Chapitre II.
La « psychologie de la pensée » et la nature psychologique des opérations logiques a

La possibilitĂ© d’une explication psychologique de l’intelligence dĂ©pend de la maniĂšre dont on interprĂ©tera les opĂ©rations logiques : sont-elles le reflet d’une rĂ©alitĂ© toute faite ou l’expression d’une activitĂ© vĂ©ritable ? La notion d’une logique axiomatique permet sans doute seule d’échapper Ă  cette alternative, en soumettant les opĂ©rations rĂ©elles de la pensĂ©e Ă  l’interprĂ©tation gĂ©nĂ©tique, tout en rĂ©servant le caractĂšre irrĂ©ductible de leurs connexions formelles, lorsque celles-ci sont analysĂ©es axiomatiquement : le logicien procĂšde alors comme le gĂ©omĂštre Ă  l’égard des espaces qu’il construit dĂ©ductivement, tandis que le psychologue est assimilable au physicien qui mesure l’espace du monde rĂ©el lui-mĂȘme. En d’autres termes, le psychologue Ă©tudie la maniĂšre dont se constitue l’équilibre de fait des actions et des opĂ©rations, tandis que le logicien analyse le mĂȘme Ă©quilibre sous sa forme idĂ©ale, c’est-Ă -dire tel qu’il serait s’il Ă©tait rĂ©alisĂ© intĂ©gralement, et tel qu’il s’impose ainsi normativement Ă  l’esprit.

L’interprĂ©tation de B. Russell

Partons de la thĂ©orie de l’intelligence de B. Russell, qui marque le maximum de soumission possible de la psychologie Ă  la logistique. Lorsque nous percevons une rose blanche, dit Russell, nous concevons en mĂȘme temps les notions de la rose et de la blancheur, et cela par un processus analogue Ă  celui de la perception : nous apprĂ©hendons directement, et comme du dehors, les « universaux » correspondant aux objets sensibles et « subsistant » indĂ©pendamment de la pensĂ©e du sujet. Mais alors les idĂ©es fausses ? Ce sont des idĂ©es comme les autres, et les qualitĂ©s de faux et de vrai s’appliquent aux concepts comme il y a des roses rouges et des roses blanches. Quant aux lois qui rĂ©gissent les universaux et qui rĂšglent leurs rapports, elles relĂšvent de la logique seule, et la psychologie ne peut que s’incliner devant cette connaissance prĂ©alable, qui lui est donnĂ©e toute faite.

Telle est l’hypothĂšse. Il ne sert de rien de la taxer de mĂ©taphysique ou de mĂ©tapsychologique, parce qu’elle heurte le sens commun des expĂ©rimentateurs : celui du mathĂ©maticien s’en accommode fort bien, et la psychologie doit compter avec les mathĂ©maticiens. Une thĂšse aussi radicale est mĂȘme fort propre Ă  faire rĂ©flĂ©chir. D’abord, elle supprime la notion d’opĂ©ration, puisque, si l’on saisit les universaux du dehors, on ne les construit pas. Dans l’expression 1 + 1 = 2, le signe + ne dĂ©signe plus alors qu’une relation entre les deux unitĂ©s et nullement une activitĂ© engendrant le nombre 2 : comme l’a dit clairement Couturat, la notion d’opĂ©ration est essentiellement « anthropomorphique ». La thĂ©orie de Russell dissocie donc a fortiori les facteurs subjectifs de la pensĂ©e (croyance, etc.) des facteurs objectifs (nĂ©cessitĂ©, probabilitĂ©, etc.). Enfin, elle supprime le point de vue gĂ©nĂ©tique : un russellien anglais disait un jour, pour prouver l’inutilitĂ© des recherches sur la pensĂ©e de l’enfant, que « le logicien s’intĂ©resse aux idĂ©es vraies, tandis que le psychologue trouve son plaisir Ă  dĂ©crire les idĂ©es fausses ».

Mais, si nous avons tenu Ă  commencer ce chapitre par un rappel des idĂ©es de Russell, c’est pour marquer d’emblĂ©e que la ligne de dĂ©marcation entre la connaissance logistique et la psychologie ne saurait ĂȘtre franchie impunĂ©ment par la premiĂšre. MĂȘme si, du point de vue axiomatique, l’opĂ©ration apparaissait comme dĂ©nuĂ©e de signification, son « anthropomorphisme » Ă  lui seul en ferait une rĂ©alitĂ© mentale. GĂ©nĂ©tiquement, les opĂ©rations sont, en effet, des actions proprement dites, et non pas seulement des constatations ou des apprĂ©hensions de relations. Lorsque 1 est additionnĂ© à 1, c’est que le sujet rĂ©unit deux unitĂ©s en un tout, alors qu’il pourrait les maintenir isolĂ©es. Sans doute cette action, s’effectuant en pensĂ©e, acquiert un caractĂšre sui generis qui la distingue des actions quelconques : elle est rĂ©versible, c’est-Ă -dire qu’aprĂšs avoir rĂ©uni les deux unitĂ©s le sujet peut les dissocier et se retrouver ainsi Ă  son point de dĂ©part. Mais elle n’en demeure pas moins une action proprement dite, bien diffĂ©rente de la simple lecture d’une relation telle que 2 > 1. Or, Ă  cela les russelliens ne rĂ©pondent que par un argument extra-psychologique : c’est une action illusoire, puisque 1 + 1 sont rĂ©unis en 2 de toute Ă©ternitĂ© (ou, comme disent Carnap et von Wittgenstein, puisque 1 + 1 = 2 n’est qu’une tautologie, caractĂ©ristique de ce langage qu’est la « syntaxe logique » et n’intĂ©ressant pas la pensĂ©e elle-mĂȘme, dont les dĂ©marches sont spĂ©cifiquement expĂ©rimentales). D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, la pensĂ©e mathĂ©matique se leurre lorsqu’elle croit construire ou inventer, alors qu’elle se borne Ă  dĂ©couvrir les divers aspects d’un monde tout fait (et, ajoutent les Viennois, entiĂšrement tautologique). Seulement, mĂȘme si l’on refuse Ă  la psychologie de l’intelligence le droit de s’occuper de la nature des ĂȘtres logico-mathĂ©matiques, il reste que la pensĂ©e individuelle ne saurait rester passive en face des IdĂ©es (ou des signes d’un langage logique), pas plus qu’en prĂ©sence des ĂȘtres physiques, et que, pour les assimiler, elle les reconstruira au moyen d’opĂ©rations psychologiquement rĂ©elles.

Ajoutons que, du point de vue purement logistique, les affirmations de B. Russell et du cercle de Vienne sur l’existence indĂ©pendante des ĂȘtres logico-mathĂ©matiques, Ă  l’égard des opĂ©rations qui semblent les engendrer, sont aussi arbitraires que du point de vue psychologique : elles se heurteront toujours, en effet, Ă  la difficultĂ© fondamentale du rĂ©alisme des classes, des relations et des nombres, qui est celle des antinomies relatives Ă  la « classe de toutes les classes », et au nombre infini actuel. Au contraire, du point de vue opĂ©ratoire, les ĂȘtres infinis ne sont que l’expression d’opĂ©rations susceptibles de se rĂ©pĂ©ter indĂ©finiment.

Enfin, du point de vue gĂ©nĂ©tique, l’hypothĂšse d’une apprĂ©hension directe, par la pensĂ©e, d’universaux subsistant indĂ©pendamment d’elle est plus chimĂ©rique encore. Admettons que les idĂ©es fausses de l’adulte aient une existence comparable Ă  celle des idĂ©es vraies. Que penser alors des concepts successivement construits par l’enfant au cours des stades hĂ©tĂ©rogĂšnes de son dĂ©veloppement ? Et les « schĂšmes » de l’intelligence pratique prĂ©verbale « subsistent »-ils en dehors du sujet ? Et ceux de l’intelligence animale ? Si l’on rĂ©serve la « subsistance » Ă©ternelle aux seules idĂ©es vraies, Ă  quel Ăąge dĂ©bute leur apprĂ©hension ? Et mĂȘme, d’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, si les Ă©tapes du dĂ©veloppement marquent simplement les approximations successives de l’intelligence dans sa conquĂȘte des « idĂ©es » immuables, quelle preuve avons-nous que l’adulte normal ou les logiciens de l’école de Russell soient parvenus Ă  les saisir et ne seront pas sans cesse dĂ©passĂ©s par les gĂ©nĂ©rations futures ?

La « psychologie de la pensĂ©e » : BĂŒhler et Selz

Les difficultĂ©s que nous venons de rencontrer dans l’interprĂ©tation de l’intelligence de B. Russell se retrouvent en partie dans celle Ă  laquelle a Ă©tĂ© conduite la Denkpsychologie allemande, bien qu’il s’agisse cette fois de l’Ɠuvre de purs psychologues. Il est vrai que, pour les auteurs de cette Ă©cole, la logique ne s’impose pas Ă  l’esprit du dehors, mais du dedans : le conflit entre les exigences de l’explication psychologique et celles de la dĂ©duction propre aux logiciens en est alors certainement attĂ©nué ; mais, comme nous allons le voir, il n’est pas entiĂšrement supprimĂ© et l’ombre de la logique formelle continue de planer, comme un donnĂ© irrĂ©ductible, sur la recherche explicative et causale du psychologue, tant qu’il ne se place pas Ă  un point de vue rĂ©solument gĂ©nĂ©tique. Or, les « psychologues de la pensĂ©e » allemands se sont, en fait, inspirĂ©s soit de courants proprement aprioristes, soit de courants phĂ©nomĂ©nologiques (l’influence de Husserl a Ă©tĂ© particuliĂšrement nette), avec tous les intermĂ©diaires entre deux.

En tant que mĂ©thode, la psychologie de la pensĂ©e est nĂ©e simultanĂ©ment en France et en Allemagne. Revenu entiĂšrement de l’associationnisme qu’il dĂ©fendait dans son petit livre sur La Psychologie du raisonnement, Binet a repris la question des rapports de la pensĂ©e et des images par un procĂ©dĂ© intĂ©ressant d’introspection provoquĂ©e et a dĂ©couvert, grĂące Ă  lui, l’existence d’une pensĂ©e sans images : les relations, les jugements, les attitudes, etc., dĂ©bordent l’imagerie et penser ne se rĂ©duit pas Ă  « contempler de l’Épinal », soutient-il en 1903 dans son Étude expĂ©rimentale de l’intelligence. Quant Ă  savoir en quoi consistent ces actes de la pensĂ©e qui rĂ©sistent Ă  l’interprĂ©tation associationniste, Binet reste prudent, se bornant Ă  noter la parentĂ© entre les « attitudes » intellectuelles et motrices, et conclut que, du point de vue de l’introspection seule, « la pensĂ©e est une activitĂ© inconsciente de l’esprit ». Leçon infiniment instructive, mais assurĂ©ment dĂ©cevante quant aux ressources d’une mĂ©thode qui s’est ainsi rĂ©vĂ©lĂ©e plus fĂ©conde pour la position mĂȘme des problĂšmes que pour leur solution.

