La Psychologie de l’intelligence ()

Chapitre III.
L’intelligence et la perception a

La perception est la connaissance que nous prenons des objets, ou de leurs mouvements, par contact direct et actuel, tandis que l’intelligence est une connaissance subsistant lorsque interviennent les détours et qu’augmentent les distances spatio-temporelles entre le sujet et les objets. Il se pourrait donc que les structures intellectuelles, et notamment les groupements opératoires qui caractérisent l’équilibre final du développement de l’intelligence, préexistent en tout ou en partie dès le départ, sous la forme d’organisations communes à la perception et à la pensée. Telle est en particulier l’idée centrale de la « théorie de la Forme », qui, si elle ignore la notion du groupement réversible, a décrit des lois de structuration d’ensemble qui régissent simultanément, selon elle, aussi bien la perception, la motricité et les fonctions élémentaires que le raisonnement lui-même et en particulier le syllogisme (Wertheimer). Il est donc indispensable que nous partions des structures perceptives, pour examiner si l’on n’en pourrait pas dériver une explication de la pensée entière, y compris des groupements comme tels.

Historique

L’hypothèse d’un rapport étroit entre la perception et l’intelligence a été soutenue de tout temps par les uns, et écartée par d’autres de tout temps également. Nous ne mentionnerons ici que les auteurs d’études expérimentales, par opposition aux innombrables philosophes qui se sont bornés à « réfléchir » sur le sujet. Et nous exposerons aussi bien le point de vue des expérimentateurs qui ont voulu expliquer la perception par une intervention de l’intelligence que celui de ceux qui cherchent à dériver celle-ci de celle-là.

C’est Helmholtz qui a sans doute posé le premier le problème des rapports entre les structures perceptives et les structures opératoires, sous sa forme moderne. On sait que la perception visuelle est susceptible d’atteindre certaines « constances », qui ont provoqué et provoquent toujours une série de travaux : une grandeur est perçue à peu près correctement en profondeur, malgré le rapetissement notable de l’image rétinienne et la diminution perspective ; une forme est discernée malgré les renversements ; une couleur est reconnue à l’ombre comme en pleine lumière, etc. Or, Helmholtz cherchait à expliquer ces constances perceptives par l’intervention d’un « raisonnement inconscient », qui viendrait corriger la sensation immédiate en s’appuyant sur les connaissances acquises. Lorsqu’on se rappelle les préoccupations de Helmholtz quant à la formation de la notion d’espace, on imagine bien que cette hypothèse devait avoir une signification déterminée dans sa pensée, et Cassirer a supposé (en reprenant lui-même l’idée à son compte) que le grand physiologiste, physicien et géomètre cherchait à rendre compte des constances perceptives par l’intervention d’une sorte de « groupe » géométrique immanent à cette intelligence inconsciente à l’œuvre dans la perception. Or, la chose est d’un grand intérêt pour la confrontation, que nous entreprenons ici, des mécanismes intellectuels et perceptifs. En effet, les « constances » perceptives sont comparables, sur le plan sensori-moteur, à ce que sont les diverses notions de « conservation », qui caractérisent les premières conquêtes de l’intelligence (conservation des ensembles, de la substance, du poids, du volume, etc., lors des déformations intuitives) : or, ces notions de conservation étant toujours dues à l’intervention d’un « groupement » ou d’un « groupe » d’opérations, si les constances visuelles étaient elles-mêmes attribuables à un raisonnement inconscient en forme de « groupe », il y aurait ainsi continuité structurale directe entre la perception et l’intelligence.

Seulement Hering répondait déjà à Helmholtz que l’intervention de la connaissance intellectuelle ne modifie pas une perception : on éprouve sensiblement la même illusion d’optique, ou de poids, etc., lorsque l’on connaît les valeurs objectives des données perçues. Il en concluait donc que le raisonnement n’intervient point dans la perception, et que les « constances » sont dues à de pures régulations physiologiques.

Mais Helmholtz et Hering croyaient tous deux à l’existence de sensations antérieures à la perception et ils concevaient alors la « constance » perceptive comme une correction des sensations, en l’attribuant donc l’un à l’intelligence et l’autre aux mécanismes nerveux. Le problème s’est renouvelé après que von Ehrenfels eût découvert, en 1891, les qualités perceptives d’ensemble (Gestaltqualitäten), telles que celle d’une mélodie reconnaissable malgré une transposition modifiant toutes les notes (aucune sensation élémentaire ne pouvant donc demeurer la même). Or, de cette découverte sont issues deux écoles, l’une prolongeant Helmholtz dans son appel à l’intelligence, et l’autre Hering dans sa négation du rôle de celle-ci. L’« école de Gratz », en effet (Meinong, Benussi, etc.), continue de croire aux sensations et interprète alors la « qualité d’ensemble » comme le produit d’une synthèse : celle-ci, étant transposable, est conçue comme due à l’intelligence comme telle. Meinong est allé jusqu’à construire sur cette interprétation toute une théorie de la pensée fondée sur l’idée de totalité (les « objets collectifs » assurant la liaison du perceptif et du conceptuel). L’« école de Berlin », au contraire, qui est au point de départ de la « psychologie de la Forme », a renversé les positions : les sensations n’existent plus pour elle à titre d’éléments antérieurs à la perception ou indépendants d’elle (ce sont des « contenus structurés » et non plus « structurants ») et la forme totale, dont la notion est alors généralisée à toute perception, n’est plus conçue comme le résultat d’une synthèse, mais bien comme un fait premier, de production inconsciente et de nature physiologique autant que psychologique : ces « formes » (Gestalt) se retrouvent même à tous les étages de la hiérarchie mentale, et l’on peut donc espérer, selon l’école de Berlin, une explication de l’intelligence à partir des structures perceptives, au lieu de faire intervenir, de manière incompréhensible, le raisonnement dans la perception comme telle.

Dans la suite des recherches, une école dite du Gestaltkreis (von Weizsäcker, Auersperg, etc.) a tenté d’élargir l’idée de structure d’ensemble en y englobant dès le départ la perception et le mouvement conçus comme nécessairement solidaires : la perception supposerait alors l’intervention d’anticipations et de reconstitutions motrices, qui, sans impliquer l’intelligence, l’annoncent cependant. On peut donc considérer ce courant comme renouvelant la tradition helmhotzienne, tandis que d’autres travaux contemporains en restent à l’inspiration de Hering d’une interprétation de la perception par la physiologie pure (Piéron, etc.).

La théorie de la Forme et son interprétation de l’intelligence

Une mention spéciale doit être faite du point de vue de la Forme, non seulement parce qu’il a renouvelé la position d’un grand nombre de problèmes, mais surtout parce qu’il a fourni une théorie complète de l’intelligence, qui restera, même pour ses adversaires, un modèle d’interprétation psychologique cohérente.

L’idée centrale de la théorie de la Forme est que les systèmes mentaux ne sont jamais constitués par la synthèse ou l’association d’éléments donnés à l’état isolé avant leur réunion, mais consistent toujours en totalités organisées dès le départ sous une « forme » ou structure d’ensemble. C’est ainsi qu’une perception n’est pas la synthèse de sensations préalables : elle est régie à tous les niveaux par un « champ » dont les éléments sont interdépendants du fait même qu’ils sont perçus ensemble. Par exemple un seul point noir vu sur une grande feuille de papier ne saurait être perçu comme élément isolé, tout unique qu’il soit, puisqu’il se détache à titre de « figure » sur un « fond » constitué par le papier, et que ce rapport figure x fond suppose l’organisation du champ visuel entier. Cela est d’autant plus vrai que l’on aurait pu, à la rigueur, percevoir la feuille comme l’objet (la « figure ») et le point noir comme un trou, c’est-à-dire comme la seule partie visible du « fond ». Pourquoi préfère-t-on alors le premier mode de perception ? Et pourquoi, si, au lieu d’un seul point, on en voit trois ou quatre assez proches, ne pourra-t-on s’empêcher de les réunir en des formes virtuelles de triangles ou de quadrilatères ? C’est que les éléments perçus dans un même champ sont immédiatement reliés en structures d’ensemble obéissant à des lois précises, qui sont les « lois d’organisation ».

