Recherches sur la contradiction : les relations entre affirmations et négations ()

Conclusions générales 1

Rappelons tout d’abord les problèmes que nous nous sommes posés en projetant cet ouvrage. Il s’agissait essentiellement d’établir le statut opératoire de ce qu’on appelle communément contradiction dans la pensée naturelle et dont les caractères demeurent assez éloignés de ceux de la contradiction logique ou formelle, tandis qu’ils sont plus voisins de ceux de la dite « contradiction dialectique ».

I. Remarques préalables

La contradiction logique consiste, en effet, à affirmer simultanément la vérité de p et de non-p, ou, si q O p, à affirmer simultanément q.p et q.non-p, et cela en dépit d’un ensemble de définitions, d’axiomes et de théorèmes admis jusque-là, ainsi que de règles précisant l’utilisation de la négation et de l’implication. Autrement dit la contradiction logique consiste en une erreur de calcul formel, par rapport à une procédure qui eût permis de l’éviter et suffira à la corriger sitôt la faute aperçue, tandis qu’au plan de la pensée naturelle les contradictions sont sans doute inévitables parce qu’elles surgissent à propos de questions que le sujet devait se poser sans pouvoir les résoudre d’avance (faute du mécanisme formel qui comporte une sorte de précorrection de l’erreur) : ces questions consistent, en effet, à se demander si une action a est compatible avec une action b, ou même favorable à son exécution, ou si elles sont incompatibles ou simplement gênantes l’une pour l’autre. Or, la seule méthode dont dispose la pensée non formalisée est de les essayer et de juger à leurs résultats s’il y a accord ou

non. Une pensée plus évoluée consistera à anticiper ces essais et ces résultats, ou à les conceptualiser à des degrés divers, mais, même à en venir à des définitions, celles-ci ne consisteront qu’en prises de conscience d’actions antérieures, tant qu’il n’y a pas formalisation complète. Notre premier problème a donc été d’établir ce que sont les « contradictions » dans cette pensée naturelle, du point de vue des actions et opérations du sujet (dont les formalisations ultérieures peuvent assurément être finalement considérées comme un cas particulier, mais un cas limite avec remaniement profond des méthodes une fois la limite franchie).

Notre second problème a été de caractériser en quoi consistent les « dépassements » par rapport à ces contradictions « naturelles ». Ici encore le contraste avec la pensée formalisée est assez profond, car on ne « dépasse » pas une contradiction logique ou formelle1, mais on la supprime ou l’écarte par correction locale ou en changeant de théorie. Il n’existe pas, en effet, de logique du dépassement, comme l’a montré Henriques à notre Centre, et si l’on peut et doit parler de « dépassements dialectiques » en de multiples domaines, c’est assez dire que la contradiction dialectique est plus proche de celles de la pensée naturelle que de celles de la logique formelle.

Le troisième problème central examiné en cet ouvrage a été celui des rapports de ces contradictions et dépassements « naturels » avec les processus d’équilibration, qui nous ont toujours paru constitutifs du développement cognitif. Or ces rapports sont naturellement de quasi-identité, car si la contradiction d’espèce « naturelle » n’est pas de nature formelle et s’il n’existe pas de logique du dépassement, il en résulte assurément que la première ne consiste qu’en oppositions et conflits, donc en déséquilibres, et que le dépassement est une rééquilibration. Mais en quoi consistent les premiers ainsi que cette dernière ?

D’où alors un quatrième problème, et qui, grâce aux résultats inattendus de nos recherches, s’est finalement trouvé être le principal qui a été discuté en ces pages : comment expliquer l’abondance des contradictions au cours des premiers

( 1 ) Même au sens de la Aufhebung de Hegel.

stades du développement, alors que l’on aurait pu aussi bien s’attendre à ce qu’à chaque stade on en trouve d’imprévues avec une fréquence à peu près constante (puisque chaque nouveau problème ou chaque nouvelle construction préopératoire ou opératoire peut en comporter à ses frontières) ou même en nombre absolu croissant, mais avec une fréquence relative constante, en proportion de l’extension continuelle des domaines cognitifs (et malgré leur caractère globalement progressif) ? Or, en fait il semble bien que les contradictions, parfois ressenties comme telles, mais surtout inaperçues et demeurant inconscientes, abondent surtout aux niveaux préopératoires et caractérisent une sorte d’état chronique du niveau IA (et en se bornant naturellement à retenir parmi ces contradictions virtuelles celles seulement qui seront jugées réelles par les sujets au cours des stades ultérieurs, sans se référer au stade cognitif de l’expérimentateur adulte). Il y a donc bien là un problème : de quels facteurs dépendent de tels déséquilibres de départ ? Or, c’était là un problème nouveau pour nous, car nous avions jusqu’ici considéré bien à tort ces déséquilibres initiaux comme allant de soi, ou comme devant être attribués à diverses difficultés de synthèse, ce qui se réduisait en fait à des explications tautologiques, tandis que les présents résultats, en grande partie imprévus, fournissent un début de solution.

II. Nature des contradictions

L’examen du premier de ces quatre problèmes a donné lieu aux constatations suivantes. En première approximation, on se trouve en présence de trois grandes classes de contradictions :

1) Les plus simples résultent de ce qu’une même action peut sembler aboutir à des résultats considérés comme opposés, ce qui donne l’impression d’un défaut d’identité, alors qu’il s’agit en fait d’actions distinctes ou de résultats représentant deux cas particuliers d’une relation plus générale non encore découverte. Comme exemple de la première de ces deux éventualités, rappelons le cas des roues sur une pente (chap. V) qui tantôt descendent, tantôt montent quelque peu parce

que ces mouvements ne résultent pas de la même action, le centre de gravité de la roue (qui est un poids situé sur la jante) étant orienté tantôt vers le bas du plan incliné, tantôt vers le haut. Comme exemple de résultats apparemment distincts pour le sujet mais en réalité identiques, rappelons le cas des lettres en miroir (chap. VII), qui semblent être tantôt renversées tantôt non, alors qu’en fait elles le sont toutes, mais que certaines paraissent ne pas l’être parce que leur forme est symétrique.

2) Une seconde grande catégorie de contradictions est caractérisée par une opposition incomplète entre classes d’objets qui devraient être disjointes parce que l’une comporte la négation de certaines propriétés de l’autre, et qui sont considérées à tort comme contenant une partie commune, par conséquent contradictoire en sa composition même. Rappelons à cet égard l’exemple des classes d’équivalence construites par les jeunes sujets lors de différences imperceptibles de proche en proche (A = B = C = … = G) mais très visibles entre les extrêmes (A < G) ; en ce cas (chap. Ier) les jeunes sujets construisent deux classes distinctes, par exemple

(A = B = C = D)<(D = E=F = G)

sans voir (ou voir d’emblée) que l’élément D ne peut sans contradiction appartenir aux deux à la fois.

