Adaptation vitale et psychologie de l’intelligence : sélection organique et phénocopie ()

VI. L’équivalent cognitif de la phénocopie a

En cette seconde partie nous étudierons successivement certains problèmes d’intelligence, sans nous occuper des formes plus élémentaires de connaissance, comme les perceptions, les habitudes, la mémoire, etc. L’intérêt de la phénocopie nous a, en effet, paru consister en ce que ce phénomène est de nature à jouer un rôle assez général dans les mécanismes de l’évolution, puisqu’il fournit un début d’explication de l’adaptation au milieu, si l’on ne se contente pas du schéma des variations au hasard et des sélections après coup, qui reste d’une complète invraisemblance du point de vue des probabilités. Or, à supposer que le processus de la phénocopie présente, tel que nous avons essayé de l’interpréter, quelque généralité, la question qu’il convient naturellement de soulever, si l’on s’intéresse aux relations entre la vie organique et la connaissance, est d’en chercher quelque équivalent au sein des fonctionnements cognitifs, puisqu’en ce domaine l’organisme correspond au sujet et le milieu à l’ensemble des objets extérieurs qu’il s’agit de connaître, et que l’on retrouve ainsi un problème analogue d’adaptation. Mais dans la mesure précisément où l’on fait l’hypothèse d’une certaine généralité, c’est alors aux étages supérieurs de la connaissance, donc au niveau de l’intelligence, qu’il convient de tenter de la vérifier.

I. Mais la comparaison que nous allons esquisser peut paraître paradoxale ou, pire encore, dénuée de signification si l’on reste aux idées courantes qui ont longtemps régné au sein du néo-darwinisme en biologie et du behaviorisme dans l’étude du comportement. Pour le premier, en effet, le mécanisme de l’évolution est fondamentalement endogène, ce que nous ne contestons pas, mais le milieu ne joue qu’un rôle essentiellement négatif : d’une part, il élimine tout ce qui ne lui convient pas, ce que nous admettons encore naturellement, mais, d’autre part, il ne serait pour rien dans le cas des adaptations précises et différenciées, comme la forme d’un poisson, le bec d’un pic ou d’un colibri, les callosités du phacochère, etc. En tous ces cas (et ils sont, en fait, coextensifs de toute l’évolution), la doctrine ne connaît qu’une réponse : l’inépuisable capacité du hasard à produire n’importe quoi, jusqu’à ces inventions pour nous spectaculaires, et à nouveau le rôle purement négatif du milieu, qui se borne à retenir ce que l’on veut bien lui offrir en fait de variations préajustées, mais cela simplement parce qu’il élimine alors les formes moins avantageuses. C’est donc ce caractère passif de la sélection et du milieu qui constitue, il va de soi, la grande lacune d’un tel point de vue et elle est si considérable qu’un esprit foncièrement courageux en sa logique comme J. Monod en vient à conclure, dans un passage déjà cité au chapitre I, que l’évolution n’est « nullement une propriété des êtres vivants » et ne tient qu’aux « imperfections » de la conservation génique lorsqu’elle est perturbée par le hasard. En un mot, pour de telles interprétations, rien n’est dû au milieu sinon un pouvoir de filtrage et tout est endogène dans la production des variations, mais à la condition impérative d’enrichir la conservation génique d’une soumission indéfinie aux caprices illimités du hasard. À nous tourner maintenant vers ce qui a été longtemps la doctrine officielle du comportement, nous trouvons un tableau exactement inverse : dans la mesure où le sujet (donc l’organisme en son comportement) acquiert quelque connaissance, qu’il s’agisse du « savoir faire » propre à un apprentissage sensori-moteur ou des formes les plus élevées de l’intellection, c’est toujours qu’il a réussi à enregistrer quelque observable tiré des objets, le milieu extérieur constituant ainsi la seule source possible du progrès cognitif : à tout stimulus externe correspond, en effet, une « réponse » du sujet, mais définie par Hull en termes de « copie fonctionnelle » de la situation extérieure. Autrement dit, c’est, en cette seconde perspective, le milieu qui est tout puissant et pour ainsi dire actif en un sens essentiellement positif, tandis que le sujet demeure passif en tant que purement récepteur. Même quand les pigeons de Skinner pressent sur un levier, ce début d’action sur le milieu n’aboutit qu’à en découvrir les propriétés pour en subir ensuite les variations sous forme de renforcements extérieurs de diverses valeurs.

