Chapitre XI.
Contradiction et conservations des quantités
a
Section I. Contradiction et conservation des quantités continues 1
Nous savons depuis longtemps que les attitudes de non-conservation propres au stade prĂ©opĂ©ratoire sont sources de contradictions multiples et les belles Ă©tudes de Inhelder, Sinclair et Bovet sur lâapprentissage des conservations ont montrĂ© que les conflits entre indices non coordonnĂ©s sont encore plus nombreux et profonds que lâobservation simple ne lâavait montrĂ©. Dâautre part, il est de toute Ă©vidence que la conquĂȘte des conservations repose sur une compensation progressive des relations positives et nĂ©gatives (par exemple « plus haut Ă moins large = mĂȘme quantitĂ©), de telle sorte quâil semble nây avoir rien Ă dire de plus quant aux rapports entre ce problĂšme et notre hypothĂšse gĂ©nĂ©rale dâun dĂ©sĂ©quilibre initial dĂ» au primat des affirmations sur les nĂ©gations : les jeunes sujets dĂ©butent par les premiĂšres (« câest plus haut », « plus long », etc.) en nĂ©gligeant les aspects nĂ©gatifs qui permettraient les compensations et conduiraient aux conservations.
§ 1. La commutabilité
Mais tout cela nâest que constatations et, si lâon veut trouver la raison de ces dĂ©sĂ©quilibres de dĂ©part, il sâagit de dĂ©gager un mĂ©canisme Ă©lĂ©mentaire tel que le caractĂšre positif (ou additif) de lâaction entraĂźne une omission initialement systĂ©matique de son caractĂšre nĂ©gatif (ou soustractif). Or, on ne voit pas pourquoi ce serait le cas lorsquâil sâagit seulement de variations dimensionnelles, comme en longueur et en largeur, dont lâune est aussi perceptible que lâautre ; en revanche dans lâĂ©preuve du chapitre IX, section I (transfĂ©rer n jetons dâune collection A Ă une autre B et comprendre que la diffĂ©rence est alors de 2n), on aperçoit mieux pourquoi lâaction dâajouter n Ă©lĂ©ments Ă B ne sâaccompagne pas dâemblĂ©e de la considĂ©ration de les avoir enlevĂ©s Ă A, puisquâil sâagit de la mĂȘme action, dont le but est additif, ainsi que des mĂȘmes Ă©lĂ©ments simplement dĂ©placĂ©s, et quâen un dĂ©placement câest la nouvelle position des objets qui importe, et non pas le vide laissĂ© derriĂšre eux.
Ce quâil convient donc de trouver, pour expliquer les non-conservations initiales, câest un mĂ©canisme du mĂȘme genre, qui fasse primer les aspects positifs dâune seule et mĂȘme action fondamentale sur ses aspects nĂ©gatifs. Or, une telle action existe et joue un rĂŽle essentiel en toutes les questions de conservation : câest celle de dĂ©placer une partie de lâobjet par rapport Ă dâautres. Si lâon dĂ©finit la « commutabilité » comme une commutativitĂ© en un sens large, en disant sans plus que la somme (ou le produit) de deux Ă©lĂ©ments nâest pas modifiĂ©e lorsque lâon change leur relation de positions, il est clair quâun tel dĂ©placement des parties de lâobjet est commutable : dans la transformation dâune boulette en boudin, une partie A de pĂąte qui est au-dessus de B dans la forme sphĂ©rique passe devant B lorsquâon Ă©tire la boule en saucisse, mais leur somme reste la mĂȘme. Seulement, pour raisonner ainsi, il est nĂ©cessaire de se rappeler que si lâon ajoute de la substance dans la direction de la longueur on lâenlĂšve quelque part ailleurs et que, par consĂ©quent, le boudin nâest pas simplement « plus long » dâune quantitĂ© x, mais quâil est Ă©galement « moins quelque chose », donc moins â x par rapport Ă la forme antĂ©rieure. Câest alors cette soustraction qui Ă©chappe Ă lâattention du sujet pour des raisons semblables Ă celles qui lâempĂȘchent de comprendre la diffĂ©rence de 2n lorsquâon transfĂšre n jetons dâune collection Ă une autre. De mĂȘme, dans la non-conservation du nombre, le sujet pense que la quantitĂ© augmente si lâon allonge une suite dâĂ©lĂ©ments en les espaçant simplement : il ne voit pas alors que ce qui est une addition en longueur est en mĂȘme temps une soustraction se traduisant sous la forme dâespaces vides entre les Ă©lĂ©ments. Etc.
En un mot la source du dĂ©sĂ©quilibre qui est le propre des non-conservations nâest pas seulement Ă chercher dans la difficultĂ© de penser Ă deux modifications Ă la fois au vu du rĂ©sultat des actions : elle tient plus profondĂ©ment aux limitations de la prise de conscience de lâaction centrale elle-mĂȘme dont seul est retenu lâaspect positif liĂ© Ă son but (augmenter la longueur, etc.), tandis que lâaspect soustractif ou nĂ©gatif qui en est insĂ©parable nâest pas remarquĂ© puisquâil sâagit dâune seule et mĂȘme action et des mĂȘmes Ă©lĂ©ments modifiĂ©s par elle. En cette interprĂ©tation, câest donc la non-commutabilitĂ© qui fait obstacle Ă la conservation, tandis que celle-ci se constitue sitĂŽt que la « commutabilité » ou commutativitĂ© au sens large fournit une forme Ă©lĂ©mentaire de quantification en mĂȘme temps que de compensation antĂ©rieurement Ă toute mesure.
