Chapitre III.
Lâintelligence et la perception
a
La perception est la connaissance que nous prenons des objets, ou de leurs mouvements, par contact direct et actuel, tandis que lâintelligence est une connaissance subsistant lorsque interviennent les dĂ©tours et quâaugmentent les distances spatio-temporelles entre le sujet et les objets. Il se pourrait donc que les structures intellectuelles, et notamment les groupements opĂ©ratoires qui caractĂ©risent lâĂ©quilibre final du dĂ©veloppement de lâintelligence, prĂ©existent en tout ou en partie dĂšs le dĂ©part, sous la forme dâorganisations communes Ă la perception et Ă la pensĂ©e. Telle est en particulier lâidĂ©e centrale de la « thĂ©orie de la Forme », qui, si elle ignore la notion du groupement rĂ©versible, a dĂ©crit des lois de structuration dâensemble qui rĂ©gissent simultanĂ©ment, selon elle, aussi bien la perception, la motricitĂ© et les fonctions Ă©lĂ©mentaires que le raisonnement lui-mĂȘme et en particulier le syllogisme (Wertheimer). Il est donc indispensable que nous partions des structures perceptives, pour examiner si lâon nâen pourrait pas dĂ©river une explication de la pensĂ©e entiĂšre, y compris des groupements comme tels.
Historique
LâhypothĂšse dâun rapport Ă©troit entre la perception et lâintelligence a Ă©tĂ© soutenue de tout temps par les uns, et Ă©cartĂ©e par dâautres de tout temps Ă©galement. Nous ne mentionnerons ici que les auteurs dâĂ©tudes expĂ©rimentales, par opposition aux innombrables philosophes qui se sont bornĂ©s à « rĂ©flĂ©chir » sur le sujet. Et nous exposerons aussi bien le point de vue des expĂ©rimentateurs qui ont voulu expliquer la perception par une intervention de lâintelligence que celui de ceux qui cherchent Ă dĂ©river celle-ci de celle-lĂ .
Câest Helmholtz qui a sans doute posĂ© le premier le problĂšme des rapports entre les structures perceptives et les structures opĂ©ratoires, sous sa forme moderne. On sait que la perception visuelle est susceptible dâatteindre certaines « constances », qui ont provoquĂ© et provoquent toujours une sĂ©rie de travaux : une grandeur est perçue Ă peu prĂšs correctement en profondeur, malgrĂ© le rapetissement notable de lâimage rĂ©tinienne et la diminution perspective ; une forme est discernĂ©e malgrĂ© les renversements ; une couleur est reconnue Ă lâombre comme en pleine lumiĂšre, etc. Or, Helmholtz cherchait Ă expliquer ces constances perceptives par lâintervention dâun « raisonnement inconscient », qui viendrait corriger la sensation immĂ©diate en sâappuyant sur les connaissances acquises. Lorsquâon se rappelle les prĂ©occupations de Helmholtz quant Ă la formation de la notion dâespace, on imagine bien que cette hypothĂšse devait avoir une signification dĂ©terminĂ©e dans sa pensĂ©e, et Cassirer a supposĂ© (en reprenant lui-mĂȘme lâidĂ©e Ă son compte) que le grand physiologiste, physicien et gĂ©omĂštre cherchait Ă rendre compte des constances perceptives par lâintervention dâune sorte de « groupe » gĂ©omĂ©trique immanent Ă cette intelligence inconsciente Ă lâĆuvre dans la perception. Or, la chose est dâun grand intĂ©rĂȘt pour la confrontation, que nous entreprenons ici, des mĂ©canismes intellectuels et perceptifs. En effet, les « constances » perceptives sont comparables, sur le plan sensori-moteur, Ă ce que sont les diverses notions de « conservation », qui caractĂ©risent les premiĂšres conquĂȘtes de lâintelligence (conservation des ensembles, de la substance, du poids, du volume, etc., lors des dĂ©formations intuitives) : or, ces notions de conservation Ă©tant toujours dues Ă lâintervention dâun « groupement » ou dâun « groupe » dâopĂ©rations, si les constances visuelles Ă©taient elles-mĂȘmes attribuables Ă un raisonnement inconscient en forme de « groupe », il y aurait ainsi continuitĂ© structurale directe entre la perception et lâintelligence.
Seulement Hering rĂ©pondait dĂ©jĂ Ă Helmholtz que lâintervention de la connaissance intellectuelle ne modifie pas une perception : on Ă©prouve sensiblement la mĂȘme illusion dâoptique, ou de poids, etc., lorsque lâon connaĂźt les valeurs objectives des donnĂ©es perçues. Il en concluait donc que le raisonnement nâintervient point dans la perception, et que les « constances » sont dues Ă de pures rĂ©gulations physiologiques.
Mais Helmholtz et Hering croyaient tous deux Ă lâexistence de sensations antĂ©rieures Ă la perception et ils concevaient alors la « constance » perceptive comme une correction des sensations, en lâattribuant donc lâun Ă lâintelligence et lâautre aux mĂ©canismes nerveux. Le problĂšme sâest renouvelĂ© aprĂšs que von Ehrenfels eĂ»t dĂ©couvert, en 1891, les qualitĂ©s perceptives dâensemble (GestaltqualitĂ€ten), telles que celle dâune mĂ©lodie reconnaissable malgrĂ© une transposition modifiant toutes les notes (aucune sensation Ă©lĂ©mentaire ne pouvant donc demeurer la mĂȘme). Or, de cette dĂ©couverte sont issues deux Ă©coles, lâune prolongeant Helmholtz dans son appel Ă lâintelligence, et lâautre Hering dans sa nĂ©gation du rĂŽle de celle-ci. Lâ« école de Gratz », en effet (Meinong, Benussi, etc.), continue de croire aux sensations et interprĂšte alors la « qualitĂ© dâensemble » comme le produit dâune synthĂšse : celle-ci, Ă©tant transposable, est conçue comme due Ă lâintelligence comme telle. Meinong est allĂ© jusquâĂ construire sur cette interprĂ©tation toute une thĂ©orie de la pensĂ©e fondĂ©e sur lâidĂ©e de totalitĂ© (les « objets collectifs » assurant la liaison du perceptif et du conceptuel). Lâ« école de Berlin », au contraire, qui est au point de dĂ©part de la « psychologie de la Forme », a renversĂ© les positions : les sensations nâexistent plus pour elle Ă titre dâĂ©lĂ©ments antĂ©rieurs Ă la perception ou indĂ©pendants dâelle (ce sont des « contenus structurĂ©s » et non plus « structurants ») et la forme totale, dont la notion est alors gĂ©nĂ©ralisĂ©e Ă toute perception, nâest plus conçue comme le rĂ©sultat dâune synthĂšse, mais bien comme un fait premier, de production inconsciente et de nature physiologique autant que psychologique : ces « formes » (Gestalt) se retrouvent mĂȘme Ă tous les Ă©tages de la hiĂ©rarchie mentale, et lâon peut donc espĂ©rer, selon lâĂ©cole de Berlin, une explication de lâintelligence Ă partir des structures perceptives, au lieu de faire intervenir, de maniĂšre incomprĂ©hensible, le raisonnement dans la perception comme telle.
Dans la suite des recherches, une Ă©cole dite du Gestaltkreis (von WeizsĂ€cker, Auersperg, etc.) a tentĂ© dâĂ©largir lâidĂ©e de structure dâensemble en y englobant dĂšs le dĂ©part la perception et le mouvement conçus comme nĂ©cessairement solidaires : la perception supposerait alors lâintervention dâanticipations et de reconstitutions motrices, qui, sans impliquer lâintelligence, lâannoncent cependant. On peut donc considĂ©rer ce courant comme renouvelant la tradition helmhotzienne, tandis que dâautres travaux contemporains en restent Ă lâinspiration de Hering dâune interprĂ©tation de la perception par la physiologie pure (PiĂ©ron, etc.).
La thĂ©orie de la Forme et son interprĂ©tation de lâintelligence
Une mention spĂ©ciale doit ĂȘtre faite du point de vue de la Forme, non seulement parce quâil a renouvelĂ© la position dâun grand nombre de problĂšmes, mais surtout parce quâil a fourni une thĂ©orie complĂšte de lâintelligence, qui restera, mĂȘme pour ses adversaires, un modĂšle dâinterprĂ©tation psychologique cohĂ©rente.
LâidĂ©e centrale de la thĂ©orie de la Forme est que les systĂšmes mentaux ne sont jamais constituĂ©s par la synthĂšse ou lâassociation dâĂ©lĂ©ments donnĂ©s Ă lâĂ©tat isolĂ© avant leur rĂ©union, mais consistent toujours en totalitĂ©s organisĂ©es dĂšs le dĂ©part sous une « forme » ou structure dâensemble. Câest ainsi quâune perception nâest pas la synthĂšse de sensations prĂ©alables : elle est rĂ©gie Ă tous les niveaux par un « champ » dont les Ă©lĂ©ments sont interdĂ©pendants du fait mĂȘme quâils sont perçus ensemble. Par exemple un seul point noir vu sur une grande feuille de papier ne saurait ĂȘtre perçu comme Ă©lĂ©ment isolĂ©, tout unique quâil soit, puisquâil se dĂ©tache Ă titre de « figure » sur un « fond » constituĂ© par le papier, et que ce rapport figure x fond suppose lâorganisation du champ visuel entier. Cela est dâautant plus vrai que lâon aurait pu, Ă la rigueur, percevoir la feuille comme lâobjet (la « figure ») et le point noir comme un trou, câest-Ă -dire comme la seule partie visible du « fond ». Pourquoi prĂ©fĂšre-t-on alors le premier mode de perception ? Et pourquoi, si, au lieu dâun seul point, on en voit trois ou quatre assez proches, ne pourra-t-on sâempĂȘcher de les rĂ©unir en des formes virtuelles de triangles ou de quadrilatĂšres ? Câest que les Ă©lĂ©ments perçus dans un mĂȘme champ sont immĂ©diatement reliĂ©s en structures dâensemble obĂ©issant Ă des lois prĂ©cises, qui sont les « lois dâorganisation ».
