VI. L’équivalent cognitif de la phĂ©nocopie a

En cette seconde partie nous Ă©tudierons successivement certains problĂšmes d’intelligence, sans nous occuper des formes plus Ă©lĂ©mentaires de connaissance, comme les perceptions, les habitudes, la mĂ©moire, etc. L’intĂ©rĂȘt de la phĂ©nocopie nous a, en effet, paru consister en ce que ce phĂ©nomĂšne est de nature Ă  jouer un rĂŽle assez gĂ©nĂ©ral dans les mĂ©canismes de l’évolution, puisqu’il fournit un dĂ©but d’explication de l’adaptation au milieu, si l’on ne se contente pas du schĂ©ma des variations au hasard et des sĂ©lections aprĂšs coup, qui reste d’une complĂšte invraisemblance du point de vue des probabilitĂ©s. Or, Ă  supposer que le processus de la phĂ©nocopie prĂ©sente, tel que nous avons essayĂ© de l’interprĂ©ter, quelque gĂ©nĂ©ralitĂ©, la question qu’il convient naturellement de soulever, si l’on s’intĂ©resse aux relations entre la vie organique et la connaissance, est d’en chercher quelque Ă©quivalent au sein des fonctionnements cognitifs, puisqu’en ce domaine l’organisme correspond au sujet et le milieu Ă  l’ensemble des objets extĂ©rieurs qu’il s’agit de connaĂźtre, et que l’on retrouve ainsi un problĂšme analogue d’adaptation. Mais dans la mesure prĂ©cisĂ©ment oĂč l’on fait l’hypothĂšse d’une certaine gĂ©nĂ©ralitĂ©, c’est alors aux Ă©tages supĂ©rieurs de la connaissance, donc au niveau de l’intelligence, qu’il convient de tenter de la vĂ©rifier.

I. Mais la comparaison que nous allons esquisser peut paraĂźtre paradoxale ou, pire encore, dĂ©nuĂ©e de signification si l’on reste aux idĂ©es courantes qui ont longtemps rĂ©gnĂ© au sein du nĂ©o-darwinisme en biologie et du behaviorisme dans l’étude du comportement. Pour le premier, en effet, le mĂ©canisme de l’évolution est fondamentalement endogĂšne, ce que nous ne contestons pas, mais le milieu ne joue qu’un rĂŽle essentiellement nĂ©gatif : d’une part, il Ă©limine tout ce qui ne lui convient pas, ce que nous admettons encore naturellement, mais, d’autre part, il ne serait pour rien dans le cas des adaptations prĂ©cises et diffĂ©renciĂ©es, comme la forme d’un poisson, le bec d’un pic ou d’un colibri, les callositĂ©s du phacochĂšre, etc. En tous ces cas (et ils sont, en fait, coextensifs de toute l’évolution), la doctrine ne connaĂźt qu’une rĂ©ponse : l’inĂ©puisable capacitĂ© du hasard Ă  produire n’importe quoi, jusqu’à ces inventions pour nous spectaculaires, et Ă  nouveau le rĂŽle purement nĂ©gatif du milieu, qui se borne Ă  retenir ce que l’on veut bien lui offrir en fait de variations prĂ©ajustĂ©es, mais cela simplement parce qu’il Ă©limine alors les formes moins avantageuses. C’est donc ce caractĂšre passif de la sĂ©lection et du milieu qui constitue, il va de soi, la grande lacune d’un tel point de vue et elle est si considĂ©rable qu’un esprit fonciĂšrement courageux en sa logique comme J. Monod en vient Ă  conclure, dans un passage dĂ©jĂ  citĂ© au chapitre I, que l’évolution n’est « nullement une propriĂ©tĂ© des ĂȘtres vivants » et ne tient qu’aux « imperfections » de la conservation gĂ©nique lorsqu’elle est perturbĂ©e par le hasard. En un mot, pour de telles interprĂ©tations, rien n’est dĂ» au milieu sinon un pouvoir de filtrage et tout est endogĂšne dans la production des variations, mais Ă  la condition impĂ©rative d’enrichir la conservation gĂ©nique d’une soumission indĂ©finie aux caprices illimitĂ©s du hasard. À nous tourner maintenant vers ce qui a Ă©tĂ© longtemps la doctrine officielle du comportement, nous trouvons un tableau exactement inverse : dans la mesure oĂč le sujet (donc l’organisme en son comportement) acquiert quelque connaissance, qu’il s’agisse du « savoir faire » propre Ă  un apprentissage sensori-moteur ou des formes les plus Ă©levĂ©es de l’intellection, c’est toujours qu’il a rĂ©ussi Ă  enregistrer quelque observable tirĂ© des objets, le milieu extĂ©rieur constituant ainsi la seule source possible du progrĂšs cognitif : Ă  tout stimulus externe correspond, en effet, une « rĂ©ponse » du sujet, mais dĂ©finie par Hull en termes de « copie fonctionnelle » de la situation extĂ©rieure. Autrement dit, c’est, en cette seconde perspective, le milieu qui est tout puissant et pour ainsi dire actif en un sens essentiellement positif, tandis que le sujet demeure passif en tant que purement rĂ©cepteur. MĂȘme quand les pigeons de Skinner pressent sur un levier, ce dĂ©but d’action sur le milieu n’aboutit qu’à en dĂ©couvrir les propriĂ©tĂ©s pour en subir ensuite les variations sous forme de renforcements extĂ©rieurs de diverses valeurs.

