Chapitre VIII 1.
Contradictions issues des fausses symĂ©tries de l’inclusion 2 a

On sait assez qu’aux niveaux prĂ©opĂ©ratoires une inclusion est souvent conçue comme symĂ©trique : en un ensemble de carrĂ©s bleus et de ronds rouges ou bleus, nous avions vu jadis avec B. Inhelder combien forte Ă©tait la tendance Ă  4-5 ans et parfois au-delĂ  Ă  conclure de « tous ces carrĂ©s sont bleus » la consĂ©quence que « tous les bleus sont carrĂ©s ». Ce phĂ©nomĂšne est intĂ©ressant pour l’étude de la contradiction, car il est probable (mais il faudra y revenir plus loin) qu’il tient Ă  un dĂ©sĂ©quilibre entre les affirmations et les nĂ©gations, les premiĂšres ayant plus de « poids » que les secondes, d’oĂč un manque de compensation entre elles. En effet, de ce que « tous les carrĂ©s sont bleus » il rĂ©sulte une liaison trĂšs prĂ©gnante entre carrĂ© et bleu, de sorte que les bleus non carrĂ©s sont nĂ©gligĂ©s et pour ainsi dire refoulĂ©s au profit de cette liaison conçue comme affirmative dans les deux sens.

Dans ce qui suit on Ă©tudiera deux sortes de contradictions que l’on peut tirer d’un tel processus. La premiĂšre se situera au niveau des actions mĂȘmes de l’enfant. Soit cinq cubes rouges dont le sujet constate qu’ils contiennent tous un grelot et quelques non rouges qu’il ne touche pas mais dont certains en contiennent Ă©galement tandis que d’autres n’en renferment pas. MalgrĂ© ces informations incomplĂštes on demande Ă  l’enfant de construire la rangĂ©e des rouges, d’abord sans les voir et ensuite en les regardant : comme les jeunes sujets infĂšrent des donnĂ©es que tous les cubes Ă  grelots sont rouges, ils construisent sous un cache une rangĂ©e contenant plus de cubes que les rouges et sont ensuite surpris de constater que la rangĂ©e visible des rouges est moins longue que la prĂ©cĂ©dente. Il y a donc lĂ  un cas simple de contradiction de type I oĂč une mĂȘme action (jugĂ©e telle par le sujet) semble conduire Ă  des rĂ©sultats diffĂ©rents, et il vaut la peine de l’analyser.

Mais on pourra Ă©galement utiliser cette situation pour examiner les relations entre deux Ă©noncĂ©s : celui que le sujet formule au dĂ©but de l’expĂ©rience lorsqu’il pense ne rien pouvoir dire des cubes non rouges (qu’on ne lui laisse donc pas secouer), et celui qui rĂ©sume ce qu’il tire Ă  tort de ses essais sous l’écran : qu’aucun de ces cubes surajoutĂ©s ne contient de grelot. Ce sera pour nous l’occasion de comparer le rĂŽle des contradictions entre Ă©noncĂ©s Ă  celui du dĂ©sĂ©quilibre des actions. Il est vrai que ces diverses questions sont doublement captieuses : d’abord parce que le sujet sait seulement que les cubes non rouges pourraient ou non contenir quelques grelots, et ensuite parce que la rangĂ©e des rouges sous Ă©cran ne peut pas ĂȘtre construite Ă  coup sĂ»r. Mais l’intĂ©rĂȘt de cette mise en relation entre donnĂ©es incomplĂštes et simples possibilitĂ©s est qu’elle est dĂ©jĂ  parfaitement dominĂ©e par la majoritĂ© des sujets de 7 ans : il est donc instructif de chercher comment ils en arrivent Ă  ce succĂšs et ce qui l’empĂȘche auparavant.

Technique. — On dispose de 11 cubes de carton, dont 5 rouges, 3 jaunes et 3 bleus. On donne au sujet les 5 rouges un Ă  un en lui demandant de vĂ©rifier s’il contient un grelot ou non. AprĂšs rĂ©ponses affirmatives, on montre les 6 autres cubes en interdisant de les secouer mais en prĂ©cisant que certains d’entre eux ont « peut-ĂȘtre » un grelot, et « peut-ĂȘtre que non ». En fait un seul jaune et un seul bleu contiennent des grelots. On place ensuite l’ensemble de ces cubes derriĂšre un Ă©cran, en rĂ©pĂ©tant les donnĂ©es et on demande si l’on sait ce qu’il y a dans les jaunes et les bleus : la rĂ©ponse est toujours nĂ©gative. On place alors dans la main de l’enfant un cube sans grelot en disant : « Si tu es sĂ»r qu’il est rouge mets-le dans cette boĂźte (un tube de carton pouvant contenir juste 7 cubes alignĂ©s) sinon rends-le-moi (toujours derriĂšre l’écran). » On donne ensuite un cube Ă  grelot, puis tous les autres au hasard. On rĂ©pĂšte chaque fois la consigne en demandant au sujet les raisons de ses choix (il importe naturellement que le sujet ait bien compris qu’on lui demande de construire la sĂ©rie des « rouges » et non pas des cubes Ă  grelots bien qu’en fait les jeunes sujets identifient ces deux catĂ©gories). La sĂ©rie terminĂ©e, on fait rĂ©sumer Ă  l’enfant ce qu’il a fait, on lui demande s’il croit avoir rĂ©ussi et comment sont les cubes jaunes et bleus.

La rĂ©ponse des sujets des niveaux IA et IB Ă©tant qu’ils sont tous vides, on fait confronter les deux Ă©noncĂ©s, celui du dĂ©but (« on ne sait pas ») et l’actuel (« ils n’ont pas de grelots ») en demandant si l’on peut dire les deux ou lequel est juste. AprĂšs quoi on demande s’il reste de la place dans le tube en carton sous Ă©cran. Le sujet ayant constatĂ© qu’il est bien rempli (s’il a mis les 7 cubes Ă  grelot), on en sort les cubes sans les montrer puis on place les 11 cubes devant l’enfant, sans Ă©cran, en lui demandant de mettre Ă  nouveau les rouges dans la boĂźte de carton. On fait alors constater que le tube n’est pas plein et on demande pourquoi.