§ 2. Les non-conservations
On comprend mieux alors le premier rĂ©sultat des sondages exĂ©cutĂ©s en vue de dĂ©celer les sentiments Ă©ventuels de contradiction chez les sujets prĂ©opĂ©ratoires, en reprenant les questions habituelles mais en multipliant les transformations et les indices significatifs de sens contraires. Or, au niveau Ă©lĂ©mentaire de non-conservation, il nâa pas Ă©tĂ© possible de dĂ©celer le moindre indice dâune conscience de contradiction ou dâune modification des raisonnements sous lâinfluence dâun conflit rĂ©el, les sujets trouvant tout naturels des changements continuels de quantitĂ©s de matiĂšre et se bornant en cas dâimpasses Ă renoncer momentanĂ©ment Ă toute dĂ©cision :
Cri (5 ; 3), avec les boulettes de pĂąte, oscille entre les critĂšres « plus long » et « plus gros » comme indices de quantitĂ© supĂ©rieure. Pour deux boudins de longueurs inĂ©gales (Ă partir de bordes Ă©gales) il enlĂšve presque la moitiĂ© de la plus longue pour quâon ait « la mĂȘme chose Ă manger » et se dĂ©clare satisfait du rĂ©sultat : « Tu penses que oui ? â (Il regarde avec attention.) Non, toi, parce que câest plus gros. â Comment faire ? â Sais pas. « Puis il propose de les remettre (telles quelles) en boulettes : « Si tu les refais ce sera la mĂȘme chose ? â Oui. â Regarde tout ça sur la table (ce quâil a enlevĂ©). Ce sera la mĂȘme chose ? â Non, il manque encore ça, il faut le remettre. »
Lau (5 ; 3), avec les liquides, verse elle-mĂȘme en un bocal large et bas C et en un bocal moins large et plus Ă©levĂ© A1 deux quantitĂ©s jusquâau mĂȘme niveau pour avoir autant Ă boire : « Tu es sĂ»re ? â Bien sĂ»r parce quâon a mis la mĂȘme chose que pareil. » AprĂšs avoir versĂ© C en A2 (semblable Ă A1) elle constate des niveaux trĂšs inĂ©gaux, tandis quâelle avait anticipĂ© lâĂ©galitĂ©. Aucun Ă©tonnement : « Câest pas pareil, parce que ici (A1) on a mis moins », ce qui, comme la suite le montre, signifie non pas quâelle en a trop peu mis en A1 par rapport Ă C mais que les quantitĂ©s sont actuellement inĂ©gales. En effet, en prĂ©sence de B (mince et plus Ă©levĂ© que les A) elle remet les sirops aux mĂȘmes niveaux (avec tĂątonnement pour bien les ajuster) et dĂ©clare que câest « tout pareil. â Et si on verse (B et C) en (A1 et A2) ? â Comme le mien (prĂ©vision dâĂ©galitĂ©, comme prĂ©cĂ©demment). â Essaie. â Câest pas pareil, parce quâon a renversĂ©. â Et pourquoi ça change ? â Quand on verse le rouge (A2) il devient toujours plus petit et le vert (A1) toujours plus grand ».
De tels faits dâobservations, en accord avec dâinnombrables autres connus depuis longtemps, prĂ©sentent du point de vue de la contradiction une signification quâil est aujourdâhui possible dâadmettre avec quelque sĂ©curitĂ© depuis que les travaux expĂ©rimentaux dâapprentissage de B. Inhelder, H. Sinclair et M. Bovet ont montrĂ© la rĂ©sistance systĂ©matique des sujets de ce niveau Ă modifier leurs attitudes sous lâinfluence des indices ou des conflits utilisĂ©s en des prĂ©sentations mĂ©thodiques, et qui exercent au contraire une action aux niveaux intermĂ©diaires ultĂ©rieurs. En effet, le propre des infĂ©rences de ces sujets est de manquer de toute nĂ©cessitĂ©, tant dans lâinterprĂ©tation des actions exĂ©cutĂ©es que dans lâanticipation de leurs rĂ©sultats, de telle sorte que ni les dĂ©saccords entre les indices ni les dĂ©mentis infligĂ©s par les constatations nâaboutissent Ă des corrections stables, pas plus quâĂ un Ă©tonnement qui conduirait Ă leur recherche. La raison en est claire : les seules actions conçues par lâenfant consistent Ă ajouter ou Ă enlever, mais en tant quâactions indĂ©pendantes ou successives, et nullement en tant que pĂŽles indissociables dâun mĂȘme dĂ©placement changeant les formes ou les dimensions.
