Conclusions générales a

Rappelons tout d’abord les problĂšmes que nous nous sommes posĂ©s en projetant cet ouvrage. Il s’agissait essentiellement d’établir le statut opĂ©ratoire de ce qu’on appelle communĂ©ment contradiction dans la pensĂ©e naturelle et dont les caractĂšres demeurent assez Ă©loignĂ©s de ceux de la contradiction logique ou formelle, tandis qu’ils sont plus voisins de ceux de la dite « contradiction dialectique ».

I. Remarques préalables

La contradiction logique consiste, en effet, Ă  affirmer simultanĂ©ment la vĂ©ritĂ© de p et de non-p, ou, si q ⊃ p, Ă  affirmer simultanĂ©ment q.p et q.non-p, et cela en dĂ©pit d’un ensemble de dĂ©finitions, d’axiomes et de thĂ©orĂšmes admis jusque-lĂ , ainsi que de rĂšgles prĂ©cisant l’utilisation de la nĂ©gation et de l’implication. Autrement dit la contradiction logique consiste en une erreur de calcul formel, par rapport Ă  une procĂ©dure qui eĂ»t permis de l’éviter et suffira Ă  la corriger sitĂŽt la faute aperçue, tandis qu’au plan de la pensĂ©e naturelle les contradictions sont sans doute inĂ©vitables parce qu’elles surgissent Ă  propos de questions que le sujet devait se poser sans pouvoir les rĂ©soudre d’avance (faute du mĂ©canisme formel qui comporte une sorte de prĂ©correction de l’erreur) : ces questions consistent, en effet, Ă  se demander si une action a est compatible avec une action b, ou mĂȘme favorable Ă  son exĂ©cution, ou si elles sont incompatibles ou simplement gĂȘnantes l’une pour l’autre. Or, la seule mĂ©thode dont dispose la pensĂ©e non formalisĂ©e est de les essayer et de juger Ă  leurs rĂ©sultats s’il y a accord ou non. Une pensĂ©e plus Ă©voluĂ©e consistera Ă  anticiper ces essais et ces rĂ©sultats, ou Ă  les conceptualiser Ă  des degrĂ©s divers, mais, mĂȘme Ă  en venir Ă  des dĂ©finitions, celles-ci ne consisteront qu’en prises de conscience d’actions antĂ©rieures, tant qu’il n’y a pas formalisation complĂšte. Notre premier problĂšme a donc Ă©tĂ© d’établir ce que sont les « contradictions » dans cette pensĂ©e naturelle, du point de vue des actions et opĂ©rations du sujet (dont les formalisations ultĂ©rieures peuvent assurĂ©ment ĂȘtre finalement considĂ©rĂ©es comme un cas particulier, mais un cas limite avec remaniement profond des mĂ©thodes une fois la limite franchie).

Notre second problĂšme a Ă©tĂ© de caractĂ©riser en quoi consistent les « dĂ©passements » par rapport Ă  ces contradictions « naturelles ». Ici encore le contraste avec la pensĂ©e formalisĂ©e est assez profond, car on ne « dĂ©passe » pas une contradiction logique ou formelle 1, mais on la supprime ou l’écarte par correction locale ou en changeant de thĂ©orie. Il n’existe pas, en effet, de logique du dĂ©passement, comme l’a montrĂ© Henriques Ă  notre Centre, et si l’on peut et doit parler de « dĂ©passements dialectiques » en de multiples domaines, c’est assez dire que la contradiction dialectique est plus proche de celles de la pensĂ©e naturelle que de celles de la logique formelle.

Le troisiĂšme problĂšme central examinĂ© en cet ouvrage a Ă©tĂ© celui des rapports de ces contradictions et dĂ©passements « naturels » avec les processus d’équilibration, qui nous ont toujours paru constitutifs du dĂ©veloppement cognitif. Or ces rapports sont naturellement de quasi-identitĂ©, car si la contradiction d’espĂšce « naturelle » n’est pas de nature formelle et s’il n’existe pas de logique du dĂ©passement, il en rĂ©sulte assurĂ©ment que la premiĂšre ne consiste qu’en oppositions et conflits, donc en dĂ©sĂ©quilibres, et que le dĂ©passement est une rééquilibration. Mais en quoi consistent les premiers ainsi que cette derniĂšre ?

D’oĂč alors un quatriĂšme problĂšme, et qui, grĂące aux rĂ©sultats inattendus de nos recherches, s’est finalement trouvĂ© ĂȘtre le principal qui a Ă©tĂ© discutĂ© en ces pages : comment expliquer l’abondance des contradictions au cours des premiers stades du dĂ©veloppement, alors que l’on aurait pu aussi bien s’attendre Ă  ce qu’à chaque stade on en trouve d’imprĂ©vues avec une frĂ©quence Ă  peu prĂšs constante (puisque chaque nouveau problĂšme ou chaque nouvelle construction prĂ©opĂ©ratoire ou opĂ©ratoire peut en comporter Ă  ses frontiĂšres) ou mĂȘme en nombre absolu croissant, mais avec une frĂ©quence relative constante, en proportion de l’extension continuelle des domaines cognitifs (et malgrĂ© leur caractĂšre globalement progressif) ? Or, en fait il semble bien que les contradictions, parfois ressenties comme telles, mais surtout inaperçues et demeurant inconscientes, abondent surtout aux niveaux prĂ©opĂ©ratoires et caractĂ©risent une sorte d’état chronique du niveau IA (et en se bornant naturellement Ă  retenir parmi ces contradictions virtuelles celles seulement qui seront jugĂ©es rĂ©elles par les sujets au cours des stades ultĂ©rieurs, sans se rĂ©fĂ©rer au stade cognitif de l’expĂ©rimentateur adulte). Il y a donc bien lĂ  un problĂšme : de quels facteurs dĂ©pendent de tels dĂ©sĂ©quilibres de dĂ©part ? Or, c’était lĂ  un problĂšme nouveau pour nous, car nous avions jusqu’ici considĂ©rĂ© bien Ă  tort ces dĂ©sĂ©quilibres initiaux comme allant de soi, ou comme devant ĂȘtre attribuĂ©s Ă  diverses difficultĂ©s de synthĂšse, ce qui se rĂ©duisait en fait Ă  des explications tautologiques, tandis que les prĂ©sents rĂ©sultats, en grande partie imprĂ©vus, fournissent un dĂ©but de solution.

II. Nature des contradictions

L’examen du premier de ces quatre problĂšmes a donnĂ© lieu aux constatations suivantes. En premiĂšre approximation, on se trouve en prĂ©sence de trois grandes classes de contradictions :

1) Les plus simples rĂ©sultent de ce qu’une mĂȘme action peut sembler aboutir Ă  des rĂ©sultats considĂ©rĂ©s comme opposĂ©s, ce qui donne l’impression d’un dĂ©faut d’identitĂ©, alors qu’il s’agit en fait d’actions distinctes ou de rĂ©sultats reprĂ©sentant deux cas particuliers d’une relation plus gĂ©nĂ©rale non encore dĂ©couverte. Comme exemple de la premiĂšre de ces deux Ă©ventualitĂ©s, rappelons le cas des roues sur une pente (chap. V) qui tantĂŽt descendent, tantĂŽt montent quelque peu parce que ces mouvements ne rĂ©sultent pas de la mĂȘme action, le centre de gravitĂ© de la roue (qui est un poids situĂ© sur la jante) Ă©tant orientĂ© tantĂŽt vers le bas du plan inclinĂ©, tantĂŽt vers le haut. Comme exemple de rĂ©sultats apparemment distincts pour le sujet mais en rĂ©alitĂ© identiques, rappelons le cas des lettres en miroir (chap. VII), qui semblent ĂȘtre tantĂŽt renversĂ©es tantĂŽt non, alors qu’en fait elles le sont toutes, mais que certaines paraissent ne pas l’ĂȘtre parce que leur forme est symĂ©trique.