Ces lois d’organisation, qui régissent tous les rapports d’un champ, ne sont autre chose, dans l’hypothèse « gestaltiste », que des lois d’équilibre régissant à la fois les courants nerveux déclenchés par le contact psychique avec les objets extérieurs, et par les objets eux-mêmes, réunis en un circuit total embrassant donc simultanément l’organisme et son milieu proche. De ce point de vue, un « champ » perceptif (ou moteur, etc.) est comparable à un champ de forces (électromagnétiques, etc.) et est régi par des principes analogues, de minimum, de moindre action, etc. En présence d’une multiplicité d’éléments, nous leur imprimons alors une forme d’ensemble qui n’est pas une forme quelconque, mais la forme la plus simple possible exprimant la structure du champ : ce seront donc des règles de simplicité, de régularité, de proximité, de symétrie, etc., qui détermineront la forme perçue. D’où une loi essentielle (dite de « prégnance ») : de toutes les formes possibles, la forme qui s’impose est toujours la « meilleure », c’est-à-dire la mieux équilibrée. De plus, une « bonne forme » est toujours susceptible d’être « transposée » comme une mélodie dont on change toutes les notes. Mais cette transposition, qui démontre l’indépendance du tout par rapport aux parties, s’explique elle aussi par des lois d’équilibre : ce sont les mêmes rapports entre les éléments nouveaux, qui aboutissent à la même forme d’ensemble que les rapports entre les éléments antérieurs, non pas grâce à un acte de comparaison, mais par une re-formation de l’équilibre, comme l’eau d’un canal reprend la même forme horizontale, mais à des niveaux différents, après l’ouverture de chaque écluse. La caractérisation de ces « bonnes formes » et l’étude de ces « transpositions » ont donné lieu à une foule de travaux expérimentaux d’un intérêt certain, dans le détail desquels il est inutile d’entrer ici.

Ce qu’il faut, par contre, noter avec soin, comme essentiel à la théorie, c’est que les « lois d’organisation » sont conçues comme indépendantes du développement et par conséquent comme communes à tous les niveaux. Cette affirmation va de soi si on la limite à l’organisation fonctionnelle, ou équilibre « synchronique » des conduites, car la nécessité de ce dernier fait loi sur tous les paliers, d’où la continuité fonctionnelle sur laquelle nous avons insisté. Mais on oppose d’habitude à ce fonctionnement invariant les structures successives, envisagées du point de vue « dia-chroniques » et qui varient précisément d’un palier à l’autre. Or, le propre de la Gestalt est de réunir en un tout fonction et structure, sous le nom d’« organisation », et de considérer les lois de celle-ci comme invariables. C’est ainsi que les psychologues de la Forme se sont efforcés, par une accumulation impressionnante de matériaux, de montrer que les structures perceptives sont les mêmes chez le petit enfant et chez l’adulte, et surtout chez les vertébrés de toutes catégories. Seule différerait, entre l’enfant et l’adulte, l’importance relative de certains facteurs communs d’organisation, de la proximité, par exemple, mais l’ensemble des facteurs demeurent les mêmes et les structures qui en résultent obéissent aux mêmes lois.

En particulier, le fameux problème des constances perceptives a donné lieu à une solution systématique dont les deux points suivants sont à relever. En premier lieu, une constance telle que celle de la grandeur ne constituerait pas la correction d’une sensation initiale déformante, liée à une image rétinienne réduite, parce qu’il n’existe pas de sensation initiale isolée, et que l’image rétinienne n’est qu’un anneau non privilégié dans la chaîne, dont le circuit total relie les objets au cerveau par l’intermédiaire des courants nerveux intéressés : c’est donc immédiatement et directement que l’on assure à l’objet, vu en profondeur, sa grandeur réelle, en vertu tout simplement des lois d’organisation rendant cette structure la meilleure de toutes. En second lieu, les constances perceptives ne s’acquerraient donc pas, mais seraient données telles quelles à tous les niveaux, chez l’animal et le nourrisson, comme chez l’adulte. Les exceptions expérimentales apparentes seraient dues au fait que le « champ perceptif » n’est pas toujours assez structuré, la constance la meilleure ayant été trouvée lorsque l’objectif fait partie d’une « configuration » d’ensemble, comme une suite d’objets sériés.

Si nous en revenons à l’intelligence, elle a reçu, de ce point de vue, une interprétation remarquablement simple et qui serait susceptible, si elle était vraie, de rattacher presque directement les structures supérieures (et notamment les « groupements opératoires » que nous avons décrits) aux « formes » les plus élémentaires d’ordre sensori-moteur et même perceptif. Trois applications de la théorie de la Forme à l’étude de l’intelligence sont spécialement à noter : celle de Köhler à l’intelligence sensori-motrice, celle de Wertheimer à la structure du syllogisme et celle de Duncker à l’acte d’intelligence en général.

Pour Köhler, l’intelligence apparaît lorsque la perception ne se prolonge pas directement en mouvements susceptibles d’assurer la conquête de l’objectif. Un chimpanzé dans sa cage cherche à atteindre un fruit situé hors de portée du bras : un intermédiaire est alors nécessaire, dont l’emploi définira la complication propre à l’action intelligente. En quoi consiste cette dernière ? Si un bâton est mis à la disposition du singe, mais dans une position quelconque, il est vu comme un objet indifférent : placé parallèlement au bras, il sera brusquement perçu comme un prolongement possible de la main. Jusque-là neutre, le bâton recevra ainsi une signification du fait de son incorporation dans la structure d’ensemble. Le champ sera donc « restructuré » et ce sont ces restructurations soudaines qui, selon Köhler, caractérisent l’acte d’intelligence : le passage d’une structure moins bonne à une structure meilleure est l’essence de la compréhension, simple continuation par conséquent, mais médiate ou indirecte, de la perception même.

C’est ce principe explicatif que l’on retrouve chez Wertheimer dans son interprétation « gestaltiste » du syllogisme. La majeure est une « forme », comparable à une structure perceptive : « tous les hommes » constituent ainsi un ensemble que l’on se représente centré à l’intérieur de l’ensemble des « mortels ». La mineure procède de même : « Socrate » est un individu centré dans le cercle des « hommes ». L’opération qui tirera de ces prémisses la conclusion « donc Socrate est mortel » revient donc simplement à restructurer l’ensemble, en faisant disparaître le cercle intermédiaire (les hommes), après l’avoir situé avec son contenu dans le grand cercle (les mortels). Le raisonnement est donc une « recentration » : « Socrate » est comme décentré de la classe des « hommes » pour se trouver recentré dans celle des mortels. Le syllogisme relève ainsi sans plus de l’organisation générale des structures : il est analogue en cela aux restructurations caractérisant l’intelligence pratique de Köhler, mais procède en pensée et non plus en action.

Duncker, enfin, étudie le rapport de ces compréhensions brusques (Einsicht ou restructuration intelligente) avec l’expérience, de manière à porter le coup de grâce à l’empirisme associationniste, que la notion de Gestalt contredit dès le principe. Il analyse à cet effet divers problèmes d’intelligence et trouve en tous les domaines que l’expérience acquise joue un rôle seulement secondaire dans le raisonnement : l’expérience ne présente jamais de signification pour la pensée qu’en fonction de l’organisation actuelle. C’est cette dernière, c’est-à-dire la structure du champ présent, qui détermine les appels possibles aux expériences passées, soit qu’il les rende inutiles, soit qu’il commande une évocation et une utilisation des souvenirs. Le raisonnement est ainsi « un combat qui forge ses propres armes », et tout s’y explique par des lois d’organisation, indépendantes de l’histoire de l’individu et assurant au total l’unité foncière des structures de tout niveau, des « formes » perceptives élémentaires à celles de la pensée la plus haute.

Critique de la psychologie de la Forme

On ne saurait qu’accorder à la psychologie de la Forme le bien-fondé de ses descriptions : le caractère de « totalité » propre aux structures mentales, tant perceptives qu’intelligentes, l’existence et les lois de la « bonne forme », la réduction des variations de structure à des formes d’équilibre, etc., sont justifiés par de si nombreux travaux expérimentaux que ces notions ont acquis droit de cité dans toute la psychologie contemporaine. En particulier, le mode d’analyse qui consiste à toujours traduire les faits en termes de « champ » total est le seul légitime, la réduction en éléments atomistiques altérant toujours l’unité du réel.

Mais il faut bien comprendre que, si les « lois d’organisation » ne dérivent pas, par delà la psychologie et la biologie, de « formes physiques » absolument générales (Köhler) 1, alors le langage des totalités n’est qu’un mode de description, et l’existence des structures totales requiert une explication qui n’est point incluse dans le fait de la totalité elle-même. C’est ce que nous avons admis pour nos propres « groupements » et il faut l’admettre aussi pour les « formes » ou structures élémentaires.