Ces lois dâorganisation, qui rĂ©gissent tous les rapports dâun champ, ne sont autre chose, dans lâhypothĂšse « gestaltiste », que des lois dâĂ©quilibre rĂ©gissant Ă la fois les courants nerveux dĂ©clenchĂ©s par le contact psychique avec les objets extĂ©rieurs, et par les objets eux-mĂȘmes, rĂ©unis en un circuit total embrassant donc simultanĂ©ment lâorganisme et son milieu proche. De ce point de vue, un « champ » perceptif (ou moteur, etc.) est comparable Ă un champ de forces (Ă©lectromagnĂ©tiques, etc.) et est rĂ©gi par des principes analogues, de minimum, de moindre action, etc. En prĂ©sence dâune multiplicitĂ© dâĂ©lĂ©ments, nous leur imprimons alors une forme dâensemble qui nâest pas une forme quelconque, mais la forme la plus simple possible exprimant la structure du champ : ce seront donc des rĂšgles de simplicitĂ©, de rĂ©gularitĂ©, de proximitĂ©, de symĂ©trie, etc., qui dĂ©termineront la forme perçue. DâoĂč une loi essentielle (dite de « prĂ©gnance ») : de toutes les formes possibles, la forme qui sâimpose est toujours la « meilleure », câest-Ă -dire la mieux Ă©quilibrĂ©e. De plus, une « bonne forme » est toujours susceptible dâĂȘtre « transposĂ©e » comme une mĂ©lodie dont on change toutes les notes. Mais cette transposition, qui dĂ©montre lâindĂ©pendance du tout par rapport aux parties, sâexplique elle aussi par des lois dâĂ©quilibre : ce sont les mĂȘmes rapports entre les Ă©lĂ©ments nouveaux, qui aboutissent Ă la mĂȘme forme dâensemble que les rapports entre les Ă©lĂ©ments antĂ©rieurs, non pas grĂące Ă un acte de comparaison, mais par une re-formation de lâĂ©quilibre, comme lâeau dâun canal reprend la mĂȘme forme horizontale, mais Ă des niveaux diffĂ©rents, aprĂšs lâouverture de chaque Ă©cluse. La caractĂ©risation de ces « bonnes formes » et lâĂ©tude de ces « transpositions » ont donnĂ© lieu Ă une foule de travaux expĂ©rimentaux dâun intĂ©rĂȘt certain, dans le dĂ©tail desquels il est inutile dâentrer ici.
Ce quâil faut, par contre, noter avec soin, comme essentiel Ă la thĂ©orie, câest que les « lois dâorganisation » sont conçues comme indĂ©pendantes du dĂ©veloppement et par consĂ©quent comme communes Ă tous les niveaux. Cette affirmation va de soi si on la limite Ă lâorganisation fonctionnelle, ou Ă©quilibre « synchronique » des conduites, car la nĂ©cessitĂ© de ce dernier fait loi sur tous les paliers, dâoĂč la continuitĂ© fonctionnelle sur laquelle nous avons insistĂ©. Mais on oppose dâhabitude Ă ce fonctionnement invariant les structures successives, envisagĂ©es du point de vue « dia-chroniques » et qui varient prĂ©cisĂ©ment dâun palier Ă lâautre. Or, le propre de la Gestalt est de rĂ©unir en un tout fonction et structure, sous le nom dâ« organisation », et de considĂ©rer les lois de celle-ci comme invariables. Câest ainsi que les psychologues de la Forme se sont efforcĂ©s, par une accumulation impressionnante de matĂ©riaux, de montrer que les structures perceptives sont les mĂȘmes chez le petit enfant et chez lâadulte, et surtout chez les vertĂ©brĂ©s de toutes catĂ©gories. Seule diffĂ©rerait, entre lâenfant et lâadulte, lâimportance relative de certains facteurs communs dâorganisation, de la proximitĂ©, par exemple, mais lâensemble des facteurs demeurent les mĂȘmes et les structures qui en rĂ©sultent obĂ©issent aux mĂȘmes lois.
En particulier, le fameux problĂšme des constances perceptives a donnĂ© lieu Ă une solution systĂ©matique dont les deux points suivants sont Ă relever. En premier lieu, une constance telle que celle de la grandeur ne constituerait pas la correction dâune sensation initiale dĂ©formante, liĂ©e Ă une image rĂ©tinienne rĂ©duite, parce quâil nâexiste pas de sensation initiale isolĂ©e, et que lâimage rĂ©tinienne nâest quâun anneau non privilĂ©giĂ© dans la chaĂźne, dont le circuit total relie les objets au cerveau par lâintermĂ©diaire des courants nerveux intĂ©ressĂ©s : câest donc immĂ©diatement et directement que lâon assure Ă lâobjet, vu en profondeur, sa grandeur rĂ©elle, en vertu tout simplement des lois dâorganisation rendant cette structure la meilleure de toutes. En second lieu, les constances perceptives ne sâacquerraient donc pas, mais seraient donnĂ©es telles quelles Ă tous les niveaux, chez lâanimal et le nourrisson, comme chez lâadulte. Les exceptions expĂ©rimentales apparentes seraient dues au fait que le « champ perceptif » nâest pas toujours assez structurĂ©, la constance la meilleure ayant Ă©tĂ© trouvĂ©e lorsque lâobjectif fait partie dâune « configuration » dâensemble, comme une suite dâobjets sĂ©riĂ©s.
Si nous en revenons Ă lâintelligence, elle a reçu, de ce point de vue, une interprĂ©tation remarquablement simple et qui serait susceptible, si elle Ă©tait vraie, de rattacher presque directement les structures supĂ©rieures (et notamment les « groupements opĂ©ratoires » que nous avons dĂ©crits) aux « formes » les plus Ă©lĂ©mentaires dâordre sensori-moteur et mĂȘme perceptif. Trois applications de la thĂ©orie de la Forme Ă lâĂ©tude de lâintelligence sont spĂ©cialement Ă noter : celle de Köhler Ă lâintelligence sensori-motrice, celle de Wertheimer Ă la structure du syllogisme et celle de Duncker Ă lâacte dâintelligence en gĂ©nĂ©ral.
Pour Köhler, lâintelligence apparaĂźt lorsque la perception ne se prolonge pas directement en mouvements susceptibles dâassurer la conquĂȘte de lâobjectif. Un chimpanzĂ© dans sa cage cherche Ă atteindre un fruit situĂ© hors de portĂ©e du bras : un intermĂ©diaire est alors nĂ©cessaire, dont lâemploi dĂ©finira la complication propre Ă lâaction intelligente. En quoi consiste cette derniĂšre ? Si un bĂąton est mis Ă la disposition du singe, mais dans une position quelconque, il est vu comme un objet indiffĂ©rent : placĂ© parallĂšlement au bras, il sera brusquement perçu comme un prolongement possible de la main. Jusque-lĂ neutre, le bĂąton recevra ainsi une signification du fait de son incorporation dans la structure dâensemble. Le champ sera donc « restructuré » et ce sont ces restructurations soudaines qui, selon Köhler, caractĂ©risent lâacte dâintelligence : le passage dâune structure moins bonne Ă une structure meilleure est lâessence de la comprĂ©hension, simple continuation par consĂ©quent, mais mĂ©diate ou indirecte, de la perception mĂȘme.
Câest ce principe explicatif que lâon retrouve chez Wertheimer dans son interprĂ©tation « gestaltiste » du syllogisme. La majeure est une « forme », comparable Ă une structure perceptive : « tous les hommes » constituent ainsi un ensemble que lâon se reprĂ©sente centrĂ© Ă lâintĂ©rieur de lâensemble des « mortels ». La mineure procĂšde de mĂȘme : « Socrate » est un individu centrĂ© dans le cercle des « hommes ». LâopĂ©ration qui tirera de ces prĂ©misses la conclusion « donc Socrate est mortel » revient donc simplement Ă restructurer lâensemble, en faisant disparaĂźtre le cercle intermĂ©diaire (les hommes), aprĂšs lâavoir situĂ© avec son contenu dans le grand cercle (les mortels). Le raisonnement est donc une « recentration » : « Socrate » est comme dĂ©centrĂ© de la classe des « hommes » pour se trouver recentrĂ© dans celle des mortels. Le syllogisme relĂšve ainsi sans plus de lâorganisation gĂ©nĂ©rale des structures : il est analogue en cela aux restructurations caractĂ©risant lâintelligence pratique de Köhler, mais procĂšde en pensĂ©e et non plus en action.
Duncker, enfin, Ă©tudie le rapport de ces comprĂ©hensions brusques (Einsicht ou restructuration intelligente) avec lâexpĂ©rience, de maniĂšre Ă porter le coup de grĂące Ă lâempirisme associationniste, que la notion de Gestalt contredit dĂšs le principe. Il analyse Ă cet effet divers problĂšmes dâintelligence et trouve en tous les domaines que lâexpĂ©rience acquise joue un rĂŽle seulement secondaire dans le raisonnement : lâexpĂ©rience ne prĂ©sente jamais de signification pour la pensĂ©e quâen fonction de lâorganisation actuelle. Câest cette derniĂšre, câest-Ă -dire la structure du champ prĂ©sent, qui dĂ©termine les appels possibles aux expĂ©riences passĂ©es, soit quâil les rende inutiles, soit quâil commande une Ă©vocation et une utilisation des souvenirs. Le raisonnement est ainsi « un combat qui forge ses propres armes », et tout sây explique par des lois dâorganisation, indĂ©pendantes de lâhistoire de lâindividu et assurant au total lâunitĂ© fonciĂšre des structures de tout niveau, des « formes » perceptives Ă©lĂ©mentaires Ă celles de la pensĂ©e la plus haute.
Critique de la psychologie de la Forme
On ne saurait quâaccorder Ă la psychologie de la Forme le bien-fondĂ© de ses descriptions : le caractĂšre de « totalité » propre aux structures mentales, tant perceptives quâintelligentes, lâexistence et les lois de la « bonne forme », la rĂ©duction des variations de structure Ă des formes dâĂ©quilibre, etc., sont justifiĂ©s par de si nombreux travaux expĂ©rimentaux que ces notions ont acquis droit de citĂ© dans toute la psychologie contemporaine. En particulier, le mode dâanalyse qui consiste Ă toujours traduire les faits en termes de « champ » total est le seul lĂ©gitime, la rĂ©duction en Ă©lĂ©ments atomistiques altĂ©rant toujours lâunitĂ© du rĂ©el.
Mais il faut bien comprendre que, si les « lois dâorganisation » ne dĂ©rivent pas, par delĂ la psychologie et la biologie, de « formes physiques » absolument gĂ©nĂ©rales (Köhler) 1, alors le langage des totalitĂ©s nâest quâun mode de description, et lâexistence des structures totales requiert une explication qui nâest point incluse dans le fait de la totalitĂ© elle-mĂȘme. Câest ce que nous avons admis pour nos propres « groupements » et il faut lâadmettre aussi pour les « formes » ou structures Ă©lĂ©mentaires.
Or, lâexistence gĂ©nĂ©rale et mĂȘme « physique » des « lois dâorganisation » implique tout au moins â et les thĂ©oriciens de la Forme sont les premiers Ă lâaffirmer â leur invariance au cours du dĂ©veloppement mental. La question prĂ©alable, pour la doctrine orthodoxe de la Forme (nous nous en tiendrons ici Ă cette orthodoxie, mais il faut signaler quâun certain nombre de partisans plus prudents de la Gestalt, tels que Gelb et Goldstein, ont rejetĂ© lâhypothĂšse des « formes physiques »), est donc celle de la permanence, au cours du dĂ©veloppement mental, de certaines formes essentielles dâorganisation : de celle des « constances » perceptives, en particulier.