En 1900 Marbe (Experimentelle Untersuchungen ĂŒber das Urtheil) se demandait aussi en quoi le jugement diffĂšre d’une association et espĂ©rait Ă©galement rĂ©soudre la question par une mĂ©thode d’introspection provoquĂ©e. Marbe rencontre alors les Ă©tats de conscience les plus divers : reprĂ©sentations verbales, images, sensations de mouvements, attitudes (doute, etc.), mais rien de constant. Tout en remarquant dĂ©jĂ  que la condition nĂ©cessaire du jugement est le caractĂšre voulu ou intentionnel du rapport, il ne considĂšre pas cette condition comme suffisante, et conclut par une nĂ©gation qui rappelle la formule de Binet : il n’y a pas d’état de conscience constamment liĂ© au jugement et qui puisse en ĂȘtre considĂ©rĂ© comme le dĂ©terminant. Mais il ajoute, et cette adjonction nous paraĂźt avoir pesĂ© directement ou indirectement sur toute la Denkpsychologie allemande, que le jugement implique par consĂ©quent l’intervention d’un facteur extra-psychologique parce qu’inhĂ©rent Ă  la logique pure. On voit que nous n’exagĂ©rions pas en annonçant la rĂ©apparition, sur ce nouveau plan, des difficultĂ©s inhĂ©rentes au logicisme des platoniciens eux-mĂȘmes.

Ensuite sont venus les travaux de Watt, de Messer et de BĂŒhler, inspirĂ©s par KĂŒlpe et qui ont illustrĂ© l’« école de Wurzbourg ». Watt Ă©tudiant, toujours par introspection provoquĂ©e, les associations fournies par le sujet en application d’une consigne donnĂ©e (par exemple associations par surordination, etc.) dĂ©couvre que la consigne peut agir soit en s’accompagnant d’images, soit Ă  l’état de conscience sans image (de Bewusstheit), soit enfin Ă  l’état inconscient. Il fait alors l’hypothĂšse que l’« intention » de Marbe est prĂ©cisĂ©ment l’effet des consignes (extĂ©rieures ou internes) et pense rĂ©soudre le problĂšme du jugement en faisant de celui-ci une succession d’états conditionnĂ©s par un facteur psychique prĂ©cĂ©demment conscient et Ă  influence durable.

Messer trouve trop vague la description de Watt, puisqu’elle s’applique Ă  un jeu rĂ©glĂ© aussi bien qu’au jugement, et reprend le problĂšme par une technique analogue : il distingue alors l’association rĂ©glĂ©e et le jugement lui-mĂȘme, qui est un rapport acceptĂ© ou rejetĂ©, et consacre l’essentiel de ses travaux Ă  analyser les diffĂ©rents types mentaux de jugement.

K. BĂŒhler, enfin, marque l’achĂšvement des travaux de l’école de Wurzbourg. La pauvretĂ© des rĂ©sultats initiaux de la mĂ©thode d’introspection provoquĂ©e lui paraĂźt rĂ©sulter du fait que les questions posĂ©es ont portĂ© sur des processus trop simples, et il s’attache dĂšs lors Ă  analyser avec ses sujets la solution de problĂšmes proprement dits. Les Ă©lĂ©ments de la pensĂ©e obtenus par ce procĂ©dĂ© se rĂ©partissent en trois catĂ©gories : les images, dont le rĂŽle est accessoire et non pas essentiel comme le voulait l’associationnisme ; les sentiments intellectuels et attitudes ; enfin et surtout les « pensĂ©es » elles-mĂȘmes (Bewusstheit). Celles-ci se prĂ©sentent de leur cĂŽtĂ© sous la forme soit de « conscience de rapport » (exemple, A < B), soit de « conscience de rĂšgles » (exemple, penser Ă  l’inverse du carrĂ© de la distance sans savoir de quels objets ni de quelles distances il s’agit), soit d’« intentions (au sens scolastique) purement formelles » (exemple, penser Ă  l’architecture d’un systĂšme). Ainsi conçue, la psychologie de la pensĂ©e aboutit donc Ă  une description exacte et souvent trĂšs fine des Ă©tats intellectuels, mais parallĂšle Ă  l’analyse logique et n’expliquant nullement les opĂ©rations comme telles.

Avec les travaux de Selz, par contre, les rĂ©sultats de l’école de Wurzbourg sont dĂ©passĂ©s dans la direction d’une analyse du dynamisme mĂȘme de la pensĂ©e, et non plus seulement de ses Ă©tats isolĂ©s. Selz, comme BĂŒhler, Ă©tudie la solution des problĂšmes eux-mĂȘmes, mais il cherche moins Ă  dĂ©crire les Ă©lĂ©ments de la pensĂ©e qu’à saisir comment sont obtenues les solutions. AprĂšs avoir en 1913 Ă©tudiĂ© la « pensĂ©e reproductive », il tente donc, en 1922 (Zur Psychologie des produktiven Denkens und des Irrtums), de percer le secret de la construction mentale. Or, il est intĂ©ressant de constater que, dans la mesure oĂč les recherches sont ainsi orientĂ©es vers l’activitĂ© comme telle de la pensĂ©e, elles s’éloignent par le fait mĂȘme de l’atomisme logique, qui consiste Ă  classer les relations, jugements et schĂšmes isolĂ©s, et se rapprochent des totalitĂ©s vivantes, selon le modĂšle illustrĂ© par la psychologie de la Forme et dont nous retrouverons, tout Ă  l’heure, un modĂšle diffĂ©rent en ce qui concerne les opĂ©rations. Selon Selz, en effet, tout travail de la pensĂ©e consiste Ă  complĂ©ter un ensemble (thĂ©orie de la KomplexergĂ€nzung) : la solution d’un problĂšme ne se laisse pas ramener au schĂ©ma stimulus-rĂ©ponse, mais consiste Ă  combler les lacunes subsistant Ă  l’intĂ©rieur des « complexes » de notions et de relations. Lorsqu’un problĂšme est posĂ©, deux cas peuvent ainsi se prĂ©senter. Ou bien il ne s’agit que d’une question de reconstitution, ne nĂ©cessitant pas une construction nouvelle, et la solution consiste simplement Ă  recourir aux « complexes » dĂ©jĂ  existants : il y a alors « actualisation du savoir », donc pensĂ©e simplement « reproductive ». Ou bien il s’agit d’un vĂ©ritable problĂšme, tĂ©moignant de l’existence de lacunes au sein des complexes jusque-lĂ  admis, et il est nĂ©cessaire d’actualiser alors, non plus le savoir, mais les mĂ©thodes de solution (application des mĂ©thodes connues au cas nouveau), ou mĂȘme d’abstraire de nouvelles mĂ©thodes Ă  partir des anciennes : il y a, dans ces deux derniers cas, pensĂ©e « productive » et c’est celle-ci qui consiste proprement Ă  complĂ©ter les totalitĂ©s ou .complexes dĂ©jĂ  existants. Quant Ă  ce « remplissage des lacunes », il est toujours orientĂ© par des « schĂšmes anticipateurs » (comparables au « schĂšme dynamique » de Bergson), qui tissent, entre les donnĂ©es nouvelles et l’ensemble du complexe correspondant, un systĂšme de relations provisoires globales constituant le canevas de la solution Ă  trouver (donc l’hypothĂšse directrice). Ces relations elles-mĂȘmes sont enfin dĂ©taillĂ©es, selon un mĂ©canisme obĂ©issant Ă  des lois prĂ©cises : ces lois ne sont autres que celles de la logique, dont la pensĂ©e est, au total, le miroir.

Rappelons Ă©galement l’Ɠuvre de Lindworski, qui s’intercale entre les deux ouvrages de Selz et annonce les conclusions de celui-ci. Quant Ă  l’étude de ClaparĂšde sur la genĂšse de l’hypothĂšse, nous en reparlerons Ă  propos du tĂątonnement (chap. IV).

Critique de la « psychologie de la pensée »

Il est clair que les travaux prĂ©cĂ©dents ont rendu de grands services Ă  l’étude de l’intelligence. Ils ont libĂ©rĂ© la pensĂ©e de l’image, conçue comme Ă©lĂ©ment constitutif, et ont redĂ©couvert, aprĂšs Descartes, que le jugement est un acte. Ils ont dĂ©crit avec prĂ©cision les divers Ă©tats de la pensĂ©e et ont ainsi montrĂ©, contre Wundt, que l’introspection peut ĂȘtre promue au rang de mĂ©thode positive lorsqu’elle est « provoquĂ©e », c’est-Ă -dire en fait contrĂŽlĂ©e par un observateur.

Mais il convient d’abord de noter que, mĂȘme sur le plan de la simple description, les rapports entre l’image et la pensĂ©e ont Ă©tĂ© trop simplifiĂ©s par l’école de Wurzbourg. Il reste certes acquis que l’image ne constitue pas un Ă©lĂ©ment de la pensĂ©e elle-mĂȘme. Seulement elle l’accompagne, et lui sert de symbole, de symbole individuel complĂ©tant les signes collectifs du langage. L’école du Meaning, issue de la logique de Bradley, a bien montrĂ© que toute pensĂ©e est un systĂšme de significations, et c’est cette notion que Delacroix et ses Ă©lĂšves, en particulier I. Meyerson, ont dĂ©veloppĂ©e en ce qui concerne les rapports de la pensĂ©e et de l’image. Les significations comportent, en effet, des « signifiĂ©s » qui sont la pensĂ©e comme telle, mais aussi des « signifiants », constituĂ©s par les signes verbaux ou les symboles imagĂ©s se construisant en intime corrĂ©lation avec la pensĂ©e elle-mĂȘme. D’autre part, il est Ă©vident que la mĂ©thode mĂȘme de la Denkpsychologie lui interdit de dĂ©passer la pure description et qu’elle Ă©choue Ă  expliquer l’intelligence en ses mĂ©canismes proprement constructifs, car l’introspection, mĂȘme contrĂŽlĂ©e, porte assurĂ©ment sur les seuls produits de la pensĂ©e et non pas sur sa formation. Bien plus, elle est rĂ©servĂ©e aux sujets capables de rĂ©flexion : or, c’est peut-ĂȘtre avant 7-8 ans qu’il faudrait chercher le secret de l’intelligence !

Manquant ainsi de perspective gĂ©nĂ©tique, la « psychologie de la pensĂ©e » analyse exclusivement les stades finaux de l’évolution intellectuelle. Parlant en termes d’états et d’équilibre achevĂ©, il n’est pas surprenant qu’elle aboutisse Ă  un panlogisme et soit obligĂ©e d’interrompre l’analyse psychologique en prĂ©sence du donnĂ© irrĂ©ductible des lois de la logique. De Marbe, qui invoquait sans plus la loi logique Ă  titre de facteur extra-psychologique intervenant causalement et comblant les lacunes de la causalitĂ© mentale, jusqu’à Selz qui aboutit Ă  une sorte de parallĂ©lisme logico-psychologique, en faisant de la pensĂ©e le miroir de la logique, le fait logique demeure pour tous ces auteurs inexplicable en termes psychologiques.

