La comparaison des grandeurs projectives chez l’enfant et chez l’adulte (1951) a
Les recherches que nous avons consacrées à l’estimation des grandeurs objectives en profondeur (Rech. III, VI, VII et VIII) nous ont conduits à admettre, avec Brunswick, Beyrl et leurs collaborateurs et contrairement à l’opinion généralement soutenue par les « gestaltistes » que les constances perceptives et notamment celle des grandeurs objectives ne se présentent pas de la même manière à tout âge mais donnent lieu à une acquisition continue et lente d’ailleurs relativement petite (du moins aux âges où la mesure est possible) 1. Si nous appelons « constance de la grandeur objective » ou, plus simplement, « constance objective » la qualité que possède un objet perceptif d’être visuellement perçu selon sa grandeur invariante réelle (grandeur euclidienne, par opposition aux grandeurs projectives), nous pouvons même soutenir que la constance objective stricte constitue un phénomène moins courant qu’on ne pense et dû à un jeu de compensations variées. Dans la règle, et défalcation faite des déformations multiples dues à l’erreur de l’étalon (Rech. III), aux nombreux effets de sériation (Rech. VI-VIII), etc., le petit enfant sous-estime les grandeurs perçues à distance dans la mesure où il est jeune, tandis qu’en laboratoire l’adulte surestime plus fréquemment les grandeurs vues en profondeur, aboutissant ainsi à une sorte de surconstance : tant les unes que les autres de ces réactions attestent suffisamment l’intervention de mécanismes compensateurs multiples, par opposition à l’adaptation permanente et presque parfaite qui caractériserait, selon certains auteurs, l’évaluation des grandeurs objectives. Sans doute est-il concevable — sans qu’aucune preuve en puisse être actuellement fournie — qu’à tout âge existe un tel réglage, mais il est vraisemblablement limité d’abord à l’espace de l’action proche, puis il se développe en fonction des exercices sensori-moteurs autant que de la maturation du système nerveux. En effet, aux âges accessibles à l’expérimentation, on assiste encore — et cela jusque vers 12-14 ans 2 — à un développement continu de l’estimation des grandeurs objectives : tel est le fait frappant que l’expérience nous a permis de constater, même dans les situations d’organisation sériale où Burzlaff en particulier avait soutenu l’invariance de la constance objective avec l’âge (voir Rech. VI).
Il semble résulter de telles constatations que l’estimation de la grandeur objective repose sur un jeu de régulations permettant de corriger les grandeurs apparentes 3 et de les transformer, malgré leurs variations en rapports dimensionnels relativement constants. Mais n’est-ce pas là une pure vue de l’esprit et le point de vue rendu aujourd’hui courant par la « théorie de la Forme » ne conduit-il pas au contraire à considérer l’estimation des grandeurs réelles comme un mécanisme premier et indépendant, dans lequel les soi-disant « grandeurs apparentes » ne joueraient aucun rôle ? Nous croyons, pour notre part, que cette « vue de l’esprit » constitue au contraire une hypothèse non seulement légitime (par analogie avec tout ce que nous savons maintenant de l’activité perceptive), mais encore et surtout vérifiable. En effet, une contre-épreuve possible s’impose à l’expérimentateur, et il se doit de lui vouer toute son attention : à supposer que la constance objective résulte vraiment de la correction d’une grandeur apparente, au lieu de constituer un mécanisme fonctionnant sans relation avec la vision projective, alors les jeunes enfants, qui sous-estiment les objets à distance, doivent présenter une meilleure estimation des grandeurs projectives que les grands ; réciproquement, à mesure que s’affirme la constance objective (ou du moins que se développent les mécanismes régulateurs qui conduisent à l’inverser dans le sens de la surconstance), l’évaluation de la grandeur projective doit être de plus en plus difficile et imprécise. Dans l’hypothèse d’une constance objective indépendante, l’évolution des estimations projectives devrait demeurer, au contraire, sans rapport avec celle de ces estimations objectives : elle pourrait, par exemple, donner lieu à un progrès plus ou moins régulier avec l’âge, en relation avec l’intervention graduelle de la perspective dans le dessin (à partir de 9-10 ans) ; ou bien elle pourrait relever d’un mécanisme d’« organisation » commun à tous les âges, structurant l’espace projectif et les perspectives comme, dans l’hypothèse gestaltiste, la constance objective manifesterait l’existence de « lois d’organisation » structurant l’espace perceptif euclidien indépendamment du développement (pour autant que celui-ci dépasse les cadres de la seule maturation).
C’est donc ce problème délicat et très complexe des comparaisons projectives et de leur évolution, que nous nous proposons d’étudier en ce nouvel article, dans le cadre général de nos « Recherches » sur la perception en profondeur et la constance des grandeurs objectives 4. Nous abordons une telle question à un double point de vue.
Il s’agit, en premier lieu, d’étudier l’estimation des grandeurs projectives pour elle-même, à titre de phénomène perceptif bien distinct de l’évaluation des grandeurs objectives. En effet, la grandeur réelle des objets est une constante géométrique, et, que la perception réussisse ou non à atteindre cette constante, elle y tend malgré les déformations rappelées à l’instant : il nous paraît donc légitime de parler d’une « constance » perceptive des grandeurs, même si l’acquisition de cette constance donne lieu à une lente construction et si la constance parfaite est rarement obtenue. Au contraire, il n’existe pas de constance de la grandeur projective puisque le propre de celle-ci est de varier avec la distance au lieu de se conserver 5 : l’estimation des grandeurs projectives sera donc d’autant plus exacte que la perception visuelle saura tenir compte de ces variations, tandis que l’estimation des grandeurs objectives est d’autant plus précise qu’elle parvient à se libérer des variations dues à la profondeur. L’étude de la perception des grandeurs projectives constitue donc un chapitre à part de l’analyse des perceptions visuelles et un chapitre présentant un grand intérêt en lui-même.
Du point de vue génétique, en particulier, nous savons, par les recherches déjà faites sur le développement des opérations spatiales et de la représentation géométrique, combien tard s’organisent les perspectives et les rapports projectifs 6. Le dessin des petits reste, par exemple, étranger à toute perspective et les expériences portant sur la compréhension des rapports perspectifs montrent, jusque vers 7 à 9 ans, une difficulté systématique à construire les relations relevant de cet aspect des structures spatiales. Il est donc d’un grand intérêt en soi-même de chercher à déterminer les caractères de la perception des grandeurs projectives chez l’enfant et de les comparer à ceux de l’adulte.
Mais, en second lieu, il s’agissait surtout pour nous, comme on l’a dit à l’instant, de mettre en relation, en fonction de l’âge et chez chaque sujet examiné individuellement, la vision projective avec la constance objective. Aussi ne nous sommes-nous pas bornés à mesurer la capacité d’estimation des grandeurs projectives chez différents groupes d’enfants, entre 7 et 14 ans et chez l’adulte : nous avons également relevé, chez chaque sujet, son degré de constance objective, de manière à pouvoir mettre en relation les courbes d’évolution de ces deux sortes d’évaluations perceptives. Ainsi conduite, la présente recherche nous permettra donc, en plus de l’intérêt intrinsèque de son objet, de reprendre le problème de la constance objective d’un point de vue nouveau, en situant cette question si controversée sur ce qui nous paraît être son véritable terrain : dans ses relations avec la perception en profondeur envisagée à titre de système d’ensemble à la fois projectif et objectif.
§ 1. La technique adoptée
Nous nous sommes donc proposé dans cette recherche de faire comparer les grandeurs projectives de tiges situées à une certaine distance en profondeur l’une par rapport à l’autre. Nous nous sommes efforcés de nous rapprocher des conditions de nos recherches précédentes sur la constance objective, mais, d’une part pour les raisons que nous venons d’indiquer et, de l’autre, la technique de présentation des variables étant passablement différente, comme on le verra plus loin, nous avons estimé indispensable de commencer par une détermination de la constance objective chez tous nos sujets. Cette détermination aisée introduit d’ailleurs la compréhension de la comparaison projective et nous fait connaître aussi, pour la première fois dans nos recherches sur la constance des grandeurs, des résultats sur les enfants entre 8 et 14 ans, permettant d’en suivre de plus près l’évolution.
Le dispositif
Les expériences ont été faites dans la même salle et dans les mêmes conditions d’éclairement que celles de la Rech. VI. Si l’assemblage de tables et d’écrans 7 est resté le même, il a fallu lui adjoindre, en bout de la table principale, près du sujet, un petit plateau accessoire destiné à la commande de la variable réglable (voir ci-dessous).
Le but de la présente recherche exigeait, en effet, outre une tige de 10 cm de grandeur constante, située à environ 1 m (ici exactement 105 cm) du sujet et servant d’étalon, un jeu de variables éloignées, à environ 4 m (exactement 420 cm, le rapport des distances étant donc de 1 à  4), donc pouvant aller jusqu’à 40 cm ou au-delà . On juge immédiatement les inconvénients qu’aurait présentés la manipulation d’une telle série. En fait, nous avons réussi à la remplacer par une unique tige dont la hauteur peut être réglée et mesurée de 0 à 53 cm, de la place même de l’expérimentateur ou de celle du sujet, avec une grande facilité. Voici comment.
Étalon et variable sont des tiges noires de 2 mm d’épaisseur. Contrairement au matériel de nos précédentes recherches, elles n’ont pas de base (afin d’éviter certaines erreurs qui auraient pu se produire en comparaison projective). L’étalon est planté à même la table. La variable est composée d’une longue tige adaptée au coulisseau d’une glissière verticale disposée au-dessous du plateau principal d’où elle émerge.
La commande de la variable s’effectue au moyen d’un volant en bois de 10 mm d’épaisseur et de 130 mm de diamètre. Il est placé sous un plateau accessoire à charnière, de 45 × 80 cm, affleurant le plateau principal et pouvant être relevé pour la mesure. Le volant est placé simultanément à main droite de l’expérimentateur et du sujet ; mais celui-ci n’a pas le droit d’y accéder. Afin de pouvoir être manœuvré, il dépasse de quelques centimètres un second petit plateau, situé en dessous du premier, à la partie inférieure duquel se trouve l’axe du volant et du tambour qu’il commande et sur lequel s’enroule un fil de transmission sans fin. Le fil fait un tour complet autour du tambour (de 35 mm de diamètre) et, après avoir passé sur une poulie de renvoi, se rend au coulisseau de la glissière en passant par sa poulie supérieure. Il en repart, passe par la poulie inférieure et vient glisser à la partie supérieure du plateau de commande, le long d’une échelle de mesure ; il passe enfin sur une petite poulie qui le renvoie au tambour. La longueur totale du fil est d’environ 9 m. Un ressort de tension assure l’adhérence nécessaire à l’entraînement du fil par le tambour, ainsi qu’une transmission forcée. Même s’il se produit un léger glissement entre fil et tambour celui-ci n’intervient pas dans la mesure de la grandeur de la variable, car celle-ci est déterminée directement par le déplacement du fil de transmission.
En effet, le brin supérieur, qui passe sur le plateau supportant le volant, est muni d’un repère qui court avec lui le long de l’échelle déjà mentionnée de 35 cm de longueur, graduée en cm et mm, et permet ainsi de mesurer ses déplacements, donc la grandeur de la variable. Comme cette échelle ne serait pas assez longue pour mesurer une tige plus grande que 35 cm, un second repère est fixé sur le fil à 20 cm du premier, ce qui permet de la mesurer jusqu’à 55 cm, moyennant une double graduation de l’échelle centimétrique. Ajoutons que cette échelle peut être légèrement déplacée afin d’ajuster son zéro au zéro de la variable lorsque des changements climatiques produisent des modifications de longueur et de tension du fil de transmission. La précision des mesures a pu ainsi être maintenue dans une marge de ± 1 mm, largement suffisante pour un échelon de mesure de 5 mm en comparaison objective, et de 10 mm en comparaison projective. Notons que le plateau accessoire, qui dissimule le dispositif de commande, est muni de charnières qui permettent de le relever pour ajuster à la grandeur voulue la variable à présenter, et de l’abaisser pendant les comparaisons.
Précisons enfin un point important : la hauteur du regard du sujet est de 20 cm au-dessus du plateau principal duquel émergent les tiges. La tête du sujet est immobilisée sagittalement par un appui-tête, tout particulièrement lors de la comparaison projective. Mais un léger déplacement de la tête reste possible. Cette situation dominante du regard fait que la tige variable, éloignée, apparaît au-dessus de la tige étalon, son pied étant séparé du sommet de l’étalon par un intervalle dont la grandeur projective sur le plan du tableau visuel passant par l’étalon, correspond à la moitié de la grandeur de l’étalon.
