Chapitre VII.
La cohĂ©rence progressive dans lâinterprĂ©tation des inversions en miroir et de la rĂ©fraction 1
a
Nous avons vu (chap. V) que la contradiction entre une anticipation et un fait qui la dĂ©ment ne diffĂšre pas essentiellement des contradictions entre schĂšmes, sauf que, quand le fait est de nature physique, le dĂ©passement ne peut ĂȘtre dĂ©duit mais est subordonnĂ© Ă une suite de nouvelles constatations qui compliquent la cohĂ©rence du modĂšle et peuvent ĂȘtre sources de contradictions renouvelĂ©es. Il peut donc ĂȘtre intĂ©ressant dâĂ©tudier la question Ă propos de phĂ©nomĂšnes optiques essentiellement spatiaux comme les inversions en miroir, puisque lâespace prĂ©sente une double nature selon quâil sâagit des propriĂ©tĂ©s spatiales des objets ou de la gĂ©omĂ©trie des actions du sujet. Les contradictions Ă©tudiĂ©es en ce chapitre seront ainsi de deux sortes. Tout dâabord, si le renversement des lettres de lâalphabet apparaĂźt au sujet comme un phĂ©nomĂšne gĂ©nĂ©ral, que fera-t-il du cas des lettres symĂ©triques ? En second lieu Ă©tant prĂ©vu ou constatĂ© que le bras gauche dâun sujet apparaĂźt en miroir comme Ă©tant son bras droit, que montrera celui-ci lorsquâil sera tendu en une direction ou une autre ?
Technique. â Pour ce qui est des lettres, on prĂ©sente en premier lieu une lettre majuscule asymĂ©trique sur un carton, par exemple le B majuscule, et on la fait dessiner. AprĂšs quoi on place la carte face au miroir et on fait Ă nouveau dessiner ce B, mais tel quâil apparaĂźt en miroir, donc renversĂ©. AprĂšs cette seule constatation, on montre successivement dâautres majuscules asymĂ©triques, L, E, K, R, etc., en faisant copier chacune telle quelle, puis en faisant anticiper par un autre dessin la forme quâelle prendra en miroir. En fait les plus jeunes sujets prĂ©voient dâemblĂ©e leur renversement et concluent alors Ă la gĂ©nĂ©ralitĂ© du phĂ©nomĂšne par une loi qui sâexprime comme suit : dans le miroir toutes les lettres sont (ou deviennent) Ă lâenvers. Cela Ă©tabli on propose alors successivement un certain nombre de contre-exemples, A, T, M, H, en demandant Ă nouveau un dessin de la lettre puis un dessin de la forme quâelle prendra en miroir. La rĂ©action Ă la contradiction est donc Ă©tudiĂ©e sur deux plans. Au plan de lâaction elle-mĂȘme on observe en gĂ©nĂ©ral les Ă©lĂ©ments les plus significatifs, par exemple rabattre le A en â ou le dessiner de droite Ă gauche, etc. Ensuite, aprĂšs vĂ©rification des prĂ©visions, on reprend la loi au plan verbal, pour voir comment le sujet la modifie ou Ă©ventuellement cherche quand mĂȘme Ă la justifier.
Cette recherche principale sur le renversement des lettres a Ă©tĂ© complĂ©tĂ©e par quelques sondages, dont deux ont donnĂ© des rĂ©sultats intĂ©ressants : demander au sujet de faire quelque chose (« nâimporte quoi ») pour quâun L, par exemple, soit vu « à lâendroit » sur le miroir : Ă un certain niveau le sujet prĂ©sente alors face au miroir un L renversĂ© (â ) avec anticipation correcte de lâinversion de lâinversion. De mĂȘme on a prĂ©sentĂ© un L sur un plastic transparent sans le retourner, dâoĂč la mĂȘme double inversion. Deux autres sondages nâont, par contre, rien donné : voir si le sujet trouve gĂȘnant quâun A majuscule ne donne pas de changement, tandis quâun a minuscule sâinverse (ce que le sujet accepte sans problĂšme) et savoir si une lettre retournĂ©e peut en devenir une autre (comme p et q) ou si lâidentitĂ© qualitative du p renversĂ© prĂ©domine : or câest souvent le cas chez les jeunes sujets, mais montrent simplement leur attachement Ă la loi et Ă la dichotomie envers-endroit.
Quant Ă la seconde recherche sur lâinversion de la gauche et de la droite dans lâimage du corps propre en miroir, la technique en sera indiquĂ©e au paragraphe 5. Lâanalyse de la rĂ©fraction fera lâobjet du paragraphe 6.
§ 1. Le niveau IA
Ă part deux sujets de 5 ans qui nâont pas appris la loi mais faute de toute rĂ©action active et dâintĂ©rĂȘt, lâacquisition de cette rĂ©gularitĂ© est rapide mĂȘme chez ceux qui ne savent pas lire :
Ala (5 ; 1) reconnaĂźt en K « une lettre ! » et la copie correctement. Lorsquâil la voit en miroir il refait K puis lâinverse : « Elle est comment ? â Elle part Ă gauche⊠à lâenvers. » Pour B il anticipe dâemblĂ©e « à gauche » et rĂ©pĂšte « à lâenvers ». MĂȘme prĂ©vision pour E, la seule lettre quâil connaissait. Pour M il prĂ©voit sans hĂ©siter êœÂ : « Elle est comment ? â à lâenvers. â Et celle-ci (B retournĂ©) ? â Aussi Ă lâenvers. » Pour le T prĂ©vision de rabattement. « Regarde (dans le miroir). Elle est comment ? â ⊠â Tu peux la dessiner comme on la voit dans le miroir ? â (T juste). â Et â et â„ câest Ă lâenvers ? â Oui, Ă lâenvers tous les deux. â Câest le mĂȘme envers ? â Non, parce que â„ nâest pas juste. » MĂȘme rĂ©action pour M : « Mais elle a changĂ© la lettre ? â Oui. â Quoi ? â Les barres ne sont pas tout Ă fait les mĂȘmes. â Et T et T ne sont pas les mĂȘmes lettres ? â Non (il montre des dĂ©tails de la barre horizontale puis il se rallie). â Alors on peut dire quâil y a des lettres qui changent et des lettres qui ne changent pas ? â Oui. â Fais deux petits paquets (on donne toutes les lettres de lâalphabet) : celles qui changent, etc. â (Erreurs pour A, X, U, Q et K.) â Si tu devais expliquer ? â Toutes celles-lĂ (celles qui ne changent pas) ne vont pas : elles ne sont pas dans lâalphabet. » Mais aprĂšs une autre partie de lâinterrogation, on redemande la prĂ©vision de A dans le miroir : il le dessine rabattu, et prĂ©voit ensuite correctement lâinversion pour a minuscule.
Mur (5 ; 5) dessine E comme tel puis en miroir et prĂ©voit ensuite dâemblĂ©e les inversions pour B et R. Avec A elle prĂ©voit le rabattement puis constate : « Ah ! Elle est comme ça (A). Je ne savais pas, je croyais quâelle serait comme ça (â) dans le miroir. » H : « Elles ne sont pas tout Ă fait la mĂȘme chose, on ne peut pas la faire tourner. » Elle rĂ©partit lâalphabet selon ces deux catĂ©gories mais se trompe pour I, Y, T, P, J, R, C, N, Q. « Comment tu expliquerais ? â Celles-lĂ ne roulent pas et celles-lĂ roulent. â K et X, si tu les vois dans le miroir, elles ne font pas pareil (dans sa classification). Pourquoi ? â Parce que (K) peut ĂȘtre autrement et pas celle-lĂ . â Pourquoi ? â Parce que les deux barres de (K), elles peuvent aller de lâautre cĂŽtĂ© et pas lĂ (X). â On peut dire quâil y a deux groupes de lettres ? â Oui, celles qui changent et celles qui ne changent pas. »
Cat (5 ; 10), aprĂšs prĂ©sentation du B au miroir, gĂ©nĂ©ralise : « Quand une lettre est au miroir, elle est Ă lâenvers (prĂ©visions justes pour L, E et R). » Pour A, elle prĂ©voit dâabord « à lâendroit » puis hĂ©site, mais pour T et M : rabattements. AprĂšs vĂ©rification, Cat conclut quâ« elles sont toutes (A, †et M) Ă lâendroit » parce que « pour (â„) il y a la barre des deux cĂŽtĂ©s, pas pour (â ). â Explique la diffĂ©rence que ça fait ? â Je ne sais pas ». Dans le classement des lettres elle se trompe pour G, S, Q, Z, J et N donc toutes Ă lâinversion.
Pat (5 ; 10) inverse A en â pour pouvoir faire changer « les petits bĂątons ».