Câest ainsi que Cri interprĂšte les allongements comme des augmentations au sens dâadjonctions et, pour Ă©galiser les quantitĂ©s de matiĂšre de deux saucisses issues de boulettes semblables, il enlĂšve presque la moitiĂ© de la plus longue et est satisfait ; dĂ©trompĂ© il croit quâen remettant en boulettes ces quantitĂ©s inĂ©gales on retrouvera lâĂ©galitĂ© et il faut lui signaler ce quâil a enlevĂ© pour quâil songe Ă le rajouter. Pour Lau, avec les liquides, ces adjonctions et soustractions sont dues aux transvasements : le sirop rouge devient alors « plus petit » et le vert « toujours plus grand », sans que les dĂ©mentis de lâexpĂ©rience quant aux Ă©galitĂ©s prĂ©vues soient utilisĂ©s dans la suite des anticipations. En un mot il nây a pas de coordination entre les augmentations (longueur, etc.) et les diminutions (largeur, etc.) parce que les transformations ne sont pas conçues comme des dĂ©placements, comportant un effet Ă la fois additif et soustractif quant aux positions finales et initiales, mais comme dues Ă des actions sĂ©parĂ©es. Au contraire, lâarrivĂ©e Ă la conservation (et nous lâavons contrĂŽlĂ©e avec cette substance nommĂ©e siliputi qui permet de produire des filaments extrĂȘmement longs et minces) dĂ©bute en gĂ©nĂ©ral par cet argument fondamental quâ« on nâa rien ĂŽtĂ© ni ajouté » (contrairement donc Ă ce que croient les jeunes sujets), mais seulement changĂ© la forme, autrement dit dĂ©placĂ© les parties : Rao Ă 8 ans dĂ©clare ainsi Ă propos du poids comme de la substance du siliputi : câest toujours le mĂȘme « parce que câest Ă©talĂ©, câest tout⊠si on le resserre ça reviendrait au mĂȘme ». Etc. Les arguments de compensation sâensuivent alors, mais parce que dĂ©jĂ impliquĂ©s par la double face soustractive et additive du dĂ©placement.
§ 3. La renversabilitĂȘ
Un point Ă relever dans les rĂ©sultats obtenus est la prĂ©cocitĂ© des rĂ©actions de « renversabilité » ou retours empiriques au point de dĂ©part. Ce nâest dâailleurs pas une conduite primitive et les plus jeunes sujets ne pensent pas Ă ces retours possibles Ă lâĂ©galitĂ©, qui semblent aller de pair avec le dĂ©but des fonctions constituantes 2. On note cette rĂ©action chez Cri, mais sous une forme particuliĂšre, puisque, aprĂšs avoir enlevĂ© une grande partie de lâune des deux saucisses issues de boules Ă©gales, il croit possible de les remettre telles quelles en boule et de retrouver ainsi lâĂ©galitĂ© Ă laquelle il a fini par renoncer en modifiant ses boudins. Voici par contre un cas franc :
Her (5 ; 6) dit « vous lâagrandissez » quand on roule une boulette en saucisse, « on mange plus parce quâelle est plus grosse et plus large (= longue) » que lâautre boudin. « Et si je dois avoir la mĂȘme chose ? â Il faut (re)faire vite les boulettes. â Et si tu fais des saucisses ? â Oui, agrandir la mĂȘme chose. »
Mais il ne sâagit lĂ que de fonctions directes et inversĂ©es (et mĂȘme renversables dans les deux sens : retour du boudin Ă la boulette et retour Ă de nouvelles saucisses, mais « agrandies la mĂȘme chose »), dont chacune exprime une modification orientĂ©e en un sens, sans conservation faute de rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire. Nous avons toujours admis cette diffĂ©rence entre la rĂ©versibilitĂ© avec conservation et la renversabilitĂ© ne suffisant pas Ă assurer cette invariance quantitative, mais ce nâest, semble-t-il, que lâinterprĂ©tation prĂ©sentĂ©e ici qui permet de justifier cette distinction en opposant les changements non commutables (ajouter ou enlever) aux dĂ©placements commutables. En effet, dans le cas du dĂ©placement avec commutabilitĂ© dâune partie A de lâobjet par rapport Ă une partie B, si A est dĂ©placĂ© devant B, il y a allongement en vertu de cette nouvelle position, mais en mĂȘme temps il y a soustraction Ă lâendroit dont A sâest Ă©loignĂ©, dâoĂč un amincissement, etc. : lâopĂ©ration inverse, qui consiste Ă ramener A Ă sa place initiale, est alors Ă son tour simultanĂ©ment additive (remettre, donc ajouter A Ă ce point de dĂ©part) et soustractive (lâenlever de la nouvelle position quâil occupait en vertu du dĂ©placement direct). Il y a ainsi rĂ©versibilitĂ© entiĂšre, du fait que lâaddition-soustraction en un sens devient soustraction-addition dans lâautre sens, le premier de ces deux couples Ă©tant exactement annulĂ©, donc compensĂ©, par le second en vertu du dĂ©placement inverse. Le rĂŽle de lâaction extĂ©rieure du sujet se rĂ©duit alors Ă produire ces dĂ©placements en un sens puis dans lâautre, mais les additions et soustractions demeurent intĂ©rieures Ă lâobjet, en tant que rĂ©unions et dissociations de ses parties sans apports extĂ©rieurs. Dans le cas de la renversabilitĂ©, au contraire, lâaction additive dâallongement est conçue comme un « agrandissement » rĂ©el, avec augmentation des quantitĂ©s de matiĂšres, et celle-ci est due au pouvoir du sujet qui « roule », Ă©tire, etc., la pĂąte ou au pouvoir du rĂ©cipient qui augmente la hauteur de lâeau. Quant au retour empirique au point de dĂ©part (renversabilitĂ©), il sâagit alors dâune nouvelle action, Ă©galement extĂ©rieure Ă lâobjet, et qui diminue ou enlĂšve ce qui Ă©tait ajoutĂ© dans la premiĂšre : câest donc parce quâil sâagit de deux actions sĂ©parĂ©es, et surtout toutes deux de source extĂ©rieure Ă lâobjet (en tant que pouvoirs dâajouter ou dâenlever des quantitĂ©s qui nâappartenaient pas Ă lâobjet initial mais qui sont produites ou annulĂ©es par ces actions), que la renversabilitĂ© est irrĂ©ductible Ă lâopĂ©ration rĂ©versible et ne saurait conduire Ă la conservation. En effet, du point de vue logique, si ajouter ou enlever sont des actions sâexerçant sur lâobjet de lâextĂ©rieur, il sâagit alors de deux actions distinctes ne se compensant pas nĂ©cessairement, tandis que si les actions extĂ©rieures se rĂ©duisent Ă des dĂ©placements dans les deux sens de quantitĂ©s dĂ©jĂ englobĂ©es dans lâobjet, les additions et soustractions se compensent dĂšs chacun dâentre eux en tant que changements de positions intĂ©rieurs Ă lâobjet et le dĂ©placement inverse ne constitue que leur permutation avec Ă nouveau commutabilitĂ© nĂ©cessaire.