Seulement, sur le point capital, nous croyons pouvoir soutenir que, dans lâĂ©tat actuel des connaissances, les faits sâopposent Ă une telle affirmation. Sans entrer dans le dĂ©tail, et en restant sur le terrain de la psychologie de lâenfant et de la constance des grandeurs, il faut relever, en effet, les quelques points suivants :
1° H. Frank 2 a cru pouvoir Ă©tablir la constance des grandeurs chez des bĂ©bĂ©s de 11 mois. Or, la technique de ses expĂ©riences a donnĂ© lieu Ă discussion (Beyrl) et, mĂȘme si le fait est en gros exact, 11 mois reprĂ©sentent dĂ©jĂ un dĂ©veloppement considĂ©rable de lâintelligence sensori-motrice. E. Brunswik et Cruikshank ont constatĂ© un dĂ©veloppement progressif de cette constance durant les six premiers mois.
2° Certaines expĂ©riences que nous avons conduites avec Lambercier sur des enfants de 5 Ă 7 ans, et consistant en comparaisons (deux Ă deux) de hauteurs en profondeur, nous ont permis de mettre en lumiĂšre un facteur dont les expĂ©rimentateurs nâavaient pas tenu compte : il existe, Ă tout Ăąge, une « erreur systĂ©matique de lâĂ©talon », telle que lâĂ©lĂ©ment choisi comme Ă©talon est surĂ©valuĂ©, par rapport aux variables quâil mesure, Ă cause mĂȘme de sa fonction dâĂ©talon, et cela dans le cas oĂč il est situĂ© en profondeur aussi bien que dans la situation proche. Cette erreur systĂ©matique du sujet, combinĂ©e avec ses estimations en profondeur, peut donner lieu Ă une constance apparente (et illusoire) : dĂ©falcation faite de lâ« erreur de lâĂ©talon », nos sujets de 5-7 ans ont prĂ©sentĂ© une sous-estimation moyenne apprĂ©ciable, en profondeur, tandis que les adultes aboutissent, en moyenne, Ă une « surconstance » 3.
3° Burzlaff 4, qui a aussi obtenu des variations avec lâĂąge dans les comparaisons deux Ă deux, a cru pouvoir maintenir lâhypothĂšse « gestaltiste » dâune permanence de la constance des grandeurs dans le cas oĂč les Ă©lĂ©ments Ă comparer sont englobĂ©s dans une « configuration » dâensemble, et notamment lorsquâils sont sĂ©riĂ©s. En de minutieuses expĂ©riences, Lambercier a repris, Ă notre demande, ce problĂšme des comparaisons sĂ©riales en profondeur 5 et a pu montrer quâil nâexiste une constance relativement indĂ©pendante de lâĂąge que dans un seul cas (le seul prĂ©cisĂ©ment envisagĂ© par Burzlaff) : celui oĂč lâĂ©talon est Ă©gal au terme mĂ©dian des Ă©lĂ©ments Ă comparer. Par contre, dĂšs que lâon choisit un Ă©talon sensiblement plus grand ou plus petit que le mĂ©dian, on observe des altĂ©rations systĂ©matiques en profondeur. Il est clair, dĂšs lors, que la constance du mĂ©dian relĂšve dâautres causes que la constance en profondeur : câest sa position privilĂ©giĂ©e de mĂ©dian qui assure son invariance (il est dĂ©valuĂ© par tous les termes supĂ©rieurs Ă lui et revalorisĂ© symĂ©triquement par tous les termes infĂ©rieurs, dâoĂč sa stabilitĂ©). Les mesures faites sur les autres termes montrent, ici encore, que la constance spĂ©cifique en profondeur nâexiste pas chez lâenfant, tandis que lâon observe un accroissement notable, avec lâĂąge, des rĂ©gulations tendant Ă cette constance.
4° On sait que Beyrl 6, analysant la constance des grandeurs chez les Ă©coliers, a trouvĂ©, de son cĂŽtĂ©, un accroissement moyen des cas de constance jusque vers 10 ans, palier Ă partir duquel lâenfant rĂ©agit enfin Ă la maniĂšre de lâadulte (une Ă©volution parallĂšle a Ă©tĂ© trouvĂ©e par E. Brunswik en ce qui concerne les constances de la forme et de la couleur).
Lâexistence dâune Ă©volution, avec lâĂąge, des mĂ©canismes aboutissant aux constances perceptives (et nous verrons plus loin bien dâautres transformations gĂ©nĂ©tiques de la perception) conduit assurĂ©ment Ă une rĂ©vision des explications de la thĂ©orie de la Forme. Tout dâabord, sâil y a Ă©volution rĂ©elle des structures perceptives, on ne saurait plus Ă©carter, ni le problĂšme de leur formation, ni le rĂŽle possible de lâexpĂ©rience au cours de leur genĂšse. Sur ce dernier point, E. Brunswik a mis en Ă©vidence la frĂ©quence de « formes (Gestalt) empiriques » Ă cĂŽtĂ© des « formes gĂ©omĂ©triques ». Câest ainsi quâune figure intermĂ©diaire entre lâimage dâune main ouverte et un schĂ©ma gĂ©omĂ©trique Ă cinq branches exactement symĂ©trique a donnĂ©, en vision tachistoscopique chez lâadulte, 50 % en faveur de la main (forme empirique) et 50 %en faveur de la « bonne forme » gĂ©omĂ©trique.
Quant Ă la genĂšse des « formes », qui soulĂšve donc une question essentielle dĂšs le moment que lâon rejette lâhypothĂšse des « formes physiques » permanentes, il convient de remarquer au prĂ©alable lâillĂ©gitimitĂ© du dilemme : ou « totalitĂ©s » ou atomisme des sensations isolĂ©es. Il y a en rĂ©alitĂ© trois termes possibles : ou bien une perception est une synthĂšse dâĂ©lĂ©ments, ou bien elle constitue une totalitĂ© dâun seul tenant, ou bien elle est un systĂšme de rapports (chaque rapport Ă©tant alors lui-mĂȘme une totalitĂ©, mais la totalitĂ© dâensemble devenant analysable sans en revenir pour autant Ă lâatomisme). Cela dit, rien nâempĂȘche de concevoir les structures totales comme le produit dâune construction progressive, procĂ©dant non pas par « synthĂšses », mais par diffĂ©renciations accommodatrices et assimilations combinĂ©es, ni de mettre cette construction en rapport avec une intelligence douĂ©e dâactivitĂ© rĂ©elle par opposition au jeu des structures préétablies.
En ce qui concerne la perception, le point crucial est celui de la « transposition ». Faut-il, avec la thĂ©orie de la Forme, interprĂ©ter les transpositions (dâune mĂ©lodie dâun ton dans un autre ou dâune forme visuelle par agrandissement) comme de simples rĂ©apparitions dâune mĂȘme forme dâĂ©quilibre entre Ă©lĂ©ments nouveaux dont les rapports se sont conservĂ©s (cf. les paliers horizontaux dâun systĂšme dâĂ©cluses), ou faut-il y voir le produit dâune activitĂ© assimilatrice qui intĂšgre des Ă©lĂ©ments comparables dans un mĂȘme schĂšme ? Lâaccroissement mĂȘme de la facilitĂ© de transposer, en fonction de lâĂąge (voir la fin de ce chap. III), nous paraĂźt imposer cette seconde solution. Bien plus, Ă la transposition ordinairement envisagĂ©e, qui est externe par rapport aux figures, il convient sans doute dâadjoindre les transpositions internes entre Ă©lĂ©ments dâune mĂȘme figure, qui expliquent le rĂŽle des facteurs de rĂ©gularitĂ©, dâĂ©galitĂ©s, de symĂ©trie, etc., inhĂ©rents aux « bonnes formes ».
Or, ces deux interprĂ©tations possibles de la transposition comportent des significations bien diffĂ©rentes en ce qui concerne les rapports entre la perception et lâintelligence et surtout la nature de cette derniĂšre.
En cherchant Ă rĂ©duire les mĂ©canismes de lâintelligence Ă ceux qui caractĂ©risent les structures perceptives, elles-mĂȘmes rĂ©ductibles Ă des « formes physiques », la thĂ©orie de la Forme en revient au fond, quoique par des voies beaucoup plus raffinĂ©es, Ă lâempirisme classique. La seule diffĂ©rence (et, si considĂ©rable quâelle soit, elle pĂšse peu auprĂšs dâune telle rĂ©duction) est que la doctrine nouvelle remplace les « associations » par des « totalitĂ©s » structurĂ©es. Mais, dans les deux cas, lâactivitĂ© opĂ©ratoire est dissoute dans le sensible, au profit de la passivitĂ© des mĂ©canismes automatiques.
Or, on ne saurait trop insister sur le fait que, si les structures opĂ©ratoires sont reliĂ©es par une sĂ©rie continue dâintermĂ©diaires aux structures perceptives (et nous lâaccordons sans difficultĂ©), il y a cependant une inversion fondamentale de sens entre la rigiditĂ© dâune « forme » perçue et la mobilitĂ© rĂ©versible des opĂ©rations. La comparaison que tente Wertheimer entre le syllogisme et les « formes » statiques de la perception risque ainsi de demeurer insuffisante. Lâessentiel, dans le mĂ©canisme dâun groupement (dont on tire des syllogismes), nâest pas la structure revĂȘtue par les prĂ©misses ou celle qui caractĂ©rise les conclusions, mais bien le processus de composition permettant de passer des unes aux autres. Or, ce processus prolonge sans doute les restructurations et recentrations perceptives (telles que celles qui permettent de voir alternativement en creux ou en bosse un dessin « équivoque »). Mais il est bien davantage encore, puisquâil est constituĂ© par lâensemble des opĂ©rations mobiles et rĂ©versibles dâemboĂźtement et de dĂ©boĂźtement (A + Aâ = B ; A = B â Aâ ; Aâ = B â A ; B â A â Aâ = 0, etc.). Ce ne sont donc plus les formes statiques qui comptent dans lâintelligence, ni le simple passage Ă sens unique dâun Ă©tat Ă un autre (ou encore lâoscillation entre les deux), câest la mobilitĂ© et la rĂ©versibilitĂ© gĂ©nĂ©rale des opĂ©rations qui engendrent les structures. Il sâensuit que les structures en jeu diffĂšrent elles-mĂȘmes dans les deux cas : une structure perceptive est caractĂ©risĂ©e, comme la thĂ©orie de la Forme y a insistĂ© elle-mĂȘme, par son irrĂ©ductibilitĂ© Ă la composition additive : elle est donc irrĂ©versible et non associative. Il y a donc beaucoup plus quâune « recentration » (Umzentrierung) dans un systĂšme de raisonnements : il y a une dĂ©centration gĂ©nĂ©rale, qui suppose une sorte de dissolution ou de dĂ©gel des formes perceptives statiques au profit de la mobilitĂ© opĂ©ratoire, et, par consĂ©quent, il y a la possibilitĂ© dâune construction indĂ©finie de structures nouvelles, perceptibles ou dĂ©passant les limites de toute perception rĂ©elle.
