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Le nationalisme et l’Europe (mars 1960)a

Le nationalisme, dans les peuples du tiers-monde, n’est guère qu’une revendication d’indépendance, proclamée contre l’Occident colonialiste. Dans notre Europe, qui l’inventa, le phénomène est plus complexe. À la fois attitude psychologique, parti pris intellectuel, ensemble de réflexes conditionnés, finalement force politique, il a pour résultante actuelle de s’opposer, lui aussi, à l’Occident, en retardant ou sabotant l’union de l’Europe, mais cet effet ne suffit pas à le définir : ses motivations sont ailleurs, et surtout, elles sont antérieures à la nécessité présente de l’union, au regard de laquelle elles apparaissent comme les survivances d’une autre ère. Pour comprendre la vraie nature du phénomène c’est dans le mouvement de sa genèse intellectuelle qu’il faut le saisir. Car le nationalisme est idéologie, avant d’être histoire. Il est né d’une dialectique idéale et non du jeu des forces économiques, qu’il a faussé en y intervenant, et qui tend à l’éliminer dans la mesure où il tend à se normaliser. Plutôt donc que de retracer la chronique des triomphes et des méfaits du nationalisme en Europe, — ce serait refaire l’histoire du plus long de nos siècles, le xixe, — marquons ici l’évolution du seul concept, au moyen de repères bien précis : une série de textes, objets d’époque, dûment signés, témoins irréfutables du style de pensée des Européens de 1789 à 19141.

I. Des jacobins à Hegel

Au principe du nationalisme, nous trouvons le raisonnement suivant, toujours lié à une période de crise guerrière ou révolutionnaire : — Notre peuple se distingue entre tous par une mission historique d’une portée universelle (Liberté, Progrès, Culture, gouvernement exemplaire, richesse, nombre, puissance militaire, esprit messianique, etc.) ; son bien se confond donc avec le bien de l’humanité, et ses ennemis sont ceux de la paix universelle ; pour leur imposer notre bien, toute guerre est sainte, et de plus elle est préventive, car il s’agit de défendre contre les jaloux, les rétrogrades et les impurs, le trésor dont nous avons la garde ; or la guerre a ses exigences : discipline absolue des individus, de leurs réflexes et de leur pensée même, lutte contre les factions, centralisation des pouvoirs, raison d’État suprême en tout, puisque [p. 10] l’État incarne la mission universelle du peuple ou Bien suprême ; Dieu lui-même, s’il existe, ne peut être que notre allié, garant de notre justice ; sinon c’est qu’il n’existe pas ; il n’y a donc plus d’instance supérieure à la nation, ni plus d’appel possible contre ses décrets.

Illustrons cela par quelques textes de la Révolution française. Dans son discours du 15 mai 1790, Robespierre a cette formule parfaite :

Il est de l’intérêt des nations de protéger la nation française, parce que c’est de la France que doit partir la liberté et le bonheur du monde.

Il faut donc protéger par les armes cette France qui annonce la paix universelle et qui représente la liberté. Deux ans plus tard, le 9 novembre 1792, la Convention décide de célébrer les victoires de l’armée de la Liberté par une « fête de l’Humanité », que Vergniaud célèbre en ces termes :

Chantez donc, chantez une victoire qui sera celle de l’humanité. Il a péri des hommes ; mais c’est pour qu’il n’en périsse plus. Je le jure, au nom de la fraternité universelle que vous allez établir, chacun de vos combats sera un pas de fait vers la paix, l’humanité et le bonheur des peuples.

Déjà, le Patriote français avait publié le 15 décembre 1791, cet appel à la « guerre sainte » de la Raison anticléricale :

La guerre ! La guerre ! tel est le cri de tous les patriotes, tel est le vœu de tous les amis de la liberté répandus sur la surface de l’Europe, qui n’attendent plus que cette heureuse diversion pour attaquer et renverser leurs tyrans…

C’est à cette guerre sainte qu’Anacharsis Cloots est venu inviter l’Assemblée nationale, au nom du genre humain dont il n’a jamais mieux mérité d’être appelé l’ami.

C’est en effet à Jean-Baptiste, dit Anacharsis Cloots, Prussien de naissance mais aristocrate hollandais d’ascendance, qu’il appartiendra de formuler de la manière la plus théâtrale l’idéal unitaire de la Révolution, étendu à un genre humain totalement « nivelé » par les lois de la Liberté :

Nous ne sommes pas libres, si un seul obstacle moral arrête notre marche physique sur un seul point du globe. Les droits de l’homme s’étendent sur la totalité des hommes. Une corporation qui se dit souveraine, blesse grièvement l’humanité, elle est en pleine révolte contre le bon sens et le bonheur ; elle coupe les canaux de la prospérité universelle ; sa Constitution, manquant par la base, sera contradictoire, journalière et chancelante. (Discours à la Convention, 26 avril 1793.)

Mais ce libéralisme universel vire sans transition au collectivisme totalitaire. Cloots poursuit en effet dans ces termes :

De ces données incontestables résulte nécessairement la souveraineté solidaire, indivisible du genre humain ; car nous voulons la [p. 11] liberté plénière, intacte, irrésistible, nous ne voulons pas d’autre maître que l’expression de la volonté générale, absolue, suprême. Or, si je rencontre sur la terre une volonté particulière qui croise l’instinct universel, je m’y oppose ; cette résistance est un état de guerre et de servitude dont le genre humain, l’être suprême, fera justice tôt ou tard.

Le 21 avril 1792, Cloots avait remis à la Convention un ouvrage intitulé la République universelle, dans lequel il demandait la suppression des gouvernements locaux, et leur remplacement par une République mondiale dont le centre serait Paris :

Un corps ne se fait pas la guerre à lui-même, et le genre humain vivra en paix, lorsqu’il ne formera qu’un seul corps, la nation unique… La commune de Paris sera le point de réunion, le fanal central de la communauté universelle.

Mais le dantoniste Robert fait repousser ce Projet fantastique en adjurant la Convention de revenir à la « réalité » :

Laissons aux philosophes, laissons-leur le soin d’examiner l’humanité sous tous les rapports : nous ne sommes pas les représentants du genre humain. Je veux donc que le législateur de la France oublie un instant l’univers pour ne s’occuper que de son pays ; je veux cette espèce d’égoïsme national sans lequel nous trahirons nos devoirs, sans lequel nous stipulerons ici pour ceux qui ne nous ont pas commis, et non en faveur de ceux au profit desquels nous pouvons stipuler. J’aime tous les hommes ; j’aime particulièrement tous les hommes libres ; mais j’aime mieux les hommes libres de la France que tous les autres hommes de l’univers.

