La comparaison des différences de hauteur dans le plan fronto-parallèle (1953) a 🔗
La comparaison de deux différences constitue un processus tout autre, intellectuellement et surtout perceptivement, que celle de deux grandeurs élémentaires : alors que cette dernière comparaison aboutit à l’élaboration d’une relation entre termes non relatifs (= éléments simples), la comparaison des différences comporte la mise en rapport non pas directement des termes eux-mêmes, mais de leurs relations et engendre ainsi la construction d’une relation entre relations. Un tel rapport de rapports peut être, par exemple, une proportion, mais ce n’est pas de différences proportionnelles que nous nous occuperons ici : nous envisagerons seulement des différences absolues, telles que deux d’entre elles soient égales ou inégales en quantités additives simples.
Soient deux tiges verticales A et B1, la seconde étant plus haute que la première 1. Leur différence, que nous appellerons A’, sera constituée par le segment de B1 dépassant la hauteur de A : soit A’ = B1 — A et A + A’ = B1. Soient, d’autre part, deux nouvelles tiges, B2 et C, telles que B2 = B1 et C > B2. Leur différence sera dite B’ et l’on aura B’ = C — B2 ou B2 + B’ = C. La question d’ordre perceptif que nous posons alors à nos sujets, enfants ou adultes, est schématiquement la suivante : étant données les trois tiges A, B1 et B2, disposées selon une technique qui sera indiquée à l’instant, il s’agit d’estimer, en examinant successivement un certain nombre de variables C, si la différence B’ qui les sépare de B2, est égale ou inégale à la différence A’, perçue entre A et B1.
Mais, si simple qu’il soit, ce problème s’est révélé comporter les plus grandes difficultés, d’abord de compréhension intellectuelle en ce qui concerne l’enfant, ensuite d’évaluation proprement perceptive pour l’adulte comme pour les petits. Il est donc d’un intérêt évident de chercher à analyser les mécanismes en jeu de ce second point de vue, car, en plus d’une composition particulièrement complexe de relations interdépendantes, ils font intervenir des activités de transport ou de transposition d’ordre spatial et même temporel et constituent ainsi un domaine spécialement fécond pour la recherche des oppositions comme des ressemblances entre les perceptions enfantines et les perceptions adultes.
Notons pour commencer que les difficultés éprouvées par l’enfant dans la compréhension de la question comme telle (et sur lesquelles nous reviendrons à propos de la technique des expériences) constituent comme le reflet ou la transposition, sur ce plan particulier qui est celui de la pensée ou de la représentation infantiles, des difficultés qui interviennent dans la comparaison perceptive elle-même 2. La comparaison de deux différences constituant une relation entre relations, l’enfant parvient bien à comprendre concrètement ce qu’est une différence entre deux objets, et par conséquent ce qu’est une autre différence entre deux nouveaux objets, mais c’est pour lui une abstraction incompréhensible que de vouloir comparer ces deux différences comme telles, puisque chacune d’entre elles est liée à son couple respectif de termes (A et ou B2 et C) : il comprendrait que l’on veuille encore comparer les éléments du second couple à ceux du premier (ce qui serait une fois de plus une comparaison d’objet à objet), mais comparer la différence donnée entre les deux premiers à la différence des deux seconds représente pour sa pensée plus qu’une comparaison ou une relation simples et constitue une comparaison à la seconde puissance, c’est-à -dire une véritable opération (dont il est par conséquent incapable à lui seul). Aussi faut-il, pour rendre tangible cette comparaison à la seconde puissance ou de mise en relation de relations, lui substituer une action concrète et imagée telle qu’une mesure par transport d’unités (épaisseur de deux ou plusieurs doigts) ou une succession de sauts égaux ou inégaux, etc., et c’est ce que nous verrons.
Or, cette difficulté qu’éprouve la pensée préopératoire propre aux petits (jusque vers 7-8 ans) de relier par une action spéciale de comparaison de comparaisons les deux relations simples de différence qu’il s’agirait de comparer, correspond, sur le plan intellectuel de la compréhension des consignes données, à ce qui est pour la perception elle-même, le mécanisme à construire. Dans le cas de la perception, également, il est facile de prendre acte visuellement et d’estimer la valeur d’une différence A’ donnée entre deux tiges A et B1 ainsi que d’une autre différence B’ perçue entre deux autres tiges B2 et C : les différences simples seront, en effet, ou constatées directement par inspection de la figure formée par les deux tiges proches, ou (en cas de différences trop grandes, donc de distance accrue entre les sommets des tiges), évaluées grâce à un mouvement du regard assurant un transport élémentaire. Il sera facile en outre de prolonger de tels transports et de comparer les tiges du premier couple à celles du second. Mais dès qu’il s’agit de comparer les différences elles-mêmes, et cela dans le cas choisi par nous où une seule des tiges du second couple est égale à un élément du premier couple (ce qui exclut toute symétrie), la comparaison de ces différences cesse, sur le plan perceptif également, d’être réductible à une simple comparaison d’éléments : autrement dit, il n’y a plus perception d’un rapport élémentaire, ou d’un complexe de rapports interdépendants, mais il y a dans ce cas aussi, relation entre relations ou rapport de rapports. Il s’y ajoute le fait que la première différence A’ est déjà fonction de plusieurs rapports solidaires : celui de A et de B1, de A’ et de A ainsi que de A’ et de B1. La seconde différence B’ est solidaire des rapports correspondants avec B2 et C. Mais ce ne sont pas là les mêmes rapports, du point de vue perceptif (puisque C > A) et nous verrons précisément en quoi leurs oppositions font obstacle à une estimation exacte et sont sources d’erreurs systématiques. Or, la comparaison des deux différences A’ et B’ suppose en outre que le sujet, malgré les oppositions entre le complexe A, B1, A’ et le complexe B2, C, B’, compare A’ et B’ : cette comparaison impliquera donc bien l’élaboration d’une relation entre relations, c’est-à -dire d’un rapport perceptif embrassant les deux complexes précédents pour relier les uns aux autres leurs rapports intégrants respectifs. C’est ici qu’interviendra nécessairement ce qui, dans la perception, « préfigure » l’opération, c’est-à -dire une activité plus ou moins compliquée de transports ou de transpositions portant sur les relations mêmes et non plus sur les grandeurs simples, et s’ordonnant non pas seulement spatialement, mais encore selon la dimension temporelle. Écheveau embrouillé certes — nos résultats suffiront à en témoigner ! — mais passionnant à débrouiller si l’on s’intéresse à la perception en général et si l’on s’accorde à voir dans la comparaison entre l’enfant et l’adulte un complément nécessaire des méthodes usuelles d’analyse.
I. Technique et résultats généraux🔗
Nous nous ferons une règle, en cette Recherche comme en toutes les autres, de séparer dans la mesure du possible les faits et leur interprétation, renvoyant celle-ci à la partie II de l’article.
§ 1. Technique🔗
Nous demandons à nos sujets de comparer une différence modèle de hauteurs, que nous appellerons la différence-étalon, à une différence variable de hauteurs également. Ces différences sont réalisées au moyen de deux couples de tiges semblables à celles dont nous nous sommes servis dans nos expériences antérieures (Recherches II, III et VI-VIII) : tiges de métal noirci de 2 mm de diamètre et enchâssées dans une base conique de 23 × 10 mm. La série entière des variables comporte 61 tiges de 3 à 18 cm par échelons de 2,5 mm 3.
Le premier couple est formé des tiges A et B (nous écrirons B1 parce que la tige B1 est toujours égale à la tige B2 appartenant au second couple). La tige B1 est de grandeur constante de 10 cm. La tige A est par contre de 8, de 6 ou de 4 cm selon les différences A’ dans les expériences I, II et III. On lui substitue une tige de 12, de 14 ou de 16 cm dans l’expérience IV. La différence-étalon est donc de 2, de 4 ou de 6 cm, en moins ou en plus de B1 = 10 cm.
Le second couple est composé des tiges B2 et C. La tige B2 a 10 cm, comme B1. Quant à la tige C, elle peut être variée de 3 à 18 cm jusqu’à ce que le sujet estime la différence entre B2 et C égale à la différence entre A et B1.
Les tiges sont placées dans l’ordre (de gauche à droite) : A B1 B2 C. La distance entre les tiges de chaque couple est toujours de 4 cm. La distance entre les deux couples, donc entre et B2 est de 4 cm, 50 cm ou 100 cm. Le schéma de la position des tiges est donc
Les tiges sont placées sur un plateau de pavatex de 150 × 75 cm situé à 80 cm au-dessus du sol. Le fond de comparaison est un châssis tendu de papier uni, de la même teinte Java, sans repère distinct pour le sujet. Les tiges sont placées à 3 cm en avant de ce fond, à gauche et à droite de l’axe du sujet.
Les comparaisons se font dans une chambre ne recevant qu’un éclairage artificiel très uniforme et sans que les tiges projettent leur ombre sur le fond de comparaison. Celui-ci a la même largeur que le plateau, et s’élève à 140 cm au-dessus de lui.
Le sujet se trouve à environ 1 m du fond de comparaison. Son regard est à 20 cm environ au-dessus du plateau, grâce à un siège réglable en hauteur.
Le couple-étalon AB1 est toujours à gauche du sujet. Quelques sondages nous ont montré qu’il n’y avait pas de différence significative entre la comparaison à gauche et la comparaison à droite. Ce n’est pas à dire qu’une asymétrie de champ n’existe pas, mais les différences qui en résultent sont extrêmement minimes par rapport à la grandeur des erreurs systématiques trouvées dans nos expériences. Pour nous rendre compte s’il existait une telle asymétrie, nous avons presque toujours fait comparer deux tiges de 10 cm avant de commencer l’expérience : on ne relève alors qu’une différence de 1 mm ou moins.
Expériences. Voici la série des expériences faites, dans l’ordre I-V :
L’expérience I est l’expérience de base, tandis que les suivantes sont destinées à permettre l’analyse des facteurs en jeu. Nous commençons par faire comparer les deux couples de tiges pour la différence de 2 cm (A = 8 cm et B1 = 10 cm), à 4 cm, 50 et 100 cm. Puis nous passons à la différence de 4 cm (A = 6 cm et B1 = 10 cm), de nouveau à 4 cm de distance, puis à 50 cm et à  100. De même pour la différence de 6 cm (A = 4 cm et B1 = 10 cm), ceci pour tous les sujets. Enfin nous reprenons à titre de contrôle la différence initiale de 2 cm, mais à la seule distance de 100 cm.
Dans l’expérience II, le facteur distance est varié de la même façon que dans l’expérience I, mais nous commençons par la plus grande différence, de 6 cm (A = 4 cm et B1 = 10 cm), pour continuer par la différence de 4 cm et finir par celle de 2 cm. Après quoi, comme contrôle, nous reprenons la différence initiale de 6 cm, mais à la distance de 100 cm seulement.
Dans l’expérience III le facteur ordre des différences est pareil à celui de l’expérience I, soit l’ordre 2 cm, 4 cm et 6 cm. Le facteur distance, par contre, est expérimenté dans l’ordre inverse, en commençant par la grande distance de 100 cm, pour passer à 50 cm puis à 4 cm. Le contrôle se fait aussi sur la différence initiale de 2 cm, à 100 cm de distance.
L’expérience IV est du même type que l’expérience I, mais la nouveauté est que le couple-étalon, situé toujours à gauche, est constitué cette fois par le couple le plus grand, jusqu’ici placé à droite. Pour simplifier la terminologie ultérieure, appelons donc cette fois C et B2 les éléments du couple-étalon, et A les éléments de la différence variable. Dans le couple constituant la différence-étalon, la tige B2 est toujours de 10 cm, tandis que la tige C, placée à sa gauche, prend les valeurs successives de 12 cm (différence 2 cm), de 14 cm (différence 4 cm) et de 16 cm (différence de 6 cm). Quant au couple de droite, l’élément B1 est toujours de 10 cm, tandis que la tige A devient (dans la présente expérience) la variable que l’on transforme, lors de chaque essai, de 3 à 18 cm. Le propre de cette expérience IV est donc que le sujet doit transporter la différence-étalon (CB2) de haut en bas et non plus de bas en haut (comme quand l’étalon était formé par le couple AB1, c’est-à -dire dans les expériences I-III). En fin d’expérience on fait porter le contrôle sur la différence de 2 cm (donc C = 12 cm et B2 = 10 cm) à la distance de 100 cm.
