Chapitre XII.
Contradiction et conservations spatiales ou cinématiques
a
Section I. Situations de conflits dans lâĂ©valuation des longueurs 1
Ă continuer ces courtes remarques sur les conservations, il nâest pas inutile de signaler que les rĂ©actions bien connues relatives aux dĂ©passements spatiaux fournissent un nouvel exemple de la gĂ©nĂ©ralitĂ© des attitudes cognitives initiales centrĂ©es sur les aspects positifs des actions ou des propriĂ©tĂ©s objectives et nĂ©gligeant leurs aspects nĂ©gatifs, dâoĂč des dĂ©sĂ©quilibres et des contradictions par manque de compensations. LâĂ©preuve si souvent reprise de la conservation des longueurs de deux tiges dâabord superposĂ©es puis dĂ©calĂ©es est typique Ă cet Ă©gard, puisque les jeunes sujets ne pensent quâĂ lâavance de la tige sans sâoccuper du fait que son extrĂ©mitĂ© arriĂšre laisse un vide et est donc Ă©galement un dĂ©calage par rapport Ă lâautre tige. Dans le cas de barres mĂ©talliques poussĂ©es par des coups lĂ©gers, on verra au chapitre XIV que jusquâĂ 7 ans lâavant est censĂ© se dĂ©placer davantage que lâarriĂšre, etc. Il a donc paru utile de rĂ©examiner la question des dĂ©passements en imposant par la consigne mĂȘme un dĂ©calage au dĂ©part des trajets 2 : Ă partir de deux maisons A et B (B est un peu au-delĂ de A avec un angle de 45°) on demande au sujet de faire faire Ă deux personnages (pions) « deux mĂȘmes longs chemins », en dĂ©plaçant les pions sans plus ou avec mesures au moyen de baguettes alignĂ©es (selon une mĂȘme unitĂ© ou avec choix possible entre 2 ou 3 ensembles dâunitĂ©s diffĂ©rentes). En outre, en certains cas on dispose deux petites poupĂ©es aux deux bouts des trajets et une troisiĂšme en dehors en demandant comment ces observateurs jugent des longueurs en jeu, selon ces diffĂ©rents points de vue.
§ 1. Le niveau IA
Le premier rĂ©sultat frappant est alors que, sur 14 sujets de 5 et 6 ans, un seul parvient spontanĂ©ment Ă prĂ©voir, aux points dâarrivĂ©e Aâ et Bâ des trajets, un dĂ©calage correspondant Ă celui des points de dĂ©part A et B. Trois autres y sont parvenus mais aprĂšs coup et sous la pression des baguettes (parce que, si les deux chemins ont un mĂȘme nombre dâunitĂ©s comme cela leur paraĂźt par ailleurs normal, le dĂ©calage en Aâ Bâ sâensuit naturellement). Pour tous les autres sujets, les « mĂȘmes longs chemins » sont ceux qui aboutissent au mĂȘme point dâarrivĂ©e, et lorsque la difficultĂ© est ressentie ils concluent quâ« il faut mettre la maison (B) Ă cĂŽtĂ© de lâautre » comme le dit, entre autres, Rod aprĂšs les dĂ©buts que voici :
Rod (5 ; 4) fait aboutir les deux pions au mĂȘme point et dĂ©clare que câest le mĂȘme long chemin. « Et sâils rentrent ils ont le mĂȘmeâŠÂ ? â Non. â Qui va faire plus ? â Le (A). â Pourquoi ? â Sa maison est plus loin. » Puisque, au retour, ce sont les maisons A et B qui constituent le point dâarrivĂ©e, la rĂ©ponse est logique, Ă part la contradiction de lâinĂ©galitĂ© du retour et de lâaller, qui ne gĂȘne pas le sujet. « Et comme ça (trajets exacts avec dĂ©calage final) ? â Non câest celui-ci (dĂ©passement) qui fait plus. » Mais au retour, inversion. Baguettes : Rod met 3 unitĂ©s Ă partir de B et 3 en partant Ă quelques centimĂštres au-delĂ de A : les deux chemins aboutissent ainsi au mĂȘme point.
Kol (5 ; 6). Ăpreuve de conservation avec observateurs aux deux bouts : « Celle-lĂ est plus longue (dĂ©calage aprĂšs congruence) parce quâelle dĂ©passe. â Et pour cette poupĂ©e (observatrice Ă lâautre bout) ? â Alors câest lâautre qui est plus longue. â Qui a raison ? â Elles ne sont pas dâaccord, on ne peut pas les mettre dâaccord. » Chemins et maisons : pas de dĂ©calage final, malgrĂ© 7 unitĂ©s pour un chemin et 9 pour lâautre. Comme les poupĂ©es observatrices ne sont Ă nouveau pas dâaccord, Kol enlĂšve 2 unitĂ©s Ă chaque chemin pour atteindre lâĂ©galitĂ© numĂ©rique : dâoĂč 7 et 5, puis 5 et 3 : « Ces deux chemins nâont pas 5, mais câest quand mĂȘme pareil. »
Nic (5 ; 4) commence par des chemins obliques Ă peu prĂšs Ă©gaux et aboutissant au mĂȘme point. On propose la solution avec dĂ©calage final : elle refuse parce que lâun est plus long et elle aligne les points dâarrivĂ©e. Avec 3 et 3 rĂ©glettes le chemin B dĂ©passe en Bâ : elle enlĂšve la troisiĂšme unitĂ©, mais accepte 4 rĂ©glettes en ligne droite pour A et avec angle pour B dâoĂč coĂŻncidence des points dâarrivĂ©e. Pour 4 rĂ©glettes dâunitĂ© plus grande pour A que 4 autres pour B, elle admet deux chemins parallĂšles aboutissant au mĂȘme point : « Oui, ils font le mĂȘme long chemin. »
Mic (6 ; 11). MĂȘme absence de dĂ©calage terminal. On lui fait le chemin de A avec 3 rĂ©glettes en demandant un mĂȘme long chemin pour B : il met une rĂ©glette de B Ă A (inclinĂ©e) puis 3 parallĂšles aux premiĂšres de A Ă Aâ. « Et comme ça (solution juste avec dĂ©calage terminal) ? â Non, non, non ! Câest pas le mĂȘme trajet. (B) est plus grand. Vous avez rajoutĂ© une barre ! (Elles sont 3 et 3). » Il finit par mettre les barres de B en partie cĂŽte Ă cĂŽte pour ne pas dĂ©passer Aâ !
Rud (6 ; 6). MĂȘmes rĂ©actions. Pour la solution juste avec 5 rĂ©glettes : « Ăa fait 5 et 5 mais le chemin de (B) est le plus long (dĂ©passement). »
On rencontre encore des solutions de ce genre chez 6 sujets de 7-8 ans sur 17. Dans ce groupe de 7-8 ans on trouve Ă©galement 4 sujets qui parviennent au dĂ©calage terminal grĂące Ă lâĂ©quivalence du nombre des rĂ©glettes (de mĂȘme unitĂ©). Quant aux rĂ©ponses intermĂ©diaires ou justes nous y viendrons au paragraphe 2.
La question est auparavant de comprendre les rĂ©actions prĂ©cĂ©dentes. Or, si connue que soit lâĂ©valuation ordinale des longueurs par le point dâarrivĂ©e (dâoĂč plus long = arrivant plus loin) avec nĂ©gligence des points de dĂ©part, les prĂ©sents rĂ©sultats soulĂšvent un double problĂšme, dâabord parce que le dĂ©calage imposĂ© des points de dĂ©part est Ă©videmment remarquĂ© (tous les sujets de 5-6 ans voudraient mĂȘme le supprimer), et ensuite parce que perceptivement et, de plus, numĂ©riquement (rĂ©glettes) le sujet sent bien, et le reconnaĂźt par moments, que ses chemins sont inĂ©gaux. De plus lorsquâon dispose des observateurs fictifs, les sujets (voir Kol) acceptent, sans les coordonner, la diversitĂ© possible des points de vue. Il y a donc, dans le cas particulier, une explication Ă trouver pour rendre compte de cette centration si prĂ©gnante sur lâordre des points dâarrivĂ©e.
Nous nous sommes contentĂ©s jusquâici de deux interprĂ©tations qui ne sont pas fausses, mais demeurent partielles parce que simplement fondĂ©es lâune et lâautre sur une sorte de nĂ©gligence du sujet quant Ă lâordre des points de dĂ©part : dans le domaine des reprĂ©sentations imagĂ©es, celle-ci serait due Ă la constante prĂ©occupation des frontiĂšres terminales (dans la mesure oĂč lâimage sâĂ©labore en une certaine analogie avec le dessin) ; lâĂ©tude des fonctions nous a fourni une vue plus gĂ©nĂ©rale en ce que la fonction, comme les schĂšmes dâaction dont elle est issue, est centrĂ©e sur son point dâapplication et dĂ©pend donc de la direction ou du point dâarrivĂ©e de lâaction. Mais, si nous partons de lĂ , il faut semble-t-il y ajouter, Ă la suite des analyses du premier ouvrage, quâune avance et surtout un dĂ©passement dans le sens de lâarrivĂ©e sont des quantitĂ©s positives, puisquâil sâagit du dĂ©passement en voie dâexĂ©cution, tandis que les points de dĂ©part constituent les points dont le mouvement sâĂ©loigne, un dĂ©calage entre eux nâexprimant alors quâune sorte de vide ou de quantitĂ© nĂ©gative dont la signification nâest pas comparable Ă celle des dĂ©passements Ă lâarrivĂ©e.