Si le sujet ne comprend pas qu’il a mis sous l’écran des tubes Ă  grelots non rouges dans le tube de carton, on recommence les deux classements, sous Ă©cran, puis visible, et on repose les mĂȘmes questions, en ajoutant au besoin : « Est-ce possible que tu as mis dans le tube sans les voir des jaunes ou des bleus qui avaient un grelot ? »

Chez les sujets qui rĂ©agissent correctement dĂšs les dĂ©buts (stade II), l’interrogation est naturellement autre, et l’on n’a mĂȘme pas besoin d’une comparaison des espaces occupĂ©s, mais on demande si la rĂ©ussite est possible et pourquoi oui ou non, et quelle est la meilleure maniĂšre de se rapprocher de la solution (ne mettre que 5 cubes, ou un Ă  grelot sur deux, etc.).

À la fin des interrogations on a souvent soumis le sujet Ă  des Ă©preuves de quantification de l’inclusion : en un bouquet de fleurs B, contenant une moitiĂ© de marguerites (A) y a-t-il plus de marguerites ou de fleurs, donc A < B ? Ou le sujet ne compare-t-il alors les A qu’aux A’, c’est-Ă -dire Ă  A = B − A ? Il peut ĂȘtre intĂ©ressant Ă©galement de lui faire passer une Ă©preuve d’intersection de classes.

§ 1. Le niveau IA

Voici des exemples :

Val (4 ; 9). AprĂšs manipulation des rouges on place le tout derriĂšre l’écran : « Qu’est-ce qu’il y a lĂ  derriĂšre ? — Les rouges, les bleus et les jaunes. — Tu sais si les bleus et les jaunes ont une clochette ? — Non. » Elle met les 7 cubes Ă  grelot derriĂšre l’écran. « Tu devais mettre quoi ? — Les rouges. — Et comment tu savais qu’ils Ă©taient rouges ? — Parce qu’il y avait un petit bruit dans les plots. — Et les jaunes et les bleus ? — Il n’y a rien. — Mais tu m’as dit que tu ne savais pas et maintenant tu dis qu’il n’y a rien ? — Ils sont vides. » Puis elle constate que dans le tube il n’y a plus de place. On passe Ă  la sĂ©rie visible : elle met les 5 rouges. « Il y a de la place maintenant ? — Oui. — Et avant quand c’était caché ? — Oui, il y avait de la place. — SĂ»re ? — Oui. » On recommence en caché : « Il y a de la place ? — Non. — Et comme ça (les 5 rouges visibles) ? — Oui. — C’est normal ? — C’est drĂŽle. — Tu crois qu’il peut y avoir des bleus et des jaunes qui ont une clochette ? — Non. — Comment tu es sĂ»re ? — Parce que c’est pas des rouges ! » Il faut alors qu’on secoue devant elle une jaune Ă  grelot pour qu’elle admette que les rouges ne sont pas seules Ă  en contenir.

Pas (5 ; 6). DerriĂšre l’écran : « Ils ont tous un grelot ? — Non. — Les jaunes et bleus on peut savoir ? — Non. » Il cherche Ă  remplir le tube de rouges et Ă©carte un cube sans grelot, etc., pour en retenir sept autres. « Comment tu as su qu’ils Ă©taient rouges ? — Parce qu’il y avait la cloche. — Et les jaunes et bleus, il y a une cloche ou tu ne sais pas ? — Il n’y en a pas. — Tout Ă  l’heure tu m’as dit qu’on ne peut pas savoir et maintenant tu dis qu’ils sont vides, c’est juste ? — Oui. — (On rĂ©pĂšte.) C’est juste ? — Non. — Alors qu’est-ce qu’il faut dire ? —   » Il constate que le tube entier est occupĂ© puis, en sĂ©rie visible, il remarque spontanĂ©ment qu’il en manque. « Comment ça se fait ? — Ça ne prenait pas toute la place avant. » Mais il n’y croit qu’à moitiĂ© et dit « Hum ! » quand on lui demande de recommencer. Il refait les deux sĂ©ries : « Pourquoi plus long ici (Ă©cran) ? — Parce qu’ils sont dans cette boĂźte. — Ce serait possible qu’il y ait des jaunes et des bleus avec ? — Non. — SĂ»r ? — Oui. »

Lau (5 ; 6) dit qu’avant la sĂ©rie sous Ă©cran on ne pouvait pas savoir ce que contiennent les jaunes et les bleus, mais que maintenant c’est juste de dire qu’ils sont vides, « parce que je les ai secouĂ©s » derriĂšre l’écran comme si cela prouvait quelque chose pour tous. Sinon mĂȘmes rĂ©actions.

StĂ© (5 ; 8) aprĂšs avoir secouĂ© tous les rouges : « Et les jaunes et les bleus, tu sais ce qu’il y a dedans ? — Non, il n’y en a pas (de grelot). — Et les rouges ? — Il y en a. — Comment tu sais que dans les autres il n’y en a pas ? — Parce que je savais, parce que je n’ai pas essayĂ©. — Et sans essayer tu sais ? — Oui, je sais. » AprĂšs quoi il admet naturellement que le tube sous Ă©cran ne contient que des rouges « parce que j’ai secouĂ© un par un », et les autres on ne savait pas, mais maintenant on sait qu’ils sont vides « parce qu’ils ne font pas de bruit (sous l’écran) 
 parce que si je les secoue et que ça ne fait pas de bruit, c’est comme ça que je m’en rappelle (= que je le sais). — Mais avant tu ne savais pas ? — Je le savais quand mĂȘme ! » Il reconnaĂźt la diffĂ©rence des places occupĂ©es mais nie Ă©nergiquement qu’il ait pu y avoir des jaunes ou bleus dans le tube sous Ă©cran.

Gro (6 ; 11) commence par admettre que les jaunes et les bleus « ont peut-ĂȘtre » des grelots, mais dĂšs la sĂ©rie sous Ă©cran il renonce Ă  cette idĂ©e : « Ils sont vides. « Quant aux espaces inĂ©gaux, il les attribue au fait que les cubes sont plus ou moins serrĂ©s. « C’étaient les mĂȘmes plots qui prenaient plus de place ? — Oui. »

Gab (6 ; 4) dit qu’on ne peut pas savoir le contenu des jaunes et des bleus, puis aprĂšs classement sous l’écran : « Ils n’avaient pas de cloches. « Espaces inĂ©gaux : « On a enlevĂ© des plots. » On recommence : mĂȘmes rĂ©actions. Échec Ă  l’épreuve d’inclusion.

Fid (7 ; 6), malgrĂ© son Ăąge (mais c’est le seul aprĂšs 6 ans), donne encore les mĂȘmes rĂ©actions. Lors des deux Ă©noncĂ©s contradictoires : « Oui, on pouvait savoir : les rouges en avaient et les jaunes et les bleus n’en avaient pas. » Espaces inĂ©gaux : pas de solution mais il croit impossible qu’il ait placĂ© sous Ă©cran des jaunes et des bleus. Échec Ă  l’inclusion.