Sans doute Selz s’est-il en partie libĂ©rĂ© de la mĂ©thode trop Ă©troite d’analyse des Ă©tats et des Ă©lĂ©ments, pour chercher Ă  suivre le dynamisme de l’acte d’intelligence. Aussi dĂ©couvre-t-il les totalitĂ©s qui caractĂ©risent les systĂšmes de pensĂ©e, ainsi que le rĂŽle des schĂšmes anticipateurs dans la solution des problĂšmes. Mais, tout en marquant frĂ©quemment les analogies entre ces processus et les mĂ©canismes organiques et moteurs, il ne reconstitue pas leur formation gĂ©nĂ©tique. Aussi rejoint-il lui aussi le panlogisme de l’école de Wurzbourg, et le fait-il mĂȘme d’une maniĂšre paradoxale, dont l’exemple est prĂ©cieux Ă  mĂ©diter pour qui dĂ©sire libĂ©rer la psychologie des emprises de l’apriorisme logistique, tout en cherchant Ă  expliquer le fait logique.

En effet, dĂ©couvrant le rĂŽle essentiel des totalitĂ©s dans le fonctionnement de la pensĂ©e, Selz aurait pu en tirer la conclusion que la logique classique est inapte Ă  traduire le raisonnement en action, tel qu’il se prĂ©sente et se constitue dans la « pensĂ©e productive ». La logique classique, mĂȘme sous sa forme infiniment assouplie par la technique subtile et prĂ©cise qu’est le calcul logistique, demeure atomistique ; les classes, les relations, les propositions y sont analysĂ©es dans leurs opĂ©rations Ă©lĂ©mentaires (addition et multiplication logiques, implications et incompatibilitĂ©s, etc.). Pour traduire le jeu des schĂšmes anticipateurs et de la KomplexergĂ€nzung, donc des totalitĂ©s intellectuelles qui interviennent dans la pensĂ©e vivante et agissante, il aurait au contraire fallu Ă  Selz une logique des totalitĂ©s elles-mĂȘmes, et alors le problĂšme des rapports entre l’intelligence, en tant que fait psychologique, et la logique comme telle se fĂ»t posĂ© en termes nouveaux qui eussent appelĂ© une solution proprement gĂ©nĂ©tique. Au contraire Selz, trop respectueux des cadres logiques a priori, malgrĂ© leur caractĂšre discontinu et atomistique, finit naturellement par les retrouver tels quels Ă  titre de rĂ©sidus de l’analyse psychologique, et par les invoquer dans le dĂ©tail des Ă©laborations mentales.

En bref, la « psychologie de la pensĂ©e » a abouti Ă  faire de la pensĂ©e le miroir de la logique, et c’est en cela que rĂ©side la source des difficultĂ©s qu’elle n’a pu surmonter. La question est alors de savoir s’il ne conviendrait pas de renverser sans plus les termes et de faire de la logique le miroir de la pensĂ©e, ce qui restituerait Ă  celle-ci son indĂ©pendance constructive.

Logique et psychologie

Que la logique soit le miroir de la pensĂ©e et non pas l’inverse, c’est le point de vue auquel nous avons Ă©tĂ© conduit (Classes, relations et nombres. Essai sur les groupements de la logistique et la rĂ©versibilitĂ© de la pensĂ©e, 1942) par l’étude de la formation des opĂ©rations chez l’enfant et cela aprĂšs avoir Ă©tĂ© persuadĂ©, au point de dĂ©part, de la justesse du postulat d’irrĂ©ductibilitĂ© dont s’inspirent les « psychologues de la pensĂ©e ». Cela revient Ă  dire que la logique est une axiomatique de la raison dont la psychologie de l’intelligence est la science expĂ©rimentale correspondante. Il nous paraĂźt indispensable d’insister quelque peu sur ce point de mĂ©thode.

Une axiomatique est une science exclusivement hypothĂ©tico-dĂ©ductive, c’est-Ă -dire qu’elle rĂ©duit au minimum les appels Ă  l’expĂ©rience (elle a mĂȘme l’ambition de les Ă©liminer entiĂšrement) pour reconstruire librement son objet au moyen de propositions indĂ©montrables (axiomes), qu’il s’agit de combiner entre elles selon toutes les possibilitĂ©s et de la façon la plus rigoureuse. C’est ainsi que la gĂ©omĂ©trie a rĂ©alisĂ© de grands progrĂšs lorsque, cherchant Ă  faire abstraction de toute intuition, elle a construit les espaces les plus divers en dĂ©finissant simplement les Ă©lĂ©ments premiers admis par hypothĂšse et les opĂ©rations auxquelles ils sont soumis. La mĂ©thode axiomatique est donc la mĂ©thode mathĂ©matique par excellence et elle a trouvĂ© de nombreuses applications, non seulement en mathĂ©matiques pures, mais en divers domaines de la mathĂ©matique appliquĂ©e (de la physique thĂ©orique Ă  l’économie mathĂ©matique elle-mĂȘme). L’utilitĂ© d’une axiomatique dĂ©passe, en effet, celle de la dĂ©monstration (encore que, sur ce terrain, elle constitue la seule mĂ©thode rigoureuse) : en prĂ©sence de rĂ©alitĂ©s complexes et rĂ©sistant Ă  l’analyse exhaustive, elle permet de construire des modĂšles simplifiĂ©s du rĂ©el et fournit ainsi Ă  l’étude de ce dernier des instruments de dissection irremplaçables. D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, une axiomatique constitue, comme l’a bien montrĂ© F. Gonseth, un « schĂ©ma » de la rĂ©alitĂ©, et, par le fait mĂȘme que toute abstraction conduit Ă  une schĂ©matisation, la mĂ©thode axiomatique prolonge au total celle de l’intelligence elle-mĂȘme.

Mais, prĂ©cisĂ©ment Ă  cause de son caractĂšre « schĂ©matique », une axiomatique ne peut prĂ©tendre ni Ă  fonder ni surtout Ă  remplacer la science expĂ©rimentale correspondante, c’est-Ă -dire portant sur le secteur de rĂ©alitĂ© dont l’axiomatique constitue le schĂ©ma. C’est ainsi que la gĂ©omĂ©trie axiomatique est impuissante Ă  nous apprendre ce qu’est l’espace du monde rĂ©el (et que l’« économie pure » n’épuise nullement la complexitĂ© des faits Ă©conomiques concrets). L’axiomatique ne saurait remplacer la science inductive qui lui correspond pour cette raison essentielle que sa propre puretĂ© n’est qu’une limite jamais complĂštement atteinte. Comme le dit encore Gonseth, il reste toujours un rĂ©sidu intuitif dans le schĂ©ma le plus Ă©purĂ© (de mĂȘme qu’il entre dĂ©jĂ  un Ă©lĂ©ment de schĂ©matisation en toute intuition). Cette seule raison suffit Ă  faire comprendre pourquoi l’axiomatique ne « fondera » jamais la science expĂ©rimentale et pourquoi Ă  toute axiomatique peut correspondre une telle science (de mĂȘme sans doute que l’inverse).

Cela dit, le problĂšme des relations entre la logique formelle et la psychologie de l’intelligence est susceptible de recevoir une solution comparable Ă  celle qui a mis fin, aprĂšs des siĂšcles de discussion, au conflit entre la gĂ©omĂ©trie dĂ©ductive et la gĂ©omĂ©trie rĂ©elle ou physique. Comme c’est le cas de ces deux sortes de disciplines, la logique et la psychologie de la pensĂ©e ont commencĂ© par ĂȘtre confondues ou indiffĂ©renciĂ©es : Aristote croyait sans doute Ă©crire une histoire naturelle de l’esprit (ainsi d’ailleurs que de la rĂ©alitĂ© physique elle-mĂȘme) en Ă©nonçant les lois du syllogisme. Lorsque la psychologie s’est constituĂ©e Ă  titre de science indĂ©pendante, les psychologues ont bien compris (en y mettant d’ailleurs un temps non nĂ©gligeable) que les rĂ©flexions des manuels de logique sur le concept, le jugement et le raisonnement ne les dispensaient pas de chercher Ă  dĂ©brouiller le mĂ©canisme causal de l’intelligence. Seulement, par un effet rĂ©siduel de l’indissociation primitive, ils ont continuĂ© Ă  considĂ©rer la logique comme une science de la rĂ©alitĂ©, situĂ©e, malgrĂ© son caractĂšre normatif, sur le mĂȘme plan que la psychologie, mais s’occupant exclusivement de la « pensĂ©e vraie », par opposition Ă  la pensĂ©e en gĂ©nĂ©ral abstraction faite de toute norme. D’oĂč cette perspective illusoire de la Denkpsychologie, selon laquelle la pensĂ©e, en tant que fait psychologique, constituerait le reflet des lois logiques. Par contre, si la logique se trouvait ĂȘtre une axiomatique, le faux problĂšme de ces rapports d’interfĂ©rence s’évanouirait par le renversement mĂȘme des positions.

Or, il semble Ă©vident que, dans la mesure oĂč la logique a renoncĂ© Ă  l’imprĂ©cision du langage verbal pour constituer, sous le nom de logistique, un algorithme dont la rigueur Ă©gale celle du langage mathĂ©matique, elle s’est transformĂ©e en une technique axiomatique. On sait, d’autre part, combien cette technique a rapidement interfĂ©rĂ© avec les parties les plus gĂ©nĂ©rales des mathĂ©matiques, au point que la logistique a acquis aujourd’hui une valeur scientifique indĂ©pendante des philosophies particuliĂšres des logisticiens (platonisme de Russell ou nominalisme du Cercle de Vienne). Le fait mĂȘme que les interprĂ©tations philosophiques laissent inchangĂ©e sa technique interne montre d’ailleurs Ă  lui seul que celle-ci a atteint le niveau axiomatique : la logistique constitue donc sans plus un « modĂšle » idĂ©al de la pensĂ©e.

Mais alors, les rapports entre la logique et la psychologie s’en trouvent d’autant simplifiĂ©s. La logistique n’a pas Ă  recourir Ă  la psychologie, puisqu’une question de fait n’intervient point en une thĂ©orie hypothĂ©tico-dĂ©ductive. Inversement, il serait absurde d’invoquer la logistique pour trancher une question relevant de l’expĂ©rience, telle que celle du mĂ©canisme rĂ©el de l’intelligence. NĂ©anmoins, dans la mesure oĂč la psychologie s’attache Ă  analyser les Ă©tats d’équilibre finaux de la pensĂ©e, il y a, non pas parallĂ©lisme, mais correspondance entre cette connaissance expĂ©rimentale et la logistique, comme il y a correspondance entre un schĂ©ma et la rĂ©alitĂ© qu’il reprĂ©sente. Chaque question soulevĂ©e par l’une des deux disciplines correspond alors Ă  une question de l’autre, quoique ni leurs mĂ©thodes ni leurs solutions propres ne puissent interfĂ©rer.