Bien entendu, et mĂȘme si l’on Ă©prouve quelque surprise Ă  voir combien les partisans de chacune de ces deux doctrines officielles s’occupent peu de ce qu’affirme l’autre, elles ne sont pas logiquement contradictoires entre elles, puisque le nĂ©odarwinisme ne s’occupe que de l’hĂ©rĂ©ditĂ© gĂ©notypique, et le behaviorisme que de rĂ©actions demeurant essentiellement phĂ©notypiques, donc non hĂ©rĂ©ditaires. S’ils avaient raison les uns et les autres, cela reviendrait donc Ă  dire que le milieu joue un rĂŽle purement nĂ©gatif au plan du gĂ©notype et essentiellement positif Ă  celui du phĂ©notype, et cela n’aurait rien de gĂȘnant s’il n’existait pas de rapports entre ces deux plans. Mais si, au cas d’une Ă©ventualitĂ© heureuse pour nous, le processus de la phĂ©nocopie prĂ©sentait quelque gĂ©nĂ©ralitĂ©, cela conduirait au contraire Ă  mettre en sĂ©rieux doute la validitĂ© de ces hypothĂšses classiques.

Cherchons donc Ă  indiquer dĂšs le dĂ©part en quoi elles nous paraissent erronĂ©es l’une et l’autre, en ce qui concerne le rĂŽle du milieu : c’est que, dans les deux cas des variations gĂ©notypiques et des comportements ou connaissances, le facteur primordial est Ă  chercher, non pas dans les actions nĂ©gatives (pure sĂ©lection) ou positives (schĂ©ma stimulus-rĂ©ponse ou SR) de ce milieu, mais bien dans les actions que l’organisme ou le sujet exerce sur ce milieu, et cela grĂące Ă  des initiatives essentiellement endogĂšnes. Autrement dit, si notre interprĂ©tation de la phĂ©nocopie avait quelque chance d’ĂȘtre valable, elle permettrait de fournir cette rĂ©ponse commune aux deux doctrines classiques du nĂ©odarwinisme et du behaviorisme : c’est que le milieu joue un rĂŽle fondamental Ă  toutes les Ă©chelles, mais Ă  titre d’objet de conquĂȘte et non pas de causalitĂ© formatrice, celle-ci Ă©tant donc Ă  chercher, et de nouveau Ă  toutes les Ă©chelles, dans les activitĂ©s endogĂšnes de l’organisme et du sujet, qui demeureraient tous deux conservateurs et incapables d’invention (comme les Lingula qui n’ont pas Ă©voluĂ© depuis le palĂ©ozoĂŻque ou comme certaines sociĂ©tĂ©s ou certains adultes humains) sans les multiples problĂšmes soulevĂ©s par le milieu ou le monde extĂ©rieur, mais qui peuvent y rĂ©pondre par des essais et explorations de tous genres, du plan Ă©lĂ©mentaire des mutations au plan supĂ©rieur des thĂ©ories scientifiques, Ă  la condition cependant de ne pas compter que sur le hasard, divinisĂ© par tant de biologistes, et de se soumettre Ă  des rĂ©gulations.

