On propose deux unitĂ©s de poids Ă une distance 5 et une unitĂ© Ă la distance 10.) Que seront les angles ? â Plus grand dâun cĂŽtĂ© (il montre les deux unitĂ©s) et plus petit de lâautre (expĂ©rience). Ah ! non : les mĂȘmes angles ! » Il les dessine : « La distance se compense avec le poids. â  Quel chemin font-ils (on montre les hauteurs H et Hâ) ? â Un plus grand chemin avec le plus petit poids et le grand poids un plus petit chemin. â  Et quelles forces faut-il (on montre les ficelles qui permettent de monter et de descendre les poids) ? â Pour le plus petit, il y a plus de distance Ă tirer, pour le gros moins de distance. â  Alors oĂč faut-il plus de force ? â Ici (deux unitĂ©s). Ah ! non, câest la mĂȘme chose : la distance (il parle maintenant des hauteurs) se compense avec le poids. »
Sam (13 ;8) dĂ©couvre immĂ©diatement que la distance horizontale est lâinverse du poids. « Comment expliquer ? â Il faut plus de force pour soulever (le poids situĂ© Ă une extrĂ©mitĂ©) que quand câest plus prĂšs du centre ⊠parce quâil y a un plus long chemin Ă faire. â  Comment le savez-vous ? â A la balançoire, si un est trois fois plus lourd, il se met au tiers parce que le chemin (en hauteur) est trois fois moins long Ă parcourir. â  Mais une fois vous parlez de la distance (geste horizontal) et une fois du chemin Ă parcourir ? â Ah ! ça dĂ©pend sâil faut calculer ou bien comprendre. Pour calculer câest mieux de regarder en horizontale ; pour comprendre câest en vertical que câest plus comprĂ©hensible : pour le lĂ©ger (Ă lâextrĂ©mitĂ©) ça va plus vite, pour le lourd moins vite. »
Tis (13 ;8) dĂ©couvre la proportion 1 Ă 2 et dessine les hauteurs : « Si je remplaçais ce poids (une unitĂ©) par celui-lĂ (deux unitĂ©s), ça ne monterait (Ă lâextrĂ©mitĂ©) que la moitiĂ© ⊠(Le chemin en hauteur) est beaucoup plus long quand câest au bout de la balance que quand câest au milieu (dâun bras). â Il y a aussi compensation ? â Oui, entre la force et la hauteur. â  Comment mesurer ? â Câest plus commode la hauteur, mais au fond, ça revient au mĂȘme (que la distance horizontale). »
Ces rĂ©ponses du stade III (et tant du sous-stade III A que de III B), nous remettent, dâune part, en prĂ©sence de schĂšmes connus,
LâĂQUILIBRE DE LA BALANCE 153câest-Ă -dire du groupe INRC sous la forme que nous avons dĂ©jĂ rencontrĂ©e (chap. IX et X); elles nous montrent surtout, dâautre part, comment ce schĂšme gĂ©nĂ©ral de lâĂ©quilibre se diffĂ©rencie, dans le prĂ©sent cas, par la construction des proportions P/Pâ = Lâ/L et P/Pâ = Hâ/H. Les deux problĂšmes que nous avons Ă discuter sont donc celui de la formation du schĂšme des proportions, mais aussi celui de ses rapports avec le groupe INRC.
Le groupe INRC se trouve dâabord dans ces rĂ©ponses sous une forme que nous aurions dĂ©jĂ pu dĂ©crire Ă propos des oscillations du liquide dans les vases communicants (chap. IX) : lorsque lâun des bras de la balance descend sous lâinfluence dâun poids suspendu Ă une distance donnĂ©e, lâautre descendra Ă son tour sous lâinfluence du mĂȘme poids suspendu symĂ©triquement Ă la mĂȘme distance : « Chacun monte tour Ă tour, dit Chal et si câest inclinĂ© (au-dessous de lâhorizontale) ça se rĂ©tablit et ça descend de lâautre cĂŽtĂ©. » Il intervient donc Ă cet Ă©gard une rĂ©ciprocitĂ© (p â ) = R (q â ) oĂč p et q sont les Ă©noncĂ©s des montĂ©es des leviers. Mais la nouveautĂ© propre Ă la balance est quâil intervient deux facteurs et quâils se compensent : un poids P Ă une distance L produit la mĂȘme inclinaison, lorsquâil est seul en jeu, quâun poids Pâ = nP Ă une distance Lâ = L/n : câest ce que Chal constate avec Ă©tonnement (« les mĂȘmes angles »), puis trouve naturel puisque « la distance se compense avec le poids ».