2) Une seconde grande catĂ©gorie de contradictions est caractĂ©risĂ©e par une opposition incomplĂšte entre classes d’objets qui devraient ĂȘtre disjointes parce que l’une comporte la nĂ©gation de certaines propriĂ©tĂ©s de l’autre, et qui sont considĂ©rĂ©es Ă  tort comme contenant une partie commune, par consĂ©quent contradictoire en sa composition mĂȘme. Rappelons Ă  cet Ă©gard l’exemple des classes d’équivalence construites par les jeunes sujets lors de diffĂ©rences imperceptibles de proche en proche (A = B = C = 
 = G) mais trĂšs visibles entre les extrĂȘmes (A < G) ; en ce cas (chap. Ier) les jeunes sujets construisent deux classes distinctes, par exemple

(A = B = C = D) < (D = E = F = G)

sans voir (ou voir d’emblĂ©e) que l’élĂ©ment D ne peut sans contradiction appartenir aux deux Ă  la fois.

3) Un troisiĂšme ensemble de contradictions rĂ©sulte d’infĂ©rences erronĂ©es, en particulier de fausses implications : c’est en particulier le cas des cubes rouges a contenant tous un grelot g (chap. VIII), donc a ⊃ g, d’oĂč le sujet conclut jusqu’assez tard Ă  la rĂ©ciproque (g ⊃ a) qui, en ce cas, est fausse alors qu’il la considĂšre mĂȘme comme nĂ©cessaire.

Or, le caractĂšre commun de ces trois classes, donc la dĂ©finition la plus gĂ©nĂ©rale de la contradiction, est de consister en compensations incomplĂštes entre les affirmations (attribuant la qualitĂ© a Ă  la classe A) et les nĂ©gations (attribution de non-a Ă  la classe complĂ©mentaire A’ sous B = A + A’, que B soit l’univers du discours ou une classe quelconque comportant une propriĂ©tĂ© b commune Ă  A et Ă  A’ et Ă©puisant A + A’). Cette dĂ©finition s’applique directement Ă  la catĂ©gorie 2), qui constitue donc un prototype. Mais elle vaut aussi plus indirectement pour la catĂ©gorie 1), puisque l’erreur du sujet consiste alors Ă  ne pas voir, soit que l’action considĂ©rĂ©e correspond en fait Ă  deux classes A et A’ de sous-actions dont les effets sont distincts, soit que les rĂ©sultats apparemment diffĂ©rents A et A’ sont en fait Ă©quivalents sous B (renversement en miroir), mais avec simplement des manifestations distinctes (lettres asymĂ©triques A et asymĂ©triques A’). Quant Ă  la catĂ©gorie 3) des erreurs d’infĂ©rence ou fausses implications, elles consistent soit Ă  oublier que si a ⊃ b alors on a a.b √ ab √ ab, et que la conjonction a.b exclut b ⊃ a puisqu’elle en est la nĂ©gation, soit plus gĂ©nĂ©ralement Ă  supposer une implication x ⊃ y alors qu’en fait on a parfois x.y qui l’exclut. Donc, dans les trois cas (1-3), la contradiction rĂ©sulte d’une compensation incomplĂšte entre les nĂ©gations et les affirmations, ce qui va de soi au point de vue logique, mais ce qui, du point de vue des rapports entre la logique et la pensĂ©e naturelle, prĂ©sente un double intĂ©rĂȘt.

Rappelons d’abord qu’au point de vue logique la dĂ©finition stricte de la contradiction p. p ou p. q si q ⊃ p est de constituer l’opĂ©ration inverse de la tautologie p*q = p. q √ p. q √ p.q √ p.q. Il en rĂ©sulte qu’il est Ă©galement contradictoire d’affirmer simultanĂ©ment en une mĂȘme situation la vĂ©ritĂ© d’une opĂ©ration, par exemple p √ q et de son inverse p.q. Mais du point de vue de la pensĂ©e naturelle la notion plus large et plus vague de compensation incomplĂšte comporte deux sortes d’avantages : a) elle permet de distinguer des degrĂ©s dans la contradiction selon que la partie supposĂ©e Ă  tort commune A.A entre deux classes complĂ©mentaires est plus ou moins Ă©tendue ou comporte plus ou moins de caractĂšres contradictoires a.a ; b) en second lieu elle soulĂšve le problĂšme psychogĂ©nĂ©tique que nous retrouverons plus loin de la prĂ©gnance respective des affirmations et des nĂ©gations et de leur nature, selon que les nĂ©gations sont plus ou moins internalisĂ©es (de l’existence ou des propriĂ©tĂ©s d’un objet Ă  la construction par le sujet de classes Ă  caractĂšres plus ou moins nĂ©gatifs) et les affirmations plus ou moins relativisĂ©es (des prĂ©dicats absolus aux qualitĂ©s relatives). (Voir sous VIII.)

III. Autres classifications

Ceci nous conduit Ă  d’autres classements possibles des contradictions, mais qui demeurent subordonnĂ©s aux considĂ©rations prĂ©cĂ©dentes. Il y a tout d’abord une distinction fondamentale Ă  laquelle on n’aurait guĂšre songĂ© avant que les rĂ©sultats de nos expĂ©riences ne l’imposent : celle des pseudo-contradictions et des contradictions rĂ©elles, les premiĂšres Ă©tant constituĂ©es par des liaisons qui paraissent contradictoires aux sujets d’un niveau infĂ©rieur et ne le sont plus aux niveaux suivants, tandis que les secondes le sont pour les sujets des niveaux supĂ©rieurs, mĂȘme s’ils ne les remarquent pas ou les contestent en tant que contradictoires aux niveaux infĂ©rieurs. Comme exemple des premiĂšres, on peut rappeler le cas (chap. XIII) des verres qui sont simultanĂ©ment Ă  moitiĂ© pleins et Ă  moitiĂ© vides, ce que les jeunes sujets refusent d’admettre comme possible (faute de relativisation des notions de plein et de vide) et comme exemple des secondes, on se souvient des verres Ă  la fois « presque pleins et presque vides », liaison ne devenant gĂȘnante qu’une fois construite une quantification suffisante de la qualitĂ© « vide » (jusque-lĂ  « presque vide » = « partiellement vide », tandis que « presque plein » est correctement assimilĂ© ou restructurĂ©).

Or, cette distinction des pseudo-contradictions et des contradictions rĂ©elles, dont la portĂ©e dĂ©passe peut-ĂȘtre largement les frontiĂšres de la psychogenĂšse (la « contradiction » dialectique de l’ĂȘtre et du non-ĂȘtre, dont le « dĂ©passement » conduit Ă  la notion du devenir, ne participe-t-elle pas quelque peu de la nature des pseudo-contradictions ?), ne s’oppose en rien Ă  la dĂ©finition du contradictoire par la compensation incomplĂšte, sauf que, dans le cas des premiĂšres, c’est l’erreur elle-mĂȘme portant sur la dĂ©limitation de ce qui est ou non contradictoire qui rĂ©sulte d’un tel rĂ©glage insuffisant des compensations entre affirmations et nĂ©gations.

Une autre subdivision pourrait ĂȘtre introduite : celle des contradictions ou conflits intervenant entre un schĂšme d’actions ou d’opĂ©rations du sujet et un autre schĂšme de mĂȘme nature et des contradictions entre une prĂ©vision du sujet, donc un schĂšme anticipateur, et un fait extĂ©rieur infirmant cette prĂ©vision. Mais, comme nous l’avons sans cesse constatĂ©, la diffĂ©rence entre ces deux formes de contradictions est bien moins grande qu’on ne pourrait le supposer car, si la prĂ©vision est naturellement fonction d’un schĂšme, la constatation ou l’enregistrement du fait qui vient la contredire sont eux aussi indissociables d’une interprĂ©tation, donc d’un ou plusieurs schĂšmes d’assimilation, de mĂȘme que c’était le cas des faits prĂ©vus Ă  tort ou Ă  raison et antĂ©rieurement admis. Il en rĂ©sulte qu’en un sens il y a Ă  nouveau contradictions ou accords entre des schĂšmes du sujet, la seule diffĂ©rence qui subsiste Ă©tant que, lors de conflits entre deux schĂšmes Ă  eux seuls, la correction ou le dĂ©passement s’effectuent par accommodation de l’un Ă  l’autre et assimilation rĂ©ciproque avec construction endogĂšne de nĂ©gations comme d’affirmations, tandis que, lĂ  oĂč des faits imprĂ©vus interviennent, ces mĂȘmes processus s’accompagnent en plus d’une soumission nĂ©cessaire Ă  des donnĂ©es extĂ©rieures et nouvelles et avec des nĂ©gations imposĂ©es du dehors. Mais il s’y ajoute en gĂ©nĂ©ral une diffĂ©rence d’une autre nature : en cas de contradiction entre un fait nouveau et une prĂ©vision, ce conflit est immĂ©diatement ou rapidement conscient, tandis qu’une contradiction entre schĂšmes Ă  eux seuls peut demeurer plus ou moins longtemps inconsciente. Nous y reviendrons (sous IV).