Bien entendu, et même si l’on éprouve quelque surprise à voir combien les partisans de chacune de ces deux doctrines officielles s’occupent peu de ce qu’affirme l’autre, elles ne sont pas logiquement contradictoires entre elles, puisque le néodarwinisme ne s’occupe que de l’hérédité génotypique, et le behaviorisme que de réactions demeurant essentiellement phénotypiques, donc non héréditaires. S’ils avaient raison les uns et les autres, cela reviendrait donc à dire que le milieu joue un rôle purement négatif au plan du génotype et essentiellement positif à celui du phénotype, et cela n’aurait rien de gênant s’il n’existait pas de rapports entre ces deux plans. Mais si, au cas d’une éventualité heureuse pour nous, le processus de la phénocopie présentait quelque généralité, cela conduirait au contraire à mettre en sérieux doute la validité de ces hypothèses classiques.

Cherchons donc à indiquer dès le départ en quoi elles nous paraissent erronées l’une et l’autre, en ce qui concerne le rôle du milieu : c’est que, dans les deux cas des variations génotypiques et des comportements ou connaissances, le facteur primordial est à chercher, non pas dans les actions négatives (pure sélection) ou positives (schéma stimulus-réponse ou SR) de ce milieu, mais bien dans les actions que l’organisme ou le sujet exerce sur ce milieu, et cela grâce à des initiatives essentiellement endogènes. Autrement dit, si notre interprétation de la phénocopie avait quelque chance d’être valable, elle permettrait de fournir cette réponse commune aux deux doctrines classiques du néodarwinisme et du behaviorisme : c’est que le milieu joue un rôle fondamental à toutes les échelles, mais à titre d’objet de conquête et non pas de causalité formatrice, celle-ci étant donc à chercher, et de nouveau à toutes les échelles, dans les activités endogènes de l’organisme et du sujet, qui demeureraient tous deux conservateurs et incapables d’invention (comme les Lingula qui n’ont pas évolué depuis le paléozoïque ou comme certaines sociétés ou certains adultes humains) sans les multiples problèmes soulevés par le milieu ou le monde extérieur, mais qui peuvent y répondre par des essais et explorations de tous genres, du plan élémentaire des mutations au plan supérieur des théories scientifiques, à la condition cependant de ne pas compter que sur le hasard, divinisé par tant de biologistes, et de se soumettre à des régulations.

D’un tel point de vue, une certaine généralité du processus de la phénocopie devient alors acceptable et même assez probable : elle signifierait simplement que cette conquête du milieu, pouvant d’ailleurs être considérée comme une extension de la tendance vitale fondamentale à l’assimilation, débute ordinairement par de simples essais d’accommodation phénotypique ou de connaissance empirique, mais que, en vertu d’exigences internes d’équilibration, elle en arrive à des formes d’assimilation plus solides. Celles-ci s’étagent alors sur tous les paliers, à partir de l’« assimilation génétique », si l’on reprend ce terme de Waddington pour désigner la consolidation par sélection organique des mutations, ou de la « copie » (autrement dit de la reconstruction, si l’on admet notre interprétation de la phénocopie) des phénotypes bien accommodés jusqu’aux assimilations cognitives de tous les niveaux, y compris ceux de la pensée scientifique.

II. Mais pour chercher des équivalents de la phénocopie au plan de l’intelligence, il importe de nous entendre d’abord sur certaines généralisations préalables et sur leur légitimité qui impliquerait naturellement un élargissement des définitions. Nous appellerons, dans ce qui suit, « phénocopie au sens large » le remplacement d’une formation exogène (phénotypique ou cognitive et dans les deux cas dues à une action du milieu ou de l’expérience des objets) par une formation endogène due aux activités de l’organisme ou du sujet. Or c’est ici qu’une généralisation est à effectuer. Dans le cas de la phénocopie biologique, cette formation endogène remplaçant le simple accomodat consiste en un nouveau génotype, donc en une forme s’élaborant dans le génome et apte à une transmission héréditaire. En ce qui concerne, par contre, l’intelligence, nous n’entendrons par « endogènes » que les structures élaborées grâce aux régulations et aux opérations du sujet. Le terme d’endogène paraît néanmoins légitime du fait que ces structures ne sont pas tirées des objets, mais relèvent d’une activité logico-mathématique interne née de la coordination des actions du sujet : ces structures s’ajoutent alors, en leur servant de cadre assimilateur, aux propriétés de l’objet, mais sans en être extraites. De plus, à partir d’un certain niveau qui caractérise la logique et les mathématiques dites précisément « pures », ces structures endogènes n’encadrent plus d’objets (sinon des « objets quelconques ») et fonctionnent déductivement de façon exclusivement formelle, ce qui confirme rétroactivement leur caractère endogène.