Quant Ă lâintelligence sensori-motrice dĂ©crite par Köhler, il est clair que les structures perceptives y jouent un rĂŽle beaucoup plus grand. Mais, par le fait mĂȘme que la thĂ©orie de la Forme sâest obligĂ©e Ă les considĂ©rer comme Ă©mergeant directement des situations comme telles, sans genĂšse historique, Köhler sâest vu contraint de retrancher du domaine de lâintelligence, dâune part, le tĂątonnement qui prĂ©cĂšde la dĂ©couverte des solutions, et, dâautre part, les corrections et contrĂŽles qui la suivent. LâĂ©tude des deux premiĂšres annĂ©es de lâenfant nous a conduit Ă cet Ă©gard Ă une vision diffĂ©rente des choses : il y a certes aussi des structures dâensemble ou « formes » dans lâintelligence sensori-motrice du bĂ©bĂ©, mais loin de demeurer statiques et sans histoire, elles constituent des « schĂšmes » qui procĂšdent les uns des autres par diffĂ©renciations et intĂ©grations successives, et qui doivent ainsi ĂȘtre accommodĂ©s sans cesse aux situations, par tĂątonnement et corrections, en mĂȘme temps quâils se les assimilent. La conduite du bĂąton est ainsi prĂ©parĂ©e par une sĂ©rie de schĂšmes antĂ©rieurs tels que celui dâattirer Ă soi lâobjectif par lâintermĂ©diaire de ses prolongements (ficelle ou supports) ou celui de frapper un objet contre un autre.
Il est alors nĂ©cessaire de faire Ă la thĂšse de Duncker les rĂ©serves suivantes. Sans doute un acte dâintelligence nâest-il dĂ©terminĂ© par lâexpĂ©rience antĂ©rieure que dans la mesure oĂč il y recourt. Mais cette mise en relation suppose des schĂšmes dâassimilation, eux-mĂȘmes issus des schĂšmes antĂ©rieurs dont ils dĂ©rivent par diffĂ©renciation et coordination. Les schĂšmes ont donc une histoire : il y a mutuelle rĂ©action entre lâexpĂ©rience antĂ©rieure et lâacte prĂ©sent dâintelligence, et non pas action Ă sens unique du passĂ© sur le prĂ©sent, comme le voulait lâempirisme, ni appel Ă sens unique du prĂ©sent au passĂ©, comme le veut Duncker. Il est mĂȘme possible de prĂ©ciser ces rapports entre le prĂ©sent et le passĂ©, en disant que lâĂ©quilibre est atteint lorsque tous les schĂšmes antĂ©rieurs sont emboĂźtĂ©s dans les actuels et que lâintelligence peut alors indiffĂ©remment reconstruire les anciens au moyen des prĂ©sents et rĂ©ciproquement.
Au total, on voit donc que, exacte en sa description des formes dâĂ©quilibre ou totalitĂ©s bien structurĂ©es, la thĂ©orie de la Forme nĂ©glige cependant, tant dans le domaine perceptif que dans celui de lâintelligence, la rĂ©alitĂ© du dĂ©veloppement gĂ©nĂ©tique et la construction effective qui la caractĂ©rise.
Les diffĂ©rences entre la perception et lâintelligence
La thĂ©orie de la Forme a renouvelĂ© le problĂšme des rapports entre lâintelligence et la perception, en montrant la continuitĂ© qui relie les structures caractĂ©ristiques de ces deux domaines. Il nâen reste pas moins que, pour rĂ©soudre le problĂšme en respectant la complexitĂ© des faits gĂ©nĂ©tiques, il faut faire lâinventaire des diffĂ©rences elles-mĂȘmes avant dâen revenir aux analogies conduisant Ă des explications possibles.
Une structure perceptive est un systĂšme de rapports interdĂ©pendants. Quâil sâagisse de formes gĂ©omĂ©triques, de poids, de couleurs ou de sons, on peut toujours traduire les totalitĂ©s en rapports, sans dĂ©truire lâunitĂ© du tout comme tel. Il suffit alors, pour dĂ©gager les diffĂ©rences autant que les ressemblances entre les structures perceptives et opĂ©ratoires, dâexprimer ces rapports dans le langage du « groupement » Ă la maniĂšre dont les physiciens, formulant en termes rĂ©versibles les phĂ©nomĂšnes thermodynamiques, constatent quâils sont intraduisibles en un tel langage, parce quâirrĂ©versibles, la non-correspondance des symbolismes soulignant ainsi dâautant mieux les diffĂ©rences en jeu. Ă cet Ă©gard il suffit de reprendre les diverses illusions gĂ©omĂ©triques connues, en faisant varier les facteurs en prĂ©sence, ou les faits relevant de la loi de Weber, etc., et de formuler en termes de groupement tous les rapports, ainsi que leurs transformations en fonction des modifications extĂ©rieures.
Or, les rĂ©sultats ainsi obtenus se sont montrĂ©s fort nets : aucune des cinq conditions du « groupement » ne se trouve rĂ©alisĂ©e au niveau des structures perceptives, et, lĂ oĂč elles paraissent le plus prĂšs de lâĂȘtre, comme sur le terrain des « constances » annonçant la conservation opĂ©ratoire, lâopĂ©ration est remplacĂ©e par de simples rĂ©gulations, non entiĂšrement rĂ©versibles (et par consĂ©quent Ă mi-chemin de lâirrĂ©versibilitĂ© spontanĂ©e et du rĂ©glage opĂ©ratoire lui-mĂȘme).
Prenons comme premier exemple une forme simplifiĂ©e de lâillusion de DelbĆuf 7 : un cercle A2 de 12 mm de rayon inscrit dans un cercle B de 15 mm paraĂźt plus grand quâun cercle isolé A2 Ă©gal Ă Â A1. Faisons varier le cercle extĂ©rieur B en lui donnant successivement de 15 Ă 13 mm de rayon, et de 15 Ă Â 40 ou 80 mm : lâillusion diminue de 15 Ă 13 mm ; elle diminue aussi de 15 Ă 36 mm, pour devenir nulle vers 36 mm (câest-Ă -dire quand le diamĂštre de A1 Ă©gale la largeur de la zone comprise entre B et A1) et nĂ©gative au-delĂ (sous-estimation du cercle intĂ©rieur A1). Or :
1° Ă traduire en langage opĂ©ratoire les rapports en jeu dans ces transformations perceptives, il est dâabord Ă©vident que leur composition ne saurait ĂȘtre additive, faute de conservation des Ă©lĂ©ments du systĂšme. Câest dâailleurs lĂ la dĂ©couverte essentielle de la thĂ©orie de la forme et ce qui caractĂ©rise, selon elle, la notion de « totalité » perceptive. Si nous appelons Aâ la zone intercalaire marquant la diffĂ©rence entre les cercles A1 et B, on ne saurait donc Ă©crire A1 + Aâ = B, puisque A1 est dĂ©formĂ© par son insertion en B, que B est dĂ©formĂ© par le fait dâentourer A1 et que la zone Aâ est plus ou moins dilatĂ©e ou comprimĂ©e selon les rapports entre A1 et B. On peut prouver cette non-conservation de la totalitĂ© de la maniĂšre suivante. Si, en partant dâune certaine valeur de A1, de Aâ et de B, on Ă©largit (objectivement) A1, en rĂ©trĂ©cissant donc Aâ, mais en laissant B constant, il se peut que le tout B soit vu plus petit quâauparavant : il se sera donc perdu quelque chose au cours de la transformation ; ou au contraire il sera vu plus grand et il interviendra quelque chose en trop. Il sâagit alors de trouver un moyen de formuler ces « transformations non compensĂ©es ».
2° Traduisons Ă cet effet les transformations en termes de composition de rapports, et nous constaterons la nature irrĂ©versible de cette composition, cette irrĂ©versibilitĂ© exprimant sous une autre forme lâabsence de composition additive. Appelons r lâaugmentation de ressemblance (dimensionnelle) entre A1 et B et d lâaugmentation de diffĂ©rence (dimensionnelle) entre les mĂȘmes termes. Ces deux rapports devraient ĂȘtre et demeurer lâinverse lâun de lâautre, soit +r = âd et +d = âr (le signe â indiquant la diminution de ressemblance ou de diffĂ©rence). Or, si nous partons de lâillusion nulle (A1 = 12 mm et B = 36 mm), nous constatons quâen augmentant les ressemblances objectives (= en resserrant les cercles), le sujet les perçoit encore renforcĂ©es : par consĂ©quent la perception a trop augmentĂ© les ressemblances au cours de leur accroissement objectif et pas assez maintenu les diffĂ©rences au cours de leur diminution objective. De mĂȘme, en augmentant les diffĂ©rences objectives (en desserrant les cercles), cette augmentation est aussi exagĂ©rĂ©e. Il intervient donc un dĂ©faut de compensation au cours des transformations. Nous conviendrons alors dâĂ©crire ces derniĂšres sous la forme suivante, destinĂ©e Ă marquer leur caractĂšre incomposable, du point de vue logique :
r > âd ou d > âr.
En effet, si, en chaque figure prise isolĂ©ment, les rapports de ressemblances y sont naturellement toujours lâinverse des rapports de diffĂ©rences, le passage dâune figure Ă lâautre ne maintient pas constante la somme des ressemblances et des diffĂ©rences, puisque les totalitĂ©s ne se conservent pas (voir sous 1°). Câest en ce sens que lâon peut lĂ©gitimement considĂ©rer les accroissements de ressemblance comme lâemportant sur les diminutions de diffĂ©rence ou lâinverse.
Il est en ce cas possible dâexprimer la mĂȘme idĂ©e de façon plus concise en disant simplement que la transformation des rapports est irrĂ©versible, parce que sâaccompagnant dâune « transformation non compensĂ©e » P telle que :
r = âd + Prd
ou
d = âr + Prd.
3° Bien plus, aucune composition de rapports perceptifs nâest indĂ©pendante du chemin parcouru (associativitĂ©), mais chaque rapport perçu dĂ©pend de ceux qui lâont immĂ©diatement prĂ©cĂ©dĂ©. Câest ainsi que la perception dâun mĂȘme cercle A donnera des rĂ©sultats sensiblement diffĂ©rents selon quâil est comparĂ© Ă des cercles de rĂ©fĂ©rence sĂ©riĂ©s en ordre ascendant ou descendant. La mesure la plus objective est, en ce cas, dâordre concentrique, câest-Ă -dire procĂ©dant par Ă©lĂ©ments tantĂŽt plus grands tantĂŽt plus petits que A, de maniĂšre Ă compenser les unes par les autres les dĂ©formations dues aux comparaisons antĂ©rieures.