§ 4. Contre-épreuve
Si la renversabilitĂ© nâest ainsi, du point de vue du sujet, quâun retour Ă lâĂ©galitĂ© initiale Ă la suite dâaugmentations ou de diminutions quantitatives, on doit pouvoir provoquer lâillusion de telles Ă©galisations Ă partir dâinĂ©galitĂ©s rĂ©elles et reconnues telles. LâexpĂ©rience a consistĂ© Ă prĂ©senter dâabord deux verres semblables A1 et A2 mais avec des quantitĂ©s nettement inĂ©gales A1 > A2, puis Ă faire comparer les deux verres vides B (mince et Ă©levĂ©) et C (large et bas) en demandant sâils contiendront la mĂȘme chose, ce qui est en gĂ©nĂ©ral niĂ©. AprĂšs quoi on fait anticiper ce que donneront A1 en C et A2 en B. Comme les inĂ©galitĂ©s ont Ă©tĂ© choisies de maniĂšre Ă ĂȘtre compensĂ©es, on obtient en ce cas un mĂȘme niveau en B et en C et les jeunes sujets nâhĂ©sitent pas alors Ă en conclure quâil y a donc Ă©galitĂ© des quantitĂ©s, malgrĂ© les inĂ©galitĂ©s initiales, dont on vĂ©rifie quâils sâen souviennent bien :
Lof (5 ; 9) prĂ©voit que A2 en B conservera un niveau bas et que le niveau de A1 se retrouvera en C « parce que si on verse le sirop de (A1) il y aura toujours la mĂȘme chose ». AprĂšs quoi il constate lâĂ©galitĂ© de niveaux en B et C et conclut quâil y a autant Ă boire : « La mĂȘme chose. â Comment tu sais ? â Je regarde. » Si on reverse B et C en A1 et A2 on aura alors lâĂ©galitĂ© (il venait de rappeler quâauparavant lâun Ă©tait plus haut) : « Pourquoi ? â Parce que câest la mĂȘme chose ici et lĂ (B et C). â (On verse). â Celui-lĂ est plus haut. â Pourquoi ? â Je sais pas. »
Mic (5 ; 6). MĂȘmes rĂ©actions. Il rit en voyant que le sirop monte plus en B quâen A2 : « On en a rajoutĂ© du rouge ! â Mais puisquâon nâa rien rajoutĂ©, comment ça sera si on reverse en A1 et A2 ? â On aura la mĂȘme chose (dans les deux). »
Pas (5 ; 1) est, par contre, un cas intermĂ©diaire qui finit par ĂȘtre Ă©branlĂ©. Mais auparavant, tout en prĂ©voyant que le niveau de A2 monte en B et que celui de A1 baisse en C (ce quâon observe chez le quart des sujets de 5-6 ans sous forme de covariations sans compensations), il tire de lâĂ©galitĂ© des niveaux en B et C la conclusion quâil y a autant Ă boire et prĂ©voit quâil en sera de mĂȘme lorsquâon reversera en A1 et A2 ; puis, constatant quâon retrouve lâinĂ©galitĂ© initiale, il maintient nĂ©anmoins quâon a « la mĂȘme chose Ă boire (malgrĂ© A1 > A2) parce quâon a vu dans les autres (B et C) » ! Tout Ă la fin, cependant, il commence Ă comprendre : en B et C, on a « la mĂȘme hauteur. â Et si on boit ? â Ici moins et lĂ plus. â Comment tu sais ? â Parce quâil y a plus. â Mais tu dis que câest la mĂȘme hauteur, alors pourquoi plus ? â Parce que je vois avec mes yeux ».
On constate que, comme dans le cas de la renversabilitĂ©, une Ă©galitĂ© peut se constituer Ă partir dâinĂ©galitĂ©s (ou supposĂ©es telles) antĂ©rieures, mais ici plus paradoxalement en dĂ©pit des inĂ©galitĂ©s objectives reconnues au dĂ©part. Autant que les faits prĂ©cĂ©dents, ces rĂ©actions montrent donc en quoi les raisonnements de non-conservation (et des diffĂ©rences comme des Ă©galitĂ©s) tiennent Ă lâincomprĂ©hension de la commutabilitĂ© inhĂ©rente aux dĂ©placements, câest-Ă -dire du fait que ce qui sâajoute au terme de lâun deux Ă©quivaut Ă ce qui est enlevĂ© Ă son point de dĂ©part : en effet ce qui prime sans cesse en ces rĂ©actions est le point dâarrivĂ©e des actions (hauteur des niveaux) avec nĂ©gligence systĂ©matique des points de dĂ©part, quoique non oubliĂ©s en fait.