Le mĂȘme groupe INRC se retrouve donc ensuite, et sous la mĂȘme forme quâĂ propos des pressions et des rĂ©sistances dans lâĂ©quilibre des liquides (prop. 8, chap. IX et prop. 1, chap. X). A lâopĂ©ration consistant Ă mettre des poids sur lâun des bras Ă des distances donnĂ©es peuvent correspondre deux sortes dâopĂ©rations rĂ©tablissant lâĂ©quilibre : lâinverse N qui consistera Ă enlever ces poids ou la rĂ©ciproque R qui consistera Ă mettre des poids Ă©gaux Ă distances Ă©gales sur lâautre bras de la balance ; et si lâinverse N annule lâopĂ©ration initiale, la rĂ©ciproque R la compense sans lâannuler, bien que N et que R aboutissent au mĂȘme rĂ©sultat qui est de retrouver lâhorizontalitĂ© des bras. Les transformations dĂ©crites Ă ce propos (prop. 8, chap. IX et prop. 1, chap. X) se retrouveront donc dâautant plus facilement ici quâelles correspondent Ă une constatation intuitive fort simple et dĂ©jĂ acquise grĂące aux correspondances qualitatives du stade II. Mais, ici Ă nouveau, il sây ajoute cette particularitĂ© propre Ă la balance que les distances compensent les poids.
Sous ses deux formes, relatives soit aux pressions et résistances, soit aux oscillations et inclinaisons, le groupe INRC se
154 LOGIQUE DE LâENFANT ET DE LâADOLESCENTdouble donc ici dâun schĂšme de proportions : proportion inverse des distances horizontales et des poids P/Pâ = Lâ/L, pour ce qui est des pressions et rĂ©sistances, et proportion inverse des hauteurs et des poids P/Pâ = Hâ/H pour ce qui est des inclinaisons. Il sây ajoute dâailleurs une troisiĂšme proportion, qui est cette fois directe, L/Lâ = H/Hâ mais de caractĂšre purement gĂ©omĂ©trique, et qui paraĂźt Ă©vidente aux sujets (cf. Tis : « Au fond, ça revient au mĂȘme » de mesurer en distances horizontales ou en hauteurs). Le problĂšme est donc dâĂ©tablir comment les deux premiĂšres de ces proportions se construisent dans lâesprit des sujets : de façon indĂ©pendante et par structuration directe de lâexpĂ©rience, ou en liaison avec le schĂšme opĂ©ratoire de lâĂ©quilibre, fondĂ© sur le groupe INRC ?
§ 5. Le schÚme des proportions et le groupe INRC
Il convient dâabord de rappeler que dans tous les domaines, et non pas seulement dans le cas de nos prĂ©sentes expĂ©riences, la comprĂ©hension des proportions nâapparaĂźt quâau niveau III A. Au cours du sous-stade II B on observe souvent chez les sujets la recherche dâune mĂȘme relation au sein de deux relations comparĂ©es entre elles, mais cette mĂȘme relation est conçue comme Ă©tant de nature additive : au lieu de la proportion P/Pâ = Lâ/L, on aurait ainsi une Ă©galitĂ© des diffĂ©rences P â Pâ = Lâ â L. La formation de lâidĂ©e de proportions suppose donc dâabord quâaux simples relations de diffĂ©rence soit substituĂ©e la notion de lâĂ©galitĂ© des produits PL = PâLâ. Mais il importe en outre de remarquer que ce passage de la diffĂ©rence au produit sâeffectue rarement sous une forme dâemblĂ©e mĂ©trique : la quantification numĂ©rique de la proportion est en gĂ©nĂ©ral prĂ©cĂ©dĂ©e par un schĂšme qualitatif fondĂ© sur la notion de produit logique, câest-Ă -dire par lâidĂ©e que deux facteurs agissant ensemble Ă©quivalent Ă lâaction de deux autres facteurs rĂ©unis. « Plus la distance est grande, plus le poids doit ĂȘtre petit », dit ainsi Chal par simple correspondance qualitative (cf. prop. 5), mais il ajoute « Ăa se tient », autrement dit un petit poids uni Ă une grande distance Ă©quivaut Ă un grand poids uni Ă une petite distance. Or, ces multiplications logiques sont dĂ©jĂ esquissĂ©es au niveau II B (cf. prop. 6 et 7) mais seulement sans gĂ©nĂ©ralisation Ă tous les cas possibles. DâoĂč vient alors la gĂ©nĂ©ralisation propre aux niveaux III A et III B ? Câest sans doute ici quâinterviennent les notions de compensation et de rĂ©ciprocitĂ© attachĂ©es au groupe INRC.