3) Un troisième ensemble de contradictions résulte d’inférences erronées, en particulier de fausses implications : c’est en particulier le cas des cubes rouges a contenant tous un grelot g (chap. VIII), donc a D g, d’où le sujet conclut jusqu’assez tard à la réciproque (g D a) qui, en ce cas, est fausse alors qu’il la considère même comme nécessaire.

Or, le caractère commun de ces trois classes, donc la définition la plus générale de la contradiction, est de consister en compensations incomplètes entre les affirmations (attribuant la qualité a à la classe A) et les négations (attribution de non-a à la classe complémentaire A’ sous B = A A’, que B soit l’univers du discours ou une classe quelconque comportant une propriété b commune à A et à A’ et épuisant A + A’). Cette définition s’applique directement à la catégorie 2), qui constitue donc un prototype. Mais elle vaut aussi plus indirectement pour la catégorie 1), puisque l’erreur du sujet consiste

alors à ne pas voir, soit que l’action considérée correspond en fait à deux classes A et A’ de sous-actions dont les effets sont distincts, soit que les résultats apparemment différents A et A’ sont en fait équivalents sous B (renversement en miroir), mais avec simplement des manifestations distinctes (lettres asymétriques A et asymétriques A’). Quant à la catégorie 3) des erreurs d’inférence ou fausses implications, elles consistent soit à oublier que si a D b alors on a a. b V ab V ab, et que la conjonction a. b exclut b 3 a puisqu’elle en est la négation, soit plus généralement à supposer une implication x D y alors qu’en fait on a parfois x.y qui l’exclut. Donc, dans les trois cas (1-3), la contradiction résulte d’une compensation incomplète entre les négations et les affirmations, ce qui va de soi au point de vue logique, mais ce qui, du point de vue des rapports entre la logique et la pensée naturelle, présente un double intérêt.

Rappelons d’abord qu’au point de vue logique la définition stricte de la contradiction p. p oup.ç si q Dp est de constituer l’opération inverse delà tautologie p*q = p. qvp.qvp.q∖fp.q. Il en résulte qu’il est également contradictoire d’affirmer simultanément en une même situation la vérité d’une opération, par exemple p ∨ q et de son inverse p. q. Mais du point de vue de la pensée naturelle la notion plus large et plus vague de compensation incomplète comporte deux sortes d’avantages : a) elle permet de distinguer des degrés dans la contradiction selon que la partie supposée à tort commune A.A entre deux classes complémentaires est plus ou moins étendue ou comporte plus ou moins de caractères contradictoires a. a ; b) en second lieu elle soulève le problème psychogénétique que nous retrouverons plus loin de la prégnance respective des affirmations et des négations et de leur nature, selon que les négations sont plus ou moins internalisées (de l’existence ou des propriétés d’un objet à la construction par le sujet de classes à caractères plus ou moins négatifs) et les affirmations plus ou moins relativisées (des prédicats absolus aux qualités relatives). (Voir sous VIII.)

III. Autres classifications

Ceci nous conduit à d’autres classements possibles des contradictions, mais qui demeurent subordonnés aux considérations précédentes. Il y a tout d’abord une distinction fondamentale à laquelle on n’aurait guère songé avant que les résultats de nos expériences ne l’imposent : celle des pseudocontradictions et des contradictions réelles, les premières étant constituées par des liaisons qui paraissent contradictoires aux sujets d’un niveau inférieur et ne le sont plus aux niveaux suivants, tandis que les secondes le sont pour les sujets des niveaux supérieurs, même s’ils ne les remarquent pas ou les contestent en tant que contradictoires aux niveaux inférieurs. Comme exemple des premières, on peut rappeler le cas (chap. XIII) des verres qui sont simultanément à moitié pleins et à moitié vides, ce que les jeunes sujets refusent d’admettre comme possible (faute de relativisation des notions de plein et de vide) et comme exemple des secondes, on se souvient des verres à la fois « presque pleins et presque vides », liaison ne devenant gênante qu’une fois construite une quantification suffisante de la qualité « vide » (jusque-là « presque vide » = « partiellement vide », tandis que « presque plein » est correctement assimilé ou restructuré).

Or, cette distinction des pseudo-contradictions et des contradictions réelles, dont la portée dépasse peut-être largement les frontières de la psycliogenèse (la « contradiction » dialectique de l’être et du non-être, dont le « dépassement » conduit à la notion du devenir, ne participe-t-elle pas quelque peu de la nature des pseudo-contradictions ?), ne s’oppose en rien à la définition du contradictoire par la compensation incomplète, sauf que, dans le cas des premières, c’est l’erreur elle-même portant sur la délimitation de ce qui est ou non contradictoire qui résulte d’un tel réglage insuffisant des compensations entre affirmations et négations.

Une autre subdivision pourrait être introduite : celle des contradictions ou conflits intervenant entre un schème d’actions ou d’opérations du sujet et un autre schème de même nature et des contradictions entre une prévision du sujet, donc un schème anticipateur, et un fait extérieur infirmant

cette prévision. Mais, comme nous l’avons sans cesse constaté, la différence entre ces deux formes de contradictions est bien moins grande qu’on ne pourrait le supposer car, si la prévision est naturellement fonction d’un schème, la constatation ou l’enregistrement du fait qui vient la contredire sont eux aussi indissociables d’une interprétation, donc d’un ou plusieurs schèmes d’assimilation, de même que c’était le cas des faits prévus à tort ou à raison et antérieurement admis. Il en résulte qu’en un sens il y a à nouveau contradictions ou accords entre des schèmes du sujet, la seule différence qui subsiste étant que, lors de conflits entre deux schèmes à eux seuls, la correction ou le dépassement s’effectuent par accommodation de l’un à l’autre et assimilation réciproque avec construction endogène de négations comme d’affirmations, tandis que, là où des faits imprévus interviennent, ces mêmes processus s’accompagnent en plus d’une soumission nécessaire à des données extérieures et nouvelles et avec des négations imposées du dehors. Mais il s’y ajoute en général une différence d’une autre nature : en cas de contradiction entre un fait nouveau et une prévision, ce conflit est immédiatement ou rapidement conscient, tandis qu’une contradiction entre schèmes à eux seuls peut demeurer plus ou moins longtemps inconsciente. Nous y reviendrons (sous IV).

