La Psychologie de l’intelligence ()
Chapitre premier.
Intelligence et adaptation biologique
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Toute explication psychologique finit tôt ou tard, par s’appuyer sur la biologie ou sur la logique (ou sur la sociologie, mais celle-ci aboutit, elle aussi, à la même alternative). Pour les uns, les phénomènes mentaux ne deviennent intelligibles que reliés à l’organisme. Cette manière de penser s’impose effectivement dans l’étude des fonctions élémentaires (perception, motricité, etc.), dont dépend l’intelligence à ses débuts. Mais on ne voit guère la neurologie expliquer jamais pourquoi 2 et 2 font 4 ni pourquoi les lois de la déduction s’imposent à l’esprit avec nécessité. D’où la seconde tendance, qui consiste à considérer comme irréductibles les rapports logiques et mathématiques, et à rattacher à leur analyse celle des fonctions intellectuelles supérieures. Seulement la question est de savoir si la logique, conçue comme échappant aux tentatives d’explication de la psychologie expérimentale, peut légitimement, en retour, expliquer quoi que ce soit dans l’expérience psychologique comme telle. La logique formelle, ou logistique, constitue simplement l’axiomatique des états d’équilibre de la pensée, et la science réelle correspondant à cette axiomatique n’est autre que la psychologie elle-même de la pensée. Les tâches ainsi réparties, la psychologie de l’intelligence doit assurément continuer de tenir compte des découvertes logistiques, mais celles-ci n’aboutiront jamais à dicter au psychologue ses propres solutions : elles se borneront à lui poser des problèmes.
C’est de cette double nature, biologique et logique, de l’intelligence qu’il nous faut donc partir. Les deux chapitres qui suivent ont pour but de délimiter ces questions préalables et surtout de chercher à réduire à la plus grande unité possible, dans l’état actuel des connaissances, ces deux aspects fondamentaux, mais irréductibles en apparence, de la vie de la pensée.
Situation de l’intelligence dans l’organisation mentale🔗
Toute conduite, qu’il s’agisse d’un acte déployé à l’extérieur, ou intériorisé en pensée, se présente comme une adaptation, ou, pour mieux dire, comme une réadaptation. L’individu n’agit que s’il éprouve un besoin, c’est-à -dire si l’équilibre est momentanément rompu entre le milieu et l’organisme, et l’action tend à rétablir l’équilibre, c’est-à -dire précisément à réadapter l’organisme (Claparède). Une « conduite » est donc un cas particulier d’échange entre le monde extérieur et le sujet, mais, contrairement aux échanges physiologiques, qui sont d’ordre matériel et supposent une transformation interne des corps en présence, les « conduites » étudiées par la psychologie sont d’ordre fonctionnel et s’effectuent à des distances de plus en plus grandes, dans l’espace (perception, etc.) et dans le temps (mémoire, etc.), ainsi que selon des trajectoires de plus en plus complexes (retours, détours, etc.). La conduite, ainsi conçue en termes d’échanges fonctionnels, suppose elle-même deux aspects essentiels et étroitement interdépendants : un aspect affectif et un aspect cognitif.
On a beaucoup discuté des rapports entre l’affectivité et la connaissance. Selon P. Janet, il faut distinguer l’« action primaire », ou relation entre le sujet et l’objet (intelligence, etc.), et l’« action secondaire » ou réaction du sujet à sa propre action : cette réaction, qui constitue les sentiments élémentaires, consiste en régulations de l’action primaire et assure le débit des énergies intérieures disponibles. Mais, à côté de ces régulations, qui déterminent effectivement l’énergétique ou l’économie internes de la conduite, il faut, nous semble-t-il, réserver une place à celles qui règlent sa finalité ou ses valeurs, et de telles valeurs caractérisent un échange énergétique, ou économique, avec le milieu extérieur. Selon Claparède, les sentiments assignent un but à la conduite, tandis que l’intelligence se borne à fournir les moyens (la « technique »). Mais il existe une compréhension des buts comme des moyens, et elle modifie même sans cesse la finalité de l’action. Dans la mesure où le sentiment dirige la conduite en attribuant une valeur à ses fins, il faut donc se borner à dire qu’il fournit les énergies nécessaires à l’action, alors que la connaissance lui imprime une structure. D’où la solution proposée par la psychologie dite de la Forme : la conduite suppose un « champ total » embrassant le sujet avec les objets, et la dynamique de ce champ constitue les sentiments (Lewin), tandis que sa structuration est assurée par les perceptions, la motricité et l’intelligence. Nous adopterons une formule analogue, sauf à préciser que, ni les sentiments ni les formes cognitives ne dépendent uniquement du « champ » actuel, mais aussi de toute l’histoire antérieure du sujet actif. Nous dirons donc simplement que chaque conduite suppose un aspect énergétique ou affectif, et un aspect structural ou cognitif, ce qui réunit en fait les divers points de vue précédents.