D’un tel point de vue, une certaine gĂ©nĂ©ralitĂ© du processus de la phĂ©nocopie devient alors acceptable et mĂȘme assez probable : elle signifierait simplement que cette conquĂȘte du milieu, pouvant d’ailleurs ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme une extension de la tendance vitale fondamentale Ă  l’assimilation, dĂ©bute ordinairement par de simples essais d’accommodation phĂ©notypique ou de connaissance empirique, mais que, en vertu d’exigences internes d’équilibration, elle en arrive Ă  des formes d’assimilation plus solides. Celles-ci s’étagent alors sur tous les paliers, Ă  partir de l’« assimilation gĂ©nĂ©tique », si l’on reprend ce terme de Waddington pour dĂ©signer la consolidation par sĂ©lection organique des mutations, ou de la « copie » (autrement dit de la reconstruction, si l’on admet notre interprĂ©tation de la phĂ©nocopie) des phĂ©notypes bien accommodĂ©s jusqu’aux assimilations cognitives de tous les niveaux, y compris ceux de la pensĂ©e scientifique.

II. Mais pour chercher des Ă©quivalents de la phĂ©nocopie au plan de l’intelligence, il importe de nous entendre d’abord sur certaines gĂ©nĂ©ralisations prĂ©alables et sur leur lĂ©gitimitĂ© qui impliquerait naturellement un Ă©largissement des dĂ©finitions. Nous appellerons, dans ce qui suit, « phĂ©nocopie au sens large » le remplacement d’une formation exogĂšne (phĂ©notypique ou cognitive et dans les deux cas dues Ă  une action du milieu ou de l’expĂ©rience des objets) par une formation endogĂšne due aux activitĂ©s de l’organisme ou du sujet. Or c’est ici qu’une gĂ©nĂ©ralisation est Ă  effectuer. Dans le cas de la phĂ©nocopie biologique, cette formation endogĂšne remplaçant le simple accomodat consiste en un nouveau gĂ©notype, donc en une forme s’élaborant dans le gĂ©nome et apte Ă  une transmission hĂ©rĂ©ditaire. En ce qui concerne, par contre, l’intelligence, nous n’entendrons par « endogĂšnes » que les structures Ă©laborĂ©es grĂące aux rĂ©gulations et aux opĂ©rations du sujet. Le terme d’endogĂšne paraĂźt nĂ©anmoins lĂ©gitime du fait que ces structures ne sont pas tirĂ©es des objets, mais relĂšvent d’une activitĂ© logico-mathĂ©matique interne nĂ©e de la coordination des actions du sujet : ces structures s’ajoutent alors, en leur servant de cadre assimilateur, aux propriĂ©tĂ©s de l’objet, mais sans en ĂȘtre extraites. De plus, Ă  partir d’un certain niveau qui caractĂ©rise la logique et les mathĂ©matiques dites prĂ©cisĂ©ment « pures », ces structures endogĂšnes n’encadrent plus d’objets (sinon des « objets quelconques ») et fonctionnent dĂ©ductivement de façon exclusivement formelle, ce qui confirme rĂ©troactivement leur caractĂšre endogĂšne.

Cette extension du terme « endogĂšne » est rendue nĂ©cessaire par deux sortes de considĂ©rations, d’ailleurs toutes deux de nature biologique. La premiĂšre est que les structures de l’intelligence ne sont pas innĂ©es et ne s’imposent Ă  titre nĂ©cessaire qu’au terme d’une longue construction. Certes il y a un facteur hĂ©rĂ©ditaire dans le fonctionnement de l’intellect en ce sens qu’on n’a jamais pu Ă©lever le degrĂ© d’intelligence d’un individu, mĂȘme moyen ou dĂ©bile. Par contre, les structures comme telles, comme les relations logiques gĂ©nĂ©rales de transitivitĂ© ou de distributivitĂ©, ou les structures de groupe ou de treillis (combinatoire), ne s’acquiĂšrent qu’au cours d’une longue Ă©pigenĂšse oĂč les facteurs d’activitĂ© et d’exercice jouent un rĂŽle autant que la maturation des coordinations nerveuses. Mais, en second lieu, s’il nous est permis de considĂ©rer les structures logico-mathĂ©matiques comme endogĂšnes, c’est donc qu’elles sont construites par le sujet qui les tire des formes gĂ©nĂ©rales de coordinations de ses actions, et que ces coordinations s’appuient elles-mĂȘmes sur les coordinations nerveuses qui dĂ©rivent enfin des coordinations organiques. En d’autres termes, si ces structures ne sont pas proprement hĂ©rĂ©ditaires, elles constituent nĂ©anmoins un prolongement des rĂ©gulations organiques. De plus, si elles donnent lieu Ă  une Ă©pigenĂšse, supposant par consĂ©quent des interactions avec le donnĂ© extĂ©rieur, elles les remplacent prĂ©cisĂ©ment peu Ă  peu par un fonctionnement purement interne, au niveau oĂč le formalisme et l’axiomatisation ne dĂ©pendent plus en rien des objets.

