Chapitre IX.
Les transferts simples ou rĂ©ciproques d’une collection Ă  une autre a

Section I. Le transfert simple de jetons de l’une Ă  l’autre de deux sĂ©ries correspondantes 1

Dans la perspective gĂ©nĂ©rale selon laquelle les opĂ©rations ou propriĂ©tĂ©s positives l’emportent aux niveaux initiaux sur les nĂ©gatives, il est intĂ©ressant d’examiner le cas des actions ou opĂ©rations qui sont simultanĂ©ment positives et nĂ©gatives. Un exemple frappant nous sera fourni dans la recherche sur les contacts et non-contacts entre des crayons dont on demande que chacun touche chacun des autres (chap. X) : nous y verrons le cas de sujets de 7 et 8 ans commençant par une juxtaposition 1, 2, 3, puis, voyant que 3 ne touche pas 1, changer l’ordre en 3, 1, 2 pour obtenir le contact, mais sans remarquer d’emblĂ©e qu’alors il est rompu entre 3 et 2, d’oĂč ensuite une nouvelle permutation, etc. Un autre exemple, celui-lĂ  bien connu, est celui d’un transfert de n Ă©lĂ©ments de l’une Ă  l’autre de deux collections d’abord Ă©gales : en ce cas tous les jeunes sujets, et jusqu’assez tard, prĂ©voient une diffĂ©rence de n et non pas de 2n entre les Ă©tats finals, parce qu’ils retiennent seulement l’aspect positif de l’action exĂ©cutĂ©e (ajouter n Ă  la seconde collection) et nĂ©gligent son aspect nĂ©gatif (enlever n Ă  la premiĂšre). MalgrĂ© les recherches antĂ©rieures sur ce problĂšme, il nous a paru utile de faire un petit sondage sur ce que produirait dans l’esprit du sujet l’observation de l’action entiĂšre, au lieu de masquer le transfert lui-mĂȘme et de ne laisser voir que les configurations du dĂ©but et de la fin. De plus, en ce qui concerne ces derniĂšres, il ne s’agit pas de deux collections de formes quelconques, mais de deux rangĂ©es (en gĂ©nĂ©ral de 8 Ă©lĂ©ments pour commencer) se correspondant terme Ă  terme. L’enfant accepte donc immĂ©diatement l’égalitĂ©, aprĂšs quoi un transfert est d’abord effectuĂ© avec l’une des rangĂ©es masquĂ©es par un carton ; lorsqu’on enlĂšve celui-ci le sujet croit alors que la rangĂ©e jusque-lĂ  cachĂ©e a augmentĂ© par exemple de deux Ă©lĂ©ments, tandis que la sienne (quand c’est lui le donneur) a diminuĂ© de deux. En ce cas il paraĂźt bien facile de comprendre pourquoi la diffĂ©rence est de 4 et non pas de 2 puisque l’addition est reprĂ©sentĂ©e par un allongement et la soustraction par un raccourcissement de l’une des deux sĂ©ries respectives. NĂ©anmoins les rĂ©sultats obtenus ont Ă©tĂ© exactement conformes Ă  ceux dĂ©jĂ  connus.

§ 1. Le niveau IA

Commençons par quelques exemples de sujets auxquels le spectacle du transfert n’apprend rien et qui en restent Ă  leur certitude d’une diffĂ©rence de n et non pas 2n :

Mar (5 ; 7) pour un transfert de 1 (sous cache) ne veut pas croire Ă  la diffĂ©rence de 2 : « Il en manque un. — OĂč ? — Il est lĂ -dessous (sous le dernier jeton de la collection donnante). — Alors je triche ? — Oui, un peu. » Lorsqu’il en donne lui-mĂȘme 3 au partenaire et constate une diffĂ©rence de 6 et non pas 3 il remet (sans cache) un Ă  un les 3 Ă  leur place initiale et explique les 6 : « J’ai mis 3 Ă  vous et 3 Ă  moi », comme s’ils comptaient en positif aux deux places Ă  la fois. Il en donne cette fois 1 et constate une diffĂ©rence de 2 (aprĂšs avoir prĂ©vu 1) : « C’est parce que l’autre a bougĂ© ici, il est allĂ© lĂ  (il croit donc Ă  un transfert de 2). » Sans cache : transfert de 2. — « Pourquoi 4 ? — Parce que ces deux ils Ă©taient lĂ , ils ont Ă©tĂ© ici. » On pourrait donc croire qu’il a compris, mais pour un autre transfert de 2, en sens inverse, il prĂ©voit Ă  nouveau une diffĂ©rence de 2.

