Adaptation vitale et psychologie de l’intelligence : sĂ©lection organique et phĂ©nocopie ()

VII. Les rapports entre les sources exogÚnes et endogÚnes dans le développement des connaissances a

Si ce qui prĂ©cĂšde est valable, l’élaboration de chaque explication causale ou physique semble ainsi constituer un Ă©quivalent cognitif des phĂ©nocopies biologiques, Ă  cette rĂ©serve prĂšs, il est vrai fondamentale, que si les processus exogĂšnes sont de mĂȘme nature dans les deux cas (actions du milieu ou des objets), les processus endogĂšnes sont par contre issus du gĂ©nome dans la phĂ©nocopie biologique mais seulement des autorĂ©gulations internes du sujet dans le cas des Ă©quivalents cognitifs de la phĂ©nocopie. Certes ces autorĂ©gulations ont, et mĂȘme essentiellement, une origine organique, mais sans que les dĂ©sĂ©quilibres cognitifs aient Ă  ĂȘtre signalisĂ©s jusqu’au niveau du gĂ©nome pour donner lieu Ă  une rééquilibration stable donc sans caractĂšres de transmission hĂ©rĂ©ditaire. Il convient maintenant d’examiner ce que sont ces mĂ©canismes formateurs, au plan cognitif, et pour cela de rappeler d’abord ce que nous savons des processus d’abstraction sources des connaissances exogĂšnes et endogĂšnes.

(I A) Toute connaissance nouvelle suppose une abstraction, car, malgrĂ© la part de rĂ©organisation qu’elle comporte, elle ne constitue jamais un commencement absolu et elle tire ses Ă©lĂ©ments de quelque rĂ©alitĂ© antĂ©rieure. On peut alors distinguer deux sortes d’abstractions selon leurs sources exogĂšnes et endogĂšnes, et il est intĂ©ressant pour nous de chercher Ă  comparer leurs rapports avec ceux qui existent entre un phĂ©notype et un gĂ©notype.

Il existe tout d’abord un type d’abstraction que nous appellerons « empirique » (le terme de « simple », employĂ© en des publications antĂ©rieures, Ă©tant un euphĂ©misme exagĂ©rĂ©, comme on le verra dans la suite) parce qu’elle tire son information des objets eux-mĂȘmes, comme dans le cas oĂč un sujet de tout Ăąge peut, en soupesant un solide, ne retenir des rĂ©sultats de cette action que le poids de l’objet, en nĂ©gligeant sa couleur, ses dimensions, etc. Mais, en plus de cette premiĂšre forme, correspondant en gĂ©nĂ©ral Ă  ce qu’on nomme « abstraction » lorsqu’on n’en prĂ©cise pas les conditions, il en existe une seconde, qui est fondamentale, car elle recouvre tous les cas d’abstractions logico-mathĂ©matiques : nous l’appellerons l’« abstraction rĂ©flĂ©chissante » parce qu’elle est tirĂ©e, non pas des objets, mais des coordinations d’actions (ou d’opĂ©rations), donc des activitĂ©s mĂȘmes du sujet, ce qui est tout diffĂ©rent et comporte une source endogĂšne, ce qui nous intĂ©resse ici. Nous la dĂ©signons sous ce nom pour deux raisons complĂ©mentaires, tenant toutes deux Ă  ce qu’il s’agit du sujet et non plus des objets. En premier lieu, elle est rĂ©flĂ©chissante en un sens de projection physique ou gĂ©omĂ©trique, c’est-Ă -dire qu’elle suppose toujours un « rĂ©flĂ©chissement » sur un palier supĂ©rieur de ce qui est empruntĂ© Ă  un palier infĂ©rieur : par exemple, au niveau de 2-3 ans le rĂ©flĂ©chissement d’une action en reprĂ©sentation lorsqu’il y a intĂ©riorisation de la premiĂšre, ou encore, au niveau de la pensĂ©e mathĂ©matique, la thĂ©matisation d’une opĂ©ration devenant objet de pensĂ©e rĂ©flexive aprĂšs n’avoir servi que d’instrument de construction. Mais, en second lieu, cette abstraction « rĂ©flĂ©chissante » comporte en outre une « rĂ©flexion » au sens d’une rĂ©organisation mentale, et cela nĂ©cessairement, du fait que le « rĂ©flĂ©chissement » aboutit Ă  un palier supĂ©rieur oĂč il s’agit tout d’abord de reconstruire ce qui a Ă©tĂ© abstrait du palier infĂ©rieur, de maniĂšre Ă  l’ajuster Ă  la structure de ce palier supĂ©rieur : c’est ainsi que le rĂ©flĂ©chissement d’un ensemble de dĂ©placements successifs en leur reprĂ©sentation nĂ©cessite leur rĂ©organisation en un ensemble comportant l’évocation simultanĂ©e des diffĂ©rentes parties du trajet Ă  parcourir, etc.