III A. Étant donc entendu que, dans ce qui suit, le terme d’« exogĂšne » signifiera, pour une connaissance, le fait d’ĂȘtre tirĂ©e de l’expĂ©rience physique et le terme d’« endogĂšne » d’ĂȘtre due Ă  une construction logico-mathĂ©matique, nous allons procĂ©der comme suit pour chercher Ă  trouver sur le terrain cognitif le correspondant des phĂ©nocopies en tant que remplacements de l’exogĂšne par l’endogĂšne : nous partirons des niveaux supĂ©rieurs pour y examiner les relations entre la dĂ©duction et l’expĂ©rience et en redescendrons pour rappeler l’état de ce problĂšme quant Ă  la formation de la causalitĂ© et des diffĂ©rentes formes d’abstraction aux niveaux Ă©lĂ©mentaires. Ces analogies globales entre les situations cognitives et celles de la phĂ©nocopie une fois Ă©tablies, nous chercherons Ă  faire voir combien les rapports entre les facteurs exogĂšnes et endogĂšnes qui caractĂ©risent le dĂ©veloppement des connaissances sont comparables et en bien des cas isomorphes dans le dĂ©tail aux relations entre phĂ©notypes et gĂ©notypes que nous avons rappelĂ©es dans la premiĂšre partie de cet essai. Pour ce qui est du besoin gĂ©nĂ©ral de remplacement de l’exogĂšne par l’endogĂšne, toute l’histoire de la physique est un sujet d’étonnement. Le but de cette discipline est, chacun l’admet, la connaissance du monde extĂ©rieur ou matĂ©riel, avec par consĂ©quent une lecture et une dĂ©termination aussi prĂ©cises que possible des faits d’expĂ©rience. Il s’agit donc, au sens le plus spĂ©cifique du terme, de ce que nous appelions tout Ă  l’heure la conquĂȘte de l’objet, prolongeant en un sens la tendance de toute la vie organique Ă  une conquĂȘte du milieu. Or, ArchimĂšde dĂ©jĂ , l’un des rares Grecs Ă  s’ĂȘtre livrĂ© Ă  des expĂ©riences, prĂ©sentait sa statique sous la forme d’un traitĂ© axiomatique. On peut certes voir en ce cas la simple imitation des mƓurs des gĂ©omĂštres, qui avaient l’obligation de procĂ©der ainsi en tant que mathĂ©maticiens, et qui, de plus, croyaient dĂ©crire des figures et des ĂȘtres existant en dehors de nous. Mais chez les physiciens contemporains, qui savent au contraire qu’une formalisation n’exige aucune obligation intuitive et qu’un jeu d’axiomes peut ĂȘtre choisi librement pourvu qu’ils atteignent les conditions nĂ©cessaires et suffisantes d’une dĂ©monstration, on retrouve le mĂȘme souci d’axiomatisation : que l’on examine un « modĂšle » censĂ© condenser la thĂ©orie d’un ensemble quelconque de phĂ©nomĂšnes dont le dĂ©tail n’est connu que grĂące Ă  un nombre considĂ©rable de fines expĂ©riences (concernant par exemple la tempĂ©rature et la chaleur), on n’y trouve avec Ă©tonnement que des dĂ©finitions, des axiomes, des dĂ©ductions en forme de thĂ©orĂšmes, comme si le physicien s’efforçait, tel un coupable, de cacher ce qu’il doit Ă  l’expĂ©rimentation et de faire croire avec hypocrisie qu’il a tout dĂ©duit. Bien entendu il y a d’abord lĂ  la preuve que, contrairement aux prescriptions jamais observĂ©es du positivisme, la physique ne se borne pas Ă  « dĂ©crire » ou Ă  « prĂ©voir », et cherche constamment aussi Ă  comprendre et Ă  expliquer. Mais pourquoi donc l’explication des objets et de leurs lois reviendrait-elle Ă  leur substituer des ĂȘtres de pensĂ©e et Ă  raisonner sur eux comme s’il s’agissait de mathĂ©matiques pures ? Autrement dit pourquoi, alors qu’il s’agit de connaissances dont chacun reconnaĂźt la source exogĂšne, les traiter comme si elles Ă©taient purement endogĂšnes ?