Dans les comparaisons objectives aussi bien que projectives, on demande que le jugement soit porté sur la variable. Dans la comparaison projective, la question posée au sujet est alors d’évaluer si la variable située à 4 m présente une grandeur projective supérieure, inférieure ou égale à celle de l’étalon situé à 1 m 8. On imagine immédiatement la difficulté que l’on rencontre à faire comprendre cette consigne aux petits (quand ce n’est pas aux adultes !). On peut employer à cet égard deux procédés dont le second seul s’est révélé décisif (et encore à partir de 7 ans seulement). Le premier est le dessin en perspective : on fait alors constater (ou mesurer) sur le dessin même les relations de grandeur projective en insistant sur les différences qui opposent ces grandeurs aux dimensions réelles représentées. Mais tous les petits ne comprennent pas, faute de pratique individuelle du dessin en perspective. Le second procédé consiste en ce cas (et nous l’avons généralisé à tous les sujets) à mettre à disposition de l’enfant une vitre plane sur laquelle il est prié de peindre la grandeur projective d’objets plus ou moins éloignés : la grandeur voulue est alors obtenue par recouvrement du dessin exécuté sur la vitre avec l’objet lui-même perçu en profondeur, ce qui permet d’obtenir une compréhension parfaite à partir de 7 ans. Mais, chose très intéressante, même cette technique de la vitre et de la peinture exécutée par le sujet en personne, n’a pas suffi entre 6 et 7 ans : bon nombre de sujets de cet âge ont entièrement échoué, en partie à cause du « réalisme intellectuel » propre au dessin de ce niveau, en partie parce que (ce qui ne revient nullement au même) la recherche de la constance objective restait dominante en leur attitude perceptive (malgré la sous-estimation caractérisant les évaluations objectives de cet âge).
Le procédé
L’expérience se fait en deux parties : l’une avant (A) et l’autre après (B) la démonstration à la vitre plane.
A. 1. Détermination de la constance objective, par la méthode concentrique clinique (voir Rech. VI, section I, § 3 e). Échelon 5 mm.
2. Dessin des deux tiges, telles qu’elles viennent d’être jugées égales à propos de la constance objective. Les petits dessinent des grandeurs égales (réalisme intellectuel). On arrive petit à petit à leur faire dessiner la tige éloignée plus petite. Ce résultat atteint, on passe à  3.
3. Question : « De quelle grandeur faut-il faire la tige éloignée pour que son dessin soit de même grandeur que le dessin de la tige proche ? »
Les petits comprennent difficilement. On procède alors par tâtonnements en présentant des tiges de différentes grandeurs jusqu’à ce que le dessin plus ou moins réduit de ces tiges éloignées permette de juger si l’enfant a compris la question. En cas de compréhension, on passe à (4). En cas d’échec, on passe à (5).
4. Détermination de l’estimation projective (I). On procède par la méthode concentrique (échelon 10 mm).
B. 5. Vitre plane. On fait peindre sur la vitre des bonshommes de bois (et non pas les tiges elles-mêmes) que l’on place derrière elle à  30 et 90 cm de distance du sujet (la vitre étant à 20 cm), (a) Deux bonshommes de même grandeur : le plus éloigné doit être peint proportionnellement plus petit, (b) Deux bonshommes de telles grandeurs que leur peinture sur la vitre ait la même hauteur : le bonhomme le plus éloigné doit donc être d’une grandeur proportionnée à sa distance. En cas de réussite, on peut être assuré que le sujet a bien compris l’égalité projective que nous lui demandons (voir cependant 7). Ces essais se font sur une petite table indépendante, après lesquels on revient à la table principale.
En cas d’échec on renonce définitivement. (Tous les sujets qui ont bien passé (4) ont réussi (5).)
6. Nouvelle mesure de l’estimation projective du sujet (II). Expérience identique à (4).
7. Contrôle sur une vitre plane, sur place. On offre au sujet une nouvelle vitre munie de lignes de repère horizontales (et équidistantes) et on lui propose de vérifier le résultat obtenu en (6), comme lorsqu’il peignait les bonshommes en (5). Le sujet indique avec son doigt sur la vitre les projections de la tige-étalon et de la variable choisie par lui. On se heurte encore ici à du réalisme et à l’attitude « objective ». Mais, en insistant, on obtient l’estimation projective : le sujet se rend compte alors s’il a réagi correctement ou non en (6) et cela nous permet de voir s’il a compris et si ses résultats en (6) sont donc dignes de confiance.
8. Dernière mesure de l’estimation projective (III) : nous proposons au sujet de modifier la grandeur de la tige éloignée (demeurée en place à partir de 6), de manière à corriger son erreur (bien entendu sans la vitre). Pour ce faire, on augmente et on diminue progressivement la variable jusqu’à ce que le sujet ait l’impression d’égalité projective.
La technique est donc compliquée, mais susceptible d’une grande précision. On rencontre jusque chez l’adulte des dessins en partie incorrects et une compréhension non immédiate. Mais dès 8 ans en moyenne, les difficultés diminuent. D’ailleurs, une fois la tâche comprise, les petits n’ont aucune hésitation dans le choix de la variable d’équivalence projective. Les grands et les adultes sont beaucoup plus hésitants et ont parfois recours à des procédés intellectuels. Mais nous avons toujours en ce cas insisté sur l’aspect perceptif comme tel.
§ 2. Résultats et problèmes
La meilleure raison d’attribuer une valeur aux résultats obtenus par la technique précédemment décrite est leur caractère doublement paradoxal. D’une part, ce sont les plus jeunes sujets qui ont le plus de peine à comprendre la consigne et les questions posées, faute de toute connaissance systématique de la perspective et même parfois faute d’une logique assez assurée (la question 3 exige une véritable opération inverse : un objet qui est dessiné d’autant plus petit qu’il est plus éloigné doit être agrandi d’autant pour atteindre l’égalité graphique projective) : or, ce sont eux qui, une fois la consigne comprise, donnent (et même de beaucoup) la meilleure égalité projective. D’autre part, ce sont les grands et les adultes qui comprennent le plus vite les questions et possèdent le plus de notions sur la perspective et la projectivité : or, ils donnent en moyenne des résultats bien inférieurs à ceux de 7-8 ans !
| Groupe
(par classes scolaires) |
Âge | Constance
objective |
Égalité
project. I |
Égalité
project. II |
Égalité project. III | ||||
|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|
| Mdn | S | Mdn | S | Mdn | S | Mdn | |||
| 1re prim. | Moy. | 7 ; 6 | 102 | 7 | 220 | 27 | 258 | 28 | 297 |
| 7-8Â ans | max. | 8Â ; 2 | 120 | 25 | 405 | 50 | 400 | 60 | 380 |
| NÂ =Â 36 (23) | min. | 6Â ; 8 | 90 | 0 | 110 | 0 | 145 | 10 | 185 |
| 2e et 3e | Moy. | 8Â ;Â 8 | 97 | 6 | 168 | 14 | 173 | 13 | 217 |
| 8-10 ans | max. | 10Â ; 10 | 112 | 20 | 315 | 30 | 295 | 20 | 390 |
| NÂ =Â 24 (18) | min. | 7Â ; 7 | 85 | 0 | 105 | 0 | 115 | 0 | 125 |
| 4e et 5e | Moy. | 11Â ; 2 | 94 | 3 | 125 | 10 | 144 | 12 | 206 |
| 10-12 ans | max. | 12Â ; 5 | 110 | 10 | 170 | 20 | 185 | 30 | 330 |
| NÂ =Â 24 (17) | min. | 9Â ; 10 | 85 | 0 | 90 | 0 | 115 | 0 | 145 |
| 6e et 7e | Moy. | 13Â ; 2 | 91 | 3 | 135 | 7 | 154 | 10 | 219 |
| 12-14 ans | max. | 14Â ; 7 | 112 | 5 | 240 | 20 | 240 | 30 | 310 |
| NÂ =Â 27 (27) | min. | 11Â ; 1 | 77 | 0 | 87 | 0 | 95 | 0 | 140 |
| Adultes | Moy. | 90 | 5 | 160 | 9 | 185 | 10 | 280 | |
| NÂ =Â 42 (23) | max. | 120 | 10 | 265 | 20 | 325 | 30 | 385 | |
| min. | 65 | 0 | 90 | 0 | 95 | 0 | 170 |
Ces données statistiques permettent donc les principales constatations suivantes 10, illustrées par la fig. 2.
1. Les enfants de 7 à 8 ans parviennent à une estimation projective supérieure à celle de tous les autres groupes de sujets, en particulier supérieure à celle de l’adulte.
2. Cette estimation propre aux sujets de 7-8 ans n’est néanmoins pas parfaite et demeure éloignée de la grandeur projective exacte dans la proportion de 2,2 à  4. Les seuils restent élevés. Certains sujets parviennent cependant à cette égalisation parfaite (max. 400) et même à une légère surégalisation (405).
2 bis. En dessous de 7 ans, nous ne savons pas si l’estimation projective est d’autant meilleure que l’enfant est plus jeune ou si elle passe par un maximum à un âge moyen déterminé. Mais à considérer la courbe, il apparaît comme très probable que les résultats doivent être encore supérieurs avant 7 ans.
3. La consigne n’a pu être comprise en dessous de 7 ans pour des raisons de caractère intellectuel (incompréhension des rapports projectifs en tant qu’objets d’opérations de l’intelligence) plus que perceptif. Le fait est essentiel à noter, car il tend à montrer l’indépendance relative des résultats perceptifs obtenus chez les petits par rapport à leur compréhension opératoire de la projectivité.
4. L’estimation projective est de moins en moins bonne entre 7 et 11 ans (inégalité croissante des projections de l’objet éloigné et de l’objet proche).
5. Elle s’améliore par contre à nouveau entre 11 ans et l’âge adulte (en rejoignant chez ce dernier la valeur moyenne caractéristique de 9-10 ans).
6. La valeur de l’estimation projective est, jusque vers 10-11 ans, en raison inverse (quoique sans proportionnalité numérique exacte) de celle de la constance objective : les petits de 7-8 ans, qui ont la meilleure estimation projective, sous-estiment encore quelque peu la grandeur objective de la variable éloignée, tandis que les grands (10-12 ans), qui ont la moins bonne estimation projective, surestiment cette grandeur objective à distance.
7. À partir de 10-11 ans, l’estimation projective (qui s’améliore de ce niveau à l’âge adulte) n’est plus en raison inverse de la constance objective : dans les présentes expériences, celle-ci tend vers la surconstance (en d’autres situations expérimentales, elle tend à se stabiliser, mais toujours avec une forte proportion de surconstances chez l’adulte).
8. L’évolution des moyennes est suivie parallèlement par celle de l’amplitude totale de la dispersion (différence entre maximum et minimum), le groupe de 7-8 ans ayant la valeur la plus grande et celui de 10-12 ans la valeur la plus petite.
On pourrait craindre que la démonstration à la vitre plane ait influencé très fortement, par transfert, la comparaison projective des tiges. Mais, outre le fait que les rapports de distance et le matériel ne sont pas les mêmes, le tableau des valeurs (comparer les colonnes I, II et III) et la figure montrent que cette influence est demeurée relativement faible, bien que positive à tous les âges 11.
Les principaux problèmes que soulèvent ces résultats sont alors les suivants :
(a) Il s’agit d’abord de chercher à comprendre quels sont les rapports entre les régulations ou relations perceptives nécessaires à l’évaluation des grandeurs projectives et les régulations ou relations intervenant dans la constance objective : en effet, à partir de 10-11 ans, les deux sortes d’estimations se développent plus ou moins de pair, ce qui semblerait indiquer qu’elles s’appuient alors l’une sur l’autre, ou du moins ne se contrecarrent plus. Au contraire, chez les petits (7-10 ans) le progrès de la constance objective s’accompagne d’une désorganisation graduelle de l’estimation projective. Il s’agit donc de savoir laquelle de ces deux situations correspond au vrai rapport des régulations en jeu.
(6) Ce premier problème conduit à la question essentielle de savoir si la bonne évaluation projective des petits est de même nature que l’estimation projective améliorée qui s’organise entre 11 ans et l’âge adulte, l’une pouvant par exemple constituer un phénomène primitif, tandis que l’autre relèverait de régulations tardives et secondaires.
(c) Le problème précédent soulève alors celui des causes de la désorganisation des estimations projectives notées entre 7-8 et 10-11 ans. Pourquoi n’y a-t-il pas continuité entre les bonnes évaluations projectives des petits et la zone comprise entre 10-11 ans et l’âge adulte, et d’où vient la phase intermédiaire caractérisant une si curieuse discontinuité ?
(d) Cette discontinuité, plus encore que tous les autres aspects de l’évolution observée, conduit elle-même à rechercher quelles sont les relations, soit d’indépendance, soit de dépendance, entre cette évolution des données perceptives et le développement des représentations spatiales (et notamment projectives) chez l’enfant. Selon que les deux sortes de développement synchronisent entre elles ou non, il va de soi, en effet, que les phénomènes perceptifs prendront une signification très différente.
(e) Quelles sont enfin les relations entre les trois sortes de grandeurs qui interviennent dans la perception en profondeur : la grandeur objective, la grandeur projective et la grandeur que nous appellerons « apparente » parce qu’elle est donnée dans l’expérience immédiate ? Celle-ci constitue-t-elle un compromis entre les grandeurs objective et projective, et quelle est alors la nature de ce compromis ? Et surtout cette grandeur apparente est-elle la même à tous les âges, ou se rapproche-t-elle d’autant plus de la grandeur projective (ou éventuellement objective) que l’enfant est plus jeune ?
On voit que les questions soulevées par les résultats précédents sont nombreuses et complexes. Elles sont surtout, malheureusement, enchevêtrées et interdépendantes. Il ne sera donc pas de trop, pour les résoudre, d’essayer d’une analyse un peu serrée des rapports perceptifs en jeu, ainsi que d’une comparaison avec les relations représentatives construites au cours du développement opératoire de l’espace.
