VIII. Les problèmes d’équilibre a
On nous pardonnera au terme de cet essai de revenir sur les comparaisons générales entre les processus organiques et cognitifs auxquels nous avons consacré un ouvrage antérieur Biologie et connaissance. Mais l’examen des phénocopies et des processus analogues encore plus généraux dont il vient d’être question suggère quelques rapprochements nouveaux entre ces deux domaines biologiques et épistémiques entre lesquels nous croyons qu’il existe tant de rapports du fait de leurs mécanismes communs d’équilibration par autorégulations.
(I A) En effet, si notre interprétation est valable, l’explication de la phénocopie est à chercher dans les déséquilibres ou l’instabilité de l’équilibre résultant d’une variation phénotypique, qui comporte une opposition ou une sorte de conflit entre les exigences d’un milieu inhabituel ou modifié et celles des synthèses épigénétiques commandées par une programmation héréditaire : ces déséquilibres, qui en certains cas finiraient par sensibiliser les gènes régulateurs des synthèses provoqueraient alors une rééquilibration, sous la forme de mutations orientées dans la zone déséquilibrée et qui, canalisées par les sélections dues au cadre extérieur et surtout au milieu interne, finiraient par prendre des formes analogues à celles des accommodais phénotypiques. Tout ce processus serait donc dirigé par un mécanisme général de déséquilibres et de rééquilibrations, que nous retrouvons à l’œuvre dans la phénocopie cognitive : en ce cas également une connaissance exogène, du fait de son manque de nécessité interne et du degré inconnu de sa généralité, entretient un déséquilibre latent, surtout si les observables en jeu n’ont été découverts ou analysés qu’avec difficulté à cause de leur caractère imprévu ; après quoi ce déséquilibre entraîne une rééquilibration par reconstruction endogène, dans la mesure où les constatations empiriques ont pu être assimilées, en le sensibilisant, à un jeu déductif d’opérations qui sont alors attribuées aux objets dont les actions restaient mal comprises.
Notons d’abord que ces déséquilibres et rééquilibrations propres aux phénocopies organiques ou cognitives relèvent dans les deux cas de la première des trois catégories que l’on est conduit à distinguer dans les processus généraux d’équilibration, mais que cette première se relie ensuite nécessairement aux deux autres. Ces trois variétés sont, comme partout où l’on a affaire à un système à la fois cyclique et semi-ouvert (voir au chapitre I le schéma A × A’ → B… Z × Z’ → A), l’équilibre entre les éléments internes du système (A, B… Z) et les éléments extérieurs (A’, B’… Z’), l’équilibre entre les sous-systèmes de même rang ou voisins, et l’équilibre entre ces sous-systèmes et le système total, donc entre la différenciation et l’intégration. Or, il est frappant de constater combien les problèmes ainsi soulevés se retrouvent dans le détail, selon une correspondance presque terme à terme, en ce qui concerne les questions elles-mêmes (mais avec différences progressives dans les solutions), lorsque l’on compare les problèmes épistémiques aux problèmes biologiques.
Rappelons d’abord en quelques mots ce que nous avons dit ailleurs de la question, sur le terrain cognitif, pour essayer ensuite de traduire en langage biologique les divers éléments de cette analyse. Le point de départ des processus d’équilibration est naturellement à situer dès les premières actions sensori-motrices du sujet, lorsqu’il cherche à les reproduire ou à les généraliser et qu’il applique leur schème à des objets multiples, ce qui sera le cas plus tard des schèmes représentatifs ou concepts, puis des fonctions et enfin des schèmes opératoires. Or, en tous ces cas où il y a interactions entre les propriétés des objets, imposées par l’expérience, et les activités endogènes du sujet, l’équilibration de ces échanges soulève au moins cinq questions dont on retrouve l’équivalent au plan organique.