III B. La situation s’éclaire lorsque l’on compare, Ă  la maniĂšre de Lichnerowicz, la physique thĂ©orique Ă  ce qu’il appelle « physique mathĂ©matique » et dont il est l’un des meilleurs spĂ©cialistes actuels. La physique thĂ©orique considĂšre les principes et les lois vĂ©rifiĂ©s par l’expĂ©rience et se propose de les justifier dĂ©ductivement, au moyen prĂ©cisĂ©ment de « modĂšles » comme ceux que l’on vient de rappeler. La physique mathĂ©matique est, au contraire, pour Lichnerowicz, une branche des mathĂ©matiques elles-mĂȘmes, et, comme celles-ci l’ont toujours fait lorsque la physique leur posait un problĂšme (de thĂ©orie des fonctions ou de gĂ©omĂ©trie, etc.), elle cherche alors, non pas Ă  dĂ©duire une vĂ©ritĂ© donnĂ©e, mais Ă  la reconstruire en sa totalitĂ© ou, plus justement dit, Ă  reconstituer, par voie de construction exclusivement mathĂ©matique, l’ensemble des possibles dont elle apparaĂźtra comme l’une des consĂ©quences nĂ©cessaires Ă  titre de cas particulier.

En une telle situation, on comprend alors le pourquoi de la substitution de l’endogĂšne Ă  l’exogĂšne et les analogies qu’elle prĂ©sente avec les processus de phĂ©nocopie. En premier lieu, et lĂ  est l’essentiel, ce recours Ă  la reconstruction endogĂšne permet d’introduire une nĂ©cessitĂ© logique, donc intrinsĂšque, au sein d’un systĂšme de relations qui n’était que localement cohĂ©rent. Or il y a lĂ  dĂšs le dĂ©part une analogie avec la phĂ©nocopie, lorsque des caractĂšres (appelĂ©s x’, y’, etc. au chap. V) ne sont plus simplement les produits d’interactions entre le milieu et les mĂ©canismes synthĂ©tiques, et sont remplacĂ©s par leurs Ă©quivalents mais dus dorĂ©navant aux synthĂšses seules en tant que dirigĂ©es par la programmation gĂ©nique : en ce cas il y a donc passage de la contingence (milieu × épigenĂšse) Ă  une dĂ©termination interne de caractĂšre plus nĂ©cessaire, comme on peut le dire du passage de la connaissance exogĂšne Ă  une reconstruction qui la « copie » en un sens. Mais en second lieu, cette « copie » (qui dans les deux cas n’en est donc pas une, mais bien une reconstruction) est due Ă  une mĂȘme transposition en ce qui concerne les rĂŽles successifs du milieu ou de l’objet extĂ©rieurs : dans le cas de la phĂ©nocopie, les caractĂšres x, y, z du milieu jouent, au niveau du phĂ©notype, un rĂŽle causal direct en imposant Ă  l’épigenĂšse les modifications x’, etc. ; mais lors de la formation du gĂ©notype correspondant, les caractĂšres externes x, y, z ne constituent plus qu’un cadre, joint aux propriĂ©tĂ©s modifiĂ©es du milieu intĂ©rieur, et ce cadre ne joue plus, par rapport Ă  cette formation, qu’un rĂŽle sĂ©lectif en Ă©liminant les mutations non adĂ©quates et en retenant les autres. Or, dans le cas de la construction propre Ă  la physique mathĂ©matique on en trouve l’analogue : le mathĂ©maticien a beau construire sa thĂ©orie librement, il sait bien qu’elle a pour but la reconstitution dĂ©ductive de lois ou principes par ailleurs imposĂ©s expĂ©rimentalement et, s’il choisit de s’en occuper, c’est en vertu des problĂšmes qui lui ont Ă©tĂ© posĂ©s, donc par une sĂ©lection d’intĂ©rĂȘts fixant un cadre Ă  ses recherches, mais sans action causale sur le mĂ©canisme de ses dĂ©ductions. En troisiĂšme lieu, si la tĂ©lĂ©onomie gĂ©nĂ©rale de ce recours Ă  l’endogĂšne est bien la recherche de la nĂ©cessitĂ©, les raisons causales dĂ©terminant le dĂ©tail des constructions sont Ă  chercher, au plan cognitif comme Ă  celui de la phĂ©nocopie biologique, dans les dĂ©sĂ©quilibres locaux subsistant avant la solution finale : c’est ainsi que les delta de Dirac ont donnĂ© lieu sur le terrain physique Ă  une Ă©laboration mathĂ©matique non encore satisfaisante avant que le mathĂ©maticien Schwartz en tire son Ă©lĂ©gante thĂ©orie des distributions.