Rit (6 ; 0). Bonnes anticipations pour E, L, R aprĂšs avoir vu B, mais prĂ©voit â„ pour T puis laisse Ă lâendroit pour M « parce que les bĂątons ne peuvent pas tourner ». K : « Il sâest tournĂ© (aprĂšs bonne prĂ©vision). »
Mar (6 ; 6). A : « On ne peut pas la dessiner parce quâon ne peut pas la tourner (elle a nĂ©anmoins dessinĂ© â). â Alors dans le miroir ? â Il sera toujours Ă lâendroit. »
Le caractĂšre remarquable de ces rĂ©actions initiales est que la loi dĂ©couverte par le sujet (puisque, dĂšs la premiĂšre constatation, il la gĂ©nĂ©ralise activement en ses anticipations ultĂ©rieures) est dâemblĂ©e conçue comme se rĂ©fĂ©rant, non pas Ă des relations de position par rapport au miroir ou Ă la prĂ©sentation des lettres face Ă lui, mais aux propriĂ©tĂ©s de ces lettres en tant quâobjets, comme si elles Ă©taient modifiĂ©es matĂ©riellement par le miroir. Ala dit ainsi que le K « part Ă gauche, Ă lâenvers » et quand il sâaperçoit de fait que toutes les lettres nâobĂ©issent pas Ă sa loi il considĂšre les lettres faisant exception comme nâappartenant Ă lâalphabet, donc comme nâĂ©tant pas de vraies lettres. Mur dit des lettres quâ« elles roulent » ou « ne roulent pas » et que le A « on ne peut pas la faire tourner », comme sâil sâagissait dâun mobile mal construit ; de mĂȘme il pense que « les deux barres » obliques du K « peuvent aller de lâautre cĂŽtĂ©, mais pas lĂ (le X) », tandis quâau stade II ces segments du X changeront bien de cĂŽtĂ© mais sans quâon puisse le percevoir puisquâils sont tous semblables. Cat semble mieux comprendre, mais en fait raisonne de mĂȘme, les deux barres du †empĂȘchant sa rotation. Pat rabat le A en â pour changer « les petits bĂątons », dont Rit et Mar disent quâ« on ne peut pas les tourner ».
En un mot, faute de distinguer un objet et son image, celle-ci Ă©tant considĂ©rĂ©e comme une sorte dâĂ©manation ou de reflet matĂ©riel de celui-lĂ , lâinversion de la lettre dans le miroir apparaĂźt au sujet comme due Ă des mouvements rĂ©els qui modifient matĂ©riellement le doublet de lâobjet. Ainsi conçue la loi ne devrait pas comporter dâexceptions, dâoĂč le rabattement de †en â„, etc., sans distinction entre lâ« envers » selon les deux dimensions possibles (lorsque Ala reconnaĂźt que ce nâest pas « le mĂȘme envers » il veut simplement dire que ℠« nâest pas juste », en ce sens quâil nâest pas confirmĂ© par les constatations). Quand, au vu des faits, le sujet est contraint dâadmettre ces contradictions, il nây voit pas lâindice dâune mauvaise interprĂ©tation ou dâun Ă©noncĂ© incomplet et incorrect comme tel, mais il fait appel Ă des rĂ©sistances de lâobjet, dont les Ă©lĂ©ments ou parties refusent de « rouler » ou de se « faire tourner ». En fait, la contradiction subsiste donc dans lâesprit du sujet, et non pas seulement de notre point de vue, mais dans ses infĂ©rences elles-mĂȘmes comme en tĂ©moigne son absence de toute cohĂ©rence dans le classement des lettres en deux catĂ©gories selon quâelles sont modifiĂ©es ou non dans le miroir : par exemple Cat, qui a pourtant constatĂ© que A, †et M sont « toutes Ă lâendroit », pense ensuite dans sa classification quâil en sera de mĂȘme pour G, S, W, Z, J et N.
§ 2. Le niveau IB
Ce niveau intermĂ©diaire entre les rĂ©actions initiales (niveau IA) et la comprĂ©hension du rĂŽle des symĂ©tries ou asymĂ©tries (stade II) est caractĂ©risĂ© par deux nouveautĂ©s : une hĂ©sitation entre les deux maniĂšres de traiter les lettres qui paraissent vues « à lâendroit » et un essai dâinterprĂ©tation centrĂ© non plus sur les propriĂ©tĂ©s de lâobjet mais sur les actions dâun sujet, quâil sâagisse de lâexpĂ©rimentateur qui tourne les cartes dâune certaine maniĂšre ou de lâenfant lui-mĂȘme qui dessine la lettre en sens inverse de celui de lâĂ©criture. Voici des exemples :
IrĂ© (5 ; 10) anticipe correctement lâinversion de K, E et L. DâoĂč la loi : « Les lettres sont Ă lâenvers quand elles sont au miroir. » Pour â€Â : hĂ©sitations continuelles entre L et â€Â : « La barre ne change pas. â †est Ă lâenvers ? â Non Ă lâendroit. â Laquelle tu choisis ? â Ăa (L). » Pour A : « Si on tourne la carte il sera Ă lâenvers. â Comment ? â Comme ça (â). â Comment tu sais que dans le miroir A reste A ? â On ne peut pas le changer. â Et â€Â ? â Non. â Et comme ça (un petit rond attachĂ© sur la gauche de la barre horizontale) ? â Le rond change de cĂŽtĂ©. â Et le â€Â ? â Le (â€) ne tourne pas⊠Le (â€) ne change pas parce quâil nây a pas de petit rond. »
Luc (5 ; 4). AprĂšs anticipations : « Tu crois quâelles sont toutes Ă lâenvers, les lettres dans le miroir ? â Oui. â Toujours ? â Non, parce que si on la met lĂ (cĂŽtĂ© gauche du miroir) elle est Ă lâendroit et lĂ (cĂŽtĂ© droit) elles sont Ă lâenvers (donc orientĂ©es vers la gauche comme le E, le K, le L ou le R anticipĂ©s correctement en miroir). » Pour le â€, il ne dessine rien, puis prĂ©voit la position †dans le miroir. « Câest juste (essai) ? â Oui. â Il est Ă lâenvers ou Ă lâendroit ? â à lâendroit. â Et M ? â (Il le dessine de droite Ă gauche, en conformitĂ© avec ce quâil a dit de la position des cartes.) â Les deux M (copiĂ©, puis anticipĂ©) sont les mĂȘmes ? â Oui. â Comment ? â Un est Ă lâendroit, le deuxiĂšme à ⊠lâendroit. » MĂȘme rĂ©action pour A quâil dessine de droite Ă gauche en anticipation de lâimage en miroir.
Fra (5 ; 7). MĂȘme rĂ©action, mais il dit du A dessinĂ© de droite Ă gauche : « Il est Ă lâenvers », puis : « Non, il est toujours Ă lâendroit, parce quâil doit ĂȘtre toujours Ă lâendroit. » Deux catĂ©gories de lettres : multiples erreurs et pas dâexplications.
TiĂ© (5 ; 6), aprĂšs une sĂ©rie dâanticipations correctes sur les lettres asymĂ©triques, est mis en prĂ©sence dâun H quâil essaie de retourner : « Elle sera la mĂȘme chose parce quâil y a les deux barres lĂ et ça fait la mĂȘme chose. » Mais il nây a lĂ que la lecture dâun rĂ©sultat local, et non pas encore une intuition gĂ©nĂ©rale annonçant le stade II, car pour M il le dessine de droite Ă gauche, « câest la mĂȘme chose aussi » et pour A il fait de mĂȘme et admet â « si on le montre dans le miroir, si on le montre Ă lâenvers (donc de haut en bas). â Il nây a que comme ça quâelle peut ĂȘtre Ă lâenvers ? â Non, comme ça â, â (= une barre verticale et lâautre oblique), â). â Tu sais pourquoi il ne change pas le A ? â Non ». CatĂ©gories : il fait des sĂ©ries dâessais de retournements et ne retient pour les lettres sans inversion apparente que N (donc faux), I, H, O et X. « Comment tu pourrais expliquer quâil y a des lettres qui changent et dâautres qui ne changent pas ? â Ceux qui changent pas, on les met comme ça et puis ça ne change pas ! â Mais comment tu peux savoir avant de les montrer au miroir ? â Le (R) on le met comme ça (il tourne la carte de haut en bas). »
Val (6 ; 0) donne encore un rabattement pour A parce quâ« on ne peut le mettre quâĂ lâenvers comme ça. Le petit (a, quâon ne lui a pas montrĂ©) on peut le mettre Ă lâenvers comme les autres. â Mais tu crois que câest bien V quâon va voir dans le miroir ? â Oui. â Regarde. â Non, il est Ă lâendroit ! Câest une attrape : vous le mettez Ă lâendroit et les autres Ă©taient Ă lâenvers ! ⊠Toutes ces lettres (L, K, B) Ă©taient Ă lâenvers et le (A) on le met Ă lâendroit. â Explique. â Parce que le (L) on peut le mettre Ă lâenvers, le (K) aussi, le (B) aussi mais pas le (A), alors ça (â) câest Ă lâenvers et je ne vois pas pourquoi on ne lâa pas mis comme ça dans le miroir (elle tourne la carte pour la montrer). â Mais câest comme le B, le K, le L ? â Non, on peut aussi le mettre dâune autre façon, le (L) Ă lâenvers (dessine ê¶) ». On passe Ă T : Val prĂ©voit â„. « Tu penses vraiment quâil sera ainsi ? â Je ne sais pas, mais je pense quâelle sera comme ça : on peut aussi faire ça (â„) ou ça (â„). â Mais tu penses vraiment quâelle sera comme ça ? â Non comme ça (obliquement Ă gauche et Ă droite). Aussi ça se peut que comme ça (Ă lâendroit). â Et H ? â Moi je dis quâil sera Ă lâendroit, parce que le (â€) et le (A) on pouvait les mettre Ă lâenvers, mais ils nâont pas Ă©tĂ© Ă lâenvers. » Deux catĂ©gories : se trompe pour W, N et V et ne trouve aucune explication.