Tous les sentiments consistent, en effet, soit en régulations des énergies internes (« sentiments fondamentaux » de P. Janet, « intérêt » de Claparède, etc.), soit en réglages des échanges d’énergie avec l’extérieur (« valeurs » de tous genres, réelles ou fiduciaires, depuis les « désirabilités » propres au « champ total » de K. Lewin, et les « valences » de E. S. Russell, jusqu’aux valeurs inter-individuelles ou sociales). La volonté elle-même est à concevoir comme un jeu d’opérations affectives, donc énergétiques, portant sur les valeurs supérieures, et les rendant susceptibles de réversibilité et de conservation (sentiments moraux, etc.), en parallèle avec le système des opérations logiques par rapport aux concepts.
Mais si toute conduite, sans exception, implique ainsi une énergétique ou une « économie », qui constitue son aspect affectif, les échanges qu’elle provoque avec le milieu comportent également une forme ou une structure, qui détermine les divers circuits possibles s’établissant entre le sujet et les objets. C’est en cette structuration de la conduite que consiste son aspect cognitif. Une perception, un apprentissage sensori-moteur (habitude, etc.), un acte de compréhension, un raisonnement, etc., reviennent tous à structurer, d’une manière ou d’une, autre, les rapports entre le milieu et l’organisme. C’est en quoi ils présentent une certaine parenté entre eux, qui les oppose aux phénomènes affectifs. Nous parlerons à leur sujet de fonctions cognitives, au sens large (y compris les adaptations sensori-motrices).
La vie affective et la vie cognitive sont donc inséparables, quoique distinctes. Elles sont inséparables parce que tout échange avec le milieu suppose à la fois une structuration et une valorisation, mais elles n’en restent pas moins distinctes, puisque ces deux aspects de la conduite ne peuvent se réduire l’un à l’autre. C’est ainsi que l’on ne saurait raisonner, même en mathématiques pures, sans éprouver certains sentiments, et que, inversement, il n’existe pas d’affections sans un minimum de compréhension ou de discrimination. Un acte d’intelligence suppose donc lui-même une régulation énergétique interne (intérêt, effort, facilité, etc.) et externe (valeur des solutions recherchées et des objets sur lesquels porte la recherche), mais ces deux réglages sont de nature affective et demeurent comparables à toutes les autres régulations de cet ordre. Réciproquement, les éléments perceptifs ou intellectuels que l’on retrouve dans toutes les manifestations émotionnelles intéressent la vie cognitive comme n’importe quelle autre réaction perceptive ou intelligente. Ce que le sens commun appelle « sentiments » et « intelligence », en les considérant comme deux « facultés » opposées l’une à l’autre, sont simplement les conduites relatives aux personnes et celles qui portent sur les idées ou les choses : mais en chacune de ces conduites interviennent les mêmes aspects affectifs et cognitifs de l’action, aspects toujours réunis en fait et ne caractérisant donc nullement des facultés indépendantes.
Bien plus, l’intelligence elle-même ne consiste pas en une catégorie isolable et discontinue de processus cognitifs. Elle n’est pas, à proprement parler, une structuration parmi les autres : elle est la forme d’équilibre vers laquelle tendent toutes les structures dont la formation est à chercher dès la perception, l’habitude et les mécanismes sensori-moteurs élémentaires. Il faut bien comprendre, en effet, que, si l’intelligence n’est pas une faculté, cette négation entraîne une continuité fonctionnelle radicale entre les formes supérieures de pensée et l’ensemble des types inférieurs d’adaptation cognitive ou motrice : l’intelligence ne saurait donc être que la forme d’équilibre vers laquelle tendent ceux-ci. Cela ne signifie naturellement pas qu’un raisonnement consiste en une coordination de structures perceptives ni que percevoir revienne à raisonner inconsciemment (bien que l’une et l’autre de ces thèses aient été soutenues), car la continuité fonctionnelle n’exclut en rien la diversité ni même l’hétérogénéité des structures. Chaque structure est à concevoir comme une forme particulière d’équilibre, plus ou moins stable en son champ restreint et devenant instable aux limites de celui-ci. Mais ces structures, échelonnées par paliers, sont à considérer comme se succédant selon une loi d’évolution telle que chacune assure un équilibre plus large et plus stable aux processus qui intervenaient déjà au sein de la précédente. L’intelligence n’est ainsi qu’un terme générique désignant les formes supérieures d’organisation ou d’équilibre des structurations cognitives.