Or, l’existence générale et même « physique » des « lois d’organisation » implique tout au moins — et les théoriciens de la Forme sont les premiers à l’affirmer — leur invariance au cours du développement mental. La question préalable, pour la doctrine orthodoxe de la Forme (nous nous en tiendrons ici à cette orthodoxie, mais il faut signaler qu’un certain nombre de partisans plus prudents de la Gestalt, tels que Gelb et Goldstein, ont rejeté l’hypothèse des « formes physiques »), est donc celle de la permanence, au cours du développement mental, de certaines formes essentielles d’organisation : de celle des « constances » perceptives, en particulier.

Seulement, sur le point capital, nous croyons pouvoir soutenir que, dans l’état actuel des connaissances, les faits s’opposent à une telle affirmation. Sans entrer dans le détail, et en restant sur le terrain de la psychologie de l’enfant et de la constance des grandeurs, il faut relever, en effet, les quelques points suivants :

1° H. Frank 2 a cru pouvoir établir la constance des grandeurs chez des bébés de 11 mois. Or, la technique de ses expériences a donné lieu à discussion (Beyrl) et, même si le fait est en gros exact, 11 mois représentent déjà un développement considérable de l’intelligence sensori-motrice. E. Brunswik et Cruikshank ont constaté un développement progressif de cette constance durant les six premiers mois.

2° Certaines expériences que nous avons conduites avec Lambercier sur des enfants de 5 à 7 ans, et consistant en comparaisons (deux à deux) de hauteurs en profondeur, nous ont permis de mettre en lumière un facteur dont les expérimentateurs n’avaient pas tenu compte : il existe, à tout âge, une « erreur systématique de l’étalon », telle que l’élément choisi comme étalon est surévalué, par rapport aux variables qu’il mesure, à cause même de sa fonction d’étalon, et cela dans le cas où il est situé en profondeur aussi bien que dans la situation proche. Cette erreur systématique du sujet, combinée avec ses estimations en profondeur, peut donner lieu à une constance apparente (et illusoire) : défalcation faite de l’« erreur de l’étalon », nos sujets de 5-7 ans ont présenté une sous-estimation moyenne appréciable, en profondeur, tandis que les adultes aboutissent, en moyenne, à une « surconstance » 3.

3° Burzlaff 4, qui a aussi obtenu des variations avec l’âge dans les comparaisons deux à deux, a cru pouvoir maintenir l’hypothèse « gestaltiste » d’une permanence de la constance des grandeurs dans le cas où les éléments à comparer sont englobés dans une « configuration » d’ensemble, et notamment lorsqu’ils sont sériés. En de minutieuses expériences, Lambercier a repris, à notre demande, ce problème des comparaisons sériales en profondeur 5 et a pu montrer qu’il n’existe une constance relativement indépendante de l’âge que dans un seul cas (le seul précisément envisagé par Burzlaff) : celui où l’étalon est égal au terme médian des éléments à comparer. Par contre, dès que l’on choisit un étalon sensiblement plus grand ou plus petit que le médian, on observe des altérations systématiques en profondeur. Il est clair, dès lors, que la constance du médian relève d’autres causes que la constance en profondeur : c’est sa position privilégiée de médian qui assure son invariance (il est dévalué par tous les termes supérieurs à lui et revalorisé symétriquement par tous les termes inférieurs, d’où sa stabilité). Les mesures faites sur les autres termes montrent, ici encore, que la constance spécifique en profondeur n’existe pas chez l’enfant, tandis que l’on observe un accroissement notable, avec l’âge, des régulations tendant à cette constance.

4° On sait que Beyrl 6, analysant la constance des grandeurs chez les écoliers, a trouvé, de son côté, un accroissement moyen des cas de constance jusque vers 10 ans, palier à partir duquel l’enfant réagit enfin à la manière de l’adulte (une évolution parallèle a été trouvée par E. Brunswik en ce qui concerne les constances de la forme et de la couleur).

L’existence d’une évolution, avec l’âge, des mécanismes aboutissant aux constances perceptives (et nous verrons plus loin bien d’autres transformations génétiques de la perception) conduit assurément à une révision des explications de la théorie de la Forme. Tout d’abord, s’il y a évolution réelle des structures perceptives, on ne saurait plus écarter, ni le problème de leur formation, ni le rôle possible de l’expérience au cours de leur genèse. Sur ce dernier point, E. Brunswik a mis en évidence la fréquence de « formes (Gestalt) empiriques » à côté des « formes géométriques ». C’est ainsi qu’une figure intermédiaire entre l’image d’une main ouverte et un schéma géométrique à cinq branches exactement symétrique a donné, en vision tachistoscopique chez l’adulte, 50 % en faveur de la main (forme empirique) et 50 %en faveur de la « bonne forme » géométrique.

Quant à la genèse des « formes », qui soulève donc une question essentielle dès le moment que l’on rejette l’hypothèse des « formes physiques » permanentes, il convient de remarquer au préalable l’illégitimité du dilemme : ou « totalités » ou atomisme des sensations isolées. Il y a en réalité trois termes possibles : ou bien une perception est une synthèse d’éléments, ou bien elle constitue une totalité d’un seul tenant, ou bien elle est un système de rapports (chaque rapport étant alors lui-même une totalité, mais la totalité d’ensemble devenant analysable sans en revenir pour autant à l’atomisme). Cela dit, rien n’empêche de concevoir les structures totales comme le produit d’une construction progressive, procédant non pas par « synthèses », mais par différenciations accommodatrices et assimilations combinées, ni de mettre cette construction en rapport avec une intelligence douée d’activité réelle par opposition au jeu des structures préétablies.

En ce qui concerne la perception, le point crucial est celui de la « transposition ». Faut-il, avec la théorie de la Forme, interpréter les transpositions (d’une mélodie d’un ton dans un autre ou d’une forme visuelle par agrandissement) comme de simples réapparitions d’une même forme d’équilibre entre éléments nouveaux dont les rapports se sont conservés (cf. les paliers horizontaux d’un système d’écluses), ou faut-il y voir le produit d’une activité assimilatrice qui intègre des éléments comparables dans un même schème ? L’accroissement même de la facilité de transposer, en fonction de l’âge (voir la fin de ce chap. III), nous paraît imposer cette seconde solution. Bien plus, à la transposition ordinairement envisagée, qui est externe par rapport aux figures, il convient sans doute d’adjoindre les transpositions internes entre éléments d’une même figure, qui expliquent le rôle des facteurs de régularité, d’égalités, de symétrie, etc., inhérents aux « bonnes formes ».

Or, ces deux interprétations possibles de la transposition comportent des significations bien différentes en ce qui concerne les rapports entre la perception et l’intelligence et surtout la nature de cette dernière.

En cherchant à réduire les mécanismes de l’intelligence à ceux qui caractérisent les structures perceptives, elles-mêmes réductibles à des « formes physiques », la théorie de la Forme en revient au fond, quoique par des voies beaucoup plus raffinées, à l’empirisme classique. La seule différence (et, si considérable qu’elle soit, elle pèse peu auprès d’une telle réduction) est que la doctrine nouvelle remplace les « associations » par des « totalités » structurées. Mais, dans les deux cas, l’activité opératoire est dissoute dans le sensible, au profit de la passivité des mécanismes automatiques.

Or, on ne saurait trop insister sur le fait que, si les structures opératoires sont reliées par une série continue d’intermédiaires aux structures perceptives (et nous l’accordons sans difficulté), il y a cependant une inversion fondamentale de sens entre la rigidité d’une « forme » perçue et la mobilité réversible des opérations. La comparaison que tente Wertheimer entre le syllogisme et les « formes » statiques de la perception risque ainsi de demeurer insuffisante. L’essentiel, dans le mécanisme d’un groupement (dont on tire des syllogismes), n’est pas la structure revêtue par les prémisses ou celle qui caractérise les conclusions, mais bien le processus de composition permettant de passer des unes aux autres. Or, ce processus prolonge sans doute les restructurations et recentrations perceptives (telles que celles qui permettent de voir alternativement en creux ou en bosse un dessin « équivoque »). Mais il est bien davantage encore, puisqu’il est constitué par l’ensemble des opérations mobiles et réversibles d’emboîtement et de déboîtement (A + A’ = B ; A = B − A’ ; A’ = B − A ; B — A − A’ = 0, etc.). Ce ne sont donc plus les formes statiques qui comptent dans l’intelligence, ni le simple passage à sens unique d’un état à un autre (ou encore l’oscillation entre les deux), c’est la mobilité et la réversibilité générale des opérations qui engendrent les structures. Il s’ensuit que les structures en jeu diffèrent elles-mêmes dans les deux cas : une structure perceptive est caractérisée, comme la théorie de la Forme y a insisté elle-même, par son irréductibilité à la composition additive : elle est donc irréversible et non associative. Il y a donc beaucoup plus qu’une « recentration » (Umzentrierung) dans un système de raisonnements : il y a une décentration générale, qui suppose une sorte de dissolution ou de dégel des formes perceptives statiques au profit de la mobilité opératoire, et, par conséquent, il y a la possibilité d’une construction indéfinie de structures nouvelles, perceptibles ou dépassant les limites de toute perception réelle.