D’où une troisième variété de subdivisions possibles, tenant à la prise de conscience progressive et plus ou moins lente des contradictions en jeu. Il faut d’abord, à cet égard, distinguer deux cas : celui des contradictions entre affirmations ou constatations successives, et où le sujet oublie simplement ce passé même récent, et celui des conflits entre prises de positions actuelles et simultanées, seuls intéressants parce que plus ou moins durables. C’est à leur propos qu’il faut alors distinguer les contradictions rapidement conscientes et celles qui ne s’imposent à la conscience qu’avec un grand retard et même seulement au moment où le sujet devient capable de les lever par un dépassement plus ou moins réussi. On peut alors parler de contradictions virtuelles pour celles qui demeurent inconscientes et actualisées pour celles qui commencent à faire problème dans la réflexion du sujet. Mais, insistons-y une fois de plus, on n’a le droit de parler de contradictions virtuelles que dans la mesure où le sujet les actualisera à des niveaux

ultérieurs et non pas lorsqu’il s’agit, à tous les niveaux jusqu’à 12-15 ans, de contradictions sensibles pour le seul adulte les constatant du dehors.

Encore une précision : de même que les pseudo-contradictions, celles qui surgissent entre une prévision et un fait ou celles qui demeurent quelque temps virtuelles relèvent toutes elles aussi de compensations incomplètes entre affirmations et négations. Pour ce qui est des degrés de conscience, ils n’y changent naturellement rien. Quant à l’intervention d’un fait nouveau F’, il ne contredit jamais que partiellement une anticipation, en ce sens que la prévision était fondée sur d’autres faits F dont l’erreur consistait seulement à les croire plus généraux qu’ils n’étaient, alors qu’il existe des F1 qui sont non-F et qu’il s’agit de les concilier en les subsumant sous une loi L qui s’applique à l’ensemble F + non-F. On voit donc une fois de plus que la contradiction résulte de la négligence de négations partielles (non-F) et que son dépassement revient à compenser affirmations et négations en un nouveau système dont la forme générale la plus simple est B = A A’ où A’ = B. non A et A = B. non-A’.

IV. Les dépassements

Nous voici ainsi ramenés au second des problèmes rappelés sous I et qui est celui de la structure des dépassements. Or, comme toutes les recherches l’ont montré et comme nous y avons insisté à plusieurs reprises, les dépassements semblent s’effectuer toujours selon deux processus solidaires, l’un extensionnel et l’autre en compréhension : élargissement du référentiel et relativisation des notions. Ces deux processus l’un et l’autre constructifs vont toujours de pair, à des degrés divers, puisque le premier, en étendant le champ, introduit de nouveaux éléments et par conséquent de nouvelles relations, qui assouplissent les notions de départ. Lorsque (chap. XV, sect. II) le sujet découvre sur la balance que le poids à lui seul mène à des résultats contradictoires et est obligé d’y joindre la distance au centre (donc en fait le « moment »), il y a simultanément extension du référentiel et relativisation de l’action des poids en fonction de leur position. Etc.

Mais ce qu’il faut relever maintenant est que tant l’un que l’autre de ces deux aspects de tout dépassement exige un apport de nouvelles compensations entre les affirmations et les négations. Dire que le poids ne suffit pas à lever les contradictions rencontrées et qu’il y faut ajouter un facteur de position (ou distance), c’est bien sûr remanier la classification des facteurs et compléter une classe primaire A de départ (ou plusieurs) par des classes secondaires A’ qui seront non-A par rapport à l’emboîtement le plus proche : d’où davantage de négations ou semi-négations autant que d’affirmations pour équilibrer le nouveau référentiel. Mais en ce qui concerne la relativisation il en va nécessairement de même. Pour autant que le sujet dominait déjà les conversions (plus lourd = moins léger, etc.), il accédera à inversions plus complexes qui renforcent les compensations : (plus lourd × moins loin du centre) = (moins lourd × plus loin du centre), etc.

Si tout cela a été vu et dit à propos de chaque recherche, il convient de le compléter maintenant par deux remarques concernant des faits jusqu’ici constatés, mais non expliqués et tous deux relatifs à ce processus resté assez mystérieux de la prise de conscience difficile et tardive d’un grand nombre de contradictions. C’est, en effet, un problème troublant que de comprendre pourquoi tant de contradictions, qui nous sautent aux yeux (ainsi qu’aux enfants des niveaux opératoires suffisants), demeurent si longtemps inaperçues des jeunes sujets. Pourquoi par exemple, un sujet de 5-6 ans peut-il affirmer l’inégalité de deux rangées d’éléments, même s’il se centre sur les longueurs distinctes de celles-ci, alors qu’il vient lui- même de construire par correspondances simultanées les deux collections en jeu et de certifier leur équivalence durable ? De façon générale, pourquoi la contradiction entre deux schèmes (ici la correspondance puis l’évaluation ordinale de rangées décalées) peut-elle demeurer si longtemps inconsciente ?

Deux faits sont à analyser de plus près à propos de cette question et à la lumière de ce qu’on vient de rappeler, que le dépassement consiste en compensations par un recours à des négations, construites à cet effet. Le premier de ces faits est que, comme indiqué tout à l’heure, la prise de conscience de la contradiction est bien plus aisée lorsqu’elle apparaît entre une prévision et une donnée nouvelle extérieure qui lui inflige

un démenti. Or, la réponse devient maintenant bien simple : c’est qu’alors la négation n’a pas à être construite, mais est imposée du dehors par l’événement nouveau qui surgit et qu’il s’agit seulement de situer en un référentiel élargi, ce qui constitue un problème plus ou moins facile ou difficile de dépassement, et non plus de prise de conscience de la contradiction.

Le second fait assez général est que la prise de conscience d’une contradiction entre schèmes ne se produit qu’au niveau où le sujet devient capable de dépassement, tandis que dans le cas précédent le sujet peut souvent chercher longtemps avant de parvenir à intégrer le fait nouveau (avec la négation qu’il comporte) en un système adéquat d’éléments positifs et négatifs (classes secondaires, etc.). Or, dans le cas d’une contradiction entre schèmes, seul ce système à construire est susceptible de mettre en évidence la nécessité des négations, à défaut desquelles la pensée procède par une série d’affirmations locales et isolées, chaque facteur jouant souverainement en son domaine propre (égalité pour les correspondances, inégalité pour les rangées de longueurs distinctes, etc.), d’où l’inconscience de la contradiction.

Soit dit plus simplement, une contradiction étant l’acceptation d’une partie commune entre deux classes complémentaires (A × non-A) > 0 ou d’une conjonction entre deux qualités exclusives (a.« > 0,) il faut pour la sentir être en possession de la négation, A ou à et, là où elle nous paraît évidente, le sujet ne la voit pas, du fait qu’il ne la possède pas encore mais devrait la construire : il ne raisonne alors que sur les caractères positifs de ces classes ou propriétés dont seules des mises en relation nouvelles (intervenant précisément mais seulement lors des dépassements) permettront d’apercevoir aussi leurs aspects négatifs. Il y a donc là une situation bien différente de celles où les négations sont imposées du dehors, et relativement alors à une anticipation qu’elles démentent.