Cette manière de parler revient d’abord à insister sur le rôle capital de l’intelligence dans la vie de l’esprit et de l’organisme lui-même : équilibre structural le plus souple et le plus durable à la fois de la conduite, l’intelligence est essentiellement un système d’opérations vivantes et agissantes. Elle est l’adaptation mentale la plus poussée, c’est-à -dire l’instrument indispensable des échanges entre le sujet et l’univers, lorsque leurs circuits dépassent les contacts immédiats et momentanés pour atteindre les relations étendues et stables. Mais, d’autre part, ce même langage nous interdit de délimiter l’intelligence quant à son point de départ : elle est un point d’arrivée, et ses sources se confondent avec celles de l’adaptation sensori-motrice en général, ainsi que, par delà celle-ci, avec celles de l’adaptation biologique elle-même.
Nature adaptative de l’intelligence🔗
Si l’intelligence est adaptation, il convient avant toute chose de définir cette dernière. Or, à écarter les difficultés du langage finaliste, l’adaptation doit être caractérisée comme un équilibre entre les actions de l’organisme sur le milieu et les actions inverses. On peut appeler « assimilation », en prenant ce terme dans le sens le plus large, l’action de l’organisme sur les objets qui l’entourent, en tant que cette action dépend des conduites antérieures portant sur les mêmes objets ou d’autres analogues. En effet, tout rapport entre un être vivant et son milieu présente ce caractère spécifique que le premier, au lieu d’être soumis passivement au second, le modifie en lui imposant une certaine structure propre. C’est ainsi que, physiologiquement, l’organisme absorbe des substances et les transforme en fonction de la sienne. Or, psychologiquement, il en va de même, sauf que les modifications dont il s’agit alors ne sont plus d’ordre substantiel, mais uniquement fonctionnel, et sont déterminées par la motricité, la perception ou le jeu des actions réelles ou virtuelles (opérations conceptuelles, etc.). L’assimilation mentale est donc l’incorporation des objets dans les schèmes de la conduite, ces schèmes n’étant autres que le canevas des actions susceptibles d’être répétées activement.
Réciproquement, le milieu agit sur l’organisme, et l’on peut désigner, conformément à l’usage des biologistes, cette action inverse sous le terme d’« accommodation », étant entendu que l’être vivant ne subit jamais telle quelle la réaction des corps qui l’environnent, mais qu’elle modifie simplement le cycle assimilateur en l’accommodant à eux. Psychologiquement, on retrouve le même processus, en ce sens que la pression des choses aboutit toujours, non pas à une soumission passive, mais à une simple modification de l’action portant sur elles. Cela dit, on peut alors définir l’adaptation comme un équilibre entre l’assimilation et l’accommodation, ce qui revient donc à dire un équilibre des échanges entre le sujet et les objets.
Or, dans le cas de l’adaptation organique, ces échanges, étant de nature matérielle, supposent une inter-pénétration entre telle partie du corps vivant et tel secteur du milieu extérieur. La vie psychologique débute au contraire, nous l’avons vu, avec les échanges fonctionnels, c’est-à -dire au point où l’assimilation n’altère plus de façon physico-chimique les objets assimilés, mais les incorpore simplement dans les formes de l’activité propre (et où l’accommodation modifie seulement cette activité). On comprend alors que, à l’interpénétration directe de l’organisme et du milieu, se superposent, avec la vie mentale, des échanges médiats entre le sujet et les objets, s’effectuant à des distances spatio-temporelles toujours plus grandes et selon des trajets toujours plus complexes. Tout le développement de l’activité mentale, de la perception et de l’habitude à la représentation et à la mémoire, ainsi qu’aux opérations supérieures du raisonnement et de la pensée formelle, est ainsi fonction de cette distance graduellement accrue des échanges, donc de l’équilibre entre une assimilation de réalités de plus en plus éloignées à l’action propre et une accommodation de celle-ci à celles-là .
