Le dĂ©veloppement intellectuel de l’enfant. Neuropsicologia infantile : alti del Convegno Italo-Svizzero (1948) a

Le dĂ©veloppement de l’intelligence chez l’enfant est caractĂ©risĂ©, de façon gĂ©nĂ©rale, par le passage de l’action simple Ă  l’opĂ©ration. En son point de dĂ©part, l’intelligence consiste essentiellement en actions effectives et extĂ©rieures. En son point d’arrivĂ©e elle consiste en opĂ©rations, c’est-Ă -dire encore en actions, mais intĂ©riorisĂ©es, coordonnĂ©es entre elles selon des lois de composition prĂ©cises, et surtout devenues rĂ©versibles, c’est-Ă -dire dĂ©roulables dans les deux sens par opposition Ă  l’irrĂ©versibilitĂ© des conduites initiales. C’est ainsi que la pensĂ©e mathĂ©matique et la pensĂ©e logique se rĂ©duisent psychologiquement Ă  des systĂšmes d’opĂ©rations rĂ©versibles, qui procĂšdent de l’action : l’addition (+) qui est une action de rĂ©unir et dont la forme inverse (−) est une action de sĂ©parer, etc., etc. Comment donc se constituent ces opĂ©rations logiques, ou mathĂ©matiques, qui reprĂ©sentent le noyau essentiel de l’intelligence adulte ? C’est ce que l’on peut suivre pas Ă  pas au cours des quatre pĂ©riodes principales du dĂ©veloppement intellectuel de l’enfant.

I. — L’intelligence sensori-motrice

De la naissance Ă  l’apparition du langage on assiste Ă  un dĂ©veloppement sensori-moteur qui aboutit Ă  la constitution d’une forme d’intelligence proprement dite, mais antĂ©rieure Ă  toute reprĂ©sentation symbolique. Sur la base des rĂ©flexes simples, puis conditionnĂ©s, des perceptions et des premiĂšres habitudes acquises, s’organisent, en effet, des conduites, d’abord courtes et peu coordonnĂ©es, puis de mieux en mieux structurĂ©es, auxquelles il est difficile de refuser le caractĂšre d’actes d’intelligence puisqu’elles permettent au bĂ©bĂ© de rĂ©soudre des problĂšmes nouveaux et qu’elles constituent surtout tout un schĂ©matisme actif qui servira de substructure aux conduites ultĂ©rieures 1.

On peut citer, par exemple, la construction du schĂšme de l’objet permanent : durant les premiers mois, le bĂ©bĂ© ne prĂ©sente aucune conduite Ă  l’égard des objets qui disparaissent du champ perceptif, tandis que la coordination progressive des actions l’amĂšne Ă  rechercher les objets disparus derriĂšre des Ă©crans et Ă  tenir compte des dĂ©placements successifs de l’objet au cours de cette recherche 2. De mĂȘme, toute une organisation de l’espace proche s’accomplit durant les dix-huit premiers mois : dĂ©couverte des mouvements de translation, de rotation, des rapports de contenu Ă  contenant, de superposition, etc., etc. 3 Cette construction simultanĂ©e de l’objet et de l’espace joue un rĂŽle particuliĂšrement important dans l’élaboration du substrat actif de l’intelligence ultĂ©rieure.

II. — L’intelligence intuitive

DĂšs l’apparition du langage jusque vers 7 Ă  8 ans, la pensĂ©e de l’enfant se constitue Ă  titre d’intelligence reprĂ©sentative, et non plus seulement sensori-motrice, mais sans parvenir encore Ă  la constitution d’opĂ©rations rĂ©versibles proprement dites.

