La Psychologie de l’intelligence ()

Conclusion.
Rythmes, régulations et groupements a

L’intelligence apparaît, au total, comme une structuration imprimant certaines formes aux échanges entre le ou les sujets et les objets environnants, auprès ou au loin. Son originalité tient essentiellement à la nature des formes qu’elle construit à cet effet.

La vie elle-même est déjà « créatrice de formes », comme l’a dit Brachet 1. Assurément ces « formes » biologiques sont celles de l’organisme, de chacun de ses organes et des échanges matériels qu’ils assurent avec le milieu. Mais, avec l’instinct, les formes anatomo-physiologiques se doublent d’échanges fonctionnels, c’est-à-dire de « formes » de conduites. L’instinct n’est, en effet, qu’un prolongement fonctionnel de la structure des organes : le bec d’un pic se prolonge en instinct percuteur, une patte fouisseuse en instinct de fouille, etc. L’instinct est la logique des organes, et c’est à ce titre qu’il parvient à des conduites dont la réalisation, sur le plan des opérations proprement dites, supposerait souvent une intelligence prodigieuse quand bien même les « formes » peuvent en paraître au premier abord analogue (comme dans la recherche de l’objet en dehors du champ de perception et à des distances diverses).

L’habitude, la perception constituent d’autres « formes », comme la théorie de la Gestalt y a insisté en dégageant les lois de leur organisation. La pensée intuitive en présente de nouvelles encore. Quant à l’intelligence opératoire, elle est caractérisée, nous l’avons vu sans cesse, par ces « formes » mobiles et réversibles que constituent les groupes et les groupements.

À vouloir replacer dans les considérations biologiques d’où nous sommes partis (chap. I) ce que nous a appris l’analyse des opérations de l’intelligence, il s’agit donc, pour conclure, de situer les structures opératoires dans l’ensemble des « formes » possibles. Or, un acte opératoire peut ressembler de près, par son contenu, à un acte intuitif, à un acte sensori-moteur ou perceptif et même à un acte instinctif : une figure géométrique peut ainsi être le produit d’une construction logique, d’une intuition préopératoire, d’une perception, d’une habitude automatisée et même d’un instinct bâtisseur. La différence entre les divers niveaux ne tient donc pas à ce contenu, c’est-à-dire à la « forme » en quelque sorte matérialisée qu’est le résultat de l’acte 2, mais à la « forme » de l’acte lui-même et de son organisation progressive. Dans le cas de l’intelligence réflexive parvenue à son équilibre, cette forme consiste en un certain « groupement » des opérations. Dans les cas échelonnés entre la perception et la pensée intuitive, la forme de la conduite est celle d’un ajustement, plus ou moins lent ou rapide (parfois presque immédiat), mais procédant toujours par « régulations ». Dans le cas de la conduite instinctive ou réflexe, il s’agit enfin d’un montage relativement achevé, rigide, d’un seul tenant et qui fonctionne par répétitions périodiques ou « rythmes ». L’ordre de succession des structures ou « formes » fondamentales intéressant le développement de l’intelligence serait ainsi : rythmes, régulations et groupements.

Les besoins organiques ou instinctifs qui constituent les mobiles des conduites élémentaires sont, en effet, périodiques et obéissent donc à une structure de rythme : la faim, la soif, l’appétit sexuel, etc. Quant aux montages réflexes qui permettent leur satisfaction et constituent la substructure de la vie mentale, on sait assez aujourd’hui qu’ils forment des systèmes d’ensemble et ne résultent pas.de l’addition de réactions élémentaires : la locomotion d’un bipède et surtout d’un quadrupède (dont l’organisation témoigne, selon Graham Brown, d’un rythme d’ensemble qui domine et précède même les réflexes différenciés), les réflexes si complexes qui assurent la succion chez le nouveau-né, etc., et jusqu’aux mouvements impulsifs qui caractérisent le comportement du nourrisson, présentent un fonctionnement dont la forme rythmique est évidente. Les comportements instinctifs, souvent si spécialisés, de l’animal consistent eux aussi en enchaînements bien déterminés de mouvements qui offrent l’image d’un certain rythme, puisqu’ils se répètent périodiquement à intervalles constants. Le rythme caractérise donc les fonctionnements qui sont au point de jonction de la vie organique et de la vie mentale, et cela est si vrai que, même dans le domaine des perceptions élémentaires ou sensations, la mesure de la sensibilité met en évidence l’existence de rythmes primitifs, échappant entièrement à la conscience du sujet ; le rythme est également à la base de tout mouvement, y compris de ceux dont est composée l’habitude motrice.

