Du rapport des sciences avec la philosophie a
Ce nâest pas sans deux raisons prĂ©cises dâapprĂ©hension que jâaborde un tel sujet dans la confĂ©rence de clĂŽture de ce congrĂšs, qui a rĂ©uni des spĂ©cialistes Ă©minents pour traiter des problĂšmes particuliers soulevĂ©s par les grandes disciplines scientifiques. Mon premier embarras vient de ce que lâon ait choisi un psychologue pour tirer la conclusion annoncĂ©e par le titre de cette confĂ©rence finale. Or, un psychologue est en quelque sorte obligĂ©, par ses mĂ©thodes mĂȘmes de travail, dâignorer la philosophie. Il est, dâautre part, toujours trop peu renseignĂ© sur les sciences exactes. Sans doute a-t-on estimĂ© quâil Ă©tait ainsi spĂ©cialement bien placĂ© pour parler en toute impartialitĂ© du rapport entre deux domaines avec lesquels il nâentretient que des relations si lointaines⊠Il nâen reste pas moins que ma tĂąche en est rendue dâautant plus difficile. Ma seconde inquiĂ©tude est que lâon ait considĂ©rĂ© le titre imposĂ© Ă cette confĂ©rence comme lâannonce dâune synthĂšse, quâil sâagirait de tirer des travaux prĂ©sentĂ©s au cours de ces trois journĂ©es. Rien nâest plus Ă©loignĂ© de ma pensĂ©e. Câest bien une sorte de conclusion que je vais chercher Ă dĂ©gager de nos prĂ©occupations communes, mais une conclusion portant sur la mĂ©thode mĂȘme de lâĂ©pistĂ©mologie plus que sur les rĂ©sultats concrets et spĂ©ciaux de nos discussions. Nous venons, en effet, de consacrer nos efforts Ă rĂ©flĂ©chir sur les concepts fondamentaux et les mĂ©thodes de nos sciences respectives, câest-Ă -dire Ă Ă©difier en commun une thĂ©orie de la connaissance scientifique, sans prĂ©suppositions philosophiques et due Ă la rĂ©flexion des savants eux-mĂȘmes. Câest de cette tentative dâĂ©laboration dâune Ă©pistĂ©mologie proprement scientifique que jâaimerais chercher, en cette derniĂšre sĂ©ance de notre congrĂšs, Ă tirer une « leçon » du point de vue du rapport entre les sciences et la philosophie.
1. Connaissance scientifique et connaissance philosophique
Il ne faut point se leurrer, en effet : « lâunitĂ© de la science », qui est notre but commun, et cela mĂȘme en concevant cette unitĂ© comme un ensemble dâinterdĂ©pendances et de complĂ©mentaritĂ©s entre les diffĂ©rentes disciplines, sans tentative aucune dâuniformisation artificielle, â lâunitĂ© de la science ne peut se faire quâaux dĂ©pens de la philosophie. La science implique lâintervention de lâesprit, disons tout au moins lâactivitĂ© du sujet pensant : câest ce que nos collĂšgues Wavre et Gonseth nous ont abondamment prouvĂ© dans le domaine des mathĂ©matiques. Or, lâactivitĂ© du sujet est un champ dâinvestigation habituellement rĂ©servĂ© Ă la philosophie : si lâon veut rĂ©aliser vraiment lâunitĂ© de la science, il faut donc Ă©tudier scientifiquement cette activitĂ© du sujet, câest-Ă -dire enlever quelque chose Ă la philosophie. Je crois mĂȘme, pour ma part, quâil faut lui enlever beaucoup, mais quâen dĂ©finitive, cela est dans son intĂ©rĂȘt propre, car la philosophie a toujours Ă©tĂ© renouvelĂ©e par les sacrifices quâelle a Ă©tĂ© obligĂ©e de faire et qui ont ensuite rejailli sur elle sous la forme de rĂ©flexions sur des activitĂ©s scientifiques nouvelles.
Il sâagit lĂ dâun processus historique gĂ©nĂ©ral. Toutes les sciences se sont dissociĂ©es de la philosophie, depuis les mathĂ©matiques au temps des Grecs jusquâĂ la psychologie expĂ©rimentale vers la fin du xixe siĂšcle. Si lâon poursuit sincĂšrement le but quâest lâunitĂ© de la science, il faut donc prolonger ce processus jusquâen toutes ses consĂ©quences logiques. Mais, en retour, il est Ă©vident que la philosophie a Ă©tĂ© rĂ©guliĂšrement enrichie par les grandes dĂ©couvertes scientifiques particuliĂšres : il nâest pas besoin de rappeler comment le platonisme est nĂ© de la rĂ©flexion sur la vĂ©ritĂ© mathĂ©matique, lâaristotĂ©lisme de la dĂ©couverte de la classification biologique, le cartĂ©sianisme de lâapplication de lâalgĂšbre Ă la gĂ©omĂ©trie, le leibnitzianisme du calcul infinitĂ©simal et le kantisme de la science newtonienne.
Selon une opinion courante, consacrĂ©e par la tradition universitaire officielle, il existe deux sortes de connaissances, lâune scientifique qui sâenseigne en une facultĂ© Ă part (Sciences, ou « Philosophie II »), lâautre philosophique qui sâenseigne Ă la facultĂ© des Lettres (« Philosophie I »). Mais cette opposition â dont on ne dira jamais assez les rĂ©sultats catastrophiques quâelle a entraĂźnĂ©s en privant la plupart des philosophies de la compĂ©tence technique nĂ©cessaire pour parler des conditions du savoir, et la plupart des savants des bienfaits de la rĂ©flexion « critique », dont la rĂ©volution copernicienne accomplie par E. Kant a renouvelĂ© les termes â , cette opposition est impossible Ă justifier en principe.
Dira-t-on que la science se rĂ©serve le domaine de la rĂ©alitĂ© expĂ©rimentale et que la philosophie est dĂ©duction pure ? Mais les mathĂ©matiques sont lĂ pour montrer le rĂŽle proprement scientifique dâune dĂ©duction bien conduite. Dira-t-on que la science est connaissance a posteriori et que la philosophie se rĂ©serve lâa priori ? Mais, pour autant quâil existe un savoir a priori câest encore aux mathĂ©matiques Ă nous en parler. La science aurait-elle pour objet le relatif et la philosophie lâAbsolu (ou la recherche de lâAbsolu) ? Mais, dans ses Initiations Ă la physique, Max Planck soutient (Ă tort ou Ă raison) que la science a besoin de croire Ă lâabsolu dâun certain rĂ©el, mĂȘme si elle ne lâatteint jamais, tandis que le relativisme de L. Brunschvicg montre assez la possibilitĂ© de construire une grande philosophie sans sâastreindre au postulat dâun absolu prĂ©alable. La science est-elle alors, comme le voulait Brunschvicg, le savoir lui-mĂȘme et la philosophie « lâanalyse rĂ©flexive » ou rĂ©flexion sur les conditions de ce savoir ? Mais selon lâune des profondes formules de ce maĂźtre, le progrĂšs scientifique lui aussi est parfois rĂ©flexif ; câest en remaniant les principes autant quâen accumulant les faits nouveaux que la science avance. Le besoin de rĂ©flĂ©chir sur les principes peut donc ĂȘtre satisfait, sans que les hommes de science aient Ă recourir Ă la philosophie dâĂ©cole et câest prĂ©cisĂ©ment lâun des enseignements de notre congrĂšs que dâattester la vitalitĂ© dâune telle Ă©pistĂ©mologie scientifique.
Je ne vois donc, en dĂ©finitive, quâun critĂšre distinctif entre les sciences et la philosophie ; celles-lĂ sâoccuperaient des questions particuliĂšres, tandis que celle-ci tendrait Ă la connaissance totale. Mais alors surgit aussitĂŽt la question centrale des rapports entre les sciences et la philosophie : existe-t-il une technique objective, câest-Ă -dire valable pour tous, de la connaissance totale 1 ? Or, il est Ă©vident quâil nâen existe aucune qui rallie tous les esprits : la connaissance totale est actuellement, et peut-ĂȘtre pour toujours, affaire de synthĂšse provisoire et de synthĂšse en partie subjective, parce que dominĂ©e en fait par les jugements de valeur non universalisables, mais spĂ©ciaux Ă certaines collectivitĂ©s ou mĂȘme Ă certains individus. Câest pourquoi toute intelligence Ă©duquĂ©e par la pratique des sciences, et si Ă©prise soit-elle de lâidĂ©al philosophique dâune connaissance dâensemble, est-elle portĂ©e Ă juger avec Descartes que la mĂ©ditation philosophique ne doit pas excĂ©der « un jour par mois », le reste du temps Ă©tant plus utilement affectĂ© Ă lâexpĂ©rience et au calcul ! Si donc la tradition universitaire dĂ©sastreuse, Ă laquelle nous avons fait allusion Ă lâinstant, nâavait pas conduit Ă cette opinion Ă©trange, sinon contradictoire, quâil est possible de former directement, et sans Ă©ducation scientifique prĂ©alable, des spĂ©cialistes de la connaissance totale, chacun sâaccorderait Ă reconnaĂźtre que les recherches particuliĂšres sont seules fĂ©condes. Mais câest Ă une condition essentielle : câest que les questions auxquelles elles tendent Ă rĂ©pondre soient bien posĂ©es. Or, câest prĂ©cisĂ©ment en cet effort pour bien poser les problĂšmes spĂ©ciaux que consistent la ou les sciences.