Car (7 ; 2) anticipe que le K changera en se tournant « à droite » « parce que vous lâavez pliĂ©e ». La loi gĂ©nĂ©rale du dĂ©but devient « une partie des lettres devient Ă lâenvers, et lâautre partie reste droite », mais elle nâarrive pas Ă dĂ©cider si †change, « parce que la barre (horizontale) sera de lâautre cĂŽté », ou sâil ne change pas « parce quâil doit aller Ă lâendroit ».
Ber (7 ; 2) pense encore comme Luc que le fait de changer ou non dâorientation dĂ©pend de la place occupĂ©e sur le miroir : « Si on met le (E) de lâautre cĂŽtĂ© du miroir (Ă lâautre bout), il viendra le mĂȘme dans le miroir. »
LâinterprĂ©tation gĂ©nĂ©rale de ces enfants est donc dorĂ©navant centrĂ©e sur des facteurs dâactions (dĂ©placements dĂ©pendant dâun sujet) ou de positions, et non plus sur les propriĂ©tĂ©s de lâobjet. LâidĂ©e gĂ©nĂ©rale commune Ă toutes ces rĂ©ponses, mĂȘme si elle nâest pas formulĂ©e explicitement (mais elle lâest parfois), est quâ« à lâenvers » signifie orientĂ© vers la gauche (tandis quâon Ă©crit de gauche Ă droite) et « à lâendroit » vers la droite. DâoĂč dâabord, lâidĂ©e curieuse qui vient Ă lâesprit de Luc et encore de Ber, que dâun cĂŽtĂ© (droite ou gauche) du miroir lâimage sera Ă lâendroit et de lâautre Ă lâenvers. DâoĂč ensuite la croyance tenace de Val que lâexpĂ©rimentateur oriente Ă volontĂ© les cartes Ă lâendroit ou Ă lâenvers, hypothĂšse quâon retrouve chez TiĂ© (« ceux qui ne changent pas, on les met comme ça et puis ils ne changent pas »), chez Car (« vous lâavez pliĂ©e ») et implicitement chez bien dâautres (par exemple quand Fra dit du A quâ« il doit ĂȘtre toujours Ă lâendroit »). Câest alors cette explication par lâorientation quâon impose Ă la lettre qui rend compte de cette conduite intĂ©ressante rencontrĂ©e chez six sujets de dessiner des A ou M, etc., de droite Ă gauche de maniĂšre Ă les inverser malgrĂ© tout, tandis que IrĂ©, TiĂ© et Val dĂ©clarent quâon aurait pu aussi bien inverser A en â « si on tourne la carte il sera Ă lâenvers » (IrĂ©), cf. « si on le montre Ă lâenvers » (TiĂ©) et « on pouvait les mettre Ă lâenvers mais ils nâont pas Ă©tĂ© Ă lâenvers » (Val, qui ajoute « je ne vois pas pourquoi on ne lâa pas mis comme ça dans le miroir »). Il est Ă noter que ces sujets ont en partie raison, puisquâil faut retourner le carton pour le prĂ©senter face au miroir. Mais ils sâimaginent alors sans doute quâen retournant le carton on renverse la lettre elle-mĂȘme (par exemple L en â ) et croient donc, du moins par instants, quâon peut Ă volontĂ© rĂ©gler lâenvers et lâendroit de lâimage des lettres sur le miroir indĂ©pendamment des actions de ce dernier.
En ces conditions, il va de soi que la loi de lâinversion en miroir prend une tout autre signification quâĂ titre dâexpression des processus matĂ©riels inhĂ©rents Ă lâobjet : elle exprime simplement ce que renvoie le miroir selon quâon lui prĂ©sente les lettres dâune maniĂšre ou dâune autre. Il en rĂ©sulte que les exceptions Ă cette inversion ne sont plus des contradictions, puisquâelles proviennent dâactions diffĂ©rentes. Au niveau IA il sâagissait dâune seule et mĂȘme action, dâenvoyer lâobjet dans le miroir et les non-inversions Ă©taient alors attribuĂ©es aux rĂ©sistances de lâobjet, qui « tourne » mal. Ă ce niveau IB, au contraire, lâenvers ou lâendroit que prĂ©sentent les lettres sont dus Ă des actions distinctes selon le but poursuivi, mais cela compromet alors aussi la gĂ©nĂ©ralitĂ© de la loi (voir lâĂ©noncĂ© de Car).
Or, ce que pressent le sujet sans encore le comprendre, câest que ces relations de position invoquĂ©es par lui ne concernent pas seulement le rapport entre la lettre prĂ©sentĂ©e et le miroir, mais aussi les connexions entre les diffĂ©rentes parties de la lettre, selon quâelles sont semblables ou diffĂ©rentes. La seule maniĂšre de gĂ©nĂ©raliser la loi sans contradiction consiste, en effet, Ă reconnaĂźtre, comme le feront les sujets du stade II, quâil y a toujours inversion mais que, si celle-ci aboutit Ă la permutation de deux Ă©lĂ©ments semblables (parties horizontales du T, traits convergents du A, etc.), alors ils sont indiscernables et la lettre paraĂźt inchangĂ©e. Nous constatons, en fait, quâĂ certains moments certains des sujets de ce niveau IB ne sont pas loin dâune telle intuition : TiĂ© le pressent pour le T, Car se pose la question de savoir si la barre du T « sera de lâautre cĂŽté » ou ne change pas, etc. Autrement dit ces sujets accomplissent un grand progrĂšs par rapport au niveau IA, en dĂ©couvrant le rĂŽle des relations de positions, mais faute de dĂ©couvrir le rĂŽle des symĂ©tries et des asymĂ©tries, donc de gĂ©nĂ©raliser les considĂ©rations spatiales Ă lâintĂ©rieur des figures, ils ne parviennent pas Ă concilier la loi avec ses exceptions apparentes, donc Ă lever logiquement les contradictions.
Un groupe de six sujets mĂ©rite un examen spĂ©cial car ils font la transition entre les prĂ©cĂ©dents et ceux du stade II, en prĂ©voyant sans erreurs les inversions visibles et les non-inversions, en entrevoyant mĂȘme parfois le caractĂšre seulement apparent de celles-ci, mais sans encore comprendre le rĂŽle de la symĂ©trie :
Tha (6 ; 2) prĂ©voit lâinversion de E, L, K, etc., en disant chaque fois, selon lâopinion courante du niveau IB : « Elle sera Ă gauche. » Pour le †elle anticipe « de nouveau Ă gauche », mais en dessinant aprĂšs hĂ©sitation un †normal identique Ă sa copie du â€Â : « Comment est celle-lĂ (dessin de prĂ©vision) ? â Elle est Ă gauche. â Et celle-lĂ (copie) ? â Elle va Ă droite et celle-lĂ (lâautre) elle va Ă gauche ! » De mĂȘme pour A : « Elle est Ă lâenvers. â La mĂȘme que celle-lĂ (A copie) ? â Oui. »
And (6 ; 6) : toutes les lettres seront « à lâenvers », mais il prĂ©voit dâemblĂ©e que A « sera Ă lâendroit parce quâelle a deux barres qui montent, deux barres penchĂ©es » (mais sans caractĂ©riser encore la symĂ©trie). Quant au â€Â : « On peut seulement le changer de bas en haut et les autres on peut les mettre Ă lâenvers (latĂ©ralement). »
Eri (6 ; 11). Anticipations Ă©galement toutes justes. « Comment sais-tu si les lettres changent ou non ? â Je regarde les barres. â Et pourquoi celles-ci changent (lâautre tas du classement) ? â Parce quâelles nâont pas de barres comme ça (horizontales). »
Lie (6 ; 11) : mĂȘme argument que And pour le A. Classement sans erreur sauf pour Q, mais pas dâautre explication que Eri : on regarde « les barres ».