La consigne donnĂ©e Ă  l’enfant concernant les cubes jaunes et bleus le met en prĂ©sence de deux difficultĂ©s. La premiĂšre est naturellement qu’en empĂȘchant le sujet de soupeser ces cubes et en lui disant seulement que « peut-ĂȘtre il y en a qui ont un grelot peut-ĂȘtre pas », on l’empĂȘche de rien affirmer au dĂ©part Ă  leur sujet, tandis que l’action de soupeser un Ă  un les rouges crĂ©e une liaison prĂ©gnante entre le rouge et les grelots. Or, les faits semblent montrer que le besoin d’affirmation ou de dĂ©cision tend Ă  ce niveau Ă  l’emporter sur cette suspension de jugement qu’implique le « peut-ĂȘtre ». Par exemple, StĂ© s’y refuse carrĂ©ment et traduit la consigne en « non, il n’y en a pas (de grelot) » en donnant comme argument « je savais parce que je n’ai pas essayé », ce qui signifie sans doute « parce que ce n’était pas la peine d’essayer » ; et, lorsque les essais sous Ă©cran le confirment en son idĂ©e, il ajoute « Je savais quand mĂȘme ! » Un autre sujet (non citĂ©) dit d’emblĂ©e Ă  propos de la consigne : « Je ne sais pas un petit peu, mais je sais un petit peu ! », ce qui traduit la mĂȘme attitude en termes simplement plus prudents.

La seconde difficultĂ© est que la consigne laisse indĂ©terminĂ©e l’extension du « peut-ĂȘtre il y en a qui ont un grelot, peut-ĂȘtre pas », sans spĂ©cifier s’il s’agit de « tous ou aucun » ou de « quelques-uns oui, quelques-uns non ». Or la mĂȘme tendance Ă  l’affirmation, ou sinon l’affirmation la plus simple, s’orientera en ce cas vers le « tous ou aucun ». Le sujet Cal, que nous citerons au paragraphe 2 et qui est encore presque du niveau IA, traduit d’abord la consigne en « peut-ĂȘtre ils en ont tous, peut-ĂȘtre qu’ils n’en ont pas », et cette alternative en tout ou rien est sans doute l’idĂ©e implicite dominante chez ces sujets.

Il va alors de soi que, dĂ©couvrant sous Ă©cran la prĂ©sence de cubes sans grelots, alors que tous les rouges en ont, les deux manifestations que nous venons d’attribuer Ă  des tendances Ă  l’affirmation vont pousser l’enfant Ă  cette conclusion immĂ©diate que seuls les cubes rouges ont un grelot : le simple fait qu’il y ait des cubes sans grelot prouve donc simultanĂ©ment Ă  leurs yeux qu’il s’agit de jaunes ou de bleus et que tous les jaunes et les bleus sont privĂ©s de grelot. Il n’y a donc rien de contradictoire pour eux Ă  admettre qu’avant ces essais on ne pouvait pas ĂȘtre certain, mais que, dĂšs les premiers sondages, on peut gĂ©nĂ©raliser Ă  « tous » les jaunes et les bleus, si la question se pose en termes de « tous ou aucun ». Nous avons ici un exemple particuliĂšrement instructif des raisons psychologiques de la difficultĂ© bien connue aux niveaux prĂ©opĂ©ratoires du rĂ©glage du « tous » et du « quelques ».

Quant Ă  la seconde contradiction, qui est celle de la diffĂ©rence de longueur des rangĂ©es placĂ©es dans la boĂźte sous Ă©cran ou de façon visible, l’insensibilitĂ© des sujets Ă  son Ă©gard tient Ă  des raisons analogues. Il ne s’agit pas simplement d’un dĂ©saccord entre une anticipation (mĂȘme longueur) et un fait qui la dĂ©ment : le sujet se trouve en prĂ©sence d’une situation plus profonde au point de vue des formes Ă©lĂ©mentaires de contradictions, et qui est celle d’une mĂȘme action, ou jugĂ©e telle par l’enfant, qui conduit Ă  des rĂ©sultats diffĂ©rents, puisque la sĂ©rie construite par lui est plus longue sous l’écran qu’à vue alors qu’il croit avoir placĂ© les mĂȘmes cubes rouges dans les deux cas. Il est ainsi normal que le sujet commence par nier cette diffĂ©rence (Val et Pas au dĂ©but) ou qu’il l’attribue Ă  des Ă©lĂ©ments qu’on aurait enlevĂ©s ou plus ou moins serrĂ©s. Autrement dit, indĂ©pendamment des raisons prĂ©cĂ©dentes qui lui font exclure la possibilitĂ© d’avoir mis des jaunes ou des bleus dans le tube sous Ă©cran, le sujet est portĂ© Ă  affirmer l’identitĂ© de son action dans les deux situations, tandis que la nier reviendrait Ă  admettre une incohĂ©rence inexplicable.

§ 2. Le niveau IB

Ce sous-stade est caractérisé par une suite de conduites intermédiaires dont il est instructif de suivre la progression :

Cal (5 ; 10) retient bien la consigne pour les jaunes et les bleus (« peut-ĂȘtre qu’ils en ont peut-ĂȘtre qu’ils n’en ont pas ») mais la traduit en : « Peut-ĂȘtre qu’ils en ont tous, peut-ĂȘtre qu’ils n’en ont pas », pour interprĂ©ter qu’ensuite : « Il y en a qui en ont, il y en a qui n’en ont pas. » Par contre lors de la sĂ©rie sous Ă©cran il est certain que tous les grelots indiquent des rouges et que les jaunes et bleus sont « sans grelots. — Mais avant tu as dit autre chose ? — Parce qu’il y en a qui en ont et il y en a qui n’en ont pas. — Alors c’est juste de dire que tu sais qu’ils sont tous vides ? — Oui parce qu’il n’y a rien dedans ». Quant aux espaces inĂ©gaux c’est qu’il manque maintenant des cubes : « Ils sont cachĂ©s. — Mais avant (Ă©cran) il y avait seulement des rouges ? — Oui
 non. Oui
 — Ça remplissait ? — Oui. — Et pourquoi la diffĂ©rence ? — Il y en a moins maintenant. »