Autrement dit la coordination des points de dĂ©part et dâarrivĂ©e prĂ©sente une difficultĂ© systĂ©matique parce quâelle nâest possible quâen termes de distance (ou intervalles), câest-Ă -dire de relations symĂ©triques (XY = YX) et de rĂ©sultat achevĂ© de lâopĂ©ration de dĂ©placement. Au contraire ces sujets pensent en termes de mouvements en voie dâexĂ©cution, orientĂ©s vers un but et sâĂ©loignant de localisations initiales dont les rapports avec ce but se modifient en cours de route puisquâil sâagit dâĂ©loignements progressifs. DâoĂč deux consĂ©quences frappantes. Les premiĂšres sont les difficultĂ©s de quantification qui rappellent celles des relations entre le plein et le vide (chap. XII) : tantĂŽt la maison A est dite « plus loin » du but et B « plus avancĂ©e » (Gro, 6 ; 10) ou « plus prĂšs » (Gue, 7 ; 1, etc.), tantĂŽt au contraire B est « plus loin » et A « plus prĂšs » (Gir, 6 ; 10, etc.), en pensant au trajet dĂ©jĂ parcouru. Mais les deux significations ne sont pas complĂ©mentaires, dâoĂč les contradictions comme celle de Gue, qui nâaccepte pas la solution juste avec dĂ©calage Ă lâarrivĂ©e pour ces deux raisons quâainsi le pion de « B va plus loin que lâautre » et « parce que sa maison est plus prĂšs du bout du chemin » (ce qui nâest justement plus le cas sâil nây a pas de « bout » commun pour Aâ et Bâ). La seconde consĂ©quence remarquable est que dans la plupart des cas (sauf, et pas toujours, lors de lâintervention des rĂ©glettes) les chemins menant de A et de B Ă un but commun sont dits Ă©gaux Ă lâaller, mais non plus au retour puisque alors A est plus loin que B. En un mot il nây a pas de complĂ©mentaritĂ©, Ă un niveau initial, entre les deux distances correspondant pour un mĂȘme trajet, aux actions de « sâĂ©loigner du point de dĂ©part » et de « se rapprocher du point dâarrivĂ©e » puisque celle-ci est positive et celle-lĂ nĂ©gative (au sens de lâinverse logique) et quâelles ne comportent pas de mesure commune. Il en rĂ©sulte quâil ne saurait y avoir de compensations entre les dĂ©calages au dĂ©part et ceux que lâon suggĂšre Ă lâarrivĂ©e, parce que ceux-ci Ă©tant positifs et ceux-lĂ nĂ©gatifs, il semble alors au sujet y avoir inĂ©galitĂ© entre les chemins (celui qui dĂ©passe lâautre Ă©tant naturellement le plus long) dâoĂč la tendance systĂ©matique Ă Ă©galiser les points dâarrivĂ©e.
§ 2. Les niveaux IB et IIA
Les rĂ©actions intermĂ©diaires de conciliation consistent alors Ă exiger un mĂȘme point dâarrivĂ©e pour Ă©viter tout dĂ©passement terminal mais Ă faire faire un dĂ©tour au pion partant de B dont le chemin en ligne droite paraĂźtrait plus court.
Dub (5 ; 4) fait faire Ă B « un petit tour » en forme de S. En lignes droites il fait partir le pion de A Ă la hauteur de B, puis de A et reconnaĂźt que les chemins sont inĂ©gaux, dâoĂč une nouvelle boucle de B avant dâatteindre le but commun. Avec les baguettes il en donne 3 et 3, ce qui entraĂźne les deux dĂ©calages exacts : « Câest le mĂȘme chemin ? â Oui, parce que si les maisons Ă©taient lâune Ă cĂŽtĂ© de lâautre, ce serait pareil. »
Eri (6 ; 1) fait avec de petites rĂ©glettes deux chemins droits inĂ©gaux avec point dâarrivĂ©e commun : « Ce nâest pas le mĂȘme chemin⊠Il faut pousser ici (dĂ©calage final) mais ce nâest quand mĂȘme pas pareil. (Il fait faire un dĂ©tour Ă B.) Comme ça ils font le mĂȘme chemin (point dâarrivĂ©e commun). â Et si on fait le chemin de B droit ? â (Il prend 6 rĂ©glettes et 6 dâoĂč un dĂ©calage final.) Ils ne font pas le mĂȘme long chemin. Mais il y a 6 et 6. »
Kof (7 ; 8) commence par deux chemins droits arrivant Ă la mĂȘme ligne avec 12 et 7 unitĂ©s et reconnaĂźt lâinĂ©galitĂ©. Avec dĂ©calage terminal Kof nâest pas davantage satisfaite et elle trace une ligne dâarrivĂ©e verticale, bien Ă gauche de A, en attribuant aux pions de 4 et de B deux trajets obliques parallĂšles dont celui de B est manifestement plus long : « Câest le mĂȘme long chemin et toutes les poupĂ©es (les observatrices) sont contentes (ce qui nâĂ©tait pas le cas avant). »
Via (7 ; 4) assigne une ligne dâarrivĂ©e commune mais sur constatation : « B arrive avant parce il est plus prĂšs. » Il essaie alors des trajets croisĂ©s arrivant Ă cette mĂȘme ligne, et comme il subsiste une inĂ©galitĂ© « il fait faire des dĂ©tours Ă (B) parce que (A) a un chemin plus long ». Les dĂ©tours sont de plus en plus compliquĂ©s mais finalement avec rĂ©glettes il dĂ©clare quâ« il y aura besoin de moins de rĂ©glettes pour aller tout droit que pour faire des dĂ©tours » et cependant « les chemins sont de mĂȘme longueur Ă cause des dĂ©tours » !
Et des exemples de rĂ©ponse dâemblĂ©e correcte :
Bru (7 ; 0). Le pion de B « a la maison plus loin, le chemin va plus loin ».
Cyr (7 ; 2). DĂ©calage terminal « parce que si on les met ensemble (cĂŽte Ă cĂŽte) câest la mĂȘme chose ».
Oce (8 ; 8) mesure le dĂ©calage des points de dĂ©part et le reporte sur ceux dâarrivĂ©e : « On regarde la diffĂ©rence entre les bonshommes (arrivĂ©e) et entre les maisons. »
Les cas intermĂ©diaires prĂ©sentent cet intĂ©rĂȘt (dans le cas de la technique utilisĂ©e ici) que la source de leurs progrĂšs ne tient pas Ă un besoin dâimaginer un dĂ©passement terminal en symĂ©trie avec le dĂ©calage des points de dĂ©part : au contraire ces sujets (et il y en a bien dâautres) tiennent obstinĂ©ment Ă une ligne dâarrivĂ©e commune, et ne dĂ©couvrent quâalors lâinĂ©galitĂ© des trajets, soit par voie simplement perceptive puisque la perception englobe lâintervalle ou distance, soit en utilisant des rĂ©glettes qui mesurent alors Ă©galement lâintervalle. Le conflit entre lâexigence dâune ligne dâarrivĂ©e commune et cette inĂ©galitĂ© des distances est alors surmontĂ© par le recours Ă des dĂ©tours (ou chez Kof par une ligne verticale et non pas horizontale). Autrement dit, pour ces sujets, il nây a pas encore complĂ©mentaritĂ© nĂ©cessaire entre « sâĂ©loigner des points de dĂ©part » et « se rapprocher des points dâarrivĂ©e », ni nĂ©cessitĂ© dâune Ă©galitĂ©, si les chemins sont en ligne droite, entre les dĂ©calages initiaux et des dĂ©passements terminaux, ceux-ci Ă©tant Ă©vitĂ©s dans la mesure du possible : Dub y parvient grĂące Ă la mesure par rĂ©glettes et il comprend enfin leur signification, Eri nây parvient pas malgrĂ© lâidentitĂ© des mesures (6 et 6) et les autres en restent Ă des dĂ©tours ou des chemins obliques.
Seuls les sujets du dernier niveau comprennent la nĂ©cessitĂ© de ces dĂ©calages terminaux, pour des chemins parallĂšles en lignes droites, parce que dĂšs le dĂ©but ils saisissent la complĂ©mentaritĂ© entre « sâĂ©loigner » de A ou de B et « se rapprocher » de Aâ ou Bâ : si la maison est plus loin, dit ainsi dâemblĂ©e Bru, le chemin va plus loin. Il y a donc enfin compensation prĂ©cise entre les valeurs positives x de la marche vers le but et les valeurs nĂ©gatives non-x de lâĂ©loignement par rapport au dĂ©part, dâoĂč x (non-x) = constante, ce qui permet pour un mĂȘme chemin lâĂ©galisation des trajets Ă lâaller et au retour ainsi que la construction de deux trajets Ă©gaux mĂȘme si les points de dĂ©part sont dĂ©calĂ©s.
Section II. Conservation des longueurs et illusions perceptives 3
En ce qui suit, on sâest dâabord demandĂ© ce que deviendraient des illusions perceptives normalement fortes chez les jeunes sujets (MĂŒller-Lyer et verticale-horizontale) au cas oĂč les droites Ă comparer consistent en tiges rigides que le sujet aurait prĂ©alablement choisies comme Ă©gales avant quâon les insĂšre dans le dispositif formateur dâillusions. Mais les sujets soumis Ă ces Ă©preuves ont de plus Ă©tĂ© examinĂ©s quant Ă la conservation des longueurs de droites dâabord en congruence puis dĂ©calĂ©es, et il sâest trouvĂ© Ă 4-5 ans un nombre de conservations ou de quasi-conservations plus grand (environ les 50 %) quâon ne lâavait observĂ© jusquâici, dâoĂč un second problĂšme Ă discuter : celui du statut de ces quasi-conservations antĂ©rieures Ă la quantification opĂ©ratoire.