C’est en ce sens que l’intelligence, dont les opérations logiques constituent un équilibre à la fois mobile et permanent entre l’univers et la pensée, prolonge et achève l’ensemble des processus adaptatifs. L’adaptation organique n’assure, en effet, qu’un équilibre immédiat, et par conséquent limité, entre l’être vivant et le milieu actuel. Les fonctions cognitives élémentaires, telles que la perception, l’habitude et la mémoire, la prolongent dans le sens de l’étendue présente (contact perceptif avec les objets distants) et des anticipations ou reconstitutions proches. Seule l’intelligence, capable de tous les détours et de tous les retours par l’action et par la pensée, tend à l’équilibre total, en visant à assimiler l’ensemble du réel et à y accommoder l’action, qu’elle délivre de son assujettissement au hic et au nunc initiaux.
Définition de l’intelligence🔗
Si l’on tient à définir l’intelligence, ce qui importe sans doute pour délimiter le domaine dont on s’occupera sous cette désignation, il suffit alors de s’entendre sur le degré de complexité des échanges à distance, à partir desquels on conviendra de les appeler « intelligents ». Mais ici les difficultés surgissent, puisque la ligne inférieure de démarcation reste arbitraire. Pour certains, comme Claparède et Stern, l’intelligence est une adaptation mentale aux circonstances nouvelles. Claparède oppose ainsi l’intelligence à l’instinct et à l’habitude, qui sont des adaptations, héréditaires ou acquises, aux circonstances qui se répètent ; mais il la fait débuter dès le tâtonnement empirique le plus élémentaire (source des tâtonnements intériorisés qui caractérisent ultérieurement la recherche de l’hypothèse). Pour Bühler, qui répartit aussi les structures en trois types (instinct, dressage et intelligence), cette définition est trop large : l’intelligence n’apparaît qu’avec les actes de compréhension soudaine (Aha-Erlebnis), tandis que le tâtonnement appartient au dressage. De même Köhler réserve le terme d’intelligence aux actes de restructuration brusque et en exclut le tâtonnement. Il est indéniable que celui-ci apparaît dès la formation des habitudes les plus simples, lesquelles sont elles-mêmes, au moment de leur constitution, des adaptations aux circonstances nouvelles. D’autre part, la question, l’hypothèse et le contrôle, dont la réunion caractérise également l’intelligence d’après Claparède, sont déjà en germes dans les besoins, les essais et erreurs et la sanction empirique propres aux adaptations sensori-motrices les moins évoluées. De deux choses l’une, par conséquent : ou bien on se contentera d’une définition fonctionnelle, au risque d’embrasser la presque totalité des structures cognitives, ou bien on choisira comme critère une structure particulière, mais le choix demeure conventionnel et risque de négliger la continuité réelle.
Il reste cependant possible de définir l’intelligence par la direction dans laquelle est orienté son développement, sans insister sur les questions de frontières, qui deviennent affaire de stades ou de formes successives d’équilibre. On peut alors se placer simultanément aux points de vue de la situation fonctionnelle et du mécanisme structural. Du premier de ces points de vue, on peut dire qu’une conduite est d’autant plus « intelligente » que les trajectoires entre le sujet et les objets de son action cessent d’être simples et nécessitent une composition progressive. La perception ne comporte ainsi que des trajets simples, même si l’objet perçu est très éloigné. Une habitude pourrait sembler plus complexe, mais ses articulations spatio-temporelles sont soudées en un tout unique, sans parties indépendantes ni composables séparément. Au contraire, un acte d’intelligence, tel que de retrouver un objet caché ou la signification d’une image, suppose un certain nombre de trajets (dans l’espace et dans le temps), à la fois isolables et susceptibles de compositions. Du point de vue du mécanisme structural, par conséquent, les adaptations sensori-motrices élémentaires sont à la fois rigides et à sens unique, tandis que l’intelligence s’engage dans la direction de la mobilité réversible.
C’est même là , verrons-nous, le caractère essentiel des opérations qui caractérisent la logique vivante, en action. Mais on voit d’emblée que la réversibilité n’est pas autre chose que le critérium même de l’équilibre (comme les physiciens nous l’ont appris). Définir l’intelligence par la réversibilité progressive des structures mobiles qu’elle construit, c’est donc redire, sous une nouvelle forme, que l’intelligence constitue l’état d’équilibre vers lequel tendent toutes les adaptations successives d’ordre sensori-moteur et cognitif, ainsi que tous les échanges assimilateurs et accommodateurs entre l’organisme et le milieu.