Mic (6 ; 10) finit, avec les caches, par prĂ©voir parfois une diffĂ©rence de 2n, par simple gĂ©nĂ©ralisation des constatations, et sans comprendre. Sans cache elle donne 3 et compte la diffĂ©rence de 6 : « Tu comprends maintenant ? — Oui, si je vous donne 3 vous avez 6 (de plus). — Pourquoi ? — Parce que j’ai donnĂ© 3. — Et si tu donnes 2 ? — 5, non 4 ! 4 ! — C’est normal ? — Non, c’est bizarre. »

Geo (7 ; 10) trouve aussi par instants la loi, sans comprendre. Sans cache : « Donne-moi 1 jeton (il le fait). J’ai combien de plus ? — 2, ça manque aussi ici (il montre la fin de sa sĂ©rie). — Donne-moi 2. — Ça fera 3 de plus
 non 4. — Pourquoi 4 et pas 3 ? — Sais pas. »

On voit que mĂȘme la perception complĂšte du dĂ©roulement de l’action ne conduit pas ces sujets Ă  la comprĂ©hension, soit qu’ils en restent Ă  la simple constatation (Mic), soit qu’ils cherchent par diffĂ©rents moyens Ă  imaginer que, pour une diffĂ©rence de 2n, le transfert est aussi de 2n et pas de n : Mar compte les 3 jetons dans les deux collections et Geo voit dans la lacune de sa propre rangĂ©e l’indice non pas d’une mĂȘme diffĂ©rence entre les deux sĂ©ries mais d’un dĂ©part de 2 jetons alors qu’il en a donnĂ© 1. Ces rĂ©actions, dont on pourrait citer bien d’autres, sont d’autant plus surprenantes que le sujet perçoit donc les n jetons transfĂ©rĂ©s quitter leur rangĂ©e en y laissant une lacune et s’ajouter Ă  l’autre sĂ©rie, d’oĂč une diffĂ©rence de 2n se formant sous les yeux de l’enfant. Mais celui-ci ne voit alors dans le transfert qu’une action Ă  sens unique, qui ajoute des jetons d’un cĂŽtĂ© comme si c’était sans les enlever de l’autre, puisque ce qui est enlevĂ© ne sert qu’à cette adjonction et que les jetons restent les mĂȘmes : il y a donc nĂ©gligence totale de la soustraction en tant qu’élĂ©ment nĂ©gatif du processus, celui-ci demeurant pure addition.

§ 2. Le niveau IB

Les sujets qui n’ont rien compris au transfert sous cache mais qui sont Ă©clairĂ©s par le spectacle de l’action confirment cette interprĂ©tation en tant que prenant brusquement conscience de la soustraction, dĂ©signĂ©e par les termes d’« enlever », « Îter », etc. :

Rin (5 ; 7), comme presque tous les jeunes sujets, commence par refuser les faits eux-mĂȘmes et croit Ă  un truc : « Tu triches avec ça (Ă©cran). » On lui fait alors donner elle-mĂȘme 1 jeton au partenaire : « Mais ça fait de nouveau 2 ! — C’est toi qui triches ! — Non ! non ! — Alors ? — Je ne sais pas, moi. (Avec transfert de 2.) C’est 4 ! Mais comment ça se fait ? » Sans Ă©cran : « Ah, j’ai compris : c’est parce que tu enlĂšves de lĂ . »

Yve (5 ; 9), trĂšs intelligent, comprend par moments, Ă  la simple inspection des rangĂ©es inĂ©gales, ce qui se passe (ce qui est exceptionnel pour son Ăąge). Il commence par prĂ©voir une diffĂ©rence de 2 pour 2 jetons, mais emploie dĂ©jĂ  un langage de soustraction : « 2, parce que vous avez enlevĂ© de vous et vous les avez mis Ă  moi (on montre). J’en ai 4 de plus ! — C’est bizarre ? — Ah oui, parce que vous avez enlevĂ© 2 et il y a 4 là ! » Transfert inverse : il prĂ©voit de nouveau 2. « Mais, 4 ! On n’en a enlevĂ© que 2 ! Ah ! j’ai compris ! C’est quelqu’un qui a mis ces deux-lĂ  (en plus, donc trichĂ©). » On le fait recommencer : « Ah, j’ai compris, c’est moi qui ai mis lĂ  ces deux-lĂ . On en avait 2 lĂ , d’abord, alors il en manque 2 lĂ  (sur sa sĂ©rie) et il y a 2 lĂ  (en plus : sur l’autre sĂ©rie). — Combien j’en ai de plus ? — Eh bien, 4 ». Nouvel essai sous cache avec 1 : la diffĂ©rence sera « 2 parce que j’ai enlevĂ© celui qui Ă©tait lĂ , le mien, et je l’ai mis là ». Pour un transfert de 3 il prĂ©voit par contre une diffĂ©rence de 4, mais voyant 6 donne la bonne explication sur les 2 sĂ©ries en montrant Ă  nouveau la lacune : « parce qu’on a enlevĂ© là ». Mais pour un transfert de 1 il retombe dans l’erreur initiale : « 1, plutĂŽt 3, non 1 (on montre). Ah ! 2, parce qu’on a pris 1 de lĂ . »

Flo (6 ; 8) dĂ©bute avec les erreurs habituelles et croit qu’on a trichĂ©. Sans cache elle est stupĂ©faite qu’un transfert de 2 donne une diffĂ©rence de 4, mais ne comprend pas encore et trouve qu’il y en a 2 de trop dans la sĂ©rie accrue. Elle recommence avec 1 : « Alors combien j’ai de plus ? — 2 (sourire gĂȘnĂ©). — Tu comprends pourquoi ? — Non. — Ça devrait faire combien ? — 1. » Les prĂ©visions suivantes (avec cache) sont Ă  nouveau fausses. On refait un transfert sans cache et cette fois elle comprend : « 4 parce que j’en ai pris 2 de chez moi (montre la lacune) et je me suis aperçue tout de suite parce que j’ai vu oĂč ça commençait. — (Transfert inverse). — 4 parce que vous avez ĂŽtĂ© 2 de chez vous. »