Cette extension du terme « endogène » est rendue nécessaire par deux sortes de considérations, d’ailleurs toutes deux de nature biologique. La première est que les structures de l’intelligence ne sont pas innées et ne s’imposent à titre nécessaire qu’au terme d’une longue construction. Certes il y a un facteur héréditaire dans le fonctionnement de l’intellect en ce sens qu’on n’a jamais pu élever le degré d’intelligence d’un individu, même moyen ou débile. Par contre, les structures comme telles, comme les relations logiques générales de transitivité ou de distributivité, ou les structures de groupe ou de treillis (combinatoire), ne s’acquièrent qu’au cours d’une longue épigenèse où les facteurs d’activité et d’exercice jouent un rôle autant que la maturation des coordinations nerveuses. Mais, en second lieu, s’il nous est permis de considérer les structures logico-mathématiques comme endogènes, c’est donc qu’elles sont construites par le sujet qui les tire des formes générales de coordinations de ses actions, et que ces coordinations s’appuient elles-mêmes sur les coordinations nerveuses qui dérivent enfin des coordinations organiques. En d’autres termes, si ces structures ne sont pas proprement héréditaires, elles constituent néanmoins un prolongement des régulations organiques. De plus, si elles donnent lieu à une épigenèse, supposant par conséquent des interactions avec le donné extérieur, elles les remplacent précisément peu à peu par un fonctionnement purement interne, au niveau où le formalisme et l’axiomatisation ne dépendent plus en rien des objets.

III A. Étant donc entendu que, dans ce qui suit, le terme d’« exogène » signifiera, pour une connaissance, le fait d’être tirée de l’expérience physique et le terme d’« endogène » d’être due à une construction logico-mathématique, nous allons procéder comme suit pour chercher à trouver sur le terrain cognitif le correspondant des phénocopies en tant que remplacements de l’exogène par l’endogène : nous partirons des niveaux supérieurs pour y examiner les relations entre la déduction et l’expérience et en redescendrons pour rappeler l’état de ce problème quant à la formation de la causalité et des différentes formes d’abstraction aux niveaux élémentaires. Ces analogies globales entre les situations cognitives et celles de la phénocopie une fois établies, nous chercherons à faire voir combien les rapports entre les facteurs exogènes et endogènes qui caractérisent le développement des connaissances sont comparables et en bien des cas isomorphes dans le détail aux relations entre phénotypes et génotypes que nous avons rappelées dans la première partie de cet essai. Pour ce qui est du besoin général de remplacement de l’exogène par l’endogène, toute l’histoire de la physique est un sujet d’étonnement. Le but de cette discipline est, chacun l’admet, la connaissance du monde extérieur ou matériel, avec par conséquent une lecture et une détermination aussi précises que possible des faits d’expérience. Il s’agit donc, au sens le plus spécifique du terme, de ce que nous appelions tout à l’heure la conquête de l’objet, prolongeant en un sens la tendance de toute la vie organique à une conquête du milieu. Or, Archimède déjà, l’un des rares Grecs à s’être livré à des expériences, présentait sa statique sous la forme d’un traité axiomatique. On peut certes voir en ce cas la simple imitation des mœurs des géomètres, qui avaient l’obligation de procéder ainsi en tant que mathématiciens, et qui, de plus, croyaient décrire des figures et des êtres existant en dehors de nous. Mais chez les physiciens contemporains, qui savent au contraire qu’une formalisation n’exige aucune obligation intuitive et qu’un jeu d’axiomes peut être choisi librement pourvu qu’ils atteignent les conditions nécessaires et suffisantes d’une démonstration, on retrouve le même souci d’axiomatisation : que l’on examine un « modèle » censé condenser la théorie d’un ensemble quelconque de phénomènes dont le détail n’est connu que grâce à un nombre considérable de fines expériences (concernant par exemple la température et la chaleur), on n’y trouve avec étonnement que des définitions, des axiomes, des déductions en forme de théorèmes, comme si le physicien s’efforçait, tel un coupable, de cacher ce qu’il doit à l’expérimentation et de faire croire avec hypocrisie qu’il a tout déduit. Bien entendu il y a d’abord là la preuve que, contrairement aux prescriptions jamais observées du positivisme, la physique ne se borne pas à « décrire » ou à « prévoir », et cherche constamment aussi à comprendre et à expliquer. Mais pourquoi donc l’explication des objets et de leurs lois reviendrait-elle à leur substituer des êtres de pensée et à raisonner sur eux comme s’il s’agissait de mathématiques pures ? Autrement dit pourquoi, alors qu’il s’agit de connaissances dont chacun reconnaît la source exogène, les traiter comme si elles étaient purement endogènes ?