§ 3. Les rapports perceptifs intervenant dans l’estimation de la grandeur objective et dans les formes supérieures d’évaluation de la grandeur projective
À considérer d’abord les réactions supérieures (de 10-12 ans à l’âge adulte), elles témoignent d’une intéressante relation entre l’estimation des grandeurs projectives, qui s’améliore à nouveau mais lentement, à partir de son niveau minimum (10-12 ans) et l’évolution de la constance objective : celle-ci, dans les conditions de la présente technique (tige variable isolée et sans base), donne lieu à une surconstance s’accentuant (en moyenne) graduellement jusqu’à l’âge adulte (90 mm pour 100 chez ce dernier, avec des cas individuels de sous-estimations, mais aussi des cas individuels de surconstances frappantes allant jusqu’à 65 mm pour 100 !). Il s’agit d’abord de chercher à comprendre les rapports existant entre ces deux sortes d’estimations, du moins sous ces formes supérieures et sans préjuger des formes qu’elles peuvent présenter chez les petits : tandis que, chez ces derniers, il y a conflit net entre l’estimation projective et l’estimation objective, on observe donc aux niveaux supérieurs, une sorte d’interdépendance entre elles, malgré les attitudes opposées qu’elles requièrent, et il importe de commencer par établir en quoi consiste cette interdépendance relative.
I. Essais préliminaires sur des surfaces carrées
Pour conduire systématiquement cette comparaison entre les évaluations objectives et projectives, faisons sur nous-mêmes une petite expérience destinée à permettre à la fois l’introspection des diverses attitudes perceptives et leur observation dans le comportement d’autrui. Tenons à bout de bras deux cartons carrés de grandeurs différentes (10, 12, 14, 17 cm de côté, etc.). Le plus grand des carrés sera tenu aussi éloigné de l’œil que possible, tandis que l’autre sera rapproché peu à peu jusqu’à paraître de même grandeur. On fera de même varier les écartements pour reprendre l’observation à diverses distances latérales. En outre, pour accentuer les phénomènes et les observer plus commodément, recourons à une grande table sur laquelle nous placerons deux supports à tige portant chacune l’un des carrés à une hauteur moyenne de 30 cm correspondant à celle du regard. Munissons les supports d’un système de traction de façon à pouvoir en diminuer la distance en profondeur de l’un ou de l’autre, depuis notre place, tout en observant les variations de grandeur dans différentes positions ou attitudes perceptives. Nous pourrons aussi leur donner un certain écartement latéral ou décaler verticalement les carrés sur leur support.
1. Mettons d’abord deux carrés de 10 et 12 cm, à 3 m du sujet avec un écartement de 2-3 cm (le regard à la hauteur du centre des carrés). Chacun distingue en ce cas, sans hésitation, la différence des dimensions. Attirons maintenant lentement vers nous le carré de 10 cm. Il est alors difficile de ne pas être frappé par le fait que, au fur et à mesure de son rapprochement, la différence de grandeur (2 cm) devient de moins en moins nette. Autrement dit, nous avons de plus en plus de peine à ne pas tenir compte des apparences (tendance à la grandeur projective) : d’une part, la constance des grandeurs perd un peu de ses droits, tout en fonctionnant encore, et les deux carrés semblent tendre à l’égalité de grandeur ; d’autre part, nous n’avons cependant pas, sauf à changer d’attitude perceptive, l’impression d’un carré 3 ou 4 fois plus grand que celui de 12 cm, comme ce serait le cas si nous jugions de façon purement projective.
2. Remettons les deux carrés sur le même plan, à 4 m du sujet et avec le même écartement de 2-3 cm. La différence des grandeurs saute à nouveau aux yeux. Rapprochons à nouveau le petit carré, mais en cherchant cette fois à comparer les grandeurs projectives. La chose est relativement aisée (sinon on peut la favoriser en fermant un œil ou en accommodant à une distance indéterminée, plus lointaine ou plus proche). À 3,50 m déjà les deux carrés apparaissent de même grandeur. Si l’on rapproche encore le petit carré, il deviendra plus grand et l’on éprouvera alors une certaine difficulté à retourner à la comparaison des grandeurs réelles, bien que les objets restent à 3 m ou 2,5 m de nous.
3. Essayons de renforcer le caractère d’objet des deux carrés. Pour cela collons sur le grand carré un bonhomme de bois de 6 cm de hauteur et d’un cm d’épaisseur et sur le petit carré un bonhomme de 5 cm (donc avec différences relatives égales à celles des carrés). Il se produit alors un phénomène curieux : nous pourrons maintenir plus longtemps la comparaison des grandeurs objectives des bonshommes que sous (2), tandis que les carrés sont aisément comparables selon leurs grandeurs projectives ! Les deux modes de comparaison sont superposés.
4. Procédons maintenant comme en (2), mais avec 80 ou 100 cm d’écart au départ et en conservant cet angle de regard au cours du rapprochement du carré de 10 cm : il est alors beaucoup plus facile de comparer les grandeurs objectives que les grandeurs projectives.
5. Plaçons maintenant un carré de 24 cm à 3 m de nous et un autre de 8 cm à 1 m, donc de grandeurs projectives égales, et avec un écartement de 2 à 3 cm. Deux attitudes peuvent alors être adoptées, dont l’une ou l’autre domine selon les sujets. (A) Certains continuent de comparer selon les grandeurs objectives mais ils sont alors obligés à des efforts d’accommodation sur le proche et le lointain séparément. Ils en viennent à hésiter entre ce mode de comparaison et la comparaison projective, mais, en ce second cas, ils voient double l’objet proche, ou ferment un œil, clignent des yeux, etc. (S). D’autres sujets passent d’emblée à la comparaison projective, en relâchant leur accommodation.
6. Si l’on écarte, par contre, latéralement les deux carrés de 24 et 8 cm en conservant le même éloignement (3 m et 1 m), alors la comparaison objective devient beaucoup plus aisée et la comparaison projective plus difficile. On s’aperçoit, à l’introspection, que les carrés et tout ce qui les entoure (supports, douilles, etc.) prennent un caractère beaucoup plus réel, précis, avec relief, etc., tandis qu’auparavant les carrés apparaissaient comme des surfaces flottant dans le vide.
7. Si, à faible écartement latéral, on introduit une distance verticale suffisante (p. ex. 30 cm), on observe les mêmes phénomènes qu’avec écartement latéral : la comparaison projective cède la place à une comparaison objective, tout en pouvant se conserver si l’accommodation se relâche.
De ces quelques observations ressort à l’évidence le paradoxe suivant, qui est de nature à faciliter grandement notre analyse. La comparaison objective porte sur le caractère euclidien des grandeurs en jeu, c’est-à -dire sur leur conservation réelle indépendante des déplacements en profondeur ou des points de vue perspectifs. La comparaison projective porte au contraire sur les grandeurs variables, qui se modifient en fonction de la distance et de la perspective. Or, il apparaît immédiatement, à lire les observations qui précèdent, que la perception « objective » s’appuie précisément sur les données perspectives 12 : elle est facilitée par l’écartement (voir 4 et 6), parce qu’alors les objets sont situés dans leur contexte de perspective et que les plans en profondeur se distinguent mieux les uns des autres ; elle est favorisée aussi par la présence d’objets à caractère « réel », c’est-à -dire volumineux ou en relief (tels que les bonshommes en relief de l’obs. 3) c’est-à -dire à nouveau par des caractères perspectifs ; elle suppose enfin une accommodation à la profondeur, accommodation qui implique entre autres, la convergence binoculaire, c’est-à -dire une coordination des points de vue respectifs des deux yeux (ce qui constitue une fois de plus un facteur perspectif, qui est la différenciation des « points de vue »). Au contraire, et réciproquement la vision projective suppose la comparaison des projections sur un seul plan (celui du « tableau visuel » 13 comme on dit dans la théorie géométrique des perspectives), mais une comparaison faisant alors abstraction des profondeurs et ne retenant que les grandeurs en jeu sur ce plan (par conséquent mesurables ou comparables euclidiennement) : c’est ainsi que la comparaison projective est favorisée par le faible écartement (obs. 1-2 et 5), parce qu’alors les grandeurs sont vues indépendamment de la profondeur et de la perspective et sont comparables par superposition directe ou grâce à un jeu de parallèles faciles à construire à cause de la proximité des carrés ; elle est surtout facilitée par la vision monoculaire ou par une accommodation indéterminée, ce qui revient à nouveau à faire abstraction de la profondeur et de la perspective.
Bref, il semble clair que, à partir d’une grandeur « apparente », qui reste à mi-chemin des grandeurs objective et projective (voir obs. 1), la perception peut choisir plus ou moins aisément l’un ou l’autre des deux modes de comparaison. Mais si elle adopte l’attitude objective, c’est en transportant (ou même en anticipant par des mouvements virtuels) la grandeur réelle au sein des modifications perspectives et variations de profondeur ; et si elle adopte l’attitude projective, c’est en s’efforçant de juger des grandeurs comme si elles étaient situées sur un seul plan indépendamment de la profondeur. En d’autres termes, la vision objective s’appuie sur des relations empruntées à l’espace projectif, tandis que la vision projective utilise les rapports (de superposition, de parallélisme, etc.) empruntés à l’espace métrique ou euclidien.
II. La comparaison des tiges
Si nous voulons comprendre la corrélation observée entre 11 ans et l’âge adulte entre la constance objective et les estimations projectives (ainsi que les autres phénomènes décrits au § 2), c’est donc de cet entrelacement des rapports perceptifs en jeu qu’il nous faut partir. Essayons de les analyser de ce point de vue.
A. L’estimation de la grandeur objective suppose au moins trois sortes de rapports perceptifs (comme nous l’avons déjà entrevu dans la Rech. III et comme les présents résultats le rendent beaucoup plus clair) :
1. Un rapport d’étalon à variable, ayant pour effet la surestimation de l’élément qui est centré de façon privilégiée. Rappelons à ce propos que la centration en profondeur (accommodation du cristallin, etc.) a pour résultats simultanés d’augmenter la grandeur apparente et de sembler rapprocher l’objet fixé par le regard.
2. Un « transport » permettant la comparaison entre l’élément éloigné et l’élément proche (les deux tiges, dans notre présente expérience). Ce transport s’effectue selon des lignes virtuelles, qui seront par exemple la droite reliant la base des deux tiges sur le plan d’où elles émergent et la droite reliant les sommets de ces tiges. Or, ces lignes suivies par le regard sont parcourues dans un espace vu en perspective (on vient de voir pourquoi, dans les observations commentées au début de ce paragraphe) et constituent donc des fuyantes 14. On dira peut-être que de telles droites ne présentent aucune réalité effective, et que le regard transporte ou entraîne quelque chose de l’un des objets sur l’autre sans suivre un itinéraire spatial défini. Mais par le fait même que des hauteurs sont à comparer entre elles relativement à un plan vu en profondeur, donc en perspective, il est nécessaire que, en passant d’un sommet à l’autre des deux tiges, le transport visuel parcoure dans les deux sens l’intervalle qui les sépare tout en tenant compte de la déformation perspective : ce trajet équivaudra donc à une fuyante, que d’ailleurs certains sujets ont l’impression de tirer matériellement. Tout au moins — et là est l’essentiel — la comparaison en profondeur consiste à rapprocher l’objet distant pour le confronter avec l’autre comme s’ils étaient voisins : or, ce mouvement de rapprochement implique à lui seul un système de fuyantes, puisque l’objet éloigné est vu en profondeur et que le but du rapprochement virtuel est de modifier cette perspective pour dégager la grandeur réelle. — Cela dit, le transport en profondeur peut avoir pour effet, soit de conserver la grandeur objective de l’élément entraîné par le regard, soit de l’agrandir au cours du trajet, soit de le rapetisser. Or, cette modification possible des dimensions de l’élément transporté (dont nous avons analysé les effets dans le cas du transport transversal : Rech. II) présente, en profondeur, cette particularité d’être précisément relative aux fuyantes qui constituent les lignes de transport : conserver la grandeur transportée sans déformation signifie transformer la grandeur apparente en tenant compte de la perspective ; sous-estimer l’objet vu en profondeur signifie ne pas agrandir suffisamment sa grandeur projective en le rapprochant virtuellement ; et surestimer l’objet en profondeur revient à l’agrandir trop au cours de ce rapprochement virtuel.
3. L’estimation de la grandeur objective dépendra enfin de la distance à laquelle est vu l’élément situé en profondeur. Si le transport visuel entraîne la grandeur du mesurant proche sur un mesuré éloigné en situant celui-ci au-delà de sa distance réelle, le mesuré paraîtra plus grand qu’il n’est en réalité parce qu’une même grandeur projective apparente correspond à des dimensions réelles d’autant plus fortes qu’elle est plus éloignée. Au contraire, si le mesuré éloigné est situé en deçà de sa distance réelle (ce qui revient à dire que le transport du mesurant est effectué sur une distance insuffisante), ce mesuré sera sous-estimé parce que sa grandeur apparente le fera voir d’autant plus petit qu’il semble moins distant. — Or, à quoi estimons-nous la distance en profondeur ? Avant tout à l’organisation de la perspective (aux rapports des différents plans entre eux), et cela dès la convergence binoculaire ou coordination réflexe des points de vue perspectifs propres à chaque œil. Or cette organisation de la perspective suppose par ailleurs, outre les rapports de recouvrement, etc., une utilisation des grandeurs apparentes ou projectives.
D’une manière générale, deux des trois rapports conditionnant l’estimation de la grandeur objective (sinon tous les trois) font donc appel à des relations projectives. Or, réciproquement, deux des trois rapports fondamentaux (sinon tous les trois) qui déterminent l’estimation des grandeurs projectives se réfèrent aux structures perceptives de caractère euclidien (ou métrique).