Une remarque encore. En soutenant ainsi quâil est avantageux, pour lâunitĂ© des sciences et pour le progrĂšs de la philosophie elle-mĂȘme, de dissocier de la mĂ©taphysique le plus de questions particuliĂšres possibles, nous ne faisons pas, pour autant, profession de foi positiviste. Le positivisme nâest pas la doctrine qui aspire Ă rendre scientifique le maximum de recherches. Il est essentiellement une philosophie des sciences qui interdit Ă la science de franchir certaines barriĂšres et qui, par consĂ©quent, prĂ©juge de lâavenir. Des anathĂšmes et des prophĂ©ties (toutes dĂ©menties par la suite du dĂ©roulement historique) dâAuguste Comte jusquâaux « propositions sans signification » du nĂ©o-positivisme propre au Cercle de Vienne, le positivisme se prĂ©sente avant tout comme une doctrine fermĂ©e. La nĂŽtre est ouverte Ă toute recherche, pourvu que lâon trouve une mĂ©thode rĂ©alisant lâaccord des esprits Ă son sujet, et nous ne connaissons que des « propositions sans signification actuelle », sans prĂ©juger de lâĂ©volution future de la pensĂ©e scientifique.
Cela dit, quâest-ce quâun problĂšme scientifiquement posĂ© et comment sây prend-on pour dissocier une question du champ de la philosophie ? Deux conditions nous paraissent nĂ©cessaires et suffisantes Ă cet Ă©gard. La premiĂšre revient simplement Ă dĂ©limiter le domaine Ă Ă©tudier, en sâabstenant par mĂ©thode, par convention, et presque par une sorte de gentlemenâs agreement, de discuter de toutes les autres questions Ă son sujet. On pourrait dire familiĂšrement (et je mâen excuse auprĂšs des mĂ©taphysiciens ici prĂ©sents) que le philosophe se reconnaĂźt au fait quâil parle de tout Ă la fois â et il y est bien forcĂ© par lâimbrication mutuelle des questions prĂ©alables â , tandis que lâhomme de science sâefforce de ne sâoccuper que dâune chose aprĂšs lâautre. La seconde condition dĂ©rive psychologiquement de cette dĂ©limitation mĂȘme : dĂ©cidĂ© Ă ne pas brĂ»ler les Ă©tapes, lâhomme de science sâastreint, sur chaque question particuliĂšre, Ă accumuler des faits dâexpĂ©rience ou Ă creuser axiomatiquement son raisonnement, jusquâĂ accord de tous les chercheurs sur les faits ou sur les dĂ©ductions ; il sâinterdit par consĂ©quent, comme contraire Ă sa morale de lâobjectivitĂ©, toute systĂ©matisation prĂ©maturĂ©e. Or, le fruit de ce double sacrifice â exigence de dĂ©limitation et exigence de vĂ©rification â est quâen fait la science avance, tandis que la philosophie ou bien revient sans cesse sur elle-mĂȘme, ou bien bĂ©nĂ©ficie de la marche des solutions particuliĂšres pour en tirer de nouveaux procĂ©dĂ©s de rĂ©flexion. Bien plus, le progrĂšs accompli par toute science ainsi dĂ©limitĂ©e rejaillit tĂŽt ou tard sur les autres sciences, comme en tĂ©moigne lâeffort mĂȘme « dâunité » auquel nous assistons aujourdâhui.
On me pardonnera, avant dâen venir au problĂšme de lâĂ©pistĂ©mologie scientifique, de citer en exemple la psychologie expĂ©rimentale, dont les rĂ©sultats dĂ©bordent souvent les frontiĂšres quâelle sâest elle-mĂȘme tracĂ©es. Voici plus de cinquante ans quâĂ lâuniversitĂ© de GenĂšve la psychologie sâenseigne Ă la facultĂ© des Sciences, au sein des sciences biologiques, et pourtant elle sây occupe de tous les aspects de la vie mentale : de lâintelligence Ă lâinconscient affectif et de la perception au langage et aux conduites sociales. Or, la psychologie expĂ©rimentale est devenue une science, non pas en vertu dâun dĂ©cret de supĂ©rioritĂ© ou de sĂ©rieux quâelle se serait fait dĂ©cerner ou quâelle se serait accordĂ© elle-mĂȘme, mais tout simplement en application des rĂšgles de dĂ©limitation et de vĂ©rification auxquelles nous venons de faire allusion : les psychologues ont convenu entre eux de laisser provisoirement de cĂŽtĂ© les questions qui les divisaient, comme la libertĂ© humaine, etc. (ce qui ne signifie nullement quâelles ne puissent pas ressurgir un jour sous lâinfluence de quelque fait nouveau, comme le problĂšme du dĂ©terminisme est rĂ©apparu en physique de la façon la plus inattendue) et ils se sont astreints Ă accumuler des faits vĂ©rifiables et unanimement reconnus, Ă propos de chaque problĂšme bien dĂ©limitĂ©. De lâuniversitĂ© de Louvain aux laboratoires soviĂ©tiques, les psychologues sâaccordent ainsi aujourdâhui sur une foule de questions (de perception, de formation des habitudes, de dĂ©veloppement de lâintelligence, etc.) sans quâil soit souvent mĂȘme possible Ă la lecture dâun travail expĂ©rimental, de reconnaĂźtre la philosophie de son auteur.
2. Objet de lâĂ©pistĂ©mologie scientifique
Quant Ă lâĂ©pistĂ©mologie ou thĂ©orie de la connaissance scientifique, elle nous paraĂźt Ă lâheure actuelle en voie de dissociation, par rapport Ă la mĂ©taphysique, et cela au mĂȘme titre que la psychologie dont il vient dâĂȘtre question. Les symptĂŽmes de cette dissociation sont nombreux et indiquent tous plus ou moins clairement le dĂ©sir Ă©prouvĂ© par les hommes de science de se charger eux-mĂȘmes de lâĂ©tude systĂ©matique des procĂ©dĂ©s dâinvestigation et de connaissance inhĂ©rents Ă la pensĂ©e scientifique, sans se dessaisir de cette tĂąche essentielle en la laissant se confondre avec celle de la thĂ©orie philosophique de la connaissance en gĂ©nĂ©ral.
Ce processus de diffĂ©renciation sâest marquĂ© de deux maniĂšres distinctes et complĂ©mentaires. La logique, tout dâabord, sâest constituĂ©e en discipline indĂ©pendante grĂące Ă la dĂ©couverte de cette technique admirable et entiĂšrement positive quâest la logistique, dont les mathĂ©maticiens ont saisi (non pas immĂ©diatement mais aujourdâhui unanimement) la parentĂ© Ă©troite avec leurs propres recherches. La genĂšse psychologique ou mĂȘme psycho-physiologique des notions a dâautre part Ă©tĂ© invoquĂ©e par dâautres mathĂ©maticiens tels que H. PoincarĂ© ou F. Enriques, ou par des physiciens tels que P. Langevin ou Ch. E. Guye, pour expliquer la portĂ©e de certains concepts fondamentaux de leurs disciplines. Que lâon songe Ă des mouvements comme ceux du Cercle de Vienne, avec sa conception « unitariste » de la science, Ă lâempirisme logique des Anglo-saxons, aux revues Scientia, SynthĂšse, Analisi en Italie, ou chez nous Ă lâeffort de F. Gonseth, et lâon discerne partout la mĂȘme tendance Ă constituer une Ă©pistĂ©mologie scientifique indĂ©pendante de la philosophie gĂ©nĂ©rale ou mĂ©taphysique.