V. Contradiction et équilibration

Venons-en maintenant à notre problème central : celui des relations entre la contradiction et l’équilibration, car ou voit d’emblée que si, pour des raisons quelconques, les affir-

mations l’emporteront systématiquement sur les négations au cours des stades initiaux, les considérations qui précèdent prendront une tout autre signification que simplement descriptive.

Mais avant d’en arriver là rappelons d’abord pourquoi les contradictions propres aux niveaux élémentaires consistent en déséquilibres et non pas en contradictions logiques. Ce que l’on vient de voir en fournit déjà un indice : il est clair qu’une contradiction dont le sujet ne parvient pas pendant longtemps à prendre conscience ne saurait résulter que de « travaux virtuels non compensés » et non pas d’une incompatibilité formelle entre des énoncés. Mais il intervient en nos faits une raison bien plus générale : c’est qu’ils nous présentent toute une gamme d’intermédiaires entre ce qu’il faut appeler des contradictions dans l’action et les contradictions dans la pensée. Il peut exister, en effet, des contradictions dans l’action, comme celle qui consisterait à vouloir atteindre un but et à s’engager sans raison en sens contraire (d’où les difficultés de la conduite du détour) : il ne s’agit là naturellement alors que de démarches sensorimotrices qui se favorisent ou se contrecarrent, ce qui caractérise des processus d’équilibration et non pas de formalisation. Or, quand au chapitre III le sujet doit juger des résultats de l’action de retourner un objet une ou deux fois, ou quand dans la section II du chapitre X il s’agit d’éviter qu’un loup mange une chèvre et celle-ci un chou, nous sommes encore près de telles situations pratiques, d’où toutes les transitions possibles entre elles et les coordinations d’actions conceptualisées, ou entre celles-ci et les opérations de la pensée. Jusqu’à ces dernières ce que nous appelons contradiction au plan de la pensée naturelle ne consiste donc qu’en conflits ou oppositions virtuels ou actualisés, c’est-à-dire en déséquilibres dont les contradictions logiques ne constituent qu’un point d’aboutissement tardif.

Les questions sont alors de dégager le pourquoi de ces déséquilibres, de leur fréquence aux stades initiaux et surtout de la lenteur avec laquelle ils sont surmontés. Or ce sont là de réels problèmes parce que plus les actions sont simples, moins elles devraient provoquer de conflits ; et effectivement, au plan de l’action pure, ou sensorimotrice, les oppositions en jeu ne proviennent guère que d’obstacles ou de perturbations

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de sources extérieures. Mais ici encore leur difficulté demeure relative aux buts poursuivis, et, quand les buts sont modestes, les obstacles le restent également. Aussi bien les conflits et déséquilibres dont nous nous sommes occupés relèvent-ils essentiellement de la conceptualisation des actions, donc de la compréhension des situations. Mais en ce cas pourquoi cette intellection demeure-t-elle conflictuelle au lieu de progresser en ligne directe par une succession de petites conquêtes cumulatives ? Il y a certes à considérer la difficulté des décentrations nécessaires par rapport aux illusions subjectives nées de centrations qui s’ignorent. Mais pourquoi les déformations dues aux centrations illégitimes aboutissent-elles à des contradictions et non pas simplement à des erreurs de fait, faciles à corriger ?

Si ce qui précède est exact, c’est-à-dire si la contradiction consiste bien en compensations incomplètes entre les affirmations et les négations, nous devions alors trouver une raison générale de déséquilibres initiaux ne tenant ni simplement à des obstacles extérieurs, ni à des centrations subjectives quelconques, mais à de telles centrations polarisées de façon systématique sur l’un de ces deux termes aux dépens de l’autre. Or, c’est bien ce qui s’est avéré lorsque les recherches ont porté sur des éléments positifs et négatifs simples à mettre en relation. C’est ainsi que le chapitre VIII nous a montré la difficulté à construire la classe secondaire avec négation partielle A1 = B.non-A dans le cas de cubes non rouges contenant des grelots comme si de « tous les rouges ont des grelots » il s’ensuivait que tous ceux qui en ont sont rouges. Le chapitre XIII a décrit l’asymétrie des quantifications élémentaires du plein et du vide, le chapitre XIV les résistances que rencontre la notion du « presque pas » ; etc. En toutes ces situations, que nous avons pu multiplier, nous avons effectivement observé un déséquilibre systématique en faveur des affirmations, celles- ci constituant les conduites les plus naturelles et les plus spontanées, tandis que les négations, bien plus difficiles à construire et à manier, sont toujours en retard sur les premières jusqu’aux niveaux opératoires1. En particulier le sujet pendant longtemps

( 1 ) Dans notre étude avec B. Inhelder sur La genèse des structures logiques élémentaires, nous avons entre autres étudié l’évolution des négations en demandant, à propos de 18 objets différents par leurs formes, grandeurs et couleurs, de désigner

ne s’aperçoit nullement que toute action comporte nécessairement et intrinsèquement un aspect négatif (s’éloigner du point de départ et abolir l’état initial) autant que positif (se rapprocher du but et produire un état final) accompagné d’un transfert qui comporte une sorte de soustraction initiale (enlever quelque chose au départ) autant que l’addition finale (ajouter à l’arrivée). Nous reviendrons sous VIII sur ces négations intérieures aux actions elles-mêmes.

VI. Affirmations et négations

Il s’agit d’abord de dégager les raisons générales de ce primat initial de l’affirmation sur la négation. Or, elles sont multiples et on en retrouve à tous les paliers hiérarchiques de la conduite. Au niveau perceptif, on ne perçoit que des caractères positifs et la négation n’est pas un processus relevant de la perception. Certes on peut en un sens percevoir qu’un objet n’est là où l’on vient de le voir ou n’est pas à sa place habituelle, mais ce ne sont pas en ce cas de pures perceptions : ce sont des constatations répondant à une attente et celle-ci comme celles- là dépendent de l’action entière et dépassent la perception. On pourrait aussi invoquer les caractères relativement négatifs du « fond » par rapport aux « figures » (dévalorisation des grandeurs appartenant au fond, perception d’un espace en profondeur si un fond plan demeure sans frontières ni figures, etc.), mais précisément, depuis les travaux de la Gestaltpsychologie, nous savons que la perception du fond n’est pas celle d’une absence ou d’un élément négatif, mais au contraire celle d’un support nécessaire à toute figure.