LâĂQUILIBRE DE LA BALANCE 155Il est, en effet, Ă©vident que si le sujet devient capable, au stade III, de comprendre les transformations par inversion (N) et par rĂ©ciprocitĂ© (R) et de les grouper en un systĂšme unique (I, N, R et NR = C), il parvient de ce fait mĂȘme Ă utiliser lâĂ©galitĂ© des produits sous une forme beaucoup plus gĂ©nĂ©rale que par les multiplications de relations (6) et (7), et de plus sous une forme impliquant dĂ©jĂ les notions de compensation et dâannulation : la possibilitĂ© de raisonner selon une structure de groupe INRC signifie la comprĂ©hension des Ă©galitĂ©s NR = IC ; RC = IN ; NC = IR ; etc., qui sont des Ă©galitĂ©s entre produits de deux transformations. Il en rĂ©sulte alors que le groupe INRC lui-mĂȘme Ă©quivaut Ă un systĂšme de proportions logiques :
Â
puisque IN = RC (oĂč x = lâopĂ©ration transformĂ©e par I, N, R ou C).
Examinons par exemple la maniĂšre dont les sujets raisonnent sur les changements de poids et de distance horizontale (en nĂ©gligeant, pour simplifier les notations, les poids et les distances inchangĂ©s). Appelons p lâĂ©noncĂ© dâune augmentation dĂ©terminĂ©e de poids et q dâune augmentation dĂ©terminĂ©e de distance, et appelons et les propositions Ă©nonçant une diminution correspondante de poids et de distance sur un mĂȘme bras de la balance. Les propositions pâ et qâ correspondront Ă p et q, et â et â Ă et mais sur lâautre bras. En isomorphisme avec la prop. 1 du chapitre X, les sujets comprendront donc les rapports dâinversion et de rĂ©ciprocitĂ© suivants (groupe INRC mais en choisissant p â q comme opĂ©ration identique I) :
(8) I (p â q) = augmenter Ă la fois le poids et la distance sur lâun des bras
N ( v ) = (p â ) v ( â q) v ( â ) = diminuer la distance en augmentant le poids ou diminuer le poids en augmentant la distance ou diminuer les deux
R (pâ â qâ) = compenser I en augmentant Ă la fois le poids et la distance sur lâautre bras de la balance
C (â v â) = (pâ â â) v (â â qâ) v (â â â) = annuler R de la mĂȘme maniĂšre que N annule I
Or, comme R (pâ â qâ) revient Ă compenser lâaction I (p â q), par rĂ©action (symĂ©trie) sur lâautre bras de la balance, nous pouvons lâĂ©crire  â ; et comme (â v â) revient Ă compenser lâaction N
156 LOGIQUE DE LâENFANT ET DE LâADOLESCENTpar symĂ©trie Ă©galement, nous pouvons lâĂ©crire (p v q). La prop. (8) peut donc se formuler comme suit :
(8 bis) I (p â q)
N ( v )
R ( â )
C (p v q)
Le systĂšme de ces transformations, qui nâexpriment donc pas autre chose que lâĂ©quilibre des poids et des distances, Ă©quivaut alors sans plus Ă la proportionnalitĂ©1 :
(9) (oĂč x = p â q)
En dâautres termes, sitĂŽt quâil comprend le systĂšme des inversions et rĂ©ciprocitĂ©s (8 et 8 bis) le sujet saisira par le fait mĂȘme que dâaugmenter le poids et la distance sur un bras de la balance est Ă lâaugmentation symĂ©trique sur lâautre bras comme dâaugmenter lâun ou lâautre sur un bras est Ă lâopĂ©ration rĂ©ciproque sur lâautre bras ; etc.
Or, de ce schĂšme qualitatif de proportions logiques, qui correspond sans doute Ă lâintuition globale de proportionnalitĂ© dont part le sujet, il est facile de passer Ă des proportions logiques plus dĂ©taillĂ©es (Ă une seule proposition) et de lĂ aux proportions numĂ©riques.