4° et 5° Il est donc Ă©vident quâun mĂȘme Ă©lĂ©ment ne demeure pas identique Ă lui-mĂȘme, selon quâil est comparĂ© Ă dâautres diffĂ©rents de lui ou de mĂȘmes dimensions : sa valeur variera sans cesse en fonction des relations donnĂ©es, actuelles comme antĂ©rieures.
Il y a donc impossibilitĂ© Ă rĂ©duire un systĂšme perceptif Ă un « groupement », sauf Ă ramener les inĂ©galitĂ©s Ă des Ă©galitĂ©s par lâintroduction de « transformations non compensĂ©es » P qui constituent la mesure des dĂ©formations (illusions) et attestent la non-additivitĂ© ou non-transitivitĂ© des rapports perceptifs, leur irrĂ©versibilitĂ©, leur non-associativitĂ© et leur non-identitĂ©.
Cette analyse (qui nous apprend par ailleurs ce que serait la pensĂ©e si ses opĂ©rations nâĂ©taient pas « groupĂ©es » !) montre que la forme dâĂ©quilibre inhĂ©rent aux structures perceptives est bien diffĂ©rente de celle des structures opĂ©ratoires. En ces derniĂšres, lâĂ©quilibre est Ă la fois mobile et permanent, les transformations intĂ©rieures au systĂšme ne modifiant pas celui-ci, parce quâelles sont toujours exactement compensĂ©es, grĂące aux opĂ©rations inverses rĂ©elles ou virtuelles (rĂ©versibilitĂ©). Dans le cas des perceptions, au contraire, chaque modification de la valeur de lâun des rapports en jeu entraĂźne une transformation de lâensemble, jusquâĂ ce que se constitue un nouvel Ă©quilibre, distinct de celui qui caractĂ©risait lâĂ©tat antĂ©rieur : il y a donc « dĂ©placement dâĂ©quilibre » (comme on dit en physique, dans lâĂ©tude des systĂšmes irrĂ©versibles comme les systĂšmes thermodynamiques) et non plus Ă©quilibre permanent. Câest le cas, par exemple, pour chaque nouvelle valeur du cercle extĂ©rieur B, dans lâillusion dĂ©crite Ă lâinstant : lâillusion augmente alors, ou diminue, mais ne conserve pas sa valeur initiale.
Bien plus, ces « dĂ©placements dâĂ©quilibre » obĂ©issent Ă des lois de maxima : un rapport donnĂ© nâengendre une illusion, donc ne produit une transformation non compensĂ©e P, que jusquâĂ une certaine valeur, eu Ă©gard Ă celle des autres rapports. PassĂ©e cette valeur, lâillusion diminue, parce que la dĂ©formation est alors en partie compensĂ©e sous lâeffet des nouveaux rapports de lâensemble : les dĂ©placements dâĂ©quilibre donnent donc lieu Ă des rĂ©gulations, ou compensations partielles, que lâon peut dĂ©finir par le changement de signe de la quantité P (par exemple quand les deux cercles concentriques sont trop rapprochĂ©s ou trop Ă©loignĂ©s, lâillusion de DelbĆuf diminue). Or, ces rĂ©gulations, dont lâeffet est donc de limiter ou de « modĂ©rer » (comme on dit en physique) les dĂ©placements dâĂ©quilibre, sont comparables Ă certains Ă©gards aux opĂ©rations de lâintelligence. Si le systĂšme Ă©tait dâordre opĂ©ratoire, toute augmentation de lâune des valeurs correspondrait Ă la diminution dâune autre, et rĂ©ciproquement (il y aurait donc rĂ©versibilitĂ©, câest-Ă -dire que lâon aurait P = 0) ; si, dâautre part, il y avait dĂ©formation sans frein lors de chaque modification extĂ©rieure, le systĂšme nâexisterait plus comme tel : lâexistence des rĂ©gulations manifeste ainsi celle dâune structure intermĂ©diaire entre lâirrĂ©versibilitĂ© complĂšte et la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire.
Mais comment expliquer cette opposition relative (doublĂ©e dâune parentĂ© relative) entre les mĂ©canismes perceptifs et intelligents ? Les rapports dont est composĂ©e une structure dâensemble, telle que celle dâune perception visuelle, exprimant les lois dâun espace subjectif, ou espace perceptif, que lâon peut analyser et comparer Ă lâespace gĂ©omĂ©trique, ou espace opĂ©ratoire. Les illusions (ou transformations non compensĂ©es du systĂšme des rapports) peuvent ĂȘtre alors conçues comme des dĂ©formations de cet espace, dans le sens de la dilatation ou de la contraction 8.
Or, de ce point de vue, un fait capital domine toutes les relations entre la perception et lâintelligence. Lorsque lâintelligence compare deux termes lâun Ă lâautre, comme dans la mesure de lâun au moyen de lâautre, ni le comparant ni le comparĂ© (autrement dit ni le mĂštre ni le mesurĂ©) ne sont dĂ©formĂ©s par la comparaison mĂȘme. Au contraire, dans le cas de la comparaison perceptive, et notamment lorsquâun Ă©lĂ©ment sert dâĂ©talon fixe dans lâĂ©valuation dâĂ©lĂ©ments variables, il se produit une dĂ©formation systĂ©matique que nous avons appelĂ©e avec Lambercier lâ« erreur de lâĂ©talon » : lâĂ©lĂ©ment auquel sâattache davantage le regard (câest-Ă -dire en gĂ©nĂ©ral lâĂ©talon lui-mĂȘme, lorsque la variable est Ă©loignĂ©e de lui, mais parfois aussi la variable, lorsque lâĂ©talon est proche dâelle et dĂ©jĂ connu) est systĂ©matiquement surĂ©valuĂ©, et cela dans les comparaisons effectuĂ©es sur le plan fronto-parallĂšle aussi bien quâen profondeur 9.
De tels faits ne constituent que des cas particuliers dâun processus trĂšs gĂ©nĂ©ral. Si lâĂ©talon est surĂ©valuĂ© (ou, en certains cas, la variable), câest simplement parce que lâĂ©lĂ©ment le plus longtemps regardĂ© (ou le plus souvent, le plus intensĂ©ment, etc.) est par cela mĂȘme agrandi, comme si lâobjet ou la rĂ©gion sur lesquels se porte le regard donnaient lieu Ă une dilatation de lâespace perceptif. Il suffit, Ă cet Ă©gard, de regarder alternativement deux Ă©lĂ©ments Ă©gaux pour voir que lâon renforce chaque fois les dimensions de celui que lâon fixe, quitte Ă ce que ces dĂ©formations successives se compensent au total. Lâespace perceptif nâest donc pas homogĂšne, mais il est Ă chaque instant centrĂ©, et la zone de centration correspond Ă une dilatation spatiale, tandis que la pĂ©riphĂ©rie de cette zone centrale est dâautant plus contractĂ©e quâon sâĂ©loigne du centre. Ce rĂŽle de la centration et lâerreur de lâĂ©talon se retrouvent dans le domaine du toucher.
Mais, si la « centration » est ainsi cause de dĂ©formations, plusieurs centrations distinctes corrigent les effets de chacune. La « dĂ©centration », ou coordination de centrations diffĂ©rentes, est par consĂ©quent facteur de correction. On voit alors dâemblĂ©e le principe dâune explication possible des dĂ©formations irrĂ©versibles et des rĂ©gulations dont nous parlions Ă lâinstant. Les illusions de la perception visuelle peuvent sâexpliquer par le mĂ©canisme des centrations lorsque les Ă©lĂ©ments de la figure sont (relativement) trop proches les uns des autres pour quâil y ait dĂ©centration (illusions de DelbĆuf, Oppel, Kundt, etc.). Inversement, il y a rĂ©gulation dans la mesure oĂč il y a dĂ©centration, automatique ou par comparaisons actives.
Or, on aperçoit maintenant le rapport entre ces processus et ceux qui caractĂ©risent lâintelligence. Ce nâest pas seulement dans le domaine perceptif que lâerreur (relative) tient Ă la centration et lâobjectivitĂ© (relative) Ă la dĂ©centration. Toute lâĂ©volution de la pensĂ©e de lâenfant, dont les formes intuitives initiales sont prĂ©cisĂ©ment voisines des structures perceptives, est caractĂ©risĂ©e par le passage dâun Ă©gocentrisme gĂ©nĂ©ral (dont nous reparlerons au chapitre V) Ă la dĂ©centration intellectuelle, donc par un processus comparable Ă celui dont nous constatons ici les effets. Mais la question est pour lâinstant de saisir les diffĂ©rences entre la perception et lâintelligence achevĂ©e, et, Ă cet Ă©gard, les faits qui prĂ©cĂšdent permettent de serrer de plus prĂšs la principale de ces oppositions : celle de ce que lâon pourrait appeler la « relativitĂ© perceptive » avec la relativitĂ© intellectuelle.
En effet, si les centrations se traduisent par des dĂ©formations dont nous avons vu comment on peut les formuler en rĂ©fĂ©rence (et par contraste) avec le groupement, le problĂšme est en outre de les mesurer lorsque cela est possible, et dâinterprĂ©ter cette quantification. Or, la chose est aisĂ©e dans le cas oĂč deux Ă©lĂ©ments homogĂšnes sont comparĂ©s entre eux, telles que deux lignes droites qui se prolongent lâune lâautre. On peut Ă©tablir alors une loi des « centrations relatives », indĂ©pendante de la valeur absolue des effets de la centration, et exprimant les dĂ©formations relatives sous la forme dâune simple valeur probable, câest-Ă -dire par le rapport des centrations rĂ©elles au nombre des centrations possibles.
On sait, en effet, quâune ligne A, comparĂ©e Ă une autre ligne Aâ, est dĂ©valorisĂ©e par cette derniĂšre si celle-ci est plus grande que la premiĂšre (A < Aâ) et surĂ©valuĂ©e dans le cas inverse (A > Aâ). Le principe du calcul est alors de considĂ©rer, dans chacun de ces deux cas, les centrations successives sur A et sur Aâ comme dilatant alternativement ces lignes proportionnellement Ă leurs longueurs : la diffĂ©rence de ces dĂ©formations, exprimĂ©e en grandeurs relatives de A et de Aâ, donne ainsi la surĂ©valuation ou la dĂ©valuation brute de A, lesquelles sont ensuite Ă diviser par la longueur totale des lignes contiguĂ«s A + Aâ, puisque la dĂ©centration est proportionnelle Ă la grandeur de la figure dâensemble. On obtient donc
((A â Aâ)Aâ/A) / (A + Aâ) si A > A
et
((Aâ â A)A/Aâ) / (A + Aâ) si A < Aâ
En outre, si la mesure est faite sur A, il faut multiplier ces relations par A2/(A + Aâ), câest-Ă -dire par le carrĂ© du rapport entre la partie mesurĂ©e et le tout.