Le refus de la formule fédéraliste, tant pour la France que pour l’Europe, le délire d’unité universelle nivelée et centralisée, devait conduire la Révolution, par une nécessité concrète, à la négation même de ses premiers principes : à l’« égoïsme national », au nationalisme agressif.

Dantonistes et jacobins, au nom de la paix et de la fraternité universelle, ont déclenché les premières guerres nationales, que Bonaparte va porter dans toute l’Europe. Les réactions de défense des peuples « libérés » prendront la même forme que l’agression : une mobilisation de l’instinct patriotique au nom de l’État, bientôt appuyé par une idéologie adéquate. C’est ce contrecoup idéologique qui m’intéresse ici.

Partant des mêmes prémisses rousseauistes que les jacobins, et de la même ambition de paix universelle que Kant son maître, J. G. Fichte publiera au lendemain de la Révolution la théorie la plus absolue de la nation fermée (nous dirions autarcique), considérée comme étape « dialectique » vers l’unité finale du genre humain. Le raisonnement de Fichte annonce souvent de la manière la plus précise les délires totalitaires du xxe siècle. Il peut être résumé par quelques citations tirées de l’ouvrage intitulé L’État commercial fermé2, qui parut en 1800.

[p. 12] Les peuples du monde antique étaient séparés les uns des autres d’une manière très rigoureuse, par une foule de conditions. Pour eux, l’étranger était un ennemi ou un barbare. On peut au contraire considérer les peuples de la nouvelle Europe chrétienne comme formant une seule nation. Unis par une même origine, par les mêmes coutumes et les mêmes conceptions primitives des forêts de Germanie, ils furent aussi liés les uns aux autres, depuis leur expansion dans les provinces de l’Empire romain d’Occident, par une même religion commune et la même soumission au chef visible de cette dernière.

… Plus tard seulement, avec l’introduction du droit romain et l’application des concepts romains concernant les Imperators aux rois modernes et à l’empereur moderne qui, sans doute à l’origine, ne fut considéré que comme général de la chrétienté, devant être pour l’Église entière ce qu’étaient les patrons pour les évêchés ou les couvents, — commencèrent à avoir cours des idées et des institutions proprement politiques…

Les États modernes se sont ainsi formés ; — non, comme on a coutume de décrire dans la doctrine du droit la formation d’un État par le rassemblement et la réunion d’individus isolés sous l’unité de la loi, mais plutôt par la séparation et la division d’une seule grande masse humaine, faiblement unie. Ainsi les divers États de l’Europe chrétienne sont des morceaux de l’ancien ensemble, déterminés en grande partie pour leur étendue, par le hasard.

… Les citoyens d’un même État doivent tous trafiquer entre eux. L’Europe chrétienne formant un tout, le commerce des Européens entre eux devait être libre.

Il est facile de faire l’application à l’état actuel des choses. Si toute l’Europe chrétienne avec les colonies et les places de commerce qui s’y sont ajoutées dans les autres parties du monde, forme encore un tout, alors assurément le commerce de toutes les parties entre elles doit rester libre, comme il l’était à l’origine. Si elle est au contraire divisée en plusieurs États sous divers gouvernements, elle doit être divisée de même en plusieurs États commerciaux complètement fermés.

Or, l’Europe n’en est encore qu’à la période des essais pour former de véritables Nations. Il s’agit donc de pousser vivement ce processus, si l’on veut sortir de l’état d’anarchie commerciale et politique où nous vivons.

Si l’on veut supprimer la guerre, il faut en supprimer la cause. Il faut que chaque État obtienne ce qu’il projette d’obtenir par la guerre et ce que seulement il peut projeter raisonnablement d’obtenir : ses frontières naturelles. Dès lors, il n’a plus rien à demander à un autre État, car il a trouvé ce qu’il cherchait.

Ainsi, à l’utopie rousseauiste de l’homme naturellement bon, correspond chez Fichte l’utopie de l’État naturellement raisonnable.

Il n’y a plus qu’à tirer les conséquences logiques de ces prémices : fermer les États, interdire entre eux les échanges, diversifier leurs monnaies, etc. C’est la théorie de l’autarcie absolue [p. 13] qui naît sous nos yeux. C’est la fin du processus exactement inverse de celui du Marché commun [dont] Fichte se fait l’avocat :

Toute la monnaie mondiale se trouvant dans les mains des citoyens, c’est-à-dire tout l’or et l’argent, sera retirée de la circulation et échangée contre une nouvelle monnaie nationale, c’est-à-dire n’ayant cours que dans le pays même, mais dans celui-ci exclusivement…

Le gouvernement a mis la main sur le commerce extérieur en vue de restreindre périodiquement ce commerce et de le faire cesser entièrement après un laps de temps déterminé. Il lui faut donc prendre des mesures permettant d’atteindre bientôt sûrement ce but. Il doit y marcher avec méthode, et ne laisser passer aucun moment sans retirer quelque avantage en faveur de la fin poursuivie.

Tous les ans l’importation étrangère doit diminuer. D’une année à l’autre le public a moins besoin de ces marchandises qui ne peuvent être produites en leur pureté ni remplacées par des succédanés dans le pays, puisqu’il doit s’en déshabituer entièrement, entraîné d’ailleurs activement à cela par la constante hausse des prix.

… L’exportation également doit diminuer : car suivant le plan, le gouvernement diminue le nombre des fabriques calculées pour les débits à l’étranger, et consacre les bras qui travaillaient jusqu’ici pour les étrangers à des travaux pour les nationaux, de la manière convenable. Il ne cherche pas en effet à acquérir une prépondérance commerciale, ce qui est une tendance dangereuse, mais à rendre la nation entièrement indépendante et autonome.

Ce ne sont pas seulement les échanges commerciaux qu’il faut supprimer, mais aussi les échanges culturels, et le tourisme. Seule exception prévue : les voyages des savants. Et ce trait rappelle avec une étrange précision les pratiques totalitaires du xxe siècle :

Le savant seul, et l’artiste supérieur ont besoin de voyager hors de l’État commercial fermé : il ne doit pas être permis plus longtemps à une vaine curiosité et à la recherche de distractions de transporter en tout pays leur ennui. Les voyages des premiers s’effectuent pour le plus grand bien de l’humanité et de l’État ; loin de les empêcher, le gouvernement devrait même les encourager et faire voyager aux frais de l’État savants et artistes.