Rappelons à cet égard que, pour une seule proposition p, la corrélative C est identique à I et la réciproque R identique à N. De la proportion (9) on tire ainsi :
(10) = dâoĂč p v  = q v
câest-Ă -dire que lâaugmentation de poids est Ă lâaugmentation de distance comme la diminution de distance est Ă la diminution de poids.
Dâautre part, outre les proportions directes, du type (9) et (10), le groupe INRC comporte ce quâon peut appeler des proportions rĂ©ci-
1. Cette proportion logique signifie ce qui suit :
a) (p â q) â ( v ) = () â (p v q) = 0 car I N = R â C
b) (p â q) v ( v ) = () v (p v q) = (p * q) car I v N = R v C
c) (p â q) â () = (p v q)  () = (p â q) car I(NR) = C(NN)
d) (p â q) â () =  â () = 0 car I(NC) = R(NN)
LâĂQUILIBRE DE LA BALANCE 157proques oĂč lâun des produits croisĂ©s est la rĂ©ciproque R de lâautre :
(11) [(p â q) â (p v q) = p â q] = R[( â ) â ( v ) =  â )]
DâoĂč, en vertu de (10) et de (11), la proportion rĂ©ciproque :
(12) =   soit  (p â ) = ( â q)
On voit alors immĂ©diatement que ces deux proportions logiques (11) et (12) sont isomorphes aux proportions numĂ©riques que lâon peut obtenir en donnant Ă lâaugmentation du poids (p) ou Ă celle de la distance (q) un mĂȘme coefficient n. En effet, si p = nP et q = nL[*], alors :
(13) = [**] correspond Ă = par exemple =
et (14) ) = RÂ [***] correspond Ă = par exemple =
Ces formules (9) Ă (14) peuvent paraĂźtre bien abstraites pour rendre compte des raisonnements effectifs de nos sujets. En rĂ©alitĂ© et indĂ©pendamment cela va de soi du symbolisme introduit par nous, câest cependant bien ainsi que sont dĂ©couvertes les proportions. Avant dâintroduire des nombres Ă titre de mesures du poids et de la distance, le sujet commence en gĂ©nĂ©ral par poser :
(15) p â = R ( â q)
(augmenter le poids et diminuer la distance sur lâun des bras revient au mĂȘme que de diminuer le poids et dâaugmenter la distance sur lâautre bras).
Or, cette prop. (15) nâest autre que la proportion (12), qui implique alors (10) et (9) et conduit Ă la proportion mĂ©trique (14). Les formules qui prĂ©cĂšdent peuvent donc ĂȘtre considĂ©rĂ©es comme lâexpression symbolique des raisonnements effectifs observĂ©s.
Quant Ă la proportion entre les poids et les hauteurs, tous les sujets, en prĂ©sence du dispositif de suspensions alternatives, comprennent dâabord quâune augmentation de distance q implique une augmentation dĂ©terminĂ©e de hauteur (r), donc :
(16) q â«Â r
[*Note FJP : nous avons substitué « nL » à « nQ ».]
[**Note FJP : nous avons substitué « / » à « | ».]
[***Note FJP : nous avons substitué « | ».] à « | ».]
Il en résulte alors que les proportions (10) et (12) impliquent :
(17) =Â ; et (17 bis) = R
Enfin, le transport dâun poids Ă une certaine hauteur constitue un travail, ce que nos sujets expriment Ă leur maniĂšre faute dâun vocabulaire physique prĂ©cis : « Plus de distance Ă tirer » (Chal), ou « plus de force pour soulever » (Sam). Si un gros poids situĂ© Ă une petite distance sâĂ©quilibre avec un poids n fois plus petit, situĂ© Ă une distance n fois plus grande, câest donc en fin de compte que les travaux sont Ă©gaux pour soulever le premier Ă une certaine hauteur et pour soulever le second Ă un niveau n fois plus Ă©levé : il y a, comme dit Fis, compensation « entre la force et la hauteur ». Câest cette Ă©galitĂ© des travaux, entrevue au cours du stade III, qui fournit ainsi la raison du phĂ©nomĂšne de lâĂ©quilibre. Mais si, sur ce dernier point, la rĂ©action des sujets citĂ©s est insuffisamment spontanĂ©e, lâexpĂ©rience suivante[*], oĂč le dispositif trop simple de la balance est remplacĂ© par une traction sur un plan inclinĂ©, nous montrera comment la notion de travail est Ă©laborĂ©e dĂšs le niveau concret II B et utilisĂ©e dans les explications du stade formel III.
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[*Note FJP : cette expérience est présentée dans le chapitre 12.]