Quant à l’expérience V, qui n’a d’ailleurs porté que sur un seul groupe de sujets, elle consiste en une comparaison sans différence-étalon. Nous plaçons sur le plateau les deux tiges B1 et B2 de 10 cm, en position fixe et à 50 cm de distance l’une de l’autre. À chaque nouvelle comparaison, nous complétons ces éléments fixes de chaque couple au moyen de deux nouvelles tiges, l’une constante (A) de 8, de 6 ou de 4 cm, l’autre variable (mais cette fois sans que le sujet sache que l’une est constante et que l’autre varie). La différence-étalon de 2, de 4 ou de 6 cm se trouve indifféremment à gauche ou à droite. C’est donc l’expérience I, sauf cette variabilité de position et sauf la conscience de l’existence d’une différence modèle.
On trouvera l’ordre exact de prise des expériences dans le tableau 1 (ordre 1 à  10).
Sujets. Nos expériences ont porté sur 80 sujets, enfants de 6-8 ans et adultes (quelques jeunes sujets ont dû être abandonnés pour n’avoir pas compris la consigne malgré tous nos efforts, ce qui explique également que nous n’ayons pu descendre en dessous de 6 ans).
La majeure partie de ces sujets a participé à deux seulement des types d’expériences (exceptionnellement à trois). En effet, après avoir obtenu les résultats de l’expérience de base (I), nous avons repris nos sujets dans l’une ou l’autre des expériences complémentaires (II à  IV) dans chacune desquelles nous avions, par moitiés, un groupe de sujets ayant participé à l’une des autres expériences, et un groupe de sujets neufs : ceci, afin d’être assurés que le sens des résultats ne dépendait pas d’une expérience antérieure, sous forme de souvenir ou d’attitude (Einstellung) plus ou moins inconsciente. Nous avons d’ailleurs pris soin d’intercaler un intervalle de deux à trois semaines, en général, entre chaque expérience. Quant aux sujets ayant déjà passé par l’expérience I, nous les avons répartis, pour les expériences II-IV en groupes aussi équivalents que possible d’après la grandeur de leur erreur systématique. Ces précautions ne suffisent pas naturellement à nous assurer que les résultats des petits groupes de sujets ne dépendent pas de leur composition. Mais c’est surtout le sens des erreurs qui nous retiendra, pour un âge donné, plutôt que leur grandeur moyenne exacte.
Consigne. Nous n’avons rencontré aucune difficulté pour faire comprendre la question aux adultes. La tendance générale étant de faire porter le jugement non sur la différence elle-même mais sur la tige variable, nous avons donné aux sujets la consigne suivante : « Vous me direz si la tige que je pose est trop petite, trop grande ou juste ce qu’il faut pour que la différence soit égale à la différence modèle. » Il convient en outre de préciser d’emblée que la différence est à reporter, non pas symétriquement, mais de bas en haut ou de haut en bas, suivant le type d’expériences. Deux ou trois présentations suffisent d’ailleurs pour dissiper tout malentendu.
Chez les enfants, il en va tout autrement, pour les raisons déjà indiquées dans notre introduction. D’abord la notion de différence est encore vague et le terme lui-même ordinairement inconnu. S’il est vite assimilé à 7-8 ans, nous avons dû renoncer à son emploi pour les plus jeunes. Mais, pour tous, nous avons concrétisé, d’une façon ou de l’autre, la différence modèle à laquelle il s’agissait de comparer l’autre, et surtout l’action même consistant à faire cette comparaison.
Pour cela nous avons tout d’abord placé le couple des tiges modèles près du sujet, à portée de manipulation. Après leur avoir montré sur les doigts de leur propre main que la différence deux à deux était plus ou moins grande, nous leur avons fait constater qu’une des tiges était plus petite que l’autre. Les premières mesures spontanées de l’enfant 4 utilisant en général un moyen terme corporel ou digital, nous leur avons fait poser leurs propres doigts, serrés et orientés horizontalement, sur le sommet de la tige la moins haute, pour leur permettre d’apprécier grâce au nombre des doigts superposés, la grandeur de la différence. Après avoir placé la troisième tige et leur avoir montré qu’elle était égale à la seconde, nous avons choisi une quatrième tige nettement trop petite ou trop grande en demandant si c’était « la même chose ou pas ». Après comparaison visuelle, nous leur faisions transporter la différence avec leurs doigts, en déplaçant ceux-ci de la première sur la troisième tige, et en faisant contrôler que le nombre des doigts demeurait identique et limité à la différence modèle. Après plusieurs essais, parfois laborieux, nous avons réussi à faire comprendre la question : après quoi les tiges étaient mises en place pour l’expérience elle-même, et le sujet était prié de regarder dorénavant seulement avec ses yeux et sans l’aide des doigts, ce à quoi nous ajoutions toutes sortes d’encouragements.
Mais chez certains petits, cette technique s’est révélée encore insuffisante (la mesure proprement dite n’est acquise que vers 8 ans en moyenne et l’utilisation spontanée d’un moyen terme qu’aux environs de 6 ;6 ou 7 ans). Nous avons dû alors recourir à des procédés de concrétisation encore plus directs : nous avons utilisé un petit bonhomme de bois en le faisant « sauter » d’une tige à l’autre et en demandant ensuite si « ça sautait la même chose ou pas », si ça montait (ou descendait) la même chose, etc. (même l’image d’un escalier s’est en général révélée inadéquate, par ce qu’elle évoquait alors l’idée de marches de largeur régulière, sans palier). Mais, dans ces cas résistants, il s’est surtout agi d’adapter les explications à chaque sujet, selon le genre de concrétisations qui l’intéressait le plus.
Notons encore qu’un certain nombre de malentendus reviennent avec régularité si l’on n’est pas averti des causes qui les provoquent. L’un provient de la tendance à la symétrie, qui s’oppose aux comparaisons de bas en haut ou de haut en bas exigées par notre dispositif. L’autre est la confusion du point d’arrivée et de la distance : les petits diront ainsi qu’une différence est plus grande si elle est donnée entre tiges plus hautes, ou qu’un bonhomme fait un plus grand saut si la distance qu’il parcourt est située entre un point de départ et un point d’arrivée plus élevés (même si cette distance est plus petite que celle à parcourir entre tiges plus basses). Mais ici encore, il est possible de surmonter de telles difficultés par des explications concrètes.
Méthode. Nous avons conservé la même méthode concentrique clinique que dans nos expériences précédentes (voir Rech. VI).
Pour une même différence et une même distance, les estimations sont relativement stables, et il n’est pas besoin de beaucoup d’essais pour aboutir à une mesure suffisamment précise. En multipliant les essais, il serait cependant possible d’obtenir de légers déplacements, par diminution progressive des effets d’« Einstellung » (comme on le voit déjà en changeant de distances, mais la diminution serait moindre en conservant la même distance).
Nous avons très systématiquement insisté lors de chaque essai, pour que la différence modèle soit bien regardée. Le contrôle est d’ailleurs relativement facile en observant le mouvement des yeux. En particulier, à chaque changement de différence-étalon nous insistons sur cette modification : « Tu vois maintenant c’est plus grand, ça monte plus, on peut mettre plus de doigts, etc., et là aussi il faudra que ce soit plus grand, que ça monte plus, etc. » Les enfants paraissaient d’ailleurs s’en apercevoir d’eux-mêmes et s’exclamaient : « Ça fera bien trois ou quatre doigts », etc. Et cependant, comme on le verra, les erreurs systématiques obtenues ont de quoi surprendre, par leur orientation (tendance à la persévération chez l’enfant) et surtout par leur grandeur. Il importait donc de prendre toutes précautions utiles pour ne pas confondre une incompréhension avec le produit d’une comparaison perceptive.
Les résultats obtenus sont d’ailleurs rassurants à cet égard, en ce sens qu’on trouve une évolution très nette avec l’âge (notamment entre 6 et 8 ans) et des résultats individuels bien dispersés, tandis que, en cas de confusion, on trouverait deux sortes de réponses et de données numériques : celles des sujets qui ont compris et celles des sujets qui n’ont pas compris, sans intermédiaires graduellement échelonnés. Nous pouvons donc affirmer que les erreurs systématiques proviennent bien de facteurs perceptifs et perceptivo-moteurs (modification de la différence en cours de transport, dans l’espace et dans le temps), et non pas d’une incompréhension intellectuelle. On pourra d’ailleurs en trouver une preuve directe dans les résultats de l’expérience V, faite sur les sujets de 6-8 ans et où ces erreurs systématiques diminuent en des proportions considérables. Ajouter que le temps de comparaison a été relativement long chez l’enfant, ce qui indique bien le degré d’attention et d’intérêt des sujets.