(I B) La première est celle de l’équilibre nécessaire entre l’assimilation des objets au schème d’actions ou d’opérations, quel que soit son niveau, et l’accommodation de ce schème aux objets, cette accommodation pouvant être momentanée ou durable et pouvant modifier de façon plus ou moins profonde le schème, ou au contraire en conserver les propriétés tout en les complétant. Cette accommodation peut, d’autre part, être plus ou moins rapide et directe ou ne procéder que par tâtonnements plus ou moins longs avec sélection et régulation des essais. Tout cela est donc parallèle aux situations biologiques, puisque l’assimilation cognitive est elle aussi une intégration et que, à l’accommodation cognitive correspondent alors, soit les accommodats phénotypiques instables, soit les adaptations héréditaires stables. Mais une différence importante subsiste cependant : le propre des mécanismes cognitifs étant de dissocier les contenus et les formes, celles-ci, une fois dégagées avec leurs caractères de structures opératoires, ne peuvent plus être contredites par les objets auxquels elles s’appliquent, cette accommodation en quelque sorte permanente n’étant plus modifiable que par différenciation et complétions. Une telle opposition serait grave pour nos essais de mises en correspondance si les étapes élémentaires du comportement et de la représentation ne fournissaient pas toutes les transitions entre les états extrêmes et si la succession des abstractions réfléchissantes ne montrait pas l’origine essentiellement endogène et donc initialement organique des structures logico-mathématiques : l’équilibre entre le sujet et les objets, qui est donc finalement celui des mathématiques et du réel, apparaît alors, non plus comme de nature distincte de l’équilibre entre l’organisme et son milieu, mais au contraire comme la réalisation ultime d’une harmonie recherchée à tous les niveaux. Celle-ci est contrecarrée sans cesse par le milieu, tant que celui-ci demeure limité et soulève continuellement des problèmes nouveaux et imprévus, mais elle est rendue réalisable lorsque la pensée élargit indéfiniment ce milieu jusqu’à y embrasser l’univers des possibles. D’où le second problème : celui de la « norme de réactions » exprimant les variations limitées mais possibles d’un génotype face aux diverses valeurs d’une variable du milieu (donc sa flexibilité et sa richesse en production de phénotypes), et à laquelle correspond la « norme d’accommodations » réalisables pour un schème cognitif d’assimilation. Or, ici encore le parallèle est étroit entre ces deux notions, tant qu’il s’agit des phases élémentaires de la connaissance. Dans la suite, par contre, la norme d’accommodations d’un schème n’est plus seulement fonction de sa propre flexibilité, mais du nombre d’interactions et de coordinations qu’il a pu constituer avec d’autres schèmes. En ce cas à nouveau débute une opposition entre le cognitif et l’organique, car les divers génotypes d’une espèce ne sont pas coordonnables entre eux, sinon à l’occasion de recombinaisons génétiques, et ils ne constituent pas, comme les divers schèmes d’un système organisé par assimilations réciproques, une totalité dont les éléments peuvent fonctionner simultanément ou à tour de rôle, d’où la différence croissante des « normes de réactions » organiques et des « normes d’accommodations » cognitives.
(I C) Une troisième question est celle que soulève un changement de milieu, ce qui, au point de vue cognitif, correspond à la situation où un même schème ou un même système de schèmes est confronté avec de nouveaux objets ou une nouvelle situation expérimentale. En ce cas on retrouve une fois de plus des analogies profondes, mais également certaines différences dues au fait que les réactions organiques sont essentiellement successives (bien que fonction de leur histoire antérieure), tandis que la connaissance peut embrasser un champ de comparaisons simultanées de plus en plus large grâce à la mémoire et au fait que les nouvelles structures se coordonnent à celles qui sont de formation antérieure mais qui restent toujours actuelles, donc en un mot, parce que la connaissance conduit à une conservation générale de schèmes. Il en résulte qu’au plan organique les possibilités se réduisent (sauf en cas de mutations purement fortuites avec sélection après coup, ce qui est, au mieux, la solution la moins probable) à un défaut de survie faute d’adaptation, à des accommodats phénotypiques sans remplacements génotypiques ou à des phénocopies. Au plan des connaissances nous avons vu les analogues, sous forme d’accommodations simples et instables, de phénocopies cognitives ou de pseudophénocopies, mais il s’y ajoute une éventualité, qui est fréquemment réalisée : avant la reconstruction opératoire succédant à des accommodations provisoires, et avant même la production de celles-ci, la situation expérimentale nouvelle ne donne encore lieu en certains cas à aucune construction, tandis que le sujet en a fourni précédemment pour des situations objectivement analogues, mais dont il ne voit pas la généralisation possible : il y a alors « décalage » temporel en ce sens que des structures déjà accessibles (par exemple la conservation de la quantité de matière lors du changement de forme d’un objet) ne sont pas encore appliquées à un nouveau contenu (par exemple la conservation du poids). Ces décalages, si fréquents au cours du développement, sont donc relatifs aux rapports entre les formes et les contenus, et, tout en attestant la difficulté de dissocier et de généraliser les premières, relèvent donc d’un processus général qui dépasse le niveau organique, où formes et contenus demeurent bien plus étroitement liés, sauf sans doute au plan du système nerveux, mais qui est déjà solidaire du comportement.
