Entretien
LA PAROLE À… KILIAN SEEBER

Kilian G. Seeber est professeur ordinaire à la Faculté de traduction et d’interprétation de l’Université de Genève. Il a été directeur du Département d’interprétation jusqu’en 2022, et il a rejoint l’équipe dirigeante de la FTI en devenant vice-doyen en 2018. Ses recherches portent surtout sur les dimensions cognitives de l’interprétation, notamment le traitement multimodal. Kilian Seeber dirige deux laboratoires de recherche à la FTI, au sein desquels il explore le rôle que peuvent jouer les nouvelles technologies tant dans la recherche (LaborInt) que dans la formation (InTTech). Par ailleurs, il a organisé des cours de formation pour les institutions européennes et les Nations Unies, et il a participé au développement du Master of Advanced Studies (MAS) in Interpreter Training qu’il dirige en tant que directeur de programme. Dans cette édition de l’e-bulletin, il nous en dit plus sur son nouveau projet de recherche : « Cognitive Load during ASR-supported Simultaneous Interpreting II » (COLA-SI II). (« La charge cognitive de l’interprétation simultanée soutenue par l’IA »)
Professeur Seeber, félicitations pour votre promotion à la fonction de professeur ordinaire. Qu’est-ce que cela représente pour vous ?
Merci beaucoup ! Cette promotion représente bien plus qu’une simple reconnaissance du travail que j’ai pu accomplir jusqu’ici. Elle récompense tout un parcours, elle témoigne de la confiance que la faculté m’accorde et que mes travaux de recherche, mon enseignement et mes services lui inspirent, elle me conforte dans ma volonté d’accompagner mes étudiants et mes pairs. Sur le plan personnel, cette titularisation représente énormément pour moi. Le parcours universitaire est un long chemin semé d’embûches, d’incertitudes et de revers. La nomination au titre de professeur ordinaire ne constitue donc pas tant une ligne d’arrivée qu’un nouveau départ qui me permettra de me consacrer à des projets plus ambitieux.
Vous avez également reçu un financement pour un nouveau projet. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Avec mon équipe de LaborInt, nous avons reçu une subvention à l’action (action grant) du Parlement européen (DGLINC) qui nous permettra de poursuivre nos recherches sur les enjeux cognitifs de l'intégration de l'IA dans le processus d'interprétation simultanée. Le projet COLA-SI II (Cognitive Load during ASR-supported Simultaneous Interpreting II) nous invite à nous poser une question apparemment simple, mais cruciale : si nous utilisons l'intelligence artificielle pour retranscrire certaines parties du discours (sous forme de signaux visuels) et les communiquer aux interprètes en temps réel, cela réduira-t-il leur charge cognitive et leur facilitera-t-il ainsi la tâche, ou cela rendra-t-il leur travail plus difficile ? Alors que notre premier projet portait sur la retranscription des chiffres, qui représentent une difficulté notoire pour les interprètes, nous explorons à présent l’univers sans doute encore plus complexe des termes techniques.
Quels défis vous attendez-vous à devoir relever ?
L'un des défis (bien connus) auxquels nous sommes confrontés est la difficulté de concilier validité écologique (le degré de similarité entre l’expérience et la vie réelle) et rigueur expérimentale. Si l'on privilégie la première, il en résulte trop de « bruit », c'est-à-dire trop de variables non contrôlées, pour pouvoir mesurer les variables qui nous intéressent ; si l'on privilégie la seconde, les tâches étudiées s’en trouvent trop éloignées de la réalité pour être d’une quelconque utilité. Compte tenu des problèmes rencontrés dans le cadre des études observationnelles, qui se heurtent essentiellement à la première difficulté, nous avons opté pour des expériences contrôlées, et sommes donc confrontés au second défi. Il s’agit d’élaborer des données expérimentales – généralement de courts segments de phrases – qui sont étroitement contrôlées et donc comparables. Ce processus intermédiaire, fastidieux et chronophage, portera néanmoins ses fruits à long terme.
Quels résultats espérez-vous obtenir ?
Dans le cadre du projet COLA-SI I, nous avions étudié les répercussions produites par l’affichage de chiffres à l’écran sur la charge cognitive perçue par les interprètes. D’après les résultats obtenus, les interprètes n’ont pas l’impression de devoir fournir un effort mental supplémentaire en présence de signaux visuels. Il est intéressant de noter que nous avons mesuré un accroissement mineur, mais significatif, de la charge cognitive supportée par les interprètes lors du traitement des nombres lorsque ces derniers s’affichaient à l’écran. Par ailleurs, la précision des chiffres s’est considérablement améliorée lorsque ceux-ci étaient accompagnés de signaux visuels. La question qui se pose est donc de savoir si l'amélioration de la précision justifie un accroissement de la charge cognitive. Nous espérons que les résultats du projet COLA-SI II nous aideront à y répondre. L’objectif ultime consisterait à identifier les signaux visuels qui sont susceptibles de réduire la charge de travail des interprètes et, inversement, ceux qui risquent de l’accroître.
Cette année marque les 85 ans de la FTI et les 100 ans de l’interprétation simultanée à l’OIT. Vous coordonnez des événements dans le cadre de ces célébrations. Que prévoyez-vous d’organiser cet automne ?
Antoine Velleman a effectivement fondé l'École d'interprètes de Genève en 1941, jetant ainsi les bases de ce qui allait devenir l'un des principaux instituts de formation destinés aux professionnels des langues œuvrant notamment dans les domaines de la traduction, de la révision, de la rédaction, de l’interprétation et des technologies du langage. Nous avons parcouru bien du chemin, répondant à de nouveaux besoins, nous adaptant à de nouvelles réalités, tout en restant curieux du monde qui nous entoure et en nous efforçant de nous dépasser, toujours, et cela mérite d'être souligné. Le 30 septembre, Journée internationale de la traduction, nous présenterons certains des travaux de la FTI lors d'un événement ouvert au public (détails à suivre). Mais nous ne célébrerons pas uniquement les 85 ans de la faculté. En effet, quelques années seulement après la naissance de la diplomatie multilatérale multilingue, il avait fallu se rendre à l’évidence : la traduction consécutive de discours dans différentes langues n'était pas seulement difficile, elle était également chronophage. En 1926, Edward A. Filene, homme d’affaires américain devenu philanthrope, a proposé une solution technologique à ce problème. Les premiers essais de ce qu'on appelait alors la « traduction téléphonique » ont été menés lors de la 8ème Conférence internationale du travail à Genève. Ces essais ont permis d'interpréter des discours en temps réel dans différentes langues, ouvrant la voie à une nouvelle ère, celle de l'interprétation de conférence assistée par la technologie. Cent ans plus tard, nous organisons conjointement avec l'OIT une conférence multipartite qui revient sur les avancées technologiques qui ont marqué la profession et s’intéresse aux tendances qui façonneront son avenir. Nous vous invitons à vous joindre à nous les 1er et 2 octobre 2026 à l'OIT à Genève.
