Entretien

La parole à… Susan Pickford

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Susan Pickford est professeure assistante à la FTI, qu’elle a rejointe à l’automne 2021 en qualité de responsable de l’Unité d’anglais au Département de traduction. Formée à l'Université d'Oxford, l'Université Paris X et l’Université de Toulouse, elle a enseigné à l'Université Paris Nord et à la Sorbonne. Traductrice professionnelle depuis plus de vingt ans, elle est spécialisée dans les domaines de l'art et des sciences humaines et sociales et collabore notamment avec des musées et des presses universitaires. Dans le cadre de ses recherches, elle s’intéresse à l’histoire et à la sociologie de la traduction et nous parle aujourd’hui d’un projet qui donnera naissance à un livre.

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Pouvez-vous nous en dire plus sur votre projet et nous expliquer comment il a vu le jour ?

Tout d'abord, je vous remercie de m’accorder cet entretien. Je suis très heureuse de partager mes recherches avec l’ensemble de la communauté FTI. Le livre sur lequel je travaille retrace le développement d'un marché professionnel de la traduction dans la France du XIXe siècle, principalement au sein du marché de l'édition. J'ai choisi de m’intéresser à l’Hexagone parce qu’on y trouve d'excellentes archives éditoriales, comme l'Institut Mémoires de l'édition contemporaine, situé à Caen, et parce que j’y exerce la traduction depuis mes débuts. C'est donc un marché que je connais bien. Je m'appuie sur les travaux de sociologues de la culture, tels que Pierre Bourdieu et Nathalie Heinich, pour décrire les conditions régissant la pratique professionnelle de la traduction et j’inscris également mes recherches dans le cadre de l'histoire du livre afin d’analyser les conditions de travail matérielles des traducteurs et traductrices au XIXe siècle. Ce livre est le fruit d'un travail de longue haleine : il repose sur des idées mûries depuis plus de dix ans, inspirées largement de ma propre pratique professionnelle de la traduction.

Pouvez-vous nous présenter votre livre dans les grandes lignes ?

L'ouvrage donne tout d’abord un aperçu des différentes façons de vivre de la traduction de la Révolution française à la fin du XIXe siècle, en s'intéressant non seulement au milieu littéraire, mais aussi aux traducteurs de la fonction publique et aux entrepreneurs de la traduction - les premières agences de traduction remontent aux années 1810. À noter que les femmes se trouvaient cantonnées, à de rares exceptions près, à la traduction dans le secteur éditorial. Il se concentre ensuite sur le monde de l'édition, en étudiant la manière dont la traduction était perçue au début du siècle. On considérait cette activité comme une forme de travail manuel, voire industriel, et on la comparait à l’esclavage, au travail des enfants, ou pire, au fonctionnement des machines à vapeur. Le livre décrit ensuite le cadre juridique des droits d'auteur sur la traduction, qui permettra une pleine reconnaissance auctoriale aux traducteurs et traductrices littéraires. Puis il nous plonge dans la carrière d'un célèbre traducteur du XIXe siècle, Auguste Defauconpret, dont on disait qu'il dirigeait une "usine de traduction". Afin de déterminer si cette rumeur était fondée, j’analyse ses traductions à la lumière des Workplace studies (études des situations de travail). J'ai également l'intention d'inclure un chapitre sur les femmes traductrices– qui ont toujours été surreprésentées dans le secteur éditorial - en étudiant leur influence dans ce domaine en fonction de leur statut social et de la diversité de leurs sources de revenus.

Quels sont les obstacles que vous avez rencontrés et/ou les limites de vos recherches ?

Depuis que j'ai signé le contrat qui me lie à Routledge il y a deux ans, j’ai essentiellement dû faire face à des difficultés d’ordre pratique. Comme chacun le sait, ces deux dernières années, le covid a restreint l'accès aux sources primaires, nécessaires pour effectuer l’important travail d'archivage qu’exige la nature de mes recherches. Il m’a également été difficile de définir la portée de ce projet. Très peu de recherches historiques se sont attachées à tisser des liens entre traductologie et économie ou histoire du monde des affaires. On serait tenté d’explorer l’ensemble de ce domaine mais une telle entreprise serait impossible à réaliser. C’est la raison pour laquelle l’essentiel du projet est axé sur la traduction littéraire : c’est tout simplement dans ce domaine que les documents d’archives sont les plus faciles à trouver.