Au plan de l’action sensori-motrice nous ne rencontrons pas de conduites négatives endogènes, mais seulement des mouvements destinés à écarter un obstacle, donc subordonnés

ceux « qui ne sont pas » A et B ou A, B et C. L’évolution des réponses de 4 à 7 ans a témoigné d’une tendance assez nette : la référence aux classes éloignées diminue avec l’âge, tandis que la négation par rapport aux classes proches (donc la complémentarité par rapport aux emboîtements les plus voisins) augmente de 14 à 67 %. Dans un autre sondage où l’on demandait de commenter des négations telles qu’un chien ou une marguerite, etc., « n’est pas une tulipe », on a obtenu des réponses telles que « le chien… il est plus pas une tulipe » que la marguerite, et la négation portant sur une autre fleur est « un peu plus juste parce que c’est aussi la catégorie des fleurs », ce qui rend la relation négative plus utile.

à la poursuite d’un but positif, toute action complète poursuivant de tels buts. Dans le cas des rétroactions ou feedbacks il en est de même et ces retours en arrière lors des tâtonnements ne sont pas encore des opérations inverses, mais de simples reprises ou recommencements d’essais continuant de poursuivre leur but positif1. D’autre part, l’activité de tout schème d’actions revient à assimiler des objets dans le double sens de les utiliser en vue de la satisfaction (positive) d’un besoin et de leur conférer ou de reconnaître en eux des propriétés également positives. Certes dès qu’interviennent des conduites interindividuelles, avant même le langage, il se produit des réactions de refus, mais il s’agit à nouveau d’écarter un obstacle ou une gêne, et non pas encore de négations endogènes.

Avec les débuts de la conceptualisation, on observe par contre la formation de jugements négatifs élémentaires, mais toujours relatifs à des affirmations ou éléments positifs préalables : « Il est petit, pas grand », dira ainsi l’enfant à propos d’un objet ; ou « grand-papa parti » en montrant le chemin qu’il a pris pour s’en aller. Or, la démarche primaire reste toujours en ces cas celle de la constatation, forcément positive, ou de la justification, tandis que les négations supposent des mises en relation ou inférences de formations secondaires et beaucoup plus limitées, parce que liées à des attentes déçues, à des prévisions démenties ou à des changements modifiant la position ou une qualité d’un objet.

Au plan des expressions verbales, il est frappant de constater que le langage, même adulte, n’exprime jamais le plus et le moins qu’en termes positifs : « plus ou moins lourd » peut ainsi s’appliquer à des valeurs très petites aussi bien qu’à d’autres, tandis que « plus ou moins léger », qui est logiquement équivalent, ne désigne qu’un certain ordre de faibles poids2.

En fait, l’emploi de la négation ne progresse qu’avec la construction graduelle des structures d’ensemble et ne devient systématique que quand celles-ci atteignent un statut opératoire. Par exemple, au cours du développement des classi-

( 1 ) Avec, il est vrai, certaines corrections (feedbacks négatifs) mais pouvant être conçues comme des améliorations.

( 2 ) De même « plus ou moins grand » ou « plus ou moins petit », etc. En un dialecte de la Côte-d’Ivoire, le baoulé, il existe un mot pour dire « plus grand » mais aucun pour exprimer la relation « plus petit ».

fications, l’enfant du niveau IB (collections non figurales), distribuant un ensemble de jetons ronds B en blancs A et en rouges A’, dira bien des seconds qu’ils ne sont « pas blancs » mais ce n’est pas pour autant une classe secondaire des « ronds non blancs », donc A’ — B.À, parce que, lorsqu’on demande au sujet s’il y a là plus de ronds que de blancs ou de rouges, donc B > A ou B > A’, il ne sait pas quantifier cette inclusion et ne compare plus A ou A’ qu’à sa complémentaire comme si les « ronds » B se réduisaient alors à celle-ci. Il faut donc attendre le niveau opératoire pour qu’en ce cas la négation soit correctement manipulée, et cela demeure vrai de tous les autres » groupements » d’opérations concrètes. Cela va d’ailleurs de soi puisque la réversibilité opératoire atteinte seulement à ce niveau IIA consiste à faire correspondre une opération inverse, donc une négation, à chaque opération directe ou affirmation.

VII I NIVEAUX DES AFFIRMATIONS ET NÉGATIONS

Les considérations qui précèdent ayant fourni quelques-unes des raisons du primat initial des affirmations et de la carence correspondante des négations aux stades élémentaires, il convient encore de caractériser les statuts successifs des unes et des autres au cours du développement conduisant à leurs compensations.

A) Pour ce qui est des affirmations nous pouvons en distinguer trois formes successives, correspondant aux trois premiers principaux niveaux des fonctions cognitives :

1) L’action élémentaire revenant à la fois à modifier l’objet et à l’assimiler, la première forme de l’affirmation consiste en une prise de possession des caractères (antérieurs ou modifiés) de l’objet (caractères constatés ou prévus), sans rien y ajouter de plus, du fait que les schèmes d’assimilation sont d’abord centrés sur la « compréhension » sans prise de conscience de leur « extension ».

2) Au niveau de la conceptualisation préopératoire les caractères communs des objets ou leurs liaisons sont dégagés

et organisés sous forme de systèmes plus ou moins cohérents de classes et de relations, dont les structures s’ajoutent aux propriétés de ces objets individuels en leur servant de cadres : un second type d’affirmations portera donc sur les caractères positifs de ces cadres et sur les appartenances leur permettant de subsumer les diverses catégories de données extérieures.

3) Aux niveaux opératoires, ces cadres étant structurés et subdivisés de façon stable et consistante, les affirmations seront réglées par le jeu de ces opérations et acquerront de ce fait des formes nouvelles, notamment par l’organisation des classes primaires ou secondaires ou par la forme relationnelle que prendront des prédicats jusque-là indifférenciés et absolus.

En un mot, la succession de ces trois formes d’affirmations relève d’un double processus d’internalisation par constructions endogènes et de relativisation dues aux adjonctions successives enrichissant l’assimilation des données exogènes.

B) A ces trois étapes de l’affirmation correspondent trois formes principales de négations, mais plus délicates à préciser, étant donné leur pauvreté initiale et les multiples avatars marquant leur élaboration.

1) Aux propriétés des objets dont les affirmations de première forme tendent à prendre possession correspondent en négatif les perturbations extérieures s’opposant aux modifications et aux constatations souhaitées et prévues. La première des formes de négations émanant du sujet est alors une sorte de négation motrice ou pratique, si l’on peut s’exprimer ainsi, tendant à supprimer ou à compenser la perturbation en vue de retrouver l’état positif antérieur. En cas d’échec il y a accommodation, d’où de nouvelles affirmations. Dans les deux cas la négation n’est donc que transitoire et subordonnée à un besoin primaire d’affirmation.