Pour les deux illusions Ă©tudiĂ©es, la procĂ©dure consiste Ă demander au sujet de choisir, parmi 6 tiges rigides, deux dâentre elles (les seules) qui soient de longueurs Ă©gales. AprĂšs quoi on les place soit selon le dispositif habituel de lâillusion verticale-horizontale (donc en â„), soit sur un carton pourvu de dessins des pennures convergentes et divergentes engendrant lâillusion de MĂŒller-Lyer. On demande dâabord au sujet de bien regarder les tiges et dâindiquer si elles sont de mĂȘmes longueurs ou si lâune est plus longue que lâautre. On le pousse donc Ă dĂ©crire « comment on les voit ». Ensuite, mais ensuite seulement, ou demande « comment elles sont vraiment ? », ce qui peut comporter (mais naturellement sans quâon lâindique par la question posĂ©e) une rĂ©fĂ©rence au choix de deux tiges Ă©gales, que le sujet avait fait au prĂ©alable.
§ 3. Le stade I
Le premier rĂ©sultat remarquable a Ă©tĂ© quâen un stade I (4-6 ans) les 57 % des sujets pour lâillusion de la verticale et les 72 % pour celle de MĂŒller-Lyer ont dĂ©clarĂ© Ă©gales les deux droites Ă comparer (21 % seulement dans le premier cas et mĂȘme tout au plus 10 % dans le second les ont « vues » conformĂ©ment aux dĂ©formations habituelles, tandis que 21 % et 18 % ont oscillĂ© entre deux). Il est Ă prĂ©ciser que les sujets affirmant lâĂ©galitĂ© des longueurs nâopposaient pas un « savoir » Ă la perception, mais prĂ©tendaient « voir » les lignes ainsi. Voici deux exemples, parmi bien dâautres semblables :
Kol (5 ; 8). MĂŒller-Lyer : « Les deux bĂątons sont la mĂȘme chose longs ou pas ? â Oui. â Il nây en a pas un qui est plus long que lâautre ? â Non. â Comment tu sais ? â Parce que je vois. â Est-ce quâune ne fait pas plus de chemin que lâautre ? â Non » parce quâon le voit.
Ver (6 ; 6). Verticale-horizontale : « Elles sont toutes les deux la mĂȘme grandeur. â Mais quand on les regarde elles sont pareilles ? â Oui. » MĂŒller-Lyer : mĂȘme rĂ©ponse. « Tu les vois pareilles ou tu sais seulement ? Quand on les regarde il nây a pas une plus grande et une petite ? â Je les vois les deux pareilles. â Comment tu as fait ? â Jâai vu quâelles Ă©taient les deux de la mĂȘme grandeur. â Quand ça ? Quand tu les as choisies ou maintenant en regardant ? â Avant et maintenant. »
Bien quâil sâagisse dâillusions trĂšs tenaces et souvent Ă©tudiĂ©es Ă ces Ăąges, nous avons tenu Ă vĂ©rifier dans un contrĂŽle quâon les retrouvait bien lorsque le sujet nâavait pas lui-mĂȘme choisi au prĂ©alable des tiges de longueurs Ă©gales. Or câest bien le cas. La seule interprĂ©tation qui semble alors subsister est que ces sujets se refusent Ă admettre une distinction possible entre la perception, source dâĂ©ventuelles erreurs subjectives, et le savoir conceptuel ou reprĂ©sentatif, en tant que fondĂ© sur des constatations antĂ©rieures et surtout sur des choix actifs prĂ©alables : dâoĂč alors une sorte de « refoulement » des observables, analogue Ă tant dâautres que nous avons signalĂ©s lorsquâil y a conflit entre la donnĂ©e perceptive actuelle et les idĂ©es prĂ©conçues.
Quant Ă savoir pourquoi ce savoir notionnel, qui lâemporte ainsi au stade I sur la perception, nâest pas lui-mĂȘme dĂ©formĂ© dans la position en â„ ou en succession linĂ©aire comme il lâest bien davantage dans le cas des tiges dĂ©calĂ©es (â), câest quâen cette derniĂšre situation intervient un facteur de dĂ©passement, qui est fondamental dans lâĂ©valuation ordinale des longueurs (par opposition aux Ă©valuations mĂ©triques fondĂ©es sur lâintervalle entre les extrĂ©mitĂ©s), tandis quâil nâintervient rien de tel dans les configurations en â„ ou en â â. Il est donc normal quâen ces derniers cas le sujet se rĂ©fĂšre sans conflit Ă ses choix et constatations antĂ©rieurs, alors quâen cas de dĂ©passement il se trouve en prĂ©sence dâun nouveau problĂšme, et Ă©galement de nature notionnelle.
Pour terminer cet examen du stade I donnons encore deux exemples des rares cas minoritaires oĂč le sujet, quoique ayant choisi au prĂ©alable deux tiges Ă©gales, accepte de les constater inĂ©gales en situations verticale-horizontale ou de MĂŒller-Lyer. Mais en ce cas il les croit naturellement modifiĂ©es en rĂ©alitĂ© et ne fait pas la distinction entre grandeurs objectives et grandeurs apparentes ou perceptives :
Win (4 ; 5) choisit les deux baguettes rouge et brune comme Ă©tant Ă©gales, ce qui est exact. On met la rouge en K et la brune en H : « La rouge elle est trop grande (pour que cela conserve lâĂ©galitĂ©). â Pourquoi ? â Elle est plus longue. â Si une fourmi marchait sur les deux ? â La rouge elle est (= va) plus loin, la brune elle est plus courte. â Mais les fourmis ? â (Sur) la rouge elle a fait plus, elle est plus grande. â Et comme ça (on permute la rouge qui devient H et la brune qui devient V) ? â Eh bien, ce serait celle-lĂ (brune = V) qui ferait plus (de chemin). â Mais au dĂ©but ? â Jâavais pris deux la mĂȘme longueur. â Et puis maintenant ? â Celle-lĂ est plus grande. » Mais il ne trouve aucune explication sinon quâil sâest peut-ĂȘtre trompĂ© au dĂ©part.
Pat (5 ; 11). MĂȘmes rĂ©actions pour V et H. « Pourquoi tu avais choisi ces deux baguettes ? â Parce que câĂ©tait la mĂȘme longueur. â Et maintenant ? â Câest plus long (V).â Comment ça se peut ? â ⊠â Ăa va bien ? â ⊠â (On permute.) â Celle-lĂ (rouge = V) est plus longue. â Avant câĂ©tait la brune et maintenant la rouge ? â Oui. â Comment ça se peut ? â âŠÂ » MĂŒller-Lyer : « Une est plus grande. â Pourquoi ? â Parce quâil y a un plus grand espace » ce qui comporte un allongement de la baguette.
Il nây a donc pas conservation de la longueur, sous lâeffet de la dĂ©formation perceptive. Mais celle-ci, comme nous lâavons vu au chapitre VII des rĂ©flexions en miroir et des rĂ©fractions, est considĂ©rĂ©e comme une modification rĂ©elle des caractĂšres de lâobjet, ici de la longueur des tiges. Cette longueur objective (Ă©valuĂ©e entre autres par le chemin que parcourrait une fourmi) est donc jugĂ©e ou bien constante, mais alors avec refus du « refoulement » de lâobservable perceptif, ce qui est le cas de Kol, de Ver et de la grande majoritĂ© des sujets, ou bien variable comme chez Win et Pat mais sans explication (contrairement Ă ce que nous verrons de la rĂ©flexion ou de la rĂ©fraction).
§ 4. Le stade II
Quant aux stades ultĂ©rieurs, câest au niveau IIA de 7-8 ans (aprĂšs souvent une brĂšve phase intermĂ©diaire), que la distinction sâimpose entre les apparences perceptives (ce qui ne signifie pas encore subjectives) et le « savoir » aprĂšs mesures, etc. :
Cri (7 ; 9). Verticale (V)-horizontale (H) : « On pourrait dire que celle-lĂ (H) est plus petite que celle-lĂ (V). â Quâest-ce que tu penses ? â Je pense que câest la mĂȘme grandeur parce quâavant jâai mesurĂ©. â Et comme ça (on permute les 2 tiges : H devient V et rĂ©ciproquement) ? â Eh bien, maintenant câest le contraire : câest celle-lĂ (V devenue H) qui paraĂźt plus petite que lâautre. â Mais câest vrai ? â Non. » MĂŒller-Lyer : mĂȘme rĂ©action, quand on regarde « celle-ci est plus petite que celle-là ⊠Câest curieux parce quâelles sont (en rĂ©alitĂ©) les deux de la mĂȘme grandeur ».
Pil (7 ; 6) : « On dirait quâil y en a une plus longue que lâautre, mais elles sont la mĂȘme chose. â Comment tu expliques ça ? â Je ne sais pas. »
Sos (8 ; 6) : « Celle-lĂ (V) est plus longue que lâautre, mais si on les met comme ça (parallĂšles) elles sont la mĂȘme chose ! ⊠Câest des trucs de magie ; on dirait que celle-lĂ est plus longue que celle-lĂ . » MĂŒller-Lyer : il sâimagine dâabord avoir mal choisi les baguettes Ă©gales, puis, aprĂšs contrĂŽle : « Câest la mĂȘme longueur. â Et quand on regarde ? â Ah ! Non. »
Buc (8 ; 7). Horizontale-verticale : « Câest pas pareil (il contrĂŽle lâĂ©galitĂ© objective quâil avait Ă©tablie) » puis : « Ils ne sont pas pareils : V est plus grand. Mais si on met le H Ă la place du V câest lui qui est le plus grand ; alors ils sont pareils. » Donc (V > H) + (H > V) = (V = H).
Flu (8 ; 7) : « On dirait que câest V qui est plus long. â Elle lâest vraiment ou on dirait ? â Câest la mĂȘme chose, seulement quâelles sont placĂ©es autrement⊠Non, non elle lâest (plus longue). â Et si une fourmi suivait ces 2 chemins il y en aurait un plus long ? â Oui, câest là ⊠Mais ce nâest pas juste parce quâon avait mis deux baguettes qui Ă©taient de la mĂȘme longueur » donc elles le sont objectivement encore.