Il est évident que dans une nation ainsi fermée, dont les membres ne vivent qu’entre eux et fort peu avec des étrangers, qui acquiert par suite des mesures indiquées sa façon de vivre, son organisation et ses mœurs particulières, qui aime avec dévouement la patrie et tout ce qui est de la patrie, l’honneur national se développera très vite, à un degré élevé, ainsi qu’un caractère national nettement marqué. Ce sera une autre nation absolument nouvelle. Cette introduction d’une monnaie nationale en est véritablement la création.

Le seul lien qui devra subsister entre les peuples sera celui de la Science :

… Grâce à elle, mais à elle seule, les hommes s’uniront de manière durable et ils le doivent, quand pour tout le reste, leur division en peuples divers sera achevée. Elle seule demeure leur propriété commune, [p. 14] après qu’ils ont partagé entre eux tout le reste. Nul État fermé ne supprimera ce lien, il le favorisera plutôt, car l’enrichissement de la Science par la puissance réunie de l’espèce humaine, avance même ces fins terrestres particulières…

Ce système une fois généralisé, et la paix perpétuelle établie parmi les peuples, aucun État sur terre n’aura le moindre intérêt à ne pas communiquer à un autre ses découvertes, puisque chaque État en effet ne peut les utiliser que pour lui à l’intérieur et nullement pour en asservir d’autres et pour s’attribuer sur eux une prépondérance quelconque.

De toutes les utopies issues de la philosophie préromantique, il faut avouer que celle de Fichte, pour absurde qu’elle nous paraisse, se trouve avoir le mieux correspondu aux réalités historiques des cent-cinquante ans qui allaient suivre.

Quelques années plus tard3 Fichte revenait sur l’idée que « les Européens chrétiens forment un seul peuple reconnaissant l’Europe pour leur patrie commune, et d’un bout à l’autre du continent cherchent les mêmes choses et sont attirés par les mêmes buts… ». Cette tendance unitive fournit à Fichte le point de départ d’un plan mondial de diffusion de la culture, qui se réalisera peu à peu, jusqu’à ce que le genre humain tout entier soit fondu dans « une seule République de la Culture ».

À l’expansion colonialiste dans l’anarchie, responsable de nos divisions, puis à l’étape nécessaire de fermeture totale des monades nationales, succédera donc un jour, selon Fichte, l’expansion triomphale de la culture européenne, portée par la Science et libérée de tout impérialisme… Nous n’en sommes peut-être pas loin dans cette seconde moitié du xxe siècle ; mais le « processus dialectique » aura coûté plus cher à l’Europe et au monde que Fichte ne pouvait l’imaginer vers 1800 : ne fut-ce que par la collusion de la science et des nationalismes, ces derniers étant doublement liés à la guerre par leur naissance et par la loi de leur formation historique.

Cette liaison nécessaire, Hegel l’a marquée le premier. Comme Goethe assistant à la bataille de Valmy, il a compris que la clameur des sans-culottes : « Vive la Nation ! » inaugurait une ère nouvelle, née de la guerre et vivant d’elle. « Vive la Nation » ne signifie pas « Vive mon pays », mais « Vive l’idéal pour lequel je me bats ». Or cet idéal, étant celui du Parti qui a saisi le pouvoir par la violence, provoque des résistances intérieures. L’État y répondra par la Terreur et par la guerre. Car, dit Hegel :

Les nations divisées en elles-mêmes conquièrent par la guerre au-dehors la stabilité au-dedans.

L’impérialisme napoléonien sera la résultante nécessaire des tensions internes créées par la volonté d’uniformiser le peuple, et des tensions externes créées par l’idéal missionnaire qui amène le Parti au pouvoir.

[p. 15] Tensions internes : « Que personne ne diffère, il deviendrait mon juge ! » pense l’État-nation né de la Révolution et qui se sait illégitime dans sa prétention à régner au nom de tous contre une partie du peuple. Mais l’État-nation exige davantage que l’obéissance passive des opposants. À la faveur des guerres qu’il présentera toujours comme une « défense de nos foyers »4, il mobilise l’instinct patriotique et opère sur lui la première en date de toutes les nationalisations ; celle des communautés locales, des attachements sentimentaux et des intérêts de groupe.

Notons au passage que la guerre, qu’elle soit civile ou étrangère, froide ou déclarée, justifie toujours le sacrifice « temporaire » de certaines libertés. Or il n’est presque aucune de ces mesures d’urgence, prises par l’État, qu’on ait vu rapportée une fois la paix revenue. Ainsi, le mécanisme de l’État-nation non seulement conduit à la guerre, mais trouve en elle les conditions du renforcement continuel de son pouvoir.

Tensions externes : Hegel, conformément à l’esprit de Valmy, se représente la nation comme une croisade pour l’idée : « Ce ne sont pas les déterminations naturelles de la nation qui lui donnent son caractère, mais c’est son esprit national. » (On voit donc que nation et Patrie diffèrent pour lui comme esprit et nature.) Cet esprit national est « un individu dans la marche de l’Histoire ». Il se fait par sa propre activité, s’épanouit, atteint sa pleine vigueur (surtout en s’opposant, donc par la guerre), puis fatalement décline et meurt.

Chaque peuple mûrit un fruit ; son activité consiste à accomplir son principe, non à en jouir… Chacun a son principe auquel il tend comme à sa fin. Une fois cette fin atteinte, il n’a plus rien à faire dans le monde.

Et encore :

À chaque époque domine le peuple qui incarne le plus haut concept de l’Esprit.

Voilà donc les peuples élevés à la dignité d’intentions particulières de l’esprit mondial, mais en même temps, les voici privés sous peine de « nullité politique » de la permission de vivre en paix, de « végéter » précise Hegel, dans le bonheur et sans histoire.

Nous assistons au transfert décisif de l’idée de vocation, passant des personnes aux nations.

II. nation et Liberté, ou le grand paradoxe de 1848

Mais cet État-nation, une fois doué de toute la personnalité dont il tend à priver les hommes réels, comment va-t-il se comporter dans le monde. L’idéal primitif de la nation, confisqué par l’État, a conduit à des guerres d’agression. Celles-ci ont fait surgir [p. 16] d’autres nationalismes, qui vont revendiquer à leur tour le droit de dominer l’époque. À cette fin, chacun prétendra qu’il incarne « le plus haut concept de l’esprit ». L’Allemand tuera le Français au nom de la Culture, le Français, l’Allemand, au nom de la Civilisation ou du Droit, etc. Jusqu’au jour où seront proclamés certains « concepts de l’esprit » plus redoutables encore : la Race des maîtres, le Herrenvolk, le Prolétariat et sa dictature…

Pourquoi ce beau système d’évolution globale vers l’harmonie des peuples libérés a-t-il été brutalement démenti au terme même du processus de formation des grandes et petites nations européennes, qui était censé produire la paix universelle et qui a produit la Première Guerre mondiale ?