B. L’estimation de la grandeur projective ne peut être décrite de façon claire qu’à la condition de distinguer soigneusement deux situations, et cela bien que tous les intermédiaires les relient l’une à l’autre. L’une est la situation générale dans laquelle les objets à comparer du point de vue de leur grandeur projective occupent une position quelconque l’un par rapport à l’autre, comportant notamment dans la grande majorité des cas un écartement latéral entre eux. L’autre est la situation particulière que nous avons choisie (parce qu’elle est la plus difficile) et dans laquelle la tige éloignée est vue au-dessus de la tige proche : en ce cas la largeur même des objets n’intervient pas ni aucun écart latéral objectif entre eux. Cependant, d’une part il importe, au point de vue théorique, de ne considérer ce cas particulier qu’en fonction des autres cas possibles (car la réaction du sujet, dans la situation simplifiée du laboratoire, peut être influencée par l’ensemble de ses réactions usuelles dans les situations concrètes courantes). D’autre part, les deux tiges ne sont perçues en superposition exacte qu’en vision monoculaire, et nous n’avons pas pensé pouvoir exiger ce mode de vision. Dès lors, en vertu soit du jeu de la diplopie, soit d’une vision monoculaire alternante (bien que nous ayons demandé aux sujets, quand ils fermaient un œil, de garder les deux ouverts), soit encore de quelque petit déplacement latéral de la tête (qui reste possible malgré l’appui-tête), les tiges peuvent apparaître avec un certain écart transversal en plus de leur écart vertical. En effet, si l’on fixe la tige proche, l’autre est dédoublée avec un écart de 26 cm environ, et si l’on fixe la seconde, la première est dédoublée avec un écart de 5 cm qui se projette d’ailleurs sur le fond avec un écartement du même ordre de grandeur que le précédent. C’est pourquoi nous traiterons simultanément des deux situations (présence ou absence d’un écart latéral) mais en spécifiant lorsqu’il y a lieu de laquelle il s’agit.
Cela dit, les rapports principaux permettant d’établir une égalité projective sont les suivants :
1. Il y a d’abord, comme dans la vision objective, les relations d’étalon à variable, sur lesquelles nous n’avons pas insisté mais qui apparaîtraient sitôt que l’on situerait l’étalon en profondeur et la variable à proximité du sujet. Ces relations dépendent à nouveau de la centration en profondeur et des effets de décentration, mais, dans le cas de l’estimation projective, la comparaison de deux objets en une même zone de centration suppose ou bien une vision monoculaire, ou bien une accommodation indifférenciée, c’est-à -dire, dans les deux cas, un effort pour situer les termes de la comparaison sur un seul et même plan de profondeur (le plan du tableau visuel).
2. L’estimation des grandeurs projectives suppose également un transport des dimensions de l’élément éloigné sur l’élément proche et vice versa. Seulement ce transport, au lieu de suivre des droites en perspective (fuyantes), s’effectue selon des parallèles dans le plan vertical constitué par le « tableau visuel » lui-même. Dans les situations courantes (présence d’un écart latéral), pour établir qu’une tige de 40 cm vue à 4 m a la même grandeur projective qu’une tige de 10 cm vue à 1 m, il est, en effet, nécessaire de relier leurs extrémités par des droites, qui seront alors parallèles, dans le plan vertical même sur lequel ces tiges sont projetées (fig. 3), et ne consisteront pas en fuyantes, puisque celles-ci n’interviennent qu’en profondeur.
C’est donc selon que le sujet réussit ou non à maintenir parallèles ses lignes de transport que les dimensions projectives transportées seront conservées en cours de route : s’il n’y parvient pas, on aura alors un agrandissement illégitime de la grandeur projective par le fait que les parallèles seront indûment transformées en fuyantes, par confusion ou indifférenciation avec l’évaluation objective. Dans la situation particulière de notre dispositif (tiges superposées verticalement sans écart latéral), il faut par contre distinguer deux cas. Il y a d’abord celui où le sujet, pour les raisons qu’on a vues (vision binoculaire ou légers mouvements de la tête) peut utiliser malgré tout un léger écart latéral : en ce cas, il reliera aussi les extrémités des tiges selon des parallèles (et non pas des fuyantes) comme on vient de le voir. Mais il y a ensuite le cas de la superposition proprement dite (notamment en vision monoculaire) : il ne reste alors d’autre ressource au sujet 15 que de transporter par le regard l’une des tiges sur l’autre, telles qu’elles apparaissent sur le tableau visuel et en maintenant le transport sur un même plan, vertical comme elles. En d’autres termes, dans le cas de superposition stricte, les parallèles tirées respectivement entre les sommets et les bases des tiges se confondent en une seule droite verticale selon laquelle se fera le transport ; mais, pour que ce transport ne déforme pas la grandeur projective dans le sens de la grandeur objective, il est nécessaire que la droite le long de laquelle a lieu le transport demeure verticale, c’est-à -dire appartienne à un seul plan en profondeur (c’est d’ailleurs précisément en cela que consiste la difficulté de la comparaison projective, puisque, au cours de tels transports, le sujet se laisse malgré lui influencer par la profondeur). Il va de soi, en outre, que le plan vertical choisi pour la comparaison peut être celui de l’une des tiges elles-mêmes, ou le plan de la toile de fond ; en ce cas l’une des tiges ou toutes deux seront projetées sur ce plan vertical unique, mais, pour que le transport assurant cette projection conserve la grandeur des éléments projetés, il devra être effectué à nouveau selon des parallèles (mais cette fois en profondeur) de manière à maintenir constante la grandeur apparente.
Bref, quels que soient la situation et le procédé adopté par le regard, l’évaluation projective suppose un appel à des rapports euclidiens (parallélisme latéral ou en profondeur, transport dans le plan vertical avec conservation de la grandeur apparente), de même que, réciproquement, l’estimation de la grandeur objective (c’est-à -dire euclidienne) fait appel à des relations perspectives (aux fuyantes appartenant à l’espace projectif).
Si nous interrogeons les sujets pour savoir comment ils ont effectué leur comparaison projective, la plupart n’en savent rien, ce qui correspond sans doute au transport vertical simple sur le plan du tableau visuel. Un sujet a conscience d’avoir projeté les deux tiges sur un plan commun, qui était celui du fond du dispositif. Deux autres enfin (les seuls ayant recouru à des connaissances géométriques) nous ont décrit des procédés en apparence bien différents. L’un essaie de construire l’angle dont l’un des côtés passe par les bases des tiges et l’autre par les extrémités supérieures (le sommet de l’angle étant alors situé en deçà de la table, dans la région abdominale du sujet). L’autre essaie d’évaluer l’angle visuel formé par la première tige (entre l’œil et les deux extrémités de la tige) et de le reporter sur la seconde. Mais, sous ces deux constructions compliquées (parce que dues à des connaissances et à des représentations), on retrouve un même procédé très simple qui vaudrait en cas de recouvrement strict : imaginer quelle serait la hauteur de la tige éloignée si cette dernière était exactement recouverte par la tige proche vue dans le même angle visuel. Or, sous cet appel à une perspective par recouvrement, on discerne, du point de vue perceptif, la recherche d’un rapport élémentaire : la congruence entre les deux grandeurs apparentes dans le plan du tableau visuel. En ce cas, le parallélisme des droites tirées entre les sommets est donc remplacé par une relation de congruence (relation à nouveau euclidienne et étrangère à toute fuyante, mais que les sujets ont naturellement échoué à atteindre).
3. La comparaison projective de deux grandeurs ne dépend pas directement de la distance en profondeur ou de son évaluation (la grande difficulté de l’égalisation projective consiste au contraire à écarter cette relation de profondeur), mais surtout de la distance dans le tableau visuel (de l’angle du regard) et en particulier de l’écartement plus ou moins grand, transversal ou vertical, entre les objets à comparer. Notons d’abord qu’il est une situation dans laquelle la comparaison projective est possible avec une grande facilité et une exactitude presque parfaite : c’est le cas dans lequel les objets sont à la même hauteur et où l’écartement tend à être nul. En effet, la longueur des parallèles ou du transport vertical décrits sous (2) se réduit alors à zéro, ce qui revient à dire que les grandeurs projectives deviennent exactement recouvrables dans le tableau visuel. C’est ce recouvrement que les peintres réalisent 16, en cas d’écartement notable, par une voie indirecte : ils reportent sur les objets proches, grâce à un simple repérage (obtenu au moyen d’une règle, d’un crayon ou d’une tige quelconque), la grandeur apparente des objets situés aux arrière-plans, et obtiennent ainsi, par l’intermédiaire d’une commune mesure, ce que nous demandons à nos sujets de réaliser au coup d’œil. Plus l’écartement latéral ou vertical est faible entre les éléments à comparer projectivement, et plus la comparaison sera donc facilitée, du fait que les parallèles ou la verticale à suivre par le « transport » visuel seront plus courtes. Plus l’écartement latéral ou vertical augmente, au contraire, et plus la comparaison sera difficile, du fait que les parallèles ou les droites à construire pour le transport seront plus longues, et qu’elles auront une tendance d’autant plus forte à se transformer en fuyantes que l’objet distant sera plus éloigné en profondeur.
On dira peut-être que la distance, dans le cas de la comparaison objective, est une relation perçue, que le sujet est obligé d’évaluer, et qui ne conditionne donc pas seulement la perception à titre de rapport physique donné ; au contraire l’écart transversal ou vertical dans le tableau visuel semble constituer un rapport donné, conditionnant comme tel la perception projective et non plus une relation à percevoir et à estimer. Mais l’opposition est en réalité artificielle : un faible écartement signifie la possibilité de comparer les objets dans la même centration, et par conséquent la perception d’un rapport direct de configuration (superposition, parallélisme, etc.) ; un grand écartement, au contraire, signifie la nécessité de construire une figure permettant la comparaison, et la construction de cette figure dépendra de l’activité perceptive du sujet, de son âge, etc., autant que de la structure du champ de comparaison 17. Notons une fois de plus, à cet égard, que la figure ainsi construite dans le plan du tableau visuel sera une figure euclidienne, c’est-à -dire conservant les grandeurs qu’il s’agit de déplacer (et cela bien qu’il s’agisse de grandeurs projetées sur ce plan) ; au contraire, les figures intervenant dans la comparaison objective sont des figures perspectives impliquant la distance en profondeur.
III. Conclusion
On voit donc en quoi consiste la relation entre les estimations de la grandeur objective et celles de la grandeur projective : cette relation constitue une double interdépendance. D’une part, en effet, l’évaluation objective suppose un transport s’effectuant en profondeur le long de fuyantes, c’est-à -dire impliquant une organisation projective de l’espace perçu, tandis que réciproquement l’égalisation projective fait intervenir un transport s’effectuant dans le plan (le long de parallèles de droites, etc.), c’est-à -dire implique une organisation euclidienne du tableau visuel (les grandeurs à évaluer sont, il est vrai, projetées sur ce tableau, mais ces projections y sont traitées comme des grandeurs réelles ou euclidiennes, qui sont à conserver au cours de leur transport dans un tel plan de projection). Sans doute, les fuyantes nécessaires au transport des grandeurs objectives ne reposent-elles pas nécessairement sur une grandeur projective exacte des éléments éloignés, mais seulement sur leur grandeur « apparente », et sans doute les parallèles ou les droites tirées dans le tableau visuel ne font-elles pas appel à tout un système de coordonnées ni à une conservation des distances suffisante pour assurer l’invariance exacte des grandeurs déplacées. Mais il n’en reste pas moins que les fuyantes nécessaires à la comparaison objective sont empruntées au système de rapports dont relève la grandeur projective et que les parallèles ou les transports avec conservation nécessaires à l’estimation projective relèvent du système de rapports dont relève la constance objective. Il y a donc là une première interdépendance manifeste.
D’autre part, l’évaluation des distances nécessaires à l’estimation objective et les figures dépendant de l’écartement et conditionnant l’estimation projective sont également interdépendantes. Pour le mieux comprendre, partons du cas où les deux objets à comparer sont à une même profondeur : en ce cas les comparaisons objective et projective reviennent au même et l’écartement plus ou moins fort se marque à la facilité plus ou moins grande de construire une figure en vue de la comparaison. Introduisons maintenant une différence de profondeur entre les deux objets : toute augmentation d’écartement (transversale ou verticale) favorisera alors l’estimation objective et toute diminution d’écart celle des grandeurs projectives. Mais c’est qu’alors, dans le cas des forts écartements, l’estimation de la distance en profondeur est favorisée par les effets de perspective qui gênent la comparaison projective mais relèvent néanmoins de l’organisation projective de l’espace perceptif. Dans le cas des petits écartements, réciproquement, la construction des figures de comparaison dans le plan du tableau visuel est favorisée par la faible distance transversale qui gêne l’estimation objective, mais ces figures relèvent néanmoins de l’organisation euclidienne de l’espace perceptif, organisation dont la constance de la grandeur réelle est l’expression directe.
En bref, on peut considérer la constance objective comme le résultat d’une sorte de transport actif et même quasi anticipateur à partir de la grandeur apparente, ce qui rend cette constance solidaire de toute l’organisation projective de l’espace ; l’égalité projective, au contraire, procède d’un pur transport dans le plan, selon un jeu de superpositions, de parallèles et d’autres relations ou figures euclidiennes appliquées au plan de projection qu’est le tableau visuel.