Quant à l’intelligence sensori-motrice décrite par Köhler, il est clair que les structures perceptives y jouent un rôle beaucoup plus grand. Mais, par le fait même que la théorie de la Forme s’est obligée à les considérer comme émergeant directement des situations comme telles, sans genèse historique, Köhler s’est vu contraint de retrancher du domaine de l’intelligence, d’une part, le tâtonnement qui précède la découverte des solutions, et, d’autre part, les corrections et contrôles qui la suivent. L’étude des deux premières années de l’enfant nous a conduit à cet égard à une vision différente des choses : il y a certes aussi des structures d’ensemble ou « formes » dans l’intelligence sensori-motrice du bébé, mais loin de demeurer statiques et sans histoire, elles constituent des « schèmes » qui procèdent les uns des autres par différenciations et intégrations successives, et qui doivent ainsi être accommodés sans cesse aux situations, par tâtonnement et corrections, en même temps qu’ils se les assimilent. La conduite du bâton est ainsi préparée par une série de schèmes antérieurs tels que celui d’attirer à soi l’objectif par l’intermédiaire de ses prolongements (ficelle ou supports) ou celui de frapper un objet contre un autre.

Il est alors nécessaire de faire à la thèse de Duncker les réserves suivantes. Sans doute un acte d’intelligence n’est-il déterminé par l’expérience antérieure que dans la mesure où il y recourt. Mais cette mise en relation suppose des schèmes d’assimilation, eux-mêmes issus des schèmes antérieurs dont ils dérivent par différenciation et coordination. Les schèmes ont donc une histoire : il y a mutuelle réaction entre l’expérience antérieure et l’acte présent d’intelligence, et non pas action à sens unique du passé sur le présent, comme le voulait l’empirisme, ni appel à sens unique du présent au passé, comme le veut Duncker. Il est même possible de préciser ces rapports entre le présent et le passé, en disant que l’équilibre est atteint lorsque tous les schèmes antérieurs sont emboîtés dans les actuels et que l’intelligence peut alors indifféremment reconstruire les anciens au moyen des présents et réciproquement.

Au total, on voit donc que, exacte en sa description des formes d’équilibre ou totalités bien structurées, la théorie de la Forme néglige cependant, tant dans le domaine perceptif que dans celui de l’intelligence, la réalité du développement génétique et la construction effective qui la caractérise.

Les différences entre la perception et l’intelligence

La théorie de la Forme a renouvelé le problème des rapports entre l’intelligence et la perception, en montrant la continuité qui relie les structures caractéristiques de ces deux domaines. Il n’en reste pas moins que, pour résoudre le problème en respectant la complexité des faits génétiques, il faut faire l’inventaire des différences elles-mêmes avant d’en revenir aux analogies conduisant à des explications possibles.

Une structure perceptive est un système de rapports interdépendants. Qu’il s’agisse de formes géométriques, de poids, de couleurs ou de sons, on peut toujours traduire les totalités en rapports, sans détruire l’unité du tout comme tel. Il suffit alors, pour dégager les différences autant que les ressemblances entre les structures perceptives et opératoires, d’exprimer ces rapports dans le langage du « groupement » à la manière dont les physiciens, formulant en termes réversibles les phénomènes thermodynamiques, constatent qu’ils sont intraduisibles en un tel langage, parce qu’irréversibles, la non-correspondance des symbolismes soulignant ainsi d’autant mieux les différences en jeu. À cet égard il suffit de reprendre les diverses illusions géométriques connues, en faisant varier les facteurs en présence, ou les faits relevant de la loi de Weber, etc., et de formuler en termes de groupement tous les rapports, ainsi que leurs transformations en fonction des modifications extérieures.

Or, les résultats ainsi obtenus se sont montrés fort nets : aucune des cinq conditions du « groupement » ne se trouve réalisée au niveau des structures perceptives, et, là où elles paraissent le plus près de l’être, comme sur le terrain des « constances » annonçant la conservation opératoire, l’opération est remplacée par de simples régulations, non entièrement réversibles (et par conséquent à mi-chemin de l’irréversibilité spontanée et du réglage opératoire lui-même).

Prenons comme premier exemple une forme simplifiée de l’illusion de Delbœuf 7 : un cercle A2 de 12 mm de rayon inscrit dans un cercle B de 15 mm paraît plus grand qu’un cercle isolé A2 égal à A1. Faisons varier le cercle extérieur B en lui donnant successivement de 15 à 13 mm de rayon, et de 15 à 40 ou 80 mm : l’illusion diminue de 15 à 13 mm ; elle diminue aussi de 15 à 36 mm, pour devenir nulle vers 36 mm (c’est-à-dire quand le diamètre de A1 égale la largeur de la zone comprise entre B et A1) et négative au-delà (sous-estimation du cercle intérieur A1). Or :

1° À traduire en langage opératoire les rapports en jeu dans ces transformations perceptives, il est d’abord évident que leur composition ne saurait être additive, faute de conservation des éléments du système. C’est d’ailleurs là la découverte essentielle de la théorie de la forme et ce qui caractérise, selon elle, la notion de « totalité » perceptive. Si nous appelons A’ la zone intercalaire marquant la différence entre les cercles A1 et B, on ne saurait donc écrire A1 + A’ = B, puisque A1 est déformé par son insertion en B, que B est déformé par le fait d’entourer A1 et que la zone A’ est plus ou moins dilatée ou comprimée selon les rapports entre A1 et B. On peut prouver cette non-conservation de la totalité de la manière suivante. Si, en partant d’une certaine valeur de A1, de A’ et de B, on élargit (objectivement) A1, en rétrécissant donc A’, mais en laissant B constant, il se peut que le tout B soit vu plus petit qu’auparavant : il se sera donc perdu quelque chose au cours de la transformation ; ou au contraire il sera vu plus grand et il interviendra quelque chose en trop. Il s’agit alors de trouver un moyen de formuler ces « transformations non compensées ».

2° Traduisons à cet effet les transformations en termes de composition de rapports, et nous constaterons la nature irréversible de cette composition, cette irréversibilité exprimant sous une autre forme l’absence de composition additive. Appelons r l’augmentation de ressemblance (dimensionnelle) entre A1 et B et d l’augmentation de différence (dimensionnelle) entre les mêmes termes. Ces deux rapports devraient être et demeurer l’inverse l’un de l’autre, soit +r = −d et +d = −r (le signe − indiquant la diminution de ressemblance ou de différence). Or, si nous partons de l’illusion nulle (A1 = 12 mm et B = 36 mm), nous constatons qu’en augmentant les ressemblances objectives (= en resserrant les cercles), le sujet les perçoit encore renforcées : par conséquent la perception a trop augmenté les ressemblances au cours de leur accroissement objectif et pas assez maintenu les différences au cours de leur diminution objective. De même, en augmentant les différences objectives (en desserrant les cercles), cette augmentation est aussi exagérée. Il intervient donc un défaut de compensation au cours des transformations. Nous conviendrons alors d’écrire ces dernières sous la forme suivante, destinée à marquer leur caractère incomposable, du point de vue logique :

r > −d ou d > −r.

En effet, si, en chaque figure prise isolément, les rapports de ressemblances y sont naturellement toujours l’inverse des rapports de différences, le passage d’une figure à l’autre ne maintient pas constante la somme des ressemblances et des différences, puisque les totalités ne se conservent pas (voir sous 1°). C’est en ce sens que l’on peut légitimement considérer les accroissements de ressemblance comme l’emportant sur les diminutions de différence ou l’inverse.

Il est en ce cas possible d’exprimer la même idée de façon plus concise en disant simplement que la transformation des rapports est irréversible, parce que s’accompagnant d’une « transformation non compensée » P telle que :

r = −d + Prd

ou

d = −r + Prd.

3° Bien plus, aucune composition de rapports perceptifs n’est indépendante du chemin parcouru (associativité), mais chaque rapport perçu dépend de ceux qui l’ont immédiatement précédé. C’est ainsi que la perception d’un même cercle A donnera des résultats sensiblement différents selon qu’il est comparé à des cercles de référence sériés en ordre ascendant ou descendant. La mesure la plus objective est, en ce cas, d’ordre concentrique, c’est-à-dire procédant par éléments tantôt plus grands tantôt plus petits que A, de manière à compenser les unes par les autres les déformations dues aux comparaisons antérieures.