Section II. Correspondance itérative et contradiction 3
LâinterprĂ©tation des non-conservations que nous a suggĂ©rĂ©e le primat systĂ©matique initial des actions positives sur les nĂ©gatives est donc quâen modifiant la forme dâun objet (comme la boulette dâargile roulĂ©e en saucisse) le sujet se centre sur ce quâil ajoute dans une direction (la longueur) mais nĂ©glige le fait que cette addition implique la soustraction de la mĂȘme quantitĂ© en un point quelconque du mĂȘme objet en son Ă©tat antĂ©rieur. La conservation serait au contraire acquise une fois lâaddition et la soustraction comprises comme solidaires et mĂȘme indissociables : en ce cas la modification est conçue comme un simple dĂ©placement des parties de lâobjet, avec « commutabilité », câest-Ă -dire conservation de la somme indĂ©pendamment des emplacements (de mĂȘme que la commutativitĂ© la conserve indĂ©pendamment de leur ordre linĂ©aire : AB = BA).
§ 5. Position du problÚme
Un indice en faveur de cette hypothĂšse consisterait Ă provoquer une amĂ©lioration des conservations en favorisant la prise de connaissance des points de dĂ©part des Ă©lĂ©ments dĂ©placĂ©s. Câest ce que nous avions fait jadis avec un dispositif Ă rainures en Ă©ventail permettant de suivre le trajet de chaque jeton dâune rangĂ©e de dĂ©part plus espacĂ©e Ă une rangĂ©e dâarrivĂ©e plus serrĂ©e, ou lâinverse, mais avec un faible rĂ©sultat positif 4, sans doute parce que la permanence ou identitĂ© des jetons individuels est alors assurĂ©e par les rainures plus que par une action spĂ©cifique du sujet (sinon celle de faire glisser). Dans ce qui suit nous partirons au contraire dâune situation jadis Ă©tudiĂ©e avec B. Inhelder et oĂč lâaction mĂȘme de lâenfant favorise la conservation : mettre dâune main une perle dans un bocal et de lâautre une seconde perle dans un second bocal, dâoĂč dĂšs 5 ans une majoritĂ© de sujets pour affirmer que lâĂ©galitĂ© rĂ©sultant de cette correspondance se continuera indĂ©finiment : câest quâalors la conservation sâappuie sur un raisonnement rĂ©currentiel et sur une synthĂšse locale de lâinclusion (chaque couple ajoutĂ© aux prĂ©cĂ©dents en une classe de rang supĂ©rieur) et de lâordre (des actions rĂ©pĂ©tĂ©es), dâoĂč lâitĂ©ration numĂ©rique et sa rĂ©sistance chez de jeunes sujets de 5-7 ans qui nâont pas la conservation des mĂȘmes Ă©quivalences lorsquâils mettent en correspondance deux rangĂ©es Ă©gales de jetons sur la table et que lâon espace ou resserre lâune dâelles.
Le problĂšme que nous nous posons maintenant (et qui a dĂ©jĂ Ă©tĂ© Ă©tudiĂ© Ă dâautres points de vue par B. Inhelder, H. Sinclair et M. Bovet dans leurs recherches sur lâapprentissage 5) est dâĂ©tablir si, en dĂ©butant par cette procĂ©dure de correspondance itĂ©rative avec des billes, puis en les conduisant par couples Ă partir des rĂ©cipients ou bocaux initiaux jusque dans deux rangĂ©es de longueurs inĂ©gales placĂ©es sur une table (comme dans lâĂ©preuve ordinaire), on favorisera la conservation : en effet, partant des bocaux initiaux, le sujet voit alors bien quâil enlĂšve ou Ă©loigne les couples de ce point dâorigine pour les ajouter ailleurs ; cela peut donc lâaider Ă comprendre le lien nĂ©cessaire entre les aspects nĂ©gatifs (Ă©loignement du point de dĂ©part) et positifs (accĂšs et adjonction au point dâarrivĂ©e) de tout dĂ©placement, ce qui dans notre hypothĂšse conduirait Ă la « commutabilité » responsable de la conservation. Rappelons que nous appelons commutabilitĂ© une gĂ©nĂ©ralisation de la commutativitĂ© conservant comme elle la quantitĂ© totale indĂ©pendamment des positions. Dans la commutativitĂ© AB = BA il y a substitution rĂ©ciproque, donc changement de lâordre linĂ©aire. Dans la commutabilitĂ© il y a simplement changement de position de A par rapport Ă B, mais, dans la mesure oĂč A qui est ajoutĂ© Ă B en une position nouvelle est en mĂȘme temps considĂ©rĂ© comme simplement dĂ©placĂ© Ă partir dâune position antĂ©rieure quelconque, lâaddition en position finale devient solidaire dâune soustraction au dĂ©part, ce qui assure la conservation du tout A + B. En dâautres termes la commutabilitĂ© est une commutativitĂ© possible, mais sâen tenant Ă un dĂ©placement quelconque comme sâil sâagissait dâune substitution et dâun changement dâordre.