Classification des interprétations possibles de l’intelligence🔗
Du point de vue biologique, l’intelligence apparaît ainsi comme l’une des activités de l’organisme, tandis que les objets auxquels elle s’adapte constituent un secteur particulier du milieu ambiant. Mais, dans la mesure où les connaissances que l’intelligence élabore réalisent un équilibre privilégié, parce que terme nécessaire des échanges sensori-moteurs et représentatifs, lors de l’extension indéfinie des distances dans l’espace et dans le temps, l’intelligence engendre la pensée scientifique elle-même, y compris la connaissance biologique. Il est donc naturel que les théories psychologiques de l’intelligence viennent s’insérer entre les théories biologiques de l’adaptation et les théories de la connaissance en général. Qu’il y ait parenté entre les théories psychologiques et les doctrines épistémologiques, cela n’a rien de surprenant, puisque, si la psychologie s’est affranchie des tutelles philosophiques, il demeure heureusement quelque lien entre l’étude des fonctions mentales et celle des processus de la connaissance scientifique. Mais qu’il existe un parallélisme, et même assez étroit, entre les grandes doctrines biologiques de la variation évolutive (donc de l’adaptation) et les théories restreintes de l’intelligence, en tant que fait psychologique, la chose est plus intéressante : souvent les psychologues n’ont, en effet, pas conscience des courants d’inspiration biologique qui animent leurs interprétations, de même d’ailleurs que parfois les biologistes ont adopté à leur insu une position psychologique particulière parmi d’autres possibles (cf. le rôle de l’habitude chez Lamarck, ou de la concurrence et de la lutte chez Darwin) ; de plus, étant donnée la parenté des problèmes, il peut y avoir simple convergence des solutions, et celle-ci confirme alors celle-là .
Du point de vue biologique, les relations entre l’organisme et le milieu comportent six interprétations possibles, selon les combinaisons suivantes (qui ont toutes donné lieu à des solutions distinctes, classiques ou actuelles) : ou bien on rejette l’idée d’une évolution proprement dite (I) ou bien on en admet l’existence (II) ; d’autre part, dans les deux cas (I et II), on attribue les adaptations, soit à des facteurs extérieurs à l’organisme (1), soit à des facteurs internes (2), soit à une interaction entre les deux (3). Du point de vue fixiste (I), on peut ainsi attribuer l’adaptation à une harmonie préétablie entre l’organisme et les propriétés du milieu (I1) à un préformisme permettant à l’organisme de répondre à toute situation en actualisant ses structures virtuelles (I2), ou encore à l’« émergence » de structures d’ensemble irréductibles à leurs éléments et déterminées simultanément du dedans et du dehors (I3) 1. Quant aux points de vue évolutionnistes (II), ils expliquent parallèlement les variations adaptatives, soit par la pression du milieu (lamarckisme II1), soit par des mutations endogènes avec sélection après coup (mutationnisme II2) 2, soit par une interaction progressive des facteurs internes et externes (II3).
Or, il est frappant de constater combien on retrouve les mêmes grands courants de pensée dans l’interprétation de la connaissance elle-même, en tant que rapport entre le sujet pensant et les objets. À l’harmonie préétablie propre au vitalisme créationniste correspond le réalisme des doctrines qui voient dans la raison une adéquation innée à des formes ou des essences éternelles (I1) ; au préformisme correspond l’apriorisme qui explique la connaissance par des structures internes antérieures à l’expérience (I2), et à l’« émergence » des structures non construites correspond la phénoménologie contemporaine, qui analyse simplement les diverses formes de pensée en se refusant à la fois à les dériver génétiquement les unes des autres et à dissocier en elles la part du sujet et celle des objets (I3). Les interprétations évolutionnistes se retrouvent, d’autre part, dans les courants épistémologiques faisant une part à la construction progressive de la raison : au lamarckisme correspond l’empirisme qui explique la connaissance par la pression des choses (II1) ; au mutationnisme correspondent le conventionnalisme et le pragmatisme, qui attribuent l’adéquation de l’esprit au réel à la libre création de notions subjectives sélectionnées après coup selon un principe de simple commodité (II2). L’interactionnisme, enfin, entraîne un relativisme qui fera de la connaissance le produit d’une collaboration indissociable entre l’expérience et la déduction (II3).
