Recherches sur la contradiction : les différentes formes de la contradiction ()
Introduction 1 đź”—
Le but de cet ouvrage est de chercher les relations entre la contradiction et les déséquilibres de l’action ou de la pensée. Un déséquilibre cognitif est-il simplement le résultat de contradictions senties ou non par le sujet, mais auxquelles on pourrait conférer dès l’abord une forme logique, comme si toutes définitions étaient données et toutes inférences explicitées, la contradiction consistant alors en une faute formelle de calcul, seule cause des perturbations ou déséquilibres ? Ou, au contraire, le déséquilibre constitue-t-il, en ce domaine cognitif comme en d’autres, un fait élémentaire sous les espèces de désadaptations, de conflits, d’oppositions, etc., difficiles à formuler faute de structuration suffisante des notions en jeu ou de procédures régulières de déduction, mais qui, dans la conscience du sujet, se traduiront tôt ou tard sous les aspects de contradictions ? Celles-ci pourraient alors prendre de multiples formes conscientes ou inconscientes et connaître divers degrés avant d’être formulables logiquement. Un tel problème a plus de sens qu’il ne semble et pour les raisons suivantes.
Tout d’abord il est parallèle à celui qui nous a préoccupés des relations entre la réversibilité opératoire et l’équilibration. Il y a quelques années, en une critique de nos travaux, J. Bruner déclarait superfétatoire la notion d’équilibration, et trouvait suffisant d’invoquer les progrès de la réversibilité. Mais en ce cas d’où ceux-ci procèdent-ils, car si le jeu des inversions et réciprocités n’est pas donné dès le départ, il faut alors chercher à comprendre comment il se forme. L’examen des faits nous a permis depuis de voir en la réversibilité opératoire le point d’aboutissement d’une suite ininterrompue et progressive de régulations,
[p. 8]autrement dit d’un processus d’équilibration. S’il en est ainsi on doit pouvoir s’attendre, ne serait-ce qu’à titre de contre-épreuve, à une filiation des contradictions à partir des déséquilibres et non pas l’inverse.
Mais dans le cas des contradictions le problème est à la fois plus difficile et plus grave. Plus grave parce que, à analyser les déséquilibres de l’action et de la pensée, on trouve effectivement toujours des contradictions, mais si l’on se proposait de voir en celles-ci la source de ceux-là , on se bornerait à donner du développement une explication simplement logiciste, comme si tout progrès ne consistait qu’à corriger des erreurs de raisonnement, et comme si ces dernières se réduisaient à des accidents malheureux, qu’il eût été possible d’éviter dès les débuts. Il est vrai que tous les courants dialectiques, si en vogue aujourd’hui, font de la contradiction un fait premier et nécessaire, constituant par ailleurs le moteur de tout progrès noétique comme praxéologique. Mais précisément ce que la dialectique appelle contradiction n’est pas une contradiction logique ou formelle, sans quoi elle ne pourrait jamais être « dépassée », mais simplement corrigée et éliminée, et ce caractère non formel remarquable de ce que les dialecticiens appellent « contradiction » (ou parfois plus prudemment « oppositions » et « conflits ») nous ramène alors nécessairement au problème des relations entre contradictions et déséquilibres.
Mais c’est un problème plus difficile que celui des rapports entre la réversibilité et l’équilibration. En effet, si les régulations et la réversibilité sont des faits positifs, relativement faciles à observer dans les conduites et les raisonnements du sujet, indépendamment même de leur prise de conscience, les contradictions sont bien plus malaisées à cerner, car lorsque le sujet ne prend aucune conscience de telle ou telle d’entre elles, qui cependant est flagrante pour l’observateur, celui-ci peut toujours se demander s’il ne projette pas dans les faits sa propre logique (à cela on peut, il est vrai, remédier en se référant aux stades ultérieurs qu’atteindra rapidement le sujet lui-même), mais surtout s’il parvient à reconstituer avec une pénétration suffisante ce qui se passe au niveau considéré dans l’action ou dans la pensée de l’enfant interrogé.
Si la légitimité de notre problème semble cependant hors de conteste (et la référence à la dialectique montre qu’il s’agit même d’une question très générale), quelles sont les hypothèses direc-
[p. 9]trices susceptibles de conduire à sa solution ? Il s’agira d’abord, bien entendu, de préciser en toute recherche particulière, si les manifestations du déséquilibre se produisent avant ou après non seulement, cela va sans dire, la prise de conscience détaillée de la contradiction, mais encore les signes montrant qu’il y a problème pour le sujet. Mais la question n’est ainsi que déplacée, car il reste à trouver en quoi peut consister un tel déséquilibre initial, susceptible de prendre dans la suite la forme d’une contradiction sans la supposer au préalable.