§ 2. Résultats numériques🔗
Les erreurs systématiques ont été consignées sur le tableau 1, exprimées en moyennes algébriques et en mm, c’est-à -dire sans les réduire à des valeurs proportionnelles aux différences de 2, 4 et 6 cm. L’intérêt de ces moyennes tient, en effet, avant tout à leurs signes respectifs, chez l’enfant et chez l’adulte, et il importait à cet égard de laisser aux moyennes algébriques leurs valeurs brutes. Ces premières données sont complétées par le pourcentage des cas individuels d’erreurs positives, négatives ou nulles (tabl. 2), qui permet de préciser la portée des erreurs moyennes. Les moyennes des seuils sont consignées sur le tableau 3, également sans proportionnalités. Par contre, les erreurs moyennes (algébriques) proportionnelles aux différences de 2, 4 et 6 cm sont données pour ces trois différences sur le tableau 4 (en prenant pour chaque différence la moyenne des erreurs observées aux distances de 4, 50 et 100 cm). De même les erreurs moyennes proportionnelles ont été calculées (mais cette fois en valeurs arithmétiques, c’est-à -dire indépendamment des signes) pour les
Tableau 1. Erreurs systématiques (moyennes algébriques en mm des erreurs mesurées sur la variable) 5
| Différences (en cm) | 2 | 4 | 6 | 2 (fin) | 6 (fin) | ||||||
|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|
| Distances (en cm) | 4 | 50 | 100 | 4 | 50 | 100 | 4 | 50 | 100 | 100 | 100 |
|
Exp. I Ordre |
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | |
| 6-7 ans (12) | +0,3 | +1,1 | +1,6 | −5,9 | −4,0 | −3,5 | −9,7 | −8,8 | −1,5 | +2,1 | — |
| 7-8 ans (10) | −0,5 | −0,2 | −0,1 | −2,4 | −1,6 | 0,0 | −2,5 | −2,1 | −2,6 | +1,1 | — |
| Adultes (14) | −0,3 | +0,4 | +0,0 | +2,9 | +2,6 | +1,6 | +5,2 | +4,2 | +2,9 | −0,0 | — |
|
Exp. II Ordre |
7 | 8 | 9 | 4 | 5 | 6 | 1 | 2 | 3 | 10 | |
| 6-7 ans (8) | +2,9 | +3,4 | +1,8 | +1,7 | +2,6 | +2,1 | −9,0 | −7,1 | −6,7 | — | −7,1 |
| 7-8 ans (8) | −0,3 | +0,1 | +0,3 | −1,1 | +0,3 | +1,0 | −3,2 | −2,6 | −1,2 | — | −4,0 |
| Adultes (8) | +0,7 | +0,7 | +0,6 | +3,1 | +2,0 | +0,7 | +3,2 | +2,5 | +0,4 | — | +0,6 |
|
Exp. III Ordre |
3 | 2 | 1 | 6 | 5 | 4 | 9 | 8 | 7 | 10 | |
| 6-7 ans (8) | −0,1 | +1,0 | +1,0 | −6,1 | −6,2 | −6,4 | −10,7 | −10,6 | −10,4 | +4,5 | — |
| 7-8 ans (8) | −1,4 | −0,9 | −1,7 | −4,5 | −4,0 | −3,2 | −7,0 | −6,4 | −6,3 | −0,3 | — |
| Adultes (8) | +0,7 | +0,3 | −0,3 | +3,9 | +1,5 | +1,5 | +4,2 | +2,9 | +2,0 | +0,6 | — |
|
Exp. IV Ordre |
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | |
| 6-7 ans (8) | −0,3 | 0,0 | −0,3 | −5,8 | −5,6 | −4,5 | −9,3 | −9,8 | −10,6 | +2,0 | — |
| 7-8 ans (8) | −0,7 | −0,9 | −1,5 | −3,5 | −3,5 | −2,5 | −5,4 | −4,2 | −4,3 | +0,7 | — |
| Adultes (8) | −0,7 | −1,0 | −0,8 | −1,2 | −0,3 | 0,0 | −2,5 | −3,0 | −3,0 | +0,5 | — |
|
Exp. V Ordre |
1 | 2 | 3 | ||||||||
| 6-8 ans (12) | — | −0,2 | — | — | −0,4 | — | −0,6 | — | — | ||
| Mêmes sujets dans les exp. I-III | — | +0,2 | — | — | −4,2 | — | — | — | −9,8 | — | — |
Tableau 2. Pourcentage des cas individuels d’erreurs systématiques selon les signes (pour les trois distances additionnées)
| 2 | 4 | 6 | ||||||||
|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|
| — | 0 | + | — | 0 | + | — | 0 | + | ||
| Exp. I. | 6-7 (36) | 19 | 33 | 48 | 89 | 0 | 11 | 81 | 11 | 8 |
| 7-8 (30) | 33 | 33 | 33 | 43 | 37 | 20 | 70 | 10 | 20 | |
| Ad. (42) | 41 | 28 | 31 | 14 | 19 | 67 | 2 | 17 | 81 | |
| Exp. II. | 6-7 (24) | 33 | 29 | 42 | 25 | 8 | 67 | 84 | 8 | 8 |
| 7-8 (24) | 33 | 38 | 29 | 37 | 21 | 42 | 67 | 12 | 21 | |
| Ad. (24) | 21 | 21 | 58 | 8 | 21 | 71 | 21 | 4 | 75 | |
| Exp. III | 6-7 (24) | 21 | 21 | 58 | 100 | 0 | 0 | 100 | 0 | 0 |
| 7-8 (24) | 71 | 17 | 12 | 92 | 4 | 4 | 88 | 8 | 4 | |
| Ad. (24) | 21 | 46 | 33 | 8 | 17 | 75 | 4 | 25 | 71 | |
| Exp. IV. | 6-7 (24) | 50 | 25 | 25 | 84 | 12 | 4 | 100 | 0 | 0 |
| 7-8 (24) | 63 | 33 | 4 | 96 | 4 | 0 | 96 | 4 | 0 | |
| Ad. (24) | 59 | 33 | 8 | 33 | 38 | 29 | 71 | 8 | 21 | |
| Exp. V. | 6-8 (12) | 33 | 42 | 25 | 42 | 33 | 25 | 33 | 34 | 33 |
| Mêmes sujets (exp. I-III) | 42 | 8 | 42 | 92 | 8 | 0 | 100 | 0 | 0 |
Tableau 3. Valeurs moyennes de l’étendue du seuil (en mm) 6
| Différences (cm) | 2 | 4 | 6 | 2 (fin) | 6 (fin) | ||||||
|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|
| Distance (cm) | 4 | 50 | 100 | 4 | 50 | 100 | 4 | 50 | 100 | 100 | 100 |
| Exp. I. Ordre | 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | |
| 6-7 ans (12) | 3,1 | 4,1 | 4,5 | 7,7 | 8,1 | 9,3 | 13,1 | 13,1 | 13,3 | 7,2 | — |
| 7-8 ans (10) | 4,5 | 5,2 | 5,2 | 8,0 | 9,0 | 9,5 | 11,2 | 10,7 | 9,7 | 6,5 | — |
| Adultes (14) | 1,0 | 1,0 | 0,8 | 3,8 | 4,4 | 4,4 | 6,7 | 6,0 | 5,5 | 2,5 | — |
| Exp. II. Ordre | 7 | 8 | 9 | 4 | 5 | 6 | 1 | 2 | 3 | 10 | |
| 6-7 ans (8) | 6,2 | 5,9 | 5,3 | 9,7 | 8,4 | 7,8 | 13,1 | 12,1 | 12,8 | — | 93 |
| 7-8 ans (8) | 3,7 | 3,7 | 3,3 | 7,2 | 7,5 | 6,2 | 9,0 | 8,8 | 9,6 | — | 9.0 |
| Adultes (8) | 2,1 | 1,8 | 1,8 | 4,6 | 4,6 | 4,0 | 5.0 | 5,0 | 4,5 | — | 4,3 |
| Exp. III. Ordre | 3 | 2 | 1 | 6 | 5 | 4 | 9 | 8 | 7 | 10 | |
| 6-7 ans (8) | 5.0 | 4,6 | 4,3 | 8,1 | 8,4 | 8,7 | 12,5 | 13,1 | 13,4 | 4,6 | — |
| 7-8 ans (8) | 2,1 | 2,1 | 2,5 | 4,6 | 5,8 | 4,3 | 8,1 | 7,8 | 6,8 | 3,4 | — |
| Adultes (8) | 1,5 | 0,6 | 0,6 | 4,6 | 3,1 | 2,8 | 5,3 | 5,3 | 5,3 | 0,9 | — |
| Exp. IV. Ordre | 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | |
| 6-7 ans (8) | 2,8 | 3,7 | 3,7 | 7,8 | 6,8 | 7,1 | 8,7 | 9,6 | 7,8 | 6,5 | — |
| 7-8 ans (8) | 2,8 | 2,5 | 3,4 | 5,8 | 6,5 | 5,6 | 8,1 | 8,4 | 8,4 | 6,0 | — |
| Adultes (8) | 2,5 | 1,8 | 2.1 | 4,6 | 3,7 | 3,4 | 4,0 | 5,0 | 4,6 | 2,5 | |
| Exp. V. Ordre | 1 | 2 | 3 | ||||||||
| 6-8 ans (12) | 2,5 | 5,4 | 6,8 | ||||||||
| Mêmes sujets (exp. I-III) | 5,5 | 9,5 | 12,7 |
Tableau 4. Valeurs proportionnelles des erreurs moyennes (algébriques) pour les différences de 2, 4 et 6 cm
| Exp. | I | II | III | IV | |||||||||
|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|
| Âges | 7(12) | 8(10) | Ad (14) | 7(8) | 8(8) | Ad (8) | 7(8) | 8(8) | Ad (8) | 7(8) | 8 (8) Ad (8) | ||
| Diff. | 2 | +1,0 | —0,3 | +0,0 | +2,7 | +0,0 | +0,7 | +0,6 | −1,3 | +0,2 | −0,2 | −1,0 | −0,8 |
| Diff. | 4 | −2,2 | −0,6 | +1,2 | +1,0 | +0,0 | +0,9 | −3,1 | −1,9 | +1,1 | −2,6 | −1,6 | −0,2 |
| Diff. | 6 | −2,9 | −0,8 | +1,4 | −2,5 | −0,8 | +0,6 | −3,5 | −2,2 | +1,0 | −3,2 | −1,5 | −0,9 |
Â
Tableau 5. Valeurs proportionnelles des erreurs moyennes (arithmétiques) pour les distances de 4, 50 et 100 cm
| Différences | 2 | 4 | 6 | Total | |||||||||
|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|
| Âges | 6-7 | 7-8 | Ad. | 6-7 | 7-8 | Ad. | 6-7 | 7-8 | Ad. | 6-7 | 7-8 | Ad. | |
| Distance | 4 | 2,0 | 1,3 | 1,2 | 2,6 | 1,5 | 1,4 | 3,3 | 1,7 | 1,4 | 2,7 | 1,5 | 1,4 |
| Distance | 50 | 2,1 | 1,1 | 0,9 | 2,4 | 1,5 | 1,2 | 3,2 | 1,5 | 1,2 | 2,6 | 1,3 | 1,1 |
| Distance | 100 | 1,9 | 1,8 | 1,2 | 2,3 | 1,4 | 0,9 | 3,0 | 1,5 | 1,1 | 2,4 | 1,5 | 1,1 |
distances de 4, 50 et 100 cm, en prenant, pour chaque différence de 2, 4 et 6 cm, la moyenne des erreurs obtenues dans les expériences I-IV (tabl. 5).
De ces cinq tableaux, on peut alors tirer les quelques constatations suivantes :
1. Chez l’adulte l’erreur systématique est en moyenne positive lorsque la différence A’ est donnée et que la différence B’ est à construire 7 (exp. I, II et III, tabl. 1 et 2) et en moyenne négative lorsque la différence B’ est donnée et la différence A’ à construire (exp. IV, tabl. 1 et 2).
2. Chez l’enfant, lorsque la différence B’ est donnée et que la différence A’ est à construire, l’erreur systématique moyenne est négative comme chez l’adulte.
3. Par contre, lorsque la différence A’ est donnée et que la différence B’ est à construire, l’erreur systématique moyenne de l’enfant dépend de l’ordre suivi :
a) Quand l’expérience débute par la différence de 2 cm (exp. I et III, tabl. 1 et 2), l’erreur systématique moyenne est positive pour cette différence de 2 cm et devient négative pour les différences de 4 et 6 cm (6-7 ans), ou bien elle est constamment négative (7-8 ans).
b) Quand l’expérience débute par la différence de 6 cm (exp. II, tabl. 1 et 2), l’erreur systématique moyenne est négative pour cette différence de 6 cm puis devient positive pour les différences de 4 et de 2 cm (régulièrement à 6-7 ans, et avec deux exceptions sur six moyennes à 7-8 ans).
4. Si l’on exprime les erreurs systématiques moyennes en valeurs proportionnelles (ce qui revient à diviser par deux les erreurs relatives à la différence de 4 cm et par trois les erreurs relatives à la différence de 6 cm, et en laissant inchangées les erreurs relatives à la différence de 2 cm), on constate (tabl. 4) que ces valeurs proportionnelles augmentent en général avec la grandeur de la différence. Il y a à cela un certain nombre d’exceptions, dues à l’ordre dans lequel ont été faites les expériences et par conséquent à la distribution des erreurs positives et négatives. Mais si l’on examine les erreurs moyennes arithmétiques (tabl. 5), exprimées en valeurs proportionnelles, et que l’on prend la moyenne de ces erreurs pour les trois distances réunies, on trouve une augmentation très régulière des erreurs (proportionnelles) avec l’accroissement de la différence :
| [Différence] | 6-7 ans | 7-8 ans | Adultes |
|---|---|---|---|
| Diff. 2 | 2,04 | 1,44 | 1,17 |
| Diff. 4 | 2,49 | 1,50 | 1,21 |
| Diff. 6 | 3,21 | 1,60 | 1,28 |
5. On constate que cette augmentation est d’autant plus sensible que l’enfant est plus jeune.
6. À considérer, d’autre part, l’évolution des erreurs systématiques moyennes (algébriques) avec les distances de 4, 50 et 100 cm (tabl. 1), on note une diminution de l’erreur avec la distance. Assez régulière chez l’adulte (sauf dans l’exp. IV), cette diminution l’est moins chez l’enfant.
En moyennes arithmétiques (tabl. 5, avec valeurs proportionnelles aux différences), cette diminution des erreurs avec la distance est plus régulière, sauf pour la différence de 2 cm (l’échelle adoptée pour les variables, avec 2,5 mm d’échelon a sans doute été un peu trop grossière pour cette différence de 2 cm).
7. Mais ces divers résultats 1 à  6 ne dépendent pas seulement des facteurs spatiaux en jeu. Ils semblent tous influencés, à des degrés divers, par un facteur temporel tenant à l’ordre de succession des mesures (voir tabl. 1) et qu’il s’agirait de dégager.
En ce qui concerne l’adulte, si l’on tire du tabl. 1 les moyennes (algébriques) des erreurs pour les distances de 4, 50 et 100 cm, en exprimant ces erreurs en valeurs proportionnelles, on trouve :
| Diff. 2 | Diff. 4 | Diff. 6 | |
|---|---|---|---|
| Exp. I | +0,18 | +1,21 | +1,71 |
| Exp. II | +0,74 | +0,98 | +0,69 |
| Exp. III | +0,26 | +1,17 | +1,02 |
| Exp. IV | −0,89 | −0,53 | −0,95 |
On constate alors que parmi les expériences dans lesquelles la différence A’ est donnée et la différence B’ est à construire (exp. I-III), l’erreur observée pour la différence de 6 cm est de beaucoup plus faible dans l’exp. II : or, en cette expérience, c’est précisément par la différence de 6 cm que commencent les mesures. La question se posera donc de savoir si les erreurs relatives aux différences de 4 et de 6 cm sont renforcées par contraste dans les expériences I et III où l’ordre est 2, 4, 6 et si la valeur 0,69 dans l’expérience II reste étrangère à un tel effet.