Sans insister sur ce parallélisme, sous sa forme générale, il convient de remarquer maintenant que les théories contemporaines et proprement psychologiques de l’intelligence s’inspirent en fait des mêmes courants d’idées, soit que domine l’accent biologique, soit que se fassent sentir les influences philosophiques en relation avec l’étude de la connaissance elle-même.
Il n’y a pas de doute, tout d’abord, qu’une opposition essentielle sépare deux sortes d’interprétations : celles qui, tout en reconnaissant l’existence des faits de développement, ne peuvent s’empêcher de considérer l’intelligence comme une donnée première, et réduisent ainsi l’évolution mentale à une sorte de prise de conscience graduelle, sans construction véritable, et celles qui prétendent expliquer l’intelligence par son développement même. Notons d’ailleurs que les deux écoles collaborent dans la découverte et l’analyse des faits expérimentaux eux-mêmes. C’est pourquoi il convient de classer objectivement toutes les interprétations d’ensemble actuelles, pour autant qu’elles ont servi à mettre en lumière tel ou tel aspect particulier des faits à expliquer : la ligne de démarcation entre les théories psychologiques et les doctrines philosophiques est, en effet, à chercher dans cette application à l’expérience et non dans les hypothèses de départ.
Parmi les théories fixistes, il y a d’abord celles qui restent fidèles malgré tout à l’idée d’une intelligence-faculté, sorte de connaissance directe des êtres physiques et des idées logiques ou mathématiques, par harmonie préétablie entre l’intellect et la réalité (I1). Il faut avouer que peu de psychologues expérimentaux demeurent attachés à cette hypothèse. Mais les problèmes soulevés par les frontières communes à la psychologie et à l’analyse de la pensée mathématique ont fourni l’occasion à certains logisticiens, comme B. Russell, de préciser une telle conception de l’intelligence et même de vouloir l’imposer à la psychologie elle-même (cf. son Analyse de l’esprit).
Plus courante est l’hypothèse (I2) selon laquelle l’intelligence est déterminée par des structures internes, qui ne se construisent pas non plus, mais s’explicitent graduellement, au cours du développement, grâce à une réflexion de la pensée sur elle-même. Ce courant aprioriste a inspiré en fait une bonne partie des travaux de la Denkpsychologie allemande, et se trouve par conséquent à la source de nombreuses recherches expérimentales sur la pensée, par le moyen des méthodes connues d’introspection provoquée, qui se sont diversifiées dès 1900-1905 jusqu’aujourd’hui. Ce n’est pas à dire naturellement que tout emploi de ces procédés d’investigation conduise à cette explication de l’intelligence : l’œuvre de Binet atteste le contraire. Mais, chez K. Bühler, Selz et bien d’autres, l’intelligence a fini par devenir comme un « miroir de la logique », celle-ci s’imposant du dedans sans explication causale possible.
En troisième lieu (I3), aux points de vue de l’émergence et de la phénoménologie (avec influence historique effective de cette dernière) correspond une théorie récente de l’intelligence, qui a renouvelé les questions d’une manière très suggestive : la théorie de la Forme (Gestalt). Issue des recherches expérimentales sur la perception, la notion de « forme d’ensemble » consiste à admettre qu’une totalité est irréductible aux éléments qui la composent, en tant que régie par des lois propres d’organisation ou d’équilibre. Or, après avoir analysé ces lois de structuration dans le domaine perceptif et les avoir retrouvées sur les terrains de la motricité, de la mémoire, etc., la théorie de la Forme a été appliquée à l’intelligence elle-même, et sous ses aspects réflexifs (pensée logique) aussi bien que sensori-moteurs (intelligence animale et enfant avant le langage). C’est ainsi que Köhler à propos des chimpanzés, Wertheimer à propos du syllogisme, etc., ont parlé de « restructurations immédiates », cherchant à expliquer l’acte de compréhension par la « prégnance » de structures bien organisées, qui ne sont ni endogènes ni exogènes, mais embrassent le sujet et les objets en un circuit total. De plus, ces Gestalt, qui sont communes à la perception, à la motricité et à l’intelligence, n’évoluent pas, mais représentent des formes permanentes d’équilibre indépendantes du développement mental (on peut à cet égard trouver tous les intermédiaires entre l’apriorisme et la théorie de la Forme, bien que celle-ci se place ordinairement dans la perspective d’un réalisme physique ou physiologique des « structures »).