Les deux caractères les plus généraux d’un état d’équilibre (physique et biologique autant que cognitif) sont la stabilité et ce qui la rend possible, c’est-à -dire la compensation des perturbations. Par exemple, une sériation d’éléments de grandeurs croissantes sera dite en équilibre si elle se conserve (et donne lieu entre autres à des inférences constantes de transitivité) et si l’introduction de nouveaux éléments ne perturbe pas les relations déjà établies. Nous dirons donc que les premières manifestations d’un déséquilibre susceptible de conduire à des contradictions relatives au manque de stabilité consisteront en ceci qu’une même action (y compris les actions intériorisées sous forme d’affirmations ou jugements) ne conduit pas toujours aux mêmes résultats. En ce cas le sujet éprouvera tôt ou tard un embarras qui est l’aspect fonctionnel, mais non encore structural, de la contradiction : celle-ci commencera à se structurer lorsqu’il y aura comparaison des résultats différents et mise en question de l’identité, réelle ou apparente, de la même action.
Or, si l’instabilité des résultats d’une action est une première forme de déséquilibre source de contradiction, une seconde en dérive nécessairement : dans la mesure où une même action ne conduit pas toujours aux mêmes résultats, l’action contraire (donc celle qui normalement la compense) n’annule pas toujours la première. L’aboutissement de cette situation consiste alors en compensations incomplètes et c’est sur ce point que le déséquilibre des systèmes d’actions se rapproche le plus de la contradiction logique, qui se réduit au produit non nul (donc à la compensation incomplète) d’une affirmation et de sa négation.
En outre et en troisième lieu, s’il y a déséquilibre au double sens de l’instabilité du résultat des actions et de la compensation incomplète, il s’ensuit au point de vue cognitif un troisième caractère : c’est que les compositions inférentielles (coordination
[p. 10]des actions ou des énoncés) ne sauraient conduire à des produits nécessaires, mais laissent subsister des indécisions, donc des incohérences partielles, d’où une troisième source de contradictions possibles.
Mais ces trois aspects des déséquilibres praxéologiques et cognitifs n’impliquent-ils pas dès le départ des contradictions proprement dites, au lieu d’en constituer les facteurs explicatifs de formation, comme nous chercherons à le montrer ? Deux différences fondamentales nous paraissent au contraire subsister entre les racines psychogénétiques de la contradiction logique et les caractères de celle-ci. La première est qu’il ne s’agit encore que de fonctionnement, tandis que la contradiction proprement dite suppose des structures : fonctions ou identités, puis opérations. Or le fonctionnement précède et prépare les structures d’où l’antériorité du déséquilibre par rapport aux contradictions relatives aux structures. Mais surtout, seconde différence qui est proche de la précédente mais ne revient pas au même, les oppositions nées des déséquilibres ne relèvent que des contenus de l’action ou de la pensée, tandis que la contradiction logique suppose un minimum de formalisation au sens d’une construction de formes comportant tout au moins un jeu de définitions, car deux énoncés sont contradictoires ou non selon les définitions des notions employées, tandis que les oppositions entre contenus, ou ébauches fonctionnelles de la contradiction, relèvent d’intuitions immédiates, c’est-à - dire de sentiments subjectifs de déséquilibres, ou encore d’actions non ou insuffisamment conceptualisées1.
Pour toutes ces raisons, le problème que nous nous proposons d’étudier en cet ouvrage semble pouvoir se poser en termes légitimes. Chercher les sources de la contradiction dans les situations où une même action paraît ne pas donner les mêmes résultats, où deux actions contraires ne se compensent pas entièrement et où les coordinations inférentielles manquent de nécessité, cela est certes, en un sens, se référer d’avance aux contradictions logiques dues à des défauts d’identité, de réversibilité (par exemple lorsqu’une involution ne ramène pas au point de départ) ou de composition déductive, mais cela s’impose dans la mesure où
(1) Dans les chapitres qui suivent, nous simplifierons notre vocabulaire et parlerons de contradictions en général pour désigner aussi bien les formes fonctionnelles élémentaires (déséquilibres) que les formes supérieures, sauf naturellement lorsque la distinction de ces différentes variétés est utile.
[p. 11]les problèmes de conservation, de réversibilité et de production inférentielle apparaissent sous des formes prélogiques dès les niveaux élémentaires, ce qui oblige à serrer de près l’examen des rapports entre les contradictions et les déséquilibres, en complément des relations entre la réversibilité de la pensée et l’équilibration.