On voit ainsi que ces sujets, tous de lâĂąge typique du niveau IB (sauf un cas de 7 ans), parviennent au seuil de la symĂ©trie, mais sans la dĂ©gager. En outre le plus jeune de ces enfants arrive mĂȘme Ă cette idĂ©e (second caractĂšre du stade II) que le A et le †ont fait une inversion tout en restant semblable Ă leur Ă©tat initial.
§ 3. Le stade II et compléments
Les deux caractĂšres conjoints du stade II sont donc la dĂ©couverte de la symĂ©trie et la gĂ©nĂ©ralisation des inversions mĂȘme sans changement apparent :
Yve (6 ; 11) : « Quand on met la lettre Ă lâendroit au (devant le) miroir, on la voit Ă lâenvers dans le miroir. â Toutes ? â Oui, toutes. â Et le â€Â ? â Elle est comme Ă lâendroit. Elle nâest pas vraiment Ă lâendroit. On la voit Ă lâendroit, maisâŠÂ » Pour le A Ă©galement « il est comme Ă lâendroit ». Classement par catĂ©gories : aucune erreur. « Je faisais la lettre Ă lâenvers dans ma tĂȘte », et, pour obtenir sur le miroir une lettre asymĂ©trique redressĂ©e, « on la met Ă lâenvers sur le papier et au miroir câest Ă lâendroit » (double inversion).
Lau (6 ; 10). Aucune hĂ©sitation dans les prĂ©visions : « Il y a des lettres Ă lâendroit et des lettres Ă lâenvers. â Comment les reconnais-tu ? â Celles qui changent ne sont pas les deux cĂŽtĂ©s la mĂȘme chose (symĂ©trie). »
Asc (7 ; 0). Pour le A : « Parce que si on le tourne comme ça il reste pareil. â Mais il est quand mĂȘme Ă lâenvers ? â Oui. â Et il a changĂ© dans le miroir ? â Pas du tout. »
Joe (7 ; 5) : « Avec le (A) câest toujours la mĂȘme chose parce que les deux cĂŽtĂ©s sont la mĂȘme chose. »
Nat (7 ; 5) : « Parce que si on tourne comme ça (le †sur lui-mĂȘme) ça reste toujours la mĂȘme chose. Le (I) câest pareil. » Classement rĂ©ussi.
Dom (7 ; 6) : « Celles qui changent ne sont pas la mĂȘme chose des deux cĂŽtĂ©s. â Et celles qui ne changent pas, elles tournent ou pas ? â Elles se tournent, mais on voit la mĂȘme chose. » Pour obtenir un L non inversĂ© Dom le dessine Ă lâenvers : « Si on les dessine Ă lâenvers sur le papier, elles sont Ă lâendroit sur le miroir. »
Ver (7 ; 6) : M ne sâinverse pas « parce que quand on tourne de tous les cĂŽtĂ©s, ça fait la mĂȘme chose », comme A et â€, puis il corrige : « Si on fait comme ça (rotation latĂ©rale), il sera la mĂȘme chose, comme ça (de haut en bas) il ne sera pas pareil. »
Pha (8 ; 2) : « Le miroir les met dans lâautre sens », mais le A, « on le voit quand mĂȘme dans le bon sens », « parce que cette lettre a la mĂȘme forme de chaque cĂŽté ».
On voit ainsi quâaprĂšs avoir attribuĂ© les inversions Ă des mouvements rĂ©els au sein de lâobjet-reflet par rapport Ă celui dont il est lâĂ©manation (niveau IA), puis Ă des relations de position ou Ă des dĂ©placements en tant que changements de position (niveau IB), le sujet en vient Ă gĂ©nĂ©raliser la notion de lâinversion en tant que rĂ©sultant de tels changements mais Ă lâintĂ©rieur mĂȘme de la figure et Ă titre de permutations entre ses parties : ainsi la loi de lâinversion devient gĂ©nĂ©rale, mĂȘme en cas de non-changements apparents, et la contradiction est levĂ©e, puisque le rapport entre les cas normaux et ceux qui paraissent constituer des exceptions nâest plus relatif quâĂ la subdivision des figures en asymĂ©triques et en symĂ©triques, ces deux sous-classes rentrant lâune et lâautre dans la rĂšgle.
Avant de chercher ce que ces faits nous apprennent quant à la théorie de la contradiction, signalons encore deux recherches complémentaires dont il serait fastidieux de donner le détail et dont nous résumerons simplement les résultats.
Lâune concerne lâinversion de lâinversion : on prĂ©sente au sujet une lettre du type L dessinĂ©e sur un petit carton et on demande de faire nâimporte quoi pour quâon puisse voir cette lettre « à lâendroit » dans le miroir. Sur une vingtaine de sujets, sept (tous de 7 Ă 8 ans) ont spontanĂ©ment dessinĂ© un renversĂ©, comme nous lâavons indiquĂ© Ă lâinstant en citant les cas de Yve (6 ; 11) et de Dom (7 ; 6), qui formulent la loi. Quatre sujets de 6 ; 8 Ă 8 ans commencent par un L Ă lâendroit puis le retournent puisque, comme le rappelle lâun dâeux, « le miroir fait changer les lettres de cĂŽté ». Quant aux autres, ils ne font rien ou tĂątonnent plus ou moins longuement avant dâarriver, notamment en essayant dâabord ê¶.
Ce synchronisme entre le recours spontanĂ© Ă la double inversion et la comprĂ©hension des effets apparemment nuls de la rotation des lettres symĂ©triques nâest sans doute pas fortuit puisquâil sâagit dans les deux cas dâune composition des inversions et non pas dâune gĂ©nĂ©ralisation de lectures prĂ©alables. Ceci se vĂ©rifie encore dans une seconde recherche portant sur un L dessinĂ© sur un morceau de plastic transparent, dont la plupart des sujets du stade II prĂ©voient quâil restera inchangĂ© sur le miroir parce que, dit lâun dâeux, le plastic « est dĂ©jĂ comme le miroir » ; le L est inversĂ© du cĂŽtĂ© prĂ©sentĂ© au miroir qui le redresse alors par une nouvelle inversion. « Si vous le tournez, dit un autre sujet (7 ; 9), alors L sera Ă lâenvers. Sinon, il sera Ă lâendroit « parce que » vous lâavez mis de ce cĂŽtĂ© et le papier est transparent. »
§ 4. Les bras gauche et droit en miroir
Une contradiction bien plus forte que celle des lettres symĂ©triques qui semblent ne pas sâinverser en miroir peut rĂ©sulter, aux yeux du sujet, de ce que, montrant sa main gauche dans le miroir, il paraĂźt montrer sa droite, puisque, voyant son image renversĂ©e comme sâil sâagissait dâun autre personnage assis en face de lui il doit considĂ©rer comme la main droite ce qui est bien la droite du point de vue de ce personnage tout en Ă©tant Ă gauche de son point de vue dâobservateur face au miroir. Nous appellerons « croisement » cette permutation de la gauche et de la droite due au fait que le sujet et son image en miroir sont dans la situation de deux personnes placĂ©es lâune en face de lâautre. Ce croisement nâest, en effet, pas directement provoquĂ© par lâinversion en miroir : il est clair que, si au lieu dâun sujet et de son image ayant chacun leur point de vue sur la gauche et la droite, on plaçait face au miroir trois objets matĂ©riels A, B et C (et non pas une carte que lâon retourne pour la projeter comme dans le cas des lettres), alors lâobjet C de droite demeure Ă droite dans le miroir (tandis que si B Ă©tait un personnage il verrait C Ă sa gauche). Ce « croisement » Ă©tant donc distinct de la simple projection en miroir avec inversions simples, il peut ĂȘtre intĂ©ressant de les mettre en conflits ou « contradictions ».
Technique. â On prie lâenfant de montrer avec le bras un signal situĂ© Ă sa gauche et visible par la fenĂȘtre (un panneau de circulation), puis on lui demande avec quel bras il sâest exĂ©cutĂ© et avec quel bras le miroir montrera lâimage de cette action. Une fois constatĂ© le croisement dans le miroir on demande alors ce que montre son bras vu en image : est-il orientĂ© vers le mĂȘme signal (donc vers la fenĂȘtre) ou du cĂŽtĂ© opposĂ© (qui est celui de la porte) ? Si lâenfant montre la bonne direction on fait une contre-suggestion : lâexpĂ©rimentateur Ă©tendant les deux bras Ă droite et Ă gauche demande comment une seule et mĂȘme personne peut ainsi montrer la mĂȘme chose. Si la rĂ©ponse est « vers la porte » on conseille Ă lâenfant de remuer lâindex dans le miroir et de voir dans quelle direction lui et son image lâorientent.