L’acquisition du langage, due Ă  l’intervention d’une fonction symbolique, qui se manifeste Ă©galement dans les dĂ©buts du jeu d’imagination, de l’imitation reprĂ©sentative et de l’imagerie mentale 4, permet Ă  l’intelligence de doubler l’action effective au moyen d’une reprĂ©sentation symbolique des actions ; c’est le passage de l’action matĂ©rielle Ă  l’action mentalisĂ©e qui constitue la pensĂ©e. Mais, si le pouvoir de l’intelligence est ainsi dĂ©cuplĂ© par les possibilitĂ©s de l’évocation symbolique, il ne lui en faut pas moins commencer par reconstruire, sur le nouveau plan qui est celui de la pensĂ©e, ce qui Ă©tait dĂ©jĂ  acquis sur le plan sensori-moteur. C’est ainsi que la conservation de l’objet proche Ă©tant dĂ©jĂ  assurĂ©e par les coordinations actives antĂ©rieures, il n’en faudra pas moins plusieurs annĂ©es Ă  la pensĂ©e de l’enfant pour qu’elle devienne certaine de la conservation d’une collection d’objets : par exemple, jusque vers 6-7 ans, l’enfant invitĂ© Ă  transvaser lui-mĂȘme un certain nombre de perles d’un petit bocal cylindrique dans un verre plus allongĂ© et plus Ă©troit, ou plus large et plus bas, s’imaginera que la quantitĂ© des perles a augmentĂ© ou a diminué 5. De mĂȘme, en changeant la forme d’un objet, celui-ci ne conservera pas la quantitĂ© de matiĂšre (ni a fortiori son poids, etc.) : en transformant une boulette de pĂąte Ă  modeler en un boudin, ou en le coupant en deux ou en quatre, etc., on augmente ou on diminue, selon les sujets de 4 Ă  7 ans, la quantitĂ© d’argile 6.

De mĂȘme, toutes les notions relatives aux dĂ©placements, ou Ă  la succession temporelle, etc., demandent une nouvelle Ă©laboration en passant du plan de l’action simple Ă  celui de la reprĂ©sentation : tandis qu’un bĂ©bĂ© apprend vers 9-10 mois Ă  retourner un biberon qu’un lui prĂ©sente Ă  l’envers (aprĂšs en avoir Ă©tĂ© d’ailleurs incapable lorsqu’il ne possĂ©dait pas les schĂšmes de l’objet permanent ni de l’envers de l’objet), un enfant de 4 Ă  6 ans encore ne prĂ©voit pas qu’en retournant une suite de boules ABC, enfilĂ©es autour d’une tige rigide, on obtiendra l’ordre CBA (et aprĂšs quelques expĂ©riences il pense mĂȘme que la boule du milieu B peut arriver en tĂȘte !) 7. De mĂȘme, dans le domaine des notions temporelles, l’enfant parviendra facilement Ă  considĂ©rer comme simultanĂ©s les dĂ©parts et les arrivĂ©es de deux mobiles se dĂ©plaçant Ă  la mĂȘme vitesse et l’un en regard de l’autre, mais, si l’un des deux va plus vite et s’arrĂȘte plus loin que le premier, exactement au mĂȘme moment, l’enfant contestera la simultanĂ©ité : il n’y a pas encore de temps commun pour des mouvements de vitesses inĂ©gales 8.

Bref, durant toute la pĂ©riode de la pensĂ©e intuitive, il se fait un travail considĂ©rable en ce qui concerne l’élaboration des notions de quantitĂ©s, d’espace, de temps, etc., mais la reprĂ©sentation ne parvient point encore Ă  dĂ©passer un niveau prĂ©logique, faute de coordination opĂ©ratoire.

III. — Les opĂ©rations concrĂštes

À la suite d’une articulation progressive des intuitions de la pĂ©riode prĂ©cĂ©dente, les premiĂšres opĂ©rations se constituent, mais exclusivement sur le terrain de la manipulation et de la reprĂ©sentation concrĂšte. Le processus de formation est constamment le mĂȘme : c’est en dĂ©couvrant l’inversion possible des transformations, donc la rĂ©versibilitĂ© des actions Ă©voquĂ©es par la reprĂ©sentation, que l’enfant arrive Ă  les coordonner et Ă  constituer un dĂ©but de logique concrĂšte.

Par exemple, dans l’expĂ©rience du transvasement des perles, aprĂšs avoir admis la conservation du tout en cas de modification lĂ©gĂšre, mais pas en cas de transformation perceptive notable (c’est ce que nous appellerons une articulation de l’intuition), l’enfant en vient Ă  dire que tous les transvasements conservent la quantitĂ© « parce qu’on a seulement changĂ© les perles de place, mais on peut les remettre » (rĂ©versibilitĂ© simple), ou « parce que le verre est plus haut, mais alors il est plus mince » (rĂ©versibilitĂ© des relations), etc. De mĂȘme pour les modifications de boulettes de pĂąte. Dans le cas du changement de l’ordre ABC en un ordre CBA, l’enfant comprendra qu’en tournant une fois le dispositif, on inverse ABC en CBA, mais qu’en le tournant deux fois on inverse CBA en ABC : il comprend ainsi sans le savoir la rĂšgle d’algĂšbre (−) × (−) = (+), c’est-Ă -dire que deux inversions ou opĂ©rations inverses ramĂšnent l’opĂ©ration directe, etc. !