Or, l’évolution de ces deux formes d’abstractions est assez diffĂ©rente au cours du dĂ©veloppement. Il est d’abord Ă  noter que l’abstraction empirique n’intervient jamais Ă  elle seule Ă  quelque niveau que ce soit : en effet, pour tirer quelque information d’un objet, et cela mĂȘme si elle n’est tirĂ©e que de cet objet, il est indispensable d’utiliser des appareils d’assimilation, qui sont alors de nature mathĂ©matique : une mise en relation, une ou plusieurs classes (ou des « schĂšmes » d’action s’il s’agit du niveau sensori-moteur, mais ce sont lĂ  dĂ©jĂ  des sortes de concepts pratiques), des correspondances, des fonctions, des identitĂ©s, Ă©quivalences ou diffĂ©rences, etc., bref tout un ensemble d’instruments nĂ©cessaires Ă  la « lecture » mĂȘme de l’expĂ©rience, indĂ©pendamment des autres interprĂ©tations qui suivront. Or il est clair que ces instruments d’enregistrement rendant seule possible une abstraction empirique, ne sont pas tirĂ©s de l’objet, puisqu’ils constituent les conditions prĂ©alables de sa prise de connaissance : ils sont donc dus Ă  des activitĂ©s du sujet, et comme tels, issus d’abstractions rĂ©flĂ©chissantes antĂ©rieures, mĂȘme si, rĂ©pĂ©tons-le, l’abstraction empirique qu’ils rendent possible ne tire ensuite ses produits que de l’objet.

Or, si cela est vrai dĂšs les niveaux psychogĂ©nĂ©tiques Ă©lĂ©mentaires, cela l’est d’autant plus que l’on se rapproche des paliers scientifiques supĂ©rieurs. Une expĂ©rience bien faite, dans la physique moderne, suppose un monde de prĂ©alables logico-mathĂ©matiques : dans la position du problĂšme, c’est-Ă -dire de la question Ă  laquelle la nature doit rĂ©pondre par oui ou par non, dans la construction des appareils, dans les mesures en fonction d’un systĂšme d’unitĂ©s, et finalement dans l’énoncĂ© du rĂ©sultat en langage logico-mathĂ©matique, indĂ©pendamment des interprĂ©tations et modĂšles qu’on en donnera ensuite. Il en rĂ©sulte que la donnĂ©e de fait, en tant que fournie par l’expĂ©rience en jeu, constitue bien une propriĂ©tĂ© des objets atteinte en ce sens par abstraction empirique. Mais elle n’est telle qu’en son contenu et elle prĂ©sente d’emblĂ©e une « forme » logico-mathĂ©matique. Cela Ă©tait donc dĂ©jĂ  le cas dĂšs le dĂ©part, sauf qu’aux niveaux primitifs cette forme est d’une trĂšs grande simplicitĂ©, mais il reste remarquable que ce caractĂšre s’accentue avec les progrĂšs de l’intelligence, sans que la science elle-mĂȘme n’atteigne jamais le contenu empirique Ă  l’état « pur », ce qui reviendrait Ă  dire « sans forme ». Avant de passer Ă  l’abstraction rĂ©flĂ©chissante, relevons d’abord combien ces interprĂ©tations, qui reviennent donc en un mot Ă  soutenir qu’il n’y a pas de connaissances exogĂšnes, sinon saisies Ă  titre de contenus Ă  travers des formes d’origine endogĂšne, sont parallĂšles Ă  ce que nous avons dit des variations phĂ©notypiques aux chapitres II et V : il n’y a pas de phĂ©notype possible, si ce n’est en fonction d’un gĂ©notype, et une action du milieu n’est acceptable qu’en interaction avec les synthĂšses Ă©pigĂ©nĂ©tiques commandĂ©es par le gĂ©nome. Que l’on remplace le mot « milieu » par celui d’« expĂ©rience (empirique) » et le terme de « synthĂšses » par celui de « formes endogĂšnes » et la correspondance est frappante, sauf sur ce point essentiel, sur lequel nous allons revenir, que les instruments d’assimilation cognitive ne remontent pas jusqu’au gĂ©nome et sont dirigĂ©s par les rĂ©gulations propres Ă  l’épigenĂšse. Mais on prĂ©cisera plus loin en quoi consiste cette seule opposition dans l’allure gĂ©nĂ©rale des mĂ©canismes.