Lie (6 ; 9). Erreurs habituelles, puis, sans cache : « Ah ! j’ai compris : c’est parce que j’ai enlevĂ© un de lĂ  (d’oĂč la diffĂ©rence de 2). »

Fra (6 ; 3), aprĂšs les erreurs, soupçons de tricherie, etc., voit un transfert sans cache : « Ça fait 6 parce que si vous m’en donnez 3 lĂ  (chez lui) il y en a 3 qui manquent (chez l’autre) alors j’en ai 6 de plus. »

Le fait frappant en ces rĂ©actions est le processus de la prise de conscience. Le transfert des jetons Ă©tant dirigĂ© vers une adjonction dans l’une des rangĂ©es, le sujet nĂ©glige donc d’abord entiĂšrement le fait que cette adjonction dans un sens comporte une soustraction de l’autre cĂŽtĂ©, et cela mĂȘme lorsque (Yve 5 ; 9) la description verbale l’indique dĂ©jĂ  « vous avez enlevĂ© de vous et mis Ă  moi ». Ce n’est qu’aprĂšs coup et au vu de la lacune laissĂ©e dans la sĂ©rie du donneur, donc au vu du rĂ©sultat matĂ©riel de l’acte et non pas au cours de son dĂ©roulement, que la soustraction est aperçue en tant que symĂ©trique de l’addition : d’oĂč la comprĂ©hension de la diffĂ©rence en tant que « ce qui est ajoutĂ© d’un cĂŽtĂ© plus ce qui manque de l’autre », et non plus en tant que simplement Ă©gale Ă  l’adjonction.

§ 3. Le stade II

Il reste à rappeler comment le processus rétroactif de la prise de conscience de la soustraction devient anticipateur.

Un beau cas de transition est celui d’Art (7 ; 5). Pendant l’interrogation, elle prĂ©voit systĂ©matiquement des diffĂ©rences de n et non pas 2n pour des transferts de n et est indignĂ©e des tours qu’on semble lui jouer. On interrompt donc, mais aprĂšs plusieurs semaines, sans aucune intervention entre deux, elle dĂ©clare d’emblĂ©e : « Quand tu me donnes 1 jeton de chez toi, ça me fait 2 de plus parce que ça te fait 1 de moins. Si tu avais pris dans la boĂźte (rĂ©serve en dehors des rangĂ©es, dont on se sert parfois pour comparer aux transferts de rangĂ©e Ă  rangĂ©e), ça me ferait 1 de plus (qu’à toi). Mais tu as pris chez toi. »

Pan (10 ; 11) prĂ©voit une diffĂ©rence de 2 aprĂšs une courte hĂ©sitation : « 1. — Pourquoi ? — Non, 2, parce qu’on avait le mĂȘme nombre. Lui il a enlevĂ© 1, ça fait 1 de moins. Il m’en a donnĂ© 1, ça fait un de plus ; (au total) ça fait 2. »

Sans insister sur tous les intermĂ©diaires connus entre les niveaux de 7-8 et 11-12 ans, on voit comment Art, par une frappante rĂ©organisation du souvenir, et Pan, dĂšs la premiĂšre question qu’on lui pose, dissocient le transfert en deux opĂ©rations, quoique reliĂ©es en une seule action matĂ©rielle : une opĂ©ration de dĂ©part, qui consiste Ă  enlever et une autre d’arrivĂ©e, revenant Ă  ajouter, ces deux aspects Ă©tant respectivement relatifs aux deux collections simultanĂ©ment transformĂ©es.

Mais si, en cette expĂ©rience, les deux caractĂšres de l’action sont nĂ©cessairement Ă  mettre en relation, puisque la question porte sur les diffĂ©rences entre les deux collections transformĂ©es, il importe de se rappeler que la situation est la mĂȘme pour n’importe quelle action ou opĂ©ration, sauf que l’aspect nĂ©gatif peut ne pas intĂ©resser actuellement le sujet, selon le problĂšme posé : dĂ©placer un objet de X en B, c’est crĂ©er une lacune en X ; rĂ©unir un objet A Ă  des objets B, c’est le dissocier d’un autre ensemble prĂ©alable, bien ou mal dĂ©terminé ; attribuer Ă  l’objet A une qualitĂ© a, c’est sous-entendre que d’autres objets ne la possĂšdent pas (et donc postuler l’existence d’autres classes ou de classes secondaires non-A au sein d’un mĂȘme ensemble), etc. Le primat initial des affirmations sur les nĂ©gations est donc fort naturel, puisque l’action vise en gĂ©nĂ©ral un but positif (exception faite pour les corrections, ou actions dĂ©rivĂ©es visant Ă  Ă©liminer les perturbations possibles). Mais il n’en reste pas moins que pour atteindre un Ă©tat d’équilibre (toujours relatif et provisoire), la pensĂ©e doit tenir compte de l’ensemble des nĂ©gations Ă©ventuelles, autrement dit doit disposer d’un systĂšme complet de compensations possibles par rapport aux affirmations dont elle se sert. L’exemple spectaculaire des additions sans soustractions que constitue le transfert des jetons rappelĂ© ici n’est donc exceptionnel que dans la mesure oĂč il fournit une sorte de grossissement de situations par ailleurs courantes Ă  de plus faibles degrĂ©s, et qui sont en fait Ă  la source des contradictions rĂ©elles ou virtuelles, aboutissant aux stades Ă©lĂ©mentaires et dont on comprend ainsi le caractĂšre de compensations incomplĂštes.