D’oĂč une troisiĂšme variĂ©tĂ© de subdivisions possibles, tenant Ă  la prise de conscience progressive et plus ou moins lente des contradictions en jeu. Il faut d’abord, Ă  cet Ă©gard, distinguer deux cas : celui des contradictions entre affirmations ou constatations successives, et oĂč le sujet oublie simplement ce passĂ© mĂȘme rĂ©cent, et celui des conflits entre prises de positions actuelles et simultanĂ©es, seuls intĂ©ressants parce que plus ou moins durables. C’est Ă  leur propos qu’il faut alors distinguer les contradictions rapidement conscientes et celles qui ne s’imposent Ă  la conscience qu’avec un grand retard et mĂȘme seulement au moment oĂč le sujet devient capable de les lever par un dĂ©passement plus ou moins rĂ©ussi. On peut alors parler de contradictions virtuelles pour celles qui demeurent inconscientes et actualisĂ©es pour celles qui commencent Ă  faire problĂšme dans la rĂ©flexion du sujet. Mais, insistons-y une fois de plus, on n’a le droit de parler de contradictions virtuelles que dans la mesure oĂč le sujet les actualisera Ă  des niveaux ultĂ©rieurs et non pas lorsqu’il s’agit, Ă  tous les niveaux jusqu’à 12-15 ans, de contradictions sensibles pour le seul adulte les constatant du dehors.

Encore une prĂ©cision : de mĂȘme que les pseudo-contradictions, celles qui surgissent entre une prĂ©vision et un fait ou celles qui demeurent quelque temps virtuelles relĂšvent toutes elles aussi de compensations incomplĂštes entre affirmations et nĂ©gations. Pour ce qui est des degrĂ©s de conscience, ils n’y changent naturellement rien. Quant Ă  l’intervention d’un fait nouveau F’, il ne contredit jamais que partiellement une anticipation, en ce sens que la prĂ©vision Ă©tait fondĂ©e sur d’autres faits F dont l’erreur consistait seulement Ă  les croire plus gĂ©nĂ©raux qu’ils n’étaient, alors qu’il existe des F’ qui sont non-F et qu’il s’agit de les concilier en les subsumant sous une loi L qui s’applique Ă  l’ensemble F + non-F. On voit donc une fois de plus que la contradiction rĂ©sulte de la nĂ©gligence de nĂ©gations partielles (non-F) et que son dĂ©passement revient Ă  compenser affirmations et nĂ©gations en un nouveau systĂšme dont la forme gĂ©nĂ©rale la plus simple est B = A + A’ oĂč A’ = B.non-A et A = B.non-A’.

IV. Les dépassements

Nous voici ainsi ramenĂ©s au second des problĂšmes rappelĂ©s sous I et qui est celui de la structure des dĂ©passements. Or, comme toutes les recherches l’ont montrĂ© et comme nous y avons insistĂ© Ă  plusieurs reprises, les dĂ©passements semblent s’effectuer toujours selon deux processus solidaires, l’un extensionnel et l’autre en comprĂ©hension : Ă©largissement du rĂ©fĂ©rentiel et relativisation des notions. Ces deux processus l’un et l’autre constructifs vont toujours de pair, Ă  des degrĂ©s divers, puisque le premier, en Ă©tendant le champ, introduit de nouveaux Ă©lĂ©ments et par consĂ©quent de nouvelles relations, qui assouplissent les notions de dĂ©part. Lorsque (chap. XV, sect. II) le sujet dĂ©couvre sur la balance que le poids Ă  lui seul mĂšne Ă  des rĂ©sultats contradictoires et est obligĂ© d’y joindre la distance au centre (donc en fait le « moment »), il y a simultanĂ©ment extension du rĂ©fĂ©rentiel et relativisation de l’action des poids en fonction de leur position. Etc.

Mais ce qu’il faut relever maintenant est que tant l’un que l’autre de ces deux aspects de tout dĂ©passement exige un apport de nouvelles compensations entre les affirmations et les nĂ©gations. Dire que le poids ne suffit pas Ă  lever les contradictions rencontrĂ©es et qu’il y faut ajouter un facteur de position (ou distance), c’est bien sĂ»r remanier la classification des facteurs et complĂ©ter une classe primaire A de dĂ©part (ou plusieurs) par des classes secondaires A’ qui seront non-A par rapport Ă  l’emboĂźtement le plus proche : d’oĂč davantage de nĂ©gations ou semi-nĂ©gations autant que d’affirmations pour Ă©quilibrer le nouveau rĂ©fĂ©rentiel. Mais en ce qui concerne la relativisation il en va nĂ©cessairement de mĂȘme. Pour autant que le sujet dominait dĂ©jĂ  les conversions (plus lourd = moins lĂ©ger, etc.), il accĂ©dera Ă  inversions plus complexes qui renforcent les compensations : (plus lourd × moins loin du centre) = (moins lourd × plus loin du centre), etc.

Si tout cela a Ă©tĂ© vu et dit Ă  propos de chaque recherche, il convient de le complĂ©ter maintenant par deux remarques concernant des faits jusqu’ici constatĂ©s, mais non expliquĂ©s et tous deux relatifs Ă  ce processus restĂ© assez mystĂ©rieux de la prise de conscience difficile et tardive d’un grand nombre de contradictions. C’est, en effet, un problĂšme troublant que de comprendre pourquoi tant de contradictions, qui nous sautent aux yeux (ainsi qu’aux enfants des niveaux opĂ©ratoires suffisants), demeurent si longtemps inaperçues des jeunes sujets. Pourquoi par exemple, un sujet de 5-6 ans peut-il affirmer l’inĂ©galitĂ© de deux rangĂ©es d’élĂ©ments, mĂȘme s’il se centre sur les longueurs distinctes de celles-ci, alors qu’il vient lui-mĂȘme de construire par correspondances simultanĂ©es les deux collections en jeu et de certifier leur Ă©quivalence durable ? De façon gĂ©nĂ©rale, pourquoi la contradiction entre deux schĂšmes (ici la correspondance puis l’évaluation ordinale de rangĂ©es dĂ©calĂ©es) peut-elle demeurer si longtemps inconsciente ?

Deux faits sont Ă  analyser de plus prĂšs Ă  propos de cette question et Ă  la lumiĂšre de ce qu’on vient de rappeler, que le dĂ©passement consiste en compensations par un recours Ă  des nĂ©gations, construites Ă  cet effet. Le premier de ces faits est que, comme indiquĂ© tout Ă  l’heure, la prise de conscience de la contradiction est bien plus aisĂ©e lorsqu’elle apparaĂźt entre une prĂ©vision et une donnĂ©e nouvelle extĂ©rieure qui lui inflige un dĂ©menti. Or, la rĂ©ponse devient maintenant bien simple : c’est qu’alors la nĂ©gation n’a pas Ă  ĂȘtre construite, mais est imposĂ©e du dehors par l’évĂ©nement nouveau qui surgit et qu’il s’agit seulement de situer en un rĂ©fĂ©rentiel Ă©largi, ce qui constitue un problĂšme plus ou moins facile ou difficile de dĂ©passement, et non plus de prise de conscience de la contradiction.

Le second fait assez gĂ©nĂ©ral est que la prise de conscience d’une contradiction entre schĂšmes ne se produit qu’au niveau oĂč le sujet devient capable de dĂ©passement, tandis que dans le cas prĂ©cĂ©dent le sujet peut souvent chercher longtemps avant de parvenir Ă  intĂ©grer le fait nouveau (avec la nĂ©gation qu’il comporte) en un systĂšme adĂ©quat d’élĂ©ments positifs et nĂ©gatifs (classes secondaires, etc.). Or, dans le cas d’une contradiction entre schĂšmes, seul ce systĂšme Ă  construire est susceptible de mettre en Ă©vidence la nĂ©cessitĂ© des nĂ©gations, Ă  dĂ©faut desquelles la pensĂ©e procĂšde par une sĂ©rie d’affirmations locales et isolĂ©es, chaque facteur jouant souverainement en son domaine propre (Ă©galitĂ© pour les correspondances, inĂ©galitĂ© pour les rangĂ©es de longueurs distinctes, etc.), d’oĂč l’inconscience de la contradiction.