(I B) Quant Ă  l’abstraction rĂ©flĂ©chissante, sa grande diffĂ©rence d’avec la prĂ©cĂ©dente est que, par son dĂ©veloppement, elle atteint finalement un Ă©tat « pur », puisqu’elle est la seule Ă  soutenir et Ă  animer l’immense Ă©difice des constructions logico-mathĂ©matiques. Son pouvoir croissant se manifeste en particulier par l’élaboration continuelle d’opĂ©rations nouvelles portant « sur » les prĂ©cĂ©dentes (comme les proportions en tant que rapports de rapports, etc.), ce qui comporte une fĂ©conditĂ© illimitĂ©e.

Mais, en rĂ©ciprocitĂ© partielle avec l’abstraction empirique, qui a besoin d’elle pour fonctionner, l’abstraction rĂ©flĂ©chissante sous ses formes Ă©lĂ©mentaires n’est accessible au sujet qu’incarnĂ©e en des objets. Seulement, cette incarnation ne signifie naturellement pas qu’elle va porter sur des caractĂšres que les objets possĂ©deraient indĂ©pendamment du sujet (comme leur poids ou leur grandeur) : il ne s’agit au contraire que de caractĂšres momentanĂ©ment introduits par le sujet dans ces objets, comme de les ordonner en rangĂ©es ou en colonnes et de constater que les correspondances ne varient pas pour autant. Nous parlerons en ce cas d’« abstractions pseudo-empiriques », puisqu’il y a lecture sur les objets, mais lecture de propriĂ©tĂ©s dues aux actions du sujet (fig. 6), et cette forme initiale de l’abstraction rĂ©flĂ©chissante joue un rĂŽle psychogĂ©nĂ©tique fondamental en tous les apprentissages logico-mathĂ©matiques, tant que le sujet a besoin de manipulations concrĂštes pour comprendre certaines structures sinon trop « abstraites ». En ses formes supĂ©rieures on vient de voir que l’abstraction rĂ©flĂ©chissante peut au contraire se libĂ©rer de tout rapport avec des objets matĂ©riels : elle donne lieu en ce cas Ă  ce que nous nommerons des « abstractions rĂ©flĂ©chies », produits de l’activitĂ© rĂ©flĂ©chissante, et Ă  une « pensĂ©e rĂ©flexive » comme celle qui anime toute formalisation.

Figure 6
  • Cercle intĂ©rieur : caractĂšres de l’objet.
  • Anneau : caractĂšres dus Ă  l’action du sujet Ă  ajouter momentanĂ©ment Ă  ceux de l’objet ou servant de façon permanente de cadre assimilateur pour la lecture de ses propriĂ©tĂ©s.
  • AE : abstraction empirique.
  • APE : abstraction pseudo-empirique.

Cela Ă©tant nous pouvons constater maintenant que, si le mĂ©canisme des abstractions empiriques rappelle de prĂšs mutatis mutandis celui des variations phĂ©notypiques, l’abstraction rĂ©flĂ©chissante Ă©voque Ă  son tour, en tant que construction endogĂšne, la nature des gĂ©notypes. C’est en particulier le cas aux niveaux Ă©lĂ©mentaires de l’« abstraction pseudo-empirique » oĂč l’activitĂ© endogĂšne incarne ses produits en des objets comme tout gĂ©notype en ses phĂ©notypes. Mais deux grandes diffĂ©rences demeurent entre cette activitĂ© cognitive, source endogĂšne de « formes » de plus en plus Ă©purĂ©es, et le mĂ©canisme formateur des gĂ©notypes. La premiĂšre, dĂ©jĂ  signalĂ©e, est que la construction de ces structures supĂ©rieures, qui sont les plus stables, ne requiert pas, du moins dans le dĂ©tail, de programmes qui seraient dus au gĂ©nome : autrement dit elle relĂšve d’autorĂ©gulations, dont la source est assurĂ©ment biologique, mais sans recours direct Ă  l’hĂ©rĂ©ditĂ©. La seconde, qui lui est corrĂ©lative, est que l’abstraction rĂ©flĂ©chissante finit par fonctionner Ă  l’état « pur », tandis qu’un gĂ©notype qui serait pur en tant que non incarnĂ© en aucun phĂ©notype n’est qu’un abstrait thĂ©orique et que, mĂȘme en laboratoire, une lignĂ©e dite « pure » est toujours formĂ©e d’individus qui dĂ©pendent en partie du milieu dans lequel s’est dĂ©roulĂ©e leur Ă©pigenĂšse.