Il va de soi quâĂ un premier niveau les sujets ne dominent pas la question du « croisement », puisque, dans les simples Ă©preuves de latĂ©ralisation (lâenfant doit, par exemple, montrer la main droite de lâexpĂ©rimentateur assis en face de lui), il nây a guĂšre de rĂ©ussite systĂ©matique avant 6 ; 6 ou 7 ans. DĂšs lors les sujets de ce niveau IA ne voient aucune contradiction lors des prĂ©sentes questions :
Ver (6 ; 6) : « Tu montres la fenĂȘtre avec quel bras ? â Le gauche (exact). â Et dans le miroir câest quel bras ? â Le gauche. â Tu es sĂ»re ? â Non. â Mais la petite fille le montre la mĂȘme chose que toi ? â Oui. » On essaie de diverses indications, mais Ver ne dĂ©mord pas de son idĂ©e que le bras gauche reste tel en miroir et montre la fenĂȘtre.
Il est clair que la premiĂšre rĂ©action consistant Ă nĂ©gliger le croisement dure bien plus longtemps, puisquâil sâagit de lâimage de soi-mĂȘme et non pas dâun autre personnage (« Câest encore le gauche puisque câest mon bras », dit encore un sujet de 7 ans). Les deux tiers de 36 sujets de 5 Ă 9 ans ont rĂ©agi ainsi, mais les enfants du niveau IA sont les seuls Ă ne pas se corriger lorsquâon demande de mieux regarder. Les sujets du niveau IB sont alors plus intĂ©ressants par leurs hĂ©sitations et tĂątonnements face Ă la contradiction :
TiĂ© (5 ; 6, voir § 3) : « Tu veux me montrer ça avec ta main. (Il le fait.) Tu montres avec quelle main ? â La gauche. â Et tu vois ton image : elle montre avec quelle main ? â La gauche. â Regarde bien. â Non câest la droite. â SĂ»r ? â Oui. â Ton image montre la mĂȘme chose que toi ? â Non, elle montre Ă droite. â Et toi ? â à gauche. â Quâest-ce quâelle montre ? â Câest lĂ (cĂŽtĂ© opposĂ© du signal : la porte). â Comment ça se fait que tu montres une fois Ă droite et une fois Ă gauche avec le mĂȘme bras ? â ⊠MĂȘme si je me mets lĂ (dans le miroir), câest aussi Ă gauche. â La mĂȘme chose que toi ? â Oui. »
IrĂ© (5 ; 0, voir § 3) : « Avec quel bras tu montres la fenĂȘtre ? â Droite, non gauche. â Tu Ă©cris avec quelle main ? â Droite. â Et dans la glace tu montres avec quelle main ? â Celle-lĂ (droite). â Et avec sa main cette petite fille montre la mĂȘme chose que toi ? â Autre chose. â De quel cĂŽté ? â De la porte. »
Rin (5 ; 10) pense aussi que sur le miroir le bras montre « de lâautre cĂŽtĂ©. â Remontre le signal et agite ton petit doigt. Il va de quel cĂŽté ? â Du signal. â Avant tu disais de lâautre cĂŽtĂ©, alors quâest-ce que tu penses ? â Câest la main gauche qui montre dans le miroir ! ». Elle nie donc le croisement admis prĂ©cĂ©demment.
Luc (5 ; 4, voir § 3) : « Avec quel bras montres-tu la fenĂȘtre ? â Le gauche. â Et dans le miroir ton image montre avec quel bras ? â Le droit (immĂ©diat !). â Pourquoi ? â Parce que câest au milieu. â Explique ? â Je ne sais pas. â Il montre aussi la fenĂȘtre ? â Non il montre le mur (cĂŽtĂ© porte) ! »
Cia (6 ; 0) admet le croisement aprĂšs erreur initiale, puis : « Il montre la porte, parce que câest sa main droite. »
Ian (6 ; 5). MĂȘmes rĂ©actions : le bras « montre la porte, parce que lâimage est Ă lâenvers ».
Pat (6 ; 6) montre avec le gauche : « Et dans le miroir ? â Le gauche. â SĂ»r ? â Le droit parce que câest de lâautre cĂŽtĂ©. â Lâimage montre la mĂȘme chose ? â Non (oui), elle montre toujours lĂ -bas (cĂŽtĂ© fenĂȘtre). â Comment câest possible ? â Non, le mur. â Quâest-ce que je montre (on simule lâimage) ? â La fenĂȘtre. â Pourquoi ? â âŠÂ »
And (6 ; 6) : croisement immĂ©diat « parce que câest Ă lâenvers. â Lâimage montre ? â La fenĂȘtre. â Pourquoi ? â Parce que câest le bras gauche. â Mais tu viens de dire le droit. â La porte. â Remue ton petit doigt ? â Câest vers la fenĂȘtre ! Je croyais quâelle changeait aussi ».
Rol (7 ; 0) : « La main gauche devient la main droite. â Quâest-ce quâelle montre ? â LĂ -bas (porte). â Pourquoi ? â ⊠Elle montre les deux cĂŽtĂ©s. â Lesquels ? â Le droit et le gauche. â Avec une seule main ? â Oui. â Câest possible ? â âŠÂ »
Eti (7 ; 6) de mĂȘme commence par dire que lâimage montre la porte avec la main droite. « Bouge ton petit doigt, il va dans quel sens ? â à gauche. â Alors ? â La main gauche montre le signal et la droite la porte. â Câest possible que lâimage montre Ă la fois les deux cĂŽtĂ©s ? â Oui. » Puis se rallie.
Jea (7 ; 10). La main gauche devient la droite dans le miroir. « Et elle montre le mĂȘme poteau ? â Oui mais il nâest pas Ă la mĂȘme place. Câest normal, parce que si je me tourne câest ma main droite qui montre. »
Et voici des exemples du stade II (majorité dÚs 7 ans) qui distinguent et coordonnent les croisements de points de vue et les projections en miroir :
Eri (7 ; 9) : « LĂšve ta main droite. Dans le miroir laquelle as-tu levĂ©e ? â La gauche. â Comment est-ce possible ? â Câest comme sâil y avait quelquâun en face de moi : il mangera avec la main droite mais pour ĂȘtre comme moi il faudrait quâil se retourne. â Câest la mĂȘme chose dans le miroir ? â Câest autre chose. â Quâest-ce qui change ? â Ăa a changĂ© les bras. â Montre-moi le signal. â (Il montre du bras gauche.) â Et dans le miroir (prĂ©vision) ? â Avec celui-ci (droit). â Cette main droite dans le miroir elle indiquera le signal ou le cĂŽtĂ© opposé ? â Encore le signal. »
Nel (8 ; 7) montre le signal avec la main gauche. « Et dans le miroir ? â Avec la droite. â Quâest-ce qui se passe ? â Ăa fait Ă lâenvers. â Lâimage dans le miroir montre le signal ou la porte ? â Vers lĂ -bas (signal). â Mais le bras gauche et le bras droit ne peuvent pas montrer la mĂȘme chose. â Si, parce que le miroir fait le contraire. »
On voit que, si les sujets du stade II parviennent Ă diffĂ©rencier et Ă intĂ©grer en un tout les croisements et les simples projections (il restera Ă chercher comment), ceux du niveau IB demeurent en pleine contradiction : ils comprennent bien que leur propre bras gauche devient un bras droit du point de vue de lâimage, mais nâen tirent pas cette conclusion que le signal, qui est Ă gauche pour eux, est alors prĂ©cisĂ©ment Ă droite pour lâimage : dâoĂč la croyance de TiĂ© (qui se contredit ensuite), IrĂ©, Luc, Cia, etc., que le bras droit de lâimage montre le cĂŽtĂ© opposĂ© (porte) et non pas le signal. Rin et And sentant cette contradiction reviennent Ă lâidĂ©e que le bras indicateur de lâimage est bien le gauche. Certains surgĂ©nĂ©ralisent le croisement en le fusionnant avec lâinversion en miroir : selon lan (et dâautres) tout est Ă renverser « parce que (au miroir) lâimage est Ă lâenvers ». Dâautres pensent que le bras de lâimage montre quand mĂȘme la fenĂȘtre, mais avec contradictions successives (Pat) et Roi comme Pat essayent de soutenir que lâimage montre les deux cĂŽtĂ©s. Les plus prudents (comme Jea) en arrivent Ă un compromis (au sens de Inhelder, Sinclair et Bovet) pour attĂ©nuer la contradiction : lâimage montre bien le signal mais il nâest plus Ă la mĂȘme place, puisque le miroir change tout.