Soit dit plus simplement, une contradiction Ă©tant l’acceptation d’une partie commune entre deux classes complĂ©mentaires (A × non-A) > 0 ou d’une conjonction entre deux qualitĂ©s exclusives (a.a > 0,) il faut pour la sentir ĂȘtre en possession de la nĂ©gation, A ou a et, lĂ  oĂč elle nous paraĂźt Ă©vidente, le sujet ne la voit pas, du fait qu’il ne la possĂšde pas encore mais devrait la construire : il ne raisonne alors que sur les caractĂšres positifs de ces classes ou propriĂ©tĂ©s dont seules des mises en relation nouvelles (intervenant prĂ©cisĂ©ment mais seulement lors des dĂ©passements) permettront d’apercevoir aussi leurs aspects nĂ©gatifs. Il y a donc lĂ  une situation bien diffĂ©rente de celles oĂč les nĂ©gations sont imposĂ©es du dehors, et relativement alors Ă  une anticipation qu’elles dĂ©mentent.

V. Contradiction et équilibration

Venons-en maintenant Ă  notre problĂšme central : celui des relations entre la contradiction et l’équilibration, car on voit d’emblĂ©e que si, pour des raisons quelconques, les affirmations l’emporteront systĂ©matiquement sur les nĂ©gations au cours des stades initiaux, les considĂ©rations qui prĂ©cĂšdent prendront une tout autre signification que simplement descriptive.

Mais avant d’en arriver lĂ  rappelons d’abord pourquoi les contradictions propres aux niveaux Ă©lĂ©mentaires consistent en dĂ©sĂ©quilibres et non pas en contradictions logiques. Ce que l’on vient de voir en fournit dĂ©jĂ  un indice : il est clair qu’une contradiction dont le sujet ne parvient pas pendant longtemps Ă  prendre conscience ne saurait rĂ©sulter que de « travaux virtuels non compensĂ©s » et non pas d’une incompatibilitĂ© formelle entre des Ă©noncĂ©s. Mais il intervient en nos faits une raison bien plus gĂ©nĂ©rale : c’est qu’ils nous prĂ©sentent toute une gamme d’intermĂ©diaires entre ce qu’il faut appeler des contradictions dans l’action et les contradictions dans la pensĂ©e. Il peut exister, en effet, des contradictions dans l’action, comme celle qui consisterait Ă  vouloir atteindre un but et Ă  s’engager sans raison en sens contraire (d’oĂč les difficultĂ©s de la conduite du dĂ©tour) : il ne s’agit lĂ  naturellement alors que de dĂ©marches sensori-motrices qui se favorisent ou se contrecarrent, ce qui caractĂ©rise des processus d’équilibration et non pas de formalisation. Or, quand au chapitre III le sujet doit juger des rĂ©sultats de l’action de retourner un objet une ou deux fois, ou quand dans la section II du chapitre X il s’agit d’éviter qu’un loup mange une chĂšvre et celle-ci un chou, nous sommes encore prĂšs de telles situations pratiques, d’oĂč toutes les transitions possibles entre elles et les coordinations d’actions conceptualisĂ©es, ou entre celles-ci et les opĂ©rations de la pensĂ©e. Jusqu’à ces derniĂšres ce que nous appelons contradiction au plan de la pensĂ©e naturelle ne consiste donc qu’en conflits ou oppositions virtuels ou actualisĂ©s, c’est-Ă -dire en dĂ©sĂ©quilibres dont les contradictions logiques ne constituent qu’un point d’aboutissement tardif.

Les questions sont alors de dĂ©gager le pourquoi de ces dĂ©sĂ©quilibres, de leur frĂ©quence aux stades initiaux et surtout de la lenteur avec laquelle ils sont surmontĂ©s. Or ce sont lĂ  de rĂ©els problĂšmes parce que plus les actions sont simples, moins elles devraient provoquer de conflits ; et effectivement, au plan de l’action pure, ou sensori-motrice, les oppositions en jeu ne proviennent guĂšre que d’obstacles ou de perturbations de sources extĂ©rieures. Mais ici encore leur difficultĂ© demeure relative aux buts poursuivis, et, quand les buts sont modestes, les obstacles le restent Ă©galement. Aussi bien les conflits et dĂ©sĂ©quilibres dont nous nous sommes occupĂ©s relĂšvent-ils essentiellement de la conceptualisation des actions, donc de la comprĂ©hension des situations. Mais en ce cas pourquoi cette intellection demeure-t-elle conflictuelle au lieu de progresser en ligne directe par une succession de petites conquĂȘtes cumulatives ? Il y a certes Ă  considĂ©rer la difficultĂ© des dĂ©centrations nĂ©cessaires par rapport aux illusions subjectives nĂ©es de centrations qui s’ignorent. Mais pourquoi les dĂ©formations dues aux centrations illĂ©gitimes aboutissent-elles Ă  des contradictions et non pas simplement Ă  des erreurs de fait, faciles Ă  corriger ?

Si ce qui prĂ©cĂšde est exact, c’est-Ă -dire si la contradiction consiste bien en compensations incomplĂštes entre les affirmations et les nĂ©gations, nous devions alors trouver une raison gĂ©nĂ©rale de dĂ©sĂ©quilibres initiaux ne tenant ni simplement Ă  des obstacles extĂ©rieurs, ni Ă  des centrations subjectives quelconques, mais Ă  de telles centrations polarisĂ©es de façon systĂ©matique sur l’un de ces deux termes aux dĂ©pens de l’autre. Or, c’est bien ce qui s’est avĂ©rĂ© lorsque les recherches ont portĂ© sur des Ă©lĂ©ments positifs et nĂ©gatifs simples Ă  mettre en relation. C’est ainsi que le chapitre VIII nous a montrĂ© la difficultĂ© Ă  construire la classe secondaire avec nĂ©gation partielle A’ = B.non-A dans le cas de cubes non rouges contenant des grelots comme si de « tous les rouges ont des grelots » il s’ensuivait que tous ceux qui en ont sont rouges. Le chapitre XIII a dĂ©crit l’asymĂ©trie des quantifications Ă©lĂ©mentaires du plein et du vide, le chapitre XIV les rĂ©sistances que rencontre la notion du « presque pas » ; etc. En toutes ces situations, que nous avons pu multiplier, nous avons effectivement observĂ© un dĂ©sĂ©quilibre systĂ©matique en faveur des affirmations, celles-ci constituant les conduites les plus naturelles et les plus spontanĂ©es, tandis que les nĂ©gations, bien plus difficiles Ă  construire et Ă  manier, sont toujours en retard sur les premiĂšres jusqu’aux niveaux opĂ©ratoires 2. En particulier le sujet pendant longtemps ne s’aperçoit nullement que toute action comporte nĂ©cessairement et intrinsĂšquement un aspect nĂ©gatif (s’éloigner du point de dĂ©part et abolir l’état initial) autant que positif (se rapprocher du but et produire un Ă©tat final) accompagnĂ© d’un transfert qui comporte une sorte de soustraction initiale (enlever quelque chose au dĂ©part) autant que l’addition finale (ajouter Ă  l’arrivĂ©e). Nous reviendrons sous VIII sur ces nĂ©gations intĂ©rieures aux actions elles-mĂȘmes.

VI. Affirmations et négations

Il s’agit d’abord de dĂ©gager les raisons gĂ©nĂ©rales de ce primat initial de l’affirmation sur la nĂ©gation. Or, elles sont multiples et on en retrouve Ă  tous les paliers hiĂ©rarchiques de la conduite. Au niveau perceptif, on ne perçoit que des caractĂšres positifs et la nĂ©gation n’est pas un processus relevant de la perception. Certes on peut en un sens percevoir qu’un objet n’est lĂ  oĂč l’on vient de le voir ou n’est pas Ă  sa place habituelle, mais ce ne sont pas en ce cas de pures perceptions : ce sont des constatations rĂ©pondant Ă  une attente et celle-ci comme celles-lĂ  dĂ©pendent de l’action entiĂšre et dĂ©passent la perception. On pourrait aussi invoquer les caractĂšres relativement nĂ©gatifs du « fond » par rapport aux « figures » (dĂ©valorisation des grandeurs appartenant au fond, perception d’un espace en profondeur si un fond plan demeure sans frontiĂšres ni figures, etc.), mais prĂ©cisĂ©ment, depuis les travaux de la Gestaltpsychologie, nous savons que la perception du fond n’est pas celle d’une absence ou d’un Ă©lĂ©ment nĂ©gatif, mais au contraire celle d’un support nĂ©cessaire Ă  toute figure.