Mais un tel effet temporel demeure faible et irrégulier chez les adultes, sans doute en raison des nombreux facteurs spatiaux qui interfèrent avec lui dans les présentes expériences.
8. Chez l’enfant, par contre, on observe (tabl. 1) une notable influence de l’ordre de succession temporelle des expériences, mais dans un sens opposé à celui des erreurs adultes. En effet, dans les expériences I, III et IV où l’ordre des différences à transposer est 2, 4 et 6, toutes les erreurs sont négatives sauf certaines des erreurs de départ (pour 2 cm) : la question se posera donc de savoir si la petite différence initiale de 2 cm se conserve en partie, par persévération, et si les différences de 4 et de 6 cm sont ainsi jugées trop petites par influence persévératrice de la première. Au contraire dans l’expérience II où le sujet part de la différence de 6 cm, les erreurs enfantines pour les différences de 4 et de 2 cm sont presque toutes positives : il faudra donc nous demander si la différence initiale (6 cm) est à nouveau conservée en partie, par persévération, et si les différences suivantes (4 puis 2 cm) sont agrandies de ce fait ; notons à cet égard que l’erreur positive, à 6-7 ans tout au moins, est beaucoup plus forte pour la différence de 2 cm dans cette expérience II, que les erreurs de départ dans les expériences I et III.
9. L’expérience V, qui fait abstraction de toute différence-étalon ramène les erreurs de 6-8 ans à une valeur minime : 0,21 ; 0,42 et 0,63 contre 0,19 ; 4, 19 et 9,80 mettant ainsi en évidence le rôle de la différence-étalon dans les expériences I-IV et dans la persévération temporelle que nous venons de décrire en ce qui concerne les résultats de ces niveaux d’âge.
10. Enfin les seuils diminuent tous d’étendue de 6-8 ans à l’âge adulte.
II. Essai d’interprétation🔗
Les résultats que nous venons de décrire mettent en évidence l’existence de deux sortes de facteurs, agissant de façon hétérogène. Les premiers interviennent de façon qualitativement semblable à tous les âges considérés et relèvent du mécanisme des centrations relatives. Les seconds se rapportent à l’action des comparaisons antérieures sur les suivantes et marquent une nette opposition entre l’enfant et l’adulte.
§ 3. Les rapports de centrations relatives🔗
Le transport d’une différence soulève d’abord un problème de rapports entre les grandeurs comparées, problème bien différent de celui de la transposition des grandeurs proportionnelles et qui relève directement de la question des centrations relatives.
Rappelons que A est la plus petite des tiges du couple inférieur (le premier couple des expériences I-III) et B1 la plus grande des tiges du même couple. La différence entre A et B1 est notée A’ et l’on a donc, objectivement B1 = A + A’. Appelons B2 la plus petite des tiges du couple supérieur. On a objectivement B2 = B1 et, dans les expériences I-III, les trois éléments A ; B1 et B2 sont donnés et demeurent invariants. Le quatrième élément C varie au contraire, de manière telle que la différence B’, perçue entre B2 et C (donc C = B2 + B’), soit estimée égale ou inégale à A’, soit B’ = A’ ou B’ ≶ A’.
Or, en une transposition de différences proportionnelles, on aurait, en cas d’égalité, A/B1 = B2/C et A’/A = B’/B, mais B’ > A’. En ce cas, le processus des centrations relatives, qui repose sur des facteurs de proportionnalité, jouerait de la même manière pour l’évaluation de la différence B’ que pour celle de la différence A’ et son influence serait donc négligeable. Au contraire, il s’agit dans la présente expérience, de déterminer une différence B’ qui soit égale, absolument parlant, à la différence A’ donnée entre A et B1. Or, une différence invariante absolument A’ = B’ est une notion propre à l’intelligence et étrangère à la perception. Perceptivement, cette différence reste relative, parce qu’elle n’a nullement la même valeur lorsqu’elle est comparée entre des éléments différents tels que A et B2 ou B2 et C. La raison en est précisément que, comme on vient de le rappeler, la perception est influencée par des facteurs de proportionnalité, lesquels dominent à la fois la loi des centrations relatives et celle de Weber (qui en est un cas particulier) 8.
Supposons, par exemple, que A soit de 8 cm, B1 et B2 de 10 cm et que la différence A’ = 2 cm soit reportée objectivement entre B2 et C, soit B’ = 2 cm et C = 12 cm : en ce cas A’ aura la valeur A/4, soit 0,25A tandis que B’ aura la valeur B/5, soit 0,20 B. Or, une différence de ¼ n’est peut-être pas perçue de la même manière qu’une différence de ⅕. Nous savons, en effet, que dans le cas de deux grandeurs juxtaposées A et A’, le maximum de surestimation relative de A et de sous-estimation relative de A’ est précisément donné pour A’ = A/4 tandis que les valeurs sont déjà quelque peu différentes pour A’ = A/5.
Dans le cas où les tiges en question sont de A = 4 cm ; et B2 = 10 cm et où A’ = 6 cm, c’est au contraire A’ qui sera surestimé et A dévalué. Or la même différence de B’ = 6 cm, reportée entre B2 (10 cm) et C (16 cm), donnera B’ = 0,60 B au lieu de A’ = 1,5A : en cette situation, les différences objectivement égales A’ = B’ = 6 cm auront des valeurs perceptives si différentes que, dans le second couple, c’est B’ qui sera alors dévalué et B2 surestimé. Le transport d’une différence absolue modifie ainsi complètement les rapports perceptifs de centrations relatives.
C’est donc à ce facteur qu’il nous faut recourir tout d’abord, conformément d’ailleurs au principe de nos explications habituelles. Or, dans le cas de la présente expérience, il rend d’emblée compte de deux phénomènes ; 1° que le transport des mêmes différences de 2, 4 et 6 cm donne lieu à des déformations inverses selon que l’on procède de bas en haut (expériences I-III) ou de haut en bas (expérience IV) ; 2° que les déformations soient plus grandes (proportionnellement comme absolument) pour les grandes différences à transporter (4 et surtout 6 cm) que pour les petites (2 cm). Mais comme chacun de ces deux effets interfère avec des influences dues au transport temporel (action des comparaisons antérieures sur les suivantes), il est donc nécessaire, pour les discuter, de tenir compte avec un grand soin de l’ordre de succession des expériences faites.
I. Les comparaisons de bas en haut et de haut en bas🔗
Chez l’adulte les comparaisons de bas en haut donnent toutes lieu à une déformation positive pour des différences A’ de 4 ou de 6 cm, c’est-à -dire qu’il y a sous-estimation de la différence B’ ; donc la différence B’ doit dépasser les valeurs de 4 ou de 6 cm pour être estimée égale à une différence A’ de 4 ou de 6 cm objectivement donnée. Il en est de même à deux exceptions près (expérience I à 4 cm de distance et expérience III à 1 m) lorsque la différence A’ est de 2 cm (les mesures relatives à cette différence étant moins précises à cause de l’échelon adopté). Par contre, en cas de comparaison de haut en bas, l’adulte déforme régulièrement les différences dans un sens négatif (sauf l’expérience IV, N° 6, où la déformation est nulle et l’expérience IV, N° 10, où se manifeste un effet exceptionnel sur lequel nous reviendrons) ; autrement dit, il surestime les différences B’ (et cela d’autant plus qu’elles sont proportionnellement plus grandes).
Chez l’enfant, cette opposition entre les comparaisons de bas en haut et de haut en bas est en général masquée par les effets temporels, car les déformations se présentant lors des premières sont ordinairement négatives. En outre, dans le cas de l’expérience II où les premières mesures non encore sujettes à un effet temporel portent sur des différences A’ de 6 cm (et non pas de 2 cm), les déformations sont également négatives de bas en haut à 6-7 ans (−9,06 % ; −7,19 % et −6,78 %) alors que (à 6-7 ans également), elles le sont aussi de haut en bas pour la même différence A’ = 6 cm (expérience IV : −9,37 ; −9,84 et −10,62 %). Quant à l’enfant de 7-8 ans, on trouve une même distribution dans ces expériences II (de bas en haut avec A’ = 6 cm) et IV : or, toutes ces erreurs négatives de départ (mesures initiales) sont sans doute dues à une fixation plus grande sur B’, c’est-à -dire à une erreur de l’étalon sur la variable, erreur dont nous verrons la probabilité plus loin : § 4, sous II.
Il est donc permis de résumer ces faits en disant que dans la mesure où elle n’est pas masquée par un effet temporel ou par une surestimation de la variable, l’erreur systématique est positive en comparaison de bas en haut et négative en comparaison de haut en bas. Il y a là un premier problème à résoudre.
Or, ce problème comporte une solution simple fondée sur la loi des centrations relatives. En procédant de bas en haut, en effet, les différences A’ sont données dans les rapports objectifs suivants avec la hauteur A (étant entendu que A + A’ = B1), tandis que les différences B’ sont à construire dans des rapports tout autres 9 avec la hauteur B (étant entendu que B2 + B’ = C) :
Différences de bas en haut 10
| Différence donnée | Différence à construire | Rapport du donné A’ au construit B’ | |
|---|---|---|---|
| Différence de 2 cm : | A’ = 0,25 A | B’ = 0,20 B | donc A’ ≶ B’ |
| Différence de 4 cm : | A’ = 0,66 A | B’ = 0,40 B | donc A’ > B’ |
| Différence de 6 cm : | A’ = 1,50 A | B’ = 0,60 B | donc A’ > B’ |
En procédant de haut en bas, on obtient au contraire un renversement exact de la situation, puisque cette fois c’est la différence B’ qui est donnée et la différence A’ qui est à construire :
Différences de haut en bas
| Différence donnée | Différence à construire | Rapport du donné B’ au construit A’ | |
| Différence de 2 cm : | B’ = 0,20 B | A’ = 0,25 A | donc B’ ≶ A’ |
| Différence de 4 cm : | B’ = 0,40 B | A’ = 0,66 A | donc B’ < A’ |
| Différence de 6 cm : | B’ = 0,60 B | A’ = 1,50 A | donc B’ < A’ |
Or, selon la loi des centrations relatives, toute différence X < Y est accentuée perceptivement dans le sens d’une surévaluation de Y et d’une sous-estimation de X, et cela selon certains facteurs de proportionnalité et de maximum qu’il est inutile de rappeler ici 11 : Il est donc clair que A’ sera dévalué par rapport à A, si l’on a A’ < A, et surestimé si l’on a A’ > A ; il en sera de même pour B’ par rapport à  B. Mais, dans la présente expérience, il ne s’agit pas seulement de comparer A’ à A et B’ à B (B2), bien que de tels rapports interviennent nécessairement dans l’effort perceptif du sujet pour reporter la différence A’ sous une forme B’ estimée équivalente. Il s’agit surtout — et c’est là la seule relation imposée par la consigne — de comparer la différence A’ à la différence B’ jusqu’au moment où elles seront évaluées égales l’une à l’autre. Seulement comme A’ et B’ ne sont pas des tiges isolées, à comparer sans plus l’une à l’autre, mais des différences, c’est-à -dire des segments de tige dont l’évaluation perceptive dépend de leur mise en relation avec les longueurs de A et de B, il en résulte que la comparaison de A’ et de B’ dépendra précisément des valeurs relatives inscrites sur les tableaux précédents. Par exemple, si A’ = B’ = 6 cm, alors A’ vaudra 1,50 A et B’ seulement 0,60 B : cela signifie que A’ étant surestimé par rapport à  A et B’ sous-estimé par rapport à  B, ils ne pourront être vus égaux et qu’il faudra une différence B’ bien supérieure (objectivement) à A’ pour qu’elle soit perçue (subjectivement) équivalente.