L’ouvrage qu’on va lire comporte deux parties distribuées en deux fascicules (vol. XXXI et XXXII des « Etudes »). Dans la partie I (vol XXXI), on trouvera l’analyse d’un certain nombre de faits répondant aux considérations précédentes : déséquilibres ou « contradictions » provenant de fausses identités, de compensations incomplètes ou d’inférences mal réglées. Ces faits seront eux-mêmes groupés en deux catégories selon qu’il s’agit (chapitres I à III) des domaines logico-mathématiques ou (chapitres IV à VI) de domaines physiques. Or le résultat de ces analyses étant que l’on retrouve toujours à la source de tels déséquilibres des compensations insuffisantes entre les affirmations et les négations (ce qui va d’ailleurs de soi, mais il restait à montrer sous quelles formes multiples ce caractère général se présente), le problème principal se posait alors : celui du pourquoi des déséquilibres initiaux et de ces manques de compensations.
C’est à sa solution qu’est consacrée la partie II (vol. XXXII), et à nouveau selon deux domaines : les chapitres VII à XI pour ce qui est des questions logico-mathématiques et XII à XV pour les questions physiques. Or, cette solution, qu’il eût été cependant facile d’imaginer ou de tirer sans plus des faits antérieurement connus, ne s’est imposée que lors de la comparaison des résultats des recherches décrites en ces chapitres, sans donc qu’on en ait fait l’hypothèse préalable et cela probablement parce qu’elle était trop simple. S’il existe au cours des stades initiaux un manque de compensation entre les affirmations et les négations, ce n’est pas en vertu d’une sorte d’état primitif de désordre ou de chaos (ou, pis encore, de ce péché cognitif originel qu’imaginent certains dialecticiens qui voudraient mettre contradictions, conflits et oppositions à la source de toute connaissance en devenir) : c’est, de façon beaucoup plus naturelle, parce que la tendance spontanée de toute action, perception ou cognition en général est de viser l’affirmation et les caractères positifs du réel, tandis que la
[p. 12]négation, sous ses formes nécessaires, n’est le produit que d’élaborations secondaires, et, sous ses formes contingentes, de perturbations occasionnelles. L’action consiste à modifier le réel, donc à tendre vers un but positif, et il faut un effort supplémentaire de réflexion rétroactive pour apercevoir que se rapprocher de ce but implique un éloignement par rapport aux points de départ et une négation de ces états initiaux. Percevoir consiste à saisir des propriétés positives données, et il faut une attente ou une anticipation déçues pour constater qu’une présence escomptée ne se vérifie pas (ce qui dépasse d’ailleurs le champ de la perception). Se représenter ou juger comporte l’affirmation ou l’attribution de prédicats positifs, et c’est par une démarche non immédiate que le sujet découvre que chaque prédicat a ne se distingue pas simplement d’autres b, c, etc., également positifs, mais les rend par le fait même négatifs (non-a) selon des complémentarités relatives à des emboîtements divers. En un mot, s’il y a plus ou moins durablement manque de compensation entre les affirmations et les négations, ce n’est pas, sauf en cas de perturbation locale et particulière, parce qu’il y a conflit entre elles, mais bien plus simplement parce que les affirmations sont beaucoup plus prégnantes et l’emportent systématiquement sur les négations faute de symétries comprises comme nécessaires dès le départ. C’est pourquoi les contradictions nées de ces dissymétries demeurent en général si longtemps inconscientes, parce que leur prise de conscience implique la construction des négations non données au début, cette construction conduisant alors simultanément à l’aperception consciente et au dépassement de telles contradictions. Ce n’est que dans les cas où une anticipation est infirmée par un fait extérieur que la contradiction entre eux deux est plus ou moins rapidement consciente, mais seulement parce que alors la négation est imposée du dehors au lieu d’exiger une construction endogène.
Tels sont les thèmes généraux que l’on trouvera développés dans la partie II de cet ouvrage. Encore une remarque quant à la composition de l’ensemble des chapitres. Certains d’entre eux portent sur des faits iiouveaux, non décrits en nos travaux collectifs antérieurs : en ce cas on en donnera le détail, niveau par niveau, suivant nos méthodes habituelles. D’autres au contraire se bornent à un réexamen de certains faits connus, mais en les reprenant du point de vue de la seule contradiction et des rapports
[p. 13]entre affirmations et négations : en ce cas l’exposé des données expérimentales (bien que celles-ci aient été recueillies à nouveaux frais et en nombre aussi grand que pour les autres chapitres) sera bien plus sommaire, puisque le lecteur peut également se référer à des publications antérieures, et la discussion s’en tiendra aux questions centrales abordées en ce travail.
Il est enfin sans doute utile de répéter que, si le signataire de ces lignes a rédigé lui-même l’ensemble des chapitres, les collaborateurs n’ont pas simplement effectué les interrogations, mais ont pris une part décisive dans l’invention des questions posées et dans l’affinement des techniques.