Il semble enfin que vers 9-10 ans (niveau IIB) la déformation soit considérée comme perceptive au sens de subjective :
Lav (9 ; 6) : « On dirait que V est plus longue, mais elle ne lâest pas : câest parce que celle-ci on la regarde depuis en haut et que celle-lĂ je la vois tout droit (= horizontale). » MĂŒller-Lyer : « Une paraĂźt plus grande⊠parce que ces flĂšches elles vont lĂ du mĂȘme cĂŽtĂ© (pennures convergentes) et lĂ elles vont plus loin (divergentes). »
San (10 ; 6). HV : « On dirait seulement, câest parce que V est droit (vertical) et quand il est couchĂ© on a lâimpression quâil est plus petit, mais sâil est comme ça (V) il devient plus grand. »
Gun (10 ; 2) : « Celle-lĂ paraĂźt plus grande, parce quâon regarde avec les yeux » tandis que la mesure nous dĂ©trompe. « Et autrement ? â On pourrait essayer avec les doigts. »
Une recherche parallĂšle sur lâillusion de Hering (effets dâangles) a donnĂ© les mĂȘmes rĂ©sultats.
§ 5. Discussion
Ces conflits entre les observables perceptifs et le savoir de nature notionnelle et infĂ©rentielle sont dâun certain intĂ©rĂȘt thĂ©orique parce quâils ne se rĂ©duisent nullement Ă lâantithĂšse banale des erreurs ou illusions propres Ă la perception en tant que subjective et de la sĂ©curitĂ© propre aux comparaisons objectives par congruence ou mesures, mais quâils tiennent aux transformations fondamentales des actes mĂȘmes dâaffirmer et de nier au cours de leur dĂ©veloppement et des Ă©quilibrations tendant Ă Ă©liminer les contradictions liĂ©es Ă leurs formes Ă©lĂ©mentaires (voir la sect. I du chap. XV). En effet, les rĂ©actions du stade I (sous § 1) face aux illusions perceptives (lorsquâil y a eu constatations prĂ©alables liĂ©es au choix de couples dâĂ©quivalences effectuĂ© par le sujet) sont trĂšs comparables Ă ce que nous observerons Ă propos de dĂ©formations objectives ne se rĂ©duisant en rien Ă la subjectivitĂ© perceptive : les rĂ©fractions, les rĂ©flexions en miroir ou les courbes mĂ©caniques imprĂ©vues liĂ©es aux conditions du dispositif.
En tous ces cas nous retrouvons, en effet, comme dans la prĂ©sente situation, un stade prĂ©opĂ©ratoire I oĂč lâaffirmation consiste en une prise de possession directe de caractĂšres intrinsĂšques et absolus de lâobjet sans cette internalisation ni cette relativisation qui permettront dans la suite au sujet de la mettre en relation avec des facteurs de positions, de points de vue, etc., ni avec sa propre activitĂ© susceptible dâapproximations ou dâerreurs (sauf en tout ou rien) : câest ainsi que les barres dâune lettre renversĂ©e en miroir ont « roulé » dâun cĂŽtĂ© Ă un autre (chap. VII), que la tige vue en rĂ©fraction est « tordue » par la force de lâeau, que le crayon fixĂ© Ă la roue (courbes mĂ©caniques) a mal tracĂ© le mouvement quâelle « devait suivre », que dans lâinfraliminaire il est « impossible » pour une petite diffĂ©rence quâelle existe sans quâon la voie (chap. Ier), etc. Dans le cas des prĂ©sentes illusions perceptives, il est donc naturel que le sujet se trouve obligĂ© de choisir entre « voir » les deux tiges en tant quâĂ©gales, puisquâil les « sait » telles (dâoĂč un simple refoulement de lâobservable gĂȘnant), ou de les croire devenues objectivement inĂ©gales (ce qui est le cas dâune minoritĂ© de sujets), mais alors sans pouvoir trouver de cause responsable de cette modification (dâoĂč le faible nombre de ces rĂ©actions). Quây a-t-il alors de semblable Ă ces divers comportements, puisque dans le cas des rĂ©flexions, rĂ©fractions ou courbes mĂ©caniques aberrantes la dĂ©formation nâest pas niĂ©e, mais attribuĂ©e Ă des perturbations extĂ©rieures, tandis que dans le cas des illusions perceptives prĂ©sentĂ©es comme elles le sont ici la dĂ©formation est en gĂ©nĂ©ral niĂ©e et la perturbation annulĂ©e par refoulement de lâobservable. Or il existe un caractĂšre commun Ă toutes ces rĂ©actions initiales : câest le refus dâadmettre que les deux Ă©tats A (permanence de la forme ou de la grandeur) et Aâ (dĂ©formation optique ou mĂ©canique, ou encore de nature perceptive) soient vrais lâun et lâautre Ă la fois et relatifs Ă deux rĂ©fĂ©rentiels distincts mais compatibles 4. Il y a donc affirmation de A ou de Aâ et non affirmations et nĂ©gations combinĂ©es en A + Aâ = B. En un mot ces affirmations du premier type ne sâaccompagnent pas de nĂ©gations prĂ©sentant la forme des classes secondaires : Ă des A de caractĂšres a et b (donc inclus en des B) faire correspondre des Aâ de caractĂšres b mais non-a. La seule forme de nĂ©gation utilisĂ©e couramment demeure alors cette sorte de nĂ©gation pratique et non pas encore constative consistant Ă Ă©carter ou mĂȘme Ă nier les perturbations contraires aux prĂ©visions qui sont considĂ©rĂ©es comme exactes.
Le niveau IIA prĂ©sente une situation intermĂ©diaire : reconnaissance de lâexistence de deux Ă©tats, la grandeur rĂ©elle A (tiges Ă©gales) et lâapparente Aâ (lâune « paraĂźt » plus grande, « on dirait que », etc.). Mais, faute de comprĂ©hension (« je ne sais pas », « pourquoi », « câest curieux », etc., ou « on a peut-ĂȘtre mal mesurĂ© au dĂ©part »), il nây a pas encore subsomption de A et Aâ en une classe B avec ses caractĂšres communs et ses subdivisions tous deux stables : dâoĂč un dĂ©sĂ©quilibre et des oscillations, comme chez Flu, ce qui se traduit par une instabilitĂ© de la nĂ©gation « pas pareils » pouvant tenir Ă lâobjet comme au sujet, sans situation dĂ©cidable.
Avec le niveau IIB, lâinternalisation et la relativisation solidaires des affirmations et nĂ©gations permettent la solution : la classe gĂ©nĂ©rale B devient stable (les tiges sont en rĂ©alitĂ© Ă©gales) et les deux sous-classes A et Aâ Ă©galement en tant que relatives aux positions et aux « impressions » subjectives dues au regard : en situation de congruence les tiges demeurent Ă©gales (A) mais en position V et H ou avec les pennures convergentes ou divergentes elles paraissent diffĂ©rentes (Aâ).
§ 6. LâidentitĂ© qualitative
Cette Ă©volution des affirmations et des nĂ©gations dans les deux directions solidaires dâune internalisation (Ă©laborations endogĂšnes) et dâune relativisation est naturellement liĂ©e de façon Ă©troite aux progrĂšs de la quantification dâabord intensive (construction et rĂ©glage du « tous » et du « quelques » pour les classes secondaires), puis extensive (« commutabilité », puis mesures) caractĂ©ristiques des niveaux opĂ©ratoires. Lâun des intĂ©rĂȘts des prĂ©sents rĂ©sultats est dâavoir confirmĂ© que dans les situations oĂč deux tiges dâabord congruentes puis placĂ©es en dĂ©calage (dĂ©passement de lâune dâelles) on peut trouver avant les conservations quantitatives et opĂ©ratoires des sortes de quasi-conservations prĂ©opĂ©ratoires dont il sâagit maintenant dâĂ©tablir le statut.
Deux procĂ©dures distinctes ont Ă©tĂ© utilisĂ©es 5 qui toutes deux tendent Ă assurer au sujet que les deux tiges en jeu sont effectivement Ă©gales au dĂ©part, mĂȘme si lâune dĂ©passe lâautre dans la suite. Or, Ă elles deux elles donnent 66 % de rĂ©ponses quasi conservatoires 6 Ă 4 ans et 48 % Ă 5 ans, les conservations reprenant Ă 60 % Ă 6 ans, et Ă plus des trois quarts Ă 7 ans. Il semblerait donc quâil y ait lĂ une courbe bimodale, mais le nombre des rĂ©ponses de 4 Ă 6 ans ne dĂ©passant quâĂ peine la cinquantaine nous nâoserions lâaffirmer sans rĂ©serve. Par contre Ă considĂ©rer le nombre important des cas favorables Ă 4 ans, joint aux faits quâĂ cet Ăąge la quantification demeure rudimentaire et que la forme prĂ©dominante dâaffirmations (rappelĂ©e sous § 5) tend Ă renforcer les identitĂ©s qualitatives propres aux objets en jeu, on est naturellement conduit Ă penser que ces quasi-conservations prĂ©coces sont dâune autre nature que les conservations opĂ©ratoires. Mais avant de tenter leur analyse signalons encore quâun sondage a Ă©tĂ© fait sur de mĂȘmes sujets de 4 et 5 ans pour comparer les deux techniques employĂ©es selon les deux ordres de succession possibles. Or leurs rĂ©sultats sont trĂšs voisins : 50 % de cas favorables pour la technique des dessins et 44 % pour la procĂ©dure habituelle, ce qui semble simplement indiquer que la premiĂšre renforce tant soit peu la centration sur les Ă©galitĂ©s initiales. Cela dit voici quelques exemples en dĂ©signant par D la technique des dessins et par B lâordinaire (avec baguettes en dĂ©calages horizontaux) :
Bol (4 ; 10). D : « Regarde ta ligne rouge et ma ligne bleue. Quâest-ce quâon peut dire ? â Ăa câest la mĂȘme ligne que ça ici. â Câest la mĂȘme grandeur ou une est grande et lâautre est petite ? â Les deux (il montre la baguette elles deux lignes). » B : « Câest pas juste. Câest pas la mĂȘme chose parce que ça câest plus loin. â Pour la grandeur câest pareil ou il y a une grande ou une petite ? â Celle-lĂ est grande et celle-lĂ aussi. »
Cec (4 ; 6). B : « Elles ne sont pas les deux de la mĂȘme longueur. â Laquelle plus longue ? â Celle-lĂ , parce quâelle est en haut. â (Reprise sans dĂ©calage.) â Câest les deux la mĂȘme longueur. â Et comme ça (dĂ©calage) elles sont la mĂȘme chose longues ? â Non, parce quâil y en a une en haut et une en bas. » D. Baguette et trait de lâenfant (sans dĂ©calage) : « Le trait, la baguette, ben câest la mĂȘme longueur. â (DĂ©calage.) â Ils sont pas de la mĂȘme longueur (mĂȘme argument). â (Traits de lâexpĂ©rimentateur et de lâenfant) : « Ils sont la mĂȘme chose long ? â Oui, parce quâune est en bas et lâautre en haut » (D est comptĂ© comme rĂ©ussite mais non H).