Bref, en confrontant la différence donnée (modèle) A’ ou B’ à la différence variable B’ ou A’, le sujet ne saura les comparer de manière homogène à cause même du contexte (c’est-à -dire des éléments A et B1 ou B1 et C) dont ces différences font partie. Cela étant, il se produira alors le fait fondamental suivant : la différence donnée dévaluera ou renforcera la différence variable objectivement équivalente, et cela selon leurs valeurs relatives (fournies dans les tableaux précédents); mais, comme l’une est donnée, et par conséquent fixe, et que l’autre est à construire 12, donc susceptible de toutes les variations en vertu des choix successifs du sujet (le jugement portant toujours sur la variable), le rapport A’ > B’ provoquera une erreur en sens inverse de celle due au rapport B’ < A’, selon que la différence à estimer est B’ ou A’. En effet si A’ est donné, le rapport A’ > B’ dévaluera B’, ce qui contraint le sujet à agrandir la différence B’ qu’il est en voie de construire : d’où une erreur positive sur B’. Si au contraire B’ est donné, le même rapport B’ < A’ renforce la différence A’, ce qui oblige le sujet de rapetisser cette différence A’ qu’il est en train de construire : d’où une erreur négative sur A’. C’est ainsi, en définitive, parce que le rapport des déformations est le même (A’ > B’ ou B’ < A’) que l’erreur est inversée selon que le sujet construit la différence B’ ou la différence A’.
On peut donc dire, en règle générale, qu’en procédant de bas en haut la différence donnée A’ est surestimée par rapport à la différence équivalente à construire B’, tandis qu’en procédant de haut en bas la différence donnée B’ est sous-estimée et la différence équivalente à construire A’ est surestimée. Or, on constate l’accord de cette déduction avec les faits. En procédant de bas en haut, la différence à construire B’ étant sous-estimée relativement à la différence donnée A’, le sujet a donc besoin d’une différence B’ objectivement plus grande que la différence donnée A’ pour les percevoir égales : d’où l’erreur constamment positive de l’adulte (expérience I-III), sauf précisément pour la différence de 2 cm (I 1 et III 1) où l’on a A’ = 0,25 A et B’ = 0,20 B. D’où également l’erreur positive de l’enfant dans l’expérience II, lorsque l’ordre de succession (ou les facteurs de centration sur la variable) ne perturbe pas encore ces relations de départ. Au contraire, en procédant de haut en bas, la différence donnée B’ est sous-estimée : la surestimation de la différence à construire A’ entraîne alors une erreur constamment négative chez l’adulte (sauf en IV 10) parce qu’il suffit d’une différence A’ objectivement plus petite pour la percevoir égale à B’.
Au total, on a donc, en appelant E la différence donnée ou étalon et V la différence à construire ou variable :
(1) (EA’ > VB’) → −P (VB’)
et
(1 bis) (EB’ < VA’) → +P (VA’)
où (→) signifie « entraîne » et où −P et +P sont les sous-estimations et les surestimations entraînant respectivement les erreurs positive et négative.
II. Les valeurs respectives de déformation pour les petites et les grandes différences🔗
Les considérations qui précèdent n’expliquent pas seulement le fait au premier abord mystérieux de l’inversion de sens des erreurs pour les mêmes différences objectives de 2, 4 et 6 cm lorsque l’on procède de bas en haut ou de haut en bas, mais aussi cet autre fait intéressant que, en principe, la déformation croît avec les valeurs de la différence. Cette déformation s’accroît d’abord proportionnellement, ce qui va sans dire puisque, si une différence de 6 cm vaut objectivement trois différences de 2 cm, la déformation P relative à 6 cm vaudra au moins trois fois la déformation P relative à 2 cm. Mais il y a plus : la déformation relative aux différences de 6 cm est en réalité plus grande que le triple de la déformation relative aux différences de 2 cm. C’est là le phénomène qu’il s’agit d’expliquer.
Le fait lui-même est difficile à mettre en évidence parce qu’il interfère presque toujours avec des effets temporels (voir au § 2 le tableau 4 et sa discussion sous le chiffre 4). Mais comme les comparaisons de bas en haut ont commencé tantôt par la différence de 2 cm (expériences I et III, comparaisons 1-3), tantôt par la différence de 6 cm (expérience II, comparaisons 1-3), nous pouvons choisir comme témoins les moyennes de ces seuls résultats, en écartant les différences de 4 cm, qui ont toujours été influencées par un effet temporel, et les comparaisons de haut en bas, qui ont toutes commencé par la différence de 2 cm seulement. On trouve alors les moyennes suivantes :
| 6-7 ans | 7-8 ans | Adultes | Moyenne générale | |
|---|---|---|---|---|
| Triple de la déformation sur | 0,81 × 3 | 0,82 × 3 | 0,39 × 3 | 2,02 |
| 2Â cm (I-III)Â : | = 2,43 | = 2,46 | = 1,17 | |
| Déformation sur 6 cm (II) : | 7,67 | 2,41 | 2,08 | 4,03 |
Sans attribuer de valeur métrique exacte à ces chiffres, et malgré l’exception constituée par les résultats obtenus à 7-8 ans, il est néanmoins permis de considérer la déformation portant sur les différences de 6 cm comme plus grande que le triple de la déformation partant sur les différences de 2 cm.
Or, la chose est aisée à expliquer par la loi des centrations relatives (qui est, rappelons-le, une loi statistique, ne valant donc avec quelque précision que pour un grand nombre de mesures). Étant donné que, pour comparer les différences A’ et B’ le sujet les centre du regard en tant que segments déterminés de tiges rectilignes, les déformations portant sur la différence à construire B’ ne seront pas seulement fonction du rapport entre A’ et A ainsi qu’entre B’ et B, comme on l’a vu sous I, mais elles dépendront aussi du rapport entre A’ et B’ eux-mêmes, c’est-à -dire de l’inégalité de valeurs proportionnelles existant entre ces différences A’ et B’ perçues en tant que longueurs déjà modifiées par les déformations précédentes. En d’autres termes, la différence A’ étant surestimée par rapport à  B’, et la différence B’ étant par conséquent sous-estimée par rapport à  A’, il s’y ajoute le fait que ces inégalités n’auront pas la même valeur selon les grandeurs objectives en jeu. En effet, dans le cas des différences de 2 cm, le rapport A’/B’ est voisin de l’unité, puisque A’ vaut 0,25 A et que B’ vaut 0,20 B : d’où 0,25/0,20 = 1,25. Au contraire, dans le cas des différences de 6 cm, A’ vaut 1,5 A et B’ vaut 0,60 B, ce qui donne un rapport de valeur double : 1,50/0,60 = 2,50. Mais, bien que les résultats empiriques donnent aussi, en moyenne générale, un rapport de 1 à  2 (2,02 et 4,03), l’écart devrait être encore plus fort entre les résultats trouvés pour les différences de 2 et de 6 cm, car, entre les déformations pour A’ = 1,5A et pour B’ = 0,6 B, il y a même changement de signe (A’ est ici surestimé par rapport à  A et B’ sous-estimé par rapport à  B). En l’absence de données plus nombreuses, contentons-nous donc d’exprimer l’écart sous la forme suivante :
(2) D (EA’0,25 > VB’0,26 < D (EA’1,50 > VB’0,60)
où les nombres 0,25 ; 0,20 ; etc., désignent les valeurs respectives de A’ par rapport à  A et de B’ par rapport à B ; et où D représente la valeur de la différence exprimée dans la parenthèse par l’inégalité >.
Cette inégalité suffit alors à expliquer pourquoi la déformation −P (VB’) est proportionnellement plus grande pour une différence de 6 cm que pour une différence de 2 cm.
§ 4. Les effets de succession temporelle🔗
Les effets spatiaux de centrations relatives dont il vient d’être question se combinent avec des effets temporels. Parmi l’ensemble des effets temporels possibles, on peut ramener ceux qui interviennent ici soit à des transports ou transpositions temporels, avec composition des relations successives suivant des lois analogues aux précédentes, soit à de simples persévérations. Et ces effets temporels sont même si importants qu’ils aboutissent en certains cas jusqu’à une inversion complète du sens des déformations, comme on le voit en comparant par exemple les mesures de bas en haut dans les expériences I et II chez l’enfant de 6-7 ans. Il importe donc de dégager aussi précisément que possible la signification de ces nouveaux effets.
Le premier point à souligner est que les deux sortes d’effets temporels dont nous venons de supposer l’existence aboutissent à des résultats opposés. On constate par exemple que dans l’expérience I les courbes de l’adulte et de l’enfant s’engagent en sens contraires : déformation positive toujours plus forte chez l’adulte et déformation négative croissante chez les petits. Pourtant ces deux courbes témoignent l’une et l’autre d’effets temporels, comme le prouve la comparaison respective des valeurs de 6-7 ans et de l’adulte dans l’expérience I et dans l’expérience II (notamment pour les différences de 2 et de 6 cm). Il faut donc bien envisager la possibilité de deux sortes au moins d’effets temporels et ceci en conformité avec tout ce que nous avons vu jusqu’ici de ces sortes d’effets chez l’adulte et chez l’enfant : d’une part, les effets provenant d’une mise en relation entre les données antérieures et les données ultérieures, comprenant notamment les effets sériaux que l’on observe dans les comparaisons ascendantes et descendantes en général ; d’autre part, les effets de simple persévération consistant en la conservation plus ou moins passive d’une attitude antérieure. Or, tandis que les premiers de ces deux sortes de processus aboutissent, en cas de différences suffisantes, à des phénomènes de contraste renforçant les inégalités en jeu, les processus de persévération se manifestent au contraire par un défaut d’adaptation aux données nouvelles et par une sorte de compromis entre elles et les données antérieures. En d’autres termes, passant d’une différence de 2 cm à une différence de 4 ou de 6 cm, le sujet soumis aux processus du premier type surestimera ces plus grandes différences sous leur forme de différence donnée ou étalon (par opposition à la différence à construire), tandis que le sujet soumis à un effet de persévération continuera de reporter des petites différences ou du moins reportera des différences plus petites que s’il n’avait pas commencé par celles de 2 cm.
I. La transposition temporelle chez l’adulte🔗
Nous appellerons « transposition temporelle » les processus du premier des deux types distingués à l’instant, c’est-à -dire ceux qui impliquent une mise en relation active entre les différences-étalons antérieures et les différences-étalons ultérieures. Selon ce que nous savons par les Recherches précédentes (notamment V et XIV), cette transposition temporelle augmente d’importance avec l’âge. Aussi est-ce essentiellement chez l’adulte que nous la trouvons à l’œuvre dans la présente Recherche, ce qui ne signifie pas qu’elle soit entièrement absente chez l’enfant ni que la persévération ne se manifeste jamais chez l’adulte.
Suivons une à une, de ce point de vue, les expériences I à  IV, en leurs résultats de niveau adulte.
Expérience I. Lorsque la différence de 4 cm succède à la différence de 2 cm, l’étalon A’ = 4 cm (= 0,66 A) est surestimé par rapport à l’étalon A’ = 2 cm (= 0,25 A). Comme cette différence-étalon A’ = 4 cm est déjà surestimée par rapport à la différence à construire B’ = 4 cm (= 0,40 B) (voir § 3 sous I), l’effet de succession temporelle renforce ici l’effet spatial de centrations relatives. Il en est a fortiori de même lorsque le sujet passe à la différence-étalon A’ = 6 cm (= 1,50 A) après celles de 4 et de 2 cm.
Nous pouvons formuler la chose de la façon suivante. Soit A’2 la différence-étalon de 2 cm, A’4 celle de 4 cm et A’6 celle de 6 cm. Soit la relation A’4 (> A’2) signifiant que le sujet perçoit la différence A’4 comme plus grande que A’2. Soit la relation A’4 (> A’2) > A’4 signifiant que, si le sujet établit un rapport entre A’4 et A’2, il perçoit la différence A’4 comme plus grande que s’il la considère isolément. On a alors :
(3) A’4 (> A’2) > A’4 et A’6 (> A’4 > A’2) > A’.