Section II. Un mĂ©canisme d’échanges 2

La difficultĂ© qu’éprouvent les sujets en cas de transfert simple de n Ă©lĂ©ments d’une collection I Ă  une collection II est de comprendre que la diffĂ©rence entre les nouveaux Ă©tats de I et de II est de 2n et non pas de n. Nous allons analyser ici une situation plus intuitive, du fait qu’il y aura toujours Ă©change n contre n, mais plus compliquĂ©e par ailleurs parce que les n Ă©lĂ©ments Ă©changĂ©s sont composĂ©s de deux catĂ©gories avec nombres variables de leurs reprĂ©sentants. Ce problĂšme est inspirĂ© d’une question captieuse connue : « Si Ă  partir de deux verres, remplis Ă©galement l’un de vin et l’autre d’eau on transvase de l’un dans l’autre une cuillerĂ©e de vin et une d’eau, puis l’une de ces mĂ©langes en chaque sens, etc., y aura-t-il plus de vin dans l’eau ou d’eau dans le vin ? » Dans ce qui suit le vin et l’eau sont remplacĂ©s par deux collections de 20 billes, au dĂ©part 20 rouges A et 20 blanches B et l’on se livre Ă  des Ă©changes « équitables » soit n contre n (3 contre 3, ou 5 contre 5, etc.), mais pouvant ĂȘtre panachĂ©s quant aux couleurs.

Rappelons d’abord pourquoi il y aura toujours autant de rouges A d’un cĂŽtĂ© que de blanches B’ de l’autre. Dans le premier rĂ©cipient I, aprĂšs un Ă©change n Ă  n quelconque, les rouges A correspondront Ă  leur nombre antĂ©rieur moins x que l’on vient d’enlever, plus x’ que l’on vient d’ajouter, et les blanches B correspondront de mĂȘme Ă  leur nombre prĂ©cĂ©dent, moins y que l’on a enlevĂ©es et plus y’ que l’on a rajoutĂ©es. RĂ©ciproquement dans le rĂ©cipient II les blanches B1 seront Ă©gales Ă  leur nombre antĂ©rieur, moins les y1 que l’on a transfĂ©rĂ©es en I, donc enlevĂ©es de II, et plus y que l’on a rajoutĂ©es en II en les enlevant de I ; de mĂȘme les rouges A’ seront Ă©quivalentes Ă  leur nombre antĂ©rieur, moins les x’ transfĂ©rĂ©es en I et plus les x dĂ©placĂ©es de I en II. Il en rĂ©sulte au total :

A (− x + x’) + B (− y + y’) = B’ (− y’ + y) + A’ (− x’ + x)

Or, on a toujours les compensations :

x − x = y’ − y ou x’ — x = y − y’, etc.,

puisque x + y = x’ + y’ (Ă©changes n Ă  n).

Donc A = B’ (les rouges A en I = les blancs B en II) et A’ = B (les rouges en II = les blancs en I) aprĂšs chaque Ă©change.

Technique. — On place les 20 et 20 billes en deux rĂ©cipients I et II. On en sort les Ă©lĂ©ments de l’échange (que nous dĂ©signerons par a pour les rouges et b pour les blancs), en masquant alors les rĂ©cipients par un cadre en bois dans lequel sont placĂ©s ces Ă©lĂ©ments, en correspondance visuelle, et au-dessus des rĂ©cipients respectifs oĂč ils doivent aboutir tout en laissant des marques rouges et blanches dans ceux dont ils sont extraits. On demande alors d’anticiper : « Y aura-t-il plus, moins ou autant de billes rouges en I que de billes blanches en II ? » Puis on fait constater les rĂ©sultats en enlevant le cadre-Ă©cran et ou recommence. On peut ainsi susciter trois types de conflits :

1) AprĂšs quelques Ă©changes homogĂšnes (3a contre 3b, etc.) avec prĂ©visions et constatations, on se livre Ă  un Ă©change n Ă  n dont l’un des termes est uniforme (par exemple 3a) et l’autre panachĂ© (2a 1b). On demande la prĂ©vision et sa justification, puis l’explication du rĂ©sultat, une fois celui-ci constatĂ©.

En ce cas on a x(a) = 3 et x’(a) = 1, y(b) = 0 et y’(b) = 2, d’oĂč x − x’ = 2 et y’ − y = 2, mais les jeunes sujets auront naturellement tendance Ă  oublier les soustractions, dans l’échange lui-mĂȘme comme dans les aboutissements, pour se centrer sur les termes positifs donc sur les Ă©lĂ©ments transfĂ©rĂ©s, d’oĂč une prĂ©vision d’égalitĂ© quand l’échange est homogĂšne et d’inĂ©galitĂ© quand il est panachĂ©.

