Mes idées ()

Troisième partie.
Intelligence, valeurs, philosophie de la recherche a

 

L’intelligence et les rapports avec le groupe Binet-Simon - Problèmes de la recherche interdisciplinaire - L’induction et la déduction - Réaction à la critique selon laquelle Piaget est un prophète qui réalise ses propres prophéties - Le développement moral - Piaget face à certains grands chercheurs - L’opinion de Piaget sur les recherches dérivées de ses travaux - Projets d’avenir.

Nous abordons ici certaines questions controversées de la psychologie actuelle ainsi que certaines critiques des travaux de Piaget. Nous verrons pourquoi Piaget considère l’intelligence comme un concept général et nous évoquerons les idées très discutées d’Arthur Jensen sur les différences raciales dans le Q.I. Piaget répondra aux critiques qui insinuent que sa méthode de recherche aboutit forcément aux résultats auxquels il s’attend. Le lecteur apprendra à mieux connaître la personnalité de Piaget qui évoquera les grands hommes qu’il a le plus admirés, les malentendus autour de son œuvre et certains de ses projets d’avenir.

 

R. EVANS : Changeons,à présent de domaine. En ce moment, se déroule aux États-Unis une querelle passionnante à propos d’une étude du Dr Arthur Jensen (1969) de l’université de Californie publiée dans la Harvard Educational Review. Le Dr Jensen examine ce que nous appelons aux U.S.A. le Programme Head-start1 et pense que son échec n’est peut-être pas dû à l’incapacité des maîtres à élargir convenablement l’horizon des enfants défavorisés. Selon lui, le problème réel réside dans de possibles génétiques des enfants noirs. A son avis, bien que pour un type d’intelligence — une intelligence plutôt concrète — il n’y ait peut-être pas de : différence, il existerait un type d’intelligence abstraite i qui, pour des raisons génétiques, serait moins bien développée chez les enfants noirs. Qu’en pensez-vous ? J. PIAGET : J’ai deux remarques à faire. D’abord, il ’ est évident que les facteurs génétiques jouent un rôle * dans le développement de l’intelligence. Mais ce rôle se t borne à créer certaines possibilités. Les facteurs génétiques ne sont pour rien dans la réalisation de ces possibilités. Ce qui veut dire qu’il n’y a pas dans l’esprit s humain de structures innées qui se mettent en place

1. Programme destiné à aider les enfants de familles pauvres, particulièrement des Noirs, et leur éviter des retards scolaires.

 

82

MES IDÉES

MES IDEES

83

 

spontanément. Comme je l’ai souligné tout au long de notre entretien, toutes nos structures mentales doivent être construites. Aussi, les facteurs génétiques ou les questions de maturation ne suffisent-ils pas à expliquer ce qui se passe réellement à chaque stade.

Deuxième remarque : Comment Jensen mesure-t-il l’intelligence ? La mesure-t-il simplement sur la base de certains résultats ou cherche-t-il à cerner la compétence, la structure interne ? J’ai bien peur que dans ce genre d’études on ait toujours mesuré les résultats et il est évident que les résultats varieront selon le milieu social. Quant à moi, je n’accorde aucun crédit aux mesures fondées sur des quotients d’intelligence ou tout autre mesure de résultats. De manière générale donc, la conclusion de Jensen me semble très discutable.

R. E. : Lorsque vous étiez à Paris, avec le groupe Binet et Simon, les pionniers de la mesure de l’intelligence, vous avez vous-même travaillé dans ce sens. Est-ce à cette époque que vous avez commencé à mettre en doute certaines hypothèses utilisées par Binet et Simon pour mesurer l’intelligence ?

J. P. : C’est bien ça. Comme vous le savez, à mon arrivée à Paris, j’étais encore étudiant. Binet était mort, mais Simon me chargea d’élaborer une version française normalisée des tests d’intelligence de Burt. Dès le début, je fus frappé non par la réponse de l’enfant, mais par le pourquoi des réponses fausses. J’ai commencé à me demander pourquoi les enfants étaient incapables de comprendre certaines choses — par exemple, l’inclusion des parties dans la totalité — Je m’aperçus qu’il y avait là une foule de problèmes bien plus intéressants que la standardisation des tests.