Lorsqu’enfin, après la comparaison 9 (différence de 6 cm à 1 m de distance) le sujet revient à la différence-étalon de A’ = 2 cm (comparaison 10), l’étalon A’ = 2 cm est sous-estimé par rapport à A’ = 6 cm, d’où une surestimation relative de la différence à construire B’ = 2 cm, donc une légère déformation négative (— 0,09) due aux effets :
(3 bis) A’2 (< A’6) < A’2
Bref, durant les comparaisons 4-9 l’effet spatial primaire est renforcé par l’effet temporel de transposition, d’où une déformation positive des estimations 7-9 plus grande que dans l’expérience II. Mais, au retour à la différence A’ = 2 cm, l’effet est inverse.
Expérience II. Durant les comparaisons initiales portant sur la différence-étalon A’ = 6 cm, l’effet spatial est seul en jeu et l’erreur positive est donc plus faible que dans les expériences I et III pour la même différence A’ = 6 cm (2,08 de moyenne pour les comparaisons 1-3 contre 4,10 et 3,07 dans les expériences I-III). Lorsque le sujet passe ensuite à la différence de 4 cm, l’étalon A’ = 4 cm est légèrement déprécié par rapport à l’étalon A’ = 6 cm, d’où un affaiblissement moyen de l’erreur positive portant sur la différence de 4 cm (moyenne + 1,97 pour les comparaisons 4-6, par opposition aux comparaisons 4-6 des expériences I et III qui donnent en moyenne + 2,43 et + 2,34). La différence de 2 cm fournit un résultat peu clair (persévération ou effets de l’échelon ?). Par contre, lorsque de la différence de 2 cm (comparaison 9) on remonte enfin à la différence de 6 cm (comparaison 10), l’étalon A’ = 6 cm est surestimé par contraste, d’où la dévaluation de la différence à construire B’ = 6 cm et l’erreur positive (+0,62 légèrement plus forte que dans la comparaison 3, soit +0,47).
De tels effets, dans la mesure où ils sont significatifs et ne relèvent pas du hasard seul, sont à écrire sous la forme réciproque de (3) et (3 bis) :
(4) A’4 (< A’6) < A’4
et
(4 bis) A’6 (> A’2) > A’6
Expérience III. Cette expérience donne en gros les mêmes résultats que l’expérience I, sauf que pour chaque différence de 2,4 et 6 cm la comparaison débute par la distance de 1 m et se termine avec celle de 4 cm. Il en résulte alors un affaiblissement des effets de transposition temporelle (déjà légers lors des expériences précédentes), puisque la distance atténue les inégalités perceptives en vertu de la décentration. C’est sans doute pourquoi, notamment, les erreurs positives sont plus faibles dans les comparaisons 7-9 que dans l’expérience I et le retour à la différence A’ = 2 cm (comparaison 10) ne produit pas d’effet temporel.
Expérience IV. Contrairement aux expériences I à  III, l’expérience IV présente comme l’expérience II un effet de transposition temporelle agissant en sens contraire de l’effet spatial, ce qui explique pourquoi les erreurs systématiques présentées par l’adulte en cette expérience sont, en négatif, plus faibles que les erreurs positives propres aux expériences I et même III. En effet, le passage de la différence-étalon B’ = 2 cm à celle de 4 cm a pour effet de surévaluer cette différence-étalon B’ = 4 cm, ce qui diminue d’autant la différence perceptive entre cet étalon B’ = 4 cm (= 0,40 B) et la différence à construire A’ (= 0,66 A) : il en résulte que A’ est moins surestimé et que l’erreur négative est moins forte. Il en est de même lorsque, passant de l’étalon B’ = 4 cm à la différence-étalon B’ = 6 cm (= 0,60 B), ce qui diminue sa différence avec la différence à construire A’ = 6 cm (= 1,50 A). C’est pourquoi les erreurs demeurent faibles dans les comparaisons 4 à  9 où intervient l’effet temporel.
Par contre, lorsque enfin le sujet revient de la différence de 6 cm (comparaison 9) à la différence-étalon B’ = 2 cm (comparaison 10), il devrait y avoir dépréciation de cet étalon, donc renforcement de la différence à construire A’ et erreur négative accrue : l’erreur observée étant au contraire positive, il faut alors admettre ou qu’il s’agit d’un cas fortuit, ou que la dévaluation a porté sur la variable A’ (l’étalon B’ = 2 cm étant déjà connu des sujets par le début de l’expérience, ils peuvent avoir transposé les valeurs précédentes sur la variable) ou qu’il s’agit d’une persévération comme chez l’enfant.
D’une manière générale, il importe de noter que, si les effets temporels observés chez l’adulte obéissent ainsi dans les grandes lignes aux lois de la transposition temporelle (avec effet de contraste), ils sont beaucoup plus faibles que les effets temporels dont nous allons parler maintenant chez l’enfant. Si l’on confronte chez l’enfant et chez l’adulte les résultats de la comparaison 10, qui présente le maximum d’effet temporel (différence de 2 cm dans les expériences I, III et IV et de 6 cm dans l’expérience II) avec ceux de la comparaison correspondante (3 ou 1), on trouve au total (en valeurs absolues) un écart moyen entre les deux comparaisons de 3,26 chez l’enfant et de seulement 0,66 chez l’adulte. La transposition temporelle dont on vient de voir les effets chez l’adulte ne joue donc dans ce genre de comparaisons qu’un rôle secondaire par rapport aux relations spatiales actuelles, c’est-à -dire que l’adulte analyse mieux chaque situation en elle-même, tandis que l’enfant est davantage dominé par la persévération due aux situations antérieures. Il s’y ajoute la possibilité de certaines persévérations chez l’adulte lui-même, l’erreur temporelle moyenne pouvant donc en certains cas, présenter un compromis entre des effets contraires de contraste par transposition des relations et d’assimilation par persévération simple.
II. La persévération chez l’enfant🔗
Le fait que les erreurs temporelles soient, dans les résultats de la présente recherche, plus importantes chez l’enfant que chez l’adulte constitue un paradoxe : en règle générale, en effet, les actions temporelles augmentent d’intensité avec l’âge. Par contre, en second lieu, l’erreur temporelle de l’enfant est, ici comme d’habitude, orientée en sens contraire de celle de l’adulte et semble donc relever d’un processus distinct de celui de la transposition active. Ces deux circonstances réunies — erreur temporelle plus forte et de sens contraire — ont même pour résultat le fait que, dans les expériences I et III, les courbes des erreurs sont presque exactement et symétriquement opposées chez l’enfant et chez l’adulte. Il s’agit donc de trouver une explication de ce fait, et une explication qui rende compte en même temps de la similitude relative des courbes dans le cas des expériences II et IV.
Or, une interprétation simple se présente d’emblée à l’esprit en ce qui concerne les erreurs temporelles des petits : au lieu de transposer les différences-étalons précédentes sur les suivantes et de provoquer ainsi un effet de contraste, et au lieu d’analyser chaque situation en elle-même en se soumettant aux relations spatiales en jeu, l’enfant paraît, une fois adapté à une différence donnée, la conserver plus ou moins inconsciemment au cours des comparaisons suivantes (que les nouvelles différences soient supérieures ou inférieures), comme s’il y avait simple persévération de l’attitude acquise ou fixation à une sorte de « modèle interne » fourni par les comparaisons précédentes 13. Essayons de contrôler, expérience par expérience, la valeur de cette interprétation, tout en recherchant s’il ne pourrait pas s’en présenter d’autres aussi générales, ce qui poserait la question de leurs relations mutuelles.
Expérience I. La différence initiale de 2 cm donne lieu, comme chez l’adulte, à des erreurs soit positives soit négatives, c’est-à -dire que tantôt la différence-étalon A’ déprécie la variable B’ tantôt l’inverse. Mais, dès la comparaison suivante, les différences de 4 et de 6 cm ne provoquent plus que des erreurs négatives croissantes, comme si, ayant débuté par construire de petites différences B’, le sujet continuait à en reproduire de trop petites sans prêter une attention suffisante aux nouvelles différences-étalons A’. D’autre part, revenant, après la comparaison 9 (différence de 6 cm) à une différence de 2 cm (comparaison 10), l’enfant reporte cette fois-ci une différence trop grande (erreurs positives de +2,18 et +1,10), comme s’il ne pouvait pas, après des différences supérieures, revenir d’emblée à une différence de 2 cm.
Mais ces mêmes réactions pourraient s’expliquer d’une autre manière en leur appliquant le schéma des transpositions temporelles qui nous a servi tout à l’heure pour l’adulte : il suffirait d’admettre qu’après avoir construit une différence de 2 cm, l’enfant, en passant aux différences de 4 puis de 6 cm, surestime par contraste non par les différences-étalons A’ de 4 et de 6 cm (comme l’adulte), mais bien les différences variables elles-mêmes, c’est-à -dire les différences B’ oscillant autour de 4 et de 6 cm : les surestimant, il se contenterait alors de différences objectivement trop petites, d’où l’erreur négative. Si l’on s’oriente vers ce second type d’explication, l’élément de persévération se manifesterait alors par le fait que l’enfant néglige la nouvelle différence-étalon A’ pour s’occuper davantage de la différence à construire B’. Quant à savoir pourquoi il y aurait transposition temporelle plus forte que celle de l’adulte, ce serait précisément parce que l’enfant, malgré les précautions prises (voir Technique § 1), serait centré surtout sur la construction même de la différence B’, c’est-à -dire sur le choix des variables qu’on lui présente successivement, tandis que l’adulte est surtout préoccupé d’une comparaison précise en fonction des différences-étalons A’.
Expérience II. Débutant cette fois par les différences de 6 cm, puis passant à celles de 4 et de 2 cm, l’enfant reporterait par persévération des différences trop grandes, d’où les erreurs positives pour 4 et 2 cm (remarquables surtout chez l’enfant de 6-7 ans pour une différence A’ de 2 cm : +2,97 à 4 cm de distance et +3,44 à 8 cm). Ainsi, même lorsque, pour 6 cm de différence, l’enfant débute par une erreur négative (par surestimation de la variable), il reporte ensuite pour 4 et 2 cm des différences en majorité trop grandes. Bref, l’erreur pour 4 et 2 cm est en moyenne positive comme chez l’adulte, mais pour des raisons toutes différentes, et analogues par ailleurs à celles qui produisent l’erreur négative dans l’expérience I. La preuve en est que, revenant enfin de la différence de 2 cm à celle de 6 cm (comparaison 10), l’enfant donne alors par persévération une différence trop petite, d’où la grande erreur négative pour B’ −2 cm (−7,19 et −4,06, tandis qu’en cette même expérience la comparaison 10 donne chez l’adulte une erreur en moyenne positive pour les raisons qu’on a vues).
Or, ici encore, on pourrait expliquer toutes ces mêmes réactions de l’enfant en termes de surestimation ou de sous-estimation par contraste, mais à la condition de faire porter les effets de transposition temporelle sur les seules variables ou différences à construire B’ et non pas sur les différences-étalons A’ : la sous-estimation par contraste des B’ de 4 cm en partant des B’ de 6 cm (ou des B’ de 2 cm en partant des B’ de 4 et 6 cm) expliquerait alors l’erreur positive, tandis que la surestimation par contraste des B’ de 6 cm en partant des B’ de 2 cm (comparaison 10) expliquerait l’erreur négative (c’est-à -dire la différence construite insuffisante).
Expérience III. Les processus sont les mêmes qu’en I et peuvent donc donner lieu aux deux sortes d’explications analogues. On n’observe, en effet, entre les exp. I et III que deux différences qualitatives. D’abord les comparaisons 1-3 à 7-8 ans (2 cm de différence) donnent une erreur négative, par surestimation de la variable. D’autre part, la comparaison 10 à 7-8 ans donne une légère erreur négative par contraste. Sinon tous les faits observés sont analogues à ceux de l’expérience I.
Expérience IV. Enfin les comparaisons de haut en bas donnent lieu aux mêmes erreurs négatives, chez l’enfant, que les comparaisons de bas en haut : or, cela est naturel s’il y a persévération des différences à construire initiales (2 puis 4 cm) et cela l’est aussi s’il y a transposition temporelle mais portant en majeure partie sur les mêmes différences à construire par opposition aux différences-étalons. Quant au retour final (comparaison 10) à la différence de 2 cm, il y a erreur positive, ce qui va à nouveau de soi dans les deux interprétations. — Les erreurs négatives propres à cette expérience IV convergent donc avec celles de l’adulte (comme c’était le cas des erreurs positives de l’expérience II), mais, comme on le voit à nouveau, pour de toutes autres raisons ; par contre les résultats de la comparaison 10 semblent analogues, comme on l’a vu, dans le cas particulier.