Cette indĂ©pendance des mĂ©thodes peut ĂȘtre illustrĂ©e par un exemple trĂšs simple, dont la discussion nous sera d’ailleurs utile pour la suite (chap. V et VI). Il est courant de dire que la pensĂ©e (rĂ©elle) « applique le principe de contradiction », ce qui, Ă  prendre les choses Ă  la lettre, supposerait l’intervention d’un facteur logique dans le contexte causal des faits psychologiques et contredirait ainsi ce que nous venons de soutenir. Or, Ă  serrer les termes de prĂšs, une telle affirmation est proprement dĂ©nuĂ©e de signification. En effet, le principe de contradiction se borne Ă  interdire l’affirmation et la nĂ©gation simultanĂ©es d’un caractĂšre donné : A est incompatible avec non-A. Mais, pour la pensĂ©e effective d’un sujet rĂ©el, la difficultĂ© commence lorsqu’il se demande s’il a le droit d’affirmer simultanĂ©ment A et B, car jamais la logique ne prescrit directement si B implique ou non non-A. Peut-on, par exemple, parler d’une montagne qui n’a que 100 mĂštres de haut, ou est-ce contradictoire ? Peut-on ĂȘtre Ă  la fois communiste et patriote ? Peut-on concevoir un carrĂ© Ă  angles inĂ©gaux ? etc. Pour le savoir, il n’est que deux procĂ©dĂ©s. Le procĂ©dĂ© logique consiste Ă  dĂ©finir formellement A et B et Ă  chercher si B implique non-A. Mais alors, l’« application » du « principe » de contradiction porte exclusivement sur les dĂ©finitions, c’est-Ă -dire sur des concepts axiomatisĂ©s et non pas sur les notions vivantes dont la pensĂ©e se sert dans la rĂ©alitĂ©. Le procĂ©dĂ© suivi par la pensĂ©e rĂ©elle consiste au contraire, non pas Ă  raisonner sur les dĂ©finitions seules, ce qui manque d’intĂ©rĂȘt pour elle (la dĂ©finition n’étant de ce point de vue qu’une prise de conscience rĂ©trospective, et souvent incomplĂšte), mais Ă  agir et Ă  opĂ©rer, en construisant les concepts selon les possibilitĂ©s de composition de ces actions ou opĂ©rations. Un concept n’est, en effet, qu’un schĂšme d’action ou d’opĂ©ration, et c’est en exĂ©cutant les actions engendrant A et B que l’on constatera si elles sont compatibles ou non. Loin d’« appliquer un principe », les actions s’organisent selon des conditions internes de cohĂ©rence, et c’est la structure de cette organisation qui constitue le fait de pensĂ©e rĂ©elle correspondant Ă  ce qu’on appelle, sur le plan axiomatique, le « principe de contradiction ».

Il est vrai que, en plus de la cohĂ©rence individuelle des actions, il intervient dans la pensĂ©e des interactions d’ordre collectif et par consĂ©quent des « normes » imposĂ©es par cette collaboration mĂȘme. Mais la coopĂ©ration n’est qu’un systĂšme d’actions ou mĂȘme d’opĂ©rations exĂ©cutĂ©es en commun, et on peut refaire le raisonnement prĂ©cĂ©dent Ă  propos des reprĂ©sentations collectives, qui demeurent, elles aussi, sur le plan des structures rĂ©elles, par opposition aux axiomatisations d’ordre formel.

Le problĂšme reste donc entier, pour la psychologie, de comprendre par quel mĂ©canisme l’intelligence en vient Ă  construire des structures cohĂ©rentes, susceptibles de composition opĂ©ratoire ! et il ne sert de rien d’invoquer des « principes » qu’appliquerait spontanĂ©ment cette intelligence, puisque les principes logiques sont le fait d’un schĂ©ma thĂ©orique formulĂ© aprĂšs coup, une fois la pensĂ©e construite, et non pas de cette construction vivante elle-mĂȘme. L’intelligence, a profondĂ©ment dit Brunschvicg, gagne les batailles ou se livre comme la poĂ©sie Ă  une crĂ©ation continue, tandis que la dĂ©duction logistique n’est comparable qu’aux traitĂ©s de stratĂ©gie et aux « arts poĂ©tiques », qui codifient les victoires passĂ©es de l’action ou de l’esprit, mais n’assurent pas leurs conquĂȘtes futures 1.

Cependant, et prĂ©cisĂ©ment parce que l’axiomatique logique schĂ©matise aprĂšs coup le travail rĂ©el de l’esprit, toute dĂ©couverte sur l’un des deux plans peut donner lieu Ă  un problĂšme sur l’autre. Il n’y a pas de doute que les schĂ©mas logiques aient souvent aidĂ©, par leur finesse, l’analyse des psychologues : la Denkpsychologie en est un bon exemple. Mais inversement, lorsque ces psychologues dĂ©couvrent, avec Selz, les « Gestaltistes » et bien d’autres, le rĂŽle des totalitĂ©s et des organisations d’ensemble dans le travail de la pensĂ©e, il n’est aucune raison de considĂ©rer la logique classique ou mĂȘme la logistique actuelle, qui en sont restĂ©es Ă  un mode discontinu et atomistique de description, comme intangibles et dĂ©finitives, ni d’en faire un modĂšle dont la pensĂ©e serait le « miroir » : tout au contraire, il s’agit de construire une logique des totalitĂ©s, si l’on veut qu’elle serve de schĂ©ma adĂ©quat aux Ă©tats d’équilibre de l’esprit, et d’analyser les opĂ©rations sans les rĂ©duire Ă  des Ă©lĂ©ments isolĂ©s insuffisants du point de vue des exigences psychologiques.

Les opérations et leurs « groupements »

Le grand Ă©cueil d’une thĂ©orie de l’intelligence partant de l’analyse de la pensĂ©e sous ses formes supĂ©rieures est la fascination qu’exercent sur la conscience les facilitĂ©s de la pensĂ©e verbale. P. Janet a excellemment montrĂ© comment le langage remplace en partie l’action, au point que l’introspection Ă©prouve la plus grande difficultĂ© Ă  discerner par ses seuls moyens qu’il est encore un comportement vĂ©ritable : la conduite verbale est une action, sans doute amenuisĂ©e et demeurant intĂ©rieure, une esquisse d’action qui risque mĂȘme sans cesse de demeurer Ă  l’état de projet, mais c’est une action tout de mĂȘme, qui remplace simplement les choses par des signes et les mouvements par leur Ă©vocation, et qui opĂšre encore, en pensĂ©e, par le moyen de ces truchements. Or, nĂ©gligeant cet aspect actif de la pensĂ©e verbale, l’introspection ne voit en elle que rĂ©flexion, discours et reprĂ©sentation conceptuelle : d’oĂč l’illusion des psychologues introspectifs, que l’intelligence se rĂ©duit Ă  ces Ă©tats terminaux privilĂ©giĂ©s, et des logiciens, que le schĂ©ma logistique le plus adĂ©quat doit ĂȘtre essentiellement une thĂ©orie des « propositions ».

Pour atteindre le fonctionnement rĂ©el de l’intelligence, il importe donc d’inverser ce mouvement naturel de l’esprit et de se replacer dans la perspective de l’action elle-mĂȘme : alors seulement apparaĂźt en pleine lumiĂšre le rĂŽle de cette action intĂ©rieure qu’est l’opĂ©ration. Et, par le fait mĂȘme s’impose la continuitĂ© qui relie l’opĂ©ration Ă  l’action vĂ©ritable, source et milieu de l’intelligence. Rien n’est plus propre Ă  Ă©clairer cette perspective que la mĂ©ditation sur cette sorte de langage — de langage encore, mais purement intellectuel, transparent et Ă©tranger aux duperies de l’image — qu’est le langage mathĂ©matique. Dans une expression quelconque, telle que (x2 + y = z − u), chaque terme dĂ©signe en dĂ©finitive une action : le signe (=) exprime la possibilitĂ© d’une substitution, le signe (+) une rĂ©union, le signe (−) une sĂ©paration, le carrĂ© (x2) l’action de reproduire x fois x, et chacune des valeurs u, x, y et z l’action de reproduire un certain nombre de fois l’unitĂ©. Chacun de ces symboles se rĂ©fĂšre donc Ă  une action qui pourrait ĂȘtre rĂ©elle, mais que le langage mathĂ©matique se borne Ă  dĂ©signer abstraitement, sous la forme d’actions intĂ©riorisĂ©es, c’est-Ă -dire d’opĂ©rations de la pensĂ©e 2.

Or, si la chose est Ă©vidente dans le cas de la pensĂ©e mathĂ©matique, elle n’est pas moins rĂ©elle dans celui de la pensĂ©e logique et mĂȘme du langage courant, du double point de vue de l’analyse logistique et de l’analyse psychologique. C’est ainsi que deux classes peuvent ĂȘtre additionnĂ©es comme deux nombres. Dans : « Les VertĂ©brĂ©s et les InvertĂ©brĂ©s sont tous les Animaux », le mot « et » (ou le signe logistique +) reprĂ©sente une action de rĂ©union qui peut ĂȘtre effectuĂ©e matĂ©riellement, dans le classement d’une collection d’objets, mais que la pensĂ©e peut aussi effectuer mentalement. De mĂȘme on peut classer Ă  plusieurs points de vue Ă  la fois, comme dans une table Ă  double entrĂ©e, et cette opĂ©ration (que la logistique appelle multiplication logique : signe ×) est si naturelle Ă  l’esprit que le psychologue Spearman en a fait, sous le nom d’« éducation des corrĂ©lats », l’une des caractĂ©ristiques de l’acte d’intelligence : « Paris est Ă  la France comme Londres Ă  la Grande-Bretagne ». On peut sĂ©rier des rapports : A < B ; B < C, et ce double rapport, qui permet de conclure que C est plus grand que A, est la reproduction en pensĂ©e de l’action que l’on pourrait effectuer matĂ©riellement en alignant les trois objets selon leurs grandeurs croissantes. On peut de mĂȘme ordonner selon plusieurs rapports Ă  la fois et on retombe dans une autre forme de multiplication logique ou de corrĂ©lation, etc.