En quatrième lieu, ce que nous avons appelé « phénocopies cognitives » est un processus assurant le passage entre les simples constatations (ou encore les réussites pratiques) et la reconstruction opératoire assurant la compréhension. À cette dualité correspond, au plan de la phénologie biologique, l’opposition entre l’accommodat phénotypique instable et la reconstruction génotypique équilibrée. Mais l’existence et l’abondance des pseudophénocopies, relatives à la construction endogène de formes successives sans intervention des propriétés de l’objet, donc de contenus empiriques, montre à nouveau ce qu’apporte de neuf, au niveau des connaissances, la libération des formes.
Enfin une cinquième question que soulève l’équilibre élémentaire (premier des trois types généraux d’équilibre) entre le sujet et les objets, donc entre les éléments endogènes et exogènes d’un système cognitif, est le problème fondamental des affirmations et des négations. Tout équilibre cognitif (et ce sera le cas également de l’équilibre entre les sous-systèmes ainsi qu’entre la différenciation de ceux-ci et l’intégration en une totalité comportant ses lois propres) comporte en effet autant de négations que de caractères positifs : un objet s’oppose à ceux qui en diffèrent, une action à celles qui présentent d’autres caractères, la marche vers un but implique l’éloignement par rapport au point de départ, l’addition d’éléments sur un point comporte leur soustraction sur un autre, etc. Or, l’une des raisons des déséquilibres systématiques que l’on observe aux stades initiaux du développement des connaissances est que le sujet commence en tous les domaines par se centrer sur les caractères positifs en négligeant les négatifs : il jugera par exemple la longueur de deux trajets par leurs points d’arrivée en oubliant ceux de départ (ce qui exclut alors la comparaison des intervalles et réduit l’évaluation à n’être qu’ordinale et même semi-ordinale) ; ou encore il échouera à comprendre une conservation parce qu’il se centre sur ce qui est ajouté selon une dimension sans voir que cette adjonction (par exemple en longueur) équivaut à la soustraction des mêmes quantités sur un autre point (par exemple en largeur). Après quoi le sujet découvre un certain nombre d’aspects négatifs qui lui avaient échappé, mais ce n’est qu’à un niveau opératoire ultérieur à 7-8 ans qu’il en arrive à faire correspondre avec quelque système aux affirmations les négations nécessaires à la cohérence logique.