III B. La situation s’éclaire lorsque l’on compare, à la manière de Lichnerowicz, la physique théorique à ce qu’il appelle « physique mathématique » et dont il est l’un des meilleurs spécialistes actuels. La physique théorique considère les principes et les lois vérifiés par l’expérience et se propose de les justifier déductivement, au moyen précisément de « modèles » comme ceux que l’on vient de rappeler. La physique mathématique est, au contraire, pour Lichnerowicz, une branche des mathématiques elles-mêmes, et, comme celles-ci l’ont toujours fait lorsque la physique leur posait un problème (de théorie des fonctions ou de géométrie, etc.), elle cherche alors, non pas à déduire une vérité donnée, mais à la reconstruire en sa totalité ou, plus justement dit, à reconstituer, par voie de construction exclusivement mathématique, l’ensemble des possibles dont elle apparaîtra comme l’une des conséquences nécessaires à titre de cas particulier.

En une telle situation, on comprend alors le pourquoi de la substitution de l’endogène à l’exogène et les analogies qu’elle présente avec les processus de phénocopie. En premier lieu, et là est l’essentiel, ce recours à la reconstruction endogène permet d’introduire une nécessité logique, donc intrinsèque, au sein d’un système de relations qui n’était que localement cohérent. Or il y a là dès le départ une analogie avec la phénocopie, lorsque des caractères (appelés x’, y’, etc. au chap. V) ne sont plus simplement les produits d’interactions entre le milieu et les mécanismes synthétiques, et sont remplacés par leurs équivalents mais dus dorénavant aux synthèses seules en tant que dirigées par la programmation génique : en ce cas il y a donc passage de la contingence (milieu × épigenèse) à une détermination interne de caractère plus nécessaire, comme on peut le dire du passage de la connaissance exogène à une reconstruction qui la « copie » en un sens. Mais en second lieu, cette « copie » (qui dans les deux cas n’en est donc pas une, mais bien une reconstruction) est due à une même transposition en ce qui concerne les rôles successifs du milieu ou de l’objet extérieurs : dans le cas de la phénocopie, les caractères x, y, z du milieu jouent, au niveau du phénotype, un rôle causal direct en imposant à l’épigenèse les modifications x’, etc. ; mais lors de la formation du génotype correspondant, les caractères externes x, y, z ne constituent plus qu’un cadre, joint aux propriétés modifiées du milieu intérieur, et ce cadre ne joue plus, par rapport à cette formation, qu’un rôle sélectif en éliminant les mutations non adéquates et en retenant les autres. Or, dans le cas de la construction propre à la physique mathématique on en trouve l’analogue : le mathématicien a beau construire sa théorie librement, il sait bien qu’elle a pour but la reconstitution déductive de lois ou principes par ailleurs imposés expérimentalement et, s’il choisit de s’en occuper, c’est en vertu des problèmes qui lui ont été posés, donc par une sélection d’intérêts fixant un cadre à ses recherches, mais sans action causale sur le mécanisme de ses déductions. En troisième lieu, si la téléonomie générale de ce recours à l’endogène est bien la recherche de la nécessité, les raisons causales déterminant le détail des constructions sont à chercher, au plan cognitif comme à celui de la phénocopie biologique, dans les déséquilibres locaux subsistant avant la solution finale : c’est ainsi que les delta de Dirac ont donné lieu sur le terrain physique à une élaboration mathématique non encore satisfaisante avant que le mathématicien Schwartz en tire son élégante théorie des distributions.