Ver (5 ; 9) sous Ă©cran : « Les jaunes et les bleus ont quelque chose dedans ? — Non. — Comment tu le sais ? — Parce que les rouges ont quelque chose. » En secouant chacun elle dit : « Il est rouge. » « Il n’est pas rouge », etc. « Mais avant tu disais, etc. Qu’est-ce qui serait juste si un garçon disait qu’on ne peut pas savoir et l’autre qu’ils sont vides ? Qui a raison ? — Celui qui disait « je ne peux pas savoir ce qu’il y a ». — Et l’autre ? — Il avait aussi raison, parce qu’ils Ă©taient vides. » Mais aprĂšs avoir constatĂ© la diffĂ©rence des places occupĂ©es sous et sans Ă©cran, Ver suppose d’abord qu’on a enlevĂ© des rouges entre deux, ou qu’elle en a oubliĂ©s. « Comment tu savais qu’ils Ă©taient rouges ? — Parce qu’ils avaient un grelot. — Il pourrait y en avoir dans un jaune ou un bleu ? — Oui je crois. » Nouvelle sĂ©rie sous Ă©cran : elle agit comme avant et rĂ©pond que non lorsqu’on demande si le grelot pourrait ĂȘtre d’un cube jaune ou bleu. Mais aprĂšs nouvel examen des places occupĂ©es : « Il y en a plus (sous Ă©cran), il y a des jaunes et des bleus qui ont des grelots dedans. — Tu pourrais faire juste en recommençant ? — Ce n’est pas possible, parce que tous ceux qui ont des grelots, je croyais qu’ils Ă©taient rouges. »

Ber (5 ; 9). MĂȘmes rĂ©actions initiales et finales mais il croit qu’il serait possible de rĂ©ussir sous Ă©cran : « Oui, il faut avoir une bonne mĂ©moire. »

Lin (6 ; 0) dit des jaunes et bleus aprĂšs la sĂ©rie en Ă©cran : « J’ai entendu qu’ils sont (tous) vides », mais aprĂšs l’examen des espaces il admet qu’il ait pu y en avoir de non-rouges.

Nie (6 ; 6) conclut aprĂšs Ă©cran que les jaunes et bleus n’ont pas de grelot « parce que j’ai secouĂ© et il n’y en avait pas ». DiffĂ©rence des espaces : « C’est de la magie » puis il suppose que « j’en avais mis (un bleu) lĂ -dedans » et il en secoue un pour vĂ©rifier.

Syl (6 ; 3). Écran : « J’ai mis tous les rouges dans le carton. — Et ceux que tu as laissĂ©s ? — Ils sont jaunes et bleus parce qu’ils n’ont pas de cloches. — Mais avant tu avais dit, etc. Si deux petites filles disaient, etc., laquelle aurait raison ? — Celle qui disait qu’ils Ă©taient vides. » AprĂšs l’examen des espaces : « Parce que j’avais mis des jaunes et des bleus dedans. » Nouvelle sĂ©rie sans Ă©cran : elle Ă©carte un rouge parce que le grelot pourrait provenir d’un non-rouge : « Pourquoi le laisses-tu ? — Parce qu’il n’est pas rouge. — Comment tu le sais ? — Je ne peux pas savoir, je ne peux pas voir. »

Mor (6 ; 10). MĂȘmes rĂ©actions initiales, puis aprĂšs examen des espaces : « Il y a peut-ĂȘtre des jaunes et des bleus avec une clochette. » Il juge la rĂ©ussite impossible.

Lon (7 ; 0) reconnaĂźt qu’on ne peut pas savoir ce que contiennent les non-rouges, mais, sous l’écran « quand c’est des rouges je les mets dans la boĂźte, quand c’est des jaunes et des bleues je les Ă©carte. — Mais tout Ă  l’heure tu disais qu’on ne sait pas et maintenant tu dis qu’ils sont vides. Ça va ? — Non, il faut dire que quand il y a du bruit ils sont rouges et quand il n’y en a pas ils sont jaunes et bleus ». Espaces inĂ©gaux : « C’est peut-ĂȘtre qu’avant je les avais mis moins serrĂ©s. (On recommence.) Il y a peut-ĂȘtre des jaunes et des bleus qui sonnent ! » Il juge impossible d’ĂȘtre sĂ»r d’une solution juste.

On trouve encore quelques cas de ces rĂ©actions IB jusqu’à 8 et 9 ans (et mĂȘme un cas Ă  10 ans). Quant Ă  celles que l’on vient de citer on remarque la progression suivante. Le cas le plus primitif, Cal qui est presque entiĂšrement du niveau IA, fait cependant l’hypothĂšse (aprĂšs le « tout ou rien » dont nous avons parlĂ© au § 1) que certains jaunes ou bleus peuvent avoir des grelots. Puis il y renonce (en se contredisant) lors de la sĂ©rie sous Ă©cran. Mais aprĂšs la seconde constatation des longueurs inĂ©gales il hĂ©site : « Oui, non, oui » quant Ă  l’affirmation que les non-rouges sont tous vides, Ver va plus loin, mais surtout aprĂšs un second classement sous Ă©cran et une seconde constatation des espaces inĂ©gaux : les non-rouges peuvent avoir des grelots. Lin accepte l’hypothĂšse dĂšs le premier examen des espaces. Syl enfin malgrĂ© ses six ans est le premier sujet qui ne se contente pas d’admettre cette supposition dĂšs la premiĂšre constatation des longueurs inĂ©gales, et cela sans hĂ©sitations : elle va plus loin et en tire une amĂ©lioration de son action elle-mĂȘme, puisque lors de la seconde sĂ©rie construite sous Ă©cran elle Ă©carte un cube Ă  grelot faute de savoir s’il est rouge ou non rouge. Il y a donc lĂ  une rĂ©gulation des actions qui s’ajoute Ă  celle des idĂ©es, et l’on pourrait y voir un niveau supĂ©rieur Ă  celui oĂč seules les interprĂ©tations sont modifiĂ©es, mais en fait les Ăąges de ces deux catĂ©gories de sujets semblent ĂȘtre les mĂȘmes de 6 Ă  7-8 ans.