Or, on trouve dès les réactions organiques des équivalents de la négation cognitive et l’on peut y distinguer des étapes correspondant plus ou moins à celles que l’on observe aux plans du comportement et de la représentation. La forme cognitive la plus élémentaire est, en effet, la négation imposée du dehors et que le sujet est alors obligé d’accepter : l’échec d’un essai ou le fait contredisant une prévision en sont des exemples, et précoces, car en ces cas le sujet n’a pas à construire l’opération négative puisqu’il la subit plus ou moins consciemment. L’équivalent biologique de cette négation exogène est le refus opposé par le milieu à une variation (et cela dès les accommodats phénotypiques s’ils présentent quelque variabilité avant d’être sélectionnés), dans les cas où la sélection se réduit entièrement à un filtrage dû à l’environnement. Par contre, dès que la sélection s’oriente dans la direction des choix, même uniquement relatifs aux situations extérieures, de tels choix comportent naturellement, en corrélation ou complémentarité de leurs aspects positifs, des négations consistant à écarter ou ne pas retenir certaines conditions. Un progrès supplémentaire est réalisé lorsque le refus ne porte plus seulement sur tel caractère du milieu (comme lors du choix des meilleures conditions pour un nid), mais que, à la sélection en tant que choix, viennent à correspondre des variations en tant qu’essais, l’organisme en arrive à écarter certains essais pour en retenir d’autres. Mais un tournant décisif dans les étapes de la négation biologique et non encore cognitive (bien que sur les terrains du comportement même programmé héréditairement comme dans le cas des instincts les frontières entre l’organique et le cognitif s’estompent graduellement) est celui qui se manifeste lorsque l’on passe de la sélection relative au milieu extérieur à la sélection interne ou organique. En ce cas la négation n’est plus un simple refus en quelque sorte local ou occasionnel, mais devient une sorte d’opération corrélative de sa complémentaire positive : il s’agit, en effet, du processus systématique de l’inhibition, accompagnant nécessairement toute activation. Ce niveau est alors comparable à ce que sont au plan cognitif les négations construites par le sujet et non plus seulement imposées du dehors. Mais il va de soi que le système des activations et inhibitions solidaires caractérise avant tout les processus endogènes de la synthèse épigénétique. Il joue encore un rôle dans l’équilibre entre l’organisme et le milieu, mais indirectement, tandis que les problèmes nouveaux ainsi soulevés nous conduisent aux deux autres formes générales d’équilibre, qui prolongent d’ailleurs nécessairement la première.
(II A) En effet, si, lors d’une phénocopie, l’accommodat initial ne suffit pas à assurer un équilibre stable, tandis que le génotype final y parvient, bien que les formes reconstruites par lui paraissent semblables à celle de la somation, c’est que cet équilibre doit assurer une compatibilité entière, non seulement avec le milieu extérieur, mais encore avec l’ensemble des mécanismes endogènes soumettant toute variation nouvelle à une sélection organique. Nous sommes ainsi conduits au rappel de la deuxième grande forme d’équilibre, commune à tous les systèmes cognitifs comme à toutes les totalités organiques, et qui est l’équilibre interne entre les sous-systèmes différenciés au sein de ces systèmes totaux. Au point de vue cognitif il y a là un processus fondamental parce que cet équilibre est loin de se constituer automatiquement sitôt que le sujet a réussi à élaborer de tels sous-systèmes. Un cas bien connu est celui des conflits possibles et de formes multiples observés jusque vers 7-8 ans entre les propriétés spatiales et numériques, par exemple d’objets dont les éléments inégaux peuvent être alignés et donner ainsi des longueurs ou comptés et aboutir à des sommes numériques : le sujet a beau opérer correctement à chacun de ces deux points de vue, il oublie l’inégalité des unités lorsqu’il les compte et, partant de l’idée qui serait juste en cas d’égalité qu’à un même nombre doit correspondre une même longueur, il s’enferre en toutes sortes de contradictions. À des niveaux plus élevés on observera les difficultés à coordonner deux systèmes de références, etc.
Or, de même que l’équilibre entre un schème (ou un ensemble de schèmes formant un sous-système) et les objets suppose l’harmonisation des assimilations et des accommodations (mais celles-ci étant alors imposées par les propriétaires des objets), de même l’équilibration de deux ou plusieurs sous-systèmes repose sur un jeu d’assimilations et d’accommodations toutes deux réciproques. L’assimilation réciproque des sous-systèmes revient alors, non pas naturellement à les identifier, mais à dégager leurs mécanismes communs ou leurs correspondances, tandis que l’accommodation réciproque conduit à reconnaître leurs différences et donc à construire un jeu de négations partielles corrélatives ou complémentaires des caractères positifs. Il s’y ajoute que, quand l’un des sous-systèmes est de niveau supérieur à l’autre en un hiérarchie au sein de laquelle l’un se superpose directement à l’autre, leurs relations ne consistent ni à réduire le supérieur à l’inférieur, puisque celui-là a engendré des caractères nouveaux, ni à effectuer la réduction inverse, si l’inférieur conserve son existence avec ses caractères propres quoique limités. En de tels cas la relation est donc de nouveau d’assimilation et accommodation réciproques, sans qu’il soit besoin de prévoir une catégorie spéciale d’équilibre à leu regard, sauf naturellement si l’intégration est complète de l’inférieur dans le supérieur, à titre de partie différenciée d’une nouvelle totalité, auquel cas il s’agira de la troisième des formes générales à distinguer.