Quel est l’intérêt de vos recherches et de la publication de ce livre ?

Je considère que ce projet s'inscrit dans la lignée du virage humain amorcé récemment par la traductologie, qui met désormais un peu plus l’accent sur les personnes qui se cachent derrière les traductions. Je souhaiterais lire davantage de recherches sur les conditions sociales et économiques qui déterminent l'accès aux professions de la traduction, et ce projet s'inscrit dans ce cadre plus large. À moyen terme, j'aimerais superviser le travail d’étudiants et d’étudiantes de maîtrise ou de doctorat qui s’intéressent à cette perspective socio-économique. Avec ma collègue Olivia Guillon, économiste culturelle à l'Université Sorbonne Paris Nord, je co-organise une conférence en ligne sur le sujet, qui se tiendra le 13 juin. À mes yeux, les facteurs économiques qui entrent en jeu dans le domaine de la traduction littéraire sont non seulement un sujet fascinant, mais également trop peu étudié, malgré leur importance sur le plan pratique, car ce sont eux qui déterminent le choix des livres qui seront publiés et les conditions de leur diffusion à l'échelle internationale.

Dans quelle mesure les résultats de vos recherches historiques sont-ils encore valables aujourd’hui ?

Plus je lis d’ouvrages sur la question, plus je me rends compte que la situation n’a guère évolué depuis le XIXe siècle ! La plupart des mécanismes économiques qui régissaient les carrières dans le domaine de la traduction sont toujours à l’œuvre : les paires de langues de travail, le fait de disposer ou non d’une autre source de revenus principale, etc. Au XIXe siècle, il fallait faire du relationnel pour obtenir du travail, subir la concurrence meilleur marché et composer avec des délais extrêmement serrés, tout comme aujourd’hui. Dans des lettres venant d’Allemagne et datant du XVIIIe siècle, des traducteurs et traductrices se plaignaient de la faiblesse des tarifs et de la surcharge de travail, s’inquiétaient de tomber malades ou de ne pas arriver à respecter les délais. Ce sont exactement les mêmes préoccupations que nos collègues expriment aujourd’hui sur les réseaux sociaux. Dans le même ordre d’idées, le débat entourant les traductions néerlandaise et catalane du poème d’Amanda Gorman The Hill We Climb a soulevé les importants enjeux de justice sociale qui se posent lorsqu’il s’agit de déterminer qui est habilité ou non à traduire un texte.

L’adoption d’une perspective historique nous permet de nous interroger sur les questions d’accès et d’exclusion (qui peut se permettre de faire carrière dans la traduction et, par conséquent, qui en est exclu) dans un climat moins passionnel.

Avez-vous d’autres projets de recherche en vue ?

Beaucoup ! Je suis généralement attirée par les genres littéraires peu explorés, comme la littérature grand public et les livres pour enfants. Ce n'est pas parce que la langue qui y est utilisée est simple que leur traduction est dépourvue d’intérêt. Par exemple, je viens de terminer de rédiger un article sur les deux traductions françaises du livre pour enfants The Gruffalo, dans lequel je m’intéresse aux facteurs qui ont motivé la décision de retraduire cet album jeunesse : la révélation au grand public du monstre éponyme et la notoriété grandissante du traducteur Jean-François Ménard.

Mon prochain projet ? La publication d’un recueil d’essais sur la rédaction scientifique au cours du long XIXe siècle (1789-1914). Dans cette optique, j’analyse actuellement un manuel de géologie publié en anglais dans les années 1830 et ses traductions française et allemande, en examinant comment les traducteurs, qui étaient tous deux professeurs de géologie, ont réécrit le texte en fonction de leurs deux écoles de pensée géologique, le plutonisme et le neptunisme. On pourrait croire que je papillonne d’un sujet à un autre, et c'est vrai dans une certaine mesure, mais mes recherches présentent un fil conducteur : je m'intéresse aux personnes et aux processus de traduction et je prends toujours en considération la manière dont le livre traduit fonctionne et circule sur le marché en tant qu'objet matériel, et pas seulement en tant que texte désincarné.