2) On demande ensuite s’il est possible « en donnant toujours le mĂȘme nombre de billes, d’avoir une diffĂ©rence de une bille entre les rouges en I et les blanches en II », puis, aprĂšs les essaie Ă©ventuels, on prie le sujet d’expliquer cette impossibilitĂ©, ce qui permet de vĂ©rifier le bien-fondĂ© des explications d’égalitĂ© donnĂ©es dans la situation 1.

3) On fait intervenir une source extĂ©rieure de billes, soit 5a et 5b, et on ajoute 1a et 1b en II comme en I. L’enfant anticipe en gĂ©nĂ©ral facilement la conservation de l’égalitĂ©. Puis on ajoute 1b de chaque cĂŽté : en ce cas l’inĂ©galitĂ© constatĂ©e aprĂšs prĂ©vision contraire est ressentie comme fortement contradictoire avec la situation 1a 1b de chaque cĂŽtĂ©. Cette question permet Ă©galement de contrĂŽler la valeur des explications d’égalitĂ© donnĂ©es en 1 et de voir si le sujet peut diffĂ©rencier et coordonner les schĂšmes en conflit (apports internes I-II et apports externes).

§ 4. Le stade I

De 5 Ă  7 ans les sujets jugent essentiellement en fonction des Ă©lĂ©ments positifs et majoritaires des Ă©changes, sans calculer les aboutissements, et ils justifient leurs opinions soit en dĂ©formant les observables, soit en renonçant Ă  diffĂ©rencier les couleurs et en se fondant simplement sur l’égalitĂ© numĂ©rique n = n des Ă©lĂ©ments Ă©changĂ©s :

Nic (5 ; 6) pour 2a contre 2b annonce et constate que « c’est pareil. — Et comme ça (1a 1b contre 2a) ? — Il y aura plus de rouges chez vous (il nĂ©glige donc le fait qu’on en transfĂšre 1 dans l’autre sens). — (2a contre 2b). — Ça fera 2 et 2.— Et (2b 1a contre 3a) ? — MĂȘme chose, parce que moi 3 et vous 3. — Mais il y aura autant de rouges ici que de blanches là ? — Non, pour que ce soit Ă©gal il faut 3b. Fais que ça soit Ă©gal. — (Il met 3a et 2b 1a.) Ça fait pareil parce que vous avez 3 et j’en ai 3. — Mets-les dans les pots. (Il le fait.) Combien tu as de rouges et moi de blancs ? — 3 et 3. — Pourquoi ? — Parce que j’ai vu (il se rĂ©fĂšre donc aux nombres globaux 3 = 3) ». Question 3 : On tire 1a 1b et 1a 1b du cornet pour I et II : « Ça sera Ă©gal (autant de rouges en I que de blancs en II). — Et comme ça (1 rouge Ă  chacun) ? — Ça sera Ă©gal. — Compte. — Il n’y en a pas assez. — Tu peux expliquer ? — Parce qu’il y a beaucoup de rouges et pas beaucoup de blancs (1 de moins). »

Ser (5 ; 9) pour 2a 1b contre 3b : « Vous aurez moins de blancs. — Et toi plus de rouges ? — Oui. — Regarde. — (Il compte.) J’ai 5 et vous 5. On est de nouveau Ă©gal ! — Comment ça se fait ? — Quelque chose s’est passĂ©, je comprends pas. » On recommence avec 2a contre 1a 1b : « C’est Ă©gal parce qu’on a donnĂ© 2 et 2. — Mais on compare les rouges ici et les blancs ici. — Ça fait 1 blanc lĂ  et pas ici. — Et dans le panier c’est pareil (il regarde). — Oui, parce que avant on se prĂȘtait des billes Ă©gales. On est Ă©gal. — Mais pourquoi ? — Parce que
 Parce qu’on est Ă©gal. » Source extĂ©rieure : comme Nic.

Eri (5 ; 6) pour 2b contre 1b 1a : « On aura plus de blancs et lĂ  moins de rouges. — Pourquoi ? — Parce que je reçois 2 blancs et elle 1 rouge. — Regarde. D’oĂč ça vient que c’est Ă©gal ? — Je ne comprends pas. — Refais l’échange pour que tu comprennes. — (Il met 1a 1b de chaque cĂŽtĂ©). » Question 2 : « On pourrait faire une diffĂ©rence pour que tu aies plus avec un Ă©change honnĂȘte ? — Oui (il se donne 2a contre la 1b Ă  l’autre). » Apports extĂ©rieurs avec 2a contre 1a 1b : il prĂ©voit l’égalitĂ© en fonction des constatations prĂ©cĂ©dentes puis dĂ©couvre : « C’est pas la mĂȘme chose. — Avant ça l’était et maintenant pas, c’est normal ? — Non, je sais pas. » On reprend 2a contre 1a 1b entre I et II : « Elle aura plus de rouges et moi moins de blancs. — Regarde. — C’est amusant elle a 6 et moi 6 ! — Tu as bien compté ? — Non (sans recompter) : elle a 7 et moi 6 (dĂ©formation des observables). — Pourquoi ? — C’est pas la mĂȘme chose : elle a reçu (2a) et moi (1a 1b) ».