(II A) Le moment est alors venu de comparer l’épigenĂšse organique et celle des fonctions cognitives, de maniĂšre Ă  Ă©tablir jusqu’à quel point les diffĂ©rences que l’on vient de relever sont de nature Ă  conserver les mĂȘmes mĂ©canismes gĂ©nĂ©raux de formation, en particulier quant aux correspondances entre les phĂ©nocopies organiques et les phĂ©nocopies cognitives, ou si le fait de devoir limiter le champ de ces derniĂšres modifie plus ou moins profondĂ©ment les processus de construction dans les domaines oĂč n’interviennent que les abstractions rĂ©flĂ©chissantes. À parler plus concrĂštement, le problĂšme est le suivant. La phĂ©nocopie est un mĂ©canisme qui, sous sa forme stricte, n’intervient que dans les situations oĂč un nouveau milieu extĂ©rieur exige de nouvelles adaptations et elle constitue ainsi, au plan organique, le cas le plus typique d’une Ă©quilibration entre l’organisme et une modification du milieu : elle reprĂ©sente mĂȘme, en notre perspective, le seul cas oĂč l’on comprenne tant soit peu le mĂ©canisme causal en jeu, si l’on ne considĂšre que comme verbal et abstrait au sens de « surhistorique » le schĂ©ma classique du hasard et de la sĂ©lection aprĂšs coup. Ainsi conçue la phĂ©nocopie pourrait ou aurait pu intervenir en chaque situation Ă©volutive oĂč une nouvelle adaptation est exigĂ©e par un nouveau milieu, ce qui recouvre donc en droit la totalitĂ© des transformations « normales » (par opposition aux grandes mutations perturbatrices et donc anormales) du monde des ĂȘtres vivants. Dans le domaine de la formation et de l’évolution des connaissances, par contre, l’influence du milieu, c’est-Ă -dire la prise de connaissance des objets, ne constitue qu’un secteur limité : celui de la connaissance physique, ou expĂ©rimentale en gĂ©nĂ©ral, donc de l’équilibre entre le sujet et les objets, tandis que l’immense secteur logico-mathĂ©matique n’est affaire que d’abstraction rĂ©flĂ©chissante et d’équilibre des systĂšmes ou des sous-systĂšmes entre eux. En ce cas, il est Ă©vident que la phĂ©nocopie cognitive, au sens oĂč nous avons pris ce terme au chapitre VI, ne saurait concerner que le premier de ces deux secteurs et joue donc un rĂŽle limitĂ© par rapport Ă  celui qui pourrait, en droit, ĂȘtre le sien au plan de l’évolution biologique. Le problĂšme qu’il s’agit d’aborder maintenant est donc d’établir si cette limitation en apparence considĂ©rable modifie profondĂ©ment l’unitĂ© des processus gĂ©nĂ©raux de la construction organique et cognitive ou si nous allons pouvoir dĂ©gager, non seulement des mĂ©canismes communs Ă  tous les aspects de ce dĂ©veloppement d’ensemble, mais encore des processus analogues Ă  ceux de la phĂ©nocopie jusqu’au sein des inventions ou progressions de nature logico-mathĂ©matique, donc sans action des objets et ne relevant que de l’abstraction rĂ©flĂ©chissante.