Le romantisme, en appelant lyriquement la formation des « nationalités » comme autant d’étapes nécessaires d’une dialectique de l’Esprit, s’est trouvé déchaîner en fait des passions que l’esprit ne pouvait contrôler, mais que seuls les États surent exploiter et bientôt nationaliser.

De ce tragique malentendu, les poètes de la génération de 48 furent les premières victimes, enthousiastes et bernées. Ils croient tous que nation égale liberté. Ils s’inspirent tous du messianisme de la Révolution française : libérer sa propre nation du joug des tyrans intérieurs ou étrangers, c’est libérer l’Europe et le genre humain. En fait, la liberté de la nation, une fois acquise, ne sera rien que la souveraineté de l’État qui s’en prévaudra. Et l’anarchie des souverainetés divinisées, refusant toute instance supérieure à leur « égoïsme sacré », donnera nécessairement la guerre, au point précis où la grande Dialectique idéaliste prévoyait l’avènement de la paix. Le grand élan organisateur donné par Henri de Saint-Simon aboutit entre autres au percement du canal de Suez dont aussitôt la politique des États, après s’y être opposée, s’empare sans vergogne. Le grand élan libertaire des quarante-huitards échoue dans les manuels d’écoles primaires, et s’y dénature en nationalisme, culte laïque de l’État. Le mouvement Jeune Europe, qui voulait utiliser les passions nationales au service de l’idée fédéraliste, voit l’inverse se réaliser. Jamais les idéaux n’ont été mieux démentis par les faits, ni mieux détournés de leurs buts. Jamais l’Europe, qui crée par la révolution industrielle les moyens d’unifier l’humanité, et qui, en attendant, achève de la subjuguer par les armes, ne s’est montrée à la fois moins humanitaire et moins unie. Tout se fait par les États et dans leur cadre au profit de leurs intérêts immédiats, mal calculés et au détriment de tout équilibre mondial. Et c’est pourquoi les grands esprits de la fin du xixe siècle, enregistrant cette dissolution de l’idéal européen, de Ranke à Renan et de Nietzsche à Sorel aboutiront à une série de prophéties uniformément pessimistes, quant à l’avenir de notre civilisation.

Voici des textes jalonnant cette double évolution des idées et des faits, en divergence vertigineuse, qui devait nous mener à 1914.


Henri Heine épouse au début l’idéologie de Herder et des romantiques allemands : celle d’une Europe des nationalités, qu’il considère [p. 17] lui aussi comme une étape inévitable, quoique dangereuse de l’évolution historique :

Tous les peuples de l’Europe et du monde devront traverser cette agonie, pour que la vie surgisse de la mort et pour qu’à la nationalité païenne succède la fraternité chrétienne.

Passons sur des exclamations lyriques comme celle qui ouvre son poème « Germania » : « Oui ! le monde entier sera un jour allemand ! » Quand Heine accepte l’idée de nation, c’est dans le sens mazzinien d’une « Internationale des nationalités », et il loue Herder d’avoir considéré l’humanité « comme une grande harpe dans la main d’un grand maître », chaque nation étant une des cordes et contribuant par un son particulier à « l’harmonie universelle ». Il n’en redoute pas moins les « terribles niveleurs de l’Europe » que sont d’une part les hommes politiques obsédés par l’uniformité, d’autre part les « empereurs de la finance ». Ceux-là finiront par réduire toute l’humanité à l’état de troupeau unique sous la houlette de fer d’un seul berger :

Napoléon à Sainte-Hélène disait que dans un proche avenir le monde serait une république américaine ou une monarchie universelle russe. La déprimante prophétie ! … Quelle perspective ! Dans le meilleur des cas, mourir d’ennui en tant que républicain ! Pauvres petits-fils !

Si pour Heine la « nationalité » représente la dernière défense des diversités européennes, pour les Hongrois et les Polonais écrasés par la Russie, elle est le synonyme concret des libertés élémentaires. Et malheur à l’Europe si elle abandonne ces peuples !

Voici deux textes brefs comme deux cris, échappés au chef de la révolte hongroise, Lajos Kossuth, qui put émigrer en Europe, et au poète-soldat Alexandre Petőfi, aide de camp du général polonais Bem, et qui fut tué dans un combat. Kossuth, à Bruxelles en 1859 :

Je me bornerai à dire que la Hongrie est la Hongrie depuis le ixe siècle, que sa gloire dans le passé et ses espérances dans l’avenir, que la mémoire des incalculables services rendus par elle à la chrétienté et à la civilisation, que l’immense intérêt que l’Europe porte à sa vigoureuse existence, tout atteste qu’elle fut, tout exige qu’elle reste la Hongrie. Enlevez-lui cette qualité, et elle n’est plus rien pour l’Europe, si peu que rien même ; car elle ne peut devenir que l’avant-garde de la monarchie universelle de la Russie.

Et Petőfi, dans son poème de 1848 intitulé « Silence de l’Europe » :

L’Europe se tait…
Honte à cette Europe silencieuse
Et qui n’a pas conquis sa liberté !
Lâches, les peuples t’ont abandonné
Ô Magyar ! Toi seul continues à combattre…
Liberté, que ton regard s’abaisse sur nous,
[p. 18] Reconnais-nous ! Reconnais ton peuple !
Alors que d’autres n’osent même pas verser des larmes
Nous les Magyars, nous versons notre sang.
Te faut-il encore plus, ô Liberté,
Pour que ta grâce daigne sur nous descendre ?

Adam Mickiewicz, dans son Livre des Pèlerins polonais répercute ce cri de révolte de l’Est européen abandonné par l’Ouest :

Lorsque la Liberté siègera dans la capitale du monde, elle jugera les nations.

Et elle dira à la première : Voilà que j’étais attaquée par les brigands, et je criais vers toi, nation, afin d’avoir un morceau de fer pour défense et une poignée de poudre, et toi tu m’as donné un article de gazette. Mais cette nation répondra : Quand m’avez-vous appelée ?