Myb (6 ; 3), aprĂšs plusieurs Ă©changes panachĂ©s mais entre Ă©lĂ©ments semblables (2a 1b des deux cĂŽtĂ©s), prĂ©voit l’inĂ©galitĂ© pour 2a contre 1a 1b : « Ce ne sera pas la mĂȘme chose. — Regarde. — 4 et 4 ! C’est parce que vous avez remis une bille rouge ici (en I). Vous avez trichĂ©. » On procĂšde sans Ă©cran : « Tu peux expliquer ? — Non. »

Ala (6 ; 4), de mĂȘme, anticipe l’inĂ©galitĂ© pour la question 1, constate 4 = 4 et dit : « Mais tu changes tout. Comment tu fais ? »

Le raisonnement de ces sujets est fort simple. Pour la question 1, ils se contentent de constater soit qu’on donne le mĂȘme nombre des deux cĂŽtĂ©s en nĂ©gligeant les couleurs, d’oĂč une prĂ©vision d’égalitĂ© (comme Nie), soit qu’on transfĂšre plus, par exemple de rouges, dans un sens qu’on ne transmet de l’autre couleur dans l’autre sens, d’oĂč une anticipation d’inĂ©galitĂ©. En ce second cas, ce qui manque au sujet est l’opĂ©ration complexe x − x’ = y’ − y, autrement dit la comprĂ©hension du fait que si, pour 2a 1b et 3a, trois billes rouges sont transfĂ©rĂ©es dans un sens, deux le sont dans l’autre, d’oĂč la soustraction 3 − 2 = 1, cette derniĂšre rouge Ă©tant compensĂ©e par la blanche. En d’autres termes le sujet ne pense qu’aux excĂ©dents positifs et oublie la soustraction. Pour ce qui est de la question 2, le sujet croit facile de rĂ©aliser l’inĂ©galitĂ© en vertu du mĂȘme principe (Eri) ; quant aux apports extĂ©rieurs (question 3) ils ne sont pas distinguĂ©s des Ă©changes entre les collections I et II puisqu’on ceux-ci le sujet nĂ©glige toute soustraction.

La source des erreurs de prĂ©vision Ă©tant ainsi l’oubli de toute opĂ©ration nĂ©gative, il s’y ajoute que c’est la mĂȘme lacune systĂ©matique qui empĂȘche ces sujets d’expliquer le rĂ©sultat une fois constatĂ©. Les uns le contestent en dĂ©formant les observables (voir Eri) d’autres refoulent leur souvenir des donnĂ©es, d’autres invoquent une tricherie ou une astuce cachĂ©e (Myr et Ala), d’autres reviennent aux considĂ©rations numĂ©riques globales en Ă©cartant le facteur gĂȘnant des couleurs, etc.

En un mot, ce stade est caractĂ©risĂ© par une incomprĂ©hension complĂšte due Ă  la prĂ©dominance systĂ©matique des aspects positifs de l’échange avec oubli de toutes soustractions. Pourtant celles-ci sembleraient en un sens plus faciles Ă  considĂ©rer que dans le cas d’un transfert unique de n Ă©lĂ©ments oĂč la diffĂ©rence est alors de 2n, puisqu’il y a ici Ă©change et que les soustractions Ă  trouver portent d’abord sur la comparaison des deux transferts avant de faire intervenir ce qui est enlevĂ© en chaque cas. C’est ce que va nous montrer le stade II.

§ 5. Les stades II et III

Voici des exemples du stade II :