Syl (4 ; 6). B : « Une qui est petite et une qui est longue, parce que ça fait comme ça (dĂ©calage). â Laquelle est la plus longue ? â Les deux la mĂȘme chose (elle les remet comme avant en congruence). â Et comme ça (on rĂ©tablit le dĂ©calage) ? â Une qui est plus longue. Une qui est mise en bas et lâautre en haut. â La mĂȘme chose longue les deux ? â Oui, parce quâon a mis une comme ça et une comme ça (montre les 2 dĂ©passements), alors ça fait court et puis long. â La mĂȘme chose longue ? â Oui, câest parce que celle-lĂ elle devrait ĂȘtre en haut, et (= ou) celle-lĂ en bas : les deux la mĂȘme chose. » D : « Pas la mĂȘme chose grand maintenant, parce que celle-lĂ est en bas et celle-lĂ en haut. Câest la mĂȘme chose. »
Ger (5 ; 3). B, dĂ©calage : « Quâest-ce que tu penses ? â Câest pas juste, elles devraient ĂȘtre de la mĂȘme grandeur. â Mais une est plus grande ? â Les deux la mĂȘme grandeur. » D : « Elles sont les mĂȘmes, il y a juste une qui est un peu plus longue. â Mais pour la grandeur ? â Elles sont grandes les deux, câest pareil. â Mais une plus longue ? â Celle-lĂ . »
Mic (5 ; 6) B : « Celui-lĂ plus petit. â Comment tu sais ? â Parce quâon voit que câest plus bas. â Câest les 2 la mĂȘme chose grand ? â Les deux la mĂȘme chose. â Comment tu sais ? â Parce que jâai vu avant. » D : mĂȘmes rĂ©actions.
Fin (5 ; 1). D : « Elle est plus longue, on lâa mise plus loin. » B : « Il y a les deux qui sont grandes. â Grandes la mĂȘme chose ou pas ? â Oui. »
Dar (5 ; 6). D, aprĂšs oscillations : « Les deux la mĂȘme chose grand ? â Non ; (oui) la mĂȘme chose ; (non) plus grand ça, ça dĂ©passe un peu le trait. »
Von (6 ; 6). D : « MĂȘme longueur ? â Non, celle-ci est plus basse (le dĂ©calage est horizontal mais celle du haut a Ă©tĂ© tirĂ©e Ă droite). â Et si ce sont des routes ? â Les deux pareilles, si je fais comme ça, celle-ci est plus grande et celle-ci plus plus haute. Si tu mets celle-ci ici et celle-lĂ lĂ (superposition) câest la mĂȘme grandeur. »
Tels sont les cas de quasi-conservation reprĂ©sentant donc les 50 % environ des sujets de 4-6 ans par opposition Ă ceux qui, malgrĂ© lâinsistance et les reprises de lâinterrogation, admettent et maintiennent lâinĂ©galitĂ© lors des dĂ©calages. Il sâagit donc dâĂ©tablir le statut de ces rĂ©actions partielles dont les hĂ©sitations ou oscillations montrent assez quâils sont reliĂ©s selon toutes les transitions aux cas de non-conservation (voir par exemple Dar). Pour ce faire, la question prĂ©alable Ă rĂ©soudre est naturellement de chercher la signification des notions utilisĂ©es de « mĂȘme grandeur », « pareilles », etc., chez des sujets ne disposant pas dâautres moyens de quantifications quâordinaux ou perceptifs (mais on a vu les libertĂ©s quâils prennent Ă lâĂ©gard de la perception).
Le cas de Ger est Ă cet Ă©gard spĂ©cialement Ă©clairant : les tiges ont « la mĂȘme grandeur⊠il y a juste une qui est un peu plus longue⊠elles sont grandes les deux, câest pareil ». Cette rĂ©ponse rappelle de prĂšs celles de Xan et Nic (chap. II, sect. II), Ă qui, face Ă un grand rectangle de 4 Ă 8 cm, on demande sâils peuvent en faire un dont les quatre cĂŽtĂ©s soient Ă©gaux et qui croient rĂ©soudre la question en en dessinant un autre semblable au premier mais trĂšs petit : ainsi ses quatre cĂŽtĂ©s sont de la mĂȘme grandeur parce quâ« ils sont tous petits. â Exactement la mĂȘme chose petits ? â Oui ». En dâautres termes, la « mĂȘme grandeur » nâest pas ici une Ă©quivalence quantitative mais une identitĂ© qualitative : « grandes les deux, câest pareil » ; et lâĂ©noncĂ© « la mĂȘme grandeur mais juste une qui est un peu plus longue » nâest pas plus contradictoire pour le sujet que les suppositions courantes Ă un certain niveau de lâĂ©volution du poids oĂč deux objets peuvent avoir le mĂȘme poids bien que lâun pĂšse un peu plus (parce que situĂ© plus haut, etc.). Lorsque Bol dit que « celle-lĂ est grande et celle-lĂ aussi » ou Fin « il y a les deux qui sont grandes », etc., rien nâindique quâil y ait lĂ davantage quâune telle identitĂ© qualitative.
Dâautre part, rappelons-nous que les mĂȘmes sujets de 4-6 ans (voir le § 3) dĂ©clarent en prĂ©sence dâillusions optico-gĂ©omĂ©triques trĂšs prĂ©gnantes que les droites Ă comparer sont Ă©gales, parce quâils les ont affirmĂ©es telles avant leur dĂ©formation perceptive et parce que le genre dâaffirmation propre Ă ce niveau consiste en une prise de possession de caractĂšres qualitatifs jugĂ©s permanents et constitutifs de lâobjet : or, une telle attitude conduit Ă des identitĂ©s qualitatives bien plus quâĂ des quantifications, donc Ă lâemploi de prĂ©dicats absolus (grand ou petit, etc.) bien plus quâĂ des relations sĂ©riables. Ce sont alors ces prĂ©dicats qui sont utilisĂ©s Ă ce niveau par 50 % des sujets, en lieu et place de quantifications non encore construites et cela mĂȘme en prĂ©sence des dĂ©passements qui les conduisent pourtant dĂ©jĂ en partie (et lâemportent chez les autres 50 % des sujets) Ă une quantification ordinale. Plus prĂ©cisĂ©ment lâidentitĂ© qualitative en jeu dans les rĂ©actions prĂ©cĂ©dentes prĂ©sente ainsi deux significations solidaires : choix dâun prĂ©dicat jugĂ© stable pour constituer une classe dâĂ©quivalence malgrĂ© les variations possibles (les deux tiges sont « grandes ») et permanence de ce prĂ©dicat en un mĂȘme objet individuel (cette tige reste « grande »). La diffĂ©rence fondamentale entre ces identitĂ©s qualitatives et la conservation quantitative, ainsi, verrons-nous tout Ă lâheure, quâentre les renversabilitĂ©s et la rĂ©versibilitĂ©, est que les premiĂšres expriment essentiellement les caractĂšres des actions globales que le sujet exerce sur lâobjet, de mĂȘme que ceux de leurs schĂšmes dâassimilation (choisir deux tiges Ă©gales, les assimiler Ă une mĂȘme classe dâĂ©quivalence, les mettre en positions diffĂ©rentes sans se demander si les dĂ©passements en avant et en arriĂšre sont Ă©gaux, les remettre en congruence, etc.), tandis que les secondes (conservation et rĂ©versibilitĂ©), tout en comportant naturellement aussi des actions du sujet, portent sur les parties de lâobjet (parties dĂ©placĂ©es lors dâune modification de la forme ou grandeur des dĂ©calages lors du dĂ©passement dâune tige par rapport Ă une autre, etc.), ce qui implique ipso facto des quantifications, mĂȘme antĂ©rieures Ă toute mesure. Les quantifications ordinales se situent alors Ă mi-chemin des identitĂ©s qualitatives et des quantifications opĂ©ratoires, dâoĂč leur insuffisance Ă assurer les conservations (50 % des prĂ©sents sujets de 4-6 ans).