4° et 5° Il est donc évident qu’un même élément ne demeure pas identique à lui-même, selon qu’il est comparé à d’autres différents de lui ou de mêmes dimensions : sa valeur variera sans cesse en fonction des relations données, actuelles comme antérieures.

Il y a donc impossibilité à réduire un système perceptif à un « groupement », sauf à ramener les inégalités à des égalités par l’introduction de « transformations non compensées » P qui constituent la mesure des déformations (illusions) et attestent la non-additivité ou non-transitivité des rapports perceptifs, leur irréversibilité, leur non-associativité et leur non-identité.

Cette analyse (qui nous apprend par ailleurs ce que serait la pensée si ses opérations n’étaient pas « groupées » !) montre que la forme d’équilibre inhérent aux structures perceptives est bien différente de celle des structures opératoires. En ces dernières, l’équilibre est à la fois mobile et permanent, les transformations intérieures au système ne modifiant pas celui-ci, parce qu’elles sont toujours exactement compensées, grâce aux opérations inverses réelles ou virtuelles (réversibilité). Dans le cas des perceptions, au contraire, chaque modification de la valeur de l’un des rapports en jeu entraîne une transformation de l’ensemble, jusqu’à ce que se constitue un nouvel équilibre, distinct de celui qui caractérisait l’état antérieur : il y a donc « déplacement d’équilibre » (comme on dit en physique, dans l’étude des systèmes irréversibles comme les systèmes thermodynamiques) et non plus équilibre permanent. C’est le cas, par exemple, pour chaque nouvelle valeur du cercle extérieur B, dans l’illusion décrite à l’instant : l’illusion augmente alors, ou diminue, mais ne conserve pas sa valeur initiale.

Bien plus, ces « déplacements d’équilibre » obéissent à des lois de maxima : un rapport donné n’engendre une illusion, donc ne produit une transformation non compensée P, que jusqu’à une certaine valeur, eu égard à celle des autres rapports. Passée cette valeur, l’illusion diminue, parce que la déformation est alors en partie compensée sous l’effet des nouveaux rapports de l’ensemble : les déplacements d’équilibre donnent donc lieu à des régulations, ou compensations partielles, que l’on peut définir par le changement de signe de la quantité P (par exemple quand les deux cercles concentriques sont trop rapprochés ou trop éloignés, l’illusion de Delbœuf diminue). Or, ces régulations, dont l’effet est donc de limiter ou de « modérer » (comme on dit en physique) les déplacements d’équilibre, sont comparables à certains égards aux opérations de l’intelligence. Si le système était d’ordre opératoire, toute augmentation de l’une des valeurs correspondrait à la diminution d’une autre, et réciproquement (il y aurait donc réversibilité, c’est-à-dire que l’on aurait P = 0) ; si, d’autre part, il y avait déformation sans frein lors de chaque modification extérieure, le système n’existerait plus comme tel : l’existence des régulations manifeste ainsi celle d’une structure intermédiaire entre l’irréversibilité complète et la réversibilité opératoire.

Mais comment expliquer cette opposition relative (doublée d’une parenté relative) entre les mécanismes perceptifs et intelligents ? Les rapports dont est composée une structure d’ensemble, telle que celle d’une perception visuelle, exprimant les lois d’un espace subjectif, ou espace perceptif, que l’on peut analyser et comparer à l’espace géométrique, ou espace opératoire. Les illusions (ou transformations non compensées du système des rapports) peuvent être alors conçues comme des déformations de cet espace, dans le sens de la dilatation ou de la contraction 8.

Or, de ce point de vue, un fait capital domine toutes les relations entre la perception et l’intelligence. Lorsque l’intelligence compare deux termes l’un à l’autre, comme dans la mesure de l’un au moyen de l’autre, ni le comparant ni le comparé (autrement dit ni le mètre ni le mesuré) ne sont déformés par la comparaison même. Au contraire, dans le cas de la comparaison perceptive, et notamment lorsqu’un élément sert d’étalon fixe dans l’évaluation d’éléments variables, il se produit une déformation systématique que nous avons appelée avec Lambercier l’« erreur de l’étalon » : l’élément auquel s’attache davantage le regard (c’est-à-dire en général l’étalon lui-même, lorsque la variable est éloignée de lui, mais parfois aussi la variable, lorsque l’étalon est proche d’elle et déjà connu) est systématiquement surévalué, et cela dans les comparaisons effectuées sur le plan fronto-parallèle aussi bien qu’en profondeur 9.

De tels faits ne constituent que des cas particuliers d’un processus très général. Si l’étalon est surévalué (ou, en certains cas, la variable), c’est simplement parce que l’élément le plus longtemps regardé (ou le plus souvent, le plus intensément, etc.) est par cela même agrandi, comme si l’objet ou la région sur lesquels se porte le regard donnaient lieu à une dilatation de l’espace perceptif. Il suffit, à cet égard, de regarder alternativement deux éléments égaux pour voir que l’on renforce chaque fois les dimensions de celui que l’on fixe, quitte à ce que ces déformations successives se compensent au total. L’espace perceptif n’est donc pas homogène, mais il est à chaque instant centré, et la zone de centration correspond à une dilatation spatiale, tandis que la périphérie de cette zone centrale est d’autant plus contractée qu’on s’éloigne du centre. Ce rôle de la centration et l’erreur de l’étalon se retrouvent dans le domaine du toucher.

Mais, si la « centration » est ainsi cause de déformations, plusieurs centrations distinctes corrigent les effets de chacune. La « décentration », ou coordination de centrations différentes, est par conséquent facteur de correction. On voit alors d’emblée le principe d’une explication possible des déformations irréversibles et des régulations dont nous parlions à l’instant. Les illusions de la perception visuelle peuvent s’expliquer par le mécanisme des centrations lorsque les éléments de la figure sont (relativement) trop proches les uns des autres pour qu’il y ait décentration (illusions de Delbœuf, Oppel, Kundt, etc.). Inversement, il y a régulation dans la mesure où il y a décentration, automatique ou par comparaisons actives.

Or, on aperçoit maintenant le rapport entre ces processus et ceux qui caractérisent l’intelligence. Ce n’est pas seulement dans le domaine perceptif que l’erreur (relative) tient à la centration et l’objectivité (relative) à la décentration. Toute l’évolution de la pensée de l’enfant, dont les formes intuitives initiales sont précisément voisines des structures perceptives, est caractérisée par le passage d’un égocentrisme général (dont nous reparlerons au chapitre V) à la décentration intellectuelle, donc par un processus comparable à celui dont nous constatons ici les effets. Mais la question est pour l’instant de saisir les différences entre la perception et l’intelligence achevée, et, à cet égard, les faits qui précèdent permettent de serrer de plus près la principale de ces oppositions : celle de ce que l’on pourrait appeler la « relativité perceptive » avec la relativité intellectuelle.

En effet, si les centrations se traduisent par des déformations dont nous avons vu comment on peut les formuler en référence (et par contraste) avec le groupement, le problème est en outre de les mesurer lorsque cela est possible, et d’interpréter cette quantification. Or, la chose est aisée dans le cas où deux éléments homogènes sont comparés entre eux, telles que deux lignes droites qui se prolongent l’une l’autre. On peut établir alors une loi des « centrations relatives », indépendante de la valeur absolue des effets de la centration, et exprimant les déformations relatives sous la forme d’une simple valeur probable, c’est-à-dire par le rapport des centrations réelles au nombre des centrations possibles.

On sait, en effet, qu’une ligne A, comparée à une autre ligne A’, est dévalorisée par cette dernière si celle-ci est plus grande que la première (A < A’) et surévaluée dans le cas inverse (A > A’). Le principe du calcul est alors de considérer, dans chacun de ces deux cas, les centrations successives sur A et sur A’ comme dilatant alternativement ces lignes proportionnellement à leurs longueurs : la différence de ces déformations, exprimée en grandeurs relatives de A et de A’, donne ainsi la surévaluation ou la dévaluation brute de A, lesquelles sont ensuite à diviser par la longueur totale des lignes contiguës A + A’, puisque la décentration est proportionnelle à la grandeur de la figure d’ensemble. On obtient donc

((A − A’)A’/A) / (A + A’) si A > A

et

((A’ − A)A/A’) / (A + A’) si A < A’

En outre, si la mesure est faite sur A, il faut multiplier ces relations par A2/(A + A’), c’est-à-dire par le carré du rapport entre la partie mesurée et le tout.