Et la Liberté répondra : J’ai appelé par la bouche de ces pèlerins, et tu ne m’as pas écoutée ; va donc en servitude, là où il y aura le sifflement du knout et le cliquetis des ukases.

… Les Puissances ont rejeté votre pierre de l’édifice européen, et voici que cette pierre deviendra la pierre angulaire et la clef de voûte de l’édifice futur ; et celui sur qui elle tombera, elle l’écrasera, et celui qui se heurtera contre elle, il tombera et ne se relèvera point.

Et du grand édifice politique européen, il ne restera pas pierre sur pierre.

« Aujourd’hui, l’Occident meurt de ses doctrines ! » s’écriait le Polonais, désespérant pour sa patrie. Les Italiens, qui se sentent au seuil de leur indépendance, prennent une vue beaucoup moins pessimiste de l’Europe.

Ainsi, Vincenzo Gioberti. Philosophe, théologien, homme d’État libéral et catholique, qui fut mêlé aux conspirations républicaines de 1833, exilé à Paris et à Bruxelles, puis réhabilité par le Piémont dont il devint le Premier ministre, Gioberti fut un néo-guelfe. Il voulait l’union de l’Italie et il voulait aussi l’union de l’Europe : l’une étant condition de l’autre. À ses yeux, l’Italie (« cet Orient de l’Occident ») devait jouer pour l’Europe le rôle de nation-guide, sous la haute direction du pape, Rome devenant la métropole d’un monde au sein duquel toutes les « nationalités » politiques et spirituelles, sauvegardant leur diversité, entreraient dans un rapport d’union dialectique :

La dictature du pape, chef civil de l’Italie et ordonnateur de l’Europe, sera le fondement des diverses chrétientés nationales

écrivait-il en 1843, dans un ouvrage publié à Bruxelles : De la primauté morale et civile des Italiens, que l’on appelle en Italie Il Primato, et qui eut un succès retentissant. Dans son traité Della Nazionalità italiana il donnait la formule du passage « dialectique » de la cité à la nation, puis à l’Europe et au monde :

Christ, en assignant pour but terrestre ultime à la société civile, l’unification totale de la famille humaine, suggérait l’idée dialectique de la nation en tant que cité agrandie, humanité concentrée… Le concept d’union de l’Europe, en tant qu’amphictyonie des nations [p. 19] chrétiennes et degré supérieur du processus d’unification qui tend à embrasser le genre humain, n’a pas d’autre origine.

La Pologne et la Hongrie sont des nationalités opprimées et qui ont perdu l’indépendance ; l’Allemagne et l’Italie sont des nations encore à naître. On conçoit que pour ces pays, l’idée nationale se confonde avec l’idée de Liberté, et s’harmonise avec l’idée d’Europe unie : une nation en devenir n’a pas encore d’intérêts « traditionnels » qui l’opposent au plus vaste ensemble. Mais qu’en sera-t-il des grands aînés, de l’Espagne, de la Grande-Bretagne et de la France, ces modèles de l’État national fortement constitué et qui ne veut rien devoir à personne ? À la différence de l’Espagne, qui se replie sur son passé et dans son génie, de la Grande-Bretagne dont les ambitions se déploient outre-mer et qui voit d’un bon œil les puissances du Continent se multiplier, « s’équilibrer », et en fait se neutraliser, la France de 48 se considère comme une nation qui vient de renaître, dans une Europe rénovée par les principes mêmes de sa Révolution.

Lamartine, ministre des Affaires étrangères en 1848, tient à rassurer l’Europe sur les intentions de la nouvelle République : celle-ci « ne fera point de propagande sourde ou incendiaire chez ses voisins ». Certes, elle va protéger, par la force au besoin, « les mouvements légitimes de croissance et de nationalité des peuples ». Cependant, elle n’entend pas :

incendier le monde, mais briller de sa place sur l’horizon des peuples pour les devancer et les guider à la fois… La raison, rayonnant de partout, par-dessus les frontières, a créé entre les esprits cette grande nationalité intellectuelle qui sera l’achèvement de la Révolution française et la constitution de la fraternité internationale sur le globe.

Michelet, lui aussi, exalte « l’intime harmonie qui doit unir toutes les parties constituantes de l’Europe », parmi lesquelles la France incarne évidemment « le plus haut concept de l’esprit » eût dit Hegel :

Ce qu’il y a de moins simple, de moins naturel, de plus artificiel, c’est-à-dire de moins fatal, de plus humain et de plus libre dans le monde, c’est l’Europe, de plus européen, c’est ma patrie, c’est la France.

Mais c’est finalement à Victor Hugo qu’il appartiendra, bien des années plus tard, d’opérer la « transfiguration » des idéaux de 48 en un européisme et en un mondialisme sublimes, achevant ainsi — mais dans l’imaginaire — la dialectique nationale du romantisme politique. Parce qu’il n’est pas suspect de nationalisme borné, et parce qu’il fut au xixe siècle le prophète le plus exalté de l’union européenne, ses déclarations réitérées sur l’avenir européen de sa patrie illustrent mieux que toute autre la grandiose ambiguïté de l’idée nationale. Cette généreuse et sincère volonté de se perdre dans l’universel, de se transfigurer en Europe et en monde, ne sera-t-elle pas nécessairement interprétée par les autres comme un désir secret de gagner tout l’univers [p. 20] au style de vie et de pensée d’une « nation mère » ? Parlant des « sauvages » de l’Empire français qui viennent contempler à Paris l’Exposition universelle de 1867, il a des phrases qui découragent la critique :

Ces yeux saturés de nuit viennent regarder la vérité… Ils savent qu’il existe un peuple de réconciliation… une nation ouverte, qui appelle chez elle quiconque est frère ou veut l’être. De leur côté, invasion ; du côté de la France, expansion.