On comprend mieux en ce cas les analogies en mĂȘme temps que les diffĂ©rences profondes entre les arguments de quasi-conservation parfois employĂ©s Ă ce niveau de 4-5 ans et ceux bien connus des sujets de 8-9 ans qui parviennent Ă la conservation quantitative. Lâanalogie est naturellement le retour aux points de dĂ©part oĂč les tiges (ou leurs dessins) Ă©taient choisies Ă©gales par congruence ou juxtaposition latĂ©rale : « les deux la mĂȘme chose parce que jâai vu avant » (Mic). Mais ce retour peut avoir deux sens bien diffĂ©rents. Au niveau opĂ©ratoire, comme on y a insistĂ© en tant de chapitres de cet ouvrage, toute action de transfert (transfert dâune partie de lâobjet en cas de changement de forme, ou dĂ©placement total de lâobjet, comme dans le prĂ©sent cas) est comprise comme comportant nĂ©cessairement et solidairement un aspect additif ou positif Ă son point dâarrivĂ©e (adjonction de quelque chose, ou rapprochement dâun but, etc.) et un aspect soustractif ou nĂ©gatif Ă son point de dĂ©part (enlĂšvement dâune partie ou Ă©loignement du point dâorigine). Câest alors cette compensation nĂ©cessaire des affirmations et nĂ©gations ou des Ă©lĂ©ments positifs et nĂ©gatifs, qui assure la « commutabilité » ou conservation du tout formĂ© par les parties Ă©changĂ©es et qui rend compte du fait que les conservations et compensations puissent se constituer avant toute mesure, la balance des additions et soustractions reprĂ©sentant sans doute la forme la plus gĂ©nĂ©rale et la plus Ă©lĂ©mentaire de quantification non ordinale. Or, dans le cas de nos plus jeunes sujets lâaffirmation prime en tous les domaines et la nĂ©gation en demeure Ă cet Ă©tat rudimentaire de nĂ©gation pratique ou suppression des perturbations. Il en rĂ©sulte alors que les trois arguments employĂ©s par les sujets de 4-5 ans ont un sens bien diffĂ©rent des arguments correspondants des stades opĂ©ratoires et se rĂ©duisent tous trois Ă un retour au point de dĂ©part plus proche de la renversabilitĂȘ que de la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire.
Ă commencer par les apparences de compensations entre les dĂ©calages (voir par exemple Syl, Von ou Cec Ă la fin), il est clair quâil ne sâagit pas dâune Ă©galitĂ© mĂ©trique entre les dĂ©passements, qui est solidaire de la conservation quantitative 7, mais quâil y a lĂ essentiellement une indication fournie par le sujet sur ce quâil faut avancer ou reculer pour annuler le dĂ©calage et retrouver la congruence initiale ; autrement dit, on se trouve en prĂ©sence non pas dâune compensation quantitative, mais dâune compensation pratique, au sens des feedbacks, revenant Ă annuler les deux causes de perturbations par rapport Ă lâĂ©galitĂ© initiale.
Quant Ă ce retour comme tel au point de dĂ©part, on ne peut pas non plus lâassimiler Ă la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire, dont les opĂ©rateurs directs et inverses sont quantifiĂ©s ou quantifiables. La diffĂ©rence consiste en ce quâen ce cas il y a compensation ou annulation (T.Tâ1 = 0) de façon intrinsĂšque par composition des Ă©lĂ©ments additifs et soustractifs intĂ©rieurs Ă lâaction qui dĂ©place les parties de lâobjet, tandis que, dans la renversabilitĂ© dont procĂšdent ces retours, il intervient deux actions distinctes modifiant les objets du dehors et non pas encore une « addition  Ă soustraction » inversĂ©e en une « soustraction Ă addition » (voir le chap. XI, sect. I).
Enfin lâidentitĂ© (ces tiges sont les mĂȘmes que « je les ai vues avant », etc.) il va Ă©galement de soi quâil ne sâagit pas encore des « opĂ©rations identiques » (± 0) dâun groupement opĂ©ratoire, qui sont additives (« rien ĂŽtĂ© rien ajouté ») mais de lâidentitĂ© qualitative dont toute cette recherche multiplie les exemples, Ă commencer par les rĂ©actions si remarquables aux illusions perceptives.
En conclusion, ces rĂ©actions de quasi-conservation jointes au refus dâaccepter les observables perceptifs constituent un exemple particuliĂšrement riche et complexe de compensations insuffisantes entre les Ă©lĂ©ments positifs et nĂ©gatifs de lâaction, dâoĂč la situation permanente, sinon de contradiction manifeste, du moins dâĂ©quilibre instable donc de dĂ©sĂ©quilibre virtuel oĂč se trouvent ces sujets, dont les mĂȘmes arguments sont invoquĂ©s tour Ă tour en faveur ou en dĂ©faveur de la thĂšse quâils dĂ©fendent : « Ce nâest pas la mĂȘme chose grand maintenant, conclut ainsi Syl, parce que celle-lĂ est en bas et celle-lĂ en haut : câest la mĂȘme chose » ; ou encore Dar : « Non (ce nâest pas la mĂȘme grandeur)⊠Câest la mĂȘme chose⊠Câest plus grand ça : ça dĂ©passe un peu le trait. » Et pourtant nous nous refusons Ă croire quâon puisse faire dire Ă ces sujets ce que lâon veut : la vĂ©ritĂ© est que dĂ©jĂ en deçà de la structuration logique ou opĂ©ratoire, la recherche de lâĂ©quilibre ne demeure pas un vain mot, parce que les raisons de dĂ©sĂ©quilibre sâavĂšrent Ă ces niveaux bien plus profondes quâon ne pourrait lâimaginer au premier abord.
Section III. La conservation du débit 8
Si nombreuses quâaient Ă©tĂ© nos recherches sur les conservations, il y en a une que nous avions oubliĂ©e et que nous a rappelĂ© F. Halbwachs : celle du dĂ©bit, lors de lâĂ©coulement de lâeau passant dâun tube de plus grand diamĂštre Ă un tube plus Ă©troit ou lâinverse. En ce cas, pour que la mĂȘme quantitĂ© dâeau circule pendant un mĂȘme temps il faut et il suffit que la diminution de diamĂštre soit compensĂ©e par un accroissement de vitesse, sinon il y aurait contradictions, par exemple, Ă admettre un Ă©coulement normal dans de gros tubes sans quâil soit perturbĂ© par le passage de lâeau de lĂ en des tubes plus minces. Nous parlerons Ă cet Ă©gard de « dĂ©bit » plutĂŽt que de « flux » celui-ci Ă©tant en gĂ©nĂ©ral dĂ©fini relativement Ă une surface, tandis que le dĂ©bit nâest que la quantitĂ© rapportĂ©e Ă une unitĂ© de temps.
La technique consiste Ă fixer Ă un robinet A un tuyau de caoutchouc de longueur AB, puis Ă prolonger dâabord celui-ci par deux grands tubes de verre T successifs que nous nommerons T BC et T CD, le point C Ă©tant celui de la jointure entre BC et CD. On sâassure dâabord que le sujet comprend bien lâĂ©coulement intĂ©gral de lâeau de A Ă D. On propose ensuite de substituer Ă lâun des T un tube de verre t de mĂȘme longueur mais de diamĂštre sensiblement plus petit, donc dans lâordre T BC â t CD ou parfois t BC â T CD et lâon fait prĂ©voir ce qui va se passer, notamment quant Ă la vitesse dâĂ©coulement en t. Pour rendre celle-ci plus sensible on peut injecter en C de petites bulles dâair au moyen dâune seringue, mais les jeunes sujets croient souvent que la vitesse des bulles est indĂ©pendante de celle de lâeau. On passe ensuite aux constatations et Ă lâexplication de la vitesse en t, surtout si le sujet reconnaĂźt quâelle est supĂ©rieure Ă celle de T. On questionne aussi sur les quantitĂ©s dâeau et, pour mesurer le dĂ©bit, on demande Ă lâenfant dâindiquer oĂč lâon pourrait remplir un verre dâeau le plus rapidement, soit en C (sortie de T), soit en D (sortie de t). De plus, on peut mettre en position inclinĂ©e le premier des deux tubes (T ou t), en faisant prĂ©voir si la vitesse sera supĂ©rieure dans le tube penchĂ© ou dans lâhorizontal.
En une seconde partie de lâexpĂ©rience, on rappelle Ă lâenfant lâexistence des « bisses » en Valais ou canaux dâirrigation amenant lâeau dans les prĂ©s. Le « bisse » prĂ©sentĂ© comporte une conduite inclinĂ©e (1-2) suivie dâune partie horizontale (2-3) de mĂȘme largeur mais sensiblement plus profonde, ce qui compense la lenteur bien visible de lâeau sur cette distance 2-3. On pose les mĂȘmes questions que prĂ©cĂ©demment, puis, en fin dâinterrogation, on revient aux tubes T et t.
§ 7. Le stade I
Les rĂ©actions dâun niveau IA (4-5 ans) sont caractĂ©risĂ©es par un ensemble dâintuitions justes ou fausses, mais locales et non coordonnĂ©es :
Sol (5 ; 2) admet que les bulles « vont partout la mĂȘme chose fort » mais que lâeau va le plus vite Ă la sortie en D. Il nây a aucune conservation du dĂ©bit : « Il y a plus dâeau lĂ (T BC) quâici (t CD). » « Si on pique ici (seringue en C) elle irait plus vite lĂ (T BC, donc en amont) et lĂ (T CD, en aval). » Pour le bisse, lâeau va plus vite en 2-3 « parce quâelle tourne » (elle passe Ă lâhorizontale).