§ 5. Conclusions
Telle quâelle a Ă©tĂ© conduite, en demandant aux sujets de formuler verbalement une loi aprĂšs quelques anticipations (dâailleurs immĂ©diatement correctes Ă la suite dâune seule constatation), puis en examinant la maniĂšre dont ils se dĂ©brouillent en prĂ©sence dâexceptions apparentes, la recherche sur les lettres aboutit dâabord Ă nous imposer de la maniĂšre la plus claire la distinction sur laquelle insiste tout cet ouvrage entre les contradictions comme dĂ©sĂ©quilibres des actions ou opĂ©rations (ou la non-contradiction comme Ă©quilibre rĂ©versible avec compensations complĂštes) et les contradictions ou non-contradictions logiques tenant Ă la dĂ©finition des concepts utilisĂ©s et aux infĂ©rences fondĂ©es sur ces seules dĂ©finitions. Il est, en effet, clair que lâĂ©noncĂ© « toutes les lettres vues dans le miroir sont (ou deviennent) Ă lâenvers » est essentiellement ambigu (et lâexpĂ©rimentateur nâa intentionnellement rien tentĂ© pour en faire prĂ©ciser les termes) : si lâon dĂ©finit « à lâenvers » comme une modification des formes, la loi est fausse, puisque les lettres symĂ©triques ne sont pas modifiĂ©es ; si on dĂ©finit par contre ce terme par le renversement lui-mĂȘme indĂ©pendamment de son rĂ©sultat, la loi est gĂ©nĂ©rale et sâapplique aussi bien aux lettres symĂ©triques quâaux autres. LâintĂ©rĂȘt du problĂšme est alors de savoir si le sujet, en prĂ©sence des faits qui contredisent sa loi, va sâefforcer dâamĂ©liorer celle-ci jusquâĂ lui trouver une forme logique Ă la fois gĂ©nĂ©rale et cohĂ©rente ou si son effort va porter avant tout sur la coordination des actions et des opĂ©rations, en laissant plus ou moins dans le vague la dĂ©finition des notions utilisĂ©es verbalement pour traduire ces coordinations.
Or la rĂ©ponse Ă ce problĂšme est tout Ă fait claire. Les sujets du niveau IA qui pensent Ă la modification des lettres en termes de processus objectifs, et considĂšrent donc lâ« envers » en tant que rĂ©sultat matĂ©riel, sont les seuls Ă prendre au sĂ©rieux lâexpression de la loi. Câest pourquoi, dĂšs lâabord, ils veulent inverser les lettres symĂ©triques et utilisent Ă cet effet le rabattement. Puis, dĂ©trompĂ©s par lâexpĂ©rience, ils ne cĂšdent pas pour autant : Ala va jusquâĂ trouver de petites diffĂ©rences dans les barres selon que le T ou le M sont Ă lâendroit et Ă lâenvers ; les autres parlent en termes de rĂ©sistance et presque de dĂ©ficience : « On ne peut pas la faire tourner », « elles ne roulent pas » ou mĂȘme, suppose finalement Ala, « elles ne sont pas dans lâalphabet ». Au niveau IB, par contre, oĂč lâenvers et lâendroit dĂ©pendent des actions, la loi est rĂ©solument tenue comme non gĂ©nĂ©rale, donc fausse sous sa forme initiale, mais elle nâest pas corrigĂ©e dans le sens dâune dĂ©finition opĂ©ratoire de lâ« envers » : « il y en a qui tournent et dâautres qui ne tournent pas », dit lâun des enfants de ce niveau, sans se douter quâelles « tournent » toutes, mais que, du point de vue du rĂ©sultat, les symĂ©tries ne diffĂšrent pas alors de ce quâelles seraient « à lâendroit ». Seuls les sujets qui dessinent les lettres symĂ©triques de droite Ă gauche pour leur imposer une sorte dâinversion de sens cherchent Ă lever la contradiction avec la loi, mais sans modifier celle-ci faute de comprendre la nature des transformations.
Quant aux sujets du stade II ils ont levĂ© la contradiction par une bonne coordination des actions et des positions. Lâinversion en miroir Ă©tant ainsi devenue opĂ©ratoire est gĂ©nĂ©ralisĂ©e aux lettres symĂ©triques avec explication correcte du fait quâelles ne sont pas modifiĂ©es : « elles se tournent mais on voit la mĂȘme chose » parce que la lettre « a la mĂȘme forme de chaque cĂŽté ». En dâautres termes les notions utilisĂ©es sont devenues relatives. Mais il est frappant que mĂȘme alors le sujet ne cherche pas Ă perfectionner la loi par des dĂ©finitions adĂ©quates, et en reste parfois Ă des contradictions verbales, sans guĂšre sâen soucier puisquâil nây en a plus dans ses opĂ©rations. Par exemple Yve maintient que « toutes » les lettres sont « à lâenvers dans le miroir », y compris A et T qui ne sont « pas vraiment Ă lâendroit », mais on les « voit Ă lâendroit » ; voir aussi Lau. Lâenfant a donc bien compris que « toutes » les lettres tournent, mais que certaines ne changent pas pour autant de forme perceptible ; seulement tantĂŽt il appelle « à lâenvers » le fait dâavoir tournĂ© et tantĂŽt il pense au rĂ©sultat. En dâautres termes, le « tous » et le « quelques » sont bien rĂ©glĂ©s en ses interprĂ©tations, avec lâĂ©quilibre des affirmations et des nĂ©gations que ce rĂ©glage comporte, mais comme le sujet nâest pas encore au niveau des opĂ©rations formelles, les dĂ©finitions et la cohĂ©rence dans la formulation elle-mĂȘme demeurent secondaires en son esprit.
Cela dit, il est instructif de constater que sur ce terrain des actions et opĂ©rations spatiales le dĂ©passement de la contradiction est obtenu dans la situation Ă©tudiĂ©e, sans aucun appel Ă de nouvelles informations expĂ©rimentales, donc Ă des abstractions empiriques ou physiques, comme ce serait le cas pour un problĂšme de causalitĂ©. Câest au niveau IA que le sujet cherche ses explications dans les propriĂ©tĂ©s matĂ©rielles des figures, tandis que, une fois connues leurs diffĂ©rentes morphologies, la solution trouvĂ©e ne consiste quâĂ gĂ©nĂ©raliser dĂ©ductivement le renversement de toutes les lettres (lâopĂ©ration de rotation Ă©tant connue par abstraction rĂ©flĂ©chissante), et Ă Ă©tablir quâune lettre symĂ©trique tournant sur elle-mĂȘme ne change pas de forme, dâoĂč la limitation des changements dus aux renversements.
Quant Ă la levĂ©e des contradictions concernant le croisement des relations de gauche et de droite dans lâimage du corps propre en miroir (§ 4), le processus est trĂšs parallĂšle. Notons dâabord quâil est dĂ©jĂ assez remarquable quâau niveau IB le sujet imagine que le bras droit de lâimage montre le cĂŽtĂ© opposĂ© du signal, alors que perceptivement il est de toute Ă©vidence dirigĂ© vers celui-ci : ce que fait le sujet est donc une infĂ©rence trĂšs osĂ©e, consistant Ă admettre quâun bras droit tendu de son cĂŽtĂ© doit montrer les objets situĂ©s Ă droite, donc la porte, mĂȘme si les apparences sont contraires. Lâerreur est par contre de ne pas comprendre que si le bras gauche du sujet devient le droit sur lâimage, alors un signal situĂ© Ă gauche pour le sujet lâest Ă droite pour lâimage de son corps en miroir. Câest ici quâintervient le progrĂšs du stade II : de mĂȘme que dans le problĂšme des lettres le sujet de ce stade gĂ©nĂ©ralise Ă toutes (et cela dĂ©ductivement et non pas inductivement ou expĂ©rimentalement) ce qui nâest Ă©vident que pour les lettres asymĂ©triques, de mĂȘme le sujet de ce niveau gĂ©nĂ©ralise dĂ©ductivement la rĂ©ciprocitĂ© entre son image et lui-mĂȘme et admet donc que, si le bras gauche pour lui devient le droit sur lâimage, alors ce que ce bras montre Ă droite sur lâimage correspond Ă la gauche pour lui. Et de mĂȘme que, dans le cas des lettres, le changement dĂ» Ă lâinversion est limitĂ© sans sâĂ©tendre aux lettres symĂ©triques, de mĂȘme dans le cas des inversions de la gauche et de la droite, elles sont limitĂ©es aux objets prĂ©sentĂ©s face Ă face (comme les lettres prĂ©sentĂ©es sur une carte retournĂ©e face au miroir) et ne sâĂ©tendent pas Ă la position des objets interposĂ©s tels quels entre le sujet et lâimage (comme le signal ou la porte).
Ă en venir enfin Ă la nature des contradictions en jeu, notre hypothĂšse gĂ©nĂ©rale est quâelles rĂ©sultent dâune compensation incomplĂšte entre les affirmations et les nĂ©gations, du fait de la force initiale supĂ©rieure des premiĂšres, qui correspondent Ă des observables immĂ©diats tandis que les nĂ©gations sont toujours relatives (et a fortiori les nĂ©gations de nĂ©gations ramenant Ă lâaffirmation) aux assertions prĂ©alables et cela de façon plus ou moins infĂ©rentielle. Or, dans le cas de nos lettres lâaffirmation initiale est effectivement dâemblĂ©e trĂšs forte, sans recherche spontanĂ©e de contre-exemples ou de motifs de doute, mais les faits prĂ©sentent ensuite des dĂ©mentis, qui sont alors structurĂ©s par un simple rĂ©glage du « tous » et du « quelques », au plan de la lĂ©galité : quelques lettres sont Ă lâenvers et quelques autres pas. Seulement une tendance assez prĂ©gnante continue de jouer en faveur de lâaffirmation : les sujets du niveau IA font tout ce quâils peuvent pour confirmer la loi et ceux du niveau IB admettent souvent quâon aurait pu sâarranger Ă la sauver en rĂ©glant les positions. Câest alors quâau stade II ces questions de position sont gĂ©nĂ©ralisĂ©es Ă lâintĂ©rieur des lettres jointes et il sây ajoute la considĂ©ration des parties semblables (symĂ©tries) ou dissemblables : lâaffirmation gĂ©nĂ©rale de la loi est alors maintenue en diffĂ©renciant les actions dâinversion et leurs rĂ©sultats, dâoĂč la subdivision en deux sous-classes de lettres, celles qui changent et celles qui ne changent pas. Ainsi finit par sâĂ©quilibrer le jeu des affirmations et des nĂ©gations.