Mais si l’estimation des grandeurs objectives et celle des grandeurs projectives sont ainsi interdépendantes du point de vue des instruments ou des matériaux perceptifs qu’elles utilisent, elles n’en sont pas moins orientées en deux sens contraires. En effet, la première de ces deux estimations revient à rétablir la grandeur réelle à partir de la grandeur apparente, au moyen d’un transport consistant à rapprocher virtuellement l’objet éloigné, tandis que la seconde tend à atteindre la grandeur apparente dans ce qu’elle présente de plus immédiat et en s’écartant de tout transport en profondeur, a fortiori de toute anticipation. C’est pourquoi les deux estimations se font obstacle l’une à l’autre, en ce qui concerne l’activité d’un même regard ou le domaine d’une même centration, quoique, considérées dans leurs résultantes respectives moyennes, les deux sortes d’estimation faites à des moments différents sont corrélatives.
Bien plus, elles relèvent de deux sortes d’attitudes opposées. La grandeur objective est relative à l’action sur l’objet (puisqu’elle est une sorte de prévision de ce que serait l’objet éloigné s’il était ramené jusque dans la zone de contact direct) : pour agir sur l’objet, nous tenons ses caractères réels de constance comme plus importants que les impressions exercées par lui sur nous (sauf si nous sommes peintres). La grandeur projective, au contraire, ne se réfère qu’à une attitude de contemplation. C’est pourquoi la constance objective est bien meilleure que l’estimation projective. Si nous étions des êtres immobiles et passifs, le rapport serait sans doute renversé : nous n’aurions pas une bonne représentation objective, parce que la coordination intellectuelle des « points de vue » suppose le déplacement, mais une bonne perception projective, parce que liée à l’apparence immédiate. Comme nous sommes essentiellement actifs, et que la perception a pour fonction essentielle de servir d’indices aux actions 18, nous exerçons l’estimation objective beaucoup plus que l’évaluation projective. Il y a là un bel exemple de l’influence de l’exercice et de l’expérience sur la perception : la perception projective rentre dans les potentialités de nos appareils nerveux et de notre activité mentale aussi bien que la perception objective, mais elle n’est pas exercée parce qu’elle ne sert à rien. Si nous vivions comme des huîtres ou des anatifes, notre développement sensori-moteur eût peut-être sacrifié la potentialité objective au profit de l’autre.
§ 4. L’estimation de la grandeur projective chez les jeunes enfants et sa désorganisation entre 7-8 et 10-12 ans
Si les mécanismes de l’évaluation projective sont bien ce que nous venons de décrire chez l’adulte et l’enfant à partir de 10-12 ans, le problème se pose naturellement alors de comprendre comment est possible la remarquable estimation projective des petits et pourquoi elle dégénère de 7-8 à 10-12 ans au lieu de se développer régulièrement.
La constance objective étant un peu moins bonne chez les petits que chez les grands et l’estimation projective bien meilleure, il ne saurait donc plus être question, jusque vers 10 ans, de la même interdépendance entre les deux sortes de mécanismes que nous venons de noter après 10-12 ans. Il y a là un premier point à souligner. D’autre part, comme la constance objective se développe régulièrement avec l’âge, il n’est aucune raison de supposer que son mécanisme soit différent chez les petits et chez les grands. Le problème préalable est alors le suivant : étant admis un fonctionnement permanent de la constance objective, comment expliquer le caractère graduel des progrès qu’il enregistre, malgré la diversité des phases par lesquelles passe l’estimation des grandeurs projectives ?
Ce problème préalable est aisé à résoudre. Si ce qui précède est exact, l’estimation de la grandeur objective est le résultat d’un transport spécialement actif, sinon presque anticipateur. Ce que fournit en réalité la centration d’un objet en profondeur, c’est exclusivement sa grandeur apparente (que celle-ci soit identique ou non à la grandeur projective) : l’évaluation de la grandeur réelle repose alors sur un transport des éléments distants sur les éléments proches et réciproquement, ce qui permet de percevoir dans l’objet lointain les dimensions qu’il présenterait de près. Mais, comme ce transport s’effectue le long d’un plan vu en perspective, les lignes du transport sont en fait des fuyantes, ce qui modifie nécessairement les dimensions de l’objet transporté : c’est pourquoi le transport en jeu est quasi anticipateur, puisqu’il consiste à percevoir dans l’objet lointain des caractères aussi virtuels que réels (= ce qu’il serait à l’état proche) 19.
S’il en est ainsi, les questions qui se posent, en ce qui concerne la perception de la grandeur objective chez les petits, sont les trois suivantes : (1) Les jeunes sujets sont-ils capables d’un transport suffisamment actif ? (2) Sont-ils en mesure de transporter des dimensions le long de fuyantes, ou, plus simplement dit, de les modifier selon la perspective ? (3) Sont-ils à même de tenir compte de la profondeur ?
Sur le premier point nous sommes en possession de données précises : l’effet Usnadze (Rech. V) est présent chez les petits de 5-7 ans comme chez les grands, bien qu’à un moindre degré ; l’effet Auersperg et Buhrmester (Rech. XIII), montre entre 5 et 10-11 ans une évolution remarquablement régulière, qui témoigne de l’existence dès le début d’un transport actif sinon anticipateur mais aussi de son amélioration graduelle avec l’âge. L’existence de ces transports temporels est donc de nature à expliquer à la fois la présence d’une estimation relativement bonne de la grandeur objective dès les premières années (réservons la question des premiers mois) et son évolution progressive avec l’âge.
Sur le troisième point, nous savons que la convergence binoculaire, sans être toujours réglée dès les premiers mois 20, l’est cependant assez tôt, et que, au moins dès la coordination de la vision et de la préhension (4 mois ½) il y a estimation de la profondeur avec amélioration graduelle en fonction de l’exercice. En outre dès la fin de la première année les relations de devant et derrière permettent l’organisation de plans perspectifs en fonction des objets visuels se masquant les uns les autres, etc.
Quant à la deuxième question, il est précisément possible d’y répondre au vu des résultats consignés au paragraphe 2 du présent article. Du moment que les sujets les plus jeunes sont ceux qui, en moyenne, présentent la meilleure égalisation projective, il en résultera deux conséquences qui semblent au premier abord contradictoires, mais sont en réalité complémentaires. D’une part, les petits seront plus sensibles à la grandeur apparente que nous, et à une grandeur apparente plus voisine de la grandeur projective proprement dite : d’où leur constance objective un peu inférieure à la nôtre. Mais, d’autre part, tout mouvement du corps propre dans la direction de l’objet ou tout mouvement réciproque de l’objet dans la direction du corps propre leur apprendra perceptivement 21 (sans aucune connaissance notionnelle de la perspective et indépendamment même du genre de mécanisme perceptif qui caractérise l’évaluation de la grandeur projective chez les petits) en quoi consistent les transformations de la grandeur apparente relatives à de tels mouvements. Il suffit alors de leur conférer une capacité, même bien inférieure à la nôtre, de transport visuel en profondeur, pour que, percevant l’objet à distance avec sa grandeur apparente, ils puissent en même temps transporter ses dimensions en les subordonnant à de pareilles transformations perspectives, jusqu’à percevoir à peu près ce que serait sa grandeur à l’état proche.
Bref, si le mécanisme de l’estimation des grandeurs réelles repose sur les conditions décrites au paragraphe 3, les petits seront moins développés que les grands en ce qui concerne la capacité d’un transport actif en général, mais ils seront plus favorisés que nous pour ce qui est du caractère projectif de ce transport, c’est-à -dire de son réglage automatique selon des fuyantes. Ces conditions suffisent à expliquer qu’il y ait relativement très tôt estimation de la grandeur réelle, et que cette estimation progresse avec l’âge en corrélation avec le développement des transports ou de l’activité perceptive en général.
Cela dit, demandons-nous maintenant, puisque l’estimation de la grandeur réelle peut s’appuyer, dès les plus jeunes années, sur les éléments projectifs nécessaires à son fonctionnement, si la réciproque est vraie, c’est-à -dire si l’estimation des grandeurs projectives est en état, chez les petits, d’utiliser les relations de caractère métrique ou euclidien que nous avons supposées à l’œuvre dans le mécanisme de l’évaluation projective chez l’adulte et chez les grands dès 10-12 ans (utilisation de parallèles dans le cas général où il y a écartement latéral ; construction de figures euclidiennes dans le plan du tableau visuel, selon une organisation des références et une sorte de système perceptif élémentaire de coordonnées) ? Or, chose paradoxale, il est immédiatement visible que, si la vision projective des petits est meilleure que celle des grands, le mécanisme d’estimation que nous avons été conduits à attribuer aux grands est au contraire trop compliqué pour les petits.
En effet, contrairement à ce que nous venons de voir des éléments projectifs qui interviennent dans l’estimation de la grandeur objective, les parallèles et les figures à construire dans le plan du tableau visuel supposent un ensemble de rapports perceptifs de caractère euclidien dont nous connaissons bien, par les Recherches précédentes (II et surtout IX) la difficulté systématique chez les petits. En effet, tandis que les jeunes sujets parviennent aux estimations projectives relativement bonnes que l’on a vues, ils ne réussissent avant 9-10 ans qu’avec un large seuil d’indifférenciation et de grosses erreurs systématiques à assurer le parallélisme perceptif de deux tiges qu’on leur demande simplement de placer parallèlement l’une par rapport à l’autre (Wursten, Rech. IX, p. 98-100, fig. 12). Or, s’il en est ainsi sur le plan réel et matériel d’une feuille de carton, à combien plus forte raison en sera-t-il de même des parallèles à conduire sur le plan virtuel du tableau visuel, lorsqu’il s’agit de relier entre elles deux grandeurs projetées sur ce plan et de résister aux effets de profondeur et de grandeur objective. On voit donc mal comment s’effectueraient, chez les jeunes sujets, les transports d’une région à l’autre du plan de projection, s’ils étaient assujettis à cette obligation de maintenir constantes les grandeurs au moyen de parallèles reliant les extrémités du comparé à celles du comparant.
Quant aux figures à construire pour faciliter le transport en cas d’écartement progressif, transversal ou vertical, nous savons par notre Recherche II que, dans le cas des comparaisons dans le plan fronto-parallèle (sans différences de profondeur entre les termes à comparer) les figures construites par l’enfant sont beaucoup plus courtes que celles de l’adulte. Ici à nouveau, s’il en est ainsi sans effet de profondeur, à combien plus forte raison les figures seront-elles difficiles à élaborer par l’enfant lorsqu’il s’agit des projections, sur le plan du tableau visuel, d’objets situés à des profondeurs variables. D’autre part et surtout, ces figures comprendront nécessairement des angles et des lignes d’inclinaisons variables. Or, sur ce point encore, la Recherche IX nous apprend combien l’estimation perceptive des inclinaisons et des angles (estimation complémentaire de celle des parallèles) demeure mauvaise jusque vers 9-10 ans, ce qui semble exclure l’intervention de tels rapports dans la comparaison projective propre aux jeunes sujets.
Bref, si le mécanisme des comparaisons objectives semble être de même nature chez les petits et les grands, tout semble indiquer que le mécanisme des comparaisons projectives est au contraire qualitativement différent. Trois raisons nous poussent à l’admettre. Cela résulte, en premier lieu, des arguments que nous venons de développer, mais leur valeur est assurément relative à celle du schéma que nous avons attribué à la comparaison projective chez les grands et les adultes. Une seconde raison est plus forte : c’est la supériorité des résultats obtenus chez les petits, résultats tels que l’on ne voit guère comment les expliquer sans faire intervenir un autre mode d’égalisation projective que chez les grands. Mais il est, en troisième lieu, un argument beaucoup plus décisif encore : c’est le fait que, entre cette estimation projective relativement bonne des petits et l’amélioration de ce genre d’évaluation entre 10-12 ans et l’âge adulte, il existe toute une période de désorganisation entre 8 et 10-12  ans : cette discontinuité de l’évolution (comparable à une courbe bimodale) montre assez l’opposition fondamentale des estimations propres aux petits et des estimations ultérieures à 10-12 ans, d’autant plus que l’adulte lui-même ne parvient plus à égaler la perception projective moyenne propre au niveau de 7-8 ans !
Cela dit, il est une solution qui s’impose avec une quasi-évidence. Si l’estimation de la grandeur objective est moins bonne chez les petits parce qu’elle est une reconstitution de la grandeur réelle proche à partir de la grandeur apparente lointaine, et si le mécanisme de la comparaison projective fonctionnant chez les grands est trop complexe pour se retrouver chez les petits, n’est-ce pas alors que ceux-ci restent plus attachés à la grandeur apparente que les grands et que, chez eux, cette grandeur apparente est plus voisine de la grandeur projective ? La vision projective remarquable des petits serait simplement, en ce cas, une forme primitive de la perception visuelle, son caractère primitif résultant sans plus de sa parenté avec l’image rétinienne et de la faible élaboration à laquelle serait soumis ce donné initial.
Nous savons certes combien la « théorie de la forme » a contribué à dévaloriser le rôle et la signification de l’image rétinienne. Tout ce que nous pouvons répondre à cet égard — mais c’est quelque chose — est que l’interprétation des constances perceptives par la théorie de la forme rendait très peu probables les courbes d’évolution que nous avons trouvées quant à l’estimation des grandeurs projectives, tandis que les faits et les interprétations contenus dans nos Recherches III et VI-VIII nous ont au contraire conduits à prévoir, non pas le détail, mais l’allure générale de ces courbes…
Il est vrai, d’autre part, que le problème subsiste entièrement de comprendre comment les petits de 7 ans et moins parviennent à comparer deux perceptions projectives successives si chacune d’entre elles traduit une réalité proche de l’image rétinienne et si le transport de l’une à l’autre n’obéit pas aux lois spatio-temporelles qui caractérisent la comparaison projective entre 10-12 ans et l’âge adulte. Il est alors nécessaire de faire intervenir une sorte de comparaison directe ou indépendante, par opposition aux transports astreints à suivre un itinéraire déterminé dans un espace perceptif bien organisé : ce transport non spatialisé permettrait au sujet de comparer deux impressions successives dans ce qu’elles présentent d’immédiatement vécu, c’est-à -dire en tant qu’elles se rapportent à l’action du sujet plus qu’aux caractères spatio-temporels de l’objet (ce qui s’accorde d’ailleurs fort bien avec tout le caractère « égocentrique » des attitudes du petit enfant, par opposition aux attitudes objectives).