(II B) Commençons, pour ce faire, par une comparaison des Ă©pigenĂšses cognitives et organiques en cherchant ce que deviennent au plan cognitif les trois vecteurs ↑a, ↓b et ↑c dont il a Ă©tĂ© question au chapitre V (sous III, 12) et qui, au plan organique, reprĂ©sentent ↑a = la marche ascendante des processus synthĂ©tiques de l’épigenĂšse ; ↓b la marche descendante des modifications imposĂ©es par le milieu et des dĂ©sĂ©quilibres qui s’ensuivent et se rĂ©percutent de proche en proche, parfois jusqu’à sensibiliser les gĂšnes rĂ©gulateurs des synthĂšses ; et ↑c les rééquilibrations ascendantes, en rĂ©ponse aux perturbations ↓b et qui s’effectuent par essais semi-alĂ©atoires et semi-exploratoires avec sĂ©lection surtout organique. Or, dans le domaine cognitif nous retrouvons sous une forme analogue le vecteur ↑a qui caractĂ©rise les niveaux successifs et hiĂ©rarchiques des structures cognitives : au point de dĂ©part des montages innĂ©s (coordinations nerveuses et motrices, mouvements spontanĂ©s et rĂ©flexes), puis les habitudes Ă©lĂ©mentaires (conditionnements et assimilations d’élĂ©ments nouveaux aux schĂšmes rĂ©flexes), les diverses rĂ©actions circulaires, l’intelligence sensori-motrice, puis les formes sĂ©miotisĂ©es et prĂ©opĂ©ratoires de la reprĂ©sentation, la formation des fonctions constituantes, les opĂ©rations « concrĂštes » et enfin les opĂ©rations propositionnelles. En ce dĂ©veloppement il y a constamment, sauf au point de dĂ©part innĂ©, interaction entre les processus endogĂšnes, mais s’élargissant sous l’effet constructif des abstractions rĂ©flĂ©chissantes, et les processus exogĂšnes ou utilisation de l’expĂ©rience. Mais comme l’abstraction rĂ©flĂ©chissante finit par fonctionner Ă  l’état pur, elle peut ĂȘtre reprĂ©sentĂ©e par une sorte de spirale Ă  Ă©largissement progressif (voir en A dans la partie centrale du cĂŽne renversĂ© de la fig. 7), tandis que les interactions avec le milieu, grĂące aux abstractions empiriques et Ă  leurs cadres « rĂ©flĂ©chissants », sont reprĂ©sentĂ©es en E et E’, c’est-Ă -dire en toute l’enveloppe pĂ©riphĂ©rique qui entoure la spirale A.

Figure 7. Coupe Ă  travers le cĂŽne renversĂ© qui symboliserait l’épigenĂšse des fonctions cognitives

Par contre, les vecteurs ↓b et ↑c se prĂ©sentent, en cette Ă©pigenĂšse des fonctions cognitives, de façon un peu diffĂ©rente de ce qu’ils sont dans l’épigenĂšse organique, mais en partie seulement. En effet le vecteur ↓b qui exprime les modifications x’, y’, z’’ dues au milieu, puis les dĂ©sĂ©quilibres x’’, y’’, z’’ qui en rĂ©sultent, ne descend pas, dans les situations cognitives, des Ă©tages supĂ©rieurs de l’épigenĂšse dans la direction des Ă©tages Ă©lĂ©mentaires, jusqu’à atteindre leur source innĂ©e, alors que dans le cas de l’épigenĂšse organique certains dĂ©sĂ©quilibres durables x’’, y’’, etc. peuvent se rĂ©percuter, en descendant de proche en proche, jusqu’à sensibiliser les gĂšnes rĂ©gulateurs des synthĂšses. Au contraire dans l’épigenĂšse cognitive les vecteurs b suivent une direction en moyenne horizontale ← ou lĂ©gĂšrement inclinĂ©e vers le bas ou mĂȘme le haut, c’est-Ă -dire que les actions des objets ou Ă©vĂ©nements du milieu ne portent que sur les processus endogĂšnes (spirale A) de mĂȘme niveau, avec rĂ©percussion possible sur ceux qui sont immĂ©diatement infĂ©rieurs (d’oĂč la direction ↘) ou sur ceux qui sont en construction (d’oĂč ↖), mais sans remise en question de toute la construction antĂ©rieure.