Vad (5 ; 4) : lâeau va partout Ă la mĂȘme vitesse, mais elle ne passe pas toute de T BC en t CD : « OĂč elle va aller alors ? â Dans le robinet (comme sâil y avait recul). »
Cec (5 ; 6) admet que lâeau en t CD « va plus lentement parce que câest plus petit » mais les bulles y avancent plus vite. En 1-2 « câest penchĂ©, ça va trĂšs vite alors » sans souci de ce que lâeau devient en 2-3. De mĂȘme : « Y a-t-il autant dâeau en t CD quâen T BC ? â Non, ici (C) et lĂ (t CD) ça devient toujours plus petit. »
On voit ainsi quâil nây a aucune conservation de la quantitĂ© dâeau en passant dâun tube Ă lâautre et que, comme Ă lâordinaire, le sujet demeure dâabord insensible aux contradictions qui en rĂ©sultent : il y a par exemple moins dâeau dans le petit tube que dans le gros, mais la mĂȘme vitesse (Sol et Vad) ou moins avec ralentissement parce que câest plus petit (Cec) mais sans aucun problĂšme quant Ă ce que devient lâexcĂ©dent qui ne passe pas ; etc. Les observables peuvent ĂȘtre dĂ©formĂ©s ou niĂ©s aussi bien que correctement constatĂ©s et la vitesse des bulles demeure indĂ©pendante de celle de lâeau (Cec) sauf si avec Sol on leur prĂȘte le pouvoir dâaccĂ©lĂ©rer lâeau (Sol).
Les sujets du niveau IB anticipent une conservation de la quantitĂ© dâeau et en gĂ©nĂ©ral un ralentissement du flux dans le tube mince sans voir quâil y a lĂ problĂšme, puis, au vu des faits, ils les acceptent ou les dĂ©forment selon divers compromis mettant alors en cause la conservation elle-mĂȘme :
Mur (6 ; 8) : « Si on rajoute T BC Ă AB ? â Il y a autant dâeau qui passe. â Et si on met T CD ? â Toujours autant et toujours un peu plus long. â Et t CD au lieu de T CD ? â Oui, mais ça passera plus longtemps (lentement) parce que t est plus fin. â (On le met.) â Plus vite ! â Pourquoi ? â Sais pas. Lâeau qui vient du gros pousse plus fort, alors ça va plus vite dans le petit. â Et il y a autant dâeau ? â Oui, t CD est plus long et fin, mais toujours la mĂȘme chose dâeau qui passe. â Il est plus long (on mesure) ? â Non, ce nâest pas plus long, câest plus fin. â Alors ? â Câest ici (T BC) quâil y a plus dâeau ! â (On met les bulles.) â Dans le gros, lâeau met lentement Ă passer. Si câest mince, ça va plus vite. » Elle met nĂ©anmoins le verre Ă remplir en C et non pas en D : « Ici (C) ça va plus vite. » Bisses : « Il y a plus dâeau qui passe en 2-3. En 1-2 il y a moins dâeau, donc câest plus long pour remplir (elle met le verre en 3). »
Dom (6 ; 10) prĂ©voit Ă©galement la mĂȘme quantitĂ© dâeau en t et en T et Ă la mĂȘme vitesse : « Comment va-t-elle faire pour passer ? â Elle fait plus arrondie (plus petit diamĂštre) parce que câest plus mince. â Câest plus mince parce que plus arrondi ? â LĂ (T BC) il y a beaucoup dâeau et lĂ (t CD) peu dâeau. â Alors ? â Je ne sais pas. » Le bisse : « Il y aura la mĂȘme chose dâeau partout ? â Non. LĂ (1-2) ça ira plus vite et lĂ (2-3) plus lentement. â Et pour remplir le verre ? â LĂ (3) parce quâil y a plus dâeau. â Mais tu dis que lĂ (1-2) ça va plus vite, ça nâirait pas plus vite en 2 ? â Je ne sais pas. »
Cat (6 ; 8) met le verre en D : « Il y a beaucoup plus dâeau mais ça va plus lentement. Non, il y a plus dâeau quand ça va vite. » Constatation : « Il y a beaucoup plus dâeau (en BC) quand il est gros, et ça va plus lentement. » Bisse : « Il y en a moins en 1-2. Il y a moins dâeau mais ça va plus vite. » Ă la fin : « Ăa va plus vite avec le petit et plus lentement avec le gros parce quâil y a plus dâeau dans le gros et moins dans le petit. »
Nic (6 ; 6). T BC et CD : « Il y a autant dâeau des deux cĂŽtĂ©s. â (T et t) ? â Lâeau est plus petite. Câest le petit tuyau qui fait lâeau plus petite » mais « à la mĂȘme vitesse ». Constatation : « Dans le gros ça va plus lentement et dans le petit plus vite » dâoĂč la prĂ©vision pour le bisse quâen 2-3 « il y a plus dâeau donc ça ira plus vite ».
Pac (6 ; 5), aprĂšs constatation : « En t il y a moins dâeau qui passe et ça va aller plus vite » mais dans la suite câest le contraire : plus vite « parce quâil y a plus dâeau ».
Pie (6 ; 2) prĂ©voit quâavec le tube mince cela ira plus lentement. Puis : « Je vois que comme câest plus petit ça va plus vite. â Seulement cette fois ou toujours ? â Seulement cette fois. » Le bisse : « En 1-2 elle va glisser vite. LĂ (2) elle va sâarrĂȘter un peu et sâil y en a beaucoup elle va continuer en coulant dessus. â OĂč câest plus vite ? â LĂ (1-2). â OĂč il y a le plus dâeau ? â Ici (2-3). â Et pour remplir vite le verre ? â LĂ (3). â Pourquoi ? â Il y a plus dâeau qui coule en mĂȘme temps Ă 3. Il y a peu dâeau lĂ (1-2) mais vite, alors il faut quâelle coule aprĂšs, alors câest plus vite Ă 3. »
Chacun de ces sujets prĂ©voit donc une conservation de lâeau en passant de T BC Ă T CD, ce qui est facile, et il en est le plus souvent de mĂȘme pour T et t, en supposant alors un ralentissement en t, sans voir quâalors il faudrait expliquer oĂč attend lâeau qui coule plus vite en T. Lorsquâune plus grande vitesse est constatĂ©e en t CD, le sujet ne sait plus alors comment sâen tirer, faute de coordination entre la quantitĂ© et lâunitĂ© de temps, donc faute de pouvoir construire la notion synthĂ©tique de « dĂ©bit ». Mur sâen tire en supposant t plus long, puis voyant quâil nâen est rien, abandonne la conservation : « Il y a plus dâeau en T BC. » Alors dĂ©butent de nouvelles contradictions : plus dâeau « met lentement Ă passer » comme sâil sâagissait de solides Ă transporter un Ă un. MĂȘme raisonnement chez Cat mais qui oscille entre « plus dâeau = plus lentement » et « plus dâeau = plus vite » (cf. aussi Pac). Pie en vient Ă croire que câest tantĂŽt lâun tantĂŽt lâautre et, pour le bisse, il sâen tire en pensant que le surplus dâeau en 1-2 passe « par-dessus » lâeau de 2-3.
§ 8. Les stades II et III
Avec le niveau IIA (7-8 ans) nous assistons Ă un dĂ©but de coordination qui nâassure pas encore la conservation de la quantitĂ© relative dâeau Ă©coulĂ©e, mais qui tend Ă expliquer pourquoi la vitesse augmente dans le tube mince. Cette nouvelle attitude se manifeste de deux maniĂšres : dâabord par le fait que la liaison entre la minceur et la vitesse prend une valeur causale (« parce que ») et nâest plus affaire de simple constatation lĂ©gale, et ensuite en ce que le sujet cherche un modĂšle explicatif dans la direction dâune compression de lâeau ou dâune diminution de son volume :
Ber (7 ; 3) avec T et t : « Lâeau passe plus vite parce que câest le petit tuyau, ça coulera plus vite (en t CD) parce que câest plus petit. » La raison en est que « lâeau se serre ici (t CD) elle se desserre ». Mais alors en BC « il y a moins dâeau et lĂ (CD) il y en a plus » : le verre doit donc ĂȘtre placĂ© en D pour ĂȘtre rempli plus vite.
Car (7 ; 5) dit de mĂȘme que « lĂ (BC) lâeau devient grosse et lĂ (t CD) ça doit devenir mince, et, parce que câest mince ça doit aller plus vite. â Pourquoi ? â Si on mettait les bulles, ça irait trĂšs vite (en t CD) et lĂ moins vite. Il faut que lâeau se fasse mince ». Pour ce qui est de la quantitĂ© dâeau, tantĂŽt Car pense quâ« il y en a plus dans le gros » et tantĂŽt plus en CD dâoĂč le verre Ă mettre en D.
Ryk (japonaise de 7 ; 8). MĂȘmes rĂ©actions : « Lâeau va devenir petite » en t et « ça ira trĂšs vite ».
Yor (8 ; 5) : « Lâeau sera mince et peut mieux passer » ; « ça va plus vite ou plus lentement quand on change de volume ».
Lyo (8 ; 7) : « Ăa ira plus vite (en t), il y a moins dâeau Ă la fois », ce qui est presque une dĂ©finition du dĂ©bit, « parce que le trou (diamĂštre) est plus petit que celui du gros ». Mais le verre doit ĂȘtre mis en C « parce quâil y a plus dâeau qui sortira Ă la fois ».
Luc (8 ; 10) prĂ©voit quâen t CD « ça ira un peu plus vite et ici (T BC) moins vite. Le premier est plus gros, le deuxiĂšme plus petit, ça raplatit lâeau et lâeau du premier pousse lâeau dans le deuxiĂšme tube ». Mais le verre est Ă mettre en C « parce que le premier (T BC) est plus grand et câest moins long pour remplir. Celui-lĂ (t CD) est plus petit et il faut plus longtemps pour remplir ».