Sur ce thème dialectique inépuisable, voici quelques pages inspirées :

La France a cela d’admirable, qu’elle est destinée à mourir, mais à mourir comme les dieux, par la transfiguration. La France deviendra l’Europe. Certains peuples finissent par la sublimation comme Hercule ou par l’ascension comme Jésus-Christ […] et c’est ainsi qu’Athènes, Rome et Paris sont pléiades. Lois immenses. La Grèce s’est transfigurée, et est devenue le monde chrétien ; la France se transfigurera et deviendra le monde humain. La Révolution de France s’appellera l’évolution des peuples. Pourquoi ? Parce que la France le mérite ; parce qu’elle manque d’égoïsme, parce qu’elle ne travaille pas pour elle seule, parce qu’elle est créatrice d’espérances universelles, parce qu’elle représente toute la bonne volonté humaine, parce que là où les autres nations sont seulement des sœurs, elle est mère.5

Au xxe siècle, il y aura une nation extraordinaire. Cette nation sera grande, ce qui ne l’empêchera pas d’être libre. Elle sera illustre, riche, pensante, pacifique, cordiale au reste de l’humanité. Elle aura la gravité douce d’une aînée. […] Cette nation aura pour capitale Paris, et ne s’appellera point la France ; elle s’appellera l’Europe. Elle s’appellera l’Europe au xxe siècle et, aux siècles suivants, plus transfigurée encore, elle s’appellera l’Humanité. L’Humanité, nation définitive, est dès à présent entrevue par les penseurs, ces contemplateurs des pénombres ; mais ce à quoi assiste le xixe siècle, c’est à la formation de l’Europe.6

En 1875, un professeur de droit international, Johann Gaspar Bluntschli, déclare au sujet de son petit pays :

La Suisse a clarifié et réalisé dans son domaine des idées et des principes féconds pour l’ensemble des États européens, principes qui sont destinés à garantir un jour la paix de l’Europe… Lorsque cet idéal sera réalisé, alors la nationalité internationale des Suisses pourra se dissoudre dans la plus grande communauté européenne. Elle n’aura pas vécu en vain, ni sans gloire.

Ainsi se réaliserait ce passage à l’Europe, cette « transfiguration » d’une vocation nationale dont rêvaient Hugo pour la France et Mazzini pour l’Italie ; mais voilà qui ne paraît concevable que dans le cas d’une nation non unitaire, c’est-à-dire de structure [p. 21] fédéraliste. « L’Internationale des nationalismes » préconisée par les prophètes de 48, évoque l’idée d’une amicale universelle des Misanthropes ou d’une mutuelle des égoïstes. On peut écrire de telles choses, non les faire.

Dans le même temps, le diplomate et philosophe prussien Constantin Frantz démontre que l’absence d’unité nationale, congénitale aux Allemagnes, confère à ces régions centrales du Continent la vocation d’unir l’Europe sur le modèle fédéraliste : respectueux des diversités, exclusif de toute hégémonie d’une des parties contractantes. Mais le nationalisme, condamné par Frantz sous sa forme étatique et bornée, réapparaît irrésistiblement sous la forme épurée d’une mission européenne de son peuple. Nous connaissons maintenant le processus, illustré par toutes les grandes voix de 48, et de la période qui suit, à l’Est comme à l’Ouest, et en Suisse comme en France. Il manquait à ce concert une note allemande, et Constantin Frantz nous la donne :

Il va de soi qu’une telle fédération ne saurait être instituée d’un seul coup. Elle a besoin, d’abord, d’une base réelle, sur laquelle elle repose et d’où la première impulsion soit donnée… S’il est vrai que c’est de l’Allemagne qu’est venue la division de l’Église, il est donc du devoir de ce pays, plus que de tout autre, de recréer la communauté des nations et de se faire le précurseur d’un renouveau de tout le système européen… Faire de l’Allemagne la base du nouveau système (fédéraliste), voilà qui serait vraiment un acte de génie politique : ce serait poser les principes de toute l’évolution future.

Est-ce à la France, à l’Italie ou à l’Allemagne voire à la Suisse fédéraliste de faire l’Europe et de s’y fondre, accomplissant ainsi une vocation nationale, au meilleur sens du terme, mais de portée universelle ? Non, disent les Russes, — ou tout au moins les penseurs russes du xixe, — c’est la Russie qui a pour mission de régénérer l’Europe et de l’unir un jour, car c’est ainsi seulement que la Russie pourra devenir européenne.

En 1837, paraît le premier numéro de la revue des slavophiles, partisans d’un nationalisme spirituel et culturel, de l’orthodoxie pure et des coutumes ancestrales de la Russie paysanne, adversaires donc de « l’Europe », et cette revue s’intitule Europa ! Par la plume d’Ivan Kirievsky, son principal rédacteur, elle oppose à l’Europe la notion d’enthousiasme, qui serait restée le privilège des Russes et que nos pays de l’Ouest auraient perdue ; mais cette notion se trouve empruntée à Schelling… À l’égard de l’Europe décomposée et désunie, irréligieuse, révolutionnaire, matérialiste et bourgeoisement satisfaite, la mission de la Russie authentique est d’inverser l’œuvre de Pierre le Grand : le salut de l’Europe sera russe. Pour Kirievsky et ses amis, la notion d’hégémonie organisatrice est capitale :

Pour que l’unité de l’Europe se constitue organiquement et harmonieusement, il est nécessaire qu’il existe à cette fin un centre déterminé, un peuple qui domine les autres de sa supériorité politique et culturelle…

[p. 22] Seule la Russie en est capable. Et c’est aussi ce que pensera Dostoïevski, et ce qu’il exprimera cent fois dans son Journal d’un écrivain, gazette qu’il publie seul, à intervalles irréguliers, en 1876 et 1877.

L’avenir de l’Europe appartient à la Russie.

La plus haute parmi les hautes missions que nous autres Russes sentons devoir assumer un jour, c’est la mission de grouper l’humanité en un seul faisceau, car ce n’est pas seulement la Russie et le panslavisme que nous servons, c’est l’humanité entière…

Les Européens ne savent pas que nous sommes invincibles, que si nous pouvons fort bien perdre des batailles, nous n’en resterons pas moins invincibles, grâce à l’unité de notre esprit national et de notre conscience nationale.

Tirons l’épée, s’il le faut, au nom des malheureux persécutés, quand bien même ce serait aux dépens de nos intérêts actuels. Nous n’en croirons que plus fortement à la véritable mission de la Russie, à sa puissance et à sa vérité : se sacrifier pour ceux qui, en Europe, sont opprimés et abandonnés au nom des prétendus intérêts de la civilisation.

Il faut que les organes politiques reconnaissent la vérité, cette vérité même du Christ telle quelle est reconnue par le simple croyant.

Il faut bien que la vérité soit conservée quelque part, que tout au moins une nation serve de flambeau. Qu’adviendrait-il sans cela ?

Au nom de la véritable religion, et pour leur bien, les Européens opprimés par une fausse civilisation sont invités à se laisser éclairer et libérer par la sainte Russie, sous peine de « sombrer dans le cynisme » et d’y trouver leur fin, « vers laquelle il semble bien qu’ils s’acheminent ».