Au plan de l’action sensori-motrice nous ne rencontrons pas de conduites nĂ©gatives endogĂšnes, mais seulement des mouvements destinĂ©s Ă  Ă©carter un obstacle, donc subordonnĂ©s Ă  la poursuite d’un but positif, toute action complĂšte poursuivant de tels buts. Dans le cas des rĂ©troactions ou feedbacks il en est de mĂȘme et ces retours en arriĂšre lors des tĂątonnements ne sont pas encore des opĂ©rations inverses, mais de simples reprises ou recommencements d’essais continuant de poursuivre leur but positif 3. D’autre part, l’activitĂ© de tout schĂšme d’actions revient Ă  assimiler des objets dans le double sens de les utiliser en vue de la satisfaction (positive) d’un besoin et de leur confĂ©rer ou de reconnaĂźtre en eux des propriĂ©tĂ©s Ă©galement positives. Certes dĂšs qu’interviennent des conduites interindividuelles, avant mĂȘme le langage, il se produit des rĂ©actions de refus, mais il s’agit Ă  nouveau d’écarter un obstacle ou une gĂȘne, et non pas encore de nĂ©gations endogĂšnes.

Avec les dĂ©buts de la conceptualisation, on observe par contre la formation de jugements nĂ©gatifs Ă©lĂ©mentaires, mais toujours relatifs Ă  des affirmations ou Ă©lĂ©ments positifs prĂ©alables : « Il est petit, pas grand », dira ainsi l’enfant Ă  propos d’un objet ; ou « grand-papa parti » en montrant le chemin qu’il a pris pour s’en aller. Or, la dĂ©marche primaire reste toujours en ces cas celle de la constatation, forcĂ©ment positive, ou de la justification, tandis que les nĂ©gations supposent des mises en relation ou infĂ©rences de formations secondaires et beaucoup plus limitĂ©es, parce que liĂ©es Ă  des attentes déçues, Ă  des prĂ©visions dĂ©menties ou Ă  des changements modifiant la position ou une qualitĂ© d’un objet.

Au plan des expressions verbales, il est frappant de constater que le langage, mĂȘme adulte, n’exprime jamais le plus et le moins qu’en termes positifs : « plus ou moins lourd » peut ainsi s’appliquer Ă  des valeurs trĂšs petites aussi bien qu’à d’autres, tandis que « plus ou moins lĂ©ger », qui est logiquement Ă©quivalent, ne dĂ©signe qu’un certain ordre de faibles poids 4.

En fait, l’emploi de la nĂ©gation ne progresse qu’avec la construction graduelle des structures d’ensemble et ne devient systĂ©matique que quand celles-ci atteignent un statut opĂ©ratoire. Par exemple, au cours du dĂ©veloppement des classifications, l’enfant du niveau IB (collections non figurales), distribuant un ensemble de jetons ronds B en blancs A et en rouges A’, dira bien des seconds qu’ils ne sont « pas blancs » mais ce n’est pas pour autant une classe secondaire des « ronds non blancs », donc A’ = B.A, parce que, lorsqu’on demande au sujet s’il y a lĂ  plus de ronds que de blancs ou de rouges, donc B > A ou B > A’, il ne sait pas quantifier cette inclusion et ne compare plus A ou A’ qu’à sa complĂ©mentaire comme si les « ronds » B se rĂ©duisaient alors Ă  celle-ci. Il faut donc attendre le niveau opĂ©ratoire pour qu’en ce cas la nĂ©gation soit correctement manipulĂ©e, et cela demeure vrai de tous les autres « groupements » d’opĂ©rations concrĂštes. Cela va d’ailleurs de soi puisque la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire atteinte seulement Ă  ce niveau IIA consiste Ă  faire correspondre une opĂ©ration inverse, donc une nĂ©gation, Ă  chaque opĂ©ration directe ou affirmation.

VII. Niveaux des affirmations et négations

Les considérations qui précÚdent ayant fourni quelques-unes des raisons du primat initial des affirmations et de la carence correspondante des négations aux stades élémentaires, il convient encore de caractériser les statuts successifs des unes et des autres au cours du développement conduisant à leurs compensations.

A) Pour ce qui est des affirmations nous pouvons en distinguer trois formes successives, correspondant aux trois premiers principaux niveaux des fonctions cognitives :

1) L’action Ă©lĂ©mentaire revenant Ă  la fois Ă  modifier l’objet et Ă  l’assimiler, la premiĂšre forme de l’affirmation consiste en une prise de possession des caractĂšres (antĂ©rieurs ou modifiĂ©s) de l’objet (caractĂšres constatĂ©s ou prĂ©vus), sans rien y ajouter de plus, du fait que les schĂšmes d’assimilation sont d’abord centrĂ©s sur la « comprĂ©hension » sans prise de conscience de leur « extension ».

2) Au niveau de la conceptualisation prĂ©opĂ©ratoire les caractĂšres communs des objets ou leurs liaisons sont dĂ©gagĂ©s et organisĂ©s sous forme de systĂšmes plus ou moins cohĂ©rents de classes et de relations, dont les structures s’ajoutent aux propriĂ©tĂ©s de ces objets individuels en leur servant de cadres : un second type d’affirmations portera donc sur les caractĂšres positifs de ces cadres et sur les appartenances leur permettant de subsumer les diverses catĂ©gories de donnĂ©es extĂ©rieures.

3) Aux niveaux opĂ©ratoires, ces cadres Ă©tant structurĂ©s et subdivisĂ©s de façon stable et consistante, les affirmations seront rĂ©glĂ©es par le jeu de ces opĂ©rations et acquerront de ce fait des formes nouvelles, notamment par l’organisation des classes primaires ou secondaires ou par la forme relationnelle que prendront des prĂ©dicats jusque-lĂ  indiffĂ©renciĂ©s et absolus.

En un mot, la succession de ces trois formes d’affirmations relĂšve d’un double processus d’internalisation par constructions endogĂšnes et de relativisation dues aux adjonctions successives enrichissant l’assimilation des donnĂ©es exogĂšnes.

B) À ces trois Ă©tapes de l’affirmation correspondent trois formes principales de nĂ©gations, mais plus dĂ©licates Ă  prĂ©ciser, Ă©tant donnĂ© leur pauvretĂ© initiale et les multiples avatars marquant leur Ă©laboration.

1) Aux propriĂ©tĂ©s des objets dont les affirmations de premiĂšre forme tendent Ă  prendre possession correspondent en nĂ©gatif les perturbations extĂ©rieures s’opposant aux modifications et aux constatations souhaitĂ©es et prĂ©vues. La premiĂšre des formes de nĂ©gations Ă©manant du sujet est alors une sorte de nĂ©gation motrice ou pratique, si l’on peut s’exprimer ainsi, tendant Ă  supprimer ou Ă  compenser la perturbation en vue de retrouver l’état positif antĂ©rieur. En cas d’échec il y a accommodation, d’oĂč de nouvelles affirmations. Dans les deux cas la nĂ©gation n’est donc que transitoire et subordonnĂ©e Ă  un besoin primaire d’affirmation.

Notons encore que cette premiĂšre situation correspond dans le domaine des Ă©quilibrations Ă  ce que nous avons appelĂ© ailleurs 5 les conduites de type a oĂč les perturbations ne sont qu’à supprimer ou Ă  neutraliser et non pas encore Ă  intĂ©grer Ă  titre de variations Ă  l’intĂ©rieur des systĂšmes en jeu.

2) Avec les progrĂšs de la conceptualisation et la construction des classes et relations encadrant les objets d’un rĂ©seau encore lĂąche en ses structures d’ensemble, mais susceptible d’organisations locales, un second type de nĂ©gations se constitue, qui consiste Ă  refuser Ă  un objet l’appartenance Ă  une classe ou la participation Ă  une relation. Il s’agit alors d’une nĂ©gation constative et non plus pratique, et son rĂŽle est d’autant moins nĂ©gligeable que l’encadrement conceptuel des objets permet d’intĂ©grer dans ces systĂšmes interprĂ©tatifs un nombre croissant de perturbations extĂ©rieures Ă  titre de variations fonctionnelles qu’il importe de considĂ©rer en elles-mĂȘmes et non plus d’écarter (conduites ÎČ dans le domaine de l’équilibration) : les nĂ©gations constatives servent alors Ă  exclure telle variation de tel cadre relationnel, comme elles peuvent le faire Ă  propos d’une fonction ou d’une relation quelconque, ou Ă  opposer Ă  ce cadre ce qui n’en relĂšve pas.