La courbe thĂ©orique obtenue de la sorte correspond bien aux mesures empiriques des dĂ©formations, et, de plus, rejoint assez exactement les mesures de lâillusion de DelbĆuf 10 (si A est insĂ©rĂ© entre deux Aâ et quâon double alors cette valeur Aâ dans la formule).
Cette loi des centrations relatives, exprimĂ©e en langage qualitatif, signifie simplement que toute diffĂ©rence objective est accentuĂ©e subjectivement par la perception, mĂȘme dans le cas oĂč les Ă©lĂ©ments comparĂ©s sont Ă©galement centrĂ©s par le regard. Autrement dit, tout contraste est exagĂ©rĂ© par la perception, ce qui indique dâemblĂ©e lâintervention dâune relativitĂ© particuliĂšre Ă cette derniĂšre et distincte de celle de lâintelligence. Ceci nous conduit Ă la loi de Weber, dont la discussion est particuliĂšrement instructive Ă cet Ă©gard. Prise au sens strict, la loi de Weber exprime, comme on le sait, que la grandeur des « seuils diffĂ©rentiels » (plus petites diffĂ©rences perçues) est proportionnelle Ă celle des Ă©lĂ©ments comparĂ©s : si un sujet distingue par exemple 10 et 11 mm, mais non pas 10 et 10,5 mm, il ne distinguera aussi que 10 et 11 cm et non pas 10 et 10,5 cm.
Supposons ainsi que les lignes prĂ©cĂ©dentes A et Aâ soient maintenant de valeurs trĂšs proches ou Ă©gales. Si elles sont Ă©gales, la centration sur A dilate A et dĂ©valorise Aâ, puis la centration sur Aâ dilate Aâ et dĂ©valorise A selon les mĂȘmes proportions : dâoĂč lâannulation des dĂ©formations. Par contre, si elles sont lĂ©gĂšrement inĂ©gales, mais que leur inĂ©galitĂ© reste infĂ©rieure aux dĂ©formations dues Ă la centration, la centration sur A donne la perception A > Aâ et la centration sur Aâ la vision Aâ > A. Il y a en ce cas contradiction entre les estimations (contrairement au cas gĂ©nĂ©ral oĂč une inĂ©galitĂ©, commune aux deux points de vue, apparaĂźt simplement plus ou moins forte selon que lâon fixe A ou Aâ). Cette contradiction se traduit alors par une sorte de balancement (comparable Ă la rĂ©sonance en physique) qui ne saurait aboutir Ă lâĂ©quilibre perceptif que par lâĂ©galisation A = Aâ. Mais cette Ă©galisation demeure subjective, et est donc illusoire : elle revient Ă dire que deux valeurs presque Ă©gales sont confondues par la perception. Or cette indiffĂ©renciation est prĂ©cisĂ©ment ce qui caractĂ©rise lâexistence des « seuils diffĂ©rentiels »et, comme elle est proportionnelle, en vertu de la loi des centrations relatives, aux longueurs de A et de Aâ, on retrouve ainsi la loi de Weber.
La loi de Weber, appliquĂ©e aux seuils diffĂ©rentiels, sâexplique donc par celle des centrations relatives. Bien plus, comme elle sâĂ©tend Ă©galement aux diffĂ©rences quelconques (soit que les ressemblances priment les diffĂ©rences, comme Ă lâintĂ©rieur du seuil, soit lâinverse comme dans le cas discutĂ© plus haut), on peut lâenvisager dans tous les cas comme exprimant simplement le facteur de proportionnalitĂ© inhĂ©rent aux rapports de centrations relatives (et pour le toucher et le poids, etc., comme pour la vision).
Nous voici donc en mesure dâĂ©noncer plus clairement lâopposition, sans doute essentielle, qui sĂ©pare lâintelligence de la perception. On traduit souvent la loi de Weber en disant que toute perception est « relative ». On ne saisit pas de diffĂ©rences absolues, puisque 1 gr. ajoutĂ© Ă 10 gr. peut ĂȘtre perçu, tandis quâil ne lâest plus ajoutĂ© Ă 100 gr. Dâautre part, lorsque les Ă©lĂ©ments diffĂšrent notablement, les contrastes sont alors accentuĂ©s, comme le montrent les cas ordinaires de centrations relatives, et ce renforcement est Ă nouveau relatif aux grandeurs en jeu (une chambre paraĂźt ainsi chaude ou froide selon que lâon vient dâun endroit Ă tempĂ©rature plus basse ou plus Ă©levĂ©e). Quâil sâagisse de ressemblances illusoires (seuil dâĂ©galitĂ©) ou de diffĂ©rences illusoires (contrastes), tout est donc perceptivement « relatif ». Mais nâen est-il pas de mĂȘme dans lâintelligence aussi ? Une classe nâest-elle pas relative Ă une classification, et une relation, Ă lâensemble des autres ? En rĂ©alitĂ©, le mot relatif prĂ©sente un sens bien diffĂ©rent dans les deux cas.
La relativitĂ© perceptive est une relativitĂ© dĂ©formante, dans le sens oĂč le langage courant dit « tout est relatif », pour nier la possibilitĂ© de lâobjectivité : le rapport perceptif altĂšre les Ă©lĂ©ments quâil relie, et nous comprenons maintenant pourquoi. Au contraire, la relativitĂ© de lâintelligence est la condition mĂȘme de lâobjectivité : ainsi la relativitĂ© de lâespace et du temps est la condition de leur propre mesure. Tout se passe donc comme si la perception, obligĂ©e de procĂ©der pas Ă pas, par contact, immĂ©diat, mais partiel avec son objet, le dĂ©formait par lâacte mĂȘme de le centrer, quitte Ă attĂ©nuer ces dĂ©formations par des dĂ©centrations Ă©galement partielles, tandis que lâintelligence, embrassant en un seul tout un nombre bien plus grand de rĂ©alitĂ©s, selon des trajets mobiles et souples, atteint lâobjectivitĂ© par une dĂ©centration beaucoup plus large.
Or, ces deux relativitĂ©s, lâune dĂ©formante et lâautre objective, sont sans doute lâexpression, Ă la fois dâune opposition profonde entre les actes dâintelligence et les perceptions, et dâune continuitĂ© supposant par ailleurs lâexistence de mĂ©canismes communs. Pourquoi, en effet, si la perception comme lâintelligence consistent Ă structurer et Ă mettre en rapports, ces rapports sont-ils dĂ©formants dans un cas et non pas dans lâautre ? Ne serait-ce pas que les premiers sont, non seulement incomplets, mais insuffisamment coordonnĂąmes, tandis que les seconds reposeraient sur une coordination indĂ©finiment gĂ©nĂ©ralisable ? Et si le « groupement » est le principe de cette coordination, et que sa composition rĂ©versible prolonge les rĂ©gulations et dĂ©centrations perceptives, ne faut-il pas admettre alors que les centrations sont dĂ©formantes parce que trop peu nombreuses, en partie fortuites et rĂ©sultant ainsi dâune sorte de tirage au sort parmi lâensemble de celles qui seraient nĂ©cessaires pour assurer la dĂ©centration entiĂšre et lâobjectivité ?
Nous sommes donc conduits Ă nous demander si la diffĂ©rence essentielle entre lâintelligence et la perception ne tiendrait pas au fait que celle-ci est un processus dâordre statistique, liĂ© Ă une certaine Ă©chelle, tandis que les processus dâordre intellectuel dĂ©termineraient les rapports dâensemble liĂ©s Ă une Ă©chelle supĂ©rieure. La perception serait Ă lâintelligence ce quâest en physique le domaine de lâirrĂ©versible (câest-Ă -dire prĂ©cisĂ©ment du hasard) et des dĂ©placements dâĂ©quilibre, par rapport Ă celui de la mĂ©canique proprement dite.
Or, la structure probabiliste des lois perceptives dont nous venons de parler tombe prĂ©cisĂ©ment sous le sens, et explique le caractĂšre irrĂ©versible des processus de la perception, par opposition aux compositions opĂ©ratoires, Ă la fois bien dĂ©terminĂ©es et rĂ©versibles. Pourquoi, en effet, la sensation apparaĂźt-elle comme le logarithme de lâexcitation (ce quâexprime sans plus la proportionnalitĂ© Ă©noncĂ©e par la loi de Weber) ? On sait que la loi de Weber ne sâapplique pas seulement aux faits de perception ou aux faits dâexcitation physiologique, mais aussi entre autres Ă lâimpression dâune plaque photographique : en ce dernier cas, elle signifie simplement que les intensitĂ©s dâimpression sont fonction de la probabilitĂ© de rencontre entre les photons bombardant la plaque et les particules de sels dâargent qui la composent (dâoĂč la forme logarithmique de la loi : rapport entre la multiplication des probabilitĂ©s et lâaddition des intensitĂ©s). Dans le cas de la perception, il est facile, de mĂȘme, de concevoir une grandeur, telle que la longueur dâune ligne, comme un ensemble de points de fixation possible du regard (ou de segments offerts Ă la centration). Lorsque lâon compare deux lignes inĂ©gales, les points correspondants donneront lieu Ă des combinaisons ou associations (au sens mathĂ©matique) de ressemblance, et les points non correspondants Ă des associations de diffĂ©rence (les associations sâaccroissant donc multiplicativement lorsque la longueur des lignes sâaccroĂźt additivement). Si la perception procĂ©dait selon toutes les combinaisons possibles, il nây aurait alors aucune dĂ©formation (les associations aboutiraient Ă un rapport constant et lâon aurait r = âd). Mais tout se passe au contraire comme si le regard rĂ©el constituait une sorte de tirage au sort et comme sâil fixait seulement certains points de la figure perçue, en nĂ©gligeant les autres. Il est alors facile dâinterprĂ©ter les lois prĂ©cĂ©dentes en fonction des probabilitĂ©s selon lesquelles les centrations sâorienteront dans un sens plutĂŽt que dans un autre. Dans le cas de diffĂ©rences notables entre deux lignes, il va de soi que la plus grande des deux attirera davantage le regard, dâoĂč lâexcĂšs des associations de diffĂ©rence (loi des centrations relatives dans le sens du contraste), tandis que dans le cas des diffĂ©rences minimes les associations de ressemblance primeront les autres, dâoĂč le seuil de Weber 11. (On peut mĂȘme calculer ces diverses combinaisons et retrouver les formules indiquĂ©es plus haut.)