III. Les prophètes de la catastrophe

Le grand historien allemand Léopold von Ranke est en plus d’un sens l’anti-Hegel, par sa volonté d’objectivité, de sobriété spirituelle, de description contrôlée de « ce qui s’est vraiment passé », et par son refus de tout système dialectique permettant de survoler les faits et dotant l’évolution d’on ne sait quelle énergie intrinsèque : « Chaque génération est immédiate à Dieu », écrit-il en une formule célèbre.

Une nation ou une société, selon lui, ne conquiert que par sa culture le droit de jouer un rôle actif dans l’histoire mondiale. La primauté appartient donc à l’ensemble européen, qu’il définit comme le domaine « romano-germanique » : Italie — France — Espagne d’un côté, Allemagne — Angleterre — Scandinavie de l’autre.

César, par sa conquête des Gaules a rendu possible cette configuration, dont Charlemagne, « prince de la Culture », a créé la première unité. Sous la conduite des papes romains et des empereurs germains, la communauté des Européens n’a cessé de se développer et de s’affirmer. Ranke ne croit nullement que le conflit de la papauté et de l’Empire, puis du catholicisme et de la [p. 23] Réforme, aient été des grands malheurs pour l’Europe, car cette bipolarité

… est trop profondément fondée dans la nature des choses, et ces oppositions ont fait mûrir l’esprit européen.

Le danger que représentent pour l’unité foncière de l’Europe les souverainetés nationales absolues, lui paraît beaucoup plus grave :

Ceux qui tiennent simplement pour une tendance de l’Histoire le fait que les souverainetés nationales vont nous dominer, ceux-là ne savent pas pour qui sonne le glas. Car ces efforts se sont conjugués avec tant de tendances destructives, que si ces dernières prenaient le dessus, c’est la Culture et le christianisme qui seraient menacés.

Pour Renan, la menace porterait plutôt sur « les intérêts de la raison et de la civilisation ».

Dans la préface à sa fameuse conférence prononcée en Sorbonne le 11 mars 1882 sur le thème : « Qu’est-ce qu’une nation ? » il écrit :

Une nation, c’est pour nous une âme, un esprit, une famille spirituelle, résultant, dans le passé, de souvenirs, de sacrifices, de gloires, souvent de deuils et de regrets communs ; dans le présent, du désir de continuer à vivre ensemble. Ce qui constitue une nation, ce n’est pas de parler la même langue ou d’appartenir au même groupe ethnographique, c’est d’avoir fait ensemble de grandes choses dans le passé et de vouloir en faire encore dans l’avenir.

… De nos jours, on commet une erreur plus grave : on confond la race avec la nation, et l’on attribue à des groupes ethnographiques ou plutôt linguistiques, une souveraineté analogue à celle des peuples réellement existants.

(Or) le fait de la race, capital à l’origine, va donc toujours perdant de son importance. L’histoire humaine diffère essentiellement de la zoologie. La race n’y est pas tout, comme chez les rongeurs ou les félins, et on n’a pas le droit d’aller par le monde tâter le crâne des gens, puis les prendre à la gorge en leur disant : « Tu es de notre sang, tu nous appartiens !… »

… Ce que nous venons de dire de la race, il faut le dire de la langue. La langue invite à se réunir ; elle n’y force pas. Les États-Unis et l’Angleterre, l’Amérique espagnole et l’Espagne parlent la même langue et ne forment pas une seule nation. Au contraire, la Suisse, si bien faite, puisqu’elle a été faite par l’assentiment de ses différentes parties, compte trois ou quatre langues. Il y a dans l’homme quelque chose de supérieur à la langue : c’est la volonté. La volonté de la Suisse d’être unie, malgré la variété de ses idiomes, est un fait bien plus important qu’une similitude de langage souvent obtenue par des vexations.

… La géographie, ce qu’on appelle les frontières naturelles, a certainement une part considérable dans la division des nations. La géographie est un des facteurs essentiels de l’histoire. […] Peut-on dire cependant, comme le croient certains partis, que les limites [p. 24] d’une nation sont écrites sur la carte et que cette nation a le droit de s’adjuger ce qui est nécessaire pour arrondir certains contours, pour atteindre telle montagne, telle rivière, à laquelle on prête une sorte de faculté limitante à priori ? Je ne connais pas de doctrine plus arbitraire ni plus funeste. Avec cela, on justifie toutes les violences.

Et, d’abord, sont-ce les montagnes ou bien sont-ce les rivières qui forment ces prétendues frontières naturelles ? Il est incontestable que les montagnes séparent ; mais les fleuves réunissent plutôt. Et puis toutes les montagnes ne sauraient découper des États. Quelles sont celles qui séparent et celles qui ne séparent pas ? De Biarritz à Tornea, il n’y a pas une embouchure de fleuve qui ait plus qu’une autre un caractère bornal. Si l’histoire l’avait voulu, la Loire, la Seine, la Meuse, l’Elbe, l’Oder auraient, autant que le Rhin, ce caractère de frontière naturelle qui a fait commettre tant d’infractions au droit fondamental, qui est la volonté des hommes.

… Je me dis souvent qu’un individu qui aurait les défauts tenus chez les nations pour des qualités, qui se nourrirait de vaine gloire ; qui serait à ce point jaloux, égoïste, querelleur ; qui ne pourrait rien supporter sans dégainer, serait le plus insupportable des hommes.

… Les nations ne sont pas quelque chose d’éternel. Elles ont commencé, elles finiront. La confédération, européenne, probablement, les remplacera.

On connaît la célèbre prophétie du grand Jacob Burckhardt, historien bâlois, sur la venue des « terribles simplificateurs » dominant nos nations domestiquées par l’État militaire7. Dans une de ses lettres à von Preen, il prévoit pour les masses ouvrières entassées dans les usines et condamnées à la misère et à l’envie, un avenir exactement totalitaire :

… Un certain degré déterminé et contrôlé de misère et d’avancement, chaque journée, en uniforme, commencée et terminée par un roulement de tambours, voilà ce qui doit logiquement se produire…

Il est clair que le monde va vers l’alternative suivante : démocratie totale ou despotisme absolu et sans lois, ce dernier n’étant plus exercé par des dynasties, désormais trop faibles de cœur, mais par des chefs militaires qui se donneront pour républicains.