Notons encore que cette première situation correspond dans le domaine des équilibrations à ce que nous avons appelé ailleurs1 les conduites de type a où les perturbations ne sont

( 1 ) Voir notre étude sur L’équilibration des structures cognitives (à paraître aux P.U.F.),

qu’à supprimer ou à neutraliser et non pas encore à intégrer à titre de variations à l’intérieur des systèmes en jeu.

2) Avec les progrès de la conceptualisation et la construction des classes et relations encadrant les objets d’un réseau encore lâche en ses structures d’ensemble, mais susceptible d’organisations locales, un second type de négations se constitue, qui consiste à refuser à un objet l’appartenance à une classe ou la participation à une relation. Il s’agit alors d’une négation constative et non plus pratique, et son rôle est d’autant moins négligeable que l’encadrement conceptuel des objets permet d’intégrer dans ces systèmes interprétatifs un nombre croissant de perturbations extérieures à titre de variations fonctionnelles qu’il importe de considérer en elles-mêmes et non plus d’écarter (conduites β dans le domaine de l’équilibration) : les négations constatives servent alors à exclure telle variation de tel cadre relationnel, comme elles peuvent le faire à propos d’une fonction ou d’une relation quelconque, ou à opposer à ce cadre ce qui n’en relève pas.

Mais comme à ce niveau l’encadrement conceptuel demeure local et n’atteint pas la consistance des structures d’ensemble opératoires, il va de soi qu’alors le nombre et la précision qualitative des négations demeurent très inférieurs à ceux des affirmations : même à titre constatif la négation ne joue encore qu’un rôle occasionnel et momentané, sans atteindre le caractère durable des opérations inverses propres à une structure opératoire. Il n’est donc pas surprenant que son élaboration en extension (par exemple lors de la quantification du vide et non pas du plein : chap. XIII) ou en compréhension (caractères des classes secondaires : chap. VIII) demeure très inférieure à celle des affirmations, d’où un primat encore très résistant des éléments positifs sur les négatifs.

3) Avec les structures opératoires, enfin, à chaque affirmation correspond une négation (par exemple à chaque classe A, sa complémentaire non-A, à chaque domaine de relations, le domaine complémentaire auquel elle ne s’applique pas, etc.), et, à titre d’opérations inverses, les négations deviennent aussi permanentes que les affirmations, d’autant plus que ces opérations inverses englobent dorénavant à titre de variations internes du système ce qui jusque-là demeurait en partie à

l’état de perturbations externes (conduites γ dans le domaine de l’équilibration).

A considérer cette évolution des négations, on y retrouve les deux processus d’internalisation ou accroissement des constructions endogènes et de relativisation qui caractérisaient le développement des affirmations, mais avec un retard systématique aux étapes 1) et 2) où les éléments positifs conservent une prégnance bien supérieure, dans la mesure où les encadrements conceptuels ou opératoires dus aux activités du sujet demeurent trop pauvres pour dominer l’ensemble des caractères des objets. En outre, ce tableau de la formation des négations s’applique essentiellement aux situations où le sujet accepte les démentis de l’expérience. Lorsque ce n’est pas le cas, comme on l’a vu dans la section II du chapitre V, à propos des courbes mécaniques (où les erreurs de la prévision sont d’abord attribuées à des fautes du crayon, puis à la résistance du matériel, puis à des ratés matériels de l’action et enfin seulement à des erreurs dans les raisonnements généralisateurs du sujet), le retard qui s’ensuit dans la succession des formes 1, 2) et 3) de la négation confirme a fortiori les difficultés de l’internalisation ou construction endogène ainsi que de la relativisation des négations.

VIII. Contradictions entre actions

A ces trois formes successives d’affirmations et de négations (avec un retard systématique de celles-ci aux niveaux 1 et 2) correspondent enfin les trois formes de contradictions sans cesse rencontrées en cet ouvrage et que nous pouvons maintenant analyser du point de vue des négations intérieures aux actions elles-mêmes.

Aux affirmations cherchant à saisir directement les propriétés, antérieures ou modifiées, des objets individuels et aux négations ne revenant qu’à éliminer des perturbations correspond une première forme de contradiction consistant en oppositions entre des actions. En principe aussitôt conscientes et relativement faciles à lever dans le cas d’actions peu compliquées, ces contradictions se multiplient par contre et deviennent plus résistantes sitôt que les actions sont plus complexes et

surtout dès qu’il s’agit de les organiser et qu’il intervient à cet effet une part de prévision qui met alors à nu les raisons de telles contradictions. Qu’on se rappelle, par exemple, les sections I et II du chapitre X, où le sujet, pour assurer une contiguïté entre trois crayons les associe 2 à 2 en oubliant le contact entre 1 et 3, etc., ou, pour faire passer le loup, la 1 chèvre et le chou ne cherche qu’à assurer les compatibilités

sur l’une des rives ou oubliant les incompatibilités subsistant sur l’autre ; ou encore lorsque le sujet transférant n éléments d’une collection à une autre ne voit pas que la différence entre elles est alors de 2n ; etc.

En tous ces cas, la raison des contradictions tient au fait que le sujet, centré sur le but ou point d’arrivée des actions, en tant que valeurs positives, néglige les négations, soustractions ou facteurs négatifs concomitants. Il convient donc, en ces remarques finales, de se rappeler les conditions logiques de l’exécution de chaque action qui dominent en dernière analyse tout le problème de la contradiction. Nous en énoncerons deux :

La première de ces conditions tient à ce que toute action, si simple soit-elle, et même considérée en tant qu’action individuelle et isolable (indépendamment de la classe ou du schème auxquels elle appartient), est distincte de toutes les autres. Par exemple placer un objet en un point est autre chose que de le placer ailleurs ou de le laisser là où il était ; laisser un chou en présence d’un loup est différent de le laisser à côté d’une chèvre. En d’autres termes le caractère affirmatif ou positif d’une action est indissociable d’un aspect négatif ou d’une exclusion, qui oppose cette action a à ce qui n’est point elle- même, donc à la totalité des actions non-a, que cette totalité embrasse l’ensemble de toutes les autres actions possibles ou qu’on la restreigne à l’extension de la classe ou du schème emboîtants les plus proches. Or, cette première condition de cohérence a son importance, en ce qu’elle ne va pas toujours de soi pour le sujet, même à des niveaux dépassant les plus élémentaires : on a vu sous II que l’une des trois classes courantes de contradictions tient à ce que le sujet croit parfois qu’une même action peut donner lieu à des résultats opposés, ce défaut apparent d’identité résultant alors du fait que le sujet confond en une seule deux actions en réalité distinctes.