La technique consiste Ă prĂ©senter deux bocaux transparents cylindriques Ă©gaux A et Aâ ou le second B plus Ă©troit que le premier (A) et percĂ©s dâun trou Ă leur base, qui est dâabord bouchĂ© puis dĂ©bouchĂ©. Ces orifices donnent accĂšs Ă deux tuyaux transparents At et Aât environ 5 fois plus longs que les bocaux et Ă©galement pouvant ĂȘtre bouchĂ©s ou dĂ©bouchĂ©s. On dispose dâautre part de deux planchettes a et b comportant chacune 12 trous ou creux dans lesquels on peut placer 12 billes, mais qui sont resserrĂ©s sur les premiers deux tiers de la planchette en a et espacĂ©s sur toute la longueur en b. Lâinterrogation dĂ©bute par lâexpĂ©rience ordinaire de conservation : construction par lâenfant de deux rangĂ©es correspondantes de 12 billes posĂ©es sur la table et, aprĂšs acceptation de leur Ă©galitĂ©, resserrement de lâune des rangĂ©es : seuls les sujets rejetant alors sans hĂ©sitation la conservation de lâĂ©quivalence sont retenus pour la suite. On demande dâabord au sujet de prendre une bille dans chaque main et de les introduire simultanĂ©ment dans les bocaux A et Aâ (puis Ă©ventuellement A et B pour contrĂŽle) et on fait juger pĂ©riodiquement de leur Ă©galitĂ©, qui est en ce cas admise par tous les sujets. Les 12 et 12 billes ainsi placĂ©es, on dĂ©bouche les bocaux et les billes roulent deux par deux dans les deux tuyaux At et Atâ bouchĂ©s. Mais auparavant on demande lâanticipation du rĂ©sultat : lâĂ©galitĂ© est Ă nouveau prĂ©vue par tous et on la fait vĂ©rifier aprĂšs Ă©coulement. Cela fait, on dĂ©bouche les tuyaux et le sujet prend lui-mĂȘme de chaque main une bille de chaque tuyau pour placer lâune dans un creux en a et lâautre dans un creux de la seconde planchette b. Lorsque lâĂ©galitĂ© est alors niĂ©e, on commence par rappeler au sujet quâil lâadmettait dans les bocaux et les tuyaux et on lui demande sâil trouve « naturel » de la refuser sur les planchettes. AprĂšs avoir examinĂ© comment il rĂ©agit Ă cette contradiction, on peut changer les planchettes de position (= modifiĂ© en / \ ou | ou â€), en posant les mĂȘmes questions. On procĂšde surtout Ă un retour par couples de billes (une en chaque main) des planchettes a et b aux bocaux A et Aâ (sans naturellement passer cette fois par les tuyaux), mais en commençant par une prĂ©vision, et en continuant par lâaction avec jugements pĂ©riodiques sur cette Ă©galitĂ© rĂ©cupĂ©rĂ©e et questions sur les contradictions.
LâintĂ©rĂȘt de cette procĂ©dure est quâalors le tiers des sujets de 4-5 ans admet finalement la conservation en a et b (sur les planchettes parallĂšles avec rangĂ©es de longueurs inĂ©gales) ou lors de la reprise du prĂ©test (rangĂ©es de longueurs inĂ©gales sur la table), alors que dans lâexpĂ©rience ancienne des rainures disposĂ©es en Ă©ventail on nâobservait nullement une telle amĂ©lioration Ă ces Ăąges prĂ©coces.
§ 6. Premier type de réactions
DĂ©crivons dâabord les rĂ©actions les plus primitives dans lesquelles lâĂ©galitĂ© en A et Aâ nâentraĂźne en rien une Ă©quivalence sur les planchettes a et b lorsque celles-ci sont parallĂšles et quâalors la rangĂ©e la plus longue dĂ©passe lâautre quoique comportant le mĂȘme nombre de creux (Ă©valuation ordinale fondĂ©e sur lâordre des frontiĂšres terminales). Par contre lorsque les planchettes sont disposĂ©es obliquement sans parallĂ©lisme, ou perpendiculaires, ou encore si on les montre trop rapidement pour que le sujet puisse juger de lâemplacement exact des creux, lâĂ©galitĂ© est souvent prĂ©vue, et, sauf dans le dernier de ces cas, maintenue une fois ces billes posĂ©es :
Jan (5 ; 0) nie la conservation de lâĂ©quivalence lors du prĂ©test mais lâadmet dans les bocaux A et Aâ et mĂȘme A et B, ainsi que dans les tuyaux At et Aât. Quand on passe de lĂ aux planchettes a et b, Jan admet lâĂ©galitĂ© lorsquâelles sont obliques (et convergentes), mais la nie lorsquâelles sont parallĂšles : « Pas la mĂȘme chose parce quâil y a des petits trous ici (= rangĂ©e resserrĂ©e en a) et lĂ (rangĂ©e espacĂ©e en b) des grands. â Et si on les remet lĂ (bocaux A et Aâ) ? â Il y aura la mĂȘme chose. » On les met en A et Aâ et Jan maintient lâĂ©galitĂ©. « Et on va les mettre ici et lĂ (planchettes montrĂ©es rapidement puis perpendiculairement). Il y aura idem ? â Non. â Essaie. â (Il les place et pour justifier lâinĂ©galitĂ© les met de lui-mĂȘme en parallĂšle.) Non, parce que ici (a) il nây a pas de billes (espace terminal sans trous). â Tu trouves normal quâil y ait idem ici (A et Aâ) et pas lĂ (a et b) ? â Oui. â Pourquoi ? â Parce que ici (b) il y en avait plus. â DâoĂč on les a apportĂ©es ? â ⊠â Câest normal ? â Oui. â Les billes de A on les a mises lĂ (a) et celles de Aâ on les a mises lĂ (b) ? â Oui. â Et dans les bocaux il y avait la mĂȘme chose ? â Non (= premier essai de conciliation). â Mais avant tu disais que câest la mĂȘme chose ici et ici (A et Aâ) ? â Oui. â Et maintenant câest non ? â Parce que lĂ (a) il nây a pas de billes (le tiers sans trous). â Remets-les ici (A et Aâ). â (Il les replace par couples.) â Câest idem ou pas ? â Il y a toujours la mĂȘme chose ici (A) et ici (Aâ). â Et lĂ (a et b) ? â Non, parce que ici (a) il nây a pas de billes (dernier tiers). â Câest normal ? â Oui. â Ăa ne te gĂȘne pas queâŠ, etc. ? â Non. »
On voit quâen ces rĂ©actions initiales il nây a finalement aucun conflit Ă admettre lâĂ©galitĂ© en A et Aâ et lâinĂ©galitĂ© sur les planchettes, du moins parallĂšles et mĂȘme, dans la suite, lorsquâelles ne le sont pas (y compris perpendiculaires). Ce type de rĂ©actions sâobserve chez le sixiĂšme des sujets de 4-5 ans. Mais, pendant un court instant, Jan est pourtant gĂȘnĂ© par la contradiction et dĂ©cide alors quâen A et Aâ non plus il nây a pas Ă©galitĂ©. Seulement dĂšs la reprise des adjonctions par couples (une bille par main) il revient Ă lâĂ©galitĂ© en A et Aâ mais nâen continue pas moins Ă la nier sur les planchettes (et sans aucun progrĂšs lorsquâon reprend le prĂ©test).