IV. Que si, malgrĂ© ces trois sortes d’analogies gĂ©nĂ©rales, on trouve artificielle cette comparaison des phĂ©nocopies, en tant que remplacement des constructions phĂ©notypiques par les constructions plus solides relevant des gĂ©notypes, avec les substitutions cognitives de constructions endogĂšnes aux constatations exogĂšnes, la correspondance paraĂźtra sans doute plus convaincante si nous rappelons maintenant que, Ă  toutes les Ă©tapes de l’histoire de la physique et Ă  tous les niveaux de la psychogenĂšse, la causalitĂ©, sous ses formes les plus gĂ©nĂ©rales, consiste toujours Ă  attribuer aux objets des modes d’action sur le modĂšle de nos propres opĂ©rations ou de nos propres structures logico-mathĂ©matiques. C’est ainsi que depuis les dĂ©buts de ce siĂšcle un nombre impressionnant de phĂ©nomĂšnes, de la microphysique Ă  la relativitĂ© gĂ©nĂ©rale en passant par la thĂ©orie des cristaux, etc., semblent expliquĂ©s dans la mesure oĂč l’on parvient Ă  leur confĂ©rer une structure mathĂ©matique de « groupe », non pas parce que celle-ci serait tenue par le physicien comme un langage commode permettant de mieux dĂ©crire les faits, mais en tant qu’elle exprimerait les transformations rĂ©elles dues Ă  l’action d’objets conçus comme des opĂ©rateurs. En d’autres cas, ce sont des structures d’ordre, ou des actions probabilistes, etc. qui sont attribuĂ©es aux objets, mais le principe gĂ©nĂ©ral de l’explication causale reste toujours que, aux systĂšmes constituĂ©s par les faits observables et les lois, enregistrĂ©s de façon exogĂšne, sont substituĂ©s des systĂšmes infĂ©rentiels, dont la structure est celle d’opĂ©rations du sujet et dont l’élaboration est ainsi endogĂšne : leur attribution aux objets signifie donc que les rapports lĂ©gaux jusque-lĂ  simplement constatĂ©s peuvent en cette seconde phase ĂȘtre dĂ©duits Ă  titre de compositions nĂ©cessaires de la structure opĂ©ratoire invoquĂ©e. Il y a par consĂ©quent lĂ  Ă  nouveau, et sur une trĂšs large Ă©chelle, un remplacement progressif de connaissances exogĂšnes par la construction endogĂšne (et quand le remplacement n’est pas complet il peut le devenir comme c’est le cas Ă  chaque progrĂšs de la physique mathĂ©matique).

Or c’est jusqu’aux niveaux Ă©lĂ©mentaires de la psychogenĂšse que l’on retrouve cette constitution de la causalitĂ© par attribution, aux objets, des opĂ©rations du sujet. C’est ainsi que dans les problĂšmes de transmission du mouvement Ă  travers des intermĂ©diaires immobiles les sujets de 7-8 ans inventent une solution qu’on ne trouve guĂšre avant cet Ăąge : c’est qu’un « élan » communiquĂ© par le mobile actif a « traversé » l’intermĂ©diaire pour rejoindre et propulser de l’autre cĂŽtĂ© le mobile passif. Or cette explication causale qui vient remplacer (au sens propre) l’interprĂ©tation fondĂ©e sur la seule lecture des faits (simples successions de mouvements Ă  distance, etc.) apparaĂźt Ă  ce niveau parce que c’est celui oĂč se constitue la transitivitĂ© (A → B, B → C donc A → C), non comprise jusque-là : en ce cas c’est cette transitivitĂ© qui est « attribuĂ©e » aux trois objets, dont le second, servant d’intermĂ©diaire, est, en cet exemple, « traversĂ© par l’élan » et devient ainsi un opĂ©rateur de transmission. On observe de mĂȘme de multiples attributions d’autres opĂ©rations : opĂ©rations additives dans le cas oĂč est comprise la conservation de la somme des grains invisibles d’un morceau de sucre fondu ; distributivitĂ© dans le cas de la rĂ©partition homogĂšne des segments d’un fil Ă©lastique ; rĂ©ciprocitĂ©s coordonnĂ©es avec les inversions dans le cas des phĂ©nomĂšnes d’action A et de rĂ©action R (compris vers 11-12 ans seulement Ă  cause du caractĂšre tardif de cette coordination (± A ↔ ± R oĂč + et − sont des inversions et ↔ le symbole d’une rĂ©ciprocitĂ© opĂ©ratoire), etc.