Or, sitĂŽt que les actions se transforment ainsi en opĂ©rations rĂ©versibles, celles-ci peuvent ĂȘtre groupĂ©es en systĂšmes d’ensemble, que nous avons appelĂ© « groupements » par analogie avec les « groupes » mathĂ©matiques 9. Examinons, par exemple, la maniĂšre dont l’enfant parvient Ă  grouper un systĂšme de relations asymĂ©triques transitives A < B < C < etc., et Ă  comprendre que si A < B et si B < C alors A < C. Donnons Ă  cet effet une dizaine de petits bĂątons de 10, 11, 12 cm, etc., que l’enfant devra ordonner selon leurs grandeurs croissantes. Nous constatons que, au niveau de l’intelligence intuitive, l’enfant ne parvient pas Ă  cette construction : il construit des couples A < D, B < E, etc., mais sans les coordonner entre eux ; ou bien il construit des petites sĂ©ries de 3-4 termes ; ou encore il construit la sĂ©rie totale par tĂątonnements, avec correction aprĂšs coup. En outre, il ne sait pas dĂ©duire que si A < B et si B < C, A sera plus petit que C (sans les voir ensemble). Au contraire, au niveau des opĂ©rations concrĂštes, l’enfant parvient Ă  construire du premier coup et sans hĂ©siter, la sĂ©rie A < B < C < D
, en posant d’abord le plus petit de tous, puis le plus petit de tous ceux qui restent, etc. Cette mĂ©thode implique ainsi le groupement d’ensemble des relations < et > : par exemple l’élĂ©ment D est compris simultanĂ©ment comme plus grand que tous les prĂ©cĂ©dents (D > C, B, A) et comme plus petit que tous ceux qui restent (D < E, F, G, etc.). Par le fait mĂȘme, l’enfant comprend la transitivitĂ© (A < B ; B < C donc A < C).

C’est au moyen de tels « groupements » concrets que l’enfant de 7 Ă  11 ans rĂ©sout tous les problĂšmes laissĂ©s sans solution par la pensĂ©e intuitive : emboĂźtement des classes logiques ou classifications ; sĂ©riations des relations de quantitĂ©, de poids, de longueurs et surfaces, d’ordre temporel, de durĂ©e et de vitesse, etc., les groupements logiques rendent eux-mĂȘmes possibles la construction des relations anomĂ©riques, des mesures spatiales et temporelles, etc.

IV. — Les opĂ©rations formelles

Une fois achevĂ©e l’élaboration des opĂ©rations concrĂštes, celles-ci deviennent enfin susceptibles d’ĂȘtre traduites sous forme de simples « propositions » ou hypothĂšses, sur lesquelles la pensĂ©e procĂ©dera de façon hypothĂ©tico-dĂ©ductive. C’est alors seulement que l’on pourra parler d’une logique formelle. Or, la traduction des opĂ©rations concrĂštes en opĂ©rations formelles est beaucoup plus difficile qu’on ne le croit gĂ©nĂ©ralement et ce n’est que vers 11-12 ans que les derniĂšres se constituent. Un joli test de Burt consiste, par exemple, Ă  demander Ă  l’enfant la sĂ©riation verbale de trois couleurs de chevaux : « Edith est plus brune que Lili ; Edith est plus blonde que Suzanne. Laquelle est la plus foncĂ©e des trois ? ». Il n’y a rien de plus, en cette question, qu’une sĂ©riation de deux relations (B > A ; B < C donc C > B > A) analogue Ă  celle des bĂątons dont nous avons dĂ©jĂ  parlĂ©. Cependant le seul fait qu’il s’agisse de propositions et non pas d’objets concrets rend ce raisonnement formel inaccessible jusque vers 12 ans, alors que la sĂ©riation concrĂšte est acquise Ă  7 ans. On retrouve mĂȘme, entre 8 et 10 ans les mĂȘmes erreurs (couples incoordonnĂ©s, etc.) Ă  propos de ces propositions, que celles des petits de 4-6 ans Ă  propos des bĂątons


Avec la constitution des opĂ©rations formelles, qui sont ainsi des sortes d’opĂ©rations en second degrĂ© (ou opĂ©rations logiques portant sur des opĂ©rations concrĂštes verbalement Ă©noncĂ©es) s’achĂšve le dĂ©veloppement de l’intelligence enfantine, qui s’avĂšre ainsi essentiellement active, de ses sources sensori-motrices jusqu’à son Ă©quilibre formel terminal.