§ 3. Le stade II

Nous classerons dans ce stade correspondant Ă  celui des opĂ©rations concrĂštes les sujets qui comprennent d’emblĂ©e, lors du choix de la rangĂ©e sous Ă©cran, que tous les cubes Ă  grelots B ne sont pas rouges A, car si cette classe A est incluse en B, il peut y avoir des A’ jaunes ou bleus Ă©galement pourvus de grelots. Il est intĂ©ressant de noter d’emblĂ©e que, sur la cinquantaine des enfants examinĂ©s, aucun n’est de ce niveau avant 7 ans, tandis que les trois quarts environ des sujets de 7 ans l’atteignent. Voici des exemples, Ă  commencer par un cas intermĂ©diaire entre les stades I et II :

Reg (7 ; 10) dit ne pas savoir ce qu’il y a dans les jaunes et bleus et, sous l’écran, elle hĂ©site Ă  placer dans la boĂźte un cube Ă  grelot. « Pourquoi tu penses qu’il n’est pas rouge ? — Parce qu’il n’y en a pas tous de rouges qui ont des grelots. — Tu veux dire quoi ? — Il y en a peut-ĂȘtre d’autres couleurs qui ont des grelots (autrement dit cette expression rĂ©siduelle revient Ă  dire que A n’est pas entiĂšrement inclus en B puisqu’il y a des A qui sont aussi des B) ». Etc. Nouvel Ă©lĂ©ment : « Et celui-là ? — (Elle le met.) Parce qu’il y a quand mĂȘme assez de rouges qui ont des grelots, comme (puisque) tous en ont. — Tu crois que c’est possible de rĂ©ussir sans voir ? — Peut-ĂȘtre mais il y a des enfants qui n’arrivent pas. » Espaces inĂ©gaux : « Parce qu’il y en a des jaunes et des bleus qui ont des grelots. »

Rau (7 ; 1). Écran : hĂ©sitations « parce qu’il y a des jaunes et des bleus qui ont des clochettes ». Puis au vu du total : « Je me suis trompĂ©e, parce que avant j’ai vu qu’il y avait plus de jaunes et de rouges que maintenant (en dehors du tube). » Conclusion : « Il y en a qui n’ont pas la mĂȘme couleur et qui ont des grelots. — Alors le jeu est possible ou pas ? — Des fois oui, des fois non. » Épreuves d’inclusion et d’intersection : rĂ©ussies.

Lin (7 ; 3). Écran : hĂ©sitations « parce que je n’ai pas vu la couleur. — Et pour mettre un rouge ? — J’ai fait sonner. — Quand ça sonne tu es sĂ»r ? — Non ça peut ĂȘtre un jaune ou un bleu ».

Ala (7 ; 3) : « Dans les jaunes et les bleus ? — Il y en a qui en ont (un grelot) et les autres pas. » (Écran.) « Tu crois qu’il est rouge ? — Je ne sais pas. — Il pourrait ĂȘtre rouge ? — Peut-ĂȘtre. — Ou jaune ou bleu ? — Peut-ĂȘtre. » Il en met cinq en tout : « Ceux que tu as laissĂ©s sont comment ? — Bleus ou jaunes. — Tu es sĂ»r ? — Non. » Épreuve d’inclusion : rĂ©ussie.

Cat (7 ; 3), dĂšs le quatriĂšme des cubes retenus dans la boĂźte sous Ă©cran, hĂ©site « parce que je ne sais pas », puis le laisse, puis il en met un Ă  nouveau et au cinquiĂšme il hĂ©site et Ă©carte « parce que j’en ai dĂ©jĂ  pris beaucoup
 et quand j’en ai pris beaucoup c’est une autre couleur. — Combien de rouges ? — Je n’ai pas comptĂ©. — Comment faire pour savoir si c’est rouge ? — J’ai fait comme ça, au hasard. — Et les jaunes et bleus ? — Ils ne sont pas tous vides. — C’est un bon truc de mettre les 5 premiers ? — Oui. — On est sĂ»r qu’ils sont rouges ? — Non ». Épreuve d’inclusion : Ă©chec.

Flo (7 ; 4). Jaunes et bleus : « Je crois plutĂŽt qu’ils en ont aussi quelques-uns », d’oĂč hĂ©sitations sous Ă©cran oĂč il n’en met que 6 : « Un je mets, un je mets pas. — Et ceux-là ? — Je crois qu’ils sont rouges. — Pourquoi ? — Comme ça. — SĂ»r ? — Pas sĂ»r. — C’est un bon truc de mettre les 5 premiers ? — Oui, mais ça peut ĂȘtre faux aussi. »

Car (7 ; 5) : « On ne voit pas la couleur. Il y en a des jaunes et des bleus qui en ont peut-ĂȘtre aussi. » Elle Ă©carte un cube Ă  grelot : « Peut-ĂȘtre qu’il n’est pas rouge, alors pour une fois j’enlĂšve. »

Vin (8 ; 7). Écran : il Ă©carte le quatriĂšme Ă  grelot « parce que vous m’avez dit que ce n’est pas sĂ»r que ce (ne) soit que des rouges qui ont un grelot dedans. — Alors ? — J’ai secouĂ© deux ou trois fois et je me suis dit : Ah ! peut-ĂȘtre celui-lĂ  n’est pas rouge. C’est le hasard qui dĂ©cide, des fois je pense qu’il est rouge, des fois pas
 Il faut que je trouve une solution  » mais il en reste lĂ .

Oli (9 ; 2) s’arrĂȘte Ă  5 sous Ă©cran : « J’en ai dĂ©jĂ  mis 5. Peut-ĂȘtre il y en a encore des rouges et que j’ai mis des bleus Ă  la place et laissĂ© des rouges. — Le jeu est possible ou pas ? — C’est possible mais au hasard. »

On voit la diffĂ©rence nette de rĂ©actions de ces sujets par rapport Ă  ceux du stade I : dĂšs le dĂ©but ils interprĂštent correctement la consigne et admettent que, si les cubes rouges ont tous des grelots, quelques-uns (et pas nĂ©cessairement tous ou aucun) des jaunes et des bleus peuvent en avoir aussi : d’oĂč l’hĂ©sitation immĂ©diate en prĂ©sence d’un son de grelot pour savoir si son porteur est rouge ou n’est pas rouge. Il y a lĂ  un progrĂšs dĂ©cisif qui va de pair avec la constitution de rĂ©union et de subdivision des classes, avec la quantification de l’inclusion (dont ces sujets rĂ©ussissent presque sans exception l’épreuve) et de façon gĂ©nĂ©rale avec le rĂ©glage du « tous » et du « quelques ». Seule Reg, que nous considĂ©rons pour cette raison comme intermĂ©diaire entre les niveaux IB et II, tĂ©moigne un instant d’une structure rĂ©siduelle, disant que les rouges n’ont pas tous des grelots, puisque les autres peuvent en avoir aussi, comme les jeunes sujets que nous avions vus jadis avec B. Inhelder et qui, en prĂ©sence de carrĂ©s bleus et de ronds rouges ou bleus, refusaient parfois d’admettre que tous les carrĂ©s soient bleus « parce qu’il y a aussi des ronds bleus » (le raisonnement Ă©tant fondĂ© sur une fausse symĂ©trie de l’inclusion : « tous les carrĂ©s sont bleus » = « tous les bleus sont carrĂ©s » ce qui est alors contredit par les ronds bleus). Mais Reg se corrige aussitĂŽt et nos problĂšmes gĂ©nĂ©raux sont de comprendre comment tous ces sujets en arrivent Ă  ce rĂ©glage correct du « tous » et du « quelques » leur permettant de dĂ©passer les contradictions du stade I, quel rĂŽle jouent ces contradictions en un tel progrĂšs et quelles sont les relations entre ces contradictions ou dĂ©passements et les processus de dĂ©sĂ©quilibres ou d’équilibration.