Mais un tel espoir est-il fondé ? Cela dĂ©pend entiĂšrement de la maniĂšre dont on parviendra Ă dĂ©limiter et Ă prĂ©ciser les problĂšmes. Tant que lâon en reste Ă discuter la question globale : « Quâest-ce que la vĂ©rité ? » mĂȘme en spĂ©cifiant quâil sâagit de Connaissance ou de VĂ©ritĂ© scientifiques, il est Ă©vident que lâon ne saura Ă©viter lâinterfĂ©rence de telles discussions avec les dĂ©bats mĂ©taphysiques fondamentaux sur la rĂ©alitĂ© du monde extĂ©rieur, sur la nature de lâesprit, etc. LâinterprĂ©tation de la science ou des sciences demeurera ainsi nĂ©cessairement solidaire dâun systĂšme philosophique dâensemble : de Platon Ă Bergson, et lâon ne pourra alors que constater les contradictions entre un certain nombre de thĂšses fondamentales, sans que la science ait le moindre intĂ©rĂȘt Ă se solidariser avec aucune dâentre elles.
Seulement, il est possible de restreindre le problĂšme. Le mathĂ©maticien ne commence pas par se demander ce quâest le nombre ou ce quâest lâespace, avant dâaborder son travail : il construit les diverses classes de nombres ou les multiples variĂ©tĂ©s dâespaces et Ă©tudie leurs propriĂ©tĂ©s, quitte Ă ne revenir quâensuite aux questions gĂ©nĂ©rales qui se renouvellent lors de chaque dĂ©couverte de dĂ©tail. On ne demande pas non plus au biologiste de nous expliquer ce quâest la vie avant de lui laisser le droit de classer les ĂȘtres vivants, dâĂ©tudier leur hĂ©rĂ©ditĂ© ou leur dĂ©veloppement embryologique ; et la biologie nâest pas disqualifiĂ©e de nâavoir pas encore rĂ©pondu Ă la question centrale, dont la solution constitue le but dernier de cette science. Ce sont donc les habitudes universitaires dâune philosophie sĂ©parĂ©e des sciences qui nous Ă©garent, lorsque nous nous croyons obligĂ©s dâaborder lâĂ©pistĂ©mologie en soulevant dĂšs le dĂ©but tous les grands problĂšmes Ă la fois. Si nous voulons constituer une Ă©pistĂ©mologie rĂ©ellement scientifique, il sâagit au contraire de poser les problĂšmes sous une forme telle quâils puissent ĂȘtre rĂ©solus de la mĂȘme maniĂšre par des Ă©quipes de chercheurs divers, indĂ©pendamment de leur philosophie personnelle. Or, cela est possible : il suffit de se demander non pas ce quâest dĂ©finitivement la connaissance scientifique envisagĂ©e en bloc, statiquement, mais « comment sâaccroissent les connaissances », considĂ©rĂ©es dans leur multiplicitĂ©, et surtout dans la diversitĂ© de leurs dĂ©veloppements respectifs.
En effet, sur ce terrain de lâaccroissement mĂȘme des connaissances (et indĂ©pendamment du point de dĂ©part premier), tous les esprits peuvent sâentendre entre eux. En premier lieu la question de savoir si une connaissance (ou un ensemble dĂ©limitĂ© de connaissances) sâest accrue ou non, trouve sa solution sur le terrain de chaque science comme telle, laquelle sait bien lorsque ses connaissances sâaccroissent ou piĂ©tinent sans avancer. En second lieu, sâil sâagit dâun champ prĂ©cis et restreint de connaissances, chacun peut sâaccorder sur le rĂŽle des divers facteurs Ă©pistĂ©mologiques dans le mĂ©canisme de leur accroissement : le rĂŽle du raisonnement et de quel type particulier de raisonnement (logique des classes, des relations, raisonnement par rĂ©currence, etc.), de lâexpĂ©rience, de lâintuition, de lâaxiomatisation, etc. Câest ainsi quâĂ Ă©tudier, comme on lâa fait maintes fois, lâĂ©volution du problĂšme des parallĂšles, Ă partir du postulat dâEuclide et jusquâaux constructions axiomatiques contemporaines, ou Ă Ă©tudier le dĂ©veloppement de la classification zoologique (avec les exigences logiques et avec le conflit entre les faits dâobservation et lâhypothĂšse dâun ordre progressif ou hiĂ©rarchique 2), on parvient Ă des analyses Ă©pistĂ©mologiques valables pour tous.
Ă cet Ă©gard, il faut sâhabituer Ă procĂ©der mĂ©thodiquement. Une Ă©pistĂ©mologie scientifique, comme toute autre discipline Ă la fois inductive et dĂ©ductive, ne saurait procĂ©der que pas Ă pas, grĂące Ă lâaccumulation de rĂ©sultats partiels et sans ambitions prĂ©maturĂ©es. Câest dâune sĂ©rie ininterrompue dâĂ©tudes monographiques et bien dĂ©coupĂ©es que doivent surgir les rapprochements et sortir les gĂ©nĂ©ralisations, et non pas dâun systĂšme posĂ© dâavance. Or, il y a lĂ un travail de patience et de recherche minutieuse qui ne pourra vaincre que trĂšs lentement nos habitudes dâesprit orientĂ©es vers la spĂ©culation dâensemble. Le grand danger est, Ă cet Ă©gard, de bĂątir trop vite et de cĂ©der dĂšs aprĂšs les premiers tĂątonnements Ă la sĂ©duction de lâesprit de systĂšme. Ce danger nous guette tous et est particuliĂšrement insidieux. Il suffit parfois de baptiser la plus ouverte des mĂ©thodes de recherche pour la transformer aux yeux du lecteur en une philosophie parmi les autres. Câest pourquoi je ne pourrai adhĂ©rer Ă lâ« idonĂ©isme » de notre ami Gonseth quâen Ă©tant assez fidĂšle Ă lâesprit de sa mĂ©thode (qui prolonge celles dâEnriques, de PoincarĂ© et de Brunschvicg) pour ne point la circonscrire par une dĂ©nomination. LâĂ©pistĂ©mologie scientifique ne saurait ĂȘtre que le rĂ©sultat dâun travail collectif de longue haleine, opposant dĂšs le dĂ©part des diversitĂ©s possibles. Rien ne prouve dâavance, par exemple, que lâidĂ©alisme du rĂ©el nĂ©cessaire au mathĂ©maticien, rejoigne de façon directe et simple le rĂ©alisme foncier du biologiste, pour lequel toute simplification du donnĂ© risque dâen dĂ©former les traits essentiels. La notion de lâaccroissement des connaissances implique dâemblĂ©e une pluralitĂ© dâhypothĂšses, et exige la collaboration de chercheurs multiples dont lâopposition mĂȘme des attitudes intellectuelles ne saurait quâĂȘtre fructueuse.
3. Les mĂ©thodes de lâĂ©pistĂ©mologie scientifique
LâĂ©tude de lâaccroissement des connaissances suppose deux mĂ©thodes complĂ©mentaires, dont la solidaritĂ© constitue dâailleurs un problĂšme et ne saurait sâĂ©prouver quâau cours mĂȘme de la recherche : lâanalyse logistique et lâanalyse historique ou gĂ©nĂ©tique.
Tout accroissement de connaissance scientifique suppose sans doute une dĂ©marche de la pensĂ©e, câest-Ă -dire un raisonnement dâune forme ou dâune autre. On peut donc Ă©tudier cet accroissement sous lâangle des jugements et raisonnements qui lâont rendu possible, et câest ce que permet lâanalyse logistique ou axiomatique. La chose va de soi dans le domaine de la connaissance mathĂ©matique oĂč lâon a le pouvoir de suivre lâanatomie dâune construction nouvelle en la reconstituant axiomatiquement. Mais, mĂȘme en biologie, il est permis de concevoir une dissection des procĂ©dĂ©s logiques de classement et de dĂ©gager la structure des emboĂźtements de classes et de relations dont use la systĂ©matique ou lâanatomie comparĂ©e.
Dans le domaine de la pensĂ©e physique, un bon exemple de ce genre de travail est donnĂ© dans lâouvrage de Ph. Frank sur Le principe de causalitĂ© et ses limites, lorsque cet auteur cherche Ă nous montrer entre autres choses comment certains principes de conservation ont Ă©voluĂ© Ă partir dâun sens expĂ©rimental concret jusquâĂ devenir « tautologiques », ou, comme disait PoincarĂ©, simplement conventionnels. Le grand problĂšme, pour Frank, est ainsi de dĂ©gager la maniĂšre dont des assertions Ă signification concrĂšte vont se « coordonner » aux propositions logico-mathĂ©matiques et un tel problĂšme soulĂšve effectivement un ensemble de questions trĂšs prĂ©cises relatives Ă lâaccroissement des connaissances.