R. E. : En somme, il s’agissait d’aspects qualitatifs.

J. P. : En effet. Il ne s’agit pas de critiquer les tests Binet-Simon. Ils ont rendu de grands services. Mais ils

posent des problèmes. Par exemple, dans l’échelle B-S, c’est à l’âge de dix ans environ que l’enfant doit maîtriser la sériation des poids, alors que la sériation des longueurs intervient à l’âge de sept ans. Pourquoi cette différence ? Charmant problème. Tout à fait le genre de problème que je désirais étudier plutôt que de me contenter de statistiques.

R. E. : Revenons aux problèmes généraux de votre œuvre. Je crois qu’il serait très intéressant que vous nous donniez votre propre avis. Quel est, selon vous, votre apport le plus significatif ? Cette question est compliquée puisque vos travaux touchent à la philosophie, aux mathématiques, à la psychologie. Mais en considérant l’ensemble de votre œuvre, qu’est-ce qui vous paraît le plus important ?

J. P. : Eh bien, je pense que j’ai réussi à soulever certains problèmes — des problèmes qui échappaient aux autres chercheurs faute d’une optique interdisciplinaire. Lorsqu’on considère le développement dans une perspective épistémologique, une foule de problèmes apparaissent avec clarté, avec une telle évidence que l’on s’étonne que personne ne les ait vus avant. Prenons l’exemple de la conservation. C’est si évident qu’on aurait dû en être conscient depuis des générations, mais il a fallu attendre le point de vue épistémologique pour y penser.

R. E. : Cela nous mène à une autre question. Le passage d’un système philosophique non-empirique tel que l’épistémologie à un système psychologique empirique — ce que vous appelez l’épistémologie génétique — ne doit pas être simple. Quelles difficultés présente ce va-et-vient interdisciplinaire ?

J. P. : Il n’est pas facile de répondre. Mais j’ai quelques remarques à faire. Tous les épistémologistes, quelle que soit leur école, font implicitement appel à la psychologie. Même lorsqu’ils affirment vouloir éviter

 

84

MES IDÉES

MES IDEES

85

 

toute considération psychologique, cela revient déjà à prendre une position psychologique. Les positivistes logiques affirment pouvoir éviter la psychologie, en maintenant que la logique peut être réduite au langage, à la syntaxe générale et à la sémantique. Malgré eux, ils ont pris des positions psychologiques. N’oublions pas que toute hypothèse psychologique implicite peut être et doit être vérifiée. C’est cette vérification qui manque à l’épistémologie et à la philosophie. Quand on entre dans le domaine des vérifications, on traite toujours des mêmes problèmes mais ils deviennent plus précis. Les faits aident à les clarifier.

R. E. : Parmi les difficultés que vous avez rencontrées dans ce passage d’un système philosophique à un système psychologique, citons les critiques concernant votre méthode de recherche. Le « schéma expérimental » traditionnel de la psychologie consiste à poser une hypothèse et à la vérifier, ce qui peut être fait de plusieurs manières. Souvent, vos propres recherches n’ont pas suivi ce schéma traditionnel et cela vous a valu des critiques. Comment y répondriez-vous ?

J. P. : Aussi simplement que possible. Supposons qu’un chercheur dans le domaine du développement de l’enfant ait prévu une expérience ; il a par avance formulé une hypothèse et, dans son expérience, il cherchera simplement à savoir si elle est bonne ou mauvaise. Dans une situation pareille, tout est canalisé, chaque élément doit s’intégrer dans un schéma préétabli. Mon problème, à moi, consistait à découvrir les différences entre enfants et adultes, ou les différences d’un stade à l’autre. Pour déterminer ces différences, il faut procéder avec le maximum de liberté, il faut explorer. Si on planifie au départ, on fausse tout. Tout ce qui a vraiment de l’intérêt se situe nécessairement en dehors de tout projet préétabli. C’est parce que je

cherche du nouveau que je n’ai pas de schéma expérimental. Pour moi, une expérience réussit lorsqu’elle apporte l’inattendu. C’est là que ça devient passionnant.

R. E. : Seriez-vous satisfait si votre œuvre était perçue comme une production d’hypothèses signifiantes ?

J. P. : C’était mon but.

R. E. : Il y a une différence manifeste entre la recherche d’hypothèses et leur vérification. Cela nous mène au contraste entre recherche inductive et recherche déductive, problème qui bien sûr, n’est pas résolu. En, adoptant une approche inductive, exclut-on nécessairement toute approche déductive ?