Il y a donc dorĂ©navant un lien causal entre la minceur de t qui « serre » lâeau, lâamincit ou la « raplatit », de telle sorte quâelle « peut mieux passer » et coule alors plus vite. Mais bien que sa vitesse soit ainsi mise en relation avec son « volume » (Yor) ou avec le diamĂštre (le « trou » de Lyo), il nây a pas encore compensation ni donc conservation du dĂ©bit, dâoĂč les inĂ©galitĂ©s de temps prĂ©vues pour remplir le verre soit en C soit en D. Avec le niveau IIB la coordination esquissĂ©e en IIA sâaffirme davantage mais sans conduire encore Ă la conservation :
Ral (9 ; 2) prĂ©cise dâabord que « câest le mĂȘme nombre dâeau qui passe », puis, pour T et t, « câest plus mince et lâeau passe plus vite », de telle sorte quâil met dâabord le verre Ă remplir eu D, puis change dâidĂ©e et le remet quand mĂȘme en C « parce que câest plus gros ».
Ari (10 ; 11) parvient finalement Ă la solution mais aprĂšs tĂątonnements. Elle commence par penser quâen t « lâeau ne pourra plus passer autant⊠à C ça bloque » mais « ne comprenant pas » alors oĂč peut sâaccumuler lâeau en surplus, elle conclut quâ« il y a la mĂȘme quantitĂ© dâeau mais lĂ (T) ça va plus lentement et lĂ (t) plus vite. â OĂč mettre alors le verre ? â Câest la mĂȘme chose. Ici (fin de t) il y a plus de vitesse et moins dâeau et lĂ (fin de T) il y a moins de vitesse et plus dâeau (Ă la fois) ».
Au stade III enfin les vitesses sont prévues dÚs le départ et la coordination atteinte :
Lea (10 ; 9) : « En (t CD) elle ira plus vite quâen (T BC) parce quâil y a moins de place et le mĂȘme nombre dâeau, alors elle se dĂ©pĂȘchera pour sortir. â Il faut mettre le verre ici (C) ou lĂ (D) ? â Si on ne change pas le volume dâeau, ça revient au mĂȘme. â Mais ici (C au terme de T) câest plus gros ? â Non, parce quâil nây a pas plus dâeau. »
Cla (11 ; 3). T et t : « Ăa revient au mĂȘme. Ici (t) il y a un petit volume ; en T elle doit prendre la grande place et ça fait plus lentement⊠â Et pour le verre ? â Ăa reviendra au mĂȘme : lĂ il y a beaucoup dâeau mais ça va moins vite, et lĂ il y a moins dâeau et ça va plus vite. »
Den (12 ; 3) : « En t ça ira un peu plus vite parce que câest plus petit. Il faut un mĂȘme dĂ©bit dâeau pour un petit diamĂštre. â Et le verre ? â Câest la mĂȘme chose (en C et en D) : sâil y a le mĂȘme dĂ©bit ça revient au mĂȘme. » Choix entre t et T : « Si on les met cĂŽte Ă cĂŽte il y a la mĂȘme chose dâeau qui passe. â Et lâun penché ? â Ăa va mieux, non, je crois que câest la mĂȘme chose : pour finir câest la mĂȘme chose. »
DĂšs le niveau IIB on sent chez les sujets la recherche manifeste dâun invariant dâoĂč chez certains un recul apparent leur faisant croire, malgrĂ© les observables, Ă une vitesse uniforme mais en tant que succĂ©danĂ© du dĂ©bit. Chez dâautres, comme Ral et Ari câest la quantitĂ© dâeau quâil faut alors mettre en relation avec la vitesse en fonction inverse du diamĂštre. DâoĂč les anticipations et explications correctes du stade III, lâindice de la comprĂ©hension des compensations en jeu Ă©tant fourni par lâemplacement choisi pour le remplissage du verre, dont Den dit explicitement que « sâil y a le mĂȘme dĂ©bit, cela revient au mĂȘme » de le mettre en C ou en D. A noter que ces sujets Ă©vitent enfin (mais pas toujours immĂ©diatement) le piĂšge des tubes inclinĂ©s, renonçant Ă traiter lâeau des tuyaux comme des sphĂšres dĂ©valant sur une pente, puisque la vitesse en T dĂ©pend du dĂ©bit en t.
§ 9. Conclusion
Les cinq Ă©tapes que lâon vient de dĂ©crire sommairement nous mettent en prĂ©sence dâune conservation de nature cinĂ©matique et non plus simplement relative Ă des quantitĂ©s statiques. La question est alors dâĂ©tablir si nous y retrouvons un mĂ©canisme de compensation entre les additions et soustractions ou entre Ă©lĂ©ments positifs et nĂ©gatifs analogue Ă celui dont nous avons supposĂ© lâintervention dans les autres situations. Or câest bien le cas, mais Ă cette diffĂ©rence prĂšs quâen gĂ©nĂ©ral on prĂ©sente les tuyaux inĂ©gaux dans lâordre T â t et non pas t â T, de telle sorte que les jeunes sujets sâattendent Ă ce quâen t il y ait moins dâeau et une vitesse Ă©gale ou ralentie par rapport Ă T : il en rĂ©sulte une centration sur la soustraction et les Ă©lĂ©ments nĂ©gatifs et au terme du trajet, tandis que pour les modifications dâune boulette de pĂąte en saucisse ou un transvasement de liquides câest lâaugmentation apparente qui est centrĂ©e aux dĂ©pens de la soustraction prĂ©alable. Mais alors il est dâautant plus frappant de constater que cette diminution en quelque sorte imposĂ©e de quantitĂ© dâeau et de vitesse dâĂ©coulement nâest pas mise en relation avec les Ă©lĂ©ments positifs antĂ©rieurs, câest-Ă -dire ne fait pas problĂšme, alors que celui-ci nous paraĂźt Ă©vident (et le devient au niveau IIB) : oĂč passe, en effet, lâeau qui demeure en surplus au point C entre le gros tuyau T et le plus mince t ? Au niveau IA, le sujet fait appel Ă une sorte de recul, comme si les bulles agissaient en amont (Sol) ou si lâeau remontait au robinet (Vad), mais cela seulement si lâon pose la question. En IB celle-ci nâest pas davantage soulevĂ©e par le sujet. Au niveau IIA ce dernier reconnaissant que lâeau va plus vite en t ne saisit pas encore que cette accĂ©lĂ©ration assure la conservation de la quantitĂ© et suppose alors une sorte de compression du liquide (qui « se serre », etc.), hypothĂšse dont il se libĂšre au contraire dans les Ă©preuves de transvasements. Ce nâest quâau niveau IIB que le problĂšme est pris au sĂ©rieux : en C (bout du tuyau T) « ça bloque » Ă cause de la minceur de t, dit ainsi Ari, qui ajoute alors « je ne comprends pas », dâoĂč ensuite sa dĂ©couverte de la constance du dĂ©bit.
En un mot, le sujet qui, dĂšs le stade I, sâattend Ă une conservation de la quantitĂ© dâeau et des vitesses en passant de T â§Â t mais qui croit ensuite Ă une diminution des deux, lorsquâil constate le petit diamĂštre de t, ne met pas en relation cette soustraction avec les quantitĂ©s antĂ©rieures (en T) ; il ne se demande donc pas comment elle est possible ni ce quâelle signifie. Câest alors ce manque de coordination ou de compensation entre la soustraction et les valeurs positives prĂ©alables qui entraĂźne la non-conservation et les multiples contradictions du stade I. La conservation est au contraire en voie de constitution dĂšs que le sujet met en relation causale cette diminution du diamĂštre de r avec une augmentation de la vitesse considĂ©rĂ©e comme son rĂ©sultat nĂ©cessaire, puisque lâeau doit bien passer sans ĂȘtre « bloquĂ©e » (comme dit Ari) Ă lâentrĂ©e de t. Mais cette constitution est dâabord retardĂ©e par lâhypothĂšse trop ad hoc dâune compression de lâeau (niveau IIA), et la conservation nâest assurĂ©e quâavec la compensation exacte du rapetissement du diamĂštre et de lâaugmentation de la vitesse, autrement dit quand lâexcĂšs apparent dâeau en T sâĂ©coule en t pendant le mĂȘme temps : cette Ă©galitĂ© des durĂ©es dâĂ©coulement, condition nĂ©cessaire de la conservation du dĂ©bit, est en effet vĂ©rifiĂ©e par le remplissage Ă©quivalent du verre dâeau en C ou en D ou par la mise en place cĂŽte Ă cĂŽte que suppose Den pour les tubes T et t. Au total, câest donc bien, une fois de plus, la compensation prĂ©cise des additions et soustractions qui entraĂźne la conservation, dans la mesure oĂč lâĂ©coulement de tout le liquide (et non plus dâune partie seulement) de T en t est conçu comme un dĂ©placement gĂ©nĂ©ral et sans blocage sâaccompagnant alors nĂ©cessairement de « commutabilité ». En effet, on ne peut pas dire que la compensation entre la minceur du tube t et la vitesse de lâeau qui le parcourt est simplement une composition quantitative de deux variables qui se neutralisent, puisquâil nây a mesure ni de lâune ni de lâautre (pas plus dâailleurs quâentre longueur et largeur dans le cas des modifications de la forme dâune boulette, etc.) : la compensation ne devient assurĂ©e quâĂ partir du moment oĂč le sujet comprend que toute lâeau de T doit entrer en t, puisque lâeau de CD est issue de BC et mĂȘme de AB, et câest cette liaison, cinĂ©matique entre les points de dĂ©part et dâarrivĂ©e de lâĂ©coulement avec Ă©galisation entre les quantitĂ©s quittant A et celles aboutissant en D, qui assure simultanĂ©ment la compensation locale des diamĂštres et des vitesses et la conservation du dĂ©bit. Câest en quoi cette conservation cinĂ©matique est comparable Ă ce que nous ont montrĂ© les multiples faits relatifs Ă la conservation des longueurs.