Notons enfin que ce caractĂšre probabiliste des compositions perceptives, opposĂ© au caractĂšre dĂ©terminĂ© des compositions opĂ©ratoires, nâexplique pas seulement la relativitĂ© dĂ©formante des premiĂšres et la relativitĂ© objective des secondes. Il explique surtout le fait capital sur lequel a insistĂ© la psychologie de la Forme : que, dans une structure perceptive, le tout est irrĂ©ductible Ă la somme des parties. En effet, dans la mesure oĂč le hasard intervient en un systĂšme, celui-ci ne saurait ĂȘtre rĂ©versible, puisque cette intervention du hasard traduit toujours, dâune maniĂšre ou dâune autre, lâexistence dâun mĂ©lange, et quâun mĂ©lange est irrĂ©versible. Il en rĂ©sulte quâun systĂšme comportant un aspect fortuit ne saurait ĂȘtre susceptible de composition additive (pour autant que la rĂ©alitĂ© nĂ©glige les combinaisons extrĂȘmement peu probables), par opposition aux systĂšmes dĂ©terminĂ©s, qui sont rĂ©versibles et composables opĂ©ratoirement 12.
Au total, nous pouvons donc dire que la perception diffĂšre de lâintelligence en ce que ses structures sont intransitives, irrĂ©versibles, etc., donc incomposables selon les lois du groupement, et cela parce que la relativitĂ© dĂ©formante qui leur est inhĂ©rente traduit leur nature essentiellement statistique. Cette composition statistique, propre aux rapports perceptifs, ne fait ainsi quâun avec leur irrĂ©versibilitĂ© et leur non-additivitĂ©, tandis que lâintelligence sâoriente vers la composition complĂšte, donc rĂ©versible.
Les analogies entre lâactivitĂ© perceptive et lâintelligence
Comment alors expliquer lâindĂ©niable parentĂ© entre les deux sortes de structures, qui, toutes deux, impliquent une activitĂ© constructive du sujet et constituent des systĂšmes dâensemble de rapports, dont certains aboutissent, dans les deux domaines, Ă des « constances » ou Ă des notions de conservation ? Comment surtout rendre compte de lâexistence des intermĂ©diaires innombrables qui relient les centrations et dĂ©centrations Ă©lĂ©mentaires, ainsi que les rĂ©gulations rĂ©sultant de ces derniĂšres, aux opĂ©rations intellectuelles elles-mĂȘmes ?
Il faut, semble-t-il, distinguer, dans le domaine perceptif, la perception comme telle â lâensemble des rapports donnĂ©s en bloc et de façon immĂ©diate, lors de chaque centration â et lâactivitĂ© perceptive intervenant entre autres dans le fait mĂȘme de centrer le regard ou de changer de centration. Il est clair que cette distinction demeure relative, mais il est remarquable que chaque Ă©cole soit obligĂ©e de la reconnaĂźtre sous une forme ou sous une autre. Câest ainsi que la thĂ©orie de la Forme, dont tout lâesprit conduit Ă restreindre lâactivitĂ© du sujet au profit des structures dâensemble qui sâimposeraient en vertu de lois dâĂ©quilibre Ă la fois physiques et physiologiques, a Ă©tĂ© contrainte de faire une part aux attitudes du sujet : lâ« attitude analytique » est invoquĂ©e pour expliquer comment les totalitĂ©s peuvent se dissocier partiellement, et surtout lâEinstellung ou orientation dâesprit du sujet est reconnue comme cause de nombreuses dĂ©formations de la perception en fonction des Ă©tats antĂ©rieurs. Quant Ă lâĂ©cole de Von WeizsĂ€cker, Auersperg et Buhrmester invoquent des anticipations et reconstitutions perceptives, qui supposeraient lâintervention nĂ©cessaire de la motricitĂ© en toute perception. Etc.
Or, si une structure perceptive est en elle-mĂȘme de nature statistique et incomposable additivement, il va de soi que toute activitĂ© dirigeant et coordonnant les centrations successives diminuera la part du hasard et transformera la structure en jeu dans le sens de la composition opĂ©ratoire (Ă des degrĂ©s divers, cela va sans dire, et sans lâatteindre jamais complĂštement). Ă cĂŽtĂ© des diffĂ©rences manifestes entre les deux domaines, il existe donc des analogies non moins Ă©videntes, telles quâon aurait peine Ă dire exactement oĂč sâarrĂȘte lâactivitĂ© perceptive et oĂč commence lâintelligence. Câest pourquoi on ne saurait aujourdâhui parler de lâintelligence sans prĂ©ciser ses rapports avec la perception.
Le fait capital, Ă cet Ă©gard, est lâexistence dâun dĂ©veloppement des perceptions en fonction de lâĂ©volution mentale en gĂ©nĂ©ral. La psychologie de la Forme a insistĂ© avec raison sur lâinvariance relative de certaines structures perceptives : la plupart des illusions se retrouvent Ă tout Ăąge, et chez lâanimal comme chez lâhomme ; les facteurs dĂ©terminant les « formes » dâensemble paraissent Ă©galement communs Ă tous les niveaux, etc. Mais ces mĂ©canismes communs intĂ©ressent surtout la perception comme telle, en quelque sorte rĂ©ceptive 13 et immĂ©diate, alors que lâactivitĂ© perceptive elle-mĂȘme et ses effets manifestent des transformations profondes en fonction du niveau mental. En plus des « constances » de la grandeur, etc., dont lâexpĂ©rience atteste, malgrĂ© la thĂ©orie de la Forme, quâelles se construisent progressivement en fonction de rĂ©gulations toujours plus prĂ©cises, la simple mesure des illusions montre lâexistence de modifications avec lâĂąge, qui seraient inexplicables sans un rapport Ă©troit de la perception avec lâactivitĂ© intellectuelle en gĂ©nĂ©ral.
Il faut ici distinguer deux cas, correspondant en gros Ă ce que Binet appelait les illusions innĂ©es et acquises, et quâil vaut mieux appeler sans plus les illusions primaires et secondaires. Les illusions primaires sont rĂ©ductibles aux simples facteurs de centration et relĂšvent ainsi de la loi des centrations relatives. Or, elles diminuent assez rĂ©guliĂšrement de valeur avec lâĂąge (« erreur de lâĂ©talon », illusions de DelbĆuf, dâOppel, de MĂŒller-Lyer, etc.), ce qui sâexplique aisĂ©ment par lâaugmentation des dĂ©centrations et des rĂ©gulations quâelles comportent, en fonction de lâactivitĂ© du sujet en prĂ©sence des figures. Le petit enfant demeure, en effet, passif lĂ oĂč les grands et les adultes comparent, analysent et se livrent ainsi Ă une dĂ©centration active qui sâoriente dans le sens de la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire. Mais il est, dâautre part, des illusions qui augmentent dâintensitĂ© avec lâĂąge ou le dĂ©veloppement, telle que lâillusion de poids, absente chez les anormaux profonds et qui croĂźt jusquâĂ la fin de lâenfance, pour diminuer quelque peu dans la suite. Mais on sait quâelle comporte prĂ©cisĂ©ment une sorte dâanticipation des rapports de poids et de volume, et il est clair que cette anticipation suppose une activitĂ© dont il est naturel quâelle sâaccroisse elle-mĂȘme avec lâĂ©volution intellectuelle. Produit dâune interfĂ©rence entre les facteurs perceptifs primaires et lâactivitĂ© perceptive, une telle illusion peut donc ĂȘtre appelĂ©e secondaire, et nous en verrons Ă lâinstant dâautres, qui sont du mĂȘme type.
Cela dit, lâactivitĂ© perceptive se marque dâabord par lâintervention de la dĂ©centration, qui corrige les effets de la centration et constitue ainsi une rĂ©gulation des dĂ©formations perceptives. Or, si Ă©lĂ©mentaires et dĂ©pendantes des fonctions sensori-motrices que demeurent ces dĂ©centrations et rĂ©gulations, il est clair quâelles constituent toute une activitĂ© de comparaison et de coordination sâapparentant Ă celle de lâintelligence : regarder un objet est dĂ©jĂ un acte, et, selon quâun jeune enfant laisse son regard fixĂ© sur le premier point venu ou le dirige de maniĂšre Ă embrasser lâensemble des rapports, on peut presque juger de son niveau mental. Lorsquâil sâagit de confronter des objets trop distants pour pouvoir ĂȘtre englobĂ©s dans les mĂȘmes centrations, lâactivitĂ© perceptive se prolonge sous la forme de « transports » dans lâespace, comme si la vision de lâun des objets Ă©tait appliquĂ©e sur lâautre. Ces transports, qui constituent ainsi des rapprochements (virtuels) de centrations, donnent lieu Ă des « comparaisons » proprement dites, ou doubles transports dĂ©centrant, par leurs allĂ©es et venues, les dĂ©formations dues au transport Ă sens unique. LâĂ©tude de ces transports nous a montrĂ©, en effet, une nette diminution des dĂ©formations avec lâĂąge 14, câest-Ă -dire un net progrĂšs dans lâestimation des grandeurs Ă distance, et cela sâexplique de soi-mĂȘme, Ă©tant donnĂ© le coefficient dâactivitĂ© vĂ©ritable qui intervient ici.
Or, il est aisĂ© de montrer que ce sont ces dĂ©centrations et ces doubles transports, avec les rĂ©gulations spĂ©cifiques que leurs diverses variĂ©tĂ©s entraĂźnent, qui assurent les fameuses « constances » perceptives de la forme et de la grandeur. Il est trĂšs remarquable, en effet, que lâon nâobtienne presque jamais, en laboratoire, de constances absolues de la grandeur : lâenfant sous-estime les grandeurs Ă distance (compte tenu de lâ« erreur de lâĂ©talon »), mais lâadulte les surĂ©value presque toujours lĂ©gĂšrement ! Ces « surconstances », que les auteurs ont en fait souvent observĂ©es, mais sur lesquelles ils glissent ordinairement comme sâil sâagissait dâexceptions gĂȘnantes, nous ont paru constituer la rĂšgle, et aucun fait ne saurait mieux attester lâintervention de rĂ©gulations proprement dites dans la construction des constances. Or, lorsque lâon voit les bĂ©bĂ©s, Ă lâĂąge prĂ©cisĂ©ment oĂč lâon a signalĂ© le dĂ©but de cette constance (tout en exagĂ©rant beaucoup la valeur de sa prĂ©cision), se livrer Ă des essais proprement dits, qui consistent Ă rapprocher ou Ă Ă©loigner intentionnellement de leurs yeux les objets quâils regardent 15, on est conduit Ă mettre lâactivitĂ© perceptive des transports et des comparaisons en relation avec les manifestations de lâintelligence sensori-motrice elle-mĂȘme (sans revenir pour autant aux « raisonnements inconscients » de Helmholtz). Il semble Ă©vident, dâautre part, que la constance de la forme des objets soit liĂ©e Ă la construction mĂȘme de lâobjet, sur laquelle nous reviendrons au chapitre suivant.