Cat (7 ; 9) pour 2b 1a contre 2b 1a (sous le cache) : « C’est la mĂȘme chose puisqu’on s’est donnĂ© la mĂȘme chose. — Si je te donne 2b 1a et toi 2a 1b et si on compare les a aux b, c’est Ă©gal ? — Il y aura pas la mĂȘme chose : chez moi il y aura 1 de plus de b et chez vous 1 de plus de a. — Mais compare les a chez toi Ă  mes b, c’est Ă©gal, ou plus ou moins ? — 
 — Qu’est-ce qui te tracasse ? — Parce que vous avez dit de voir les a chez moi et les b chez vous : il y aura 1a chez moi et 1b chez vous, ça fera la mĂȘme chose. — (On dĂ©couvre). — 2a 2b. — Bien. Tu vas me donner 3b et moi 1a 2b. — Il y aura 1b de plus chez vous que de a chez moi, parce que 1a 2b et 1a 3b. — (Constatation.) — C’est faux. Ah ! parce que vous m’avez donnĂ© 2b : c’est comme si on en avait enlevĂ© quand moi j’avais pas 2b la et pas 3b, moi je vous ai donnĂ© 3b et vous 2b, ici il y a 1b et 1a 3a et vous me donnez seulement la et vous avez 3b, alors ça fait 4. — Et 1b 1a contre 2b ? — Ça ne va pas, Moi je vous donne 1a 1b, vous aurez 1b de plus que moi, et moi j’aurai
 il faut que je calcule ça : je reçois des b, ça ne compte pas (pour vous). Moi je vous donne 1b et vous 2b qui ne comptent pas. Les 2b comptent pour vous et moi je vous ai donnĂ© 1b qui compte. Donc il y a 1b de moins pour moi
 Ah ! non, ça fera la mĂȘme chose parce que, comme je disais qu’une manquerait chez vous, si on ne compte pas les a, vous m’avez donnĂ© 2b qui comptaient et moi j’ai donnĂ© 1b qui comptait pour moi et vous la qui compte pour vous ; alors comme ça les 2b ne comptent pas pour moi mais pour vous, moi je vous ai donnĂ© 1b qui compte et la qui ne compte pas, donc c’est Ă©gal. — Tu pourrais arriver Ă  une diffĂ©rence avec des Ă©changes Ă©gaux ? — Mais il faudrait que je vous en donne une. — Mais tu dois en reprendre une chez moi. — On n’arriverait pas. Si je prends 1a ça en fera 5 et si je vous en redonne 1b ça fera 5. — Et si on se donnait 5 et 5 billes on peut faire une diffĂ©rence ? — (Elle compte et essaie.) On n’arrive pas avec 5 et 5. — Pourquoi ? — Parce que quand je mets 5a et vous me donnez 5b, ça fait la mĂȘme chose. » Apports extĂ©rieurs : 1b 1a et 1b 1a en regardant les a chez toi et les 6 chez moi ? — Ça fait la mĂȘme chose puisqu’il y a la mĂȘme chose dans les pots : je reçois une bille qui compte et une qui compte pas, et vous aussi. » Par contre pour 1b ou la de chaque cĂŽtĂ©, Cat hĂ©site entre l’inĂ©galitĂ© et l’égalitĂ© des rĂ©sultats et se dĂ©cide pour cette derniĂšre.

Ale (7 ; 6), 1b 1a contre 2a : « Vous aurez plus de a. — Regarde. — Ah ! C’est l’égalitĂ©. — Pourquoi ? — Parce que je croyais qu’il y en avait la de plus. — Qu’est-ce qui s’est passé ? — Je ne sais pas. — Refais ce qui s’est passĂ©. — (Il dĂ©nombre les rĂ©sultats mais sans les soustractions.) — Comme ça (3b contre 2a 1b) ? — C’est moi qui ai
 non, non c’est pas ça, ça fait Ă©galitĂ©. — Pourquoi ? — Parce que j’en ai pris (soustraction de sa collection) 2a et vous m’avez donnĂ© 3a. J’en avais 1 (aprĂšs la soustraction), ça fait 4 et je vous ai donnĂ© 1b, ça fait 4b (chez vous). — Tu crois que c’est possible en Ă©changeant toujours le mĂȘme nombre de billes de faire que tu aies la de plus que moi ? — (Il essaie avec 2b.) Non, il faut que j’en reprenne 3, sinon ça fait Ă©galitĂ©. » Idem de proche en proche. « Impossible ? — Oui. » Apports extĂ©rieurs de 1b et 1b : « ÉgalitĂ©, parce que vous avez Ă©gal », puis il constate que « c’est faux. — Pourquoi ? — Parce que vous aviez autant que moi (de b que moi de a) ».

Tia (8 ; 1) : « 3b contre 1b 2a ? — Il y aura plus de 6 chez vous. — (On le fait.) — Il y a le nombre Ă©gal. — Pourquoi ? — Comme la b que j’ai reçue (addition) est celle qui Ă©tait lĂ  (soustraction de l’autre cĂŽtĂ©) il ne restait plus que 2b (chez vous). C’est pour ça que c’est Ă©gal. » NĂ©anmoins Ă  la question « c’est possible qu’il y ait (avec Ă©changes n Ă  n) par exemple 1b de plus chez moi que de a chez toi ? — Oui, je prends 2b 1a et là 3a (il retombe donc dans la mĂȘme erreur puis essaie sans succĂšs divers Ă©changes panachĂ©s analogues). Ce sera toujours le mĂȘme nombre ». Apports extĂ©rieurs la de chaque cĂŽté : prĂ©vision fausse puis gĂ©nĂ©ralisation du rĂ©sultat observĂ©.

Les rĂ©actions sont les mĂȘmes Ă  9 et 10 ans sauf que la rĂ©fĂ©rence aux soustractions est souvent plus explicite :

Fra (10 ; 0), par exemple, essaie d’obtenir des rĂ©sultats inĂ©gaux avec des Ă©changes panachĂ©s mais n Ă  n : « J’ai compris, ça fait exactement le mĂȘme nombre
 parce que si je fais la soustraction il faut donner (autant de billes) que je perds (que celles) que je gagne. »