Mais avant cette discussion relevons encore les diverses mĂ©thodes adoptĂ©es par ces sujets pour ne construire qu’une sĂ©rie de rouges, tĂąche finalement reconnue comme irrĂ©alisable sans erreurs. La plupart commencent comme prĂ©cĂ©demment par mettre simplement des cubes Ă  grelots, puis hĂ©sitent en se demandant si celui qui est touchĂ© est bien rouge ou pas. Plus d’un tiers, lors du second classement, ne placent que 5 cubes et Ă©cartent les suivants. Certains (voir Flo) en mettent un sur deux, avec espoir qu’ils seront rouges. Enfin les plus prudents n’en placent qu’un nombre limitĂ© (< 5).

§ 4. Conclusions

Abordons enfin nos problÚmes généraux :

I) Pour ce qui est de l’accĂšs au rĂ©glage du tous et du quelques (tous les rouges ont des grelots, mais tous les cubes Ă  grelot ne sont pas rouges et parmi les non-rouges quelques-uns seulement en ont), le mĂ©canisme logique en est clair, mais ne suffit pas Ă  expliquer sa propre formation : il se rĂ©duit Ă  la rĂ©versibilitĂ© des opĂ©rations en jeu et donc Ă  une composition correcte des affirmations et des nĂ©gations. Si tous les cubes rouges A sont des cubes Ă  grelots B, et qu’il existe « peut-ĂȘtre » des B qui ne sont pas des A, mais des A’ (= jaunes ou bleus Ă  grelots) on a alors A + A’ − B ; or, si le sujet domine la rĂ©versibilitĂ©, on a A = B − A’ d’oĂč A < B et l’exclusion de B = A (fausse symĂ©trie de l’inclusion), c’est-Ă -dire de « tous les cubes Ă  grelots sont rouges ». D’autre part, si les A’ Ă©ventuels ne constituent qu’une partie d’une classe C (cubes jaunes ou bleus) dont l’autre partie est sans grelots, en ce cas A’ est la partie commune (intersection) entre B et C, tandis que les A (rouges) sont entiĂšrement inclus en B. DĂšs lors B et C ne sont pas des classes complĂ©mentaires ou disjointes (telles que C = non-B) et le fait de rencontrer sous l’écran des cubes sans grelots, donc non rouges (non-A) ne prouve en rien qu’il n’existe pas de cubes non rouges mais Ă  grelots. Tout cela devient transparent pour le sujet, sitĂŽt que les opĂ©rations de rĂ©union (âˆȘ que nous notons + pour simplifier) sont conçues comme rĂ©versibles et permettent ainsi les dissociations ou nĂ©gations. Il est donc normal qu’au niveau oĂč sont accessibles ces opĂ©rations rĂ©versibles conduisant Ă  la quantification des inclusions et Ă  la construction des intersections ces problĂšmes de cubes avec ou sans grelots ne prĂ©sentent plus aucune difficultĂ© et cela mĂȘme, ce qui est remarquable, Ă  propos d’une tĂąche impossible (puisque les donnĂ©es de fait ne sont ici vĂ©rifiables qu’en partie).

Mais le problĂšme subsiste entiĂšrement de comprendre comment le sujet en arrive Ă  cette rĂ©versibilitĂ©, c’est-Ă -dire Ă  cette composition correcte des affirmations et des nĂ©gations, avec compensations entiĂšres entre elles, tandis qu’au niveau IA ces capacitĂ©s sont loin d’ĂȘtre acquises. En ce qui concerne les lacunes initiales, l’hypothĂšse est alors que les affirmations et les nĂ©gations ne s’équilibrent pas entre elles parce qu’elles n’ont pas la mĂȘme prĂ©gnance et que la tendance Ă  l’affirmation l’emporte notablement. Il y a Ă  cela un certain nombre de raisons, tenant Ă  la maniĂšre dont est apprĂ©hendĂ© l’objet, autant qu’aux attitudes cognitives spontanĂ©es du sujet (deux aspects naturellement solidaires pour l’observateur mais pas d’emblĂ©e pour le sujet).

En ce qui concerne les objets, ils sont, il va de soi, conceptualisĂ©s en comprĂ©hension avant qu’interviennent les extensions (ceci en hĂ©ritage des schĂšmes sensori-moteurs). Or, en comprĂ©hension, ils sont revĂȘtus de propriĂ©tĂ©s positives et non pas qualifiĂ©s nĂ©gativement, ce qui ne se produit qu’ensuite et en opposition avec d’autres : les cubes jaunes et bleus sont perçus et conçus comme tels et non pas comme non rouges, ce qu’ils deviennent seulement en fonction d’une action centrĂ©e sur les cubes rouges. Le fait que tous les cubes rouges ont des grelots crĂ©e une liaison positive forte entre ces deux propriĂ©tĂ©s, qui affaiblit la recherche d’objets non rouges susceptibles de prĂ©senter la mĂȘme attribution. De façon gĂ©nĂ©rale, en une inclusion entre A et B (A < B, ou une implication signifiante entre prĂ©dicats a ⊃ b) les termes importants sont les termes positifs A et B (ou les qualitĂ©s a et b) tandis que des B non-A (ou b non-a) n’ont d’intĂ©rĂȘt que par gĂ©nĂ©ralisation secondaire, d’oĂč les fausses symĂ©tries de l’inclusion ou de l’implication. MĂȘme dans le cas de la relation quantitative A < B (par exemple « y a-t-il en ce bouquet plus de fleurs ou plus de marguerites ? ») le fait que le sujet raisonne alors comme si les B, comparĂ©s aux A, se rĂ©duisaient aux A’ (les fleurs autres que les marguerites) semble tĂ©moigner d’un besoin de remplacer la nĂ©gation partielle (les fleurs non-marguerites) par un ensemble qualifiĂ© positivement (ce qui reste des fleurs).