Telles sont les trois principales théories non génétiques de l’intelligence. On constate que la première réduit l’adaptation cognitive à une accommodation pure, puisque la pensée n’est pour elle que le miroir d’« idées » toutes faites, que la seconde la réduit à une assimilation pure, puisque les structures intellectuelles sont considérées par elle comme exclusivement endogènes et que la troisième confond assimilation et accommodation en un seul tout, puisque seul existe, du point de vue de la Gestalt, le circuit reliant les objets au sujet, sans activité de celui-ci ni existence isolée de ceux-là .
Quant aux interprétations génétiques, on retrouve celles qui expliquent l’intelligence par le milieu extérieur seul (empirisme associationniste correspondant au lamarckisme), par l’activité du sujet (théorie du tâtonnement correspondant, sur le plan des adaptations individuelles, au mutationnisme sur le plan des variations héréditaires), et par le rapport entre le sujet et les objets (théorie opératoire).
L’empirisme (II1) n’est plus guère soutenu sous sa forme associationniste pure, sauf par quelques auteurs de tendance surtout physiologique, qui pensent pouvoir ramener l’intelligence à un jeu de conduites « conditionnées ». Mais, sous des formes plus souples, on retrouve l’empirisme dans les interprétations de Rignano, qui réduit le raisonnement à l’expérience mentale, et surtout dans l’intéressante théorie de Spearman, à la fois statistique (analyse des facteurs de l’intelligence) et descriptive : de ce second point de vue Spearman réduit les opérations de l’intelligence à l’« appréhension de l’expérience » et à l’« éduction » des relations et des « corrélats », c’est-à -dire à une lecture plus ou moins complexe des rapports donnés dans le réel. Ces rapports ne sont donc pas construits, mais découverts par simple accommodation à la réalité extérieure.
La notion des essais et des erreurs (II2) a donné lieu à plusieurs interprétations de l’apprentissage et de l’intelligence elle-même. La théorie du tâtonnement élaborée par Claparède constitue à cet égard la mise au point la plus poussée : l’adaptation intelligente consiste en essais ou hypothèses, dus à l’activité du sujet et à leur sélection effectuée après coup sous la pression de l’expérience (réussites ou échecs). Ce contrôle empirique, qui sélectionne au début les essais du sujet, s’intériorise ensuite sous la forme d’anticipations dues à la conscience des relations, de même que le tâtonnement moteur se prolonge en tâtonnement représentatif ou imagination des hypothèses.
Enfin l’accent mis sur les interactions de l’organisme et du milieu conduit à la théorie opératoire de l’intelligence (II3). Selon ce point de vue, les opérations intellectuelles dont la forme supérieure est logique et mathématique constituent des actions réelles, sous le double aspect d’une production propre au sujet et d’une expérience possible sur la réalité. Le problème est alors de comprendre comment les opérations s’élaborent à partir de l’action matérielle et par quelles lois d’équilibre leur évolution est dirigée : les opérations sont ainsi conçues comme se groupant nécessairement en systèmes d’ensemble, comparables aux « formes » de la théorie de la Gestalt, mais qui, loin d’être statiques et données dès le départ, sont mobiles, réversibles, et ne se referment sur elles-mêmes qu’au terme du processus génétique à la fois individuel et social qui les caractérise 3.
Ce sixième point de vue est celui que nous développerons. Quant aux théories du tâtonnement et aux conceptions empiristes, nous les discuterons surtout à propos de l’intelligence sensori-motrice et de ses rapports avec l’habitude (chap. IV). La théorie de la Forme nécessite une discussion spéciale, que nous centrerons sur le problème essentiel des rapports entre la perception et l’intelligence (chap. III). Pour ce qui est, enfin, des deux doctrines d’une intelligence préadaptée aux êtres logiques subsistant en soi ou d’une pensée réfléchissant une logique a priori, nous allons les retrouver au début du chapitre suivant. Elles soulèvent en effet, toutes deux, ce que l’on pourrait appeler la « question préalable » de l’étude psychologique de l’intellect : peut-on espérer une explication proprement dite de l’intelligence, ou celle-ci constitue-t-elle un fait premier irréductible, en tant que miroir d’une réalité antérieure à toute expérience, et qui serait la logique ?