Relevons enfin quâici comme Ă lâordinaire la contradiction entre un fait et une anticipation se subordonne tĂŽt ou tard Ă une contradiction entre schĂšmes, le fait nâacquĂ©rant de signification quâinterprĂ©tĂ© au moyen de schĂšmes. Dans la prĂ©sente recherche cette situation est bien claire puisquâun mĂȘme fait (la non-modification des lettres symĂ©triques) est jugĂ© contradictoire avec la loi dâinversion tant que le sujet nâa pas construit la notion de symĂ©trie et cesse de lâĂȘtre sitĂŽt Ă©laborĂ©es ces opĂ©rations spatiales. La seule diffĂ©rence entre cette situation et celle des images en miroir du corps propre, oĂč les contradictions nâont lieu quâentre schĂšmes, est que dans le cas des lettres ceux-ci interviennent Ă lâoccasion de faits actuels, tandis que dans le cas du corps propre il sâagit seulement de coordonner entre eux des schĂšmes au premier abord mal conciliables, mais dont chacun a dĂ©jĂ Ă©tĂ© ajustĂ© auparavant Ă des faits autrefois troublants (par exemple quâun arbre vu au cours dâune promenade est Ă gauche Ă lâaller et Ă droite au retour, etc.) mais qui ne jouent plus de rĂŽle actuellement.
§ 6. La réfraction
Il semble au premier abord quâon ne devrait trouver dans les interprĂ©tations des enfants pas grand-chose de commun entre la rĂ©flexion en miroir et la rĂ©fraction dâune tige plongĂ©e dans un liquide, mais comme celle-ci est expliquĂ©e, au niveau IIA, comme due Ă une sorte de reflet ou de changement de direction analogue Ă des rĂ©flexions, il est intĂ©ressant dâexaminer si la coordination des affirmations et des nĂ©gations sâeffectue de façon semblable dans les deux cas. Or câest bien ce quâil semble.
1) Au niveau IA, en effet, un crayon inclinĂ© dont une partie trempe dans un verre dâeau est considĂ©rĂ© comme « tordu » objectivement :
Sar (4 ; 11) : « On peut plier ce crayon ? â Non, personne arrive parce que câest dur. â On va essayer (on le casse). â Il est pliĂ© comme le toit dâune maison. â Et si on le met dans lâeau ? â Peut-ĂȘtre quâil se casse, peut-ĂȘtre non. â (On le met.) â Il est pliĂ© un peu, mais pas cassĂ©. Maintenant il nâest plus droit dans lâeau (il lâexplore dans lâeau avec le doigt). Un peu pliĂ©. â Avec tes yeux ? â Un tout petit peu pliĂ©. â Et avec tes doigts ? â PliĂ© (ce qui est donc une dĂ©formation de lâobservable). â Pourquoi il nâest pas cassé ? â Parce que si on le ressort il sera tout droit. â Il se dĂ©plie ? â Oui. â Pourquoi ? â Parce que lâeau, elle dĂ©forme, elle plie. â Ăa te fait mal quand tu le tiens ? â Non câest pas moi qui le plie, câest lâeau. â Et lĂ (verre dâeau colorĂ©e avec un peu dâencre, ce qui empĂȘche de voir la rĂ©fraction) ? â Peut-ĂȘtre il sera tordu (il explore avec le doigt). Je sens pas plié : lâencre empĂȘche de le plier. (Il explore dans le verre dâeau claire.) Un peu pliĂ©. » Avec une barre de mĂ©tal : « Un tout petit peu pliĂ©e, parce que lâeau elle tire trĂšs fort. â Et avec le doigt ? â Câest pliĂ©. »
Zul (4 ; 9) : « Il est tordu parce quâon le trempe dans lâeau. â Et si on le sort ? â Il sera plus tordu parce quâil nâest plus dans lâeau. â Et comme ça (position verticale dans lâeau) ? â Pas tordu parce que câest tout droit. â Et ici (eau bleue) ? â Il est tordu. â Sens avec le doigt. â Non il nâest pas tordu dans lâeau bleue, parce que lĂ (transparente) câest lâeau du robinet et pas lĂ . â Et avec le doigt dans lâeau blanche ? â Il est tordu. â Et si je mets cette barre ? â (Il ne sera) pas tordu parce que câest du fer et câest lourd. (Essai.) Câest tordu (Ă©tonnement). â Et si je le sors ? â Pas tordu. â Barre verticale ? â Pas tordu parce que vous avez mis tout droit. Il faut mettre penchĂ©. â (On penche en immergeant entiĂšrement.) â Pas tordu parce que câest tout dans lâeau. â Pourquoi, etc. ? â ⊠â Si je monte la barre ça change dâendroit ? â Oui lĂ (Ă ras de lâeau). â Pourquoi ? â Lâeau a de la force. »
Mar (5 ; 5) : Il est « tordu. â Pourquoi ? â Parce quâil se fait tout mou. â Et dehors ? â Non, parce quâil sera sĂ©chĂ©. â Sens avec le doigt (dans lâeau). â Je sens pliĂ©. â OĂč ? â Ici (Ă ras de lâeau). â (Dans lâeau bleue) ? â Il est tout mou et pliĂ©. â Dans lâeau il est pliĂ© pour de bon, en rĂ©alitĂ©, ou on dirait seulement ? â Pour de bon, en rĂ©alité ».
Fev (5 ; 6). Le crayon droit nâest pas plié : « Peut-ĂȘtre quâil pourrait devenir un peu pliĂ© si on le laissait trĂšs longtemps. â Combien ? â Deux minutes. »
Luc (5 ; 1) reconnaĂźt quâ« il nâest pas pliĂ© avec les doigts et pliĂ© avec les yeux. â Qui a raison ? â Les yeux. â Et une petite fourmi qui voyagerait le long de la barre, elle sentirait que câest plié ? â Oui ».
Pec (5 ; 5) : « Si jâenlĂšve le crayon il sera ? â Pas tordu. â Alors il lâĂ©tait vraiment avant ? â Oui. â Et droit (vertical) ? â Câest pas tordu parce que câest debout. â Et couché ? â Tordu parce que lâeau a trĂšs beaucoup de force. »
Inutile de multiplier ces exemples : il semble clair que pour ces sujets lâeau a le pouvoir, Ă sa ligne de surface, de « tordre » le crayon et le fer, mĂȘme sâils redeviennent « droits » en position verticale, en dessous de la surface ou si on les sort de lâeau, et mĂȘme si, comme chez Luc, le toucher contredit la vision, celle-ci ayant alors raison. Chez les autres sujets lâaffirmation est si rĂ©sistante que lâobservable tactilo-kinesthĂ©sique est dĂ©formĂ© au profit (ou sous lâinfluence) du visuel. Quant Ă la position verticale, elle ne constitue pour plusieurs quâune exception apparente, car, si le crayon est « droit », il est alors rĂ©sistant « comme un mur de maison » et lâeau ne peut pas le plier.