Quant aux attitudes du sujet, on peut invoquer le passage connu des effets dĂ©formants de centration Ă  la dĂ©centration objectivante. Or, dans le domaine des affirmations et nĂ©gations le sujet, en vertu de telles lois, est d’abord centrĂ© sur l’actuel, donc sur le donnĂ© positif, occupant alors le premier plan, tandis que les classes complĂ©mentaires, les limites de l’extension, etc., font figure de virtualitĂ©s pĂ©riphĂ©riques, et donc sont moins valorisĂ©es. Le « peut-ĂȘtre » contenu dans la consigne de la prĂ©sente expĂ©rience accentue ce caractĂšre secondaire mais correspond bien nĂ©anmoins Ă  tout ce que le sujet est tentĂ© de nĂ©gliger lorsqu’il est centrĂ© sur les propriĂ©tĂ©s qui l’occupent. Or, on a vu comment ce « peut-ĂȘtre » est dĂ©formĂ© au niveau IA.

En un mot, le dĂ©sĂ©quilibre dont tĂ©moignent les carences initiales dans le rĂ©glage du « tous » et du « quelques » tiendrait, dans notre hypothĂšse, Ă  une inĂ©galitĂ© initiale entre la force des affirmations et le caractĂšre secondaire des nĂ©gations, d’oĂč l’absence des compensations logiquement nĂ©cessaires et la frĂ©quence des contradictions virtuelles. De façon gĂ©nĂ©rale, cette inĂ©galitĂ© des forces entre les affirmations et les nĂ©gations tient, tant du point de vue de l’objet que de celui du sujet, Ă  cette raison essentielle que les caractĂšres positifs des objets ou actions sont donnĂ©s directement, en tant qu’observables, tandis que les caractĂšres nĂ©gatifs comportent Ă  des degrĂ©s divers des mĂ©canismes infĂ©rentiels ou des mises en relation avec les rĂ©sultats attendus de l’action, avec les propriĂ©tĂ©s anticipĂ©es de l’objet ou des oppositions par rapport Ă  d’autres objets.

II) Pour ce qui est des contradictions dues Ă  ces manques de compensations, il est clair que le sujet ne saurait dĂšs l’abord en prendre conscience et encore moins les formuler logiquement, puisque cela supposerait prĂ©cisĂ©ment l’emploi des appareils de rĂ©glage qui font encore dĂ©faut. Aussi bien les deux contradictions non levĂ©es au niveau IA vĂ©rifient-elles l’hypothĂšse gĂ©nĂ©rale de cet ouvrage, selon laquelle les contradictions initiales jouant un rĂŽle dans le dĂ©veloppement ne relĂšvent pas de relations structurales et conscientes entre des Ă©noncĂ©s, mais consistent en dĂ©sĂ©quilibres fonctionnels entre actions du sujet. La premiĂšre de ces contradictions fonctionnelles consiste Ă  admettre qu’on ne peut rien dire des cubes jaunes et bleus, puis, une fois constatĂ© sous Ă©cran qu’il y a des cubes sans grelots, Ă  affirmer que tous les non-rouges sont tels. Or, du point de vue du sujet, il n’y a lĂ  rien de contradictoire, puisqu’il a vĂ©rifiĂ© que tous les rouges ont un grelot et qu’il dĂ©couvre ensuite des cubes sans grelots, donc jaunes ou bleus. Mais il demeure nĂ©anmoins un dĂ©sĂ©quilibre en cette situation, puisque le sujet n’a pas vĂ©rifiĂ© que tous les cubes Ă  grelot, entendus sans ĂȘtre vus, Ă©taient rouges : il y a donc possibilitĂ© d’une classe secondaire Ă  laquelle ne pense pas le sujet et qui constitue comme un travail virtuel non compensĂ© en un dĂ©sĂ©quilibre physique. Or le travail virtuel devient ensuite rĂ©el lorsque le sujet compare les longueurs des deux rangĂ©es invisible et visible et constate que la premiĂšre contient plus d’élĂ©ments : d’oĂč la seconde contradiction, que le sujet du niveau IA ne lĂšve pas non plus en admettant qu’il a exĂ©cutĂ© la mĂȘme action dans les deux cas ; il s’en tire alors soit en niant l’observable qui le perturbe, soit en concĂ©dant des diffĂ©rences mineures de rĂ©alisation (cubes plus ou moins serrĂ©s, ou oubliĂ©s, etc.). Ici encore il n’y a pas contradiction logique entre les Ă©noncĂ©s, mais dĂ©sĂ©quilibre, du fait qu’un travail virtuel n’est pas encore compensĂ© et deviendra rĂ©el lors d’une vĂ©rification plus sĂ©rieuse.

D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, dans toutes les situations oĂč le sujet oublie une classe complĂ©mentaire A’ (et conclut entre autres que si tous les A sont des B, alors symĂ©triquement tous les B sont des A), on gĂ©nĂ©ralise Ă  « tous » un indice valable pour « quelques », etc., les contradictions latentes que contiennent ces affirmations sont l’expression de dĂ©sĂ©quilibres en ce sens que les nĂ©gations qui seraient nĂ©cessaires pour la cohĂ©rence du systĂšme demeurent Ă  l’état de « travaux virtuels non compensĂ©s ».

III) Pour rendre compte ensuite du dĂ©passement de telles contradictions fonctionnelles et de l’arrivĂ©e Ă  un Ă©quilibre structural, une nouvelle hypothĂšse s’impose mais qui semble dĂ©couler nĂ©cessairement de celle du dĂ©sĂ©quilibre initial des affirmations et des nĂ©gations : c’est qu’en un systĂšme cognitif non encore Ă©quilibrĂ© les travaux virtuels non compensĂ©s deviennent tĂŽt ou tard rĂ©els et entraĂźnent alors les compensations par le jeu des rĂ©gulations qui modifient les affirmations initiales.