Le logicien L. Apostel, en d’intĂ©ressantes remarques sur la notion d’explication ou l’explication causale en gĂ©nĂ©ral 1, soutient que, quoi qu’on en dise, il demeure une part de vĂ©ritĂ© dans l’interprĂ©tation positiviste selon laquelle l’explication se rĂ©duit Ă  une description : Ă  certains Ă©gards, en effet, un modĂšle explicatif, nous dit Apostel, n’est qu’une sorte de « copie » (p. 207), et lorsque l’on parvient Ă  trouver des ressemblances entre un fait nouveau et des phĂ©nomĂšnes dĂ©jĂ  connus, cette ressemblance Ă  elle seule donnerait une impression de comprĂ©hension. Mais Apostel prĂ©cise qu’on n’en saisit pas la raison, puisqu’une plus grande gĂ©nĂ©ralitĂ© ne constitue pas un progrĂšs dans l’intelligibilitĂ© et il conclut avec pessimisme que le pourquoi de l’intelligibilitĂ© ne nous est peut-ĂȘtre pas intelligible. Or, avant ces propos un peu dĂ©faitistes, Apostel discute notre suggestion de considĂ©rer l’explication causale comme le rĂ©sultat d’une attribution de nos opĂ©rations aux objets. Mais il n’y voit pas une solution suffisante du problĂšme, car, nous objecte-t-il avec ingĂ©niositĂ©, dire que les actions ou interactions des objets sont assimilables Ă  nos opĂ©rations, c’est Ă  nouveau chercher des ressemblances (ou une « copie ») entre les faits Ă  expliquer et ceux qui nous sont familiers ou qui sont accessibles Ă  nos reconstructions : or, l’on ne voit pas pourquoi une ressemblance entre les objets et certains caractĂšres du sujet serait plus explicative qu’une ressemblance entre deux catĂ©gories d’objets.

Ces remarques pĂ©nĂ©trantes nous permettent de prĂ©ciser Ă  la fois en quoi l’assimilation Ă  un modĂšle opĂ©ratoire est plus explicative qu’une ressemblance quelconque entre deux ensembles de phĂ©nomĂšnes et en quoi cette « copie » par les opĂ©rations est explicative justement parce qu’elle est davantage qu’une « copie » et qu’elle introduit un remplacement ou implique une reconstruction comme c’est le cas, au plan biologique, de toute phĂ©nocopie. En effet, avant l’explication causale, le phĂ©nomĂšne Ă  expliquer ne consiste qu’en un ensemble de faits et de relations ou lois, simplement constatĂ©s et en certains cas gĂ©nĂ©ralisĂ©s, mais par gĂ©nĂ©ralisations de nature extensionnelle et non pas productive de structures. En d’autres termes, il ne s’agit, dans le cas de ces inductions (passage des « quelques » constatĂ©s au « tout » anticipĂ© mais non encore dĂ©montrĂ©) que de connaissances exogĂšnes ou issues d’elles. Comparer, en une telle situation, ce systĂšme d’observables Ă  un autre ensemble d’observables de mĂȘme statut, ce n’est alors naturellement rien expliquer. Par contre assimiler ces mĂȘmes faits Ă  une structure opĂ©ratoire, qui leur est, en ce second cas, attribuĂ©e, c’est les expliquer dans la mesure oĂč les opĂ©rations en jeu soutiennent entre elles des rapports de nĂ©cessitĂ© et, en particulier, lorsque le sujet peut faire intervenir (au moins implicitement) une structure, comme par exemple un groupe de transformations (cf. le groupe de quaternalitĂ© expliquant les rapports d’action et de rĂ©action). En effet, une telle structure comporte ses lois de composition et sa fermeture et est alors explicative en tant que combinant de façon nĂ©cessaire des productions et des conservations, ce qui est le propre de la causalitĂ© comme des constructions opĂ©ratoires. Nous nous refusons donc, pour notre part, Ă  considĂ©rer l’intelligibilitĂ© comme incomprĂ©hensible, car, s’il est Ă©vident qu’elle ne saurait ĂȘtre absolue et ne connaĂźt que le plus ou le moins, toute structuration adĂ©quate comporte un gain d’intelligibilitĂ© parce qu’elle oppose aux connaissances simplement exogĂšnes, donc empiriques, une construction endogĂšne, donc nĂ©cessaire en tant que logico-mathĂ©matique et que l’univers logico-mathĂ©matique engendrĂ© par les activitĂ©s du sujet est ouvert sur le monde des possibles et sur les diverses formes d’infinis, ce en quoi il dĂ©passe sur au moins deux frontiĂšres capitales la nature des objets physiques.