Or, nous nous trouvons sur ce point en présence d’un problème très voisin de celui qui est soulevé par la Recherche IX. Comme l’a montré H. Wursten, lorsqu’on demande aux sujets d’évaluer les longueurs de deux droites dont l’une est verticale et l’autre inclinée de façon variable (distante de quelques cm de la première ou dont le prolongement la coupe selon un angle quelconque), on obtient une courbe d’évolution d’allure assez analogue à la courbe des estimations projectives (bien que les deux problèmes n’aient aucune parenté directe) : les estimations les meilleures se trouvent entre 5 et 6 ans, puis l’évaluation est de plus en plus mauvaise jusque vers 9-10 ans, après quoi il y a amélioration jusqu’à l’âge adulte ; mais l’adulte reste inférieur aux petits et ne rejoint le niveau que des enfants de 7 ans ! Ici encore, le mode de comparaison propre aux petits semble étranger à toute construction spatiale (euclidienne) et procède apparemment par confrontation directe des impressions reçues ; au contraire, les comparaisons propres aux grands et aux adultes procèdent par mise en relations géométriques diverses, mais elles ne rejoignent pas le niveau des comparaisons primitives parce que la structuration euclidienne supérieure de l’espace perceptif après 9-10 ans (système de coordonnées, etc.) rend fort difficile l’estimation des longueurs en cas d’inclinaisons variables.
Ceci nous conduit au problème central de la désorganisation des estimations projectives entre 7-8 et 10-12 ans. Cette question est comparable en un sens au problème de la désorganisation, entre 6-7 et 9-10 ans, des évaluations de longueurs que nous venons de rappeler, bien que, répétons-le, les deux domaines n’aient pas de parenté directe. Si l’évaluation des grandeurs projectives est bonne chez les petits parce que s’appuyant sur les impressions primitives en relation avec l’image rétinienne, et si cette même évaluation s’améliore entre 10-12 ans et l’âge adulte grâce au mécanisme des transports dans le plan du tableau visuel décrits au paragraphe 3, pourquoi donc n’y a-t-il pas continuité entre les deux phases et pourquoi assiste-t-on à une période de dégénérescence entre deux ? Nous ne voyons que deux causes possibles à invoquer, causes d’ailleurs non seulement compatibles entre elles, mais encore s’additionnant certainement l’une à l’autre. La première de ces causes est spéciale à la comparaison projective, tandis que la seconde est commune à la présente situation et à celle des comparaisons de longueur avec inclinaisons variables (Rech. IX).
Le premier facteur probable est le progrès des estimations objectives, qui est manifeste dès 8-9 ans : en effet, l’évaluation de la grandeur objective reposant sur l’anticipation d’un rapprochement, elle contrecarre évidemment l’estimation projective, puisque celle-ci se fonde au contraire sur les grandeurs apparentes, maintenues comme telles indépendamment des plans en profondeur (voir § 3). Dans la mesure où la constance objective s’affirme, on peut donc comprendre qu’elle entraîne une régression de l’égalisation projective. Mais pourquoi l’estimation objective s’améliore-t-elle à ce niveau d’évolution ? Ceci nous conduit à la seconde cause.
Un deuxième facteur, ou, plus précisément, un groupe de facteurs agissant concurremment (et dont l’amélioration de la constance objective n’est elle-même qu’une manifestation) doit donc être invoqué en second lieu. Dès 7-8 ans un nombre toujours plus élevé de rapports perceptifs se construisent ou se coordonnent entre eux, qui donnent à l’espace de la perception une structure plus solide et en un sens plus rigide. En presque chacune de nos Recherches nous observons un tournant, dans les résultats moyens, soit dès 6-7 ans, soit vers 7-8 ans. Qu’il s’agisse de décentrations, de régulations, d’anticipations ou de la construction de rapports structuraux comme les angles, les parallèles, les systèmes perceptifs de coordonnées, c’est à partir de ces âges que s’organisent les relations qui se stabiliseront entre 9 et 11 ans. Il en résulte, du point de vue qui nous occupe ici, que plus l’espace est ainsi structuré et plus l’objet perçu est inséré dans un faisceau de rapports favorisant la perception objective mais rendant l’estimation projective de plus en plus difficilement isolable. D’où la désorganisation constatée entre 7-8 et 10-12 ans.
Seulement cette structuration progressive de l’espace perceptif après 7-8 ans relève-t-elle de causes purement perceptives ou sensori-motrices, ou faut-il envisager à son sujet une action éventuelle ou un rejaillissement, sur l’activité perceptive, des mécanismes opératoires dont les plus simples s’élaborent précisément vers 7 ans et dont les autres sont en voie de formation entre 7 et 10-11 ans ? Il est nécessaire d’examiner de près ce problème, car on se trouve à son sujet en présence d’une situation à la fois très paradoxale et très instructive : c’est précisément et seulement à partir du déclin des perceptions projectives primitives (7-8 ans) que s’organise la représentation projective !
§ 5. Perceptions des grandeurs spatiales et représentations géométriques
Définissons d’abord les mots à employer. La perception est la prise de connaissance des rapports caractérisant une situation présente, connaissance obtenue par l’intermédiaire actuel d’organes sensoriels. La représentation est la construction des rapports caractérisant une situation non présente, ou dépassant le champ perceptif actuel ; la représentation peut aussi s’appliquer à une situation perceptive présente mais en ce dernier cas les rapports représentatifs s’ajoutant aux rapports perceptifs sont construits en référence avec une situation non actuelle et au moyen des mêmes instruments (images, opérations, etc.) que s’il s’agissait de cette seule situation.
Cela dit, le premier sujet d’étonnement, au vu des résultats décrits au paragraphe 2, est de constater l’exacte inversion de sens qui oppose l’évolution des perceptions projectives à celle des représentations de même nature. Comme nous le notions au paragraphe 2, le paradoxe se marque d’emblée au fait que les petits, qui réussissent le mieux l’épreuve d’égalisation projective, sont en même temps ceux qui ont le plus de peine à comprendre la consigne. Or, s’ils ne parviennent qu’avec difficulté à saisir cette dernière, c’est que la représentation des rapports projectifs est tout autre chose que leur perception, les deux sortes de réalité n’ayant que peu de relations au début et la représentation projective commençant à peine à se former aux environs de 7 ans.
Nous possédons, en effet, un certain nombre de renseignements précis sur la représentation projective de l’enfant. Nous savons en premier lieu par les études sur le dessin enfantin et notamment par les beaux travaux de Luquet, que la perspective est quasi absente du dessin des petits pour n’apparaître que vers 7 ans et ne caractériser le « réalisme visuel » (stade supérieur du dessin de l’enfant) qu’à partir de 9-10 ans. Si les petits cherchaient comme les grands à dessiner ce qu’ils voient, il faudrait donc conclure que leur « réalisme intellectuel » est dominé par la constance objective et nullement par la perception projective. Mais, comme avant le niveau du « réalisme visuel » ils ne cherchent précisément pas à dessiner un modèle conforme à l’espace perceptif, nous ne pouvons interpréter en termes de perception le niveau du « réalisme intellectuel ». Quant à la représentation spatiale dont ils témoignent, nous avons montré ailleurs 22 qu’elle est de nature essentiellement topologique ; bornons-nous donc à constater que le dessin enfantin ne manifeste, avant 7-8 ans, aucune connaissance de la représentation projective.
Il est alors nécessaire, pour connaître la représentation spatiale des petits et pour compléter les données insuffisantes du dessin, de se livrer à des expériences précises sur la capacité opératoire des enfants de différents niveaux. Dans le cas des représentations projectives, cette capacité consistera surtout en un pouvoir de reconstituer les grandeurs en perspective, de construire des fuyantes, etc., ou même de simples droites par un procédé de « visée », et surtout de coordonner entre eux les divers points de vue perspectifs possibles sur un objet donné. Ce sont ces divers problèmes que nous avons étudiés ailleurs sur des enfants de 4 à 12 ans 23.
Or, les résultats obtenus se sont trouvés à la fois très simples et très cohérents : incapacité à la représentation projective avant 7-8 ans ; début de perspective et de projectivité entre 7 et 9-10 ans et coordination générale des divers points de vue possibles sur un ensemble d’objets dès 9-10 ans.
Examinons par exemple la droite projective ou ponctuelle, à propos de laquelle la différence entre la perception et la représentation est particulièrement nette. La consigne consistant à aligner des « poteaux » (allumettes plantées verticalement dans un disque d’argile) comme s’ils étaient rangés le long d’une route bien droite, l’enfant de 4-7 ans parvient très facilement à construire une droite si celle-ci s’appuie sur un modèle perceptif, par ex. si la rangée des poteaux est parallèle au bord de la table. Mais lorsque la droite à construire (on met en place les deux poteaux extrêmes) coupe un coin de la table et se trouve ainsi sans appui perceptif, ce n’est qu’à partir de 7 ans que le problème est résolu. Le procédé projectif de la « visée » (vérifier l’alignement à partir de l’une des extrémités de la rangée) est alors spontanément employé, tandis qu’il n’est pas compris jusque-là , même quand on demande au sujet à partir de quel point de vue il verra le mieux si « c’est droit ».
Pour ce qui est de la perspective et de la représentation de la grandeur projective, nous avons utilisé les techniques suivantes : faire dessiner ou surtout faire choisir, avec motivation du choix, parmi des dessins tout faits le dessin correct correspondant à différents objets. (1) Un disque ou un cylindre allongé (tige de bois ou crayon) en des positions diverses (de face ou de tranche, de « bout » ou vu latéralement, etc.). (2) Des rails s’étendant en lignes droites jusqu’à l’horizon (fuyantes), avec travées perpendiculaires vues de plus en plus étroites. (3) Une route droite (fuyantes) avec, de chaque côté, des arbres verticaux de même grandeur objective mais vus en perspective de plus en plus petits. Les stades obtenus sont alors les suivants. Jusqu’à 7 ans, l’enfant ne se représente les points de vue perspectifs (1), ni les fuyantes, ni le rapetissement en profondeur (2 et 3), même s’il ne s’agit pas pour lui de dessiner ces effets projectifs mais simplement de choisir entre les dessins tout faits, justes ou faux. Dès 7 ans à 7 ; 6, en moyenne, il y a différenciation des points de vue perspectifs, mais sans quantification régulière (p. ex. les fuyantes se rapprochent de façon irrégulière, ou restent parallèles pour se rapprocher brusquement vers leur extrémité). Dès 8 ; 6 à 9 ans, en moyenne, les solutions sont exactes.
Nous avons étudié de même la projection des ombres portées (avec expériences concrètes au moyen de solides de diverses formes et d’une lampe dirigeant sur eux un faisceau de lumière suffisante pour que les ombres projetées sur un plan horizontal ou vertical soient aisément reconnaissables), les sections de volume, les rabattements de surface, etc., et l’absence de toute projectivité systématique s’est vérifiée avant 7 ans, tandis que la représentation projective s’est avérée en progrès constant de 7-8 à 10-11 ans.
Enfin, nous avons présenté à l’enfant trois grandes montagnes de carton, en demandant au sujet de retrouver les divers points de vue perspectifs possibles sur ce massif, selon les quatre principales positions de l’observateur (devant, derrière, à gauche et à droite), d’après des dessins tout faits ou en reconstituant lui-même le tableau avec des modèles réduits. Jusqu’à 7 ans, en moyenne, l’enfant ne parvient à aucune différenciation représentative des points de vue : pour reconstituer le tableau correspondant à un point de vue distinct de son point de vue perceptif actuel, le sujet se borne à décrire ce dernier, par une sorte d’égocentrisme spatial systématique. De 7 à 9 ans, il y a différenciation de certains rapports, mais sans coordination d’ensemble. Dès 9-10 ans, enfin, il y a simultanément différenciation exacte et coordination générale de tous les points de vue possibles.