Cette troisième forme soulève d’ailleurs des problèmes intéressants du point de vue cognitif, qu’il faut encore signaler avant de passer aux parallèles organiques. On peut la décrire en termes d’équilibre entre la différenciation et l’intégration, donc entre un sous-système et non pas l’ensemble des autres, mais la totalité dont il fait partie. Or, on peut se demander (et c’est une question dont on voit d’emblée la signification biologique autant qu’épistémologique) pourquoi, une fois coordonnés les sous-systèmes entre eux sans plus de contradictions, il se constitue tôt ou tard au-dessus d’eux un système total qui, non seulement serait distinct par rapport à eux, mais encore devrait obéir à la double condition d’équilibre de ne pas nuire à leurs différenciations et cependant de conserver son existence et son unité d’intégration malgré ces différenciations. Or, du point de vue cognitif, de telles totalités existent et il s’en élabore même fréquemment de nouvelles en cette discipline éminemment constructive qu’est la mathématique : que l’on songe, par exemple, aux travaux actuels sur les « catégories » renouvelant les recherches bourbakistes antérieures sur les « structures ».
Les trois caractères fondamentaux de ces totalités sont, en effet, de comporter des lois de composition indépendantes des propriétés de leurs éléments, de fournir les « raisons » de ce qui restait simplement constaté ou démontré, mais non expliqué au niveau de ces éléments, et enfin de pouvoir engendrer de nouveaux contenus (de manière à compenser les effets de la loi générale de la proportion inverse entre l’extension et la compréhension des notions). C’est ainsi qu’aux nombres naturels N ne relevant que de la structure de « monoïde », l’adjonction de ces nouveaux contenus que sont les entiers négatifs permet la construction du « groupe » des entiers Z, puis les généralisations de la division conduisent aux rationnels Q et aux réels R avec leurs structures emboîtées d’« anneaux » puis de « corps ». En chacune de ces situations on trouve effectivement de nouvelles lois de totalités, les raisons des systèmes antérieurs et de nouveaux contenus élargissant l’extension des totalités les plus riches en propriétés. Or si ces sortes de créations atteignent ces échelles spectaculaires au niveau de la pensée scientifique, on observe dès les niveaux opératoires de la psychogenèse de semblables mécanismes formateurs de totalité cohérente.
Cela dit au plan cognitif, il est essentiel pour nous d’en rappeler l’équivalent au plan biologique, car notre essai d’interprétation des phénocopies n’a de sens que dans la mesure où les déséquilibres latents et les rééquilibrations invoqués tous deux dans le déclenchement des mutations « imitent » les somations préalables correspondant effectivement à des mécanismes prégnants et indispensables à la vie organique. Or nous avons sans cesse recouru aux trois secteurs suivants d’équilibre : (a) l’équilibre interne (donc le système de régulations) propre à chacun des niveaux des synthèses successives de l’épigenèse, des relations intracellulaires élémentaires aux tissus et aux organes ; (b) l’équilibre des inter-régulations assurant les liaisons ou interdépendances entre les niveaux hiérarchiquement superposés, ce qui relie donc des formes d’équilibre entre sous-systèmes qui sont courantes dans la vie organique, tout en s’orientant vers le type III ; (c) enfin l’équilibre de l’organisme en tant que totalité, avec, non pas compromis (comme cela reste si souvent le cas au cours de la psychogenèse cognitive), mais solidarité fonctionnelle entre les différenciations et les intégrations. Or, ce système total nous paraît impliquer bien davantage que ce que l’on exprime souvent sous le terme de « totipotence » des virtualités génétiques du génotype considéré, car, comme déjà dit, cette totipotentialité ne comporte pas seulement un système complexe et riche d’activations possibles, mais exige naturellement une régulation complémentaire des inhibitions pour les raisons qu’on a vues quant aux relations universelles et nécessaires des caractères positifs et des négations : cette interdépendance indispensable des activations et des inhibitions implique alors, il va de soi, une régulation d’ensemble embrassant le système épigénétique autant que le génome, et c’est ce qui rend compréhensible la sensibilisation des gènes régulateurs en cas de déséquilibres se propageant à partir des variations phénotypiques imposées par le milieu.