Mais comme Ă  ce niveau l’encadrement conceptuel demeure local et n’atteint pas la consistance des structures d’ensemble opĂ©ratoires, il va de soi qu’alors le nombre et la prĂ©cision qualitative des nĂ©gations demeurent trĂšs infĂ©rieurs Ă  ceux des affirmations : mĂȘme Ă  titre constatif la nĂ©gation ne joue encore qu’un rĂŽle occasionnel et momentanĂ©, sans atteindre le caractĂšre durable des opĂ©rations inverses propres Ă  une structure opĂ©ratoire. Il n’est donc pas surprenant que son Ă©laboration en extension (par exemple lors de la quantification du vide et non pas du plein : chap. XIII) ou en comprĂ©hension (caractĂšres des classes secondaires : chap. VIII) demeure trĂšs infĂ©rieure Ă  celle des affirmations, d’oĂč un primat encore trĂšs rĂ©sistant des Ă©lĂ©ments positifs sur les nĂ©gatifs.

3) Avec les structures opĂ©ratoires, enfin, Ă  chaque affirmation correspond une nĂ©gation (par exemple Ă  chaque classe A, sa complĂ©mentaire non-A, Ă  chaque domaine de relations, le domaine complĂ©mentaire auquel elle ne s’applique pas, etc.), et, Ă  titre d’opĂ©rations inverses, les nĂ©gations deviennent aussi permanentes que les affirmations, d’autant plus que ces opĂ©rations inverses englobent dorĂ©navant Ă  titre de variations internes du systĂšme ce qui jusque-lĂ  demeurait en partie Ă  l’état de perturbations externes (conduites Îł dans le domaine de l’équilibration).

À considĂ©rer cette Ă©volution des nĂ©gations, on y retrouve les deux processus d’internalisation ou accroissement des constructions endogĂšnes et de relativisation qui caractĂ©risaient le dĂ©veloppement des affirmations, mais avec un retard systĂ©matique aux Ă©tapes 1) et 2) oĂč les Ă©lĂ©ments positifs conservent une prĂ©gnance bien supĂ©rieure, dans la mesure oĂč les encadrements conceptuels ou opĂ©ratoires dus aux activitĂ©s du sujet demeurent trop pauvres pour dominer l’ensemble des caractĂšres des objets. En outre, ce tableau de la formation des nĂ©gations s’applique essentiellement aux situations oĂč le sujet accepte les dĂ©mentis de l’expĂ©rience. Lorsque ce n’est pas le cas, comme on l’a vu dans la section II du chapitre V, Ă  propos des courbes mĂ©caniques (oĂč les erreurs de la prĂ©vision sont d’abord attribuĂ©es Ă  des fautes du crayon, puis Ă  la rĂ©sistance du matĂ©riel, puis Ă  des ratĂ©s matĂ©riels de l’action et enfin seulement Ă  des erreurs dans les raisonnements gĂ©nĂ©ralisateurs du sujet), le retard qui s’ensuit dans la succession des formes 1), 2) et 3) de la nĂ©gation confirme a fortiori les difficultĂ©s de l’internalisation ou construction endogĂšne ainsi que de la relativisation des nĂ©gations.

VIII. Contradictions entre actions

À ces trois formes successives d’affirmations et de nĂ©gations (avec un retard systĂ©matique de celles-ci aux niveaux 1) et 2) correspondent enfin les trois formes de contradictions sans cesse rencontrĂ©es en cet ouvrage et que nous pouvons maintenant analyser du point de vue des nĂ©gations intĂ©rieures aux actions elles-mĂȘmes.

Aux affirmations cherchant Ă  saisir directement les propriĂ©tĂ©s, antĂ©rieures ou modifiĂ©es, des objets individuels et aux nĂ©gations ne revenant qu’à Ă©liminer des perturbations correspond une premiĂšre forme de contradiction consistant en oppositions entre des actions. En principe aussitĂŽt conscientes et relativement faciles Ă  lever dans le cas d’actions peu compliquĂ©es, ces contradictions se multiplient par contre et deviennent plus rĂ©sistantes sitĂŽt que les actions sont plus complexes et surtout dĂšs qu’il s’agit de les organiser et qu’il intervient Ă  cet effet une part de prĂ©vision qui met alors Ă  nu les raisons de telles contradictions. Qu’on se rappelle, par exemple, les sections I et II du chapitre X, oĂč le sujet, pour assurer une contiguĂŻtĂ© entre trois crayons les associe 2 Ă  2 en oubliant le contact entre 1 et 3, etc., ou, pour faire passer le loup, la chĂšvre et le chou ne cherche qu’à assurer les compatibilitĂ©s sur l’une des rives ou oubliant les incompatibilitĂ©s subsistant sur l’autre ; ou encore lorsque le sujet transfĂ©rant n Ă©lĂ©ments d’une collection Ă  une autre ne voit pas que la diffĂ©rence entre elles est alors de 2n ; etc.

En tous ces cas, la raison des contradictions tient au fait que le sujet, centrĂ© sur le but ou point d’arrivĂ©e des actions, en tant que valeurs positives, nĂ©glige les nĂ©gations, soustractions ou facteurs nĂ©gatifs concomitants. Il convient donc, en ces remarques finales, de se rappeler les conditions logiques de l’exĂ©cution de chaque action qui dominent en derniĂšre analyse tout le problĂšme de la contradiction. Nous en Ă©noncerons deux :

La premiĂšre de ces conditions tient Ă  ce que toute action, si simple soit-elle, et mĂȘme considĂ©rĂ©e en tant qu’action individuelle et isolable (indĂ©pendamment de la classe ou du schĂšme auxquels elle appartient), est distincte de toutes les autres. Par exemple placer un objet en un point est autre chose que de le placer ailleurs ou de le laisser lĂ  oĂč il Ă©tait ; laisser un chou en prĂ©sence d’un loup est diffĂ©rent de le laisser Ă  cĂŽtĂ© d’une chĂšvre. En d’autres termes le caractĂšre affirmatif ou positif d’une action est indissociable d’un aspect nĂ©gatif ou d’une exclusion, qui oppose cette action a Ă  ce qui n’est point elle-mĂȘme, donc Ă  la totalitĂ© des actions non-a, que cette totalitĂ© embrasse l’ensemble de toutes les autres actions possibles ou qu’on la restreigne Ă  l’extension de la classe ou du schĂšme emboĂźtants les plus proches. Or, cette premiĂšre condition de cohĂ©rence a son importance, en ce qu’elle ne va pas toujours de soi pour le sujet, mĂȘme Ă  des niveaux dĂ©passant les plus Ă©lĂ©mentaires : on a vu sous II que l’une des trois classes courantes de contradictions tient Ă  ce que le sujet croit parfois qu’une mĂȘme action peut donner lieu Ă  des rĂ©sultats opposĂ©s, ce dĂ©faut apparent d’identitĂ© rĂ©sultant alors du fait que le sujet confond en une seule deux actions en rĂ©alitĂ© distinctes.

La seconde condition logique trĂšs gĂ©nĂ©rale de toute action est que son rĂ©sultat positif est toujours et nĂ©cessairement solidaire d’un transfert Ă  partir d’une situation nĂ©gative de dĂ©part : introduire une modification en un objet, c’est, en effet, tout Ă  la fois et de façon indissociable, l’enrichir d’un Ă©tat nouveau et (en ce sens) positif, et abolir l’état antĂ©rieur ou initial, ce qui consiste en une nĂ©gation ou soustraction. Or cette seconde condition, quoique universelle, de toute action est beaucoup moins remarquĂ©e par le sujet, du fait que, en agissant, il est toujours centrĂ© sur le but Ă  atteindre et par consĂ©quent l’état positif et final. D’autre part, lorsque la source de ce qui est enlevĂ© au dĂ©part demeure extĂ©rieure au domaine considĂ©rĂ© des ou de l’action Ă  exĂ©cuter, ce facteur nĂ©gatif peut ne jouer aucun rĂŽle : enfoncer un clou en un point peut constituer une action rĂ©ussie si le clou est prĂ©levĂ© en une rĂ©serve extĂ©rieure quelconque, tandis que son origine soulĂšve un problĂšme s’il a dĂ» ĂȘtre extrait d’un autre point oĂč il Ă©tait utile. Or, dans les situations oĂč nous avons vu le sujet s’enferrer en des contradictions c’est prĂ©cisĂ©ment que le transfert reliant l’état initial Ă  l’état final, en demeurant intĂ©rieur au systĂšme considĂ©rĂ©, ne pouvait ĂȘtre nĂ©gligĂ© sans compromettre la comprĂ©hension et mĂȘme la rĂ©ussite des actions en cours.