À comparer ces résultats concernant la représentation des relations et des grandeurs projectives à nos présentes données concernant la perception des mêmes relations et grandeurs projectives, on ne peut donc qu’être frappé du caractère paradoxal de leurs connexions : d’une part, à l’âge de 7 ans, l’enfant possède une capacité supérieure à celle de l’adulte lui-même d’estimer perceptivement les grandeurs projectives (et une capacité qui semble avoir été plus forte encore aux âges précédents), tandis qu’il commence à peine à se représenter et à comprendre les relations projectives (après en avoir été incapable entre 4 et 7 ans); d’autre part, entre 7-8 et 10-12 ans, son estimation perceptive des grandeurs projectives est en déclin continuel (dans une proportion de 22 à 12,5 !), tandis que sa représentation projective s’organise enfin selon une marche progressive continue. Il y a ainsi antagonisme complet entre la perception et la représentation projective…
Or, cette constatation est triplement instructive. Elle nous enseigne, en premier lieu, que la remarquable estimation projective des petits ne saurait être conçue comme due à des mécanismes perceptifs s’appuyant sur une connaissance représentative ou sur des opérations intellectuelles déjà organisées : tout semble indiquer, au contraire, qu’il s’agit d’un phénomène perceptif de caractère assez primitif, par opposition aux rejaillissements de l’opération intellectuelle sur les régulations perceptives, rejaillissements dont nous avons déjà vu quelques exemples en d’autres Recherches (voir p. ex. la Rech. VIII). En second lieu, cette sorte de corrélation génétique inverse entre la représentation et la perception projectives nous apprend que l’organisation de la représentation projective ne s’appuie pas chez l’enfant sur une perception projective susceptible de fournir à l’intelligence un système de rapports déjà tout structurés, puisque, au contraire, c’est au moment où la perception projective se désorganise que la représentation projective s’organise. Un tel fait ne nous intéresse pas directement ici, mais il nous instruit au moins indirectement en nous montrant l’indépendance relative de ces deux paliers de structuration. En troisième lieu, ce synchronisme entre la désorganisation de la perception projective et l’organisation de la représentation projective semble indiquer au contraire que cette dernière organisation entrave, plutôt qu’elle ne favorise, l’estimation perceptive des grandeurs projectives. En effet, autre chose est de percevoir une grandeur projective, c’est-à -dire de voir un objet rapetissé par la perspective et d’évaluer cette grandeur réduite, et autre chose est de construire ce rapetissement : cette construction suppose l’organisation de fuyantes, etc., tandis que la perception projective primitive est une lecture directe de l’apparence immédiate. Or, nous avons vu (§ 3) que la construction des fuyantes et des rapports perspectifs est précisément favorable, non pas à la vision projective mais au contraire à l’estimation de la grandeur objective ou réelle des objets éloignés. Cette organisation, si surprenant que cela puisse paraître, est donc de nature à gêner plus qu’à renforcer la vision projective, pour autant que la représentation rejaillit sur les régulations perceptives.
Ceci nous conduit à examiner encore la relation qui existe entre l’évolution de la constance perceptive objective et la représentation euclidienne de l’espace, ainsi que les rapports entre cette représentation et la représentation projective dont nous venons de parler.
Du premier de ces deux points de vue, il existe une relation d’un tout autre ordre entre l’évolution de la constance objective (perceptive) et la représentation euclidienne de l’espace qu’entre le développement de la perception projective et l’organisation de la représentation projective de l’espace : au lieu d’y avoir corrélation inverse il y a au contraire corrélation directe, mais avec une certaine avance de la représentation sur la perception. En effet, jusque vers 7-8 ans inclusivement, on trouve (conformément à ce que nous avons déjà vu dans nos Recherches III et VI-VIII) une insuffisance faible mais assez systématique de la constance objective, l’enfant tendant en moyenne à sous-estimer la grandeur des objets éloignés. Vers 8-9 ans, au contraire, on trouve une constance à peu près exacte et, dès 9-10 ans, une tendance à surestimer les grandeurs en profondeur. Or, si l’on étudie la représentation euclidienne (ou métrique) de l’espace, en prenant pour critère la construction des notions de conservation (invariance de la longueur en cas de déplacement, invariance de la distance lorsque l’on intercale des objets nouveaux entre deux points de repère immobiles antérieurs, conservation de la surface d’une figure en cas de modification dans l’arrangement des parties, etc.), on trouve un résultat très général : il y a absence de conservation, ou conservation limitée à certaines situations, jusque vers 7 ans (comme en ce qui concerne le début des opérations projectives); dès 7-8 ans les formes élémentaires de conservation apparaissent au sujet comme nécessaires et évidentes, suivies de près par les opérations de mesure ; vers 9-10 ans, enfin, les opérations euclidiennes conduisent à la construction de structures intéressant l’ensemble de l’espace : le système des références ou de coordonnées, dont les axes naturels seront l’horizontale et la verticale physiques (à noter encore que ces deux notions ne sont pas élaborées opératoirement avant 9 ans environ) 24.
Mais, de cette corrélation apparente entre les structures perceptives se rapportant à la grandeur objective et les structures représentatives concernant l’espace métrique euclidien, on ne saurait conclure sans plus à une corrélation réelle ni surtout à une relation simple entre les deux termes en présence. En effet, il est essentiel de souligner le fait que, dès 7-8 ans, la structuration représentative de l’espace euclidien ou métrique va de pair avec l’organisation de la représentation projective, et que ces deux sortes de structures opératoires ou représentatives s’appuient l’une sur l’autre en une interaction toujours plus étroite. C’est ainsi que dès 7 ans la construction de la droite projective par la méthode de la visée favorise celle de la droite euclidienne (conservation de la direction), et réciproquement. De même l’organisation des opérations de placement et de déplacement (nécessaires à la mesure) favorise la différenciation des points de vue projectifs (perspective) et vice versa. C’est surtout vers 9-10 ans que l’interdépendance des deux systèmes devient manifeste : tandis que la structure de l’espace euclidien aboutit à l’organisation des systèmes naturels de coordonnées, la structuration de l’espace projectif aboutit de son côté à une coordination générale des points de vue : or ces deux systèmes d’ensemble s’appuient nécessairement l’un sur l’autre dans le contexte des opérations effectives, comme on le voit par ex. dans l’élaboration par l’enfant de 9-11 ans des schémas topographiques (plans de villages, etc.).
Dès lors, deux conséquences s’ensuivent en ce qui concerne les rapports possibles de la perception et de la représentation. En premier lieu, si la représentation de l’espace est susceptible de favoriser la constance perceptive des grandeurs objectives, ce sont les deux sortes de représentations réunies, à la fois métriques (euclidiennes) et projectives, qui interviendront simultanément, et non pas seulement les premières. Autrement dit, c’est à la fois parce qu’il sera en possession des invariants opératoires métriques (par ex. de la conservation des longueurs et des distances, modèles représentatifs de la constance perceptive des grandeurs objectives) et parce qu’il sera capable d’une représentation des transformations perspectives, que l’enfant parviendra plus facilement après 7-8 ans que pendant ses jeunes années à percevoir les objets selon leurs grandeurs réelles. En second lieu si, à partir de 10-11 ans, l’estimation projective des grandeurs perceptives s’améliore comme on l’a vu, en corrélation avec l’estimation perspective des grandeurs objectives, ce sera à nouveau — à supposer que la représentation facilite la perception — à cause de la double construction euclidienne (système de coordonnées) et projective (coordination des points de vue) et non pas seulement à cause de la seconde. Dans les deux cas, il est ainsi essentiel de se rappeler l’étroite interdépendance de la construction des représentations euclidiennes et de celle des représentations projectives, sans séparer l’un de l’autre ces deux aspects corrélatifs de la représentation de l’espace.
La chose est d’autant plus importante à noter que nous avons vu, sur le plan perceptif lui-même, l’interdépendance des rapports projectifs et des rapports euclidiens (objectifs) : c’est en faisant appel aux premiers (fuyantes et modification de la grandeur apparente) que fonctionnent les régulations assurant la constance objective ; et c’est en s’appuyant sur les seconds (parallèles dans le plan ou construction des figures euclidiennes en fonction de la distance transversale ou verticale) que fonctionnent les régulations assurant l’estimation perceptive de la grandeur projective. Il est d’un certain intérêt de constater que cette interaction des rapports perceptifs de caractère projectif et euclidien trouve son exact équivalent aux mêmes âges dans l’interaction des relations et opérations représentatives de caractère également projectif et euclidien.
Mais cette double construction interdépendante de la représentation euclidienne et de la représentation projective, qui s’achève vers 9-10 ans avec l’élaboration des systèmes de coordonnées et d’une coordination d’ensemble des points de vue projectifs, agit-elle réellement sur les mécanismes perceptifs ? Cherchons d’abord comment cette action est possible et montrons ensuite pourquoi elle est probable en fait.
Elle est possible, parce que ni la constance objective ni l’estimation projective, du moins sous sa forme supérieure (de 10-12 ans à l’âge adulte) ne constituent de simples réceptions. Elles supposent, en effet, toutes deux une activité régulatrice : un transport actif dans le cas de la constance objective 25, et une construction de parallèles ou de figures diverses (dans le plan de projection que constitue le tableau visuel), pour ce qui est des formes supérieures d’égalisation projective. Or, dans la mesure où intervient ainsi une activité proprement dite, il est possible qu’elle puisse être influencée par la connaissance représentative et par les mécanismes opératoires, d’autant plus que cette activité perceptive est en partie intentionnelle (on peut à volonté voir objectivement ou projectivement, etc.).
Que cette action soit, d’autre part, probable, c’est ce qu’indiquent deux sortes de faits. Il y a d’abord les analogies avec d’autres processus perceptifs : nous avons analysé, par exemple, le rejaillissement de la transitivité opératoire sur la transposition perceptive (Rech. VIII). En second lieu, dans le cas de nos présentes expériences, un fait semble montrer l’influence probable de l’organisation représentative de l’espace sur le mécanisme perceptif ; ce n’est pas tant la double progression de l’estimation projective et de la constance objective après 10-12 ans, c’est-à -dire une fois organisé l’espace représentatif : c’est surtout la désorganisation de l’estimation projective entre 7 et 10 ans. On comprendrait très mal, en effet, cette phase de désorganisation (de même que celle qui a été signalée par Wursten à propos de l’évaluation de la longueur des segments obliques), si les mécanismes perceptifs étaient seuls en cause : il devrait y avoir au contraire, en ce cas, une certaine continuité entre les bons résultats des petits et la reprise d’adaptation que l’on observe après 9-10 ans. S’il s’intercale entre deux une phase de désorganisation, c’est donc qu’il intervient durant cette période un facteur extérieur à la perception. Ce facteur est alors aisément repérable, puisque, de 7 à 9-10 ans, il y a précisément organisation de l’espace représentatif, euclidien et projectif à la fois : or, cette double construction est de nature à renforcer le mécanisme régulateur de l’estimation objective (constance), mais elle ne peut (pour cette raison même et, d’autre part, directement) que gêner l’estimation projective des petits puisque celle-ci constitue un mécanisme relativement primitif, fondé sur l’apparence immédiate et l’image rétinienne (voir § 4). Enfin, dès l’achèvement de cette organisation de la représentation euclidienne et projective, vers 9-10 ans, les systèmes de coordonnées et la coordination des perspectives sont de nature à favoriser simultanément la constance objective et les régulations nécessaires à l’estimation projective sous sa forme supérieure, puisque les mécanismes perceptifs sont interdépendants et que l’égalisation projective suppose alors la construction de rapports euclidiens dans le plan du tableau visuel (§ 5).
§ 6. Conclusion : grandeurs apparentes, grandeurs projectives et grandeurs objectives
Nous voici donc en mesure de comprendre l’ensemble de l’évolution décrite au § 2. Pour en dégager les aspects essentiels, commençons par distinguer les trois sortes de grandeurs qui interviennent dans la perception en profondeur, puis essayons de formuler les principales relations et régulations en jeu.
Il convient, en effet, d’abord de distinguer les grandeurs apparentes des grandeurs objective et projective. La grandeur objective d’un objet éloigné est bien différenciée des deux autres : c’est sa grandeur réelle, c’est-à -dire celle qui se confondrait avec les grandeurs apparentes et projectives si l’objet était proche et qui se conserve avec l’éloignement alors que les deux autres diminuent. En second lieu, la grandeur projective varie avec l’éloignement réel de l’objet, comme les grandeurs apparentes ; mais la grandeur projective est celle qui résulte d’une comparaison exacte, c’est-à -dire par superposition ou quasi-superposition, dans le plan du tableau visuel. Quant aux grandeurs apparentes, ce seront alors celles qui varient aussi en fonction de la profondeur, mais qui sont données dans l’expérience immédiate, c’est-à -dire indépendamment de toute égalisation projective exacte ou de toute estimation objective précise. Nous mettons « grandeurs apparentes » au pluriel, pour la raison suivante. En règle générale, comme la présente recherche le met en évidence, la grandeur apparente résulte d’un compromis entre les grandeurs objective et projective, puisque, ni l’estimation objective ni surtout l’évaluation projective ne sont, sauf de rares exceptions, rigoureusement exactes. Seulement, oscillant entre les deux extrêmes, la vision ordinaire se rapproche tantôt de la grandeur objective, tantôt de la projective, de telle sorte que, à côté de ces deux grandeurs, il faudrait distinguer également deux grandeurs apparentes, l’une « objective apparente » et l’autre « projective apparente » (voir Rech. VI, p. 114, note 2), ainsi que divers compromis possibles entre elles. Mais, dans ce qui suit, il sera inutile de détailler ces variétés et nous pourrons nous contenter de raisonner sur un symbole global de grandeur apparente, étant entendu qu’il peut comporter les différenciations indiquées à l’instant.