(III) À continuer cette comparaison des équilibrations organiques et cognitives, notre mise en correspondance des phénocopies en ces deux domaines apparemment si distincts appelle un rapprochement de plus quant aux conduites de réactions compensatrices aux perturbations extérieures. Lorsqu’un fait imprévu vient empêcher une action d’atteindre son but ou vient démentir une prévision ou la généralisation d’un schème, on peut, en effet, distinguer trois phases dans les équilibrations successives, s’étageant entre 4-5 et 11-12 ans. Une étape élémentaire, appelée ailleurs 1 celle des conduites α, est caractérisée par des essais d’annulation de la perturbation : l’objet gênant est écarté ou modifié, le fait indésirable est nié ou déformé, etc. Une deuxième phase est par contre celle des compromis ou des essais d’intégration (conduites β) : le schème antérieur est accommodé par un minimum de retouches ou par des différenciations plus sérieuses, mais avec encore dualité entre les facteurs externes et internes. Le dernier niveau (conduites γ) est enfin caractérisé par une intégration complète, la modification qui était à l’origine une simple perturbation extérieure devenant une variation possible incorporée aux transformations, non seulement prévues par le système mais participant dorénavant de ses propres lois de composition. Autrement dit, ce qui était compensation rétablissant un équilibre meublé par une perturbation devient transformation positive au sein d’un meilleur équilibre. Il va de soi qu’un tel développement cognitif des étapes α à γ ne consiste pas simplement en une sorte d’intériorisation des perturbations extérieures initiales, comme si les opérations finales étaient tirées des objets par abstraction empirique et se réduisaient ainsi à des « copies » des modifications constatées : l’intégration de la perturbation sous la forme de variations internes du système implique au contraire une reconstruction endogène et, par conséquent, nous avons affaire en de tels cas à des variétés de phénocopies cognitives. Or il était indiqué de rappeler ces faits et de dégager une fois de plus leur analogie avec les mécanismes de la phénocopie organique, car ils nous instruisent quant à cette sorte d’invention fonctionnelle que celle-ci réalise par rapport au milieu : sur les points où le milieu joue ou risque de jouer un rôle perturbateur (phase α), l’accommodat phénotypique répond déjà activement par des compromis (phase β) et la variation génotypique stable transforme ce qui était initialement perturbation en de nouvelles propriétés positives s’inscrivant en un programme héréditaire (phase γ). Mais il y a plus, et on peut se demander s’il n’intervient pas là une propriété générale des systèmes auto-organisateurs biologiques. En un ouvrage sur les relations entre la théorie de l’information et la biologie 2 où il cherche cependant à justifier (mais en réalité en les modifiant profondément) les idées du néo-darwinisme sur le hasard (nous y reviendrons dans les Conclusions), le biophysicien H. Atlan résume sa thèse comme suit : « Les systèmes auto-organisateurs, non seulement résistent au bruit (ensemble des agressions aléatoires de l’environnement) mais parviennent à l’utiliser jusqu’à le transformer en facteur d’organisation. » On voit que cette diversion de sens correspond de manière assez frappante à celle des perturbations extérieures (conduites α) devenant variations internes du système (conduites γ) dans le processus cognitif que nous venons de rappeler. Et c’est ce que disait déjà H. V. Foerster en sa formule célèbre : « From noise to order ».
(IV) Il nous reste à traiter du processus central de l’équilibration majorante, si important dans le développement des connaissances et dont il faut se demander si l’on en retrouve un équivalent organique. Le fait cognitif consiste en ceci qu’en cas de perturbation positive (contradiction, etc.) ou négative (lacunes) la compensation qui s’ensuit tend, non pas à revenir simplement à l’état antérieur, mais à le dépasser dans le sens du meilleur équilibre possible compatible avec la situation. Les raisons en sont multiples, mais résultent plus ou moins directement toutes du fait que les connaissances dérivent de l’action et que les schèmes de l’action sont des schèmes d’assimilation visant à intégrer les objets en des structures (ou coordinations de schèmes) permettant de les utiliser et de les comprendre. Ce noyau fonctionnel de départ comporte alors deux aspects inséparables : l’assimilation cognitive consistant essentiellement à agir sur les objets, donc à les transformer ou à les encadrer (par des mises en relations, des catégorisations, des correspondances, etc.) et non pas à les copier, sa double tendance sera constamment d’augmenter en extension le champ de cette assimilation (tout schème visant donc à s’alimenter du plus grand nombre d’éléments possible) et de l’enrichir en compréhension (par de nouvelles relations, etc., prolongeant les précédentes).