Mais il est clair que cette premiĂšre mĂ©thode nâĂ©puise pas tous les problĂšmes, car il subsiste la question du rĂŽle du sujet dans le dĂ©roulement du processus cognitif. MĂȘme Ă concevoir, avec Frank et le Cercle de Vienne, les propositions logico-mathĂ©matiques comme les expressions purement tautologiques dâun langage, ou « syntaxe logique », il reste que tout langage suppose la parole, câest-Ă -dire un ensemble de sujets, Ă la fois collectifs dans leur comprĂ©hension commune des signes de la langue, et individuels dans leur maniĂšre de parler. Si câest un problĂšme rĂ©el que de coordonner les propositions logico-mathĂ©matiques (surtout si elles sont tautologiques !) Ă la diversitĂ© des vĂ©ritĂ©s concrĂštes de caractĂšre physique, câest une question non moins importante que de les « coordonner » aux opĂ©rations mentales du sujet pensant et agissant. Il y a mĂȘme plus : sans cette derniĂšre coordination, lâunitĂ© de la science qui est le but poursuivi par lâĂ©pistĂ©mologie « unitaire » du Cercle de Vienne aboutit Ă un dualisme irrĂ©ductible entre les propositions dites tautologiques et le concret, tandis que la rĂ©introduction des opĂ©rations mentales dans le circuit de la connaissance lui restitue une unitĂ© possible. Rien nâest plus instructif Ă cet Ă©gard, que de constater lâĂ©troite « coordination » qui existe entre le rĂŽle des « opĂ©rations inverses » dans le jeu des relations logistiques et celui de la rĂ©versibilitĂ©, ou possibilitĂ© de faire marche arriĂšre, dans le mĂ©canisme mental de lâintelligence : on peut dire psychologiquement quâune intelligence est devenue apte Ă construire des relations logiques (par opposition Ă la prĂ©logique des stades infĂ©rieurs) Ă partir du moment oĂč elle est rĂ©versible (par opposition Ă lâhabitude, la perception, etc. qui sont irrĂ©versibles), et il est bien clair quâun tel fait ne saurait ĂȘtre Ă©tranger Ă lâimportance que la rĂ©versibilitĂ© formelle revĂȘt en tout ensemble dâopĂ©rations logiques.
Lâanalyse logistique appelle donc, au lieu de la contredire, lâanalyse gĂ©nĂ©tique des notions, câest-Ă -dire la seconde mĂ©thode essentielle de lâĂ©pistĂ©mologie scientifique. Cette seconde mĂ©thode est elle-mĂȘme double, car le dĂ©veloppement dâune notion scientifique, ou, de maniĂšre gĂ©nĂ©rale, lâaccroissement dâune connaissance, constitue un fait simultanĂ©ment historique, donc sociologique, et mental ou psychologique.
Commençons par le social. Tout accroissement de connaissance scientifique est un fait collectif, caractĂ©risĂ© par une histoire, et dont la comprĂ©hension suppose par consĂ©quent la reconstitution aussi exacte que possible de ce dĂ©roulement historique. On ne saurait exagĂ©rer Ă cet Ă©gard lâimportance, pour lâĂ©pistĂ©mologie, de lâhistoire des sciences, conçue non pas comme une histoire anecdotique des dĂ©couvertes, mais comme une histoire de la pensĂ©e scientifique elle-mĂȘme. Câest ce quâont bien compris les auteurs qui, comme G. Milhaud, L. Brunschvicg, P. Boutroux et, chez nous, A. Reymond, ont appliquĂ© au dĂ©veloppement des sciences exactes ce que lâon a appelĂ© la « mĂ©thode historico-critique », consistant prĂ©cisĂ©ment Ă juger de la portĂ©e rĂ©elle des notions par leur construction historique.
Câest ainsi que, pour dĂ©terminer « lâidĂ©al scientifique des mathĂ©maticiens » (câest le titre de lâun de ses beaux travaux), P. Boutroux cherche, non pas Ă prescrire dĂ©ductivement un systĂšme de normes, mais Ă montrer par la seule succession des grands idĂ©aux historiques, comment lâinterprĂ©tation des mathĂ©matiques par les mathĂ©maticiens eux-mĂȘmes a Ă©tĂ© conduite, pour ainsi dire de lâintĂ©rieur, Ă se transformer au cours des temps. Dâabord idĂ©al « contemplatif », chez les Grecs qui croyaient dĂ©couvrir du dehors les ĂȘtres mathĂ©matiques, puis idĂ©al « synthĂ©tique » avec lâalgĂšbre, la gĂ©omĂ©trie analytique et les dĂ©buts de lâanalyse, conçues comme des combinatoires engendrant librement les rapports en jeu, lâidĂ©al mathĂ©matique se complique en devenant « analytique » par une sorte dâexploration au sein dâun monde trop riche de fonctions et aboutit enfin, selon P. Boutroux, Ă la notion dâune « objectivitĂ© intrinsĂšque », distincte de lâobjectivitĂ© extrinsĂšque des sciences expĂ©rimentales.
Admettons par hypothĂšse un tel tableau. On voit dâemblĂ©e en quoi il nous instruit en nous prĂ©sentant un certain nombre de notions inhĂ©rentes Ă la « conscience collective » actuelle du mathĂ©maticien comme le produit dâune histoire se dĂ©terminant elle-mĂȘme, Ă la maniĂšre dâune « orthogĂ©nĂšse » dans le domaine de lâĂ©volution biologique. Mais on constate Ă©galement quâune histoire, Ă elle seule, est loin de tout expliquer et quâelle soulĂšve au contraire un certain nombre de questions quant aux mĂ©canismes mĂȘmes de son propre dĂ©roulement. Pourquoi, par exemple, les deux premiĂšres des pĂ©riodes dĂ©crites par P. Boutroux, et si justement caractĂ©risĂ©es par lui comme « contemplative » et « synthĂ©tique », ont-elles suivi prĂ©cisĂ©ment cet ordre de succession et non pas lâordre inverse ? Pourquoi, autrement dit, lâesprit mathĂ©matique nâa-t-il pas dĂ©butĂ© par la combinaison opĂ©ratoire, alors que les Grecs ont connu lâalgĂšbre et entrevu la gĂ©omĂ©trie analytique (sans vouloir faire de la premiĂšre une science et sans parvenir par consĂ©quent Ă dĂ©velopper la seconde), et pourquoi a-t-il fallu attendre des siĂšcles pour que le libre jeu des opĂ©rations constructives sâaffirme et inspire un nouvel idĂ©al collectif ?
Une telle question est en rĂ©alitĂ© dâordre psychologique et la nĂ©cessitĂ© de la poser montre Ă elle seule lâobligation oĂč lâon se trouve de prolonger lâanalyse historico-critique par une investigation psychogĂ©nĂ©tique. La raison de lâordre de succession des stades dâĂ©volution dĂ©gagĂ©s par P. Boutroux est, en effet, Ă chercher dans ce que les psychologues ont appelĂ© la « loi de prise de conscience ». Nous nâavons pas une conscience immĂ©diate des opĂ©rations de notre esprit, et celles-ci fonctionnent dâelles-mĂȘmes tant quâelles ne se heurtent pas Ă des obstacles extĂ©rieurs. La prise de conscience est donc centripĂšte et non centrifuge, câest-Ă -dire quâelle part du rĂ©sultat extĂ©rieur des opĂ©rations avant de remonter Ă leur mĂ©canisme intime. Il est donc conforme aux lois psychologiques que les Grecs aient maniĂ© les opĂ©rations avant de prendre conscience de leur importance et de leur rĂ©alitĂ© subjective, ce qui les a portĂ©s à « rĂ©aliser » le produit de ces opĂ©rations sous forme dâentitĂ©s projetĂ©es dans le monde extĂ©rieur et dissociĂ©es de lâactivitĂ© du sujet. Câest pourquoi Pythagore situe les nombres dans le rĂ©el sans se douter quâil les construit, ou quâAristote projette la hiĂ©rarchie des classes logiques dans lâunivers physique ; ou encore quâEuclide nĂ©glige lâimportance des opĂ©rations spatiales de dĂ©placement dont il fait cependant usage, etc. Ce nâest quâavec la mathĂ©matique du xviiie siĂšcle que la prise de conscience de lâactivitĂ© constructive du sujet Ă©branle ce rĂ©alisme initial et conduit simultanĂ©ment Ă un idĂ©al opĂ©ratoire en mathĂ©matiques et Ă la dĂ©couverte du cogito en Ă©pistĂ©mologie.