De mĂȘme les rĂ©ponses ↑c, qui dans le cas organique consistent dĂ©jĂ  en tĂątonnements exploratoires avec actions sur le milieu, voient naturellement ces caractĂšres renforcĂ©s dans les situations cognitives : l’exploration y conduit Ă  une rĂ©organisation partielle de la synthĂšse endogĂšne et l’action sur le milieu jusqu’à des assimilations complĂštes et les remplacements des caractĂšres exogĂšnes par une reconstruction endogĂšne dont nous avons vu des exemples Ă  propos des phĂ©nocopies cognitives au chapitre VI. Mais la direction de ces vecteurs reste alors symĂ©trique Ă  celle des vecteurs ←b, c’est-Ă -dire en moyenne horizontale (c→).

(III A) Cette comparaison entre les deux types d’épigenĂšse, organique et cognitive, montre ainsi leur parentĂ© Ă©vidente, sauf que, dans le second cas, le pouvoir formateur du gĂ©nome qui, au plan organique, n’aboutit qu’aux coordinations nerveuses innĂ©es (en opposition avec les voies acquises d’« association »), se prolonge au plan cognitif par un ensemble de plus en plus complexe de synthĂšses endogĂšnes (la spirale de la fig. 7, car c’est bien par un Ă©largissement en spirale que leurs cycles s’enrichissent), dont le mĂ©canisme constructif est fourni par les abstractions rĂ©flĂ©chissantes et les gĂ©nĂ©ralisations productives qui en dĂ©coulent. Or, s’il en est ainsi, il semble que ce soit de façon valable que nous avons pu, au chapitre VI, comparer au mĂ©canisme des phĂ©nocopies organiques les processus dans lesquels des connaissances, initialement exogĂšnes, finissent par cĂ©der la place Ă  des reconstructions endogĂšnes qui les reproduisent en donnant l’impression de les « copier » simplement (voir les remarques d’Apostel sous IV). Mais, rĂ©pĂ©tons-le, ces phĂ©nocopies cognitives ne sont concevables et possibles que dans les cas limites des domaines du savoir subordonnĂ©s au contrĂŽle des faits expĂ©rimentaux, donc sur les terrains couramment qualifiĂ©s d’empiriques, par opposition Ă  logico-mathĂ©matiques, et qui relĂšvent donc de l’abstraction du mĂȘme nom et non pas de l’abstraction rĂ©flĂ©chissante. Or, il y a lĂ  une diffĂ©rence assez systĂ©matique avec le monde de la vie organique, puisqu’aucune transformation Ă©volutive, qu’elle soit de nature morphogĂ©nĂ©tique, fonctionnelle ou physiologique, d’échelle macroscopique ou biochimique et physique, ne peut se produire et surtout se stabiliser sans un accord avec le milieu, dont le pouvoir sĂ©lectif impose cette limitation essentielle. En principe donc, ou « en droit », bien qu’« en fait » la vĂ©rification soit Ă  jamais exclue quant au passĂ© (et Ă©tant donnĂ© l’état de nos connaissances, impossible mĂȘme dans le prĂ©sent), tout Ă©vĂ©nement marquant dans l’évolution des ĂȘtres organisĂ©s aurait pu ou pourrait dĂ©buter par des accommodations phĂ©notypiques Ă  titre d’essais, suivis de consolidations ou renouvellements par phĂ©nocopie. Au contraire, l’abstraction rĂ©flĂ©chissante rend une bonne partie des constructions cognitives Ă©trangĂšre aux constatations ou connaissances exogĂšnes, ce qui la laisse par le fait mĂȘme exempte de tout besoin de phĂ©nocopie cognitive, au sens oĂč nous avons pris ce terme. De plus, cette abstraction rĂ©flĂ©chissante ne « remplace » pas l’abstraction empirique, mais l’encadre dĂšs le dĂ©but puis la dĂ©passe infiniment (au sens propre du terme) et l’univers des possibles logico-mathĂ©matiques ne remplace pas le monde rĂ©el, mais l’y plonge pour mieux l’expliquer, le premier Ă©tant donc une source mais non pas un siĂšge de phĂ©nocopies.