IV. Que si, malgré ces trois sortes d’analogies générales, on trouve artificielle cette comparaison des phénocopies, en tant que remplacement des constructions phénotypiques par les constructions plus solides relevant des génotypes, avec les substitutions cognitives de constructions endogènes aux constatations exogènes, la correspondance paraîtra sans doute plus convaincante si nous rappelons maintenant que, à toutes les étapes de l’histoire de la physique et à tous les niveaux de la psychogenèse, la causalité, sous ses formes les plus générales, consiste toujours à attribuer aux objets des modes d’action sur le modèle de nos propres opérations ou de nos propres structures logico-mathématiques. C’est ainsi que depuis les débuts de ce siècle un nombre impressionnant de phénomènes, de la microphysique à la relativité générale en passant par la théorie des cristaux, etc., semblent expliqués dans la mesure où l’on parvient à leur conférer une structure mathématique de « groupe », non pas parce que celle-ci serait tenue par le physicien comme un langage commode permettant de mieux décrire les faits, mais en tant qu’elle exprimerait les transformations réelles dues à l’action d’objets conçus comme des opérateurs. En d’autres cas, ce sont des structures d’ordre, ou des actions probabilistes, etc. qui sont attribuées aux objets, mais le principe général de l’explication causale reste toujours que, aux systèmes constitués par les faits observables et les lois, enregistrés de façon exogène, sont substitués des systèmes inférentiels, dont la structure est celle d’opérations du sujet et dont l’élaboration est ainsi endogène : leur attribution aux objets signifie donc que les rapports légaux jusque-là simplement constatés peuvent en cette seconde phase être déduits à titre de compositions nécessaires de la structure opératoire invoquée. Il y a par conséquent là à nouveau, et sur une très large échelle, un remplacement progressif de connaissances exogènes par la construction endogène (et quand le remplacement n’est pas complet il peut le devenir comme c’est le cas à chaque progrès de la physique mathématique).

Or c’est jusqu’aux niveaux élémentaires de la psychogenèse que l’on retrouve cette constitution de la causalité par attribution, aux objets, des opérations du sujet. C’est ainsi que dans les problèmes de transmission du mouvement à travers des intermédiaires immobiles les sujets de 7-8 ans inventent une solution qu’on ne trouve guère avant cet âge : c’est qu’un « élan » communiqué par le mobile actif a « traversé » l’intermédiaire pour rejoindre et propulser de l’autre côté le mobile passif. Or cette explication causale qui vient remplacer (au sens propre) l’interprétation fondée sur la seule lecture des faits (simples successions de mouvements à distance, etc.) apparaît à ce niveau parce que c’est celui où se constitue la transitivité (A → B, B → C donc A → C), non comprise jusque-là : en ce cas c’est cette transitivité qui est « attribuée » aux trois objets, dont le second, servant d’intermédiaire, est, en cet exemple, « traversé par l’élan » et devient ainsi un opérateur de transmission. On observe de même de multiples attributions d’autres opérations : opérations additives dans le cas où est comprise la conservation de la somme des grains invisibles d’un morceau de sucre fondu ; distributivité dans le cas de la répartition homogène des segments d’un fil élastique ; réciprocités coordonnées avec les inversions dans le cas des phénomènes d’action A et de réaction R (compris vers 11-12 ans seulement à cause du caractère tardif de cette coordination (± A ↔︎ ± R où + et − sont des inversions et ↔ le symbole d’une réciprocité opératoire), etc.

Le logicien L. Apostel, en d’intéressantes remarques sur la notion d’explication ou l’explication causale en général 1, soutient que, quoi qu’on en dise, il demeure une part de vérité dans l’interprétation positiviste selon laquelle l’explication se réduit à une description : à certains égards, en effet, un modèle explicatif, nous dit Apostel, n’est qu’une sorte de « copie » (p. 207), et lorsque l’on parvient à trouver des ressemblances entre un fait nouveau et des phénomènes déjà connus, cette ressemblance à elle seule donnerait une impression de compréhension. Mais Apostel précise qu’on n’en saisit pas la raison, puisqu’une plus grande généralité ne constitue pas un progrès dans l’intelligibilité et il conclut avec pessimisme que le pourquoi de l’intelligibilité ne nous est peut-être pas intelligible. Or, avant ces propos un peu défaitistes, Apostel discute notre suggestion de considérer l’explication causale comme le résultat d’une attribution de nos opérations aux objets. Mais il n’y voit pas une solution suffisante du problème, car, nous objecte-t-il avec ingéniosité, dire que les actions ou interactions des objets sont assimilables à nos opérations, c’est à nouveau chercher des ressemblances (ou une « copie ») entre les faits à expliquer et ceux qui nous sont familiers ou qui sont accessibles à nos reconstructions : or, l’on ne voit pas pourquoi une ressemblance entre les objets et certains caractères du sujet serait plus explicative qu’une ressemblance entre deux catégories d’objets.