Ainsi lâĂ©pistĂ©mologie scientifique ou Ă©tude de lâaccroissement des connaissances suppose un appel Ă la psychologie, en tant que prolongement nĂ©cessaire de lâanalyse historico-critique ; et il est dans la logique des choses que chacune des belles Ă©tudes de L. Brunschvicg, par exemple, se termine par une esquisse de la genĂšse mentale des notions, de mĂȘme que chaque Ă©tude critique de H. PoincarĂ© en vienne Ă un tel recours. Une comparaison fera comprendre cette nĂ©cessitĂ©. Une Ă©pistĂ©mologie scientifique, conçue comme une analyse des multiples processus cognitifs dans leur diversitĂ©, est comparable Ă une sorte dâanatomie comparĂ©e des structures de connaissance, qui confronterait les constructions intellectuelles les plus Ă©loignĂ©es, dans les diffĂ©rents domaines de la science, pour en dĂ©gager les invariants et les transformations. Or, lâanatomie comparĂ©e des biologistes sâest trouvĂ©e renforcĂ©e et fĂ©condĂ©e du jour oĂč lâembryologie a permis de reconstituer le dĂ©veloppement initial des structures que la morphologie ne parvenait pas Ă comprendre dans leur Ă©tat adulte : un grand nombre de parentĂ©s et « dâhomologies » ont ainsi pu ĂȘtre Ă©tablies grĂące au seul examen embryologique. Eh bien, lâĂ©tude psychogĂ©nĂ©tique peut rendre Ă lâĂ©pistĂ©mologie scientifique, ou thĂ©orie comparĂ©e de lâaccroissement des connaissances, exactement les mĂȘmes services : elle seule permet de nous Ă©clairer sur la vĂ©ritable portĂ©e et sur les liaisons effectives des intuitions fondamentales, dont lâĂ©volution des notions scientifiques a Ă©tĂ©, soit la bĂ©nĂ©ficiaire, soit la victime.
4. Les données psycho-génétiques
Un premier service que peut rendre la psychologie-gĂ©nĂ©tique contemporaine dans lâĂ©tude des rapports Ă©lĂ©mentaires entre le sujet et lâobjet de connaissance, est de vous dĂ©livrer de cette illusion si tenace et si funeste, que tout savoir provient des « sensations ». Les psychologues ont longtemps entretenu cette erreur, dâoĂč la croyance rĂ©pandue Ă tort que toute Ă©pistĂ©mologie inspirĂ©e par la psychologie doit aboutir forcĂ©ment Ă une sorte dâempirisme. Les Ă©pistĂ©mologistes de la science les ont souvent suivis sur ce terrain, tel Mach et F. Enriques, et sâen sont trouvĂ©s Ă©garĂ©s en de nombreux points malgrĂ© le grand mĂ©rite de leurs tentatives. Inversement les adversaires de lâĂ©pistĂ©mologie psychologique croient avoir trouvĂ© une rĂ©futation suffisante de la valeur de cette mĂ©thode en dĂ©montrant que tout savoir rationnel se libĂšre de la sensation. En rĂ©alitĂ©, le point de dĂ©part de toute connaissance nâest nullement Ă chercher dans les sensations ou mĂȘme les perceptions â simples indices dont le symbolisme est nĂ©cessairement relatif Ă un signifié â mais dans les actions, et le grand service que lâanalyse psycho-gĂ©nĂ©tique peut rendre Ă lâĂ©pistĂ©mologie des sciences exactes est prĂ©cisĂ©ment de rĂ©tablir la continuitĂ© entre les opĂ©rations (logico-mathĂ©matiques ou physiques) et les actions, conçues, non pas sous cet aspect utilitaire quâont exagĂ©rĂ© le pragmatisme et le bergsonisme, mais comme la source de lâacte dâintelligence lui-mĂȘme.
Câest ainsi quâavant tout langage, lâactivitĂ© sensori-motrice du nourrisson (dans laquelle la sensation ne fournit donc que le systĂšme des indices, tandis que les mouvements constituent les transformations elles-mĂȘmes) lui permet dâorganiser les schĂšmes, essentiels pour la connaissance future, de lâobjet permanent et de lâespace pratique des dĂ©placements. Or, ni lâun ni lâautre ne sont innĂ©s sous leur forme structurĂ©e. Lâunivers primitif est un univers sans objets et les perceptions ne suffisent nullement Ă assurer la substantialitĂ© aux tableaux mouvants au sein desquels elles parviennent bien Ă reconnaĂźtre certaines rĂ©pĂ©titions, mais sans rien pouvoir en infĂ©rer lorsque les Ă©lĂ©ments considĂ©rĂ©s sortent du champ perceptif. Comment donc se construit cette notion de lâobjet, dont la microphysique a montrĂ© la relativitĂ© par rapport Ă notre Ă©chelle dâobservation ? Câest dans la mesure oĂč il arrive Ă les retrouver par une coordination systĂ©matique des mouvements que le sujet croit aux objets (de mĂȘme que le microphysicien se refuse Ă accorder la permanence aux corpuscules quâil ne saurait localiser). Et cette coordination nâest autre que le produit dâun systĂšme de compositions dans lesquelles les conduites de dĂ©tour et de retour au point initial jouent un rĂŽle fondamental : or on tel systĂšme constitue prĂ©cisĂ©ment ce « groupe » empirique des dĂ©placements, que H. PoincarĂ© mettait Ă la source de lâespace et dont les opĂ©rations inverses correspondent aux conduites de retour et lâassociativitĂ© aux dĂ©tours (câest-Ă -dire Ă la possibilitĂ© dâatteindre au mĂȘme point par des chemins diffĂ©rents). La permanence de lâobjet et le groupe pratique des dĂ©placements sont donc construits simultanĂ©ment par les actions et lâon aperçoit immĂ©diatement tous les enseignements que suggĂšre une telle constatation.
Il nâest pas jusquâaux formes perceptives elles-mĂȘmes qui ne dĂ©pendent de lâaction et des mouvements. La « constance de la forme », qui est prĂ©cisĂ©ment lâune des propriĂ©tĂ©s gĂ©omĂ©triques essentielles de lâobjet solide, ne sâacquiert (durant la premiĂšre annĂ©e de lâexistence) que grĂące Ă la manipulation des objets : un bĂ©bĂ© de 6 Ă 8 mois, par exemple, Ă qui lâon prĂ©sente son biberon Ă lâenvers, cherchera Ă le sucer par le mauvais bout avant de prĂȘter Ă cet objet une forme permanente, et câest seulement aprĂšs avoir appris Ă le retourner dans le champ visuel quâil parviendra Ă cette constance perceptive.
Bref, la connaissance Ă©lĂ©mentaire nâest jamais le rĂ©sultat dâune simple impression dĂ©posĂ©e par les objets sur les organes sensoriels, mais est toujours due Ă une assimilation active du sujet qui incorpore les objets Ă ses schĂšmes sensori-moteurs, câest-Ă -dire Ă celles de ses propres actions qui sont susceptibles de se reproduire et de se combiner entre elles. Lâapprentissage en fonction de lâexpĂ©rience nâest donc pas dĂ» Ă des pressions passivement subies par le sujet, mais bien Ă lâaccommodation de ses schĂšmes dâassimilation. Un certain Ă©quilibre entre lâassimilation des objets Ă lâactivitĂ© du sujet et lâaccommodation de cette activitĂ© aux objets constitue ainsi le point de dĂ©part de toute connaissance et se prĂ©sente dĂšs lâabord sous la forme dâune relation complexe entre le sujet et les objets, ce qui exclut simultanĂ©ment toute interprĂ©tation purement empiriste ou purement aprioriste du mĂ©canisme cognitif.