La courbe théorique obtenue de la sorte correspond bien aux mesures empiriques des déformations, et, de plus, rejoint assez exactement les mesures de l’illusion de Delbœuf 10 (si A est inséré entre deux A’ et qu’on double alors cette valeur A’ dans la formule).

Cette loi des centrations relatives, exprimée en langage qualitatif, signifie simplement que toute différence objective est accentuée subjectivement par la perception, même dans le cas où les éléments comparés sont également centrés par le regard. Autrement dit, tout contraste est exagéré par la perception, ce qui indique d’emblée l’intervention d’une relativité particulière à cette dernière et distincte de celle de l’intelligence. Ceci nous conduit à la loi de Weber, dont la discussion est particulièrement instructive à cet égard. Prise au sens strict, la loi de Weber exprime, comme on le sait, que la grandeur des « seuils différentiels » (plus petites différences perçues) est proportionnelle à celle des éléments comparés : si un sujet distingue par exemple 10 et 11 mm, mais non pas 10 et 10,5 mm, il ne distinguera aussi que 10 et 11 cm et non pas 10 et 10,5 cm.

Supposons ainsi que les lignes précédentes A et A’ soient maintenant de valeurs très proches ou égales. Si elles sont égales, la centration sur A dilate A et dévalorise A’, puis la centration sur A’ dilate A’ et dévalorise A selon les mêmes proportions : d’où l’annulation des déformations. Par contre, si elles sont légèrement inégales, mais que leur inégalité reste inférieure aux déformations dues à la centration, la centration sur A donne la perception A > A’ et la centration sur A’ la vision A’ > A. Il y a en ce cas contradiction entre les estimations (contrairement au cas général où une inégalité, commune aux deux points de vue, apparaît simplement plus ou moins forte selon que l’on fixe A ou A’). Cette contradiction se traduit alors par une sorte de balancement (comparable à la résonance en physique) qui ne saurait aboutir à l’équilibre perceptif que par l’égalisation A = A’. Mais cette égalisation demeure subjective, et est donc illusoire : elle revient à dire que deux valeurs presque égales sont confondues par la perception. Or cette indifférenciation est précisément ce qui caractérise l’existence des « seuils différentiels »et, comme elle est proportionnelle, en vertu de la loi des centrations relatives, aux longueurs de A et de A’, on retrouve ainsi la loi de Weber.

La loi de Weber, appliquée aux seuils différentiels, s’explique donc par celle des centrations relatives. Bien plus, comme elle s’étend également aux différences quelconques (soit que les ressemblances priment les différences, comme à l’intérieur du seuil, soit l’inverse comme dans le cas discuté plus haut), on peut l’envisager dans tous les cas comme exprimant simplement le facteur de proportionnalité inhérent aux rapports de centrations relatives (et pour le toucher et le poids, etc., comme pour la vision).

Nous voici donc en mesure d’énoncer plus clairement l’opposition, sans doute essentielle, qui sépare l’intelligence de la perception. On traduit souvent la loi de Weber en disant que toute perception est « relative ». On ne saisit pas de différences absolues, puisque 1 gr. ajouté à 10 gr. peut être perçu, tandis qu’il ne l’est plus ajouté à 100 gr. D’autre part, lorsque les éléments diffèrent notablement, les contrastes sont alors accentués, comme le montrent les cas ordinaires de centrations relatives, et ce renforcement est à nouveau relatif aux grandeurs en jeu (une chambre paraît ainsi chaude ou froide selon que l’on vient d’un endroit à température plus basse ou plus élevée). Qu’il s’agisse de ressemblances illusoires (seuil d’égalité) ou de différences illusoires (contrastes), tout est donc perceptivement « relatif ». Mais n’en est-il pas de même dans l’intelligence aussi ? Une classe n’est-elle pas relative à une classification, et une relation, à l’ensemble des autres ? En réalité, le mot relatif présente un sens bien différent dans les deux cas.

La relativité perceptive est une relativité déformante, dans le sens où le langage courant dit « tout est relatif », pour nier la possibilité de l’objectivité : le rapport perceptif altère les éléments qu’il relie, et nous comprenons maintenant pourquoi. Au contraire, la relativité de l’intelligence est la condition même de l’objectivité : ainsi la relativité de l’espace et du temps est la condition de leur propre mesure. Tout se passe donc comme si la perception, obligée de procéder pas à pas, par contact, immédiat, mais partiel avec son objet, le déformait par l’acte même de le centrer, quitte à atténuer ces déformations par des décentrations également partielles, tandis que l’intelligence, embrassant en un seul tout un nombre bien plus grand de réalités, selon des trajets mobiles et souples, atteint l’objectivité par une décentration beaucoup plus large.

Or, ces deux relativités, l’une déformante et l’autre objective, sont sans doute l’expression, à la fois d’une opposition profonde entre les actes d’intelligence et les perceptions, et d’une continuité supposant par ailleurs l’existence de mécanismes communs. Pourquoi, en effet, si la perception comme l’intelligence consistent à structurer et à mettre en rapports, ces rapports sont-ils déformants dans un cas et non pas dans l’autre ? Ne serait-ce pas que les premiers sont, non seulement incomplets, mais insuffisamment coordonnâmes, tandis que les seconds reposeraient sur une coordination indéfiniment généralisable ? Et si le « groupement » est le principe de cette coordination, et que sa composition réversible prolonge les régulations et décentrations perceptives, ne faut-il pas admettre alors que les centrations sont déformantes parce que trop peu nombreuses, en partie fortuites et résultant ainsi d’une sorte de tirage au sort parmi l’ensemble de celles qui seraient nécessaires pour assurer la décentration entière et l’objectivité ?

Nous sommes donc conduits à nous demander si la différence essentielle entre l’intelligence et la perception ne tiendrait pas au fait que celle-ci est un processus d’ordre statistique, lié à une certaine échelle, tandis que les processus d’ordre intellectuel détermineraient les rapports d’ensemble liés à une échelle supérieure. La perception serait à l’intelligence ce qu’est en physique le domaine de l’irréversible (c’est-à-dire précisément du hasard) et des déplacements d’équilibre, par rapport à celui de la mécanique proprement dite.

Or, la structure probabiliste des lois perceptives dont nous venons de parler tombe précisément sous le sens, et explique le caractère irréversible des processus de la perception, par opposition aux compositions opératoires, à la fois bien déterminées et réversibles. Pourquoi, en effet, la sensation apparaît-elle comme le logarithme de l’excitation (ce qu’exprime sans plus la proportionnalité énoncée par la loi de Weber) ? On sait que la loi de Weber ne s’applique pas seulement aux faits de perception ou aux faits d’excitation physiologique, mais aussi entre autres à l’impression d’une plaque photographique : en ce dernier cas, elle signifie simplement que les intensités d’impression sont fonction de la probabilité de rencontre entre les photons bombardant la plaque et les particules de sels d’argent qui la composent (d’où la forme logarithmique de la loi : rapport entre la multiplication des probabilités et l’addition des intensités). Dans le cas de la perception, il est facile, de même, de concevoir une grandeur, telle que la longueur d’une ligne, comme un ensemble de points de fixation possible du regard (ou de segments offerts à la centration). Lorsque l’on compare deux lignes inégales, les points correspondants donneront lieu à des combinaisons ou associations (au sens mathématique) de ressemblance, et les points non correspondants à des associations de différence (les associations s’accroissant donc multiplicativement lorsque la longueur des lignes s’accroît additivement). Si la perception procédait selon toutes les combinaisons possibles, il n’y aurait alors aucune déformation (les associations aboutiraient à un rapport constant et l’on aurait r = −d). Mais tout se passe au contraire comme si le regard réel constituait une sorte de tirage au sort et comme s’il fixait seulement certains points de la figure perçue, en négligeant les autres. Il est alors facile d’interpréter les lois précédentes en fonction des probabilités selon lesquelles les centrations s’orienteront dans un sens plutôt que dans un autre. Dans le cas de différences notables entre deux lignes, il va de soi que la plus grande des deux attirera davantage le regard, d’où l’excès des associations de différence (loi des centrations relatives dans le sens du contraste), tandis que dans le cas des différences minimes les associations de ressemblance primeront les autres, d’où le seuil de Weber 11. (On peut même calculer ces diverses combinaisons et retrouver les formules indiquées plus haut.)