La seconde condition logique très générale de toute action est que son résultat positif est toujours et nécessairement solidaire d’un transfert à partir d’une situation négative de départ : introduire une modification en un objet, c’est, en effet, tout à la fois et de façon indissociable, l’enrichir d’un état nouveau et (en ce sens) positif, et abolir l’état antérieur ou initial, ce qui consiste en une négation ou soustraction. Or cette seconde condition, quoique universelle, de toute action est beaucoup moins remarquée par le sujet, du fait que, en agissant, il est toujours centré sur le but à atteindre et par conséquent l’état positif et final. D’autre part, lorsque la source de ce qui est enlevé au départ demeure extérieure au domaine considéré des ou de l’action à exécuter, ce facteur négatif peut ne jouer aucun rôle : enfoncer un clou en un point peut constituer une action réussie si le clou est prélevé en une réserve extérieure quelconque, tandis que son origine soulève un problème s’il a dû être extrait d’un autre point où il était utile. Or, dans les situations où nous avons vu le sujet s’enferrer en des contradictions c’est précisément que le transfert reliant l’état initial à l’état final, en demeurant intérieur au système considéré, ne pouvait être négligé sans compromettre la compréhension et même la réussite des actions en cours.

En un mot toute action, si positif que soit son but, est solidaire de deux systèmes de négations, l’un externe, qui l’oppose à ce qui n’est pas elle en tant que caractérisée affirmativement par ce but, et l’autre interne, qui rend le caractère positif du transfert, dans la direction du but, solidaire d’une soustraction et d’un éloignement à partir du point d’origine. C’est alors la négligence de tels aspects négatifs qui engendre les contradictions.

IX. Contradictions entre sous-systèmes

La seconde forme de contradiction ou contradiction entre schèmes ou entre sous-systèmes et correspondant aux affirmations et négations de type 2) relatif à la conceptualisation des actions ainsi qu’à l’encadrement conceptuel des objets soulève des problèmes analogues, quoique en apparence éloignés des précédents.

De façon générale ces contradictions tiennent à un manque de coordination, et de ce fait demeurent inconscientes de façon assez durable, parce que leur dépassement ne peut être obtenu que par l’intervention de structures opératoires d’ensemble, dont le caractère commun est leur nécessité intrinsèque (la transitivité sériale pour le chapitre Ier, la composition additive des parties en un tout égal à leur somme, pour le chapitre II, etc.). Le problème préalable est alors celui des conditions logiques de toute coordination nécessaire, et comme nous allons le voir il s’agit à nouveau de compensations entre les facteurs positifs ou affirmatifs d’arrivée et les facteurs négatifs de départ.

La première de ces conditions (correspondant à la seconde de celles distinguées sous VIII) consiste, en effet, en un ensemble de transferts entre l’état initial et l’état final assurant la compensation entre ce qui est prélevé ou enlevé au départ et ce qui est ajouté à l’arrivée : réunir un ensemble de parties en un tout équivalant à leur somme c’est enlever chacune des parties de leur situation locale initiale pour les ajouter aux autres en une situation finale, et, au niveau des opérations concrètes, ce transfert consiste en un déplacement qui assure la conservation des parties en leur nouvelle position ; construire une relation A < C en une suite transitive à partir de A < B et B < C, c’est extraire la différence entre A et B (en négligeant leur valeur absolue, etc.) pour l’ajouter à celle qui sépare B de C et en tirer une nouvelle totalité AC ; etc. Rappelons en particulier l’importance de ces transferts à partir des états initiaux jusqu’aux états finals en toutes les actions consistant à modifier la forme des objets et à propos desquelles se posent les questions de conservation (de la substance, du poids, etc.). Les non-conservations si générales, qui caractérisent les niveaux préopératoires du développement, résultent en ce cas précisément du fait que les sujets ignorent ou négligent de tels transferts et s’imaginent alors que les accroissements constatés selon l’une des dimensions de l’objet (augmentation de longueur, etc.) sont dus à des additions au terme de l’action mais sans soustraction à son point de départ, d’où la non-conservation. Au contraire, sitôt aperçue la nécessité du transfert, ce qui est ajouté à l’arrivée correspond à ce qui est enlevé au départ, le changement de position des éléments transférés

s’accompagnant par le fait même de ce que l’on peut appeler une « commutabilité » (si une partie A de l’objet change de position par rapport à B leur somme A + B demeure constante), forme plus générale de la commutativité (A -|- B = B + A) et source de la conservation.

Mais ces transferts reliant les états itiniaux aux points d’arrivée de la composition s’accompagnent d’un autre caractère fondamental, seconde condition de toute coordination nécessaire, qui consiste en une série d’exclusions, dont le caractère négatif est indissociable du caractère positif ou affirmatif de la construction. De façon générale, en effet, imposer une conclusion avec nécessité c’est exclure toutes les autres possibilités : affirmer la nécessité A < C, c’est exclure A ⅛ C, affirmer que le tout T est égal à la somme des parties P (ce que ne voient nullement les sujets préopératoires du chapitre II) c’est exclure que T ξ ΣP, etc. Et, dès le départ de la construction, transférer un élément tel qu’une classe A, extraite de sa situation initiale isolée, pour l’inclure en une classe emboîtante B, c’est exclure de A la classe secondaire complémentaire A’ ainsi que toute partie commune entre A et A’ = B.non-A. Etc.

En un mot, toute coordination nécessaire comme toute action simple est, elle aussi, solidaire de deux sortes de négations, les unes externes qui l’opposent à ce qui n’est pas elle (avec ce que son résultat comporte de positif), et les autres internes en tant que les transferts exigés par sa réalisation et orientés positivement dans la direction de celle-ci impliquent des soustractions à partir de leur point d’origine.

Nous voyons ainsi l’analogie profonde entre les conditions logiques de l’exécution de toute action et la construction de toute coordination inférentielle puisque dans les deux on retrouve un transfert assurant la compensation entre ce qui est enlevé d’un côté et ajouté de l’autre et un ensemble d’exclusions complémentaires des caractères positifs. Ces deux facteurs assurent ainsi les identités ou conservations nécessaires aux actions comme aux coordinations, sans sous-estimer les caractères de construction puisqu’il y a changements et production de nouveautés. C’est alors la négligence des aspects négatifs propres à ces situations initiales ou à ces exclusions, qui, en compromettant les compensations indispensables à la

cohérence du tout, rend compte des contradictions de types 1) et 2), en particulier de celles, sensiblement plus résistantes, du type 2) concernant les relations entre sous-systèmes ou entre schèmes.