En conclusion, les effets temporels chez l’enfant semblent obéir à un processus très régulier dans les grandes lignes, et susceptible de deux interprétations parallèles : persévération des différences antérieures, ou transposition de ces différences avec effet de contraste, mais portant sur les seules différences à construire et non pas sur les différences-étalons.
Or, à l’analyse, on aperçoit facilement que ces deux sortes d’interprétations, susceptibles l’une et l’autre de rendre compte des réactions propres à l’enfant, reviennent en définitive au même. Pourquoi, en effet, l’enfant transposerait-il les différences antérieures sur les suivantes en faisant porter les surestimations ou sous-estimations par contraste sur les variables à choisir bien plus que sur les différences-étalon 14 ? C’est qu’il se soucie relativement peu des étalons actuels eux-mêmes, ce qui revient précisément à dire qu’il reste attaché à ses comparaisons antérieures, donc qu’il y a persévération. Réciproquement, si l’enfant demeure fixé par persévération aux différences plus petites qu’il vient de construire antérieurement, en se contentant donc de différences actuelles trop petites, il est conduit par cela même à surestimer ces dernières par rapport au nouvel étalon, (plus grand que le précédent) : soutenir que l’enfant construit une différence actuelle trop petite parce qu’il reste fixé à une différence antérieure encore plus petite équivaut alors à dire qu’il surestime la différence dont il se contente actuellement (d’où le fait qu’il la construit trop petite), et cela sous l’influence de la différence antérieure. Il faut bien comprendre, en effet, que si la persévération entraîne une assimilation de la différence à construire actuelle et de la différence antérieurement construite, cette assimilation porte sur l’orientation même du choix, c’est-à -dire sur le fait de chercher la variable équivalente parmi les plus petites, tandis que, du point de vue purement perceptif, la variable choisie comme égale (donc choisie parmi les petites à cause de cette persévération ou de cette assimilation) est évaluée suffisamment grande (elle est en fait plus grande que la précédente), ce qui revient donc bien à admettre qu’elle est surestimée comme s’il y avait contraste : la persévération dans le choix de l’équivalence n’exclut donc pas mais implique une certaine transposition temporelle aboutissant à la surestimation de la variable choisie trop petite (et estimée égale au nouvel étalon). Les deux interprétations reviennent ainsi au même par le fait que cette transposition comme cette persévération portent surtout sur les différences variables (différences à construire), et non pas surtout sur les différences-étalons comme chez l’adulte. C’est d’ailleurs pourquoi cette sorte de transposition persévératrice ne suppose pas la même activité de mise en relations que la transposition adulte : négligeant en partie les étalons pour mettre tout l’accent sur les différences à construire, elle ne procède que sur des relations incomplètes, par opposition à ces relations complexes, simultanément spatiales (étalons × variables) et temporelles (étalons antérieurs × étalons actuels) que nous avons décrites chez l’adultes : preuve en soit que chez l’enfant les effets temporels dominent entièrement les effets spatiaux lorsque tous deux sont en conflit, tandis que, chez l’adulte, il y a composition des deux.
Si nous cherchons à formuler les rapports en jeu, la différence entre l’enfant et l’adulte se réduit alors à ceci : chez l’adulte, l’étalon précédent plus petit EA’2 renforce l’étalon ultérieur plus grand EA’4 et cet effet s’ajoute à la manière dont l’étalon EA’4 déprécie la variable VB’, d’où l’erreur positive +PB’, puisqu’il s’agit alors de construire une variable assez grande pour être vue égale à EA’4 ; chez l’enfant, au contraire, la différence variable antérieure plus petite VB2 renforce la différence plus grande VB’4 au point que celle-ci est surestimée par rapport au nouvel étalon EA’, d’où l’erreur négative −PB’, puisqu’il suffit de construire une variable VB’, trop petite pour qu’elle soit vue égale à l’étalon EA’ On a ainsi (pour les expériences I et III) :
(5) Adultes : [EA’4 (> EA’2) > EA’4] + [EA’4 > VB’4] → −P (VB’4)
où −P(VB’4) est la sous-estimation de la différence variable entraînant l’erreur positive, c’est-à -dire la construction d’une différence trop grande.
Il en sera de même pour EA6 et VB6 par rapport à EA’, et à VB’,
(6) Enfants : {[VB’4 (> VB’2) > VB’4] [VB’4 > EA’4]} → +P (VB’4)
où +P(VB’4) est la surestimation de la variable entraînant l’erreur négative, c’est-à -dire la construction d’une variable trop petite.
Cette dernière formule recouvre donc simultanément les effets de persévération et ceux de surestimation de la variable : c’est parce qu’il y a persévération que les différences-étalons EA4 sont sous-estimées (faute de centration suffisante sur eux) et que les différences à construire VB4 sont surestimées, donnant alors lieu à la construction d’une différence trop petite analogue à la précédente VB’2.
Dans le cas de l’expérience II, où les comparaisons commencent par les grandes différences, il y a alors renversement de l’erreur chez l’enfant et simple affaiblissement chez l’adulte. Chez celui-ci, la formule (5) donne un résultat indéterminé :
(7) Adultes : [EA’2 (< EA’4) < EA’2] + [EA’2 > VB’2] → ±P (VB’2)
Mais comme l’effet spatial est plus fort que l’effet temporel, le résultat est −P (VB’2), c’est-à -dire une erreur positive, mais plus faible qu’en (5).
Chez l’enfant, par contre, on a :
(8) Enfants : [VB’2 (< VB’4) < VB’2] → [VB’2 < EA’2] → −P (VB’2)
la sous-estimation −P de VB’2 entraînant alors une erreur positive, c’est-à -dire la construction d’une différence trop grande en analogie avec VB’4 et VB’6. L’étalon EA’2 est ici surestimé, non pas en lui-même (centration privilégiée) mais relativement à la différence variable VB’2 qui est dévaluée.
Par contre, dans le cas des comparaisons de haut en bas (expérience IV), le mécanisme des relations adultes est inversé, tandis que celui de l’enfant demeure ce qu’il est en (6). On a d’abord :
(9) Adultes : [EB’4 (> EB’2) > EB’4] + [EB’4 < VA’4] → ±P (VA’4)
Mais comme l’effet spatial de comparaison entre l’étalon et la variable l’emporte sur l’effet temporel, on a + P(VA’4), c’est-à -dire une erreur négative.
Chez l’enfant, on a au contraire :
(10) Enfants : [VA’4 (> VA’2) > VA’4] [VA’4 > EB’4] → +P (VA’4)
d’où l’erreur négative sur VA’4 analogue à celle de l’expérience I (formule 6).
§ 5. Le rôle de la distance🔗
Un phénomène qui semble assez courant, sans être pour autant très général, est la diminution des erreurs avec l’augmentation de la distance entre les tiges constituant la différence-étalon et celles servant à la construction de la différence demandée (voir tableau 5). Il s’agit ainsi à la fois de rendre compte de ce phénomène lorsqu’il se produit et d’expliquer pourquoi il n’est pas constant.
Le schéma qui précède permet cette double interprétation. En effet, l’explication adoptée des relations entre la variable et l’étalon (§ 3 sous I) suppose une action réciproque de la différence-étalon sur la différence à construire, avec possibilité d’une influence particulière de l’une ou de l’autre selon l’interférence de ces relations spatiales avec les effets temporels. Il importe donc d’interpréter séparément le rôle de la distance dans chacun de ces deux cas. Or, nous avons cru pouvoir admettre que l’une de ces deux situations s’observait surtout chez l’adulte, pour qui les interactions spatiales entre la différence-étalon et la variable dominent les effets temporels, tandis que chez l’enfant il y a simultanément prédominance des effets temporels de persévération et fixation sur la différence à construire. On peut dès lors s’attendre à ce que le rôle de la distance ne soit pas le même chez l’adulte et chez l’enfant et requière par conséquent deux sortes d’explications différentes.
Les résultats obtenus autorisent cette manière de voir. Il existe, en effet, une opposition frappante entre les deux situations : chez l’adulte, l’erreur diminue régulièrement avec la distance dans toutes les expériences où la comparaison se fait de bas en haut (expériences I-III), seules les comparaisons de haut en bas (expérience IV) donnant lieu deux fois sur trois à une augmentation de l’erreur avec la distance ; chez l’enfant au contraire la diminution de l’erreur avec la distance ne se produit en moyenne que dans les deux tiers des cas (c’est-à -dire des différences de 2, 4 et 6 cm selon les dispositifs des expériences I-IV, soit 12 sortes de cas pour 6-7 ans et 12 pour 7-8 ans), tandis que, dans un tiers environ des cas, il y a augmentation de l’erreur ; d’autre part, la dispersion des augmentations ou des diminutions d’erreurs avec la distance semble fortuite et n’est tout au moins pas liée à la différence entre les comparaisons de bas en haut et de haut en bas. Tout se passe donc bien comme si les transformations régulières de l’erreur avec la distance étaient liées à certaines interactions spatiales entre la différence-étalon et la différence à construire, interactions générales mais surtout visibles chez l’adulte, et comme si cette régularité disparaissait sitôt qu’interviennent une fixation privilégiée sur la différence à construire et les facteurs temporels de persévération, c’est-à -dire les deux sortes d’influence particulièrement représentées chez l’enfant.
Partons donc de l’adulte, ou, plus précisément des relations générales, qui se manifestent plus clairement chez lui que chez l’enfant, entre la différence donnée et celle qui est à construire. On se rappelle que ces relations, dont nous avons tiré l’explication des erreurs positives dans les comparaisons de bas en haut et négatives en sens inverse, tiennent au fait qu’une différence métriquement invariante de 2, 4 ou 6 cm n’est pas perceptivement la même selon qu’elle est donnée entre des longueurs plus petites (8 et 10 cm, etc.) ou plus grandes (10 et 12 cm, etc.) : les erreurs observées sont ainsi provoquées par l’hétérogénéité de la structure d’ensemble composée par les quatre tiges, celles de gauche constituant un couple plus bas, avec différence relativement accrue, que celles de droite (expériences I à  III), ou l’inverse (expérience IV). Il est alors évident, si telle est la raison des erreurs de type spatial, que l’accroissement de la distance entre les deux couples de tiges exercera un rôle dans le sens de l’homogénéité entre ces deux couples, donc de la diminution de l’erreur : l’opposition perceptive entre des couples de 8-10, 6-10 et 4-10 cm, d’une part, et 10-12, 10-14 et 10-16 cm, d’autre part, est beaucoup plus sensible de près (4 cm entre B1 et B2), puisque les quatre tiges forment alors entre elles une figure bien définie, dont l’asymétrie saute pour ainsi dire aux yeux, et beaucoup moins à 50 ou 100 cm de distance, lorsqu’il n’y a plus figure proprement dite (l’asymétrie ne choque plus ou presque plus) et que l’écart horizontal dévalue les hauteurs. Il est donc normal que l’erreur diminue avec la distance. Mais il reste à comprendre comment, et pourquoi les seules exceptions adultes portent sur l’expérience IV.
Or, il suffit à cet égard d’admettre que toute différence diminue au cours de son transport, ce qui constitue, on le remarque, l’hypothèse le plus en accord avec les considérations précédentes. S’il en est ainsi, et à supposer en certains cas l’existence de transports plus importants de la différence-étalon sur la différence à construire que l’inverse, la probabilité de diminution de l’erreur systématique ne sera pas la même pour les expériences I-III (transport de l’étalon de bas en haut) et pour l’expérience IV (transport de l’étalon de haut en bas). Dans le premier cas, la différence-étalon EA’ étant surestimée par rapport à la différence à construire VB’, l’affaiblissement de la différence au cours du transport diminuera donc proportionnellement davantage l’étalon EA’ que la variable VB’ : d’où une réduction avec la distance de l’erreur spatiale positive, puisque celle-ci est précisément due à la surestimation de EA’ relativement à  VB’. De plus une majorité de transports de l’étalon sur la variable ne modifiera pas l’effet, et renforcera même cette diminution de l’erreur avec la distance. Dans le cas de l’expérience IV, au contraire, c’est l’étalon EB’ qui est sous-estimé et la variable VA’ surestimée (d’où l’erreur négative) : si l’affaiblissement de la différence au cours du transport est proportionnellement la même pour l’étalon et pour la variable et que l’importance des transports soit pareille dans les deux sens, il y aura simplement diminution de l’erreur négative (ce que nous avons observé dans les comparaisons 4 à  6 portant sur EB’ = 4 cm) ; par contre, il suffira qu’il se produise une majorité de transports de l’étalon sur la variable pour que l’étalon EB’, déjà sous-estimé de près, soit encore plus dévalorisé avec la distance : l’erreur négative en sera alors renforcée (ce que l’on constate effectivement pour les comparaisons 1-3 et 7-9, c’est-à -dire pour les différences EB’ de 2 et de 6 cm).