Cela dit, ce caractĂšre explicatif propre aux modĂšles opĂ©ratoires illustre alors de la maniĂšre la plus claire l’analogie entre le remplacement de l’exogĂšne par l’endogĂšne, en quoi consiste cette soi-disant « copie » du rĂ©el Ă  expliquer par le modĂšle interprĂ©tatif, et les remplacements du phĂ©notype par un gĂ©notype reconstruisant des caractĂšres semblables, en tout processus biologique de phĂ©nocopie. D’une part, en effet, les connaissances exogĂšnes de dĂ©part sont comparables, comme dĂ©jĂ  vu, Ă  des rĂ©actions phĂ©notypiques, en tant qu’imposĂ©es de l’extĂ©rieur, tandis que la reconstruction endogĂšne finale introduit un facteur de nĂ©cessitĂ© qui correspond, mais en la dĂ©passant 2, Ă  la plus grande soliditĂ© qui caractĂ©rise les variations gĂ©notypiques en tant que comportant une transmission hĂ©rĂ©ditaire. Mais surtout, d’autre part, il y a dans les deux cas remplacement et reconstruction, car les faits et les lois, constatĂ©s ou enregistrĂ©s, durant la phase exogĂšne finale, ont beau ĂȘtre intĂ©grĂ©s sous une forme paraissant inchangĂ©e dans le modĂšle explicatif endogĂšne et final, cela ne revient nullement au mĂȘme qu’ils soient constatĂ©s ou dĂ©duits. Il y a des annĂ©es, par exemple, que nous avons observĂ© avec B. Inhelder que, dans des problĂšmes de conservation, comme celui de l’invariance de la quantitĂ© de matiĂšre et du poids lorsque l’on transforme une boulette de pĂąte Ă  modeler en saucisse, les mĂȘmes faits ou lois se modifient profondĂ©ment selon qu’ils sont simplement dĂ©crits ou qu’ils parviennent Ă  ĂȘtre dĂ©duits. Dans le premier cas, ils commencent d’ailleurs par n’ĂȘtre pas anticipĂ©s (prĂ©visions de non-conservation), puis ils peuvent ĂȘtre prĂ©vus par les petites transformations ou constatĂ©s par des mesures Ă  la balance, mais tant qu’il n’y a pas comprĂ©hension de leurs raisons, ils ne prĂ©sentent que des caractĂšres de simple probabilitĂ©, de contingence et non gĂ©nĂ©ralitĂ©. Lorsqu’il y a dĂ©duction opĂ©ratoire, par contre, en vertu des trois arguments que l’on retrouve constamment (« on n’a rien ĂŽtĂ© ni ajouté », « on peut refaire la mĂȘme boulette avec la saucisse » et ce qui est gagnĂ© en longueur est perdu en Ă©paisseur ou largeur, cette compensation Ă©tant d’ailleurs construite avant toute mesure ou vĂ©rification), le sujet trouve la conservation si nĂ©cessaire et Ă©vidente qu’il est parfois visiblement choquĂ© qu’on lui pose des questions aussi faciles et « enfantines » alors qu’il aurait rĂ©pondu le contraire un an auparavant. De telles donnĂ©es psychogĂ©nĂ©tiques nous paraissent mieux montrer que tout autre exemple l’opposition essentielle et souvent rapide qui s’établit entre la phase exogĂšne et la reconstitution endogĂšne des mĂȘmes connaissances.