Cela dit, comment concevoir le passage de lâaction Ă lâopĂ©ration ? Câest prĂ©cisĂ©ment de cet Ă©quilibre progressif de lâassimilation et de lâaccommodation que dĂ©pend cette Ă©volution, et lâĂ©quilibre est atteint dans la mesure oĂč les actions deviennent susceptibles de constituer entre elles des systĂšmes de composition rĂ©versible. Dâabord organisĂ©es sous la forme de simples rythmes (rĂ©flexes et mĂ©canismes instinctifs), puis soumises Ă un jeu de rĂ©gulations de plus en plus complexes, les actions du sujet ne parviennent, en effet, Ă un Ă©quilibre stable que dans la mesure oĂč ces rĂ©gulations aboutissent Ă une rĂ©versibilitĂ© entiĂšre. Or, les opĂ©rations de lâintelligence ne sont pas autre chose que de telles actions intĂ©riorisĂ©es et comparables entre elles de façon rĂ©versible. Une habitude ou un jeu de perceptions sont des mĂ©canismes essentiellement irrĂ©versibles, dĂ©terminĂ©s par la marche Ă sens unique des Ă©vĂ©nements internes ou extĂ©rieurs. Une opĂ©ration, telle que la rĂ©union de divers objets (0 + 1 + 1 + âŠÂ = n) est au contraire une suite dâactions susceptibles dâinversion (n â 1 â 1 â âŠÂ = 0) et câest cette rĂ©versibilitĂ© qui assure leur Ă©quilibre psychologique (câest-Ă -dire un Ă©quilibre permanent entre lâassimilation des objets Ă de tels schĂšmes et lâaccommodation de ceux-ci Ă nâimporte quels objets).
Or, il est facile de suivre le passage graduel des actions Ă©lĂ©mentaires (perceptions, habitudes, etc.) aux opĂ©rations logiques ou mathĂ©matiques dans une sĂ©rie de domaines relativement simples Ă explorer. Un premier exemple sera celui de lâordre de succession dâobjets soumis Ă des mouvements de translation ou de rotation. On prĂ©sente Ă lâenfant trois objets qui entrent dans lâordre ABC dans un fourreau : il sâagit de prĂ©voir, dans quel ordre ils sortiront en sens inverse, puis, si lâon imprime une demi-rotation (180°) au fourreau, dans quel ordre ils sortiront dans le premier sens, et enfin quel sera lâordre pour 2, 3, 4⊠demi-rotations. Or, Ă Ă©tudier les rĂ©actions Ă ces questions en fonction du dĂ©veloppement mental, on peut faire deux constatations importantes. La premiĂšre est que les anticipations initiales ne sont ni composables entre elles ni rĂ©versibles : il ne sâagit que dâassociations habituelles ou de suites perceptives, telles que le sujet ne parvienne pas Ă inverser ABC ou CBA ou que, ayant constatĂ© lâinversion, il prĂ©voie ensuite lâordre BCA (ignorant cet axiome fameux suivant lequel si B est situĂ© entre A et C, il lâest Ă©galement entre C et A). La seconde constatation est que, Ă lâĂąge oĂč la rĂ©versibilitĂ© devient possible (vers 7 ans), il se constitue une sorte de systĂ©matisation soudaine de lâensemble des opĂ©rations : le sujet comprend brusquement que deux inversions ramĂšnent lâordre direct, trois inversions lâordre inverse, etc. Câest donc en sâappuyant les unes sur les autres en un systĂšme total Ă la fois rĂ©versible et indĂ©finiment composable que les actions se constituent en opĂ©rations 3.
Un autre exemple de cette embryologie mentale est fourni par la genĂšse de la notion du temps. A. Einstein a bien voulu nous suggĂ©rer un jour de chercher Ă dĂ©terminer si, dans un dĂ©veloppement de lâintelligence, lâintuition du temps prĂ©cĂšde celle de la vitesse ou lâinverse. Pour rĂ©soudre un tel problĂšme 4, il suffit de prĂ©senter aux enfants des mouvements synchrones, en tout ou en partie (courses de bonshommes ou Ă©coulements de liquides, etc.), Ă vitesses soit Ă©gales soit inĂ©gales, et Ă faire dĂ©terminer les ordres de succession temporelle, y compris les simultanĂ©itĂ©s ou successions nulles, ou Ă faire comparer les durĂ©es. Lorsque les trajets sont parallĂšles et que les mobiles partent ensemble de points trĂšs voisins Ă des vitesses Ă©gales, il semble au premier abord que la notion de temps ne prĂ©sente aucune difficultĂ© parce quâalors tous les jugements temporels sont en rĂ©alitĂ© des jugements spatiaux dĂ©guisĂ©s : lâordre des Ă©vĂ©nements se confond avec celui des points du trajet, la durĂ©e avec lâespace parcouru, etc.
Il suffit, au contraire, de rendre les vitesses inĂ©gales, pour que toutes les intuitions temporelles soient faussĂ©es. Les petits nâadmettent pas, par exemple, la simultanĂ©itĂ© des arrĂȘts si lâun des mobiles a dĂ©passĂ© lâautre durant les mouvements : il nây a plus de temps commun pour ces deux vitesses diffĂ©rentes ! Ou bien, admettant les simultanĂ©itĂ©s de dĂ©part et dâarrivĂ©e pour deux mouvements AB et AB1, ils nieront lâĂ©galitĂ© des durĂ©es synchrones si le trajet AB1 est plus grand que le trajet AB. Ils intervertiront lâordre des Ă©vĂ©nements pour le concilier avec lâordre de succession spatiale, etc. Et surtout ils nâĂ©tabliront aucun rapport entre lâordre des successions temporelles et lâemboĂźtement des durĂ©es : sachant que Paul est plus ĂągĂ© que lui, Pierre se refusera Ă en dĂ©duire que Paul est nĂ© le premier, etc. Vers 8 Ă 9 ans, par contre, on assiste Ă un groupement gĂ©nĂ©ral des relations temporelles : une suite ABCD dâĂ©vĂ©nements est sĂ©riĂ©e dans le temps indĂ©pendamment des vitesses et des positions spatiales, et la durĂ©e AB est alors conçue comme plus courte que la durĂ©e AC dans laquelle elle est emboĂźtĂ©e, celle-ci (AC) comme plus courte que AD, etc. Ă ce stade, mais Ă ce stade seulement, la constitution dâune mĂ©trique temporelle devient possible, tandis quâauparavant les mouvements de lâhorloge ou du sablier nâĂ©taient pas synchronisables avec les autres, faute de vitesses communes. Or, mĂȘme dans ce cas du temps, câest la rĂ©versibilitĂ© des opĂ©rations qui permet leur composition : les petits se refusent Ă comparer une durĂ©e prĂ©sente Ă une durĂ©e passĂ©e, tandis que les grands dĂ©roulent les sĂ©riations, les emboĂźtements qualitatifs et les opĂ©rations mĂ©triques dans les deux sens.
Lâon aperçoit dâemblĂ©e la portĂ©e de telles constatations pour lâĂ©pistĂ©mologie physique. La relation v = e/t fait de la vitesse un rapport et de e ainsi que de t deux intuitions simples. La vĂ©ritĂ© est que certaines intuitions de la vitesse, comme celles du dĂ©passement, prĂ©cĂšdent celles du temps. Psychologiquement le temps apparaĂźt lui-mĂȘme comme un rapport (entre lâespace parcouru et la vitesse ; ou entre le travail accompli et la puissance, ce qui sâapplique aussi au temps intĂ©rieur ou de lâaction propre), câest-Ă -dire comme une coordination des vitesses, et câest seulement une fois achevĂ©e cette coordination qualitative que le temps et la vitesse peuvent ĂȘtre simultanĂ©ment transformĂ©s en quantitĂ©s mesurables. Mais la dĂ©pendance du temps par rapport Ă la vitesse, dans lâunivers macroscopique, demeure fondamentale, puisquâaux grandes vitesses, le temps de la relativitĂ© se heurte aux mĂȘmes difficultĂ©s que le temps du petit enfant et suppose lui aussi une subordination des relations temporelles Ă lâĂ©gard de certaines vitesses.
5. La position de la logistique
Si lâĂ©pistĂ©mologie scientifique suppose ainsi simultanĂ©ment lâanalyse logistique et lâanalyse historico-critique et psycho-gĂ©nĂ©tique, il reste, avant de pouvoir conclure, Ă dĂ©terminer la position de la logistique par rapport Ă la sociologie ou Ă la psychologie.
Or, il nâest que trois façons de concevoir la logistique : ou bien on en fera, Ă la maniĂšre platonicienne, lâexpression dâuniversaux subsistant en soi, ou bien on en fera une simple « syntaxe » ne contenant que les rapports tautologiques utilisĂ©s par la pensĂ©e dans sa formulation du rĂ©el, ou bien elle traduira sous une forme symbolique les opĂ©rations elles-mĂȘmes de la pensĂ©e collective et individuelle. Si lâon ne veut pas subordonner la logistique Ă lâhypothĂšse invĂ©rifiable des idĂ©es Ă©ternelles, ni laisser le « langage » quâelle constitue suspendu dans le vide, sans rapport avec les ĂȘtres vivants susceptibles de lâemployer, il ne reste donc quâĂ concevoir cette discipline comme sâoccupant elle aussi des opĂ©rations de la pensĂ©e.