Le propre de ce stade II est donc que, si les sujets dĂ©butent par des erreurs analogues Ă  celles du stade I, ils les corrigent rapidement en dressant le bilan des pertes comme des gains, donc en tenant compte des soustractions comme des additions. Par contre les lacunes qui subsistent Ă  ce niveau demeurent importantes. D’abord il n’y a pas toujours gĂ©nĂ©ralisation immĂ©diate de ce qui vient d’ĂȘtre dĂ©couvert en une situation, mais rééquilibration de cas en cas aprĂšs rĂ©pĂ©tition en plus bref des mĂȘmes tĂątonnements (centration sur le nombre global des billes indĂ©pendamment des couleurs, compensations incomplĂštes entre les termes de l’échange, etc.). Ensuite, lorsqu’on passe Ă  la question de la possibilitĂ© d’une inĂ©galitĂ© avec Ă©changes n Ă  n le sujet recourt souvent et spontanĂ©ment Ă  des panachages dont il vient pourtant de constater qu’ils aboutissaient Ă  des Ă©galitĂ©s. Et surtout, lorsqu’il retrouve une fois de plus l’égalitĂ©, il ne comprend pas pour autant l’impossibilitĂ© logique qu’il en soit autrement, se bornant Ă  prendre acte de la non-possibilitĂ© de fait, ou lĂ©gale, ou l’attribuant mĂȘme Ă  son incapacitĂ© subjective d’y parvenir malgrĂ© ses essais. Enfin, lors de la question des apports extĂ©rieurs, les sujets de ce stade II en demeurent plus ou moins longtemps aux erreurs habituelles, concernant 1a ou 1b de chaque cĂŽtĂ© avant de comprendre que l’inĂ©galitĂ© est due Ă  l’absence de soustraction au sein des collections elles-mĂȘmes.

Ce n’est qu’au stade III que le sujet s’approche d’une solution gĂ©nĂ©rale :

Anc (12 ; 5), pour 3a contre 2a 1b : « Ça revient au mĂȘme : vous m’avez donnĂ© 1b et moi la donc ça se compense et comme des deux cĂŽtĂ©s on a 2a, ça ne change rien. » D’autre part, pour la 1b contre 2b, elle explique l’égalitĂ© par le fait que « j’ai enlevĂ© 1b de chez moi mais j’ai repris 2b, c’est comme si je vous avais donnĂ© 2a et repris 2b » (ou bien elle veut dire 1a et 1b ou elle gĂ©nĂ©ralise d’emblĂ©e).

Noc (12 ; 0) gĂ©nĂ©ralise aussi la soustraction Ă  propos de 1b 2a contre 3a : « Parce que au dĂ©but les 3b viennent de vous, j’ai enlevĂ© 1b de moi, donc 2b. — Et les a ? — Ça n’a pas changé : 2 de plus, c’est de nouveau Ă  Ă©galité  pour que ce soit inĂ©gal il faut n’enlever que d’un cĂŽtĂ©. Si on enlĂšve des deux cĂŽtĂ©s, c’est Ă©gal. » Et Ă  propos des apports extĂ©rieurs, prĂ©vision d’inĂ©galitĂ© « parce que je n’ai rien enlevĂ© des pots (rĂ©cipients des collections) : il y aura plus de b que de a ».

Les gĂ©nĂ©ralisations sont ainsi de deux sortes. L’une, adoptĂ©e par Anc au dĂ©but de son interrogation, revient Ă  rĂ©duire l’échange total Ă  des Ă©changes 1 Ă  1 dans lesquels il y a nĂ©cessairement, ou bien identitĂ© (« des deux cĂŽtĂ©s on a 2a, ça ne change rien »), ou bien compensation (« vous m’avez donnĂ© 1b et moi 1a, donc ça se compense »). Mais, qu’il s’agisse de l’une ou de l’autre, cela revient Ă  Ă©galiser ce que l’on donne d’un cĂŽtĂ© (− x ou − y) et ce que l’on reçoit (+ x’ ou + y’), donc Ă  mettre en relation les soustractions avec les additions, en cas de mĂȘmes couleurs (identitĂ©s) comme de couleurs croisĂ©es (compensations : en cette situation on a − x = + y’ ou + x’ = − y). L’autre forme de gĂ©nĂ©ralisation consiste, comme le fait Noc (et Anc en fin d’interrogation), Ă  comparer les additions et soustractions couleur par couleur (d’oĂč x − x’ = y’ − y, etc.) comme nous le faisions dans notre introduction. Mais l’intĂ©rĂȘt de ces rĂ©actions et ce qui les distingue de celles du stade II est qu’elles dĂ©gagent d’emblĂ©e la gĂ©nĂ©ralitĂ© du processus : pour conserver l’égalitĂ©, dit Noc, il faut « enlever des deux cĂŽtĂ©s », et non pas d’un seul et Anc compare ces diffĂ©rences entre additions et soustractions par couleurs aux compensations dont elle vient de se servir (« c’est comme si je vous avais donnĂ© 2a et repris 2b »). C’est donc bien, dans les deux procĂ©dures, la comparaison des additions et soustractions, qui constitue le principe commun des gĂ©nĂ©ralisations propres Ă  ce stade III.

Nous retrouvons ainsi ce qui correspondra Ă  la conclusion gĂ©nĂ©rale de cet ouvrage : que les contradictions sont dues au dĂ©faut d’équilibre entre les additions et les soustractions et que leur Ă©quilibration suppose leur compensation exacte, autrement dit la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire. Mais celle-ci, on le constate une fois de plus, ne s’acquiert que par approximations ou rĂ©gulations successives, palier par palier, et reprĂ©sente donc le rĂ©sultat et non pas la source de l’équilibration progressive qui caractĂ©rise chaque dĂ©veloppement.