En un mot toute action, si positif que soit son but, est solidaire de deux systĂšmes de nĂ©gations, l’un externe, qui l’oppose Ă  ce qui n’est pas elle en tant que caractĂ©risĂ©e affirmativement par ce but, et l’autre interne, qui rend le caractĂšre positif du transfert, dans la direction du but, solidaire d’une soustraction et d’un Ă©loignement Ă  partir du point d’origine. C’est alors la nĂ©gligence de tels aspects nĂ©gatifs qui engendre les contradictions.

IX. Contradictions entre sous-systÚmes

La seconde forme de contradiction ou contradiction entre schĂšmes ou entre sous-systĂšmes et correspondant aux affirmations et nĂ©gations de type 2) relatif Ă  la conceptualisation des actions ainsi qu’à l’encadrement conceptuel des objets soulĂšve des problĂšmes analogues, quoique en apparence Ă©loignĂ©s des prĂ©cĂ©dents.

De façon gĂ©nĂ©rale ces contradictions tiennent Ă  un manque de coordination, et de ce fait demeurent inconscientes de façon assez durable, parce que leur dĂ©passement ne peut ĂȘtre obtenu que par l’intervention de structures opĂ©ratoires d’ensemble, dont le caractĂšre commun est leur nĂ©cessitĂ© intrinsĂšque (la transitivitĂ© sĂ©riale pour le chapitre Ier, la composition additive des parties en un tout Ă©gal Ă  leur somme, pour le chapitre II, etc.). Le problĂšme prĂ©alable est alors celui des conditions logiques de toute coordination nĂ©cessaire, et comme nous allons le voir il s’agit Ă  nouveau de compensations entre les facteurs positifs ou affirmatifs d’arrivĂ©e et les facteurs nĂ©gatifs de dĂ©part.

La premiĂšre de ces conditions (correspondant Ă  la seconde de celles distinguĂ©es sous VIII) consiste, en effet, en un ensemble de transferts entre l’état initial et l’état final assurant la compensation entre ce qui est prĂ©levĂ© ou enlevĂ© au dĂ©part et ce qui est ajoutĂ© Ă  l’arrivĂ©e : rĂ©unir un ensemble de parties en un tout Ă©quivalant Ă  leur somme c’est enlever chacune des parties de leur situation locale initiale pour les ajouter aux autres en une situation finale, et, au niveau des opĂ©rations concrĂštes, ce transfert consiste en un dĂ©placement qui assure la conservation des parties en leur nouvelle position ; construire une relation A < C en une suite transitive Ă  partir de A < B et B < C, c’est extraire la diffĂ©rence entre A et B (en nĂ©gligeant leur valeur absolue, etc.) pour l’ajouter Ă  celle qui sĂ©pare B de C et en tirer une nouvelle totalitĂ© AC ; etc. Rappelons en particulier l’importance de ces transferts Ă  partir des Ă©tats initiaux jusqu’aux Ă©tats finals en toutes les actions consistant Ă  modifier la forme des objets et Ă  propos desquelles se posent les questions de conservation (de la substance, du poids, etc.). Les non-conservations si gĂ©nĂ©rales, qui caractĂ©risent les niveaux prĂ©opĂ©ratoires du dĂ©veloppement, rĂ©sultent en ce cas prĂ©cisĂ©ment du fait que les sujets ignorent ou nĂ©gligent de tels transferts et s’imaginent alors que les accroissements constatĂ©s selon l’une des dimensions de l’objet (augmentation de longueur, etc.) sont dus Ă  des additions au terme de l’action mais sans soustraction Ă  son point de dĂ©part, d’oĂč la non-conservation. Au contraire, sitĂŽt aperçue la nĂ©cessitĂ© du transfert, ce qui est ajoutĂ© Ă  l’arrivĂ©e correspond Ă  ce qui est enlevĂ© au dĂ©part, le changement de position des Ă©lĂ©ments transfĂ©rĂ©s s’accompagnant par le fait mĂȘme de ce que l’on peut appeler une « commutabilité » (si une partie A de l’objet change de position par rapport Ă  B leur somme A + B demeure constante), forme plus gĂ©nĂ©rale de la commutativitĂ© (A + B = B + A) et source de la conservation.

Mais ces transferts reliant les Ă©tats itiniaux aux points d’arrivĂ©e de la composition s’accompagnent d’un autre caractĂšre fondamental, seconde condition de toute coordination nĂ©cessaire, qui consiste en une sĂ©rie d’exclusions, dont le caractĂšre nĂ©gatif est indissociable du caractĂšre positif ou affirmatif de la construction. De façon gĂ©nĂ©rale, en effet, imposer une conclusion avec nĂ©cessitĂ© c’est exclure toutes les autres possibilitĂ©s : affirmer la nĂ©cessitĂ© A < C, c’est exclure A ≄ C, affirmer que le tout T est Ă©gal Ă  la somme des parties P (ce que ne voient nullement les sujets prĂ©opĂ©ratoires du chapitre II) c’est exclure que T ≶ ΣP, etc. Et, dĂšs le dĂ©part de la construction, transfĂ©rer un Ă©lĂ©ment tel qu’une classe A, extraite de sa situation initiale isolĂ©e, pour l’inclure en une classe emboĂźtante B, c’est exclure de A la classe secondaire complĂ©mentaire A’ ainsi que toute partie commune entre A et A’ = B.non-A. Etc.

En un mot, toute coordination nĂ©cessaire comme toute action simple est, elle aussi, solidaire de deux sortes de nĂ©gations, les unes externes qui l’opposent Ă  ce qui n’est pas elle (avec ce que son rĂ©sultat comporte de positif), et les autres internes en tant que les transferts exigĂ©s par sa rĂ©alisation et orientĂ©s positivement dans la direction de celle-ci impliquent des soustractions Ă  partir de leur point d’origine.

Nous voyons ainsi l’analogie profonde entre les conditions logiques de l’exĂ©cution de toute action et la construction de toute coordination infĂ©rentielle puisque dans les deux on retrouve un transfert assurant la compensation entre ce qui est enlevĂ© d’un cĂŽtĂ© et ajoutĂ© de l’autre et un ensemble d’exclusions complĂ©mentaires des caractĂšres positifs. Ces deux facteurs assurent ainsi les identitĂ©s ou conservations nĂ©cessaires aux actions comme aux coordinations, sans sous-estimer les caractĂšres de construction puisqu’il y a changements et production de nouveautĂ©s. C’est alors la nĂ©gligence des aspects nĂ©gatifs propres Ă  ces situations initiales ou Ă  ces exclusions, qui, en compromettant les compensations indispensables Ă  la cohĂ©rence du tout, rend compte des contradictions de types 1) et 2), en particulier de celles, sensiblement plus rĂ©sistantes, du type 2) concernant les relations entre sous-systĂšmes ou entre schĂšmes.