Notons enfin que ce caractère probabiliste des compositions perceptives, opposé au caractère déterminé des compositions opératoires, n’explique pas seulement la relativité déformante des premières et la relativité objective des secondes. Il explique surtout le fait capital sur lequel a insisté la psychologie de la Forme : que, dans une structure perceptive, le tout est irréductible à la somme des parties. En effet, dans la mesure où le hasard intervient en un système, celui-ci ne saurait être réversible, puisque cette intervention du hasard traduit toujours, d’une manière ou d’une autre, l’existence d’un mélange, et qu’un mélange est irréversible. Il en résulte qu’un système comportant un aspect fortuit ne saurait être susceptible de composition additive (pour autant que la réalité néglige les combinaisons extrêmement peu probables), par opposition aux systèmes déterminés, qui sont réversibles et composables opératoirement 12.

Au total, nous pouvons donc dire que la perception diffère de l’intelligence en ce que ses structures sont intransitives, irréversibles, etc., donc incomposables selon les lois du groupement, et cela parce que la relativité déformante qui leur est inhérente traduit leur nature essentiellement statistique. Cette composition statistique, propre aux rapports perceptifs, ne fait ainsi qu’un avec leur irréversibilité et leur non-additivité, tandis que l’intelligence s’oriente vers la composition complète, donc réversible.

Les analogies entre l’activité perceptive et l’intelligence

Comment alors expliquer l’indéniable parenté entre les deux sortes de structures, qui, toutes deux, impliquent une activité constructive du sujet et constituent des systèmes d’ensemble de rapports, dont certains aboutissent, dans les deux domaines, à des « constances » ou à des notions de conservation ? Comment surtout rendre compte de l’existence des intermédiaires innombrables qui relient les centrations et décentrations élémentaires, ainsi que les régulations résultant de ces dernières, aux opérations intellectuelles elles-mêmes ?

Il faut, semble-t-il, distinguer, dans le domaine perceptif, la perception comme telle — l’ensemble des rapports donnés en bloc et de façon immédiate, lors de chaque centration — et l’activité perceptive intervenant entre autres dans le fait même de centrer le regard ou de changer de centration. Il est clair que cette distinction demeure relative, mais il est remarquable que chaque école soit obligée de la reconnaître sous une forme ou sous une autre. C’est ainsi que la théorie de la Forme, dont tout l’esprit conduit à restreindre l’activité du sujet au profit des structures d’ensemble qui s’imposeraient en vertu de lois d’équilibre à la fois physiques et physiologiques, a été contrainte de faire une part aux attitudes du sujet : l’« attitude analytique » est invoquée pour expliquer comment les totalités peuvent se dissocier partiellement, et surtout l’Einstellung ou orientation d’esprit du sujet est reconnue comme cause de nombreuses déformations de la perception en fonction des états antérieurs. Quant à l’école de Von Weizsäcker, Auersperg et Buhrmester invoquent des anticipations et reconstitutions perceptives, qui supposeraient l’intervention nécessaire de la motricité en toute perception. Etc.

Or, si une structure perceptive est en elle-même de nature statistique et incomposable additivement, il va de soi que toute activité dirigeant et coordonnant les centrations successives diminuera la part du hasard et transformera la structure en jeu dans le sens de la composition opératoire (à des degrés divers, cela va sans dire, et sans l’atteindre jamais complètement). À côté des différences manifestes entre les deux domaines, il existe donc des analogies non moins évidentes, telles qu’on aurait peine à dire exactement où s’arrête l’activité perceptive et où commence l’intelligence. C’est pourquoi on ne saurait aujourd’hui parler de l’intelligence sans préciser ses rapports avec la perception.

Le fait capital, à cet égard, est l’existence d’un développement des perceptions en fonction de l’évolution mentale en général. La psychologie de la Forme a insisté avec raison sur l’invariance relative de certaines structures perceptives : la plupart des illusions se retrouvent à tout âge, et chez l’animal comme chez l’homme ; les facteurs déterminant les « formes » d’ensemble paraissent également communs à tous les niveaux, etc. Mais ces mécanismes communs intéressent surtout la perception comme telle, en quelque sorte réceptive 13 et immédiate, alors que l’activité perceptive elle-même et ses effets manifestent des transformations profondes en fonction du niveau mental. En plus des « constances » de la grandeur, etc., dont l’expérience atteste, malgré la théorie de la Forme, qu’elles se construisent progressivement en fonction de régulations toujours plus précises, la simple mesure des illusions montre l’existence de modifications avec l’âge, qui seraient inexplicables sans un rapport étroit de la perception avec l’activité intellectuelle en général.

Il faut ici distinguer deux cas, correspondant en gros à ce que Binet appelait les illusions innées et acquises, et qu’il vaut mieux appeler sans plus les illusions primaires et secondaires. Les illusions primaires sont réductibles aux simples facteurs de centration et relèvent ainsi de la loi des centrations relatives. Or, elles diminuent assez régulièrement de valeur avec l’âge (« erreur de l’étalon », illusions de Delbœuf, d’Oppel, de Müller-Lyer, etc.), ce qui s’explique aisément par l’augmentation des décentrations et des régulations qu’elles comportent, en fonction de l’activité du sujet en présence des figures. Le petit enfant demeure, en effet, passif là où les grands et les adultes comparent, analysent et se livrent ainsi à une décentration active qui s’oriente dans le sens de la réversibilité opératoire. Mais il est, d’autre part, des illusions qui augmentent d’intensité avec l’âge ou le développement, telle que l’illusion de poids, absente chez les anormaux profonds et qui croît jusqu’à la fin de l’enfance, pour diminuer quelque peu dans la suite. Mais on sait qu’elle comporte précisément une sorte d’anticipation des rapports de poids et de volume, et il est clair que cette anticipation suppose une activité dont il est naturel qu’elle s’accroisse elle-même avec l’évolution intellectuelle. Produit d’une interférence entre les facteurs perceptifs primaires et l’activité perceptive, une telle illusion peut donc être appelée secondaire, et nous en verrons à l’instant d’autres, qui sont du même type.

Cela dit, l’activité perceptive se marque d’abord par l’intervention de la décentration, qui corrige les effets de la centration et constitue ainsi une régulation des déformations perceptives. Or, si élémentaires et dépendantes des fonctions sensori-motrices que demeurent ces décentrations et régulations, il est clair qu’elles constituent toute une activité de comparaison et de coordination s’apparentant à celle de l’intelligence : regarder un objet est déjà un acte, et, selon qu’un jeune enfant laisse son regard fixé sur le premier point venu ou le dirige de manière à embrasser l’ensemble des rapports, on peut presque juger de son niveau mental. Lorsqu’il s’agit de confronter des objets trop distants pour pouvoir être englobés dans les mêmes centrations, l’activité perceptive se prolonge sous la forme de « transports » dans l’espace, comme si la vision de l’un des objets était appliquée sur l’autre. Ces transports, qui constituent ainsi des rapprochements (virtuels) de centrations, donnent lieu à des « comparaisons » proprement dites, ou doubles transports décentrant, par leurs allées et venues, les déformations dues au transport à sens unique. L’étude de ces transports nous a montré, en effet, une nette diminution des déformations avec l’âge 14, c’est-à-dire un net progrès dans l’estimation des grandeurs à distance, et cela s’explique de soi-même, étant donné le coefficient d’activité véritable qui intervient ici.

Or, il est aisé de montrer que ce sont ces décentrations et ces doubles transports, avec les régulations spécifiques que leurs diverses variétés entraînent, qui assurent les fameuses « constances » perceptives de la forme et de la grandeur. Il est très remarquable, en effet, que l’on n’obtienne presque jamais, en laboratoire, de constances absolues de la grandeur : l’enfant sous-estime les grandeurs à distance (compte tenu de l’« erreur de l’étalon »), mais l’adulte les surévalue presque toujours légèrement ! Ces « surconstances », que les auteurs ont en fait souvent observées, mais sur lesquelles ils glissent ordinairement comme s’il s’agissait d’exceptions gênantes, nous ont paru constituer la règle, et aucun fait ne saurait mieux attester l’intervention de régulations proprement dites dans la construction des constances. Or, lorsque l’on voit les bébés, à l’âge précisément où l’on a signalé le début de cette constance (tout en exagérant beaucoup la valeur de sa précision), se livrer à des essais proprement dits, qui consistent à rapprocher ou à éloigner intentionnellement de leurs yeux les objets qu’ils regardent 15, on est conduit à mettre l’activité perceptive des transports et des comparaisons en relation avec les manifestations de l’intelligence sensori-motrice elle-même (sans revenir pour autant aux « raisonnements inconscients » de Helmholtz). Il semble évident, d’autre part, que la constance de la forme des objets soit liée à la construction même de l’objet, sur laquelle nous reviendrons au chapitre suivant.