Or, le rythme présente une structure qu’il importe de rappeler, pour situer l’intelligence dans l’ensemble des « formes » vivantes, car le mode d’enchaînement qu’il suppose annonce déjà, de façon élémentaire, ce qui deviendra la réversibilité elle-même, propre aux opérations supérieures. Que l’on envisage les renforcements et inhibitions réflexes particuliers, ou, en général, une succession de mouvements orientés dans des sens alternativement contraires, le schéma du rythme requiert toujours, d’une manière ou d’une autre, l’alternance de deux processus antagonistes fonctionnant l’un dans la direction A → B et l’autre dans la direction inverse B → A. Il est vrai que, dans un système de régulations perceptives, intuitives ou relatives à des mouvements coordonnés en fonction de l’expérience, il existe aussi des processus orientés en sens inverses : mais ils se succèdent alors sans régularité et en relation avec des « déplacements d’équilibre » provoqués par une situation extérieure nouvelle. Les mouvements antagonistes propres au rythme sont au contraire réglés par le montage interne (et héréditaire) lui-même, et présentent par conséquent une régularité beaucoup plus rigide et d’un seul tenant. La différence est encore plus grande entre le rythme et les « opérations inverses » propres à la réversibilité intelligente, qui sont intentionnelles et liées aux combinaisons indéfiniment mobiles du « groupement ».

Le rythme héréditaire assure ainsi une certaine conservation des conduites qui n’exclut nullement leur complexité ni même une souplesse relative (on a exagéré la rigidité des instincts). Mais, dans la mesure où l’on en reste aux montages innés, cette conservation des schèmes périodiques témoigne d’une indifférenciation systématique entre l’assimilation des objets à l’activité du sujet, et l’accommodation de celle-ci aux modifications possibles de la situation extérieure.

Avec les acquisitions en fonction de l’expérience, l’accommodation se différencie par contre, et, dans cette même mesure, les rythmes élémentaires sont intégrés en des systèmes plus vastes, qui n’offrent plus de périodicité régulière. Par contre, une seconde structure générale se présente alors, qui prolonge la périodicité initiale, et consiste en régulations 3 : ce sont elles que nous avons rencontrées, de la perception aux intuitions préopératoires elles-mêmes. Une perception, par exemple, constitue toujours un système d’ensemble de rapports, et peut ainsi se concevoir comme la forme momentanée d’équilibre d’une multitude de rythmes sensoriels élémentaires, réunis ou interférant entre eux de diverses manières. Ce système tend à se conserver en tant que totalité, pour autant que les données extérieures ne se modifient pas, mais, dès qu’elles sont changées, l’accommodation aux données nouvelles entraîne un « déplacement d’équilibre ». Seulement ces déplacements ne sont pas illimités et l’équilibre, qui se rétablit en fonction de l’assimilation aux schèmes perceptifs antérieurs, témoigne d’une tendance à réagir en sens inverse de la modification extérieure 4. Il y a donc régulation, c’est-à-dire intervention de processus antagonistes comparables à ceux qui se manifestent déjà dans les mouvements périodiques, mais le phénomène se produit maintenant à une échelle supérieure, beaucoup plus complexe et plus large, et sans périodicité nécessaire.

Cette structure caractérisée par l’existence des régulations n’est pas spéciale à la perception. C’est elle que l’on retrouve dans les « corrections » propres aux acquisitions motrices. D’une manière générale, tout le développement sensori-moteur, jusqu’aux divers niveaux de l’intelligence sensori-motrice y compris, témoigne de systèmes analogues. Ce n’est que dans un cas privilégié, celui des déplacements proprement dits, avec retours et détours, que le système tend à atteindre la réversibilité et annonce ainsi le groupement, mais avec les restrictions que nous avons vues. Dans les cas généraux, au contraire, une régulation, tout en modérant et en corrigeant les modifications perturbatrices et s’effectuant donc en sens inverse des transformations antérieures, n’atteint pas la réversibilité entière, faute d’ajustement complet entre l’assimilation et l’accommodation.

Sur le plan de la pensée naissante, en particulier, les centrations intuitives et l’égocentrisme propre aux rapports successivement construits maintiennent la pensée à l’état irréversible, comme on l’a vu (chap. V) à propos des non-conservations. Les transformations intuitives ne sont donc « compensées » que par un jeu de régulations, harmonisant peu à peu l’assimilation et l’accommodation mentales, et assurant à elles seules le réglage de la pensée non opératoire, au cours des tâtonnements intérieurs de la représentation.