X. Contradiction et opérations

Enfin lorsque les affirmations et les nĂ©gations atteignent leur troisiĂšme forme et qu’à chaque affirmation correspond une nĂ©gation, comme c’est le cas des structures opĂ©ratoires, les contradictions qui peuvent encore surgir Ă  l’intĂ©rieur ou dans les applications immĂ©diates de ces structures ne consistent plus guĂšre qu’en erreurs momentanĂ©es ou fautes de raisonnement oubliant sur tel ou tel point cette compensation nĂ©cessaire des Ă©lĂ©ments positifs et nĂ©gatifs, autrement dit cette correspondance nĂ©cessaire des opĂ©rations directes et inverses. En effet, de tels systĂšmes opĂ©ratoires constituent ce que l’on peut appeler avec Ashby des « rĂ©gulations parfaites » dont la propriĂ©tĂ© principale est d’assurer une prĂ©correction des erreurs, par opposition aux corrections aprĂšs coup, donc aux dĂ©passements modifiant le systĂšme. Nous nous rapprochons alors de ce qui caractĂ©rise les contradictions logiques ou formelles, Ă  cette diffĂ©rence prĂšs que les systĂšmes logiques ajoutent Ă  cela des formalisations de diffĂ©rents degrĂ©s tandis que la pensĂ©e naturelle, mĂȘme en ses niveaux supĂ©rieurs, se borne Ă  utiliser les opĂ©rations propres aux diverses structures, mais sans s’en donner des modĂšles rĂ©flexifs ou thĂ©oriques. AssurĂ©ment il rĂ©sulte de cela une opposition assez durable : les contradictions propres Ă  la pensĂ©e naturelle portent essentiellement sur le contenu des actions ou des jugements, tandis que le principe logique de non-contradiction se borne Ă  nous interdire d’affirmer simultanĂ©ment a et non-a ou d’appliquer Ă  la fois une opĂ©ration et son inverse, mais sans pouvoir dĂ©cider par lui-mĂȘme de la vĂ©ritĂ© ou de la faussetĂ© des contenus ainsi structurĂ©s. Seulement, comme la pensĂ©e naturelle en son dĂ©veloppement spontanĂ© aboutit Ă  confĂ©rer Ă  ceux-ci une forme opĂ©ratoire et comme la formalisation logique consiste Ă  enrichir cette derniĂšre d’une procĂ©dure exacte qui la complĂšte il y a finalement convergence entre deux, de telle sorte que contradictions et non-contradictions logiques peuvent ĂȘtre considĂ©rĂ©es comme les cas limites des contradictions et non-contradictions propres Ă  la pensĂ©e naturelle. Il y a lĂ  sans doute une justification de l’interprĂ©tation, qui fut la nĂŽtre au cours de tout cet ouvrage, de la contradiction en tant que compensation incomplĂšte entre les affirmations et les nĂ©gations. Quant aux contradictions dialectiques, bornons-nous Ă  rappeler que la pensĂ©e naturelle, Ă©tant essentiellement dialectique en son dĂ©veloppement, en tant que succession de dĂ©sĂ©quilibres et de rééquilibrations, elles ne sauraient que relever de tels mĂ©canismes, Ă  condition de se rappeler que ces contradictions, « dialectiques » comme naturelles, ne sont que l’expression et non pas la source causale de ces dĂ©sĂ©quilibres.

Mais si, Ă  partir du niveau oĂč la formalisation devient possible, la distinction s’impose malgrĂ© leurs relations entre les contradictions formelles et celles qui portent sur les contenus, il ne faudrait pas croire que celles-ci ne se prĂ©sentent plus dans la pensĂ©e rationnelle en gĂ©nĂ©ral ni mĂȘme au sein de la pensĂ©e scientifique. À ne considĂ©rer que cette derniĂšre, il est, en effet, clair que, en deçà des thĂ©ories (provisoirement) achevĂ©es et dĂ©jĂ  formalisĂ©es, il faut considĂ©rer l’ensemble des problĂšmes encore Ă  l’étude et qui donnent lieu Ă  diverses hypothĂšses ou modĂšles explicatifs proposĂ©s Ă  l’essai ou adoptĂ©s faute de mieux. De plus il est frĂ©quent qu’un fait nouveau qui finira par exclure une thĂ©orie admise ne soit pas d’emblĂ©e compris de cette maniĂšre et donne lieu en attendant Ă  des sĂ©ries de retouches locales des thĂ©ories antĂ©rieures sans que l’on voie qu’en fait leur cohĂ©rence elle-mĂȘme est menacĂ©e. Sur ces divers terrains il est alors facile (mais aprĂšs coup) de mettre en Ă©vidence l’existence de contradictions. Or, Ă  les analyser on constate naturellement qu’elles rĂ©sultaient de l’utilisation de notions trop globales et mal dĂ©finies dont les progrĂšs ultĂ©rieurs Ă©limineront les ambiguĂŻtĂ©s, ou de notions qui, sans ĂȘtre fausses, sont conçues comme trop gĂ©nĂ©rales alors qu’elles ne s’appliquent pas sans retouches ou diffĂ©renciations aux nouveaux domaines explorĂ©s. En tous ces cas il est alors possible d’apercevoir que la source des contradictions ne tenait pas aux caractĂšres positifs des concepts ou principes reconnus ultĂ©rieurement comme insuffisants ou non gĂ©nĂ©raux, mais essentiellement au fait qu’il Ă©tait difficile ou impossible de discerner Ă  partir de quelles frontiĂšres il demeurait nĂ©cessaire d’introduire des restrictions, des nĂ©gations partielles ou des incompatibilitĂ©s. En d’autres termes, pour un caractĂšre quelconque a (par exemple la continuitĂ©) dont la nĂ©gation non-a a un sens Ă©galement courant (caractĂšre discontinu de structures granulaires, cristallines, etc.), le problĂšme est, dans un domaine nouveau et encore mal Ă©laborĂ©, de dĂ©terminer en quoi et sur quel point les donnĂ©es imprĂ©vues relĂšvent de non-a alors que la propriĂ©tĂ© positive a paraĂźt s’imposer. Max Planck a racontĂ©, en un passage Ă©mouvant et hautement instructif de ses souvenirs, la peine considĂ©rable qu’il a eue Ă  reconnaĂźtre que ses premiers travaux sur le rayonnement du corps noir, avec les formulations mathĂ©matiques qu’il parvenait dĂ©jĂ  Ă  en donner, impliquaient en rĂ©alitĂ© la nĂ©gation du continu et l’hypothĂšse des quanta, auxquelles il se refusait en quelque sorte moralement, tant lui paraissait par ailleurs Ă©vidente la nĂ©cessitĂ© de la continuitĂ©. En de tels cas, et ils sont en fait innombrables, bien que cet exemple soit particuliĂšrement connu et presque trop massif, on voit combien l’équilibration des affirmations et des nĂ©gations demeure un problĂšme gĂ©nĂ©ral pour toute pensĂ©e en dĂ©veloppement, Ă  partir de ses premiers balbutiements au niveau de la petite enfance et jusqu’aux transformations et hĂ©sitations de rang supĂ©rieur qui peuvent caractĂ©riser les phases de transition et d’invention propres au devenir scientifique en ses pĂ©riodes de renouvellement ou de crises. C’est que, en effet, plus les variables sont nombreuses, et plus on rencontre de difficultĂ©s pour Ă©tablir si une nouvelle donnĂ©e b est compatible avec un caractĂšre a plus ou moins gĂ©nĂ©ral ou si elle entraĂźne de prĂšs ou de loin la nĂ©gation non-a : Ă  cet Ă©gard, comme dans les cas Ă©lĂ©mentaires, la nĂ©gation suppose toute une Ă©laboration secondaire avec nĂ©cessitĂ© d’implications mĂ©diatrices en opposition avec l’apprĂ©hension beaucoup plus directe des propriĂ©tĂ©s positives, mĂȘme si celles-ci sont elles aussi infĂ©rĂ©es et non pas, comme au dĂ©part, directement constatĂ©es. Il valait donc la peine de retracer, d’un point de vue psychogĂ©nĂ©tique, les dĂ©buts de ce phĂ©nomĂšne complexe qu’est la contradiction, au plan de la pensĂ©e naturelle, et les obstacles retardant le maniement correct des nĂ©gations en leur Ă©quilibration si malaisĂ©e Ă  obtenir avec les affirmations.

Quant Ă  cette Ă©quilibration, nous avons insistĂ© Ă  plusieurs reprises, en cet ouvrage, sur le caractĂšre actif et constructif des dĂ©passements de la contradiction, en leur double aspect extensionnel d’élargissement des rĂ©fĂ©rentiels et qualitatif de transformation des notions dans le sens de la relativisation. LĂ  encore les analogies sont innombrables avec le dĂ©veloppement de la pensĂ©e scientifique. Mais les deux caractĂšres que prĂ©sentent ces dĂ©passements, de compensation par rapport aux perturbations, sources de contradiction, d’une part, et de construction reposant de prĂšs ou de loin sur des abstractions rĂ©flĂ©chissantes, d’autre part, feront l’un et l’autre l’objet d’études sĂ©parĂ©es Ă  paraĂźtre en des ouvrages ultĂ©rieurs.