Bref, les « constances » perceptives semblent ĂȘtre le produit dâactions proprement dites, qui consistent en dĂ©placements rĂ©els ou virtuels du regard ou des organes en jeu : les mouvements sont coordonnĂ©s en systĂšmes dont lâorganisation peut varier, du simple tĂątonnement dirigĂ© jusquâĂ une structure rappelant le « groupement ». Mais, sur le plan perceptif, le groupement vĂ©ritable nâest jamais atteint, et seules les rĂ©gulations dues Ă ces dĂ©placements rĂ©els ou virtuels en tiennent lieu. Câest pourquoi les « constances » perceptives, tout en rappelant les invariants opĂ©ratoires, ou notions de conservation sâappuyant sur des opĂ©rations rĂ©versibles et groupĂ©es, nâaboutissent pas Ă la prĂ©cision idĂ©ale que seules leur assureraient la rĂ©versibilitĂ© entiĂšre et la mobilitĂ© de lâintelligence. NĂ©anmoins lâactivitĂ© perceptive qui les caractĂ©rise est dĂ©jĂ proche de la composition intellectuelle.
Cette mĂȘme activitĂ© perceptive annonce Ă©galement lâintelligence dans le domaine des transports temporels et des anticipations proprement dites. Dans une intĂ©ressante expĂ©rience sur les analogies visuelles de lâillusion de poids, Usnadze 16 prĂ©sente Ă ses sujets deux cercles de 20 et 28 mm de diamĂštre, durant quelques fractions de seconde, puis deux cercles de 24 mm : le cercle de 24 situĂ© Ă lâendroit oĂč se trouvait celui de 28 mm est alors vu plus petit que lâautre (et celui de 24 remplaçant celui de 20 mm est surestimĂ©), par un effet de contraste dĂ» au transport dans 1e, temps (quâUsnadze appelle Einstellung). Reprenant avec Lambercier les mesures de cette illusion sur des enfants de 5-7 ans et sur des adultes 17, nous avons trouvĂ© les deux rĂ©sultats que voici, dont la rĂ©union est trĂšs suggestive quant aux relations de la perception avec lâintelligence : dâune part, lâeffet Usnadze est sensiblement plus fort chez lâadulte que chez les petits (comme lâillusion de poids elle-mĂȘme), mais, dâautre part, il disparaĂźt plus rapidement. AprĂšs plusieurs prĂ©sentations de 24 + 24 mm, lâadulte revient peu Ă peu Ă la vision objective, tandis que lâenfant traĂźne aprĂšs lui un effet rĂ©siduel. On ne saurait donc expliquer cette double diffĂ©rence par de simples traces mnĂ©siques, sauf Ă ĂȘtre obligĂ© de dire que la mĂ©moire adulte est plus forte, mais oublie plus vite ! Tout se passe au contraire comme si une activitĂ© de transposition et dâanticipation se dĂ©veloppait avec lâĂąge, dans le double sens de la mobilitĂ© et de la rĂ©versibilitĂ©, ce qui constitue un nouvel exemple dâĂ©volution perceptive orientĂ©e dans la direction de lâopĂ©ration.
Une Ă©lĂ©gante expĂ©rience dâAuersperg et Buhrmester consiste Ă prĂ©senter un simple carrĂ© dessinĂ© en traits blancs que lâon anime dâun mouvement de circonduction sur un disque noir. Aux petites vitesses on voit directement le carrĂ©, bien que lâimage rĂ©tinienne consiste dĂ©jĂ alors en une croix double entourĂ©e de quatre traits disposĂ©s Ă angle droit. Aux grandes vitesses, on ne voit plus que lâimage rĂ©tinienne, mais aux vitesses intermĂ©diaires on voit une figure de transition formĂ©e dâune croix simple entourĂ©e des quatre traits. Comme lâont soulignĂ© les auteurs, il intervient sans doute en ce phĂ©nomĂšne une anticipation sensori-motrice qui permet au sujet de reconstituer le carrĂ© en tout (1re phase), en partie (2e phase), ou qui y Ă©choue (3e phase), Ă©tant dĂ©bordĂ©e par la vitesse trop grande. Or, avec Lambercier et Demetriades, nous avons trouvĂ© que, mesurĂ©e sur des enfants de 5 Ă 12 ans, la 2e phase (croix simple) apparaĂźt de plus en plus tard (câest-Ă -dire pour un nombre de tours toujours plus Ă©levĂ©), en fonction de lâĂąge : la reconstitution ou lâanticipation du carrĂ© en mouvement est donc dâautant meilleure (câest-Ă -dire se fait Ă des vitesses toujours plus grandes) que le sujet est plus dĂ©veloppĂ©.
Mais il y a mieux encore. On prĂ©sente aux sujets deux tiges Ă comparer en profondeur, A à 1 m, et C Ă 4 m. On mesure dâabord la perception de C (sous-estimation ou surconstance, etc.), puis on place en deçà de C une tige B, Ă©gale Ă Â A, avec 50 cm dâĂ©cart latĂ©ral, ou encore on place entre A et C une sĂ©rie dâintermĂ©diaires B1, B2 et B3, tous Ă©gaux Ă Â A (avec le mĂȘme Ă©cart latĂ©ral). Lâadulte, ou lâenfant aprĂšs 8-9 ans, voit alors immĂ©diatement A = B = C (ou A = B1 = B2 = B3 = C), parce quâil transporte aussitĂŽt les Ă©galitĂ©s perceptives A = B et B = C sur le rapport C = A, en fermant ainsi la figure sur elle-mĂȘme. Les petits, au contraire, voient A = B ; B = C et A diffĂ©rent de C, comme sâils ne transposaient pas les Ă©galitĂ©s vues le long du dĂ©tour ABC sur le rapport direct AC. Or, avant 6-7 ans, lâenfant nâest pas non plus capable de la composition opĂ©ratoire des relations transitives A = B ; B = C, donc A = C. Mais, chose curieuse, il existe, entre 7 et 8-9 ans, une phase intermĂ©diaire telle que le sujet conclut dâemblĂ©e, par lâintelligence, Ă lâĂ©galitĂ© A = C tout en voyant perceptivement C lĂ©gĂšrement diffĂ©rent de A ! Il est donc clair, en cet exemple, que la transposition, elle aussi (qui est un « transport » des rapports par opposition Ă celui dâune valeur isolĂ©e), relĂšve de lâactivitĂ© perceptive, et non pas de la structuration automatique commune Ă tous les Ăąges, et quâentre la transposition perceptive et la transitivitĂ© opĂ©ratoire il est des relations Ă dĂ©terminer encore.
Or, la transposition nâest pas simplement extĂ©rieure aux figures perçues : Ă cĂŽtĂ© de cette transposition externe, il faut distinguer les transpositions internes qui permettent de reconnaĂźtre, Ă lâintĂ©rieur mĂȘme des figures, les rapports qui se rĂ©pĂštent, les symĂ©tries (ou rapports renversĂ©s), etc. Ici encore, il y aurait beaucoup Ă dire sur le rĂŽle du dĂ©veloppement intellectuel, les jeunes enfants nâĂ©tant nullement aussi aptes Ă structurer les figures complexes quâon a bien voulu le soutenir.
De tous ces faits, il est permis de conclure ce qui suit. Le dĂ©veloppement des perceptions tĂ©moigne de lâexistence dâune activitĂ© perceptive source de dĂ©centrations, de transports (spatiaux et temporels), de comparaisons, de transpositions, dâanticipations et, dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, dâanalyse de plus en plus mobile et tendant vers la rĂ©versibilitĂ©. Cette activitĂ© sâaccroĂźt avec lâĂąge et câest faute de la possĂ©der Ă un degrĂ© suffisant que les petits perçoivent de façon « syncrĂ©tique » ou « globale », ou encore par accumulation de dĂ©tails non reliĂ©s entre eux.
La perception comme telle Ă©tant caractĂ©risĂ©e par des systĂšmes irrĂ©versibles et dâordre statistique, lâactivitĂ© perceptive introduit au contraire, en de tels systĂšmes, conditionnĂ©s par une dispersion fortuite ou simplement probable des centrations, une cohĂ©rence et un pouvoir de composition progressifs. Cette activitĂ© constitue-t-elle dĂ©jĂ une forme de lâintelligence ? Nous avons vu (chap. I et fin du chap. II) le peu de signification que comporte une question de ce genre. On peut cependant dire que, en leur point de dĂ©part, les actions qui consistent Ă coordonner les regards dans le sens de la dĂ©centration, Ă transporter, comparer, anticiper et surtout Ă transposer, sont Ă©troitement solidaires de lâintelligence sensori-motrice dont nous parlerons au chapitre suivant. En particulier la transposition, interne ou externe, qui rĂ©sume tous les autres actes dâordre perceptif, est fort comparable Ă lâassimilation qui caractĂ©rise les schĂšmes sensori-moteurs et notamment Ă lâassimilation gĂ©nĂ©ralisatrice qui permet le transfert de ces schĂšmes.
Mais, si lâon peut rapprocher lâactivitĂ© perceptive de lâintelligence sensori-motrice, son dĂ©veloppement la conduit jusquâau seuil des opĂ©rations. Au fur et Ă mesure que les rĂ©gulations perceptives dues aux comparaisons et transpositions tendent vers la rĂ©versibilitĂ©, elles constituent lâun des supports mobiles qui permettront le lancement du mĂ©canisme opĂ©ratoire. Celui-ci, une fois constituĂ©, rĂ©agira ensuite sur elles en se les intĂ©grant, par un choc en retour analogue Ă celui dont nous venons de citer un exemple Ă propos des transpositions dâĂ©galitĂ©s. Mais, avant cette rĂ©action, elles prĂ©parent lâopĂ©ration, en introduisant toujours plus de mobilitĂ© dans les mĂ©canismes sensori-moteurs qui en constituent la sub-structure : il suffira, en effet, que lâactivitĂ© animant la perception dĂ©passe le contact immĂ©diat avec lâobjet, et sâapplique Ă des distances croissantes dans lâespace et dans le temps, pour quâelle dĂ©borde le champ perceptif lui-mĂȘme et se libĂšre ainsi des limitations qui lâempĂȘchent dâatteindre la mobilitĂ© et la rĂ©versibilitĂ© complĂštes.
Seulement, lâactivitĂ© perceptive nâest pas le seul milieu dâincubation dont disposent, en leur genĂšse, les opĂ©rations de lâintelligence : il reste Ă examiner le rĂŽle des fonctions motrices productrices dâhabitudes, et dâailleurs liĂ©es dâextrĂȘmement prĂšs Ă la perception elle-mĂȘme.