Ces remarques pénétrantes nous permettent de préciser à la fois en quoi l’assimilation à un modèle opératoire est plus explicative qu’une ressemblance quelconque entre deux ensembles de phénomènes et en quoi cette « copie » par les opérations est explicative justement parce qu’elle est davantage qu’une « copie » et qu’elle introduit un remplacement ou implique une reconstruction comme c’est le cas, au plan biologique, de toute phénocopie. En effet, avant l’explication causale, le phénomène à expliquer ne consiste qu’en un ensemble de faits et de relations ou lois, simplement constatés et en certains cas généralisés, mais par généralisations de nature extensionnelle et non pas productive de structures. En d’autres termes, il ne s’agit, dans le cas de ces inductions (passage des « quelques » constatés au « tout » anticipé mais non encore démontré) que de connaissances exogènes ou issues d’elles. Comparer, en une telle situation, ce système d’observables à un autre ensemble d’observables de même statut, ce n’est alors naturellement rien expliquer. Par contre assimiler ces mêmes faits à une structure opératoire, qui leur est, en ce second cas, attribuée, c’est les expliquer dans la mesure où les opérations en jeu soutiennent entre elles des rapports de nécessité et, en particulier, lorsque le sujet peut faire intervenir (au moins implicitement) une structure, comme par exemple un groupe de transformations (cf. le groupe de quaternalité expliquant les rapports d’action et de réaction). En effet, une telle structure comporte ses lois de composition et sa fermeture et est alors explicative en tant que combinant de façon nécessaire des productions et des conservations, ce qui est le propre de la causalité comme des constructions opératoires. Nous nous refusons donc, pour notre part, à considérer l’intelligibilité comme incompréhensible, car, s’il est évident qu’elle ne saurait être absolue et ne connaît que le plus ou le moins, toute structuration adéquate comporte un gain d’intelligibilité parce qu’elle oppose aux connaissances simplement exogènes, donc empiriques, une construction endogène, donc nécessaire en tant que logico-mathématique et que l’univers logico-mathématique engendré par les activités du sujet est ouvert sur le monde des possibles et sur les diverses formes d’infinis, ce en quoi il dépasse sur au moins deux frontières capitales la nature des objets physiques.

Cela dit, ce caractère explicatif propre aux modèles opératoires illustre alors de la manière la plus claire l’analogie entre le remplacement de l’exogène par l’endogène, en quoi consiste cette soi-disant « copie » du réel à expliquer par le modèle interprétatif, et les remplacements du phénotype par un génotype reconstruisant des caractères semblables, en tout processus biologique de phénocopie. D’une part, en effet, les connaissances exogènes de départ sont comparables, comme déjà vu, à des réactions phénotypiques, en tant qu’imposées de l’extérieur, tandis que la reconstruction endogène finale introduit un facteur de nécessité qui correspond, mais en la dépassant 2, à la plus grande solidité qui caractérise les variations génotypiques en tant que comportant une transmission héréditaire. Mais surtout, d’autre part, il y a dans les deux cas remplacement et reconstruction, car les faits et les lois, constatés ou enregistrés, durant la phase exogène finale, ont beau être intégrés sous une forme paraissant inchangée dans le modèle explicatif endogène et final, cela ne revient nullement au même qu’ils soient constatés ou déduits. Il y a des années, par exemple, que nous avons observé avec B. Inhelder que, dans des problèmes de conservation, comme celui de l’invariance de la quantité de matière et du poids lorsque l’on transforme une boulette de pâte à modeler en saucisse, les mêmes faits ou lois se modifient profondément selon qu’ils sont simplement décrits ou qu’ils parviennent à être déduits. Dans le premier cas, ils commencent d’ailleurs par n’être pas anticipés (prévisions de non-conservation), puis ils peuvent être prévus par les petites transformations ou constatés par des mesures à la balance, mais tant qu’il n’y a pas compréhension de leurs raisons, ils ne présentent que des caractères de simple probabilité, de contingence et non généralité. Lorsqu’il y a déduction opératoire, par contre, en vertu des trois arguments que l’on retrouve constamment (« on n’a rien ôté ni ajouté », « on peut refaire la même boulette avec la saucisse » et ce qui est gagné en longueur est perdu en épaisseur ou largeur, cette compensation étant d’ailleurs construite avant toute mesure ou vérification), le sujet trouve la conservation si nécessaire et évidente qu’il est parfois visiblement choqué qu’on lui pose des questions aussi faciles et « enfantines » alors qu’il aurait répondu le contraire un an auparavant. De telles données psychogénétiques nous paraissent mieux montrer que tout autre exemple l’opposition essentielle et souvent rapide qui s’établit entre la phase exogène et la reconstitution endogène des mêmes connaissances.