(III B) Par contre, il est d’un certain intĂ©rĂȘt Ă©pistĂ©mologique de constater que si l’on appelle phĂ©nocopie cognitive le remplacement d’une connaissance exogĂšne par une connaissance endogĂšne la reconstruisant sous une forme semblable, on trouve alors, et mĂȘme de façon plus systĂ©matique et plus nĂ©cessaire, un mĂ©canisme analogue (et que l’on pourrait d’ailleurs considĂ©rer comme « homologue » en un sens biologique comportant une certaine parentĂ© ou filiation) lorsqu’une connaissance endogĂšne de niveau infĂ©rieur est reconstruite sur un plan supĂ©rieur avant de donner lieu Ă  une rĂ©organisation qui l’enrichit et par consĂ©quent la transforme Ă  des degrĂ©s divers. Or cette reconstruction constitue en un sens un remplacement et, de plus, avec une similitude obligĂ©e. Il y a donc lĂ  une certaine parentĂ© avec la phĂ©nocopie, sauf qu’il ne s’agit que de connaissances endogĂšnes, et non pas d’informations exogĂšnes comparables Ă  des variations phĂ©notypiques : nous dĂ©signerons donc ses phĂ©nocopies apparentes sous le nom de « pseudophĂ©nocopies », par symĂ©trie avec les abstractions « pseudoempiriques » et cela avec d’autant plus de raisons que c’est justement au niveau de ces abstractions pseudoempiriques que ce phĂ©nomĂšne ressemble le plus aux phĂ©nocopies du type exogĂšne → endogĂšne.

Rappelons-nous, tout d’abord, les conditions de fonctionnement de l’abstraction rĂ©flĂ©chissante. Elle dĂ©bute par le « rĂ©flĂ©chissement » d’une coordination endogĂšne d’un niveau quelconque pour la faire passer au niveau suivant : par exemple dans le cas oĂč un schĂšme de rotations sensori-motrices, procĂ©dant de proche en proche pour retourner un cube est promu au rang de reprĂ©sentation permettant d’imaginer l’envers de cet objet au vu de sa face habituelle. Mais, comme dĂ©jĂ  dit, ce « rĂ©flĂ©chissement » exige d’abord une reconstruction, car autre chose est de coordonner des mouvements successifs en orientant chacun en fonction d’indices perceptifs Ă©galement successifs, et autre chose est de coordonner les reprĂ©sentations de ces mouvements en un tout simultanĂ© sans avoir Ă  les exĂ©cuter. Il en rĂ©sulte que la mĂȘme action complexe n’est en rĂ©alitĂ© pas la mĂȘme selon qu’elle se dĂ©roule au niveau prĂ©cĂ©dent ou Ă  celui qui lui est immĂ©diatement supĂ©rieur, bien que cette reprĂ©sentation semble n’ĂȘtre qu’une « copie » fidĂšle du schĂšme sensori-moteur. Bien que, en un tel cas, l’action initiale et la reprĂ©sentation finale soient toutes deux endogĂšnes en tant que relevant de la gĂ©omĂ©trie du sujet (mĂȘme si son fonctionnement est facilitĂ© par celle de l’objet) on peut donc voir en ce rĂ©flĂ©chissement avec reconstruction un analogue assez Ă©troit de la phĂ©nocopie du type exogĂšne → endogĂšne : il y a ainsi « pseudophĂ©nocopie ».

Mais cette reconstruction rĂ©flexive ne s’arrĂȘte pas lĂ  et conduit Ă  une rĂ©organisation plus large du sous-groupe des rotations en ce sens que, au plan de la reprĂ©sentation, le sujet va devenir capable de coordonner plusieurs rotations jusqu’à prĂ©voir l’ordre de succession et les positions respectives des six faces du cube selon qu’on le tourne d’une maniĂšre ou d’une autre. Seulement les compositions de ce sous-groupe se rĂ©vĂ©lant malaisĂ©es Ă  dominer d’emblĂ©e de façon dĂ©ductive, on constate que les jeunes sujets ont encore besoin, et assez longtemps, d’appuyer leur dĂ©duction sur des manipulations partielles : en ce cas le sujet procĂšde Ă  une lecture, sur l’objet lui-mĂȘme, du rĂ©sultat de ses coordinations endogĂšnes et il y a donc lĂ  ce que nous appelions plus haut des abstractions « pseudoempiriques ». Mais comme, en ce cas, cette lecture est suivie ultĂ©rieurement par un affranchissement Ă  l’égard de ces constatations pseudoempiriques et par un essor de la dĂ©duction intĂ©riorisĂ©e sans appuis extĂ©rieurs, on retrouve, entre cette derniĂšre phase et celle des coordinations pseudoempiriques un nouveau rapport de remplacement avec reconstruction, c’est-Ă -dire un nouveau cas de « pseudophĂ©nocopie ».