X. Contradiction et opérations

Enfin lorsque les affirmations et les négations atteignent leur troisième forme et qu’à chaque affirmation correspond une négation, comme c’est le cas des structures opératoires, les contradictions qui peuvent encore surgir à l’intérieur ou dans les applications immédiates de ces structures ne consistent plus guère qu’en erreurs momentanées ou fautes de raisonnement oubliant sur tel ou tel point cette compensation nécessaire des éléments positifs et négatifs, autrement dit cette correspondance nécessaire des opérations directes et inverses. En effet, de tels systèmes opératoires constituent ce que l’on peut appeler avec Ashby des « régulations parfaites » dont la propriété principale est d’assurer une précorrection des erreurs, par opposition aux corrections après coup, donc aux dépassements modifiant le système. Nous nous rapprochons alors de ce qui caractérise les contradictions logiques ou formelles, à cette différence près que les systèmes logiques ajoutent à cela des formalisations de différents degrés tandis que la pensée naturelle, même en ses niveaux supérieurs, se borne à utiliser les opérations propres aux diverses structures, mais sans s’en donner des modèles réflexifs ou théoriques. Assurément il résulte de cela une opposition assez durable : les contradictions propres à la pensée naturelle portent essentiellement sur le contenu des actions ou des jugements, tandis que le principe logique de non-contradiction se borne à nous interdire d’affirmer simultanément a et non-a ou d’appliquer à la fois une opération et son inverse, mais sans pouvoir décider par lui-même de la vérité ou de la fausseté des contenus ainsi structurés. Seulement, comme la pensée naturelle en son développement spontané aboutit à conférer à ceux-ci une forme opératoire et comme la formalisation logique consiste à enrichir cette dernière d’une procédure exacte qui la complète il y a finalement convergence entre deux, de telle sorte que contra-

dictions et non-contradictions logiques peuvent être considérées comme les cas limites des contradictions et non-contradictions propres à la pensée naturelle. Il y a là sans doute une justification de l’interprétation, qui fut la nôtre au cours de tout cet ouvrage, de la contradiction en tant que compensation incomplète entre les affirmations et les négations. Quant aux contradictions dialectiques, bornons-nous à rappeler que la pensée naturelle, étant essentiellement dialectique en son développement, en tant que succession de déséquilibres et de rééquilibrations, elles ne sauraient que relever de tels mécanismes, à condition de se rappeler que ces contradictions, « dialectiques » comme naturelles, ne sont que l’expression et non pas la source causale de ces déséquilibres.

Mais si, à partir du niveau où la formalisation devient possible, la distinction s’impose malgré leurs relations entre les contradictions formelles et celles qui portent sur les contenus, il ne faudrait pas croire que celles-ci ne se présentent plus dans la pensée rationnelle en général ni même au sein de la pensée scientifique. A ne considérer que cette dernière, il est, en effet, clair que, en deçà des théories (provisoirement) achevées et déjà formalisées, il faut considérer l’ensemble des problèmes encore à l’étude et qui donnent lieu à diverses hypothèses ou modèles explicatifs proposés à l’essai ou adoptés faute de mieux. De plus il est fréquent qu’un fait nouveau qui finira par exclure une théorie admise ne soit pas d’emblée compris de cette manière et donne lieu en attendant à des séries de retouches locales des théories antérieures sans que l’on voie qu’en fait leur cohérence elle-même est menacée. Sur ces divers terrains il est alors facile (mais après coup) de mettre en évidence l’existence de contradictions. Or, à les analyser on constate naturellement qu’elles résultaient de l’utilisation de notions trop globales et mal définies dont les progrès ultérieurs élimineront les ambiguïtés, ou de notions qui, sans être fausses, sont conçues comme trop générales alors qu’elles ne s’appliquent pas sans retouches ou différenciations aux nouveaux domaines explorés. En tous ces cas il est alors possible d’apercevoir que la source des contradictions ne tenait pas aux caractères positifs des concepts ou principes reconnus ultérieurement comme insuffisants ou non généraux, mais essentiellement au fait qu’il était difficile ou impossible de discerner à

partir de quelles frontières il demeurait nécessaire d’introduire des restrictions, des négations partielles ou des incompatibilités. En d’autres termes, pour un caractère quelconque a (par exemple la continuité) dont la négation non-a a un sens également courant (caractère discontinu de structures granulaires, cristallines, etc.), le problème est, dans un domaine nouveau et encore mal élaboré, de déterminer en quoi et sur quel point les données imprévues relèvent de non-a alors que la propriété positive a paraît s’imposer. Max Planck a raconté, en un passage émouvant et hautement instructif de ses souvenirs, la peine considérable qu’il a eue à reconnaître que ses premiers travaux sur le rayonnement du corps noir, avec les formulations mathématiques qu’il parvenait déjà à en donner, impliquaient en réalité la négation du continu et l’hypothèse des quanta, auxquelles il se refusait en quelque sorte moralement, tant lui paraissait par ailleurs évidente la nécessité de la continuité. En de tels cas, et ils sont en fait innombrables, bien que cet exemple soit particulièrement connu et presque trop massif, on voit combien l’équilibration des affirmations et des négations demeure un problème général pour toute pensée en développement, à partir de ses premiers balbutiements au niveau de la petite enfance et jusqu’aux transformations et hésitations de rang supérieur qui peuvent caractériser les phases de transition et d’invention propres au devenir scientifique en ses périodes de renouvellement ou de crises. C’est que, en effet, plus les variables sont nombreuses, et plus on rencontre de difficultés pour établir si une nouvelle donnée b est compatible avec un caractère a plus ou moins général ou si elle entraîne de près ou de loin la négation non-a : à cet égard, comme dans les cas élémentaires, la négation suppose toute une élaboration secondaire avec nécessité d’implications médiatrices en opposition avec l’appréhension beaucoup plus directe des propriétés positives, même si celles-ci sont elles aussi inférées et non pas, comme au départ, directement constatées. Il valait donc la peine de retracer, d’un point de vue psychogénétique, les débuts de ce phénomène complexe qu’est la contradiction, au plan de la pensée naturelle, et les obstacles retardant le maniement correct des négations en leur équilibration si malaisée à obtenir avec les affirmations.

Quant à cette équilibration, nous avons insisté à plusieurs

reprises, en cet ouvrage, sur le caractère actif et constructif des dépassements de la contradiction, en leur double aspect extensionnel d’élargissement des référentiels et qualitatif de transformation des notions dans le sens de la relativisation. Là encore les analogies sont innombrables avec le développement de la pensée scientifique. Mais les deux caractères que présentent ces dépassements, de compensation par rapport aux perturbations, sources de contradiction, d’une part, et de construction reposant de près ou de loin sur des abstractions réfléchissantes, d’autre part, feront l’un et l’autre l’objet d’études séparées à paraître en des ouvrages ultérieurs.