Mais la logistique traduit les opĂ©rations de la pensĂ©e en un tout autre langage que la psychologie ou la sociologie. Pour la psycho-sociologie les opĂ©rations de lâesprit sont des conduites ou des actions, câest-Ă -dire des faits Ă Ă©tudier comme tels, Ă la maniĂšre dont le physicien analyse son objet. Au contraire la logistique exprime les opĂ©rations sous la forme dâabstractions (classes, relations ou propositions) quâelle manipule de façon purement dĂ©ductive, câest-Ă -dire axiomatique, en les symbolisant pour mieux les dĂ©tacher de leur contexte mental et pour les combiner plus rigoureusement. Il nâen reste pas moins quâil sâagit des mĂȘmes opĂ©rations et quâĂ tout rapport logistique peut correspondre une opĂ©ration rĂ©elle de lâesprit, tandis que toute opĂ©ration Ă©quilibrĂ©e de ce dernier (par opposition prĂ©cisĂ©ment aux intuitions prĂ©opĂ©ratoires et prĂ©logiques dont il a Ă©tĂ© question sous 4, avant le stade dâĂ©quilibre rĂ©versible atteint par lâintelligence) peut se traduire sous la forme dâun rapport logistique.
Or, nous sommes aujourdâhui habituĂ©s Ă un tel dualisme entre une science axiomatique et la science expĂ©rimentale correspondante. Les rapports entre les mathĂ©matiques et la physique en fournissent dâimportants exemples : lâespace physique est Ă©tudiĂ© expĂ©rimentalement par le physicien, tandis que la gĂ©omĂ©trie mathĂ©matique est une axiomatisation de lâespace abstrait. Il nâexiste donc pas de difficultĂ© Ă concevoir de mĂȘme les opĂ©rations de la pensĂ©e comme susceptibles dâune double analyse, lâune axiomatique effectuĂ©e par la logistique lâautre expĂ©rimentale par la psychologie.
Mais il y a plus. Il va de soi quâainsi conçue, une vĂ©ritĂ© psychologique nâa aucun droit de citĂ© en logistique (car on ne tranche pas une question de dĂ©duction formelle par lâĂ©vocation dâun fait), pas plus quâune vĂ©ritĂ© logistique ne saurait intervenir en psychologie (car on ne tranche pas une question dâexpĂ©rience par un raisonnement formel). Seulement il existe un parallĂšle remarquable entre les problĂšmes rencontrĂ©s sur lâun de ces deux terrains et ceux du terrain correspondant. Câest ainsi, comme nous lâavons vu sous 4, que les opĂ©rations ne sâorganisent psychologiquement que sous la forme de systĂšmes dâensemble, caractĂ©risĂ©s par leur composition rĂ©versible, et qui constituent la forme dâĂ©quilibre finale dâun long processus dâĂ©volution Ă partir des actions irrĂ©versibles initiales. Or, cette rĂ©versibilitĂ© mentale croissante, comparable Ă la rĂ©versibilitĂ© au sens physique du terme, aboutit prĂ©cisĂ©ment Ă la constitution dâopĂ©rations rĂ©versibles au sens logique, câest-Ă -dire telles quâĂ chaque opĂ©ration directe corresponde une opĂ©ration inverse possible.
En particulier, rĂ©pĂ©tons-le, la notion de « groupe », dans le domaine des opĂ©rations logico-mathĂ©matiques, correspond, dans le domaine psychologique, Ă des mĂ©canismes essentiels de lâintelligence, constituĂ©s par les conduites de retour au point de dĂ©part (rĂ©versibilitĂ©) et de dĂ©tour (associativitĂ©). Câest donc dâune maniĂšre parfaitement fondĂ©e que PoincarĂ© a supposĂ© lâexistence dâune sorte de groupe expĂ©rimental dans les actions sensori-motrices mĂȘmes, quâil concevait comme engendrant la notion dâespace. La seule rĂ©serve Ă faire Ă lâinterprĂ©tation du cĂ©lĂšbre mathĂ©maticien est quâune telle organisation nâest pas innĂ©e, mais reprĂ©sente la forme dâĂ©quilibre terminale dâune Ă©laboration mentale qui recouvre plusieurs mois de la premiĂšre annĂ©e.
MĂȘme dans le domaine de la logique toute qualitative des classes et des relations, on peut dĂ©crire du point de vue axiomatique qui est celui de la logistique, des structures dâensemble caractĂ©risĂ©es par leur composition rĂ©versible et qui correspondent Ă des totalitĂ©s psychologiques naturelles. Ă la diffĂ©rence des « groupes » mathĂ©matiques, qui impliquent toujours une quantitĂ© soit mĂ©trique soit au moins extensive, ces structures ne connaissent que les rapports dâemboĂźtement entre la partie et le tout (A < B) ou de tautologie A + A = A, et par consĂ©quent reposent sur un simple principe de distinction dichotomique : B = A + A1 ; C = B + B1, etc.
NĂ©anmoins, quoique beaucoup moins riches que les « groupes », elles sont susceptibles de composition indĂ©finie sous la forme directe (A + A1 = B ; B + B1 = C ; etc.) ou inverse (E â B1 = B ; B â A1 = A ; etc.) et connaissent une certaine associativitĂ© (limitĂ©e uniquement par les rapports tautologiques). Ces structures, que nous avons appelĂ©es « groupements » 5 se prĂ©sentent sous un certain nombre de variĂ©tĂ©s et constituent le principe de classifications qualitatives (telle une classification zoologique ou botanique), des correspondances qualitatives (telles les « tables Ă double entrĂ©e » de lâanatomie comparĂ©e), des sĂ©riations de relations asymĂ©triques simples (A < B < C, etc.), des relations gĂ©nĂ©alogiques, etc. Lâexistence de ces structures montre de la maniĂšre la plus claire la correspondance entre les ensembles dâopĂ©rations logistiques Ă©lĂ©mentaires et les systĂšmes psychologiquement Ă©quilibrĂ©s dâopĂ©rations intellectuelles, telles quâon les observe sans cesse dans le dĂ©veloppement spontanĂ© de la pensĂ©e.
Au total, ce nâest donc faire preuve ni de « psychologisme » en logistique ni de « logicisme » en psychologie que de considĂ©rer la logistique comme lâaxiomatique des opĂ©rations de la pensĂ©e 6, tandis que la psychologie elle-mĂȘme constituerait la science expĂ©rimentale correspondante. Câest au contraire Ă©noncer simplement un parallĂ©lisme naturel dont la psychologie gĂ©nĂ©tique contemporaine sait tirer profit et dont en retour la logistique des classes et des relations qualitatives peut dĂ©jĂ bĂ©nĂ©ficier.
6. Le cercle des sciences
Or, si lâon admet les thĂšses qui prĂ©cĂšdent, concernant la possibilitĂ© dâune explication psycho-gĂ©nĂ©tique des opĂ©rations logico-mathĂ©matiques (§ 4) et concernant la nature de la logistique conçue comme une axiomatique de ces opĂ©rations (§ 5), le problĂšme de lâunitĂ© de la science, qui constitue lâobjet des travaux de notre congrĂšs, est susceptible dâune solution simple en ce sens que le systĂšme des sciences est Ă concevoir comme un ordre cyclique et non pas comme une suite rectiligne.
On conçoit dâhabitude la classification des sciences sous la forme de la sĂ©rie : mathĂ©matique â physique â biologie â psychologie ou psycho-sociologie, et assurĂ©ment câest bien selon cet ordre que les sciences se sont dĂ©veloppĂ©es historiquement. Mais il semble clair, dans lâĂ©tat actuel des recherches, non pas seulement Ă©pistĂ©mologiques, mais propres aux disciplines psycho-sociologiques et mathĂ©matiques en elles-mĂȘmes, que les deux extrĂ©mitĂ©s de cette sĂ©rie tendent Ă se rapprocher en une sorte de cercle. Nous venons dâen voir la raison, du point de vue de la psychologie, puisque cette discipline cherche Ă expliquer pourquoi le dĂ©veloppement de lâintelligence aboutit, comme Ă sa forme nĂ©cessaire dâĂ©quilibre, Ă la constitution de systĂšmes dâopĂ©rations composables et rĂ©versibles. Mais il reste Ă montrer la rĂ©ciproque du point de vue des mathĂ©matiques elles-mĂȘmes.