J. P. : Pas toujours. Il y a d’importants rapports entre les deux. Dans mes travaux, j’ai toujours essayé — souvent avec "l’aide de collaborateurs — de formaliser certaines structures. A partir de ces formalisations, on peut faire des déductions de ces structures, ces déductions donnent souvent naissance à de nouveaux points de vue et à de nouvelles expériences inductives. Il y a interaction.

R. E. : Dans un ouvrage récent consacré à votre œuvre, le psychologue américain Phillips (1969) fait une critique de votre méthode. Il se réfère à de récents travaux de Robert Rosenthal (1966) de l’université de Harvard qui soutient que les espérances du chercheur peuvent influencer ses résultats. Il s’agit là d’hypothèses qui contiennent déjà leur propre confirmation. Il soutient qu’une grande partie de nos recherches consiste à trouver ce qu’on cherche, que nous ne tenons pas suffisamment compte du parti pris du chercheur. Le docteur Phillips pense que ces critiques peuvent s’appliquer à certains de vos travaux ou à ceux de votre groupe. Qu’en pensez-vous ?

J. P. : Je crois qu’il a tort. Comme je viens de le dire

 

86

MES IDEES

MES IDEES

87

 

à propos d’induction et de déduction dans la recherche, je pars d’un minimum d’hypothèses. Lorsque les résultats sont publiés, ils ont été analysés et c’est là que l’on peut établir le lien entre les hypothèses et les faits. Mais la plupart du temps, je suis parti d’hypothèses très incomplètes qui parfois se sont avérées fausses. En suivant tout simplement les faits, il m’est arrivé d’aboutir à quelque chose de tout à fait différent de ce que j’avais prévu.

R. E. : Vous dites, en somme, qu’on ne peut vous accuser de parti pris dans vos recherches puisque vous n’avez pas de parti pris préalable

J. P. : Oui, c’est à peu près ça.

R. E. : Cela doit dépendre du degré de formalisation des hypothèses.

J. P. : Oui.

R. E. : Lorsque je vous ai demandé quel était à votre avis, l’apport le plus important de votre œuvre, vous n’avez pas abordé vos tout premiers travaux sur le développement moral. Vous savez que les Américains sont tellement portés sur la moralité qu’ils se sont particulièrement intéressés à ces travaux. Pourriez-vous passer en revue les points clés de vos recherches dans ce domaine ?

J. P. : Bonté divine, c’est vraiment de l’histoire | ancienne ! Un jour, un collègue m’a dit : « Les faits et les preuves c’est très bien, mais que se passe-t-il quand on parle de valeurs ? » Ce sont ces remarques qui ont donné l’impulsion à mes travaux sur le jugement moral chez l’enfant. J’ai donc étudié le jugement moral en parallèle avec le jugement logique. Comme toujours, en évitant les hypothèses au départ, j’ai découvert des choses inattendues : par exemple, la très grande différence existant entre un comportement moral fondé sur l’obéissance et l’autorité jusqu’à l’âge de sept ans

environ et un comportement moral fondé sur la coopération qui survient après, lorsque l’idée de justice commence à se former. Cette idée de justice n’est pas fondée sur l’autorité de l’adulte, mais se manifeste souvent au détriment de cette autorité. Elle se fonde sur des rapports d’égalité entre les enfants eux-mêmes. Tout cela me semblait constituer un parallélisme avec le développement au cours du stade préopératoire et des stades des opérations concrètes et formelles dans le domaine du jugement logique.

R. E. : Je voudrais maintenant passer à un autre aspect, peut-être plus personnel. Je sais que dans votre vie passionnante vous avez rencontré beaucoup de grands hommes. Puis-je vous demander quels sont ceux que vous admirez le plus ?

J. P. : Einstein m’a profondément marqué, parce qu’il s’intéressait à tout. Il m’a interrogé sur nos expériences de conservation et il a été très frappé par le fait que cette notion de conservation intervienne si tard dans le développement. Cela éclairait pour lui la difficulté énorme d’atteindre la pensée rationnelle.

R. E. : A part Einstein, y a-t-il d’autres personnalités importantes dont la rencontre vous ait particulièrement marqué ?