§ 7. DeuxiÚme type
En un second type de rĂ©actions (la moitiĂ© des sujets de 4-5 ans), la contradiction est sentie, Ă©tant donnĂ© la force de lâĂ©galisation par couples en A et Aâ et la prĂ©gnance de lâinĂ©galitĂ© en a et b Ă cause de lâinĂ©galitĂ© des longueurs. La solution de lâenfant est alors de nier rĂ©troactivement lâĂ©galitĂ© en A et Aâ :
Pau (4 ; 9) est convaincu de lâĂ©galitĂ© en A et Aâ« parce quâil y a 3 et 3 », puis « parce quâil y a 5 et 5 », etc. Puis Ă©galement dans les tuyaux. Mais aprĂšs avoir cru un instant Ă lâĂ©quivalence en a et b, il regarde mieux les planchettes et la nie alors Ă©nergiquement, pour les mĂȘmes raisons que Jan. Lorsquâil remet les billes dans les bocaux A et Aâ (et pourtant Ă nouveau par couples), il conteste alors lâĂ©galitĂ© affirmĂ©e auparavant : « LĂ (Aâ) il y en a beaucoup et lĂ (A) peu. â Pourquoi ? â LĂ (Aâ) il y en a beaucoup parce que les billes viennent de lĂ (b) et lĂ (A) il y en a un petit peu parce que les billes viennent dâici (a). â Mais tout Ă lâheure tu mâas dit que A = Aâ ? â Câest faux : il y en a beaucoup ici (A) et peu lĂ (Aâ) parce que (mĂȘme argument). »
On voit que chez les sujets de ce second groupe (lorsquâils raisonnent comme Pau) le point dâorigine des billes commence Ă jouer un rĂŽle au point dâarrivĂ©e, ce qui est un dĂ©but de commutabilitĂ©. Mais, chose intĂ©ressante, elle joue dâabord en faveur de la conservation des non-Ă©quivalences et non pas des Ă©galitĂ©s puisque le parcours considĂ©rĂ© est celui de sens inverse ab â AAâ. Seulement en de nombreux cas, si lâenfant commence ainsi, il revient Ă lâĂ©galitĂ© A â Aâ dĂšs quâil se rappelle la correspondance par couples dans le remplissage de ces deux bocaux. Il nâen continue alors pas moins de refuser lâĂ©quivalence en a et b et retombe ainsi simplement dans les rĂ©actions du type de celles de Jan (sous § 6).
§ 8. TroisiÚme type
Avec les sujets dâun troisiĂšme groupe (le tiers des enfants de 4-5 ans) il y a par contre progrĂšs dans le sens de la conservation, mais cela par Ă©tapes :
Le cas le moins avancĂ© est celui de Mar (4 ; 8) qui dĂ©bute par une non-conservation nette dans le prĂ©test. Avec les bocaux A et Aâ, il accepte par contre lâĂ©quivalence parce que « avec les deux mains on fait comme ça (correspondance) ». Avec A et B il hĂ©site « parce que ici (A) on peut mettre plus que lĂ (B mince) », puis en agissant il se rallie. Dans les tuyaux At et Aât lâĂ©galitĂ© se conserve. Quant aux planchettes a et b il y a problĂšme. Lors de la prĂ©vision : « On aura idem (prĂ©sentation rapide) ? â Oui⊠Non⊠Oui parce quâon va avoir la mĂȘme chose (= les mĂȘmes ?) de billes. (Essai.) Celui-lĂ (a) il y a un petit peu et celui-lĂ (b) beaucoup. â Pourquoi ? â Parce que ici (le tiers de a) il nây a pas de trous. â Tu trouves normal que (rĂ©pĂ©tition des constatations antĂ©rieures sur A et Aâ, At et Aât) ? â Pas normal. â Comment tu expliques ? â Sais pas. â (On revient en A et Aâ) ? â Oui la mĂȘme chose. â (Transfert sur a et b.) La mĂȘme chose ? â Oui. â Comment tu sais ? â Je ne sais pas. Parce que⊠non je ne sais pas (explique). » Reprise du prĂ©test : rĂ©ussite « parce que câest la mĂȘme grandeur, mais celui-lĂ est ici, celui-lĂ ici, etc. ». Il montre la correspondance terme Ă terme avec les doigts malgrĂ© les diffĂ©rences de positions des Ă©lĂ©ments et de longueur des rangĂ©es !