Le problĂšme du « fondement des mathĂ©matiques » nâest plus une question de philosophie gĂ©nĂ©rale, rĂ©servĂ©e aux mĂ©taphysiciens. Pour les raisons que lâon a vues au paragraphe 1 il est devenu un problĂšme technique, discutĂ© sur le terrain propre des mathĂ©matiques et par les mathĂ©maticiens seuls. Or, Ă respecter cette autonomie radicale des mathĂ©matiques et Ă considĂ©rer la thĂ©orie des fondements comme un chapitre gĂ©nĂ©ral des mathĂ©matiques elles-mĂȘmes, nous constatons que les spĂ©cialistes de cette question oscillent entre deux sortes de solutions (ou les admettent toutes deux simultanĂ©ment). Pour les uns, comme PoincarĂ© ou Enriques, lâanalyse des notions fondamentales nous conduit Ă lâĂ©tude de leur construction psychologique et le pont est ainsi directement Ă©tabli entre la psychologie et le substrat intuitif ou concret des mathĂ©matiques. Pour les autres, comme Russell, Hilbert et les diverses Ă©coles de logistique, le problĂšme relĂšve de lâanalyse logique ou axiomatique : nous semblons ainsi tourner le dos aux prĂ©occupations psychologiques pour asseoir les axiomes sur un jeu de relations purement abstraites, quâelles soient logiques ou dâemblĂ©e mathĂ©matiques, et que la mathĂ©matique soit alors Ă concevoir comme une partie intĂ©grante de la logistique ou lâinverse. Seulement, câest ici que se pose tĂŽt ou tard le problĂšme Ă©voquĂ© au paragraphe prĂ©cĂ©dent : que sont ces relations abstraites ? Sont-elles le reflet des idĂ©es Ă©ternelles, lâexpression dâun simple langage conventionnel ou lâaxiomatisation des opĂ©rations intellectuelles dâun sujet pensant ?
Que lâon rattache donc directement les notions fondamentales des mathĂ©matiques Ă lâactivitĂ© mentale du sujet, ou quâon opĂšre ce rattachement de façon indirecte par lâintermĂ©diaire dâune axiomatisation des opĂ©rations, un pont est jetĂ© dans les deux cas entre le domaine de la pensĂ©e relevant de lâĂ©tude psycho-sociologique et celui des ĂȘtres abstraits de la mathĂ©matique : les deux extrĂ©mitĂ©s de la chaĂźne tendent ainsi Ă se joindre.
Or, loin dâĂȘtre surprenante, lâexistence dâun tel cercle est, dâune part, fort explicable et comporte, dâautre part, des consĂ©quences acceptables en ce qui concerne les deux directions essentielles de la pensĂ©e scientifique 7. Pour ce qui est de son explication, elle tient au cercle du sujet et de lâobjet, inĂ©vitable en toute connaissance et sur lequel Höffding a profondĂ©ment insisté : lâobjet nâest jamais connu quâĂ travers la pensĂ©e dâun sujet, mais le sujet ne se connaĂźt lui-mĂȘme quâen sâadaptant Ă lâobjet. Ainsi lâunivers nâest connu de lâhomme quâau travers de la logique et des mathĂ©matiques, produit de son esprit, mais il ne peut comprendre comment il a construit les mathĂ©matiques et la logique quâen sâĂ©tudiant lui-mĂȘme psychologiquement et biologiquement, câest-Ă -dire en fonction de lâunivers entier. Or, câest bien lĂ le vrai sens du cercle des sciences : il aboutit Ă la conception dâune unitĂ© par interdĂ©pendance entre les diverses sciences, telle que les disciplines opposĂ©es, dans cet ordre cyclique, soutiennent entre elles des relations de rĂ©ciprocitĂ©. Câest ainsi quâentre les mathĂ©matiques et la biologie il existe les plus curieuses complĂ©mentaritĂ©s (au sens courant du terme).
La mathĂ©matique, en tant que discipline scientifique, utilise au maximum lâactivitĂ© du sujet, puisque cette science est essentiellement dĂ©ductive et recourt de moins en moins (envisagĂ©e en son Ă©volution) Ă lâexpĂ©rience elle-mĂȘme. La biologie rĂ©duit au contraire au minimum lâactivitĂ© du sujet, puisquâelle est essentiellement expĂ©rimentale et nâutilise quâavec une circonspection extrĂȘme les procĂ©dĂ©s dĂ©ductifs ou constructifs de lâesprit. Mais tout en procĂ©dant de lâactivitĂ© du sujet, la mathĂ©matique sâapplique essentiellement aux objets extĂ©rieurs et les assimile aux cadres de notre pensĂ©e jusquâĂ devancer parfois lâexpĂ©rience par des anticipations surprenantes : elle tend donc Ă rĂ©duire lâobjet aux schĂšmes dâactivitĂ© du sujet, et elle y parvient dans une large mesure. Inversement, si la biologie est essentiellement, et presque passivement, soumise Ă son objet, cet objet de ses Ă©tudes, câest-Ă -dire lâĂȘtre vivant, nâest autre chose que le sujet comme tel ou du moins le point de dĂ©part organique dâun processus qui, avec le dĂ©veloppement de la vie mentale, aboutira Ă la situation dâun sujet capable de construire les mathĂ©matiques elles-mĂȘmes. Or, ce sujet vivant et agissant nâest conçu par la biologie quâen relation avec la rĂ©alitĂ© matĂ©rielle et par consĂ©quent en fonction de lâobjet : si la mathĂ©matique cherche Ă rĂ©duire lâobjet au sujet, la biologie effectue donc au contraire ou tend Ă effectuer la rĂ©duction inverse.
De plus, entre les deux pĂŽles du mathĂ©matique et du biologique, ainsi orientĂ©s symĂ©triquement, la physique et la psychologie participent, mais Ă©galement de façon complĂ©mentaire, Ă la fois du courant idĂ©aliste qui lâemporte en mathĂ©matique et du courant rĂ©aliste, dont la biologie est lâexemple le plus pur. La physique applique, dâune part, les mathĂ©matiques au rĂ©el, et par lĂ contribue Ă assimiler celui-ci aux schĂšmes de notre esprit ; mais elle est dĂ©jĂ aux prises avec un objet rĂ©sistant et son idĂ©alisme relatif se tempĂšre donc nĂ©cessairement dâun certain rĂ©alisme, sans dâailleurs jamais pouvoir dissocier entiĂšrement cet objet des opĂ©rations intellectuelles ou matĂ©rielles qui interagissent avec lui pour tenter de le connaĂźtre. La psychologie, inversement, hĂ©rite du rĂ©alisme, parfois un peu lourd, de la biologie et les tendances « organicistes » qui interviennent dans lâexplication de la vie mentale prolongent cette rĂ©duction du sujet agissant Ă lâobjet matĂ©riel, quâessaie le biologiste. Mais, par le fait mĂȘme quâen suivant les Ă©tapes du dĂ©veloppement mental, elle cherche Ă expliquer les opĂ©rations constitutives de la mathĂ©matique et de la physique, la psychologie amorce dĂ©jĂ cette rĂ©duction idĂ©aliste de lâobjet au sujet, qui triomphe en mathĂ©matiques pures.
Ainsi le cercle des sciences aboutit en fin de compte Ă mettre en Ă©vidence ce que lâanalyse de chaque connaissance particuliĂšre souligne dâemblĂ©e, mais Ă des dosages divers lâinterdĂ©pendance Ă©troite du sujet et de lâobjet. Selon quâelle est situĂ©e Ă lâun ou Ă lâautre pĂŽle, la science parle par consĂ©quent un langage plus idĂ©aliste ou plus rĂ©aliste. Laquelle de ces deux langues est la vraie ? Le jour oĂč la biologie sera, si elle y parvient, entiĂšrement mathĂ©matisĂ©e, nous verrons bien si les Ă©quations du protoplasme, et lui-mĂȘme par consĂ©quent, rĂ©sultent de notre esprit, ou si notre esprit avec ses Ă©quations rĂ©sulte du protoplasme. Peut-ĂȘtre la psychologie sera-t-elle, ce jour-lĂ , assez avancĂ©e pour pouvoir montrer aux mathĂ©maticiens soutenant la premiĂšre de ces thĂšses et aux biologistes soutenant la seconde (Ă moins dâun changement dâĂ©pĂ©es survenu en cours de route), quâils disent Ă peu prĂšs la mĂȘme chose⊠Mais, seuls les psychologues comprendront vraiment pourquoi ! 8