Or, il est facile de voir que ces régulations, dont les divers types s’échelonnent ainsi à partir des perceptions et habitudes élémentaires jusqu’au seuil des opérations, procèdent elles-mêmes des « rythmes » initiaux de façon assez continue. Il convient d’abord de rappeler que les premières acquisitions, succédant immédiatement à l’exercice des montages héréditaires, présentent encore une forme de rythme : les « réactions circulaires », qui sont au point de départ des habitudes contractées de manière active, consistent en répétitions à périodicité bien visible. Les mesures perceptives portant sur des grandeurs ou des formes complexes (et pas seulement sur la sensibilité absolue) montrent encore l’existence d’oscillations continues autour d’un point d’équilibre donné. D’autre part, on peut supposer que des composantes analogues à celles qui déterminent les phases alternatives et antagonistes propres au rythme (A → B et B → A) se retrouvent dans un système d’ensemble susceptible de régulations, mais se présentent alors simultanément et en équilibre momentané les unes avec les autres, au lieu de l’emporter chacune à tour de rôle : c’est pourquoi, lorsque cet équilibre est altéré, il y a « déplacement d’équilibre » et apparition d’une tendance à résister aux modifications extérieures, c’est-à-dire à « modérer » le changement subi (comme on dit en physique dans le cas du mécanisme bien connu décrit par Le Châtelier). On peut donc concevoir que, lorsque les composantes de l’action constituent des systèmes statiques d’ensemble, les mouvements orientés en sens inverse les uns des autres (et dont l’alternance entraînait les phases distinctes et successives du rythme) se synchronisent et représentent les éléments de l’équilibre du système. En cas de modifications extérieures, l’équilibre se déplace par accentuation de l’une des tendances en jeu, mais cette accentuation est tôt ou tard limitée par l’intervention de la tendance contraire : c’est cette inversion de sens qui définit alors la régulation.

On comprend maintenant la nature de la réversibilité propre à l’intelligence opératoire, et la manière dont les opérations inverses du groupement procèdent des régulations, non seulement intuitives, mais encore sensori-motrices et perceptives. Les rythmes réflexes ne sont, dans leur allure d’ensemble, pas réversibles, mais orientés selon un sens défini : exécuter un mouvement (ou un complexe de mouvements), l’arrêter et revenir au point de départ pour le répéter dans le même sens, telles en sont les phases successives, et, si la phase de retour (ou antagoniste) inverse les mouvements initiaux, il ne s’agit pas là d’une seconde action ayant la même valeur que la phase positive, mais d’une reprise déterminant un recommencement orienté dans la même direction. Néanmoins la phase antagoniste du rythme est au point de départ de la régulation, et, par delà cette dernière, des « opérations inverses » de l’intelligence, et l’on peut déjà concevoir tout rythme comme un système de régulations alternatives et réunies en une totalité unique de succession. Quant à la régulation, qui constituerait ainsi le produit d’un rythme d’ensemble dont les composantes seraient devenues simultanées, elle caractérise des conduites encore irréversibles, mais dont la réversibilité est en progrès sur celle des précédentes. Déjà sur le plan perceptif, l’inversion d’une illusion suppose qu’un rapport (par exemple de ressemblance) l’emporte sur le rapport inverse (différence) à partir d’une certaine exagération de ce dernier, et réciproquement. Dans le domaine de la pensée intuitive, la chose est encore plus claire : le rapport négligé par la centration de l’attention, lorsque celle-ci s’attache à un autre rapport, domine en retour ce dernier lorsque l’erreur passe certaines limites. La décentration, source de régulation, aboutit en ce cas à un équivalent intuitif des opérations inverses, en particulier lorsque les anticipations et reconstitutions représentatives en augmenteront l’ampleur et la rendront presque instantanée, ce qui se produit de plus en plus au niveau des « intuitions articulées » (chap. V). Il suffira donc que la régulation aboutisse à des compensations complètes (ce à quoi tendent justement les intuitions articulées) pour que l’opération apparaisse par le fait même : les opérations ne sont pas autre chose, en effet, qu’un système de transformations coordonnées et devenues réversibles quelles que soient leurs combinaisons.

C’est donc dans le sens le plus concret et le plus précis que l’on peut concevoir les groupements opératoires de l’intelligence comme la « forme » d’équilibre finale vers laquelle tendent les fonctions sensori-motrices et représentatives au cours de leur développement, et cette conception permet de comprendre l’unité fonctionnelle profonde de l’évolution mentale, tout en marquant les différences de nature qui distinguent les structures propres aux étapes successives. Sitôt atteinte la réversibilité complète, limite d’un processus continu, mais limite à propriétés bien différentes de celles des phases antérieures, puisqu’elle marque l’arrivée à l’équilibre lui-même, — les agrégats jusque-là rigides deviennent, en effet, susceptibles d’une mobilité de composition qui assure précisément leur stabilité, parce que l’accommodation à l’expérience s’y trouve alors en équilibre permanent, quelles que soient les opérations effectuées, avec l’assimilation promue par le fait même au rang de déduction nécessaire.

Rythme, régulations et « groupement » constituent ainsi les trois phases du mécanisme évolutif qui rattache l’intelligence au pouvoir morphogénétique de la vie elle-même, et lui permet de réaliser les adaptations, à la fois illimitées et équilibrées entre elles, impossibles à réaliser sur le plan organique.