Que si l’on envisage maintenant les termes comme tels, c’est-Ă -dire les soi-disant Ă©lĂ©ments de la pensĂ©e, concepts de classes ou relations, on retrouve en eux le mĂȘme caractĂšre opĂ©ratoire que dans leurs combinaisons. Un concept de classe n’est psychologiquement que l’expression de l’identitĂ© de rĂ©action du sujet vis-Ă -vis des objets qu’il rĂ©unit en une classe : logiquement, cette assimilation active se traduit par l’équivalence qualitative de tous les Ă©lĂ©ments de la classe. De mĂȘme, un rapport asymĂ©trique (± lourd ou grand) exprime les diverses intensitĂ©s de l’action, c’est-Ă -dire les diffĂ©rences par opposition aux Ă©quivalences, et se traduit logiquement par les structures sĂ©riales.

Bref, le caractĂšre essentiel de la pensĂ©e logique est d’ĂȘtre opĂ©ratoire, c’est-Ă -dire de prolonger l’action en l’intĂ©riorisant. Sur ce point, on ralliera les opinions Ă©manant de courants les plus divers, depuis les thĂ©ories empiriques et pragmatistes qui se bornent Ă  cette affirmation Ă©lĂ©mentaire en attribuant Ă  la pensĂ©e la forme d’une « expĂ©rience mentale » (Mach, Rignano, Chaslin) jusqu’aux interprĂ©tations d’inspiration aprioriste (Delacroix). De plus, cette hypothĂšse s’accorde avec les schĂ©matisations logistiques, lorsqu’elles se bornent Ă  constituer une technique et qu’elles ne se prolongent pas en une philosophie niant l’existence des mĂȘmes opĂ©rations qu’elles utilisent sans cesse eu rĂ©alitĂ©.

Seulement, tout n’est pas dit ainsi, car l’opĂ©ration ne se rĂ©duit pas Ă  une action quelconque, et, si l’acte opĂ©ratoire dĂ©rive de l’acte effectif, la distance Ă  parcourir reste considĂ©rable entre deux, ce que nous verrons en dĂ©tail en examinant le dĂ©veloppement de l’intelligence (chap. IV et V). L’opĂ©ration rationnelle ne peut ĂȘtre comparĂ©e Ă  une action simple qu’à la condition de l’envisager Ă  l’état isolĂ©, mais c’est prĂ©cisĂ©ment l’erreur fondamentale des thĂ©ories empiristes de l’« expĂ©rience mentale » que de spĂ©culer sur l’opĂ©ration isolĂ©e : une opĂ©ration unique n’est pas une opĂ©ration, mais demeure Ă  l’état de simple reprĂ©sentation intuitive. La nature spĂ©cifique des opĂ©rations, comparĂ©es aux actions empiriques, tient au contraire au fait qu’elles n’existent jamais Ă  l’état discontinu. C’est par une abstraction entiĂšrement illĂ©gitime que l’on parle d’« une » opĂ©ration : une seule opĂ©ration ne saurait ĂȘtre une opĂ©ration, car le propre des opĂ©rations est de constituer des systĂšmes. C’est ici qu’il convient de rĂ©agir avec Ă©nergie contre l’atomisme logique, dont le schĂ©ma a pesĂ© lourdement sur la psychologie de la pensĂ©e. Il faut, pour saisir le caractĂšre opĂ©ratoire de la pensĂ©e rationnelle, atteindre les systĂšmes comme tels, et, si les schĂ©mas logiques ordinaires en voilent l’existence, il faut construire une logique des totalitĂ©s.

C’est ainsi, pour commencer par le cas le plus simple, que la psychologie comme la logique classiques parlent du concept en tant qu’élĂ©ment de la pensĂ©e. Or, une « classe » ne saurait exister par elle-mĂȘme, et cela indĂ©pendamment du fait que sa dĂ©finition recourt Ă  d’autres concepts. En tant qu’instrument de la pensĂ©e rĂ©elle, et abstraction faite de sa dĂ©finition logique, elle n’est qu’un Ă©lĂ©ment « structuré » et non pas « structurant », ou du moins elle est dĂ©jĂ  structurĂ©e dans la mesure oĂč elle est structurante : elle n’a de rĂ©alitĂ© qu’en fonction de tous les Ă©lĂ©ments auxquels elle s’oppose ou dans lesquels elle est emboĂźtĂ©e (ou qu’elle emboĂźte elle-mĂȘme). Une « classe » suppose une « classification », et le fait premier est constituĂ© par celle-ci, car ce sont les opĂ©rations de classement qui engendrent les classes particuliĂšres. IndĂ©pendamment d’une classification d’ensemble, un terme gĂ©nĂ©rique ne dĂ©signe pas une classe, mais une collection intuitive.

De mĂȘme, une relation asymĂ©trique transitive, telle que A < B, n’existe pas en tant que relation (mais seulement en tant que rapport perceptif, ou intuitif) sans la possibilitĂ© de construire toute une suite d’autres relations sĂ©riĂ©es telles que A < B < C <
 Et, quand nous disons qu’elle n’existe pas en tant que relation, il faut prendre cette nĂ©gation dans le sens le plus concret du terme, car nous verrons (chap. V) que l’enfant n’est prĂ©cisĂ©ment pas capable de penser par relations avant de savoir sĂ©rier. La « sĂ©riation » est donc la rĂ©alitĂ© premiĂšre, dont une relation asymĂ©trique quelconque n’est qu’un Ă©lĂ©ment momentanĂ©ment abstrait.

Autres exemples : un « corrĂ©lat » au sens de Spearman (le chien est au loup comme le chat au tigre) n’a de sens qu’en fonction d’une table Ă  double entrĂ©e. Une relation de parentĂ© (frĂšre, oncle, etc.) se rĂ©fĂšre Ă  l’ensemble constituĂ© par un arbre gĂ©nĂ©alogique, etc. Faut-il rappeler Ă©galement qu’un nombre entier n’existe, psychologiquement comme logiquement (malgrĂ© Russell), qu’à titre d’élĂ©ment de la suite mĂȘme des nombres (engendrĂ©e par l’opĂ©ration + 1), qu’une relation spatiale suppose tout un espace, qu’une relation temporelle implique la comprĂ©hension du temps Ă  titre de schĂšme unique. Et, sur un autre terrain, faut-il insister sur le fait qu’une valeur ne vaut qu’en fonction d’une « échelle » complĂšte de valeurs, momentanĂ©e ou stable ?

Bref, dans quelque domaine que ce soit de la pensĂ©e constituĂ©e (par opposition prĂ©cisĂ©ment aux Ă©tats de dĂ©sĂ©quilibre qui caractĂ©risent sa genĂšse), la rĂ©alitĂ© psychologique consiste en systĂšmes opĂ©ratoires d’ensemble et non pas en opĂ©rations isolĂ©es conçues Ă  titre d’élĂ©ments antĂ©rieurs Ă  ces systĂšmes : c’est donc en tant seulement que des actions ou des reprĂ©sentations intuitives s’organisent en de tels systĂšmes qu’elles acquiĂšrent (et elles l’acquiĂšrent par le fait mĂȘme) la nature d’« opĂ©rations ». Le problĂšme essentiel de la psychologie de la pensĂ©e est alors de dĂ©gager les lois d’équilibre de ces systĂšmes, de mĂȘme que le problĂšme central d’une logique qui voudrait ĂȘtre adĂ©quate au travail rĂ©el de l’esprit nous paraĂźt ĂȘtre de formuler les lois de ces totalitĂ©s comme telles.

Or, l’analyse d’ordre mathĂ©matique a dĂ©couvert depuis longtemps cette interdĂ©pendance des opĂ©rations constituant certains systĂšmes bien dĂ©finis : la notion de « groupe », qui s’applique Ă  la suite des nombres entiers, aux structures spatiales, temporelles, aux opĂ©rations algĂ©briques, etc., est devenue ainsi une notion centrale dans l’ordonnance mĂȘme de la pensĂ©e mathĂ©matique. Dans le cas des systĂšmes qualitatifs propres Ă  la pensĂ©e simplement logique, telles que les classifications simples, les tables Ă  double entrĂ©e, les sĂ©riations de relations, les arbres gĂ©nĂ©alogiques, etc., nous appellerons « groupements » les systĂšmes d’ensemble correspondants. Psychologiquement, le « groupement » consiste en une certaine forme d’équilibre des opĂ©rations, donc des actions intĂ©riorisĂ©es et organisĂ©es en structures d’ensemble, et le problĂšme est de caractĂ©riser cet Ă©quilibre, Ă  la fois par rapport aux divers niveaux gĂ©nĂ©tiques qui le prĂ©parent et en opposition avec les formes d’équilibre propres Ă  d’autres fonctions que l’intelligence (les « structures » perceptives ou motrices, etc.). Du point de vue logistique, le « groupement » prĂ©sente une structure bien dĂ©finie (parente de celle du « groupe », mais en diffĂ©rant sur quelques points essentiels), et qui exprime une succession de distinctions dichotomiques : ses rĂšgles opĂ©ratoires constituent donc prĂ©cisĂ©ment cette logique des totalitĂ©s qui traduit en un schĂ©ma axiomatique ou formel le travail effectif de l’esprit, au niveau opĂ©ratoire de son dĂ©veloppement, c’est-Ă -dire en sa forme d’équilibre finale.

La signification fonctionnelle et la structure des « groupements »

Commençons par rattacher pour un instant les rĂ©flexions qui prĂ©cĂšdent Ă  ce que nous a appris la « psychologie de la pensĂ©e ». Selon Selz, la solution d’un problĂšme suppose, en premier lieu, un « schĂšme anticipateur » qui relie le but Ă  atteindre Ă  un « complexe » de notions, par rapport auquel il crĂ©e une lacune, puis, en second lieu, le « remplissage » de ce schĂšme anticipateur au moyen de concepts et de relations venant complĂ©ter le « complexe » et s’ordonnant selon les lois de la logique. D’oĂč une sĂ©rie de questions : Quelles sont les lois d’organisation du « complexe » total ? Quelle est la nature du schĂšme anticipateur ? Peut-on supprimer le dualisme qui semble subsister entre la formation du schĂšme anticipateur et le dĂ©tail des processus qui dĂ©terminent son remplissage ?