Fio (4 ; 9) manque le prĂ©test, mais admet lâĂ©galitĂ© en A et Aâ et en A et B « parce que je prends une bille (dans chaque main) et je les mets dans les deux ». Lorsque lâon montre les planchettes rapidement, il anticipe la conservation de ces Ă©galitĂ©s, mais aprĂšs les mises en place il les conteste dâabord, et brusquement se rallie « parce que jâai mieux regardé ». Le retour au prĂ©test marque Ă©galement une rĂ©ussite, mais sans davantage dâexplications.
Bea (5 ; 0). MĂȘmes rĂ©actions dâun bout Ă lâautre, sauf que, quand elle dĂ©couvre lâĂ©quivalence en a et en b, elle ne se rĂ©fĂšre pas plus que Fio Ă A et Aâ mais Ă ce qui dâhabitude motive les non-conservations : câest la mĂȘme chose « parce que lĂ (a) câest plus mince, on ne peut enfiler le doigt (entre deux billes) et lĂ (b) on peut ».
Gim (4 ; 9) par contre justifie lâĂ©galitĂ© sur les planchettes (dâabord contestĂ©e) « parce quâon prend deux (Ă la fois Ă la sortie des tuyaux At et Aât) ».
Hag (4 ; 5) : Ă©galitĂ© en a et b « parce quâil y a lĂ et lĂ (A et Aâ) la mĂȘme chose ».
Dus (4 ; 11) de mĂȘme « parce que dans les tuyaux ça fait la mĂȘme chose », et alors en a et b : « Ăa fait la mĂȘme chose de billes, mais pas la mĂȘme grandeur (il montre les longueurs). »
Tom (5 ; 4) « parce quâil y a la mĂȘme chose lĂ (A et Aâ) et lĂ (a et b) ». RĂ©ussite Ă©galement lors de la reprise du prĂ©test, comme chez tous les sujets de ce groupe.
§ 9. Conclusion
Ces rĂ©sultats sont remarquables pour des enfants de 4 et 5 ans et montrent Ă lâĂ©vidence que, quand il y a centration sur les dĂ©placements des Ă©lĂ©ments, en fonction des actions elles-mĂȘmes du sujet et non pas seulement du dispositif (cf. les rainures de lâancienne expĂ©rience), la conservation en est favorisĂ©e. Certes, il intervient ici un type particulier dâactions qui est comme tel source dâĂ©quivalence (la correspondance par couples au moyen des deux mains Ă la fois), mais quand cette mise en correspondance joue sur les planchettes seules elle ne suffit nullement (pas plus parfois quâavec les bocaux inĂ©gaux A et B) et les deux tiers des sujets y demeurent mĂȘme insensibles (§ 6 et 7) malgrĂ© le trajet des AAâ aux tuyaux At Aât et de lĂ aux planchettes. Ce qui est nouveau, avec ce dernier tiers des sujets, câest donc bien quâen plus des correspondances bimanuelles intervient la considĂ©ration des trajets, en tant que les Ă©lĂ©ments parvenant en a et en b sont conçus en mĂȘme temps comme Ă©manant dâune source oĂč ils Ă©taient en situation dâĂ©galitĂ©. Au contraire les sujets des deux premiers groupes ne relient pas ces Ă©tats dâarrivĂ©e aux Ă©tats de dĂ©part, ou, quand ils commencent Ă le faire, câest dans le mauvais sens, en contestant alors les Ă©galitĂ©s du dĂ©but. Or, relier les arrivĂ©es aux Ă©tats initiaux, dans le sens du dĂ©placement, câest comprendre quâune adjonction Ă lâarrivĂ©e ne peut rĂ©sulter que dâun dĂ©part Ă lâorigine, cette solidaritĂ© nĂ©cessaire Ă©tant alors ce qui assure la « commutabilité ». Le fait quâune telle solidaritĂ© entre Ă©lĂ©ments positifs (arrivĂ©es) et nĂ©gatifs (dĂ©parts) porte sur des couples dĂ©jĂ correspondants la renforce certes 6 et explique son caractĂšre prĂ©coce en opposition avec les liaisons entre Ă©lĂ©ments simples (dĂ©placement de chaque Ă©lĂ©ment individuel dans les Ă©preuves ordinaires ou dans celle des rainures), mais, rĂ©pĂ©tons-le, cette correspondance par couples dus Ă des actions Ă deux mains ne suffirait pas Ă elle seule dans le cas des planchettes sans la considĂ©ration des trajets AAâ, At Aât et ab, mĂȘme si ces trajets sont ceux de couples et non pas dâindividus isolĂ©s.
En un mot, ni la correspondance itĂ©rative ni la matĂ©rialisation des trajets ne parviennent sĂ©parĂ©ment Ă favoriser la conservation par commutabilitĂ©, mais leur rĂ©union y aboutit parce que chacun de ces deux facteurs oblige Ă sa façon Ă centrer lâattention sur les dĂ©parts des billes et pas seulement sur les arrivĂ©es. Câest en quoi les rĂ©sultats de cette expĂ©rience constituent non pas la vĂ©rification, mais un indice favorable parmi dâautres Ă lâappui de lâhypothĂšse rappelĂ©e au dĂ©but de cette section.