Cela revient d’abord Ă  admettre qu’en un systĂšme cognitif les travaux virtuels pĂšsent dĂ©jĂ  peu ou prou sur la marche du raisonnement. Un bon exemple de ce mĂ©canisme au premier abord surprenant est la rĂ©sistance des observables que le sujet peut chercher Ă  « refouler ». Lorsque dans les cas les plus primitifs du niveau IA l’enfant ne veut pas admettre que sa rangĂ©e des cubes sous Ă©cran (et soi-disant rouges) est plus longue que la rangĂ©e visible construite tĂŽt aprĂšs, cette rĂ©pression de l’observable gĂȘnant ne tient pas longtemps, car mĂȘme en se refusant Ă  accepter le fait, le sujet en a dĂ©couvert la possibilitĂ© et c’est cette possibilitĂ©, mĂȘme non souhaitĂ©e, qui le trouble jusqu’à la reconnaĂźtre en tant que rĂ©alitĂ©. Lorsqu’il s’agit, de mĂȘme, de prendre au sĂ©rieux l’hypothĂšse jusque-lĂ  Ă©cartĂ©e d’une classe secondaire de cubes non rouges mais Ă  grelot, nous assistons parfois Ă  un processus semblable : le sujet Cal, intermĂ©diaire entre les niveaux IA et IB (voir § 3), rĂ©pond « oui
 non. Oui  » Ă  la question de savoir si dans sa rangĂ©e sous Ă©cran il n’a mis que des rouges : il refuse donc la supposition, mais ce « travail virtuel » qu’est l’intervention possible d’une telle sous-classe pĂšse nĂ©anmoins sur sa pensĂ©e, puisqu’il n’est pas convaincu de son exclusion et sera tĂŽt ou tard forcĂ© de se rallier s’il examine les faits avec plus de dĂ©centration ou d’objectivitĂ©.

D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale un travail virtuel est une modification rendue possible par la situation donnĂ©e, par exemple une chute pour un corps en Ă©quilibre instable, ou la dĂ©couverte d’objets A’ en un systĂšme A + A’ = B, dont le sujet ne connaĂźt actuellement que les A et les B. Dans le cas d’un systĂšme physique, il va de soi que le physicien seul conçoit ces possibilitĂ©s : si elles sont compensĂ©es, il ne se passe rien et le travail virtuel demeure une pure Ă©ventualitĂ© dans les dĂ©ductions du physicien. Si elles ne sont pas compensĂ©es, elles se rĂ©alisent tĂŽt ou tard et cessent d’ĂȘtre des possibilitĂ©s pour devenir des rĂ©alitĂ©s. En un systĂšme cognitif, au contraire, qui est intĂ©rieur et non plus extĂ©rieur au sujet, le sujet peut pressentir le travail virtuel sans l’effectuer et en ce cas celui-ci demeure une simple possibilitĂ© de transformation, mais qui par ailleurs est une rĂ©alitĂ© de pensĂ©e en tant que possibilitĂ© supposĂ©e par le sujet (mĂȘme s’il commence par la refuser). C’est en ce sens qu’elle peut peser dĂ©jĂ  sur les raisonnements en cours. Si elle est refusĂ©e, il n’y a pas de compensation entre les affirmations + A ou + B et les nĂ©gations possibles B − A’ = A, d’oĂč l’erreur A = B (sauf si le sujet pousse la cohĂ©rence, ce qui est trĂšs tardif, jusqu’à faire de A’ une classe parmi les autres mais vide, d’oĂč A’ = 0 et A = B − 0). Si elle est acceptĂ©e, le jeu des affirmations et nĂ©gations devient cohĂ©rent par leurs compensations, B = A + A’, A = B − A’ et A’ = B − A.

Mais notre hypothĂšse ne revient-elle pas Ă  supposer sans plus que, raisonnant d’abord par infĂ©rences incomplĂštes, le sujet finira forcĂ©ment par se soumettre aux lois de la logique puisqu’elles agiraient « virtuellement » dĂšs le dĂ©part ? Ce serait un peu simple, car les lois de la logique sont formelles et intemporelles, tandis que le processus dĂ©crit ici est causal, donc temporel et rĂ©el. Mais si l’on dĂ©finit l’univers logico-mathĂ©matique comme le monde des possibles, indĂ©pendamment des contrĂŽles du rĂ©el (puisque la dĂ©duction formelle se passe des vĂ©rifications expĂ©rimentales) et que l’on conçoit les travaux virtuels comme la marge des possibilitĂ©s ouvertes de proche en proche par les situations rĂ©elles, alors la conquĂȘte d’une logique naturelle due aux actualisations des travaux virtuels de nature cognitive peut tendre asymptotiquement vers cette connaissance des possibles que constituent les sciences logico-mathĂ©matiques : en ce cas la rencontre entre les deux termes du rĂ©el et du possible devient intelligible, sans que des structures purement formelles soient invoquĂ©es comme facteurs causaux (ce qui serait contradictoire) et prĂ©existants d’un dĂ©veloppement historique et rĂ©el 3.

Dans les faits qui prĂ©cĂšdent, un indice intĂ©ressant en faveur de ces interprĂ©tations est le passage brusque et presque discontinu des rĂ©actions du niveau IB, oĂč les sujets dĂ©butent encore par des attitudes nettement prĂ©opĂ©ratoires pour ne parvenir qu’avec peine Ă  la solution, et les raisonnements du stade II, oĂč les sujets font d’emblĂ©e ou presque les hypothĂšses correctes. Il n’y a pas lĂ  une nette opposition d’ñges puisqu’on trouve, Ă  cĂŽtĂ© des nombreux sujets de 7 ans appartenant Ă  ce stade, un nombre relativement Ă©levĂ© de cas retardĂ©s des niveaux prĂ©cĂ©dents. Mais c’est une opposition d’un groupe de sujets Ă  un autre, comme si tous les « travaux virtuels » entrevus peu Ă  peu auparavant s’actualisaient dĂ©sormais en un tout cohĂ©rent. Or il ne sert Ă  rien de faire appel Ă  des applications d’opĂ©rations acquises par ailleurs, car c’est en tous les domaines qui leur sont accessibles que ce phĂ©nomĂšne s’observe Ă  des degrĂ©s divers, comme si de longs processus prĂ©paratoires aboutissaient, prĂšs de leur achĂšvement, Ă  une sorte de cristallisation ou du moins de fermeture structurale accĂ©lĂ©rĂ©e. Il y a donc lĂ  un indice d’une certaine valeur suggĂ©rant un passage Ă  la limite du virtuel Ă  l’actuel, ce qui ne signifie pas, rĂ©pĂ©tons-le, que le second soit prĂ©formĂ© dans le premier, mais qu’il rĂ©sulte d’équilibrations successives Ă  la suite de perturbations ouvrant Ă  chaque Ă©tape des possibilitĂ©s nouvelles.