Prenons comme exemple une intĂ©ressante expĂ©rience due Ă  notre collaborateur AndrĂ© Rey : un carrĂ© de quelques centimĂštres Ă©tant dessinĂ© sur une feuille de papier Ă©galement carrĂ©e (de 10 Ă  15 cm de cĂŽtĂ©), on demande au sujet de dessiner le plus petit carrĂ© qu’il puisse tracer au crayon, ainsi que le plus grand carrĂ© qu’il soit possible de reprĂ©senter sur une telle feuille. Or, tandis que les adultes (et les enfants dĂšs 7-8 ans) parviennent d’emblĂ©e Ă  fournir un carrĂ© de 1-2 mm de cĂŽtĂ©, ainsi qu’un carrĂ© doublant de prĂšs les bords du papier, les enfants de moins de 6-7 ans ne dessinent d’abord que des carrĂ©s Ă  peine plus petits et Ă  peine plus grands que le modĂšle, puis procĂšdent par tĂątonnements successifs et souvent infructueux, comme s’ils n’anticipaient Ă  aucun moment les solutions finales. On voit immĂ©diatement, en ce cas, l’intervention d’un « groupement » de relations asymĂ©triques (A < B < C
), prĂ©sent chez les grands et qui semble absent au-dessous de 7 ans : le carrĂ© perçu est situĂ© en pensĂ©e dans une sĂ©rie de carrĂ©s virtuels de plus en plus grands et de plus en plus petits par rapport au premier. On peut alors admettre : 1° que le schĂšme anticipateur n’est que le schĂšme du groupement lui-mĂȘme, c’est-Ă -dire la conscience de la succession ordonnĂ©e des opĂ©rations possibles ; 2° que le remplissage du schĂšme est la simple mise en Ɠuvre de ces opĂ©rations ; 3° que l’organisation du « complexe » des notions prĂ©alables tient aux lois mĂȘmes du groupement. Si cette solution Ă©tait gĂ©nĂ©rale, la notion de groupement introduirait ainsi l’unitĂ© entre le systĂšme antĂ©rieur des notions, le schĂšme anticipateur et son remplissage contrĂŽlĂ©.

Pensons maintenant Ă  l’ensemble des problĂšmes concrets que se pose sans cesse l’esprit en mouvement : Qu’est-ce ? Est-ce plus ou moins (grand, lourd, loin, etc.) ? OĂč ? Quand ? Pour quelle cause ? Dans quel but ? Combien ? etc., etc. Nous constatons que chacune de ces questions est nĂ©cessairement fonction d’un « groupement » ou d’un « groupe » prĂ©alables : chaque individu est en possession de classifications, de sĂ©riations, de systĂšmes d’explications, d’un espace et d’une chronologie personnels, d’une Ă©chelle des valeurs, etc., ainsi que de l’espace et du temps mathĂ©matisĂ©s, des suites numĂ©riques. Or, ces groupements et ces groupes ne naissent pas Ă  propos de la question, mais durent toute la vie ; dĂšs l’enfance, nous classons, comparons (diffĂ©rences ou Ă©quivalences), ordonnons dans l’espace et dans le temps, expliquons, Ă©valuons nos buts et nos moyens ; comptons, etc., et c’est relativement Ă  ces systĂšmes d’ensemble que les problĂšmes se posent, dans l’exacte mesure oĂč des faits nouveaux surgissent, qui ne sont pas encore classĂ©s, sĂ©riĂ©s, etc. La question, qui oriente le schĂšme anticipateur, procĂšde donc du groupement prĂ©alable, et le schĂšme anticipateur lui-mĂȘme n’est pas autre chose que la direction imprimĂ©e Ă  la recherche par la structure de ce groupement. Chaque problĂšme ; tant en ce qui concerne l’hypothĂšse anticipatrice de la solution que le contrĂŽle dĂ©taillĂ© de celle-ci, ne consiste ainsi qu’en un systĂšme particulier d’opĂ©rations Ă  effectuer au sein du groupement total correspondant. Pour trouver son chemin, il n’est pas nĂ©cessaire de reconstruire tout l’espace, mais simplement d’en complĂ©ter le remplissage en un secteur donnĂ©. Pour prĂ©voir un Ă©vĂ©nement, rĂ©parer sa bicyclette, faire son budget ou dresser son programme d’action, il n’est pas besoin de refondre toute la causalitĂ© et le temps, de rĂ©viser toutes les valeurs admises ; etc. : la solution Ă  trouver ne fait que de prolonger et complĂ©ter les rapports dĂ©jĂ  groupĂ©s, quitte Ă  corriger le groupement lors des erreurs de dĂ©tail et surtout Ă  le subdiviser et le diffĂ©rencier, mais sans le rebĂątir en entier. Quant Ă  la vĂ©rification, elle n’est possible que selon les rĂšgles du groupement lui-mĂȘme : par l’accord des relations nouvelles avec le systĂšme antĂ©rieur.

Le fait remarquable, dans cette assimilation continue du rĂ©el Ă  l’intelligence, c’est, en effet, l’équilibre des cadres assimilateurs constituĂ©s par le groupement. Durant toute sa formation, la pensĂ©e se trouve en dĂ©sĂ©quilibre ou en Ă©tat d’équilibre instable : toute nouvelle acquisition modifie les notions antĂ©rieures ou risque d’entraĂźner la contradiction. Au contraire, dĂšs le niveau opĂ©ratoire, les cadres classificatoires et sĂ©riaux, spatiaux et temporels, etc., construits peu Ă  peu, en viennent Ă  s’incorporer sans heurts de nouveaux Ă©lĂ©ments : le casier particulier Ă  trouver, Ă  complĂ©ter ou Ă  rajouter de toutes piĂšces n’ébranle pas alors la soliditĂ© du tout, mais s’harmonise avec l’ensemble. C’est ainsi, pour prendre l’exemple le plus caractĂ©ristique de cet Ă©quilibre des concepts, qu’une science exacte, malgrĂ© toutes les « crises » et les refontes dont elle tient Ă  se flatter pour prouver sa vitalitĂ©, n’en constitue pas moins un corps de notions dont le dĂ©tail des rapports se conserve, et se resserre mĂȘme, lors de chaque nouvelle adjonction de faits ou de principes, car les nouveaux principes, si rĂ©volutionnaires soient-ils, maintiennent les anciens Ă  titre de premiĂšres approximations relatives Ă  une Ă©chelle donnĂ©e : la crĂ©ation continue et imprĂ©visible dont tĂ©moigne la science s’intĂšgre donc sans cesse son propre passĂ©. On retrouve le mĂȘme phĂ©nomĂšne, mais en petit, dans la pensĂ©e de tout homme Ă©quilibrĂ©.

Bien plus, comparĂ© Ă  l’équilibre partiel des structures perceptives ou motrices, l’équilibre des groupements est essentiellement un « équilibre mobile » : les opĂ©rations Ă©tant des actions, l’équilibre de la pensĂ©e opĂ©ratoire n’est point le repos, mais un systĂšme d’échanges qui se balancent, de transformations sans cesse compensĂ©es par d’autres. C’est l’équilibre d’une polyphonie et non pas d’un systĂšme de masses inertes, et il n’a rien Ă  voir avec la fausse stabilitĂ© qui rĂ©sulte parfois, avec l’ñge, du ralentissement de l’effort intellectuel.

Il s’agit donc, et c’est en cela que consiste tout le problĂšme du groupement, de dĂ©terminer les conditions de cet Ă©quilibre, afin de pouvoir ensuite chercher gĂ©nĂ©tiquement comment il se constitue. Or, ces conditions peuvent ĂȘtre tout Ă  la fois dĂ©couvertes par l’observation et l’expĂ©rience psychologiques et formulĂ©es selon le genre de prĂ©cision que comporte un schĂ©ma axiomatique. Elles constituent ainsi, sous l’angle psychologique, les facteurs d’ordre causal expliquant le mĂ©canisme de l’intelligence, en mĂȘme temps que leur schĂ©matisation logistique fournit les rĂšgles de la logique des totalitĂ©s.

Ces conditions sont au nombre de quatre dans le cas des « groupes » d’ordre mathĂ©matique, et de cinq dans celui des « groupements » d’ordre qualitatif.

1° Deux Ă©lĂ©ments quelconques d’un groupement peuvent ĂȘtre composĂ©s entre eux et ils engendrent ainsi un nouvel Ă©lĂ©ment du mĂȘme groupement : deux classes distinctes peuvent ĂȘtre rĂ©unies en une classe d’ensemble qui les emboĂźte, deux relations A < B et B < C peuvent ĂȘtre jointes en une relation A < C qui les contient, etc. Psychologiquement, cette premiĂšre condition exprime donc la coordination possible des opĂ©rations.

2° Toute transformation est rĂ©versible. C’est ainsi que les deux classes ou les deux relations rĂ©unies Ă  l’instant peuvent ĂȘtre de nouveau dissociĂ©es, et que, dans la pensĂ©e mathĂ©matique, chaque opĂ©ration directe d’un groupe comporte une opĂ©ration inverse (soustraction pour l’addition, division pour la multiplication, etc.). Cette rĂ©versibilitĂ© est sans doute le caractĂšre le plus spĂ©cifique de l’intelligence, car, si la motricitĂ© et la perception connaissent la composition, elles demeurent irrĂ©versibles. Une habitude motrice est Ă  sens unique, et apprendre Ă  effectuer les mouvements dans l’autre sens consiste Ă  acquĂ©rir une nouvelle habitude. Une perception est irrĂ©versible, puisque, lors de chaque apparition d’un Ă©lĂ©ment objectif nouveau dans le champ perceptif, il y a « dĂ©placement d’équilibre », et que, si l’on rĂ©tablit objectivement la situation de dĂ©part, la perception est modifiĂ©e par les Ă©tats intermĂ©diaires. L’intelligence peut au contraire construire des hypothĂšses, puis les Ă©carter pour revenir au point de dĂ©part, parcourir un chemin et refaire le chemin inverse sans modifier les notions employĂ©es. Or, la pensĂ©e de l’enfant est prĂ©cisĂ©ment, comme nous le verrons au chapitre V, d’autant plus irrĂ©versible que le sujet est plus jeune, et plus proche des schĂšmes perceptivo-moteurs, ou intuitifs, de l’intelligence initiale : la rĂ©versibilitĂ© caractĂ©rise donc, non seulement les Ă©tats d’équilibre finaux, mais encore les processus Ă©volutifs eux-mĂȘmes.

3° La composition des opĂ©rations est « associative » (au sens logique du terme), c’est-Ă -dire que la pensĂ©e demeure toujours libre de faire des dĂ©tours, et qu’un rĂ©sultat obtenu par deux voies diffĂ©rentes reste le mĂȘme dans les deux cas. Ce caractĂšre semble Ă©galement propre Ă  l’intelligence : tant la perception que la motricitĂ© ne connaissent que les itinĂ©raires uniques, puisque l’habitude est stĂ©rĂ©otypĂ©e et que, dans la perception, deux itinĂ©raires distincts aboutissent Ă  des rĂ©sultats diffĂ©rents (par exemple, une mĂȘme tempĂ©rature perçue aprĂšs des termes de comparaison distincts ne semble pas la mĂȘme). L’apparition du dĂ©tour est caractĂ©ristique de l’intelligence sensori-motrice, et plus la pensĂ©e est active et mobile plus les dĂ©tours y jouent de rĂŽle, mais ce n’est que dans un systĂšme en Ă©quilibre permanent qu’ils laissent invariant le terme final de la recherche.