J. P. : Je me souviens de certaines conversations très enrichissantes avec Oppenheimer. Il s’agissait du rôle de la perception. Au début, il ne comprenait pas ce que je voulais dire lorsque j’affirmais que la perception n’est pas tout, qu’elle est subordonnée à l’action. Mais, lorsqu’il finit par comprendre que cette subordination avait pour effet de renforcer les activités de perception, il se rallia à mon point de vue. Ces entretiens m’ont beaucoup apporté. C’était passionnant de voir un homme de cette importance réfléchir à un problème

 

88

MES IDÉES

MES IDÉES

89

 

dans un domaine autre que le sien et de distinguer les phases de sa réflexion.

R. E. : Lors de vos voyages aux Etats-Unis et dans le monde entier, vous avez rencontré beaucoup d’étudiants et de professeurs. Vous n’avez pas toujours été compris. Quels sont à votre avis les malentendus qui entourent votre œuvre ?

J. P. : Ce qui a surtout été mal compris, c’est la notion essentielle de la construction, l’idée qu’il s’agit de structures nouvelles qui n’existaient ni chez le sujet ni chez l’objet et qui se sont construites. Mon ami Berlyne (1965) a écrit un article dans lequel il affirme que je suis un néc-behavioriste, et il se fonde pour cela sur mes thèses sur la nature de la connaissance physique des objets, etc. Quatre ans plus tard, à un symposium à Monterey, au cours d’une conférence, Beilin me qualifiait de néo-maturationiste et disait qu’en creusant un peu mes idées, on trouvait que tout est inné, que tout vient de l’intérieur.

Eh bien, je ne suis ni l’un ni l’autre. Tout vient de l’intérieur, bien sûr, mais par régulation et construction. Cette idée de la construction du nouveau est celle qui est le plus difficile à faire comprendre.

R. E. : Avez-vous eu connaissance de projets de recherche qui prétendent partir de vos idées mais qui vous paraissent particulièrement malvenus et qui vous chagrinent ?

J. P. : Malheureusement, c’est fréquent.

R. E. : Pourriez-vous citer des exemples précis ?

J. P. : Non, non, il ne m’en vient pas à l’esprit. Mais le défaut majeur de certains de ces travaux est d’avoir fragmenté mon travail et mes idées. Les gens se lancent dans des recherches sur la réversibilité et négligent tous les autres aspects de la question. Ils étudient la conservation et négligent les structures. Outre la notion

de construction, mon autre grande idée c’est que les structures qui se construisent sont des structures totales. Ce qui signifie qu’il y a des interactions entre les différentes opérations d’un stade donné. Donc, étudier une opération en l’isolant des autres éléments fausse l’ensemble du projet.

R. E. : Cela voudrait-il dire qu’une grande partie de ces recherches publiées dans les revues et présentées comme découlant de votre œuvre risque de susciter de plus grands malentendus et d’autres recherches malheureuses ? En d’autres termes, on tourne en rond et c’est assez stérile.

J. P. : Si vous voulez.

R. E. : Sur quoi travaillez-vous actuellement ? Quels sont vos rêves d’avenir ?

J. P. : Oh, là ! Les nouveaux projets naissent toujours de problèmes imprévus. Durant ces dernières années, nous avions étudié la causalité. Notre optique a beaucoup changé.

Jusqu’à présent, nous avions toujours étudié les opérations du sujet. Mais en étudiant la causalité, nous travaillons sur les objets et sur la résistance qu’ils opposent à la compréhension du sujet. Et pourtant, nous avons constaté que le développement de la causalité passe par des stades qui sont comparables aux stades du développement opératoire, sauf que dans ce cas les opérations sont attribuées aux objets. C’est-à-dire que l’objet est conçu comme agent opérant, qui opère sur d’autres objets, etc. Si les opérations sont attribuées aux objets, c’est tout le problème du rôle de nos propres actions et de la prise de connaissance de nos propres actions qui est soulevé. Comment l’enfant découvre-t-il dans ses propres actions les rapports de causalité entre objets d’un côté et les opérations mentales de l’autre ? C’est là un nouveau problème : le

 

90

MBS IDÉES

 

rapport entre deux sortes d’abstractions, les unes fondées sur les objets, les autres sur les actions. Nous sommes plongés dans le problème de ces deux sortes d’abstractions et nous ne savons pas encore où cela nous mènera. Je suis justement en train d’étudier les données que nous avons recueillies depuis octobre. Tout cela est très inattendu et va nous ouvrir d’autres horizons. C’est pourquoi je n’ai pas de projets précis pour l’avenir1.

Â