Or, ce processus semble ĂȘtre trĂšs gĂ©nĂ©ral sur le terrain logico-mathĂ©matique. Tout le stade des opĂ©rations « concrĂštes », de 7-8 Ă  11-12 ans, avant que les opĂ©rations propositionnelles et leur combinatoire permettent la constitution d’un dĂ©but de pensĂ©e hypothĂ©tico-dĂ©ductive, est caractĂ©risĂ© par de tels passages de l’abstraction pseudoempirique Ă  la dĂ©duction opĂ©ratoire avec libĂ©ration progressive par rapport aux manipulations actuelles.

Mais c’est mĂȘme au sein de la pensĂ©e scientifique, et lors de constructions Ă  base de pure abstraction rĂ©flĂ©chissante du mathĂ©maticien, que l’on retrouve des mĂ©canismes analogues. En effet, Ă  comparer une pĂ©riode oĂč telle structure est utilisĂ©e implicitement en ses principales compositions opĂ©ratoires Ă  la pĂ©riode suivante oĂč la structure est dĂ©gagĂ©e et donne lieu Ă  une thĂ©orie, on constate qu’il se produit alors la transformation psychologique suivante : les opĂ©rations qui, durant la pĂ©riode antĂ©rieure, servaient essentiellement d’instruments de calcul ou de dĂ©duction, deviennent durant la pĂ©riode suivante des objets diffĂ©renciĂ©s de pensĂ©e et c’est cette « thĂ©matisation » avec prise de conscience explicite et « abstraction rĂ©flĂ©chie » ou pensĂ©e rĂ©flexive et rĂ©trospective qui permet alors la construction d’une nouvelle thĂ©orie. Or, on voit d’emblĂ©e qu’entre l’opĂ©ration comme simple instrument et la mĂȘme opĂ©ration comme objet thĂ©matisĂ© de pensĂ©e rĂ©flexive, on retrouve ce rapport de remplacement avec reconstruction, mais entre coordinations purement endogĂšnes, qui caractĂ©rise les « pseudo-phĂ©nocopies » ; celles-ci interviennent donc en attendant que la « rĂ©flexion » rĂ©organisatrice Ă©largisse plus ou moins considĂ©rablement la thĂ©orie nouvelle, dont la condition initiale Ă©tait le rĂ©flĂ©chissement avec les allures de phĂ©nocopie qu’il comporte.

Au total, ce que nous appelions plus haut « phĂ©nocopies cognitives », en tant que remplacement, avec reconstruction conforme, d’une connaissance exogĂšne par une reconstruction endogĂšne (en analogie avec ce qui se passe au plan organique lorsqu’une variation phĂ©notypique cĂšde sa place Ă  une production gĂ©notypique de forme semblable) paraĂźt ainsi comporter un mĂ©canisme assez gĂ©nĂ©ral. Certes, sous sa forme stricte, c’est-Ă -dire en tant que rapport de succession entre des formations exogĂšnes et endogĂšnes, un tel mĂ©canisme ne peut qu’ĂȘtre limitĂ© aux cas oĂč la connaissance initiale Ă©mane de l’expĂ©rience, donc d’une action des objets ou du milieu physique sur les coordinations du sujet : or, comme il existe un vaste domaine de constructions cognitives purement endogĂšnes, reprĂ©sentĂ© par les opĂ©rations logico-mathĂ©matiques dues Ă  la seule abstraction rĂ©flĂ©chissante, cette limitation du champ des phĂ©nocopies cognitives est effectivement importante. Mais l’intĂ©rĂȘt de leur mĂ©canisme n’en est pas moindre puisqu’il apparaĂźt comme un cas particulier d’un mode de construction bien plus large, liĂ© Ă  tout processus de « rĂ©flĂ©chissement » et de reconstitution rĂ©flexive. S’il subsiste, quant Ă  cet Ă©largissement considĂ©rable, une diffĂ©rence notable entre les processus cognitifs et organiques, c’est naturellement parce que, au plan organique, aucune « forme » n’est jamais dissociable de son contenu, tandis que la fonction propre des mĂ©canismes cognitifs est au contraire de construire des « formes », puis des « formes de formes », etc. toujours plus abstraites et libĂ©rĂ©es ou dĂ©tachables de tout contenu.