4° Une opĂ©ration combinĂ©e avec son inverse est annulĂ©e (par exemple + 1 − 1 = 0 ou × 5 : 5 = × 1). Dans les formes initiales de la pensĂ©e de l’enfant, au contraire, le retour au point de dĂ©part ne s’accompagne pas d’une conservation de celui-ci : par exemple, aprĂšs avoir fait une hypothĂšse qu’il rejette ensuite, l’enfant ne retrouve pas telles quelles les donnĂ©es du problĂšme, parce qu’elles restent en partie dĂ©formĂ©es par l’hypothĂšse pourtant Ă©cartĂ©e.

5° Dans le domaine des nombres, une unitĂ© ajoutĂ©e Ă  elle-mĂȘme donne lieu Ă  un nouveau nombre, par application de la composition (1) : il y a itĂ©ration. Au contraire, un Ă©lĂ©ment qualitatif rĂ©pĂ©tĂ© ne se transforme pas : il y a alors « tautologie » : A + A = A.

Si l’on exprime ces cinq conditions du groupement en un schĂ©ma logistique, on aboutit alors aux simples formules suivantes : 1° Composition : x + x’ = y, y + y’ = a ; etc. 2° RĂ©versibilité : y − x = x’ ou y − x’ = x, 3° Associativité : (x + x’) + y’ = x + (x’ + y’’) = (z). 4° OpĂ©ration identique gĂ©nĂ©rale : x— x = 0 ; y — y = 0, etc. 5° Tautologie ou identiques spĂ©ciales : x + x = x ; y + y = y, etc. Il va de soi qu’un calcul des transformations devient alors possible, mais il nĂ©cessite, Ă  cause de la prĂ©sence des tautologies, un certain nombre de rĂšgles dans le dĂ©tail desquelles il n’y a pas lieu d’entrer ici (voir notre ouvrage : Classes, relations et nombres, Paris, Vrin, 1942).

Classification des « groupements » et des opérations fondamentales de la pensée

L’étude des dĂ©marches de la pensĂ©e en Ă©volution, chez l’enfant, conduit Ă  reconnaĂźtre, non seulement l’existence des groupements, mais encore leurs connexions mutuelles, c’est-Ă -dire les rapports permettant de les classer et d’en faire l’inventaire. L’existence psychologique d’un groupement se reconnaĂźt, en effet, facilement aux opĂ©rations explicites dont est capable un sujet. Mais il y a plus : tant qu’il n’y a pas groupement, il ne saurait y avoir conservation des ensembles ou totalitĂ©s, tandis que l’apparition d’un groupement est attestĂ©e par celle d’un principe de conservation. Par exemple, le sujet capable de raisonnement opĂ©ratoire Ă  structure de groupement sera d’avance assurĂ© qu’un tout se conservera indĂ©pendamment de l’arrangement de ses parties, tandis qu’il le conteste auparavant. Nous Ă©tudierons au chapitre V la formation de ces principes de conservation pour montrer le rĂŽle du groupement dans le dĂ©veloppement de la raison. Mais il importait pour la clartĂ© de l’exposĂ© de dĂ©crire d’abord les Ă©tats d’équilibre finaux de la pensĂ©e, de maniĂšre Ă  examiner ensuite les facteurs gĂ©nĂ©tiques susceptibles d’en expliquer la constitution. Au risque d’une Ă©numĂ©ration un peu abstraite et schĂ©matique, nous allons donc complĂ©ter les rĂ©flexions prĂ©cĂ©dentes par l’énumĂ©ration des principaux groupements, Ă©tant entendu que ce tableau reprĂ©sente simplement la structure terminale de l’intelligence et que le problĂšme reste entier de comprendre leur formation.

I. Un premier systĂšme de groupements est formĂ© par les opĂ©rations dites logiques, c’est-Ă -dire par celles qui partent des Ă©lĂ©ments individuels considĂ©rĂ©s comme invariants, et se bornent Ă  les classer, Ă  les sĂ©rier, etc.

1. Le groupement logique le plus simple est celui de la classification, ou emboĂźtement hiĂ©rarchique des classes. Il repose sur une premiĂšre opĂ©ration fondamentale : la rĂ©union des individus en classes, et des classes entre elles. Le modĂšle achevĂ© est constituĂ© par les classifications zoologiques ou botaniques, mais toute classification qualificative procĂšde selon le mĂȘme schĂ©ma dichotomique :

Supposons une espĂšce A, faisant partie d’un genre B, d’une famille C, etc. Le genre B contiendra d’autres espĂšces que A : nous les appellerons A’ (soit A’ = B − A). La famille C contiendra d’autres genres que B : nous les appellerons B’ (soit B’ = C − B), etc. On a alors la composition : A + A’ = B ; B + B’ = C ; C + C’ = D, etc. ; la rĂ©versibilité : B − A’ = A, etc. ; l’associativitĂ© (A + A’) + B’ = A + (A’ + B’) = C ; etc., et tous les autres caractĂšres du groupement. C’est ce premier groupement qui engendre le syllogisme classique.

2. Un deuxiĂšme groupement Ă©lĂ©mentaire met en Ɠuvre l’opĂ©ration qui consiste, non plus Ă  rĂ©unir entre eux les individus considĂ©rĂ©s comme Ă©quivalents (comme en 1), mais Ă  relier les relations asymĂ©triques qui expriment leurs diffĂ©rences. La rĂ©union de ces diffĂ©rences suppose alors un ordre de succession et le groupement constitue par consĂ©quent une « sĂ©riation qualitative » :

Appelons a la relation 0 < A ; b la relation 0 < B ; c la relation 0 < C. On peut alors appeler a’ la relation A < B ; b’ la relation B < C ; etc., et l’on a le groupement : a + a’ = b ; b + b’ = c ; etc. L’opĂ©ration inverse est la soustraction d’une relation, ce qui Ă©quivaut Ă  l’addition de sa converse. Le groupement est parallĂšle au prĂ©cĂ©dent, Ă  cette seule diffĂ©rence prĂšs que l’opĂ©ration d’addition implique un ordre de succession (et n’est donc pas commutative) ; c’est sur la transitivitĂ© propre Ă  cette sĂ©riation que se fonde le raisonnement A < B ; B < C donc A < C.

3. Une troisiĂšme opĂ©ration fondamentale est celle de la substitution, fondement de l’équivalence qui rĂ©unit les divers individus d’une classe, ou les diverses classes simples rĂ©unies en une classe composĂ©e :

En effet, entre deux Ă©lĂ©ments A1 et A2 d’une mĂȘme classe B, il n’y a pas Ă©galitĂ© comme entre unitĂ©s mathĂ©matiques. Il y a simplement Ă©quivalence qualitative, c’est-Ă -dire substitution possible, mais dans la mesure oĂč l’on substitue Ă©galement Ă  A’1, c’est-Ă -dire aux « autres » Ă©lĂ©ments par rapport Ă  A1, les A’2, c’est-Ă -dire les « autres » Ă©lĂ©ments par rapport Ă  A2. D’oĂč le groupement : A1 + A’1 = A2 + A’2 (= B) ; B1 + B’1 = B2 + B’2, (= C) ; etc.

4. Or, traduites en relations, les opĂ©rations prĂ©cĂ©dentes engendrent la rĂ©ciprocitĂ© propre aux relations symĂ©triques. Celles-ci ne sont, en effet, que les relations unissant entre eux les Ă©lĂ©ments d’une mĂȘme classe, donc des relations d’équivalence (par opposition aux relations asymĂ©triques qui marquent la diffĂ©rence). Les relations symĂ©triques (par exemple, frĂšre, cousin germain, etc.) se groupent par consĂ©quent sur le modĂšle du groupement prĂ©cĂ©dent, mais l’opĂ©ration inverse est identique Ă  l’opĂ©ration directe, ce qui est la dĂ©finition mĂȘme de la symĂ©trie : (Y = Z) = (Z = Y).

Les quatre groupements prĂ©cĂ©dents sont d’ordre additif, deux d’entre eux (1 et 3) intĂ©ressant les classes, et les deux autres les relations. Il existe, en outre, quatre groupements reposant sur les opĂ©rations multiplicatives, c’est-Ă -dire qui envisagent plus d’un systĂšme Ă  la fois de classes ou de relations. Ces groupements correspondent terme Ă  terme aux quatre prĂ©cĂ©dents :

5. On peut d’abord, Ă©tant donnĂ©es deux suites de classes emboĂźtĂ©es A1B1C1
 et A2B2C2
, rĂ©partir les individus selon les deux suites Ă  la fois : c’est le procĂ©dĂ© des tables Ă  double entrĂ©e. Or, la « multiplication des classes » qui constitue l’opĂ©ration propre Ă  ce genre de groupement joue un rĂŽle essentiel dans le mĂ©canisme de l’intelligence ; c’est elle que Spearman a dĂ©crite en termes psychologiques sous le nom d’« éduction des corrĂ©lats ».

L’opĂ©ration directe est, pour les deux classes B1 et B2, le produit B1 × B2 = B1B2 (= A1A2 A1A’2 + A’2A2 + A’1A’2). L’opĂ©ration inverse est la division logique B1B2 : B2 = B1, ce qui correspond Ă  l’« abstraction » (B1B2 « abstraction faite de B2 est B1 »).

6. On peut de mĂȘme multiplier entre elles deux sĂ©ries de relations, c’est-Ă -dire trouver tous les rapports existants entre des objets sĂ©riĂ©s selon deux sortes de relations Ă  la fois. Le cas le plus simple n’est autre que la « correspondance bi-univoque » qualitative.

7 et 8. On peut enfin grouper les individus, non pas selon le principe des tables Ă  double entrĂ©e comme dans les deux cas prĂ©cĂ©dents, mais en faisant correspondre un terme Ă  plusieurs, comme un pĂšre Ă  ses fils. Le groupement prend ainsi la forme d’un arbre gĂ©nĂ©alogique et s’exprime soit en classes (7), soit en relations (8), ces derniĂšres Ă©tant alors asymĂ©triques selon l’une des deux dimensions (pĂšre, etc.) et symĂ©triques selon l’autre (frĂšre, etc.).

On obtient ainsi, selon les combinaisons les plus simples, huit groupements logiques fondamentaux, les uns additifs (1-4), les autres multiplicatifs (5-8), les uns intĂ©ressant les classes et les autres les relations, et les uns se dĂ©ployant en emboĂźtements, sĂ©riations ou correspondances simples (1, 2 et 5, 6), les autres en rĂ©ciprocitĂ©s et correspondances du type un Ă  plusieurs (3, 4 et 7, 8). D’oĂč 2 × 2 × 2 = 8 possibilitĂ©s en tout.