2) Au niveau IB (de 5 ; 6 à 6 ans avec quelques sujets de 7) on trouve une situation intermédiaire entre les affirmations et les négations du pliage objectif des tiges :
Dor (5 ; 6) voit le crayon tordu mais le sent droit : « Câest mon doigt qui a raison. â Câest vraiment tordu ? â ⊠â Et si une fourmi, etc. ? â Elle se noie : elle ne sentira pas tordu (il Ă©lude donc la question). â Pourquoi on voit tordu ? â Parce que lâeau a de la force. â Et avec le doigt ? â Pas tordu. â Qui a raison ? â Câest le doigt. â Et pourquoi les yeux disent faux ? â Parce quâils ne voient pas droit. »
Suc (5 ; 6) : « Avec le doigt (prĂ©vision) ? â Je le sentirai droit. â Qui a raison ? â Les yeux, parce que les doigts ils ne voient pas, les yeux oui. â Câest pliĂ© en rĂ©alité ? â Non. â Quâest-ce qui fait tordre la barre ? â Sais pas. â Alors elle ne lâest pas ? â Mais dans lâeau moi je la vois pliĂ©e. »
Dem (5 ; 6) : « PliĂ© en rĂ©alité ? â Non, câest vous qui faites ça (mais objectivement). â Et debout (vertical) ? â Non, parce que câest dur. â Et comme ça (penchĂ©) ? â Câest parce que tu tiens comme ça⊠Câest lâeau, on voit, il y a des bulles (liĂ©es Ă la torsion). »
Sam (6 ; 8) : « Câest parce que lâeau elle force quâil est pliĂ©. â Mais il lâest en rĂ©alité ? â Non. â Câest tes yeux ou ton doigt, etc. ? â Le doigt. Non, câest les yeux qui ont raison. â Pourquoi ? â Les yeux font quâil va pas droit. â Tu as dâautres idĂ©es ? â Parce que lâeau, elle le force quâil est pliĂ©, mais câest pas vrai quâil est pliĂ©. â Et pourquoi on le voit ? â On voit quâil est pliĂ© et on dit que câest pas vrai parce que le crayon nâest pas cassĂ©. »
Sum (6 ; 6) : « En rĂ©alitĂ© il est plié ? â Non, câest le doigt qui a raison. â Et pourquoi les yeux disent faux ? â Parce que lâeau fait quelque chose dâautre : lâeau fait faire une autre forme. »
Duc (6 ; 10) : « Lâeau dedans elle fait semblant de faire pliĂ©. â Mais en rĂ©alité ? â En rĂ©alitĂ© câest pliĂ©. â Et avec le doigt ? â Jâen sais rien : il se plie un peu et je sens pas. »
Gae (6 ; 6) : « Lâeau nâest pas assez forte (pour le plier en rĂ©alitĂ©). â Pourquoi on voit tordu ? â Câest lâeau qui fait, avec nos yeux. »
Lid (6 ; 8) : « On dirait quâil est tordu. â Pourquoi « on dirait »? â Parce que ce nâest pas vrai. â En rĂ©alité ? â Non, parce que je vois quâil nâest pas cassĂ©. â Alors ? â Câest lâeau qui fait ça⊠Il nâest pas tordu, mais dans lâeau il ressemble tordu. Câest la faute de lâeau. »
Vla (6 ; 6) : « Câest pas pliĂ©, mais on le voit comme ça. â Pourquoi ? â Câest lâeau. â La force de lâeau ? â Non, ça se voit comme ça. »
Il est clair que ces sujets ont raison : la rĂ©fraction est due Ă lâeau, mais ne concerne que les rayons lumineux sans modifier lâobjet, donc « ça se voit comme ça » et câest bien « lâeau qui fait, avec nos yeux ». Seulement, comme ces enfants ignorent les lois de la lumiĂšre et se reprĂ©sentent la vision comme allant de lâĆil Ă lâobjet et pas lâinverse, ils se trouvent obligĂ©s de chercher un nouveau statut pour lâaffirmation de la torsion des tiges dans lâeau et sa nĂ©gation en ce qui concerne le tĂ©moignage des doigts ou les positions verticales et hors de lâeau. Tandis que lâaffirmation du niveau IA portait sur la matiĂšre mĂȘme de lâobjet, pliĂ© en rĂ©alitĂ©, celle de ce niveau IB se refuse Ă cette matĂ©rialisation (il nâest pas pliĂ© puisquâil nâest « pas cassé » : Sam et Lid, etc.), mais porte alors sur la « forme » : « lâeau fait faire une autre forme » (Sum), « il ressemble tordu » (Lid), « on le voit comme ça » (Via), etc. Or, ce changement de forme est bien dĂ» Ă lâeau : ses « bulles » (Dem) montrent quâelle agit causalement, « lâeau force quâil est plié » (Sam), bien quâil sâagisse seulement dâune modification momentanĂ©e de forme, mais dont « câest la faute Ă lâeau ».
3) La seule synthĂšse trouvĂ©e au stade II consiste alors Ă subsumer ces changements de forme en certaines situations (sous-classe A) et leur absence en dâautres (sous-classe Aâ) en une classe gĂ©nĂ©rale B mais caractĂ©risĂ©e en termes relationnels de changement de direction comparables Ă ce que donne un miroir en ses rĂ©flexions et en ses images assimilĂ©es Ă des « reflets » :
Gai (6 ; 9) fournit dĂ©jĂ une Ă©bauche de cette solution en disant que si on voit le crayon pliĂ© et quâon le « sent » droit « câest parce que lâeau est droite et le crayon est penchĂ©âŠÂ » alors « on le voit pliĂ© mais il est droit de toute maniĂšre ».
Kar (7 ; 7) : quand le crayon est placĂ© obliquement, « lâautre bout du crayon (= la partie dans lâeau) penche encore plus raide, parce que lâeau change la direction ».
Fum (7 ; 6) : lâeau « fait reflĂ©ter » et « si on tient la barre de biais, ça la fait tordre, si on la tient droite elle est droite dans lâeau. â Mais pourquoi ça la fait tordre ? â Parce que lâeau pousse un peu en avant. Quand on descend la barre, lâendroit (oĂč elle se tord) change aussi : la barre se plie Ă la hauteur de lâeau. â Et si on fait bouger lâeau ? â Oui, mĂȘme plus si lâeau bouge beaucoup ».
Clo (8 ; 11) : « Dans lâeau il nây a pas la mĂȘme chose que dehors : il y a un reflet » et si la barre est verticale il nây a pas de reflet « parce quâelle nâest pas penchĂ©e ». Il faut, en outre, quâune partie reste dehors « pas tout entiĂšre dans lâeau. â On peut expliquer ? â Oui, câest Ă cause du reflet ».
Mor (9 ; 6) : « Il est pliĂ© quand on le met de travers : ça forme un angle parce que lâeau ça fait tordre le crayon, mais pas vraiment. â Que faut-il pour que ça plie ? â De lâeau, mettre le crayon de biais et une partie dehors. »
Bur (10 ; 0) : « Dans lâeau il se tord. Câest comme une glace parce quâon peut se regarder dans lâeau. â Comment tu expliques quâil se torde ? â Parce que câest un miroir. »
Cette assimilation de la rĂ©fraction Ă une rĂ©flexion paraĂźt alors suffisante au sujet pour rendre compte des cas nĂ©gatifs comme des positifs : tout tient aux directions et un sujet de 7 ans note dĂ©jĂ que « câest autre chose de regarder par en haut et Ă travers le bocal » de mĂȘme que lâimage en miroir tient Ă la position de lâobservateur autant que de lâobjet. La classe gĂ©nĂ©rale B est alors caractĂ©risĂ©e par la forme rectiligne (sans torsion) des tiges et la sous-classe A par les situations oĂč elles sont vues telles. Quant Ă la classe Aâ oĂč elles sont vues tordues, Mor la dĂ©finit par les trois caractĂšres : dans « lâeau, le crayon de biais et une partie dehors » en oubliant seulement de signaler, ce quâil sait bien, le fait que la dĂ©formation angulaire se produisant alors nâest sensible quâĂ la vision et non pas au toucher.
4) Ce qui est frappant en cette Ă©volution est donc son parallĂ©lisme avec ce que nous a montrĂ© lâanalyse de la rĂ©flexion (§ 1-5). Dans les deux cas les affirmations du niveau IA (renversements des lettres en miroir ou torsion des tiges dans lâeau) sont censĂ©es constituer une prise de possession de caractĂšres donnĂ©s matĂ©riellement dans lâobjet, dont les barres, dans le cas des lettres, « roulent » ou « tournent » ou qui « est tordu » par lâeau. Dans les deux cas Ă©galement, au niveau IB, les modifications perçues sont dues Ă des actions, soit dâun sujet (lâexpĂ©rimentateur qui tourne les cartes au § 2 ou « câest vous qui faites ça » Dem au § 6), soit des objets (les cĂŽtĂ©s droit ou gauche du miroir au § 2 ou lâeau qui change la forme du crayon au § 6), qui aboutissent Ă modifier les formes sans plus atteindre la matiĂšre des objets : dâoĂč une distribution des affirmations et nĂ©gations par simple rĂ©glage du « tous » et du « quelques » au plan de la lĂ©galitĂ©, quelques lettres sont Ă lâenvers, dâautres Ă lâendroit, et en quelques situations il y a torsion des tiges et en dâautres pas. Enfin au stade II la coordination des affirmations et nĂ©gations est assurĂ©e par la distinction de lâobjet et de son image (ou reflet), et par la subordination de celle-ci Ă des lois gĂ©nĂ©rales et Ă des relations causales la faisant dĂ©pendre de facteurs de position et de direction. Cette coordination, issue dâune construction active de classes et sous-classes autant que dâune relativisation des notions en jeu, permet alors de lever les contradictions insurmontables du niveau IA (entre la vision et le toucher, les positions verticales et inclinĂ©es, etc.) et mal dĂ©passĂ©es du niveau IB faute de comprĂ©hension de la raison des changements de forme.