Mais personne mieux que Nietzsche, disciple de Burckhardt, n’a dénoncé le délire nationaliste, déguisé en « patriotisme jovial et solennel ». Voici entre cent pages du même ton, quelques extraits tirés de Par-delà le bien et le mal :

Nous autres « bons Européens », nous aussi nous avons des heures où nous nous permettons un patriotisme plein de courage, un bond et un retour à de vieilles amours et de vieilles étroitesses, des heures d’effervescence nationale, d’angoisse patriotique, des heures où bien d’autres sentiments antiques nous submergent. Des esprits plus lourds que nous mettront plus de temps à en finir avec ce qui chez nous n’occupe que quelques heures et se passe en quelques heures : pour les uns, il faut la moitié d’une année, pour les autres la moitié d’une [p. 25] vie humaine, selon la rapidité de leurs facultés d’assimilation et de renouvellement. Je saurais même me figurer des races épaisses et hésitantes, qui, dans notre Europe hâtive, auraient besoin de demi-siècles pour surmonter de tels excès de patriotisme atavique et d’attachement à la glèbe, pour revenir à la raison, je veux dire au « bon européanisme ».

Grâce aux divisions morbides que la folie des nationalités a mises et met encore entre les peuples de l’Europe, grâce aux politiciens à la vue courte et aux mains promptes qui règnent aujourd’hui avec l’aide du patriotisme, sans soupçonner à quel point leur politique de désunion est fatalement une simple politique d’entracte, — grâce à tout cela, et à bien des choses encore qu’on ne peut dire aujourd’hui, on méconnaît ou on déforme mensongèrement les signes qui prouvent de la manière la plus manifeste que l’Europe veut devenir une. Tous les hommes un peu profonds et d’esprit large qu’a vus ce siècle ont tendu vers ce but unique du travail secret de leur âme : ils voulurent frayer les voies à un nouvel accord et tentèrent de réaliser en eux-mêmes l’Européen à venir ; s’ils appartinrent à une patrie, ce ne fut jamais que par les régions superficielles de leur intelligence, ou aux heures de défaillance, ou l’âge venu : ils se reposaient d’eux-mêmes en devenant « patriotes ». Je songe à des hommes comme Napoléon, Goethe, Beethoven, Stendhal, Henri Heine, Schopenhauer. Qu’on ne m’en veuille pas trop de nommer à leur suite Richard Wagner…

Dans un des Fragments posthumes, Nietzsche précise la nature de ces « grands intérêts » et prévoit la nécessité d’un Marché commun de l’Europe :

À tout cela s’ajoute un grand fait économique : les petits États de l’Europe — j’entends tous nos empires et États actuels — doivent nécessairement devenir non viables, économiquement parlant, sous la pression du grand commerce et des échanges mondiaux transcendant toutes les frontières.

Le dernier mot, sur cette évolution, sera dit par Georges Sorel, quelques années avant la catastrophe annoncée par les grands historiens contre les grands poètes du xixe. Plus européen, sans doute, qu’aucun de ses compatriotes au début de ce siècle, Sorel n’a parlé de l’Europe que sur le ton d’un sombre dépit prophétique. Voici quelques extraits de ses Propos recueillis par son disciple Jean Variot à la veille de la Première Guerre mondiale8 :

Personne n’a le courage de dire ou d’écrire que l’état de paix en Europe est un état anormal.

Pourquoi l’Europe est-elle par excellence la terre des cataclysmes guerriers ? Parce qu’elle est habitée par une quantité de races qui sont singulièrement opposées les unes aux autres, et dans leurs intérêts immédiats, et dans leurs mœurs, et dans leurs ambitions. L’Europe n’a pas de chance. Tous ses habitants ne peuvent faire que mauvais voisinage.

[p. 26] Quand on parle des États-Unis d’Europe, je vois tout de suite la guerre qui surgit. Les peuples de l’Europe ne peuvent s’unir que dans une seule idée : se faire la guerre.

… Et il y a le slavisme qui met son grain de sel là-dedans. La politique panslave… C’est gai pour demain ! Je vous dis que la guerre viendra de la Russie.

…Comment ferez-vous pour fédérer des Slaves, ou religieux ou mystiques révolutionnaires ; des Scandinaves assagis ; des Allemands ambitieux ; des Anglais jaloux d’autorité ; des Français avares ; des Italiens souffrant d’une crise de croissance ; des Balkaniques braconniers ; des Hongrois guerriers ? Comment calmerez-vous ce panier rempli de crabes qui se pincent toute la sainte journée ?

Malheureuse Europe ! Pourquoi lui cacher ce qui l’attend ? Avant dix ans, elle sombrera dans la guerre et l’anarchie, comme elle a toujours fait deux ou trois fois par siècle.

… Rien n’améliorera le sort de l’Europe. Pourquoi voulez-vous qu’il s’améliore ? Que signifie ce vieux fond d’optimisme qui attend que les choses s’arrangent ? Il n’y a aucune raison pour cela. Des composés chimiques, qui sont séparément amorphes, provoquent le feu s’ils sont amalgamés dans un récipient. L’Europe est un récipient rempli de cette sorte de composés chimiques. Ça met le feu ; que diable ! Prenez-en votre parti !

IV. Liquidation de l’Europe des nations

Sorel, qui parlait en 1908 de « cette Europe qui est la terre-type du malheur de l’humanité », et qui réinventait à peu de mots près la phrase d’Ivan Karamazov partant pour l’Europe : « Je sais bien que je vais dans un cimetière, mais c’est le plus cher de tous », toutefois se bornant à grommeler : « L’Europe, ce cimetière… » ; Sorel qui marque le passage entre un Marx et un Nietzsche, ses maîtres au xixe siècle, un Lénine et un Mussolini, ses disciples au xxe siècle, fut sans doute l’observateur le plus pessimiste de l’Europe des nationalismes. Et c’est à lui que 1914 donnera raison.

Car 1914 sonne le glas non de l’Europe, certes, mais de l’Europe des nations et de son impérialisme planétaire.

Il faudra cependant en venir aux excès de l’autarcie affirmée sans scrupules (« Le Droit est ce qui sert le peuple allemand », proclame Hitler), pour que les dernières conséquences de la souveraineté absolue éclatent aux yeux des peuples et de leurs hommes d’État, dans les pays au moins qui auront subi, à l’Ouest, la loi totalitaire nationale-socialiste. L’Allemagne, la France, et l’Italie, au lendemain de leur libération, inscrivent dans leur Constitution des articles prévoyant l’abandon du dogme sacro-saint de la souveraineté totale.