Notons encore que la meilleure preuve du caractĂšre naturel des totalitĂ©s constituĂ©es par ces groupements d’opĂ©rations est qu’il suffit de fusionner entre eux les groupements de l’emboĂźtement simple des classes (1) et de la sĂ©riation (2) pour obtenir, non plus un groupement qualitatif, mais le « groupe » constituĂ© par la suite des nombres entiers positifs et nĂ©gatifs. En effet, rĂ©unir les individus en classes consiste Ă  les considĂ©rer comme Ă©quivalents, tandis que les sĂ©rier selon une relation asymĂ©trique quelconque exprime leurs diffĂ©rences. Or, Ă  considĂ©rer les qualitĂ©s des objets, on ne saurait les grouper simultanĂ©ment comme Ă©quivalents et diffĂ©rents Ă  la fois. Mais, si l’on fait abstraction des qualitĂ©s, on les rend par le fait mĂȘme Ă©quivalents entre eux et sĂ©riables selon un ordre quelconque d’énumĂ©ration : on les transforme donc en « unitĂ©s » ordonnĂ©es, et l’opĂ©ration additive constitutive du nombre entier consiste prĂ©cisĂ©ment en cela. De mĂȘme en fusionnant les groupements multiplicatifs de classes (5) et de relations (6) on obtient le groupe multiplicatif des nombres positifs (entiers et fractionnaires).

II. Les diffĂ©rents systĂšmes prĂ©cĂ©dents n’épuisent pas toutes les opĂ©rations Ă©lĂ©mentaires de l’intelligence. Celle-ci ne se borne pas, en effet, Ă  opĂ©rer sur les objets, pour les rĂ©unir en classes, les sĂ©rier ou les dĂ©nombrer. Son action porte Ă©galement sur la construction de l’objet comme tel, et, comme nous le verrons (chap. IV), cette Ɠuvre est mĂȘme amorcĂ©e dĂšs l’intelligence sensori-motrice. DĂ©composer l’objet et le recomposer constitue ainsi le travail propre Ă  un second ensemble de groupements, dont les opĂ©rations fondamentales peuvent par consĂ©quent ĂȘtre dites « infra-logiques », puisque les opĂ©rations logiques combinent les objets considĂ©rĂ©s comme invariants. Ces opĂ©rations infra-logiques ont une importance aussi grande que les opĂ©rations logiques, car elles sont constitutives des notions d’espace et de temps, dont l’élaboration occupe presque toute l’enfance. Mais, quoique bien distinctes des opĂ©rations logiques, elles leur sont exactement parallĂšles. La question des rapports de dĂ©veloppement entre ces deux ensembles opĂ©ratoires constitue ainsi l’un des plus intĂ©ressants des problĂšmes relatifs au dĂ©veloppement de l’intelligence :

1. À l’emboĂźtement des classes correspond celui des parties rĂ©unies, en totalitĂ©s hiĂ©rarchiques, dont le terme final est l’objet entier (Ă  n’importe quelle Ă©chelle, y compris l’univers spatio-temporel lui-mĂȘme). C’est ce premier groupement d’addition partitive qui permet Ă  l’esprit de concevoir la composition atomistique avant toute expĂ©rience proprement scientifique.

2. À la sĂ©riation des relations asymĂ©triques correspondent les opĂ©rations de placement (ordre spatial ou temporel) et de dĂ©placement qualitatif (simple changement d’ordre, indĂ©pendamment de la mesure).

3-4. Les substitutions et les relations symétriques spatio-temporelles correspondent aux substitutions et aux symétries logiques.

5-8. Les opérations multiplicatives combinent simplement les précédentes selon plusieurs systÚmes ou dimensions.

Or, de mĂȘme que les opĂ©rations numĂ©riques peuvent ĂȘtre considĂ©rĂ©es comme exprimant une simple fusion des groupements de classes et de relations asymĂ©triques, de mĂȘme les opĂ©rations de mesure traduisent la rĂ©union en un seul tout des opĂ©rations de partition et de dĂ©placement.

III. On peut retrouver les mĂȘmes rĂ©partitions quant aux opĂ©rations portant sur les valeurs, c’est-Ă -dire exprimant les rapports de moyens et de buts qui jouent un rĂŽle essentiel dans l’intelligence pratique (et dont la quantification traduit la valeur Ă©conomique).

IV. Enfin, l’ensemble de ces trois systĂšmes d’opĂ©rations (I à III) peut se traduire sous forme de simples propositions, d’oĂč une logique des propositions Ă  base d’implications et d’incompatibilitĂ©s entre fonctions proportionnelles : c’est elle qui constitue la logique, au sens habituel du terme, ainsi que les thĂ©ories hypothĂ©tico-dĂ©ductives propres aux mathĂ©matiques.

Équilibre et genùse

Nous nous proposions, en ce chapitre, de trouver une interprĂ©tation de la pensĂ©e qui ne se heurte pas Ă  la logique comme Ă  une donnĂ©e premiĂšre et inexplicable, mais qui respecte le caractĂšre de nĂ©cessitĂ© formelle propre Ă  la logique axiomatique tout en conservant Ă  l’intelligence sa nature psychologique essentiellement active et constructive.

Or, l’existence des groupements et la possibilitĂ© de leur axiomatisation rigoureuse satisfait la premiĂšre de ces deux conditions : la thĂ©orie des groupements peut atteindre la prĂ©cision formelle, tout en ordonnant l’ensemble des Ă©lĂ©ments logistiques et des opĂ©rations en totalitĂ©s comparables aux systĂšmes gĂ©nĂ©raux dont usent les mathĂ©matiques.

Du point de vue psychologique, d’autre part, les opĂ©rations Ă©tant des actions composables et rĂ©versibles, mais des actions encore, la continuitĂ© entre l’acte d’intelligence et l’ensemble des processus adaptatifs demeure ainsi assurĂ©e.

Mais le problĂšme de l’intelligence n’est, de la sorte, que simplement posĂ©, et sa solution reste entiĂšrement Ă  trouver. Tout ce que nous apprennent l’existence et la description des groupements est que, Ă  un certain niveau, la pensĂ©e atteint un Ă©tat d’équilibre. Ils nous renseignent sans doute sur ce qu’est ce dernier : un Ă©quilibre Ă  la fois mobile et permanent, tel que la structure des totalitĂ©s opĂ©ratoires se conserve lorsqu’elles s’assimilent des Ă©lĂ©ments nouveaux. Nous savons de plus que cet Ă©quilibre mobile suppose la rĂ©versibilitĂ©, ce qui est d’ailleurs la dĂ©finition mĂȘme d’un Ă©tat d’équilibre selon les physiciens (c’est selon ce modĂšle physique rĂ©el et non pas selon la rĂ©versibilitĂ© abstraite du schĂ©ma logistique qu’il faut concevoir la rĂ©versibilitĂ© des mĂ©canismes de l’intelligence constituĂ©e). Mais, ni la constatation de cet Ă©tat d’équilibre ni mĂȘme l’énoncĂ© de ses conditions nĂ©cessaires ne constituent encore une explication.

Expliquer psychologiquement l’intelligence consiste Ă  retracer son dĂ©veloppement en montrant comment celui-ci aboutit nĂ©cessairement Ă  l’équilibre dĂ©crit. De ce point de vue, le travail de la psychologie est comparable Ă  celui de l’embryologie, travail d’abord descriptif et qui consiste Ă  analyser les phases et les pĂ©riodes de la morphogenĂšse jusqu’à l’équilibre final constituĂ© par la morphologie adulte, mais recherche qui devient « causale » dĂšs que les facteurs assurant le passage d’un stade au suivant sont mis en Ă©vidence. Notre tĂąche est donc claire : il s’agit maintenant de reconstituer la genĂšse ou les phases de formation de l’intelligence, jusqu’à pouvoir rendre compte du niveau opĂ©ratoire final dont nous venons de dĂ©crire les formes d’équilibre. Et, comme on ne rĂ©duit pas le supĂ©rieur Ă  l’infĂ©rieur, — sauf Ă  mutiler le supĂ©rieur ou Ă  en enrichir d’avance l’infĂ©rieur — , l’explication gĂ©nĂ©tique ne saurait consister qu’à montrer comment, sur chaque nouveau palier, le mĂ©canisme des facteurs en prĂ©sence conduisant Ă  un Ă©quilibre encore incomplet, leur Ă©quilibration mĂȘme conduit au niveau suivant. C’est ainsi que, de proche en proche, nous pouvons espĂ©rer rendre compte de la constitution graduelle de l’équilibre opĂ©ratoire sans la prĂ©former dĂšs le dĂ©but ou la faire surgir du nĂ©ant en cours de route.

L’explication de l’intelligence revient donc, en bref, Ă  mettre les opĂ©rations supĂ©rieures en continuitĂ© avec tout le dĂ©veloppement, celui-ci Ă©tant conçu comme une Ă©volution dirigĂ©e par des nĂ©cessitĂ©s internes d’équilibre. Or, cette continuitĂ© fonctionnelle s’allie fort bien avec la distinction des structures successives. Comme nous l’avons vu, on peut se reprĂ©senter la hiĂ©rarchie des conduites, du rĂ©flexe et des perceptions globales de dĂ©but, comme une extension progressive des distances et une complication progressive des trajets caractĂ©risant les Ă©changes entre l’organisme (sujet) et le milieu (objets) : chacune de ces extensions ou complications reprĂ©sente donc une structure nouvelle, tandis que leur succession est soumise aux nĂ©cessitĂ©s d’un Ă©quilibre qui doit ĂȘtre toujours plus mobile, en fonction de la complexitĂ©. L’équilibre opĂ©ratoire rĂ©alise ces conditions lors du maximum des distances possibles (puisque l’intelligence cherche Ă  embrasser l’univers) et de la complexitĂ© des trajets (puisque la dĂ©duction est capable des plus grands des « dĂ©tours ») : cet Ă©quilibre est donc Ă  concevoir comme le terme d’une Ă©volution dont il reste Ă  retracer les Ă©tapes.

L’organisation des structures opĂ©ratoires plonge ainsi ses racines bien en deçà de la pensĂ©e rĂ©flĂ©chie et jusqu’aux sources de l’action elle-mĂȘme. Et, par le fait que les opĂ©rations sont groupĂ©es en totalitĂ©s bien structurĂ©es, ce sont toutes les « structures » de niveau infĂ©rieur, perceptives et motrices, auxquelles il s’agit de les comparer. La voie Ă  suivre est donc toute tracĂ©e : analyser les rapports de l’intelligence avec la perception (chap. III), avec l’habitude motrice (chap. IV), puis Ă©tudier la formation des opĂ©rations dans la pensĂ©e de l’enfant (chap. V) et sa socialisation (chap. VI). C’est alors seulement que la structure de » groupement », qui caractĂ©rise la logique vivante en action, rĂ©vĂ©lera sa vraie nature, soit innĂ©e, soit empirique et simplement imposĂ©e par le milieu, soit enfin expression des Ă©changes toujours plus nombreux et complexes entre le sujet et les objets : Ă©changes d’abord incomplets, instables et irrĂ©versibles, mais acquĂ©rant peu Ă  peu, par les nĂ©cessitĂ©s mĂȘmes de l’équilibre auxquels ils sont astreints, la forme de composition rĂ©versible propre au groupement.