Bref, les « constances » perceptives semblent être le produit d’actions proprement dites, qui consistent en déplacements réels ou virtuels du regard ou des organes en jeu : les mouvements sont coordonnés en systèmes dont l’organisation peut varier, du simple tâtonnement dirigé jusqu’à une structure rappelant le « groupement ». Mais, sur le plan perceptif, le groupement véritable n’est jamais atteint, et seules les régulations dues à ces déplacements réels ou virtuels en tiennent lieu. C’est pourquoi les « constances » perceptives, tout en rappelant les invariants opératoires, ou notions de conservation s’appuyant sur des opérations réversibles et groupées, n’aboutissent pas à la précision idéale que seules leur assureraient la réversibilité entière et la mobilité de l’intelligence. Néanmoins l’activité perceptive qui les caractérise est déjà proche de la composition intellectuelle.

Cette même activité perceptive annonce également l’intelligence dans le domaine des transports temporels et des anticipations proprement dites. Dans une intéressante expérience sur les analogies visuelles de l’illusion de poids, Usnadze 16 présente à ses sujets deux cercles de 20 et 28 mm de diamètre, durant quelques fractions de seconde, puis deux cercles de 24 mm : le cercle de 24 situé à l’endroit où se trouvait celui de 28 mm est alors vu plus petit que l’autre (et celui de 24 remplaçant celui de 20 mm est surestimé), par un effet de contraste dû au transport dans 1e, temps (qu’Usnadze appelle Einstellung). Reprenant avec Lambercier les mesures de cette illusion sur des enfants de 5-7 ans et sur des adultes 17, nous avons trouvé les deux résultats que voici, dont la réunion est très suggestive quant aux relations de la perception avec l’intelligence : d’une part, l’effet Usnadze est sensiblement plus fort chez l’adulte que chez les petits (comme l’illusion de poids elle-même), mais, d’autre part, il disparaît plus rapidement. Après plusieurs présentations de 24 + 24 mm, l’adulte revient peu à peu à la vision objective, tandis que l’enfant traîne après lui un effet résiduel. On ne saurait donc expliquer cette double différence par de simples traces mnésiques, sauf à être obligé de dire que la mémoire adulte est plus forte, mais oublie plus vite ! Tout se passe au contraire comme si une activité de transposition et d’anticipation se développait avec l’âge, dans le double sens de la mobilité et de la réversibilité, ce qui constitue un nouvel exemple d’évolution perceptive orientée dans la direction de l’opération.

Une élégante expérience d’Auersperg et Buhrmester consiste à présenter un simple carré dessiné en traits blancs que l’on anime d’un mouvement de circonduction sur un disque noir. Aux petites vitesses on voit directement le carré, bien que l’image rétinienne consiste déjà alors en une croix double entourée de quatre traits disposés à angle droit. Aux grandes vitesses, on ne voit plus que l’image rétinienne, mais aux vitesses intermédiaires on voit une figure de transition formée d’une croix simple entourée des quatre traits. Comme l’ont souligné les auteurs, il intervient sans doute en ce phénomène une anticipation sensori-motrice qui permet au sujet de reconstituer le carré en tout (1re phase), en partie (2e phase), ou qui y échoue (3e phase), étant débordée par la vitesse trop grande. Or, avec Lambercier et Demetriades, nous avons trouvé que, mesurée sur des enfants de 5 à 12 ans, la 2e phase (croix simple) apparaît de plus en plus tard (c’est-à-dire pour un nombre de tours toujours plus élevé), en fonction de l’âge : la reconstitution ou l’anticipation du carré en mouvement est donc d’autant meilleure (c’est-à-dire se fait à des vitesses toujours plus grandes) que le sujet est plus développé.

Mais il y a mieux encore. On présente aux sujets deux tiges à comparer en profondeur, A à 1 m, et C à 4 m. On mesure d’abord la perception de C (sous-estimation ou surconstance, etc.), puis on place en deçà de C une tige B, égale à A, avec 50 cm d’écart latéral, ou encore on place entre A et C une série d’intermédiaires B1, B2 et B3, tous égaux à A (avec le même écart latéral). L’adulte, ou l’enfant après 8-9 ans, voit alors immédiatement A = B = C (ou A = B1 = B2 = B3 = C), parce qu’il transporte aussitôt les égalités perceptives A = B et B = C sur le rapport C = A, en fermant ainsi la figure sur elle-même. Les petits, au contraire, voient A = B ; B = C et A différent de C, comme s’ils ne transposaient pas les égalités vues le long du détour ABC sur le rapport direct AC. Or, avant 6-7 ans, l’enfant n’est pas non plus capable de la composition opératoire des relations transitives A = B ; B = C, donc A = C. Mais, chose curieuse, il existe, entre 7 et 8-9 ans, une phase intermédiaire telle que le sujet conclut d’emblée, par l’intelligence, à l’égalité A = C tout en voyant perceptivement C légèrement différent de A ! Il est donc clair, en cet exemple, que la transposition, elle aussi (qui est un « transport » des rapports par opposition à celui d’une valeur isolée), relève de l’activité perceptive, et non pas de la structuration automatique commune à tous les âges, et qu’entre la transposition perceptive et la transitivité opératoire il est des relations à déterminer encore.

Or, la transposition n’est pas simplement extérieure aux figures perçues : à côté de cette transposition externe, il faut distinguer les transpositions internes qui permettent de reconnaître, à l’intérieur même des figures, les rapports qui se répètent, les symétries (ou rapports renversés), etc. Ici encore, il y aurait beaucoup à dire sur le rôle du développement intellectuel, les jeunes enfants n’étant nullement aussi aptes à structurer les figures complexes qu’on a bien voulu le soutenir.

De tous ces faits, il est permis de conclure ce qui suit. Le développement des perceptions témoigne de l’existence d’une activité perceptive source de décentrations, de transports (spatiaux et temporels), de comparaisons, de transpositions, d’anticipations et, d’une manière générale, d’analyse de plus en plus mobile et tendant vers la réversibilité. Cette activité s’accroît avec l’âge et c’est faute de la posséder à un degré suffisant que les petits perçoivent de façon « syncrétique » ou « globale », ou encore par accumulation de détails non reliés entre eux.

La perception comme telle étant caractérisée par des systèmes irréversibles et d’ordre statistique, l’activité perceptive introduit au contraire, en de tels systèmes, conditionnés par une dispersion fortuite ou simplement probable des centrations, une cohérence et un pouvoir de composition progressifs. Cette activité constitue-t-elle déjà une forme de l’intelligence ? Nous avons vu (chap. I et fin du chap. II) le peu de signification que comporte une question de ce genre. On peut cependant dire que, en leur point de départ, les actions qui consistent à coordonner les regards dans le sens de la décentration, à transporter, comparer, anticiper et surtout à transposer, sont étroitement solidaires de l’intelligence sensori-motrice dont nous parlerons au chapitre suivant. En particulier la transposition, interne ou externe, qui résume tous les autres actes d’ordre perceptif, est fort comparable à l’assimilation qui caractérise les schèmes sensori-moteurs et notamment à l’assimilation généralisatrice qui permet le transfert de ces schèmes.

Mais, si l’on peut rapprocher l’activité perceptive de l’intelligence sensori-motrice, son développement la conduit jusqu’au seuil des opérations. Au fur et à mesure que les régulations perceptives dues aux comparaisons et transpositions tendent vers la réversibilité, elles constituent l’un des supports mobiles qui permettront le lancement du mécanisme opératoire. Celui-ci, une fois constitué, réagira ensuite sur elles en se les intégrant, par un choc en retour analogue à celui dont nous venons de citer un exemple à propos des transpositions d’égalités. Mais, avant cette réaction, elles préparent l’opération, en introduisant toujours plus de mobilité dans les mécanismes sensori-moteurs qui en constituent la sub-structure : il suffira, en effet, que l’activité animant la perception dépasse le contact immédiat avec l’objet, et s’applique à des distances croissantes dans l’espace et dans le temps, pour qu’elle déborde le champ perceptif lui-même et se libère ainsi des limitations qui l’empêchent d’atteindre la mobilité et la réversibilité complètes.

Seulement, l’activité perceptive n’est pas le seul milieu d’incubation dont disposent, en leur genèse, les opérations de l’intelligence : il reste à examiner le rôle des fonctions motrices productrices d’habitudes, et d’ailleurs liées d’extrêmement près à la perception elle-même.