I. Nous pouvons donc considérer les grandeurs perceptives objective et projective comme étant sujettes à certaines déformations (ou transformations non compensées) P, que nous nommerons Pobj dans le premier cas et Pproj dans le second. La déformation Pproj est presque toujours positive, c’est-à -dire qu’elle résulte d’une surestimation, en général considérable, de la grandeur projective. La déformation Pobj est au contraire soit négative (sous-estimation de la grandeur objective chez les jeunes sujets) soit positive (surestimation en profondeur), c’est-à -dire − Pobj ou + Pobj. Nous appellerons, d’autre part, P (a) la déformation qui caractérise les grandeurs apparentes, par rapport soit à la grandeur projective soit à la grandeur objective. On a donc :
(1) P (a) = Pproj + Pobj
Le signe + dans cette prop. (1) signifie une simple réunion qualitative, c’est-à -dire un effet cumulatif indépendamment des valeurs numériques et des coefficients de proportionnalité en jeu. Par contre, il est clair que le signe algébrique joue un rôle : si Pobj est négatif, on a P (a) = Pproj + (− Pobj) = Pproj − Pobj, tandis que si Pobj est positif on a P (a) = Pproj + (+ Pobj) = Pproj + Pobj. Cela revient à dire que chez l’adulte les grandeurs apparentes sont sans doute plus fortes que chez le jeune enfant, pour la double raison que la grandeur projective de l’adulte est fortement surestimée et que, en moyenne, la grandeur objective l’est quelque peu aussi. Chez les petits, au contraire, la première est moins surévaluée et la seconde est sous-estimée.
Mais il y a plus. Chez le jeune enfant la déformation projective Pproj tend sans doute à être nulle (ce qu’elle est effectivement chez certains sujets à 7 ans encore), tandis que la déformation Pobj est en moyenne sensible dans le sens de la dévaluation. Chez les grands et l’adulte ces rapports sont tous renversés.
On a donc chez l’enfant de 7-8 ans (et sans doute chez les plus jeunes) :
(2) [(Pproj) ⇉ 0] → [(− Pobj) > 0]
où le symbole → signifie « tend vers » et où le symbole → signifie « entraîne ».
Au contraire, ches les grands et l’adulte, on a :
(3) [(+ Pobj) ≥ 0] → [(Pproj) > 0]
Autrement dit, l’état initial est l’état (2) : vision projective presque pure et déformation objective dans le sens de la sous-estimation à distance. Il s’agit alors d’expliquer comment la perception passe de l’état (2) à l’état (3) où l’estimation objective est presque exacte et où les déformations projectives sont considérables.
II. Mais avant de tenter cette explication du passage de l’état (2) à l’état (3), il convient encore d’insister sur un fait surprenant et très instructif au point de vue de la théorie générale des perceptions : tandis que le sujet évolue ainsi de l’état (2) à l’état (3), ses seuils d’égalité se rétrécissent, c’est-à -dire s’améliorent, dans une proportion de 7 à  3 et à  5 pour l’estimation objective (7 à 7-8 ans, 3 à 10-14 ans et 5 chez l’adulte) et dans une proportion de 3 à  1 pour l’estimation projective (27-28 à 7-8 ans et 9-10 chez l’adulte : voir § 2) ! Si l’on interprétait le seuil d’égalité conformément à une opinion courante, comme un indice de la plus ou moins grande précision des évaluations, cela reviendrait à dire qu’au niveau où l’enfant est capable des meilleures estimations projectives et où il dépasse, de ce point de vue, l’adulte lui-même dans une proportion appréciable, il aurait en même temps une évaluation trois fois moins précise 26 ! Si l’on accepte, au contraire, l’interprétation que l’un de nous a donnée du seuil d’égalité, en fonction du mécanisme des « centrations relatives », comme caractérisant la zone dans laquelle les centrations successives sur un objet A et sur un objet B donnent respectivement A > B et A < B (c’est-à -dire la zone de résonance comprise entre les déformations positives (+) et les déformations négatives (− : voir la fig. 4), alors le seuil d’égalité n’exprime pas autre chose que la plus ou moins grande déformation relative due aux centrations alternées sur les termes à comparer : cela revient à dire que le seuil constitue la mesure indirecte du pouvoir de décentration du sujet, le seuil étant d’autant plus étroit que les décentrations sont meilleures 27.
Si nous représentons le seuil par Prd, c’est-à -dire par les déformations relatives aux accroissements de ressemblances ou de différences, et si nous désignons la décentration par le symbole Dt, nous avons donc :
(4) [Dtenf < Dtad] → [Prd (7-8 ans) > Prd (8-9 ans) > … > Prd (adultes)]
Dans le cas particulier, cette disproportion complète entre l’étendue du seuil, dans les comparaisons projectives, et l’exactitude relative des estimations projectives (mesurées à l’erreur systématique, qui correspond par définition à la médiane du seuil), comporte deux enseignements. En premier lieu, elle confirme le bien-fondé de la distinction entre la grandeur apparente et la grandeur projective, puisque, dans le cas des grandeurs jugées égales à l’étalon pour des raisons de centrations relatives (à l’intérieur du seuil d’égalité) il subsiste une marge appréciable entre les grandeurs que le sujet perçoit d’abord comme égales et son estimation projective finale ou du moins moyenne. En second lieu, elle vérifie de façon remarquable l’interprétation du seuil d’égalité en fonction des centrations relatives ; il est difficile, en effet, de trouver un cas plus paradoxal que celui de ces petits qui demeurent imbattables au point de vue de l’exactitude de leur estimation projective et qui cependant présentent des fluctuations de 1 à 6 cm à propos des mêmes éléments : on comprendrait mal que leur évaluation, si supérieure à celle de l’adulte, résulte d’une moyenne d’erreurs bien plus étendues, si ces fluctuations ne tenaient pas à d’autres causes que cette évaluation elle-même.
III. La question est maintenant de dégager les relations susceptibles de rendre compte de la transformation de (− Pobj > 0) à (+ Pobj ⇉ 0), c’est-à -dire de la constitution graduelle de la constance objective. On se rappelle (§ 3) que les relations essentielles caractérisant cette comparaison objective sont au nombre de trois :
(a) Il intervient d’abord un rapport de centrations relatives entre le comparé (variable) et le comparant (étalon), que l’un ou l’autre soit proche ou en profondeur (on vient d’en voir les effets indirects : prop. 4) :
(5) Ct (M) ≷ Ct (V) d’où Tp (M) ≷ Tp (V)
formules dans lesquelles Ct signifie « centration », Tp « transport », M le modèle ou étalon et V la variable.
L’effet de la centration étant de renforcer la grandeur apparente (donc d’augmenter P (a) ou Pproj) tout en diminuant la distance apparente, c’est-à -dire en paraissant rapprocher l’objet fixé, son résultat est, à lui seul, équivoque : si la distance est trop réduite par rapport à l’agrandissement de Pproj, alors il y a au total sous-estimation de l’objet éloigné. Si elle est réduite proportionnellement à cet agrandissement, alors l’effet est nul. Si elle est moins réduite que Pproj n’est agrandi, alors il y a surestimation. C’est ce dernier effet qui intervient dans l’erreur de l’étalon (Rech. III).
(b) Il intervient ensuite un transport entre l’élément proche et l’élément éloigné, mais en perspective, c’est-à -dire le long des fuyantes reliant ces éléments en profondeur. Ce transport est essentiellement actif, puisqu’il a pour effet de ramener la dimension apparente de l’élément éloigné (E2) à ce qu’elle serait en situation proche (E1). On a donc, si E2 = E1 représente la proportionnalité exacte des grandeurs projectives en fonction de l’éloignement :
(6) Tp (E2 ≷ E1)
où E2 > E1 signifie l’agrandissement excessif de E2 au cours de son rapprochement (ou un rapetissement insuffisant de E1 au cours de son éloignement) et où E2 < E1 signifie l’inverse.
(c) Enfin intervient l’évaluation de la distance, qui joue un rôle essentiel puisque si le transport excède la distance (Tp > Dist), alors l’effet (6) est renforcé dans le cas E2 > E1 (d’où une surestimation à distance), et compensé dans le cas E2 < E1. Si le transport est au contraire insuffisant par rapport à la distance réelle (Tp < Dist), l’effet (6) est au contraire compensé dans le cas E2 > E1 et renforcé dans le cas E2 < E1 (d’où une sous-estimation à distance). On a donc :
(7) Tp ≷ Dist
L’évaluation de la distance repose sur des rapports perspectifs qu’il est inutile de chercher à formuler en détail avant de disposer de faits plus précis à cet égard. Rappelons seulement que ces rapports interviennent dès la convergence binoculaire, d’où l’intervention des relations de distance dans les effets de centration (dans lesquels interviennent simultanément l’accommodation du cristallin, la convergence binoculaire, etc.).
Cela dit, et sans insister ici sur le rapport (5), on peut admettre que, chez l’adulte, la constance objective répond à la relation complexe suivante :
(8) [Tp (M) > Tp (V)] + [Tp (E2 > E1)] + [Tp ⇉ Dist]
c’est-à -dire que, outre l’erreur de l’étalon, l’élément éloigné E2 est trop agrandi au cours du transport de rapprochement (où l’élément proche E1 est insuffisamment rapetissé au cours du transport d’éloignement); quant à la longueur du transport, on peut admettre qu’elle tend à rejoindre la distance objective. C’est alors de cette relation (8) que résulte le rapport (3), c’est-à -dire que la grandeur objective est ou exactement évaluée ou surestimée (+ Pobj ≥ 0) et que la grandeur projective est fortement surévaluée.
La différence entre l’enfant et l’adulte est au contraire la faiblesse relative du transport actif du premier :
(9) Tpenf < Tpad
Il en résulte, soit que la distance est sous-évaluée (Dist < Tp), soit que les fuyantes entre l’élément éloigné et l’élément proche n’agrandissent pas suffisamment le premier au cours du transport de rapprochement, soit les deux à la fois :
(10) [Tp (M) > Tp (V)] + [Tpa (E2 < E1) ∨ (Tpa < Dist)]
(formule dans laquelle le symbole ∨ exprime la disjonction non exclusive : ou bien la relation Tpa (E2 < E1) est vraie, ou bien (Tp < Dist) est vrai, ou les deux à la fois).
C’est ce rapport (10) qui explique alors le rapport (2), une fois admis à titre de donnée que la déformation projective initiale est voisine de zéro (Pproj → 0).
IV. Il s’agit maintenant d’analyser la comparaison projective. (a) L’erreur de l’étalon s’exprime encore comme en (5). (b) Le transport des grandeurs à comparer ne s’effectue plus le long de fuyantes en profondeur, mais le long de parallèles ou de verticales dans le plan du tableau visuel. Si E2 est la grandeur de la projection de l’élément éloigné et E1 la grandeur projective du même élément lorsqu’il est transporté sur l’élément proche, la relation E2 > E1 signifiera donc que les dimensions projectives sont agrandies par le transport dans le sens de parcours E1 → E2 et rapetissées dans le sens E2 → E1. En d’autres termes le rapport E2 > E1 signifiera que les lignes suivies par le transport n’appartiennent plus au plan du tableau visuel mais sont influencées par la comparaison objective. On aura donc :
(11) Tp (E2 ≷ E1)
Le cas E2 < E1 ne se présente que rarement et exclusivement chez les petits 28.
(c) La distance transversale ou verticale dans le plan visuel, autrement dit l’angle du regard, joue un rôle en ce sens que dans la mesure où cette distance augmente il est plus difficile de construire une figure (Fig) servant à la comparaison. On aura donc :
(12) Tp ≷ Fig
où Tp représente la longueur du transport et Fig les dimensions de la figure que le sujet est capable de construire.
Cela dit, on aura chez l’adulte (et chez les grands au-dessus de 10-11 ans) :
(13) [Tp (M) > Tp (V)] + [Tp (E2 > E1)] + [Fig ⇉ Tp]
c’est-à -dire qu’il faut prévoir une erreur de l’étalon ; que le transport agrandit la projection de l’objet le plus éloigné ; mais que les dimensions de la figure de comparaison tendent à égaler la longueur du transport en plan.
Chez les petits de 7-8 ans, on a au contraire :
(14) [Tp (M) > Tp (V)] + [Tp (E2 ⇉ E1)] + [Fig < Tp]
c’est-à -dire que le transport des dimensions projectives tend à les conserver invariantes, n’étant pas un transport extériorisé mais une sorte de confrontation immédiate des grandeurs en jeu (voir § 4). Par contre, la construction des figures de comparaison (à supposer qu’il s’en construise) n’égale pas la distance d’écartement (ce qui ne joue pas de rôle si le transport est ce que nous venons de rappeler).
Entre 7-8 et 10-11 ans, c’est-à -dire pendant la phase de désorganisation de l’évaluation projective, on peut admettre (E2 < E1), c’est-à -dire que la comparaison projective est influencée par la comparaison objective ; mais on aura (Fig < Tp), contrairement à (13), faute d’une structuration suffisante de l’espace perceptif. D’où :
(15) [Tp (M) > Tp (V)] + [Tp (E2 > E1)] + [Fig < Tp]
Enfin, après 10-12 ans, le rapport (Fig ⇉ Tp) se substitue à (Fig < Tp) à cause du rejaillissement de l’espace représentatif euclidien (coordonnées) et projectif (coordination des points de vue) sur l’espace perceptif. Ces effets de la représentation se traduisent perceptivement par la multiplication des centrations virtuelles Ctv, donc des transports virtuels Tpv. D’où :
(16) (Tp + Tpv) → (Fig ⇉ Tp)
Ainsi se trouvent ramenées à quelques relations simples (qu’il serait naturellement possible de différencier indéfiniment), les interprétations que nous avons été conduits à adopter dans les paragraphes 3 à  5. L’utilité de ces quelques relations purement spatio-temporelles est de fournir au système interprétatif, indépendant de toute hypothèse causale, physiologique ou psychologique, et orientant par conséquent sans l’exclure la recherche ultérieure de telles hypothèses.
Cette recherche a fait l’objet d’un exposé de Lambercier au Congrès de l’Association française pour l’avancement des sciences, Genève 1948.