Ainsi les effets de la distance s’expliquent aisément chez l’adulte, et en accord avec l’interprétation que nous avons été conduits à donner de ses erreurs systématiques elles-mêmes. Quant à l’enfant, et toujours de façon cohérente avec l’explication adoptée pour les effets spatiaux et temporels qui prédominent chez lui, il suffit alors d’admettre que les relations > précédentes sont en partie voilées par les effets de persévérations, et conséquemment par une influence prépondérante des différences variables à construire, pour que l’on comprenne l’irrégularité de ses réactions à la distance. D’une part, on retrouve chez lui, et dans une proportion d’environ deux tiers, le même affaiblissement de l’erreur avec la distance, ce qui démontre que, sous la diversité des effets temporels, il existe bien à tout âge, le même ensemble de relations spatiales entre l’étalon et la variable, relations productrices de l’erreur que l’on pourrait appeler initiale. Mais, d’autre part, on observe dans un bon tiers des cas une réaction contraire d’augmentation de l’erreur avec la distance, ce qui indique par ailleurs l’intervention de facteurs nouveaux.
En quoi peuvent alors consister de tels facteurs ? Tout semble indiquer une distribution fortuite de ces augmentations de l’erreur avec la distance. Elles ne dépendent pas du transport de bas en haut ou de haut en bas, car l’expérience IV en provoque à peine davantage que les dispositifs I à  III. Elles ne dépendent pas non plus du caractère positif ou négatif des erreurs systématiques enfantines, car l’expérience II fournit un tiers d’augmentation comme les expériences I et III. Lorsque l’on commence par la distance de 100 cm, comme dans l’expérience III, on retrouve un tiers de cas comme dans l’expérience I où la distance initiale est de 4 cm. On ne voit pas non plus de relation directe avec la succession temporelle, car on retrouve un tiers d’augmentation en moyenne dans les comparaisons 1-3 (donc les premières) comme dans les comparaisons 4-6 ou 7-9.
Il ne subsiste donc qu’une interprétation plausible, en fonction des mécanismes précédemment invoqués, mais elle suffit à rendre compte des faits et de leur distribution fortuite. Du moment que les facteurs initiaux sont dominés, chez l’enfant et dans la présente expérience, par des attitudes de persévérations le conduisant à tenir davantage compte des différences antérieurement construites que des relations spatiales actuelles entre l’étalon et la variable, il est alors naturel que, selon le jeu de ces persévérations, l’erreur puisse tantôt augmenter, tantôt diminuer avec la distance : la persévération des différences antérieurement construites étant un processus temporel et non pas spatial, elle est assurément indépendante de la distance, et peut ainsi jouer en toute situation. C’est pourquoi, dans la mesure où les transpositions persévératrices de l’enfant dominent les relations spatiales actuelles, il peut y avoir, à côté de la régularité relative des effets de distance due à ces dernières, de multiples interférences sans régularité, se marquant alors par l’augmentation de l’erreur avec la distance.
Au total, on peut donc formuler les choses de la manière suivante en ce qui concerne la diminution de l’erreur systématique avec la distance :
(11) [(Tp A’ < Ct A’) + (Tp B’ < Ct B’)] → [P (A’ > B’) dist] < [P (A’>B’)]
c’est-à -dire que A’ et B’ transportés sont sous-évalués relativement à  A’ et B’ centrés, ce qui entraîne une diminution avec la distance de la déformation due à l’inégalité A’ > B’. De cette relation générale peut alors être déduite l’augmentation de l’erreur négative avec la distance dans l’expérience IX si B’ est la différence-étalon et qu’elle est davantage transportée que A’. Quant aux réactions irrégulières de l’enfant, dans les cas n’obéissant pas à cette relation (11), il est inutile de les formuler à part, puisque la distance ne joue alors précisément plus de rôle et que seules interviennent les relations contenues dans les propositions 6,8 et 10.
§ 6. L’erreur de l’étalon 15🔗
Dans les présentes expériences, où l’étalon consiste en une différence EA’ ou EB’, on ne saurait assimiler la fonction de cet étalon à ce qu’elle est en une comparaison d’éléments simples. Dans ce dernier cas, l’étalon est équivalent en tout à la variable sauf précisément en ce qui concerne son rôle fonctionnel, ce rôle entraînant alors l’apparition de centrations privilégiées, donc de surestimations momentanées, etc. Ici au contraire la différence-étalon présente d’autres propriétés que la variable, puisque la différence A’ sépare des éléments plus petits que la différence B’ et qu’ainsi l’équivalence objective A’ = B’ n’entraîne pas une équivalence perceptive, même à égalité de centrations. Une centration privilégiée sur EA’ ou sur EB’ ne peut alors qu’accentuer l’opposition de ces caractères différentiels, lesquels se manifestent déjà en cas de centrations homogènes : l’« erreur de l’étalon » n’est donc jamais pure mais demeure indissociable des inégalités structurales que nous venons de rappeler, et dont elle se bornera à renforcer ou à diminuer les effets.
Dans le cas des transports temporels, par contre, l’effet est tout autre selon que, en passant des différences de 2 cm à celles de 4 et 6 cm (ou l’inverse), c’est la différence-étalon qui est transportée sur une autre différence-étalon (adultes) ou la variable sur de nouvelles variables (enfants). Certes, l’erreur de l’étalon est toujours indissociable de l’erreur spatiale elle-même, car, si l’étalon et la variable agissent différemment dans la mesure où le premier est davantage transporté que la seconde ou l’inverse, ce n’est pas seulement en tant qu’étalon et que variable, mais encore en tant que A’ est surestimé et B’ sous-estimé par leur contexte spatial (A et B1 pour A’ ; B2 et C pour B’). Néanmoins, une fois admis que l’étalon et la variable ne sont pas comparables, dans le cas des différences, à ce qu’ils sont dans celui des grandeurs simples, il n’en reste pas moins que le fait de laisser un couple de tiges à l’état invariant, pendant les dix comparaisons que dure une expérience, tandis que l’autre couple comporte une tige variable, joue un rôle considérable dans cet effet temporel par opposition aux effets spatiaux. Spatialement, même si l’on change chaque fois les deux différences simultanément (en conservant naturellement les mêmes quatre éléments), la différence A’ dévaluera toujours la différence B’ et inversement : l’erreur spatiale subsistera donc, qu’elle se produise de bas en haut ou de haut en bas. Du point de vue temporel, au contraire, nous avons vu que l’enfant et l’adulte réagissent très différemment, et cela précisément en fonction de la fixité ou de la non-fixité respective des deux couples de tiges. L’adulte, dont l’erreur temporelle est faible, réagit en dévaluant ou en surestimant les nouveaux étalons par contraste avec les précédents. L’enfant, au contraire, dont l’erreur temporelle est considérable, assimile les nouvelles différences aux précédentes, ce qui peut s’interpréter, avons-nous constaté, comme si les nouvelles différences variables (et non pas les nouveaux étalons) étaient dévaluées ou surestimées par contraste avec les précédentes. Que l’on explique cet effet surtout par la persévération ou surtout par l’erreur de l’étalon sur la variable (ou encore en réduisant l’une des explications à l’autre), l’opposition des rôles entre l’étalon fixe et de la variable constituera le facteur décisif : en supprimant toute distinction entre l’étalon et la variable, on supprimera effectivement toute action privilégiée de cette dernière et une bonne partie des causes de persévération (en tant que celle-ci est liée à la reproduction d’une différence constante, non pas seulement durant trois comparaisons de suite, mais rendue consciemment constante par la présence de deux tiges fixes, donc d’un étalon, même si celui-ci est moins centré que la différence à construire).
Nous avons donc tenu à effectuer sur les petits de 6-7 ans l’expérience de contrôle V consistant à supprimer toute différence modèle, donc toute opposition entre variable et étalon. Nous plaçons sur le plateau les deux tiges B, et B2 (10 cm chacune de hauteur) à 50 cm de distance l’une de l’autre. Lors de chaque nouvelle comparaison, nous complétons l’un des couples au moyen d’une tige constante de 8, 6 ou 4 cm (sans que le sujet sache qu’elle est constante puisqu’on l’enlève après la comparaison pour la remettre ensuite en même temps que la variable), et l’autre couple au moyen d’une tige de grandeur variable. La différence constante de 2, 4 ou 6 cm se trouve à gauche ou à droite indifféremment.
Or, les résultats d’une telle expérience sont très instructifs. L’erreur systématique ne disparaît pas entièrement puisque, sous son aspect spatial, elle ne dépend point de l’opposition entre l’étalon et la variable mais des facteurs de surestimation de A’ et de sous-estimation de B’ dus à leur contexte (A et C). Par contre, cette erreur demeure très faible et exactement proportionnelle aux différences en jeu : −0,21 pour A’ = 2 cm ; −0,42 pour A’ = 4 cm et −0,63 pour A’ = 6 cm ! Cela signifie donc que, en l’absence de toute distinction entre la variable et l’étalon, l’erreur temporelle s’annule, l’effet possible (et très atténué) de la transposition se distribuant également sur les nouvelles différences A’ et B’ (d’où son annulation par compensation 16) et non plus seulement sur les B’.
§ 7. L’évolution des seuils🔗
De façon générale, l’étendue des seuils diminue avec l’âge dans presque toutes les situations où l’erreur systématique dépend du mécanisme des centrations relatives. Il y a cependant quelques exceptions notables à cette règle : on observe, par exemple, des seuils plus étendus chez l’adulte que chez l’enfant dans le cas de certaines formes de l’illusion de Müller-Lyer (Rech. XI), dans celui des effets que nous avions donnés à étudier à H. Wursten (Rech. IX), dans certaines estimations portant sur des éléments de bonnes formes combinées avec l’illusion de Müller-Lyer (effet Rubin) 17 ; etc. Or, en tous ces cas exceptionnels, il s’agit de figures complexes prêtant à une analyse plus ou moins poussée : les mises en relation étant alors plus nombreuses chez l’adulte que chez l’enfant, il s’ensuit une variation plus grande des estimations possibles et par conséquent un seuil plus étendu. Il était donc intéressant de se demander si, dans le cas de la transposition des différences qui représente, au premier abord, une épreuve assez complexe, l’étendue du seuil augmenterait ou diminuerait avec l’âge. Le fait que la diminution est générale de 6-8 ans à l’âge adulte (voir le tabl. 3) montre ainsi que la question se simplifie avec le développement et que cette transposition se réduit à une activité relativement aisée chez l’adulte.
Il est à noter, d’autre part, que la distribution des valeurs de l’étendue du seuil diffère entre l’enfant et l’adulte sur un certain nombre de points. C’est ainsi que, à comparer les seuils pour la différence de 2 cm dans les expériences I et III et pour la différence de 6 cm dans l’expérience III, ces derniers sont, chez l’adulte, proportionnellement plus étendus que les premiers (0,97 en moyenne pour la différence de 2 cm et 4,84 pour la différence de 6 cm), ce qui n’est pas le cas à 6-7 ans (4,33 et 12,70) ni à 7-8 ans. Pour ce qui est de la relation entre les seuils et la distance, on trouve chez l’adulte 9 cas de diminution de l’étendue du seuil avec la distance, 2 cas d’accroissement et 1 cas d’égalité ; à 6-8 ans au contraire, on trouve 6 cas de diminution et 6 cas d’augmentation. À remarquer, enfin, le rôle de la présence ou de l’absence de différence-étalon dans l’étendue des seuils de 6-8 ans (exp. V).