Quant aux mécanismes rendant possible cette marche progressive (et rien n’est plus stupéfiant que sa rapidité et que le nombre de ses conquêtes au cours des 18 premiers mois de l’existence, alors que le petit de l’homme ne dispose encore que d’instruments sensori-moteurs antérieurs à l’acquisition du langage), ils sont naturellement bipolaires : d’un côté l’apprentissage en fonction de l’expérience, avec les abstractions empiriques qu’elle rend possibles, mais d’un autre côté l’abstraction réfléchissante qui, dès les premières coordinations d’actions ou de schèmes, permet, comme on a vu (chap. VII), d’en tirer de nouveaux cadres assimilateurs et de nouvelles structures en combinant le « réfléchissement » sur de nouveaux paliers avec la « réflexion » réorganisatrice. Ce que nous avons dit (chap. VII sous III B) des pseudophénocopies fournit un exemple de cet enrichissement par le canal d’abstractions pseudoempiriques et réfléchissantes et de l’équilibration majorante qui en résulte.
Mais le problème est d’établir si ces interprétations, qui paraissent aller presque de soi sur le terrain cognitif, peuvent trouver quelque vraisemblance dans le domaine organique. Or un certain nombre de raisons nous pousseraient à admettre l’existence de telles équilibrations majorantes sur le terrain de l’évolution de la vie elle-même. La première de ces raisons est que l’analyse esquissée à l’instant au plan cognitif converge assurément avec ce que certains biologistes contemporains appellent « progrès » en cherchant à donner un contenu objectif à cette notion passée de mode à la suite des excès spéculatifs des premières générations d’évolutionnistes. C’est ainsi que J. Huxley invoque comme critères d’un progrès évolutif un contrôle croissant du milieu par l’organisme accompagné d’une indépendance graduelle de celui-ci par rapport à celui-là . Rensch s’oriente dans la direction d’une augmentation d’« ouverture », au sens d’un accroissement des possibilités d’adaptation. La seconde raison que nous invoquerions est qu’au plan organique on rencontre déjà des mécanismes correspondant à ce qu’est l’abstraction réfléchissante au plan cognitif, en ce sens que des éléments sont tirés d’un niveau antérieur pour donner lieu au niveau ultérieur à une reconstruction qui les différencie et les dépasse. Nous avons appelé ailleurs « reconstructions convergentes avec dépassements » ce phénomène courant qui recouvre non seulement les « homologies » : en ce dernier cas un même système d’organes (par exemple les quatre membres du squelette des Oiseaux et Mammifères) est diversifié de proche en proche en fonction des filiations, tandis que dans les situations de « convergences » un long trajet inconnu a dû être parcouru à partir de lointaines origines communes, mais dans les deux cas une reconstruction utilisant des matériaux antérieurs 3 aboutit à des progrès dans l’adaptabilité. Mais une troisième raison générale d’équilibrations majorantes est à chercher dans le fait que les transformations d’organes sont presque toujours fiées à de nouveaux comportements ou variations réactionnelles. Or tout comportement étant téléonomique il est difficile de lui prêter d’autres finalités que dans la direction d’améliorations, aussi modestes soient-elles.
En chacun de ces cas nous retrouvons donc au plan organique ce que nous indiquions au plan cognitif : l’organisme agit constamment sur le milieu au lieu de le subir sans plus, et cette action entraîne à des degrés divers un double progrès en « extension » et en « compréhension » : en « extension » un élargissement du milieu avec essais d’adaptation à des secteurs non encore occupés, et en « compréhension » un enrichissement des